LES NOURRITURES TERRESTRES
Jeune, on rit à la mort. Vieillard, on la redoute.
A vingt ans, les yeux droits devant soi sur la route,
II semble que la mort dépende de nous-mêmes
Qu'elle soit volonté, geste, action suprême...
Plus tard, c'est l'assignat présenté, l'échéance;
On mesure les pas. On dose à la balance.
Il nous faut le métrage absolu du chemin.
Le bonheur, on connaît son tarif ! On en vient !
Nous savons ce que vaut, au prix coûtant, chaque once.
Chaque paillon ! Dans le tas d'or ses doigts s'enfoncent.
Quand Harpagon passe la main à la camarde...
Ah ! tandis qu'à vingt ans la mort même vous tarde !
Comme on fait bon marché des bonheurs inconnus !
N'avoir rien, c'est si peu semblable à n'avoir plus.
Comme on est généreux de tout ce qu'on ignore !
On gaspille si bien ce qu'on n'a pas encore !
La vie ne compte pas plus qu'une fleur coupée
Qu'on talonne, de peur de la garder fanée !
C'est si vrai, regardez, que, lorsqu'il souffre trop,
L enfant n'hésite pas : il allume un réchaud...
Dans la décrépitude, hélas, c'est autre chose !
Les doigts veulent serrer quand la main s'ankylose.
La violence des ultimes convoitises
Flambe comme un amas de cendres qu'on attise...
Tous les derniers bonheurs s'entassent, monceau d'or.
Et, Jobs crochus et rabougris, de peur encor
Qu'une parcelle, qu'un atome ne s'égare,
La vieillesse nous fait à tous des mains d'avare.