‹ La quadrature de l'amourChapitre 59 sur 178 · APOLOGUE DE L'HOMME CONFIANT · texte numérisé non relu

APOLOGUE DE L'HOMME CONFIANT

Il était une fois un homme, un très brave homme Que congrument son épouse trompait,

Mais tromper, tromper, ce qu'on nomme Tromper, c'est-à-dire comme Jamais femme ne sut nous tromper — et Dieu sait ! Exaspérés de voir le pauvre sire Dégénérer en bênet, Ses bons amis résolurent de tout lui dire. Alors il les chassa ; puis se prit à maudire La jalousie et la duplicité des gens :

« Seigneur, préservez-moi de ces méchants Dont votre gloire est ofîensée. »

Ensuite il changea de pensée.

A quelque temps de là, il entendit un chant Tendre et compatissant qui montait de la terre. Des arbres où riait l'azur

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Ces serviteurs de Dieu, ces êtres au cœur pur. Lui clamaient à l'oreille

Ses conjugales infortunes.

Les roseaux, sous le clair de lune,

Importunaient jusqu'à ses veilles, En sifflotant le mot fatal et malséant. Il fit couper les fîeurs, les roseaux et les branches. Qui lui donnaient, dit-il, d'affreux bourdonnements. « Les arbres sont fort élégants, mais, en revanche,

Leur murmure est un vrai chaos.

C'est comme à vêpres, le dimanche,

Où le curé chante si faux ! »

Or, un beau jour, il vit dans un fossé

Sa femme, jupon retroussé.

Tenant un mâle sur le ventre.

Il gratta sa barbe et fit : « Diantre !

C'est là que j'en suis? Allons, bon !

Me voici le jouet d'hallucinations !

Elle, toujours, et toujours elle...

C'est qu'ils finiront par me troubler la cen'elle ! »

Alors, pour un peu se distraire,

Il prit l'épouse et lui fit faire Un beau voyage sur le lac Léman.

Mais le ciel n'était pas clément;

Leur bateau brisa sa mâture

Et coula. Bref tous deux moururent.

Ensem.ble les voilà dans l'éternel royaume, Et le bon Dieu, sitôt qu'il reconnut notre homm.e S'indigna : « Te voilà ! Ma foi, je suis bien aise De te récompenser d'avoir eu sur la terre

Une compagne aussi mauvaise, Qui t'a trompé plus que femme n'osa le faire. Au diable la gueuse ! Qu'il apprête

Son gril, sa fourche et ses fourchettes. Et que pour toi seul mon paradis soit ouvert. » Mais l'homme s'écria, levant les bras en l'air : « A qui se fier, c'est désespérant,

Puisque Dieu lui-mêmiC, Dieu ment !... »

Et plein de dégoût, il piqua droit vers l'enfer.

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