UTILITÉ DE LA VOILETTE
Ce haillon du harem ancestral, la voilette, Ce morceau de Zaïmph, ce cache-nez d'Isis, N'a pas pour but de protéger ton teint de lis, Mais de t'aider à voir la nature incomplète. Ce soin de ne percer les choses qu'à demi, A travers des réseaux et des moucharabis. Explique aussi le goût de ne voir la nature Qu'en passant, en wagon, en auto, en voiture, Si cher et si particulier à tant de femmes ! L'estompé, l'imprécis, le flou, ça leur suffit. Elles ont pour tout voir les antennes de l'âme. La connaissance exige un effort de l'esprit ; D'oii fatigue et surcharge, A quoi bon ? Il est sage D'avoir l'intuition bornée d'un paysage.
Et d'abriter ses yeux de la grande lumière. Un bon voile solide avec des yeux derrière. C'est tout l'art de ne voir les choses qu'à moitié. Un grand art, pas encore assez apprécié. Où la femme est passée maître. Certe, à sa place, Nous serions fous avec ce réseau sur la face ! Mais elle, qui pourrait la dire incommodée De n'avoir vu la vie, durant une journée. Qu'à travers tout un vol de papillons dansants, Des applications de pois ou de chenilles. Des quadrillés, ou bien des dessins d'ornements, Des fantasmagories brodées pour jeunes filles, Dont le seul aspect nous induirait en malaise?,.. La nature à travers trente nœuds Louis Seize !...
Ce n'est pourtant pas ça qui te rend la nature Maussade, ma chérie ! Et cette gêne obscure Que la nervosité de ton regard reflète, Ah ! comme j'en connais, perfide, le pourquoi !... C'est quelque rendez-vous manqué qui t'inquiète ; Et comme j'ai raison de frémir quand je vois Tes lèvres mâchurer le bord de ta voilette !