SCÈNE XIV
Madame de CRÉCY, GABRIEL.
GABRIEC.
Quoi , madame ! vous daignez me rappeler.
Mad. de cuécï.
Non, sans doute.
gabriel , avec douleur, et faisant quelque pas. Alors... il faut donc encore s'ëloi&rner
Mad. de crécy, avec impatience.
Maîs non , monsieur , restez... Il le faut Lien,., que je sache enûn ce que cela si^ifie et quelle est cette lettre
Gabriel , V ouvrant.
C'est le docteur Lavenette qui me fait l'honneur de inscrire. ( // lit. )
» Monsieur, Vous avez commis une grande impru- » dence... Vous deviez savoir que votre vaisseau le Philopœmcn était soumis à la quarantaine. »
M&d. de crécy.
Quoi ! monsieur ?
Gabriel , vivement.
N'en croyez pas un mot., madame.
Air de Préville et Taconnet.
Que le calme rentre en votre âme, Votre docteur y fut le premier pris ;
Le Philopœmen c'est, madame,
La diligence de Paris. . .
Lourd bâtiment, qui très-souvent chavire, Mauvais voilier et vaisseau de haut bord, Que six chevaux traînaient avec eifort... Et ce matin, notre pesant navire Au grand galop est entré dans le port.
srad. de crécy.
Et le docteur a été dupe d'une pareille ruse?
GABRIEL
Oui , madame; et rien ne lui ôterait cette idée-là ; aussi,
je n'y pense seulement pas (froidement ) Je vais
achever sa lettre... ( // là. )
« Je cours faire mon rapport a 3a Sociétéde médecine ; » et en attendant, vous ne devez point vous étonner des
» mesures d'urgence que nécessite l'événement Les
m portes de cette maison seront exactement gardées ; et » vt'us ne pourrez en sortir que dans quarante jours. » Mad. de crécy.
Ah mon dieu !...
GA.BRIEL
Pour vous, madame > le tête-à-tête est un peu long.... Mais pour moi... le temps va passer avec une rapidité
Mari, de créct 3 avec colère.
C'est une indignité.... c est en vain qu'on prétend me retenir dans ces lieux.
gabriel, continuant la lecture de la lettre.
« Quant à la jeune dame qui est restée avec vous , et
» que malheureusement ces mesures concernent aussi
» mon ami Jonathas et moi la mettons sous la sauve » garde de votre honneur et de votre délicatesse.... Un » militaire fiançais.» — C'est juste , les phrases d'usage.. (parcourant la lettre) Du reste.... des livres , des provisions., tout ce que nous pouvons désirer... nous sera fourni en abondance... On ne nous refuse rien... que la liberté. Mad. de créct, avec colère.
Ainsi ^ monsieur , c'est grâce à vous que je suis renfermée dans cette prison... Et vous ne voulez pas que je vous déteste ?
GABRIEL
Si, madame... permis à vous... c'est un moyen comme
un autre de passer le temps.... Mais si mon imprudence
vous a donné des fers , au moins vous rendrez justice au
sentiment généreux qui m'a porté à partager votre captivité.
Mad. de crécy.
Je suis d'une colère...
GABRIEL
Du reste, c'est presque une revanche; et quand je pense à tous ceux que vous avez privés de leur liberté...
Mad. de crécy, avec impatience.
Eh! monsieur, faites-moi grâce de phrases pareilles.... Et une fois pour tontes , qu'il n'y ait jamais entre nous le moindre mot d'amour ou de galanterie ; je ne le souffrirais pas.
GABRIEL
Soit , madame Vous n'avez qu'à commander-, et
puisque vous le voulez., je ne parlerai que raison. Pour commencer ; je vous ferai observer qu'il est sîms doute cruel d'être ainsi renfermés pendant six semaines ; mais
aux maux sans remède... il n'y a que la patience... Il faut tâcher fie prendre son parti ; et il me semble que de se Quereller et de s'aigrir, comm? nous le faisons, n'avance rien et fait paraître le temps encore plus long... Que n'ai-je, pour l'abréger, (la regardant.) 'l'esprit et la giâce dune personne que vous connaissez, et que je neveux pas nommer !... Que n'ai-je, pour vous plaire, sa conversation aimable et piquante !
Mad. de crécy.
Ce serait inutile ; car je ne suis pas en train de causer > et je ne vous répondrais pas.
GABRIEL
Aussi , madame... je ne vous demande rien , moi... je vous vois et cela me suffit... C'est pour vous seule que je suis en peine.... un marin a peu de ressources dans l'esprit... il a le désir de plaire... Mais le secret , ouïe trouver ?... Je vous le demanderais , madame, si vous étiez en humeur de me répondre. . (Elle lui tourne le dos, et va s asseoir près de la table à droite.) Mais vous venez ùe m'annoncer vos intentions à cet égard... Que pourrai-je donc faire pour vous distraire ?
Atr : Depuis long-temps j aimais Adèle.
Je pourrais bien vous parler politique, Ou vous conter mes campagnes sur mer ;
{Allant, à la tàbl a gauche.)
Ce n'est pas gai ! vous aimez la musique, Si d'Othclto j'essayais un grand air, Mais*, non... je vois et Mokta<gnk et Voltaire, A la faveur de ces noms révérés
Je puis parler sans vous déplaire, Ce n'est pas mdi que vous entendrez.
Je prends le théâtre de Voltaire,., n'est-ce pas madame?
Mad. de^RÉCY, prenant son ouvrage.
Coœme vous voudrez... je n'écoute pas.
gabriel, s"* asseyant près d'elle.
Tant mieux... car j'aurais eu peur de ne pas lire assez bien.... ( ouvrant le livre ) acte ivme , scène m , peu importe. * ( madame de Crécj lui tourne le dos.)
vhjle de vmm
{Lisant.)
» Je sais mes torts, je les connais, madame?
• Et le plus grand qui ne peut s'effacer, «Le plus affreux fut de vous offenser.
» Je suis changé — J'en jure par vous même,
• Parla raison que j'ai fui. . .mais que j'aime 1 » A peine encor échappé du trépas ,
» Je suis venu, l'amour guidait mes pas. «Oui, je vous cherche à mon heure dernière ;
• Heureux cent fois, en quittant la lumière,
• Si, destiné pour être votre époux,
» Je meurs, au moins, sans être haï de vous!
Mad. de créct,, se retournant.
Quel est ce passage ?
C'est de Voltaire! V Enfant prodigue., lorsque Eupliémon revient auprès de Lise...
{continuant)'
• Ne cachez point à mes yeux pleins de larmes, »Ce front serein, brillant de nouveaux charmes; » Regardez-moi, tout changé que je suis,
» Voyez l'effet de mes cruels ennuis.
• De longs regrets, une horrible tristesse , »Sur mon visage ont flétri la jeunesse.
• Je fus peut-être autrefois moins affreux,
» Mais voyez-moi, c'est tout ce que je veux.
Mad. de crécy, l'interrompant.
Assez, monsieur... assez.
GABRIEL
Le reste delà scène est pourtant bien plus intéressant; surtout le moment, où elle lui pardonne. Mad. de crécy.
Oui... mais parlons d'autre chose.
gabriel, vivement.
Mon dieu , madame, comme vous voudrez... d'autant que, pendant notre séjour en ces lieux, nous avons 3jeancoup de choses à régler... d'abord, l'emploi de notre journée... moi, j'aime l'ordre avant tout.
Mad. de crecy.
Vraiment ï
GABRIEL
Oui, madame, j'ai comme cela quelques bonnes qualités qu'on ne me connaît pas... Bans le monde., on préfère les avantages extérieurs, on se laisse séduire par des o'eltors aimables ou brillans ; mais comment connaître le caractère de celui avec qui l'on doit habiter?., comment savoir s'il aura les soins , les égards, la Complnisamre, c | i « • font un bon mari?.. De là, les illusions détruites, les il unies, leo regrets les mauvais ménages... Pour ob\ier à tout c-la...il n'y aurait qu'un moyen que j'aurais envie rie proposer: ce serait d'établir, avant d'arriver au port de l'hymen, une espèce de quarantaine conjugale, (à Mad. de Crccj qui soui nt.)Jc vois que ce projet vous sourit, et pour vous développer mon idée, vous sentez bien qu'un mariage a l'essai... une communauté anticipée...
Mad. de crécy.
(/est inutile, monsieur... je comprends parfaitement... Mais revenons à ce que nous disions tout-à l'heure... où en étions nous7
GABRIEL
Sur un chapitre qui ne vous tiendra pas bien long-temps, sur celui de mes bonnes qualités.
Mad. de crécy.
Ah! je me rappelle,., vous me disiez que vous avez de l'ordre.
GABRIEL
Oui, madame, j'en ai toujours eu ; même quand j'étais garçon... et si jamais j'étais assez heureux pour entrer en ménage, j'ai d'avance un plan tout tracé... dont je ne m'écarterais pas dune ligné... D'abord^ madame,, comme je n'aime pas la médisance, je n'habiterais pas une petite ville.
Mad. de créct.
Ah ! monsieur préfère la capitale!
GABRIEL
Oui , madame, j'aurais dans la chaussée d' Au tin , et
non loin du boulevard, un joli hôtel, pour moi et ma femme... ça ne serait pas bien grand ; mais le bonheur tient si peu de place.... Nous aurions ensuite un joli équipage...
Mad. de créctt.
Comment , monsieur !
GABRIEL
Esl-ce que vous croyez que je laisserai ma femme a lier à pied , en hiver sur-tout?., pour qu'elle se falïgue, quelle s'enrhume... Pauvre peine femme ! ah ! bien oui...
Air de Voltaire chez Ninon.
Nous aurons le brillant landau, Ou le Cdupé l'ait à la mode ; Un landau, c'est vraiment fort beau, Mais un coupé, c'est bien commode!
Lequel choisirais-je des deux?
Mon seul embarras est d'apprendre Celui qu'elle aimera le mieux.
(Serciournant vers madame de Cr.'cy. )
Que me conseillez- vous de prendre?
Mad. de cr<cy, souriant.
Un instant, monsieur.... Il me semble que pour quelqu'un qui a de Tordre et de l'économie , vous voilà déjà avec un hôtel à la chaussée d'Àntin... un landau....
GABRIEL
Je vois que vous préférez le landau, et vous avez raison y parce que , dans la belle saison , il nr.us mènera à une jolie maison de campagne , sur le bord de la Marne , ou de la Seine... un beau pays... un air pur... Il faut bien penser à la santé de ma femme.... Mais nous sommes encore dans Paris... n'en sortons pas... Le matin nous irions faire nos visites , courir les promenades, le bois de Boulogne.... ensemble.... toujours ensemble.... le soir, nous aurions notre loge a tous les spectacles,., car je veux que ma femme s'amuse..
La Quarantaine, Il
Mad. de ckécy.
Une loge à tous les spectacles!... Ali ! ça monsieur, prenez garde, vous allez vous ruiner.
GABRTEL.
N'ayez pa« peur.... Mais il ne s'agit pas ici de ma fortune... il s'agit de mon bonheur... revenons à ma femme... Nous voyez-vous tous les deux, assis 1 un près de l'autre, écoutant les beaux vers.de Racine ou de Voltaire, et nous attendrissant sur des amours qui nous rappellent les noires.... IVie voyez -vous , Je soir , ramenant ma femme chez moi , on plutôt chez elle... dans celle maison que le luxe et les arts ont parée pour la recevoir.... Ah ! quel bonheur d'enrichir ce qu'on aime !... d'embellir son existence par les trésors qu'on a acquis aux périls de la sienne.... {Madame de Crécy se levé, et Gabriel continue en la suivant). Oui , madame , o*;i , dans les mers du Nouveau- Monde, lorsqu'un bâtiment ennemi se présentait, quand nous sautions à l'abordage, quand une riche part du butin venait augmenter m fortune, je me dis is : « C'est pour elle... je pourrai le lui offrir; je pourrai
» l'entourer de tous les plaisirs de l'opulence ce que
» le commerce, les arts , l'industrie auront créé de » plus riche et de plus élégant , je pourrai le lui pro- » cligner... non qu'elle en ait besoin pour être plus jolie , » ni moi pour l'aimer davantage ! mais en amour, le j> bonheur qu'on partage est doublé de moitié. » Telles étaient mes espérances... tels sont les plans que j'ai formés , et qu'un mot de vous, madame, peut réaliser ou détruire à jamais.
Mad. de créct.
Que dites-vous?
Que, malgré voire ressentiment, que , malgré mes nouveaux tons \ vous ne pouvez douter de mon amour...
et que ceite ruse même en est une nouvelle preuve !
mon imprudence vous a compromise ; mais pour vous faire connaître celui que vous me préfériez.
Air de la Sentinelle*
Oui, maintenant, prononcez entre nous :
A son rival le lâche qui vous livre, Celui qui craint de mourir avec vous% Pour vous, madame, est-il digne de vivre ? Qu'un tel destin n'est-il venu s'offrir A moi, moi, votre amant fidèle !
J'aurais dit, heureux de mourir :
«Seule, elle eut mon premier soupir, » Et mon dernier sera pour elle. »
Vous m'aimiez autrefois... vous me l'avez dit.
Mad. de crécy , se retournant.
Ah ! mon dieu !.... qui vient - là ?
GABRIEL
Peut-être vient-on nous rendre la liberté.
Mad. de crécy, involontairement.
Déjà!
gabriel , a ses genoux.
Ah ! je n'en demande pas davantage.