PAR
M. le docteur OUXItlEUX
EX-MÉDECIiN DB L EXPÉDITION INTERNATIONALE AFRICAINE, MEMBRE HONORAIRE DE l’uNION SYNDICALE DE BRUXELLES MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE COMMERCIALE DE PARIS, ETC.
Conférence du 9 mars 1880.
Messieurs et chers compatriotes,
Mes premières paroles doivent être pour remercier le Bureau de 1 Union syndicale de 1 honneur qu’il a bien voulu me faire en m’invitant à exposer devant vous un aperçu de la question africaine, envisagée au point de vue commercial. Je me suis fait un devoir et un plaisir de déférer à cette invitation. Je n’ai qu’une crainte. Messieurs, et je vous 1 avoue en toute sincérité : c’est que cet aperçu ne réponde pas absolument à votre attente. Je me bornerai à vous exposer les idées qu un concours de circonstances imprévu, mais que je suis loin de regretter, m a amené à vulgariser depuis deux mois dans deux pays amis du nôtre, 1 Italie et la France, qui ont pris une part si éclatante au mouvement international africain, issu de la mémorable Conférence de Bruxelles, et auquel l’Association internationale africaine a donné déjà de si heureux développements.
Défenseur passionné de cette cause africaine que, depuis bientôt’ sept ans, en Egypte comme dans l’Afrique orientale, j’ai servi' de ma personne, de ma parole et de ma plume, et que j’espère bien. Messieurs, pouvoir servir encore par les mêmes armes et avec le même dévouement, je ne suis pas un orateur, je ne suis même un conférencier que dans l’acception banale du mot. Je vous en prie, ne voyez en moi qu’un vo^^ageur consciencieux, qui croit faire chose utile, opportune, patriotique et humanitaire, en livrant à l’examen d’esprits aussi sages, aussi réfléchis, aussi pratiques que les vôtres, ses vues personnelles sur le côté de la question africaine qui vous intéresse le plus, le côté commercial.
Cette idée de civiliser le continent africain ne mérite pas seulement d’intéresser ceux que les sceptiques appellent volontiers des têtes enthousiastes, des coeurs généreux, voire des esprits chimériques; elle s’impose encore, surtout à l’heure actuelle, aux méditations des gens prévoyants et aux préoccupations des esprits pratiques, de tous ceux habitués à se garer des élans du cœur et des entraînements de l’imagination et à suivre en tout les conseils de la froide raison. Car la conquête pacifique du continent africain n’est plus seulement une nécessité morale pour l’Europe, elle est devenue une nécessité économique.
Ne croyez pas. Messieurs, que je me laisse aller à vous faire incidemment un récit romanesque ou à vous esquisser un sombre tableau des fatigues, des dangers et des souflrances inséparables de tout voyage dans certaines régions de l’Afrique; ce n’est ni dans mes intentions, ni dans mes habitudes.
Je ne vous parlerai de moi. Messieurs, que pour autant que ce sera indispensable à la clarté de mon exposé, et je ne vous entretiendrai même de mon voyage que dans la limite nécessaire à la vue d’ensemble que je veux vous présenter. Malheureusement les limites de cet exposé m’ont astreint à resserrer mes idées dans un cadre bien étroit ; mon seul souci est que cette circonstance ne les déforme et que vous puissiez les saisir dans leurs linéaments principaux.
Si le mot ne risquait de paraître un peu prétentieux, je vous dirais que c’est, au point de vue commercial, une synthèse de la question africaine que je vais essayer de développer.
Comme toute synthèse suppose une analyse antérieure, je vais successivement dégager les éléments de cette analyse ; je les passerai en revue avec vous, et dans cet examen fait de bonne foi, vous trouve-
rez, je l’espère, une base d’appréciation suffisante pour vous faire une opinion personnelle.
Je vais successivement examiner, Messieurs :
P Les difficultés que rencontrent les entreprises des Européens dans l’intérieur de l’Afrique :
Elles résultent des voies de communications et des moyens de transports, du climat, de l’attitude des tribus indigènes et des traitants arabes ;
2® Les grandes routes commerciales de l’Afrique centrale et les meilleurs moyens de les utiliser ;
3° Les agents civilisateurs les plus propres à mettre en œuvre contre ces difficultés, et particulièrement le rôle dévolu à la science, à la religion et au commerce ;
4° L’avenir du commerce en général, et du nôtre en particulier, dans l’intérieur du continent africain.
■ Je serai ainsi amené. Messieurs, à signaler à votre attention l’idée d’une fédération commerciale africaine et la nécessité d’unir, dans un ensemble harmonique, la trilogie civilisatrice représentée par l’homme de science, le missionnaire et le commerçant : principes contenus en germe dans le programme de la Conférence de Bruxelles et dont l’application me semble réalisable sous la bannière de l’Association internationale africaine, constituée sur une base qui lui permet d’unir, sans les confondre, tous les efforts, tous les dévouements; d’appuyer toutes les initiatives, de les guider dans les directions les plus fécondes, tout en respectant le développement autonome de chacune d’elles, tout en laissant à chacune sa vie propre et son individualité; d’utiliser, en un mot, tous les ressorts civilisateurs, de manière à obtenir une résultante efficace dans l’avenir le plus rapproché. C’est ce point de vue large, utile et pratique que je vais succinctement développer devant vous, avec une entière liberté d’esprit, dans la plénitude de mon indépendance, m’inspirant ici, vous le voyez, de notre devise nationale, applicable à la cause africaine, que je regarde à la fois comme une cause belge et comme une cause cosmopolite.
On se fait généralement une assez fausse idée de ce qu’est une route dans l’Afrique intérieure.
A part la route commencée à Dar-es-Salam, dans la direction du lac
Nyassa, et qui, il y a six mois, ne s’étendait encore que sur une longueur de 40 milles, il n’y a pas de routes proprement dites dans l’Afrique orientale.
Il n’y a que des sentiers où les piétons se suivent un à un et où les caravanes défilent à la manière de nos processions.
Ces sentiers, tantôt glissants, boueux et transformés en ruisseaux à l’epoque des pluies, tantôt raboteux et rocailleux, sont généralement bordés de hautes herbes, de jungles, de broussailles épineuses qui viennent fouetter le visage du piéton et l’obligent à se tenir constamment sur ses gardes.
Ces sentiers courent tantôt dans une vallée, tantôt sur le flanc d’une colline, tantôt à travers un massif montagneux.
Çà et là ils sont interrompus par des cours d’eau dont le volume varie suivant les saisons.
Les plus larges et les plus profonds sont pourvus de ponts formés de lianes et de branches entrelacées dont l’ensemble est d’un aspect très pittoresque.
Les autres, on les passe à âne ou à dos d’homme.
De tous ces sentiers qui mènent dans telle ou telle direction, on choisit les plus courts et les plus sûrs, ceux le long desquels l’eau est la plus abondante, les vivres le meilleur marché, et les droits de passage les moins élevés.
Ce sont ces sentiers qui sont figurés sur les cartes par des lignes coloriées qui font croire à beaucoup de personnes peu au courant des choses de la géographie africaine, qu’il s’agit là de routes véritables, créées pas à pas par la hache de hardis pionniers.
Il n’en est rien. Messieurs; il ne s’agit là, je le répète, que de sentiers fréquentés depuis des siècles par les indigènes, suivis, depuis environ soixante ans, par les traitants arabes et parcourus, depuis vingt-deux ans, par les voyageurs européens; ils sont restés ce qu’ils étaient à l’époque du voyage de Burton (1857-1858), ni plus, ni moins.
Vous savez, Messieurs, que la monnaie ne circule pas dans ces régions de l’Afrique intertropicale.
A défaut de monnaie, les voyageurs qui veulent les parcourir doivent se munir d’objets d’échange dont les principaux sont :
L’étoffe, les perles, la poudre, le fil de cuivre.
Les étoffes constituent, à vrai dire, la monnaie principale dans toute l’Afrique orientale. Ce sont ordinairement des calicots fabriqués
en Amérique, en Angleterre, à Hambourg et à Bombay. Quant aux tissus de Mascate et aux étoffes de couleur, ils servent surtout pour le payement des droits de passage et comme cadeaux pour tel ou tel chef de tribu.
L’étoffe, vous le comprenez, a une grande valeur intrinsèque, outre sa valeur comme objet d’échange, pour des populations à peu près nues et qui n’ont à leur portée, pour tout vêtement, que des lambeaux de peaux d’animaux.
Les Africains orientaux apprécient parfaitement les divers degrés de solidité des étoffes, à travers lesquelles ils regardent longuement avant de les accepter. Ils apprécient avec moins de justesse la richesse de nos tissus, et, sous ce rapport, ils n’ont pas la même notion que nous de leur valeur. Ainsi, une quantité donnée d’un tissu fin valant 15 francs, par exemple, n’a pas plus de valeur à leurs yeux que la même quantité de fort calicot coûtant 5 francs. L’Africain dit, non sans raison, — car tout est relatif en Afrique comme ailleurs : Vous prétendez que cette étoffe coûte trois fois plus que l’autre à la côte; c’est possible : mais il n’y a là qu’^^n vêtement ; il n y a là que de quoi couvrir une seule paire d’êpaules! ?» Tel est, du moins clairement traduit, le sens de ses objections.
Ainsi, Messieurs, de même que le voyageur qui veut faire son tour d’Europe leste auparavant son portefeuille de banknotes, de même le voyageur qui veut parcourir l’Afrique intérieure est obligé de se munir de ballots d’étoffes et de sacs de perles, et cette nécessité s’impose au même titre aux hommes de science, aux missionnaires et aux commerçants, dont le porte-monnaie acquiert de la sorte des proportions démesurées.
Plus le voyageur veut aller loin, ou plus longtemps il veut rester dans l’intérieur des terres, plus il lui est nécessaire d’emporter de marchandises d’échange avec lui.
Quels sont donc les moyens de transport qui se présentent à lui ?
Ils sont de deux ordres. Messieurs : les hêtes de somme et les portefaix.
J’ai hâte de dire qu’il faut exclure des moyens de transport, du moins pour l’Afrique orientale, les chevaux et les chameaux, qui ne résistent ni au climat, ni à la piqûre de la mouche tsetsé.
Restent donc comme bêtes de somme à la disposition des voyageurs les ânes, les mules, les bœufs et les éléphants.
Pour vous faire saisir nettement ma pensée sur ce point — et j’insiste
à ce sujet, car mon opinion a été résumée d’une façon incomplète dans la note que le Journal des Débats a bien voulu consacrer à l’exposé que j’ai fait occasionnellement devant la première section de la Société de Géographie commerciale de Paris, — j e vous dirai que je suis éclectique en matière de moyens de transports, et, qu’à mon sens, on peut les employer simultanément tous, ou tout au moins combiner plusieurs d’entre eux, suivant les lieux et les distances, suivant les ressources et l’importance des expéditions, car tout voyage en Afrique prend les proportions d’une expédition.
La tsetsé, dont je vous parlais tantôt, s’attaque aux ânes, aux mules et aux bœufs, mais pas à tous. Messieurs. Il n’y a là rien de général, ni de fatal. Une certaine proportion de ces animaux résiste aux morsures de la tsetsé d’une façon incontestable. Il s’opère sous ce rapport une véritable sélection. Les animaux qui succombent à la tsetsé meurent, du reste, au bout d’un temps variable, quelquefois des mois après les premières piqûres ; leurs services peuvent donc être utilisés pendant un certain laps de temps.
L’habitat de la tsetsé est surtout dans les terrains bas et humides et dans les forêts infestées par les bêtes fauves et principalement par le buffle; de sorte qu’avec l’extinction de ces dernières amenée par les progrès de la culture, la tsetsé, il est permis de l’espérer, finira un jour par disparaître.
La tsetsé n’est pas d’ailleurs le seul élément qui intervienne dans la mortalité des bêtes de somme. Il convient d’attribuer une part d’action importante à la malaria, plus active à certaines époques de l’année, à la mauvaise nourriture, aux fatigues exagérées et à la négligence des nègres à qui est confié l’entretien de ces animaux.
Ainsi, Messieurs, les ânes, les mules et les bœufs peuvent, dans une certaine mesure, servir comme bêtes de somme, à une seule condition : c’est que les sentiers dont je vous parlais tantôt soient convenablement aménagés et suffisamment élargis par un travail préalable.
Iféléphant, lui, abrège de beaucoup ce travail, car, à vrai dire, il se fraye lui-même un passage à travers les broussailles et les arbustes.
Pour vous faire apprécier la valeur effective de ces animaux comme agents de transports, je vous dirai qu’en moyenne, et comparativement à la charge des portefaix, qui est de 35 kilogrammes :
L’âne équivaut à 2 porteurs ;
La mule — à 4 —
Le bœuf équivaut tout au moins aussi à 4;
Et l’éléphant, à 23.
Ces chiffres suffisent pour vous faire apprécier les immenses services que les entreprises africaines peuvent retirer des éléphants.
Vous savez, Messieurs, que l’essai des éléphants a été fait récemment et se poursuit encore dans la moitié orientale de l’Afrique centrale. Cette entreprise, due à l’initiative du Roi, a été couronnée d’un plein succès. Quatre grands faits se dégagent de cette expérience :
(Test que l’éléphant indien peut résister à la tsetsé et au climat; que les végétaux du pays peuvent suffire à sa nourriture ; qu’il peut faire office de porteur; que les indigènes ne l’attaquent pas.
C’est là, messieurs, comme on dit en arithmétique, ce quü fallait démontrer .
Ces points sont et restent acquis, quoi qu’il advienne de la continuation de l’expérience. Postérieurement à la démonstration dont je parle, il en est mort deux; il en mourrait d’autres, que cela ne prouverait qu’une chose... c’est que les éléphants sont mortels, ce dont personne n’a jamais douté.
Cela ne prouverait nullement que l’éléphant africain ne peut pas être capturé par l’éléphant indien, ni dressé, ni réduit à l’état domestique.
Car, Messieurs, il ne peut s’agir, ce serait évidemment trop coûteux, d’employer les éléphants indiens comme moyen de transport général et permanent. Leur utilisation n’est que temporaire et ü’a d’autre objectif à atteindre que la capture et la domestication des éléphants africains.
C’est là une visée réalisable, car, quoi qu’on en ait dit, l’éléphant africain peut être parfaitement dressé. Les Carthaginois se servaient des éléphants dans leurs batailles, et les Romains les avaient parfaitement dressés pour les combats du cirque. Vous pourrez apprécier d’ailleurs le développement que les facultés intellectuelles de l’éléphant peuvent acquérir* par l’éducation, quand je vous rappellerai que les bateleurs romains leur avaient appris à reconnaître les lettres, à monter et à descendre sur une corde inclinée, et à porter, à quatre, une civière contenant un cinquième éléphant qui faisait le malade.
Vous savez que, dans l’Inde, le dressage des éléphants sauvages peut être obtenu au bout deliuit jours après leur capture.
Il est probable qu’en raison de circonstances spéciales, la domestication des éléphants africains sera moins rapide et moins aisée ; mais
elle est possible, et l’Association Internationale a judicieusement pensé qu elle ne pouvait tarder à y travailler par l’établissement d’une station de dressage à Simba, car les éléphants deviennent rares dans l’Afrique orientale, et l’ivoire qui arrive sur le marché de Zanzibar provient, en grande partie, des contrées situées au nord et au sud du Tanganika, du Manyéma et de l’Ouemba. Les Ouagogos, eux, vont chasser l’éléphant jusque dans le Karagoué. Grâce à une série de stations de dressage établies dans des points où les éléphants abondent, les entreprises africaines, de quelque nature quelles soient, pourront, dans quelques années, se trouver dotées d’un puissant moyen de transport, et l’utilisation de ce moyen peut avoir des résultats incalculables pour la civilisation de l’Afrique centrale.
Toutefois, Messieurs, l’emploi de l’éléphant apprivoisé, dont nous ne pouvons encore estimer le prix de revient, n’exclura pas, pour les petites distances, l’usage des ânes, des mules et surtout des bœufs.
Je suis ainsi amené à vous parler de fessai des wagons à bœufs qui a été tenté, sans succès, par les missions anglaises qui ont voulu importer dans l’Afrique intertropicale le mode de transport usité dans r Afrique australe.
Je vous ai déjà dit que les routes, ou plutôt les sentiers, dans ces contrées, sont très sinueux, qu’ils coupent un terrain parfois très accidenté, et qu’ils sont souvent bordés d’arbres et de fortes broussailles.
Dans fessai qui fut fait par les missionnaires anglais, MM. Mackay et Price, et qui fut continué par M. Broyon, les sentiers n’avaient pas été suffisamment élargis et éclaircis ; la route était loin d’avoir été aménagée pour le passage des wagons ; l’on s’était contenté de scier çà et là les arbres les plus gros, tout en en laissant subsister les troncs. Qu’arriva-t-il, Messieurs? Les wagons durent suivre toutes les courbes et tous les coudes des sentiers ; il fallut s’arrêter devant chaque obstacle, décharger les wagons, dételer les bœufs et transporter les charges à dos d’hommes sur toute la longueur de quelques pentes abruptes. Devant certaines fondrières, les voyageurs durent s’arrêter des semaines entières; il est un point, si mes souvenirs sont exacts, où cet arrêt fut même de six semaines. Quant aux bœufs, ils avaient été hâtivement et imparfaitement dressés; les voyageurs n’eurent pas beaucoup à se louer de leurs conducteurs Cafres dont un grand nombre, paraît- il, n’avait jamais fait pareil métier dans leur propre pays ni ailleurs, ni des Zauzibarites, tout à fait étrangers à ce travail dur et pénible; les
uns et les autres hâtèrent certainement par leur négligence la fin de l’expérience. Bref, le combat cessa faute de combattants, les bœufs succombant l’un après l’autre.
J’allais oublier de dire, comme dernière circonstance défavorable, 'que l’expérience était faite en pleine saison des pluies.
Il fallut, aux expéditions dont je parle, plus de trois mois pour franchir une distance que les caravanes franchissent habituellement en quinze jours. Elles ne purent même arriver à Mpwapwa, qui, comme vous le savez, est situé à l’entrée du plateau salubre, où les bœmfs abondent et vivent parfaitement à l’abri de la tsetsé et de la malaria.
Bref, l’échec fut complet. Mais en analysant les circonstances de cet échec, on dégage ce fait qui mérite d’être mis en lumière: c’est que, somme toute, les bœufs ont en moyenne vécu cinq mois. Si la route avait été suffisamment élargie pour le passage des wagons à bœufs, il est certain qu’en cinq mois les bœufs eussent pu franchir, sinon la distance qui sépare la côte du Tanganyika, tout au moins celle qui sépare la côte de l’Ouagogo.
L’essai qui a été fait n’est donc nullement concluant ; il fait seulement ressortir l’indispensable nécessité de proportionner la largeur des routes à la largeur des wagons et de les rectifier de manière à empêcher la confusion, l’enchevêtrement d’attelages comprenant quelquefois vingt paires de bœufs.
En tout cas, et je ne saurais trop insister sur ce point : puisque les bœufs, dans les circonstances les plus défavorables, peuvent vivre cinq mois entre la côte et le plateau, en pleine contrée insalubre, ils peuvent être utilisés, soit comme hêtes de trait, soit comme bêtes de somme.
Suffisamment dressés, les bœufs peuvent constituer un excellent moyen de transport; ils offrent cette particularité qu’ils gardent toujours leur valeur intrinsèque, qu’ils peuvent même devenir, à un moment donné, un objet d’échange, qu’ils abondent dans le pays, qu’ils ne coûtent pas cher et que uno avulso, non déficit alter.
En attendant mieux, il y a donc là un moyen parfaitement utilisable, concurremment avec les autres, et qui peut rendre de grands services aux expéditions commerciales et autres.
En s’inspirant de cet éclectisme dans l’utilisation des animaux, on peut entrevoirie moment où l’on ne devra plus se servir d’êtres humains pour bêtes de somme, et où l’on pourra renoncer aux portefaix nègres, Zanzibarites et Ouanyamouésis, dont l’emploi, actuellement inévitable, est une source de tribulations pour les voyageurs.
Je serai sobre de détails sur tout ce qui concerne les porteurs, dont les livres de voyages et les bulletins géographiques vous entretiennent minutieusement.
Les Zanzibarites , dont la compagnie ne constitue qu’une escorte illusoire, car ce ne sont que des soldats d’occasion, font office de porteurs en même temps que les Ouanyamouésis qui, eux, ne jouent que le rôle de portefaix.
Comme les voyageurs doivent subvenir à l’entretien de toute cette troupe, et que les denrées ne peuvent s’acheter qu’avec de l’étoffe, la charge de marchandises diminue, au fur et à mesure qu’on avance, en raison du prix que coûte la nourriture de son porteur. Ce qui, soit dit en passant, n’arrivera plus quand on pourra se borner aux animaux comme moyens de transports.
Un fait peu connu, c’est que les Zanzibarites sont presque tous des esclaves qui sont restés très attachés à leurs maîtres, dont ils n’ont quitté que temporairement le service. Les traitants arabes continuent à exercer sur eux une grande influence, et, malheureusement, cette influence est ordinairement contraire aux intérêts des voyageurs européens.
Chose assez curieuse et qui mérite d’être signalée en passant, car elle montre que d’efforts moraux il y a encore à faire pour l’éducation des Zanzibarites qui, remarquez-le bien, sont de beaucoup supérieurs en civilisation aux Africains orientaux; chose curieuse, dis-je, l’idéal de ces esclaves est d’avoir eux-mêmes des esclaves. Je me rappelle avoir entendu à Tabora un Zanzibarite s’apitoyer sur le sort de son maître qui, pratiquant encore la traite clandestine, s’était vu enlever toute une bande d’esclaves près de la côte : « Mon pauvre maître » , disait-il, « quelle perte! dire qu’on vient de lui prendre toute une chaîne d’esclaves! C’est par cette monstrueuse aberration d’esprit que l’esclavage engendre et perpétue l’esclavage.
C’est en inculquant aux nègres le goût du travail, c’est en fondant, à cet effet, des écoles professionnelles, c’est en l’ennoblissant par l’exemple vaillamment donné, qu’on pourra remédier, lentement, il est vrai, à ce triste état de choses. Car, et c’est une vérité consolante pour le penseur, la plupart des races africaines sont perfectibles et offrent une large prise aux moyens pacifiques de moralisation.
Quant d^viKOuanyamouésis est à souhaiter, à un autre point de vue, que l’utilisation des animaux sur une large échelle permette de ne recourir qu’exceptionnellement à leurs services comme porteurs. On
peut, en effet, regarder les Ouanyamouésis comme les Chinois de l’Afrique : ils sont bons à tout faire, et, non seulement les travaux agricoles, mais encore les occupations domestiques leur sont familières. Quand ils ne pourront plus louer leurs services comme porteurs, ils offriront un élément précieux pour les établissements agricoles que les Européens fonderont dans un prochain avenir en tel ou tel point offrant quelque salubrité, quelque sécurité au moins relatives. Sans leur appoint — et tout permet de l’espérer dans cette éventualité que je voudrais hâter de mes vœux — il faudrait recourir aux Chinois et aux Hindous comme travailleurs agricoles, étant données ces trois circonstances : V que les Africains orientaux, regardant le travail comme déshonorant, le laissent à leurs esclaves et refusent de travailler eux-mêmes pour le compte d’autrui, de peur de passer pour esclaves; 2"" que la race blanche est complètement inapte aux travaux agricoles dans l’Afrique intertropicale ; 3° que les Chinois et les Hindous sont la seule race étrangère reconnue acclimatable sous ces latitudes et apte à ce genre de travaux.
Du moment que nous posons en principe que le seul moyen de civiliser l’intérieur du continent africain, c’est de s’y implanter, c’est de tâcher d’y résider, c’est de travailler à y créer de point en point des établissements durables — et telle est la pensée fondamentale de la Conférence de Bruxelles, actuellement en voie d’exécution sous l’impulsion de l’Association internationale africaine, — du moment que nous analysons les moyens pratiques d’établir des colonies européennes au cœur de l’Afrique, cette question des bras s’impose impérieusement à notre attention. Les Européens ne peuvent évidemment songer à recourir aux bras d’esclaves ; et, comme ils ne peuvent compter, d’ici à longtemps, sur le travail libre des indigènes, et qu’à priori le bras européen est exclu de toute application, il faut bien songer au développement d’une classe de travailleurs libres dont les Ouanyamouésis, ces Chinois de l’Afrique, me semblent devoir fournir un jour la base.
Le développement du travail indigène sera bien lent toutefois, s’il n’est favorisé par l’introduction de travailleurs asiatiques dans l’Afrique intertropicale.
Pour ma part, je crois cette introduction indispensable à l’installation rapide d’établissements agricoles, de fermes modèles, qui soient un exemple vivant pour les indigènes, au développement de la grande culture qui entraînera l’assainissement de bien des régions insalubres.
et à l’établissement de routes véritables, qui nécessitera en certains points la construction d’aqueducs et de grands travaux de nivellement : toutes conditions indispensables à l’introduction d’une civilisation sérieuse et durable, apportant aux populations africaines non seulement de nouveaux besoins, mais leur préparant, par l’éducation et le développement du travail indigène, les moyens d’y satisfaire.
Vous savez. Messieurs, que dans plusieurs Etats d’Amérique ôn est hostile à l’emploi des ouvriers chinois. C’est qu’on y voit un élément de concurrence ruineux pour le travail national. Cette considération nest pas applicable à l’Afrique, car ce n’est point pour peupler les terres et coloniser le pays, qu’il faudrait y introduire des travailleurs asiatiques, c’est seulement comme moyen provisoire de faciliter le développement du travail libre des populations indigènes. Ils pourront fournir les forces que nécessiteront l’agriculture et les travaux d’utilité générale pendant une période de transition suffisante pour l’installation d’une civilisation européenne.
De préférence aux Chinois, les diverses entreprises coloniales pourraient engager comme travailleurs des Hindous de l’Inde occidentale. Au dire de plusieurs hauts fonctionnaires de l’administration des Indes anglaises, — et je citerai entre autres mon honorable ami M. Colvin, que j’entretenais récemment au Caire de cette intéressante question, — cette catégorie d’Hindous est composée de gens dociles, patients, soumis, sobres, se prêtant à tous genres de métiers et de professions, se contentant d’un faible salaire et s’engageant volontiers pour plusieurs années.
Je ne parlerai plus des Africains orientaux. Messieurs, que pour signaler chez eux un défaut capital à mes yeux : c’est le désir immodéré qu’ils ont tous de posséder un fusil. Malheureusement la vente des armes à feu n’est soumise sur la côte à aucune mesure prohibitive, ni même restrictive. La passion des Africains pour les armes à feu s’accroît d’année en année; beaucoup même recherchent des armes perfectionnées ; j’en ai vu se pavaner à Bagamoyo avec des carabines Eiffield ! Quoique les Africains orientaux ne soient pas encore initiés aux mystères de la hausse et de la mire, il y a là, si l’on n’y prend garde, un élément de danger pour les futures entreprises des Européens en Afrique. Il suffit d’indiquer le mal. Messieurs, pour indiquer le remède, et, comme l’Afrique intérieure n’est pas encore mûre pour la liberté commerciale, on ne saurait, à mon sens, aller trop loin dans
la voie des mesures prohibitives à édicter contre la vente de la poudre et des armes à feu, et l’on ne devrait se laisser guider dans leur choix que par la possibilité de leur application rigoureuse sur tous les marchés de la côte où s’opère cette vente.
Je parle de la côte du Zanguebar ; vous n’ignorez pas, Messieurs, quelle est la base du commerce d' exportation sur cette côte.
On exporte principalement le copal, l’orseille, les gommes, la- cire, l’huile de coco, les dents d’hippopotame, l’ivoire.
L’ivoire apporté sur le marché de Zanzibar y vient de très loin ; il y est souvent plus cher que sur le marché de Marseille.
A l’heure qu’il est, si mes renseignements sont exacts, c’est surtout des opérations de change que les comptoirs de Zanzibar tirent le plus clair de leurs bénéfices.
Dans toute cette région, les opérations commerciales des Européens se trouvent forcément arrêtées par l’imperfection des moyens de transport et des voies de communication, et limitées à la côte proprement dite. »
D’immenses territoires voisins de la côte pourraient cepenaant être plantés de cotonniers et de cannes à sucre. Le tabac pousse admirablement sur un grand nombre de points; le sésame aussi, et il pourrait faire l’objet d’une grande exportation d’huile. Des tanneries pourraient être installées à la côte. Toute cette contrée est très boisée ; on y trouve des bois de construction d’une solidité remarquable ; malheureusement le plus hel arbre est 'ordinairement sacrifié pour une planche qu’on y taille à coups de hache. Il est certain que des scieries mécaniques, installées sur quelques points de la côte et près de l’embouchure des fleuves qui seraient utilisés pour le transport d’arbres à une certaine distance, donneraient de beaux bénéfices.
Je ne parle pas du caféier, qui n’existe qu’à l’état de légende à Zanzibar et à la côte.
Rien ne prouve toutefois que le caféier ne puisse croître à quelque distance de la côte ; j’en ai vu deux pieds dans les jardins de la mission catholique française de Bagamoyo ; ce sont les seuls de toute la contrée.
J’aborde maintenant. Messieurs, quelques considérations relatives au climat de l’Afrique intérieure.
Quoique ce point ait fait l’objet constant el favori de mes préoccupations, je tâcherai d’être bref et je me bornerai à mettre en lumière les points principaux qui me semblent de nature à vous intéresser.
En ce qui concerne la côte du Zanzibar, vous connaissez son insalubrité. La fièvre y règne en permanence ; tou^ nen meurent pas, mais tous en sont frappés. La fièvre atteint fatalement tous les arrivants, au bout d’un laps de temps très court, et elle poursuit sur les résidents son travail désorganisateur. Il n’y a pas de préservatif absolu contre la fièvre, et ce serait s’exposer à une triste déception que de se croire prémuni contre elle par tel ou tel tempérament, par telle ou telle constitution. ]J acclimatement , dont on parle souvent, masque une maladie latente, une anémie profonde, une affection cardiaque ou un engorgement du foie, et on ne peut, en saine doctrine médicale, attribuer au mot acclimatement d’autre valeur que celle attachée au mot accoutmnance. L’habitude de la fièvre crée l’habitude de la combattre, mais ne fait pas disparaître la fièvre, qui persiste comme manifestation d’une intoxication permanente.
Sur la côte dont je parle, Bagamoyo se distingue par son insalubrité qui en fait une véritable nécropole pour les blancs. Cette insalubrité spéciale tient au voisinage de marais et à la proximité de l’embouchure du Kingani. Le climat est moins malsain en deux autres points, à Mombaz (situé au nord) et à Dar-es-Salaam (situé au sud). Et cette circonstance est d’autant plus heureuse que l)ar-es-Salaam, qui possède une baie spacieuse, est la tête de ligne de la route que je regarde comme l’itinéraire définitif du lac Tanganyika, c’est-à-dire de la principale route de toute une moitié de l’Afrique centrale.
L’avenir commercial du point que je vous signale n’est pas douteux. Les Banians, qui sont l’âme du négoce à Zanzibar et sur la côte, ont pressenti cet avenir et y ont déjà installé des boutiques. Des caravanes en partent, d’autres commencent à y arriver. Avant peu, le marché va évidemment se déplacer et se transporter de Bagamoyo à Dar-es- Salaam. Des comptoirs européens pourront évidemment s’y établir dans des conditions rémunératrices. Je me borne, sans y insister, à signaler ce point à toute votre attention.
Au delà du littoral, toute la contrée qui s’étend jusqu’à l’Ouagogo est peu salubre, sauf dans les massifs montagneux du Ngourou et de rOusagara.
L’Ouagogo est salubre.
L’Ouanyamouési présente, dans beaucoup de districts, une grande insalubrité. Tabora, entre autres, est très insalubre.
Une remarque à faire, à ce sujet, c’est que tous les établissements arabes se trouvent dans des contrées insalubres. Les Arabes ont, avant
tout, recherché des terrains humides et fertiles, et qui dit fertilité exceptionnelle, dit insalubrité excessive. Souvent, d’ailleurs, certaines circonstances ne permettent pas de préférer comme résidence une colline salubre à une vallée malsaine située au bas de cette colline ; il faut, en effet, se tenir à proximité de l’eau de peur d’être cerné en cas d’attaque, éventualité toujours possible. L’installation de puits artésiens sur les collines salubres pourra remédier à cet inconvénient quand les entreprises africaines auront pris un développement suffisant pour permettre des travaux coûteux. J’aurais à relater, à ce propos, le cas d’un Français de mes amis, planteur à 'Mayotte, qui a résidé pendant de longues années dans cette île insalubre, mais sur une hauteur, sans avoir à souffrir sérieusement de la fièvre, et qui, le jour où certaines circonstances l’ont forcé à habiter la vallée sise au pied de cette colline, a dû quitter l’île après un séjour de quelques mois et promptement rentrer en Europe pour rétablir sa santé.
Il est certain, Messieurs, que, dans la suite des temps, le climat de bien des parties de l’Afrique se modifiera, comme celui de bien des parties de l’Europe s’est modifié et se modifie chaque jour sous nos yeux. Il est certain que beaucoup de régions insalubres s’assainiront, que les marécages céderont la place aux cultures, que des travaux appropriés amélioreront le régime des eaux, que la fièvre enfin perdra de son intensité : qu’en un mot, elle reculera devant le défrichement.
C’est là. Messieurs, un desideratum dont la réalisation complète peut paraître bien éloignée ; la réalisation'^ partielle vous en paraîtra possible dans un avenir prochain, si vous vous rappelez les vues pratiques que j’ai développées il y a quelques instants.
En attendant, sans méconnaître la fâcheuse influence du climat, il ne faut pas en tirer des conclusions trop pessimistes. Il faut songer au genre de vie des Européens voyageant en Afrique, et il faut bien se dire que celui qui voudrait, en pleine Europe, s’astreindre aux mêmes condition'^ de voyage et faire quelques mois de marche à travers nos contrées, par monts et par vaux, et par tous les temps, sans autre abri qu’une tente, campant tantôt dans nos champs, tantôt dans nos forêts, tantôt sur nos places publiques, toujours accompagné de quelques centaines de portefaix portant 70 livres sur l’épaule et à l’entretien desquels il aurait à pourvoir; que celui-là, dis-je, n’accomplirait probablement pas son tour d’Europe sans accident et risquerait fort de succomber à une fluxion de poitrine ou à toute autre maladie, tout
comme le voyageur africain est exposé à succomber à la fièvre ou à la dyssenterie.
Si je vous parle aussi longuement du climat de ces contrées, c’est pour vous* en donner une idée bien nette, aussi éloignée d’un optimisme trompeur que d’un pessimisme exagéré. Il faut voir les choses telles qu’elles sont, et non telles qu’elles pourraient être. Je vous parle ici moins en voyageur qu’en médecin soucieux du devoir professionnel.
Quoiqu’il en soit de ce climat, Messieurs, ne perdez pas de vue qu’à tout prendre, même dans les points les plus insalubres, il n’est guère plus désavantageux que celui de Madagascar, de Mayotte, de Nossi-bé et de Java, pour ne citer que ces points, où sont établis, vous le savez, des comptoirs prospères se livrant à un commerce actif d’exportation.
Le climat de la côte du Zanguebar est encore préférable à celui de la Cochinchine, où il est sans exemple qu’un fonctionnaire français puisse rester plus de deux ans consécutifs.
Une particularité intéressante au point de vue pratique, c’est qu’un véritable sanüarium peut parfaitement être installé dans les monts Ngourou, ainsi que dans l’Ousagara. (L’île de Lamoo et les Seychelles, dont le climat est d’une salubrité remarquable, peuvent également, à un moment donné, permettre aux personnes éprouvées par le climat un changement d’air salutaire).
Vous le voyez. Messieurs, je ne vous parle ici du climat ni en docteur Tant-Pis, ni en docteur Tant-Mieux. J’indique, dans la mesure du possible, le remède à côté du mal, et si j’ai prononcé tantôt le mot de nécropole, vous remarquerez que je prononce maintenant celui de sanüarium.
Ces considérations doivent vous intéresser si vous vous préoccupez de l’avenir du commerce européen dans ces contrées ; la première condition de succès de toute entreprise commerciale est évidemment que le commerçant puisse y vivre le plus longtemps possible et dans l’état de santé le plus complet possible, de façon à pouvoir diriger et surveiller lui-même ses opérations.
J’ai maintenant à vous entretenir de quelques généralités sur l’attitude des tribus indigènes et sur celle des traitants arabes.
Vous savez. Messieurs, que, sur la route actuelle du Tanganyika, se trouve une épine qui arrête les voyageurs. C’est l’Ouagogo, renommé par les exactions qu’on y fait subir à toutes les caravanes indistinctement, qu’ elles se rendent dans l’intérieur ou qu’elles en viennent.
Cet Üuagogo est un pays riche en bétail, très peuplé et salubre. Il est impossible d’y acquitter immédiatement les droits de passage, il faut s’arrêter successivement dans la plupart des points (il y en a de sept à onze, suivant les divers itinéraires) pour les discuter dans de longs pourparlers qui se font par l’intermédiaire de quelques nègres véreux et sont menés par les indigènes avec la plus insigne mauvaise foi.
Ces tributs n’ont aucune base rationnelle ; il n’y a là rien qui ressemble à une taxe plus ou moins réglée par un tarif quelconque. Ils n’ont d’autre limite que le bon plaisir du chef : parfois une petite caravane paye plus qu’une grande.
Les chefs de l’Ouagogo tiennent, avec une apparente bonhomie, le langage suivant aux voyageurs : « Ne faites pas le méchant; donnezmoi ce que je vous demande ; estimez-vous heureux que je ne prenne pas le tout, car vous êtes sur mon territoire et je suis le plus fort. » Tel est le sens des paroles des Ouagogos, souvent, du reste, accompagnées de menaces. Ils retiennent les caravanes le plus longtemps possible, en invoquant mille prétextes pour écouler les vivres qu’ils ont amassés dans leurs greniers, ce qui diminue d’autant les marchandises d’échange de l’étranger. Ils s’attachent à lasser, à exaspérer le voyageur, qui, furieux de voir les semaines s’écouler sans qu’il avance et de voir son bien diminuer tous les jours, finit par céder à toutes les exigences des Ouagogos.
Outre ces Ouagogos qui détroussent les caravanes avec un semblant de régularité que quelques philanthropes ont voulu assimiler à notre système de douanes, il y a, en certains points, des maraudeurs qui s’attaquent aux petites caravanes, et parfois, en cas de guerre de tribus à tribus, de véritables bandes qui infestent les routes et pillent, avec préméditation, les caravanes, quelles qu’ elles soient.
S’il fallait fatalement passer par la route dont je vous parle pour gagner le Tanganyika, l’avenir des expéditions commerciales dans ces contrées devrait vous paraître assombri par l’éventualité d’expéditions militaires réglant par la force le droit de passage. C’est, heureusement là, Messieurs, une prévision que nous pouvons écarter depuis l’exploration, faite par un voyageur anglais, M. Thompson, de la région comprise entre l’extrémité nord du lac Nyassa et l’extrémité sud du lac Tanganyika. Cette région s’étend sur un espace de 400 kilomètres. C’est un plat pays, peuplé d’habitants paisibles. Cette route de Dar-es-Salaam à Bambé (situé au sud du Tanganyika), passant par le
lac Nyassa, où sont installées, vous le savez, des missions anglaises qui ont même lancé un bateau à vapeur sur le Nyassa, est, à mes yeux, l’itinéraire définitif de toutes les expéditions commerciales ayant le Tanganyika pour objectif. C’est l’itinéraire éventuel que je recommandais dans la conférence que j’ai donnée à Milan, devant la Société d’Exploration commerciale de cette ville, le 18 janvier dernier (1), et dans celle que je donnais, le 5 février, à la T® section de la Société de Géographie commerciale de Paris, sur les routes commerciales actuelles prochaines de l’Afrique centrale.
Le Journal des Débats résumait exactement mes vues sur ce point quand il disait :
« Les routes qui paraissent préférables au docteur Dutrieux en vue de l’établissement de relations régulières avec le centre de l’Afrique sont : V celle du Nil qui permet d’arriver assez rapidement au nord du lac Tanganyika, d’où, gagnant le sud-ouest, on pourrait se diriger sur le coude du Congo en utilisant l’Ouelle, qui se déverse peut-être dans le fleuve et non dans le lac Tchad, comme le croit Schweinfurth ; 2° celle de Dar-es-Salaam au lac Nyassa et de la pointe nord de ce lac au sud du lac Tanganyika. Par une heureuse coïncidence, au moment même où M. Dutrieux recommandait cette dernière route, une dépêche communiquée à la Royal Geographical Society de Londres annonçait quelle venait d’être parcourue, avec succès et sans danger sérieux, par l’heureux successeur du regretté Keith Johnson. M. Thomson est en effet arrivé le 28 octobre à Bambe, à la pointe sud du lac Tanganyika, après avoir traversé les 250 milles anglais (400 kilomètres) du plat pays, peuplé d’habitants paisibles, qui s’étend entre l’extrémité des deux lacs et qui était entièrement inconnu. »
La route que j’envisageais comme éventuelle est heureusement devenue une réalité, et une réalité qui ouvre de nouveaux horizons au grand commerce européen dans toute cette partie de l’Afrique.
Quant à l’autre route. Messieurs, peut-être, par le seul fait de la concurrence, y verra-t-on les droits de passage graduellement diminuer. Ce serait d’autant plus désirable que la contrée quelle traverse pourra toujours être visitée avec fruit par les voyageurs scientifiques, lorsque leurs investigations leur seront facilitées par les stations projetées dans l’Afrique orientale par l’Association internationale afri-
(d) V, La Perseveranza de Milan,
(^) Journal des Débats du 7 Cévrier 1880.
caine. Quant aux missionnaires, ils pourront toujours se livrer, dans toute cette contrée, à leurs efforts humanitaires, et, contrairement à une opinion répandue, je crois que leur action pourrait s’exercer précisément dans rOuagogo, où, à mon sens, ils rencontreraient moins d’obstacles à leurs établissements que dans bien d’autres contrées plus éloignées. Malgré tous leurs défauts, ces Ouagogos constituent une nation puissante, douée d’une grande vitalité, et, quand le droit de passage n’est pas en cause, une population hospitalière. Vous savez qu’ils ont de grands étangs salins sur leur territoire; c’est à cette circonstance que j’attribue leur richesse en bétail et leur prospérité matérielle.
Les limites que je dois donner à cet exposé ne me permettent pas de m’étendre davantage sur diverses particularités intéressantes au sujet des populations comprises entre le littoral et le lac Tanganyika. Vous pourrez compléter vos connaissances sur ce point en consultant les bulletins de la Société belge de Géographie et les communications de l’Association internationale africaine.
Je vous donnerai toutefois, car il a son intérêt au point de vue spécial auquel j’envisage ici la question africaine, je vous donnerai, dis-je, un rapide aperçu du caractère des Africains orientaux, ou plutôt de l’opinion qu’ils m’ont semblé professer à l’égard des voyageurs européens.
Ce serait une grave erreur de croire que nous leur inspirons une terreur superstitieuse, un respect sans bornes, et que nous passons à leurs yeux pour des êtres extraordinaires. Depuis qu’ils nous savent mortels, nous avons beaucoup baissé dans leur estime. Ils n’apprécient guère notre supériorité morale; ils nous reconnaissent une supériorité palpable, effective : celle que nous donne la faculté de fabriquer des étoffes et des fusils. Encore la plupart des tribus ne se font-elles aucune idée de la somme de labeurs qu’implique la fabrication de la moindre pièce de cotonnade ; il en est même qui pensent que nous pouvons nous procurer ces étoffes sans le moindre travail physique ou mécanique, et par le seul effet de sortilèges, car les Africains orientaux, en général, attribuent aux Européens le don de sorcellerie.
Cette circonstance, soit dit en passant, rend assez difficiles, j’en sais quelque chose, toutes les investigations scientifiques, surtout celles relatives à l’ethnologie et à l’anthropologie.
Ils ne s’expliquent pas trop ce que les Européens viennent faire chez
eux et posent à tous les voyageurs des pourquoi assez embarrassants ; car leur esprit est trop fermé aux idées abstraites et leur langage trop pauvre, pour qu’on puisse leur inculquer rapidement une notion générale de nos vues civilisatrices; aussi le but réel de notre apparition dans leur pays leur échappe-t-il.
La plupart prennent les blancs pour des commerçants, — je lâche le mot. Messieurs, — pour des marchands' de calicot qui cherchent à acheter de l’ivoire. Vous savez que l’ivoire est la seule marchandise qui fasse l’objet d’un commerce d’exportation dans cette partie de l’Afrique centrale.
Or, Messieurs, les Africains orientaux voient toujours les voyageurs européens passer chez eux avec un grand nombre de ballots d’étoffes et ne les voient jamais revenir avec de l’ivoire; aussi, conçoivent-ils l’opinion, et ils ne la dissimulent guère, que les 'Européens ont moins d’aptitudes commerciales que les Arabes.
Pour vous faire nettement saisir l’importance que prennent aux yeux des Africains les marchandises transportées par les voyageurs, je vous dirai que les ballots d’étoffes font généralement sur eux un effet analogue à celui que pourrait produire l’aspect de rivières de diamants au cou de nos élégantes qui s’aventureraient dans je ne sais quelle cour des miracles de l’une ou l’autre de nos grandes villes.
La tentation est forte, le sens moral est nul, et, plus que partout ailleurs, les chances d’impunité sont grandes : les pillages des caravanes n’ont pas d’autre explication.
Les sentiments dominants chez les Africains orientaux sont la peur et V intérêt. Ils s’inclinent devant la force quand elle leur paraît irrésistible.
Le plus bel éloge qu’ils puissent faire de quelqu’un, c’est de dire ; îi 11 a la force. »
Quant à notre humanité, notre douceur et notre prudence, ils la taxent volontiers de faiblesse, de crainte et d’impuissance.
Ils nous jugent, en effet, d’après eux, et c’est là un point intéressant d’ethnologie que je regrette de ne pouvoir développer ici davantage. Les présents allument surtout leur cupidité et leur orgueil.
Au point de vue de la force matérielle, ils attribuent aux blancs une grande puissance sur mer et n’ont aucune idée de notre supériorité sur terre.
La force de nos armées d’Europe leur est complètement inconnue.
Ils disent avoir sur les blancs un avantage, celui de pouvoir courir, ce que nous ne pouvons faire avec nos souliers.
Je vous demanderai de garder une impression générale de ces considérations pour le moment où j’examinerai les moyens de protéger les routes.
J’ai maintenant quelques mots à vous dire au sujet des traitants arabes. ^
Les établissements des traitants arabes dans l’Afrique orientale sont en décadence. La traite des noirs est supprimée sur la côte de Zanzibar; l’ivoire, je vous l’ai déjà dit, est devenu rare dans la moitié orientale de l’Afrique centrale; les Hong os, ou droits de passage, se sont beaucoup accrus dans ces derniers temps, et le commerce ne donne plus aux Arabes que des bénéfices modiques et aléatoires, vu les convoitises des chefs indigènes et le peu de sécurité des routes. Aussi, chez les Arabes, le caractère du trafiquant tend-il à s’effacer pour faire place à celui du planteur. Ils ont maintenant de vastes plantations cultivées par de nombreux esclaves, qu’ils traitent d’ailleurs avec douceur, les considérant, moins comme les enfants de la maison que comme « les fils de leur argent ». La plupart d’entre eux ont une raison péremptoire pour résider à l’intérieur des terres c’est qu’ayant dupé les négociants Banians qui leur servaient de commanditaires à Zanzibar et à la côte, ils ont à craindre d’y être emprisonnés pour dettes s’ils tentaient d’y retourner.
Les traitants arabes voient d’assez mauvais œil les progrès des entreprises européennes en Afrique, et l’on ne peut plus guère compter sur la sincérité de leur appui, souvent nécessaire, cependant, dans des circonstances difficiles.
Tout en accablant les Européens de politesses et d’obséquiosités, les traitants arabes tâchent de réaliser des gains usuraires dans leurs transactions avec les voyageurs en détresse et sèment leurs pas d’embûches continuelles.
L’Européen doit constamment se' tenir en défiance contre leurs paroles mielleuses. (Leurs intrigues m’ont personnellement forcé à attendre deux mois et demi à Tabora — dont l’insalubrité est notoire — pour trouver les dix porteurs nécessaires à mon voyage de retour.)
Les traitants arabes ne s’acclimatent guère dans ces régions. Leur longévité n’est qu’apparente, et cette prétendue longévité n’est autre chose qu’une vieillesse anticipée. Cette circonstance a donné lieu à une erreur de jugement des plus curieuses : tel Arabe, orné d’une longue barbe blanche et que l’on serait tenté de féliciter de sa verte vieillesse, n’a le plus souvent que 45 à 50 ans!
Leurs enfants, malingres et maladifs, sont les tristes représentants d’une race abâtardie. Ce ne sont plus les Arabes des premiers temps de l’Islamisme; ils ont échangé leur intelligence, leur vaillance et leurs sentiments chevaleresques d’autrefois, pour l’insolence, la cupidité, la mauvaise foi et le goût des plaisirs honteux.
Beaucoup d’entre eux s’enivrent, sinon avec des boissons fermentées, avec une liqueur faite à l’aide du haschich.
Ils débitent aux indigènes d’assez sottes histoires sur le compte des Européens, et leur donnent une idée peu flatteuse de nos mœurs et de notre état social.
En voici une, entre autres.
Pendant mon voyage, j’ai appris que les Arabes avaient conté, sur leur passage, l’histoire suivante :
Faisant allusion à la dernière guerre d’Orient, ils disaient aux nègres que « le Grand Sultan de Stamboul avait flni par faire rentrer dans l’ordre tous ses vassaux d’Europe qui n’étaient pas sages et qui s’étaient révoltés ; le Sultan les avait contraints à envoyer de nouveau leur contingent d’esclaves à Stamboul, et les voyageurs blancs actuels en Afrique n’étaient que des insurgés qui avaient pris la fuite. » C’est le cas de dire : Ah uno disce omnes!
Quoi qu’il en soit de 1 attitude des traitants arabes vis-à-vis des entreprises européennes en Afrique, quelle que soit leur décadence actuelle, il est certain que l’appui des Arabes, sincère ou non, désintéressé ou non, est à l’heure actuelle et pour quelque temps encore, indispensable au succès des expéditions européennes dans l’intérieur du continent; à des degrés bien différents. Européens et Arabes représentent vis-à-vis de populations sauvages une influence civilisatrice, et, à un moment donné, leurs entreprises peuvent se trouver solidaires sous la pression des circonstances. Tout en s’en tenant à l’application rigoureuse des traités concernant la répression de la traite des noirs, il serait non seulement impolitique, mais encore il deviendrait dangereux d’afficher à leur égard un rigorisme exagéré. Il ne faut pas s’aliéner les traitants arabes, il faut les utiliser, il faut même tâcher de se les concilier, et j’aurai bientôt l’occasion d’indiquer un moyen qui permettrait peut-être d’y arriver.
Je ne puis abandonner ce sujet sans rectifier une opinion courante au sujet des traitants arabes. Certes ils ont leurs vices et leurs défauts; je les connais mieux que tout autre, et je n’ai nulle envie de les atténuer. Mais ce serait un tort de les considérer comme les seuls trafiquants
de chair humaine au cœur de l’Afrique. A vrai dire ce sont les chefs des tribus indigènes, ceux que beaucoup de voyageurs se complaisent à appeler des rois, qui sont les négriers par excellence; les esclaves sont, en effet, le principal butin des razzias faites par tel ou tel chef, et ces razzias sont fréquentes, la guerre étant un véritable métier pour la plupart d’entre eux, surtout dans l’Ouanyamouési. Les traitants arabes, surtout à l’ouest et au sud-ouest du Tanganyika, vendent souvent leur concours armé aux chefs indigènes ; d’autres fois, ils se bornent à jouer le rôle d’acheteurs d’une marchandise, qui malheureusement est une marchandise humaine, mais qui, à leur défaut, trouve son écoulement régulier dans les tribus voisines. Les Arabes ne jouent là que le rôle d’intermédiaires. Mais il ne faudrait pas croire que, l’intermédiaire supprimé, le trafic cesserait ipso facto ; il continuerait à s’opérer de tribu à tribu ; c’est ainsi que le commerce d’esclaves est toujours très actif entre l’Ouanyamouési et l’Ouagogo, où j’ai vu des femmes échangées contre du bétail. Le foyer de la traite des noirs, même dans l’Afrique orientale, a donc été concentré, reculé; mais il est loin d’être éteint, et c’est du progrès lent des idées, c’est de l’amélioration et surtout de la protection des routes, c’est de l’établissement d’une autorité respectée qu’il faut attendre son extinction radicale, et le développement des stations de l’Association internationale africaine peut, à mon sens, hâter ce résultat désirable.
J’entrevois, pour ma part, un moyen réalisable de restreindre le trafic des noirs à l’intérieur du continent. Ce serait d’empêcher la vente des armes aux nègres et de réduire le plus possible l’armement des traitants arabes : de le limiter, par exemple, à un certain nombre et à une certaine qualité de fusils. Moins il y aura d’armes à feu à l’intérieur du continent, moins les guerres seront cruelles, moins le nombre d’esclaves capturés sera élevé, moins la traite des noirs sera active. Il y a donc là, du moins à mon sens, des mesures de police internationales à prendre. Je ne dis pas que cette réglementation soit précisément facile à instituer, mais, à coup sûr, elle est nécessaire, et l’ascendant croissant des idées morales en jeu dans cette grande question permet d’espérer la réalisation de cette mesure, si elle est poursuivie avec ténacité par l’accord des diverses nations, car c’est là une question d’intérêt international.
Je parlais, il y a quelques instants, des moyens de protéger les routes. C’est un point. Messieurs, qui mérite de fixer votre attention, car sans sécurité, il n’y a pas d’entreprises possibles, et si l’on ne peut
espérer réaliser une sécurité absolue, il faut au moins tâcher d’en approcher le plus possible.
Cette sécurité relative, indispensable au succès d’opérations commerciales dans l’intérieur des terres, indispensable à l’établissement de comptoirs, comment donc arriver à l’obtenir?
Une erreur qui a cours en Europe au sujet des routes de l’Afrique consiste à croire que plus une route a été fréquentée par les caravanes , plus elle est devenue sûre. Cette erreur se traduit assez souvent, dans le langage géographique, par les expressions àe routes battues, routes connues, routes frayées, sur le sens desquelles il serait dangereux de se méprendre. C’est plutôt le contraire qui est vrai. Messieurs ; plus une route est fréquentée, moins elle est sûre. Cet aphorisme vous paraîtra paradoxal au premier examen ; mais vous allez vous en convaincre, le paradoxe n’est qu’apparent.
En etfet, plus les caravanes se succèdent sur une route, plus elles transportent de richesses, plus elles allument les convoitises non seulement des maraudeurs et des pillards de profession, mais encore des tribus dont elles traversent le territoire, et plus elles créent de chances d’attaque et de pillage. Supposez une forêt infestée de brigands : si les brigands sont à peu près sûrs de l’impunité, le danger sera le même pour le voyageur maintenant, dans dix ans, dans vingt ans, toujours... si la situation reste la même. Nous en avons un exemple frappant sous les yeux dans la Calabre, en Sicile, et dans certaines parties de l’Espagne. La situation des caravanes est absolument la même, vis-à-vis des populations indigènes dans l’intérieur de l’Afrique, que ces caravanes, du reste, appartiennent à des Arabes ou à des Européens. Tant que les routes parcourues par elles seront inquiétées ou exposées à l’être, il n’y aura pas de garanties pour le succès des expéditions commerciales, expéditions conçues, celles-là, dans un but rémunérateur, et ne pouvant envisager sans effroi l’éventualité d’un pillage; car ce qui n’est qu’un accident, et un accident réparable, pour les voyages scientifiques et humanitaires, devient une véritable ruine pour une entreprise commerciale.
Comment protéger les routes d’une façon efficace? Je n’émets ici qu’une opinion personnelle, mais il y aurait, à mon sens, à établir, à des distances peu éloignées, toute une chaîne de blockaus, occupés par des postes de 30 à 50 hommes, approvisionnés de vivres, de matériel et de munitions, servant de dépôts aux commerçants, et de -points de départ, d’appui, de relais pour toutes les caravanes.
Ces postes n’auraient évidemment à jouer qu’un rôle purement défensif, un rôle protecteur. Il pourrait s’en détacher des colonnes volantes pour éclairer les routes et pour escorter les voyageurs dans les endroits dangereux. Ces postes, sans lesquels il n’est pas de comptoirs possibles dans l’intérieur des terres, m’apparaissent comme le complément naturel des stations scientifiques et hospitalières, actuelles et prochaines, de l’Association internationale africaine.
Ce n’est pas là une utopie irréalisable. Ce système fonctionne dans l’Asie centrale, où les Russes ont installé des postes de ce genre; les Français ont agi de même en Algérie, et les Egyptiens dans l’Afrique équatoriale.
Cette sécurité relative serait d’ailleurs un immense bienfait pour les populations indigènes elles-mêmes. Les tribus victimées, les émigrants se rallieraient naturellement autour de ces postes et y formeraient rapidement des noyaux de civilisation qui tiendraient en respect les tribus avoisinantes et les domineraient bientôt en influence et en richesse. Comme, à l’abri de ces postes, se créeraient des marchés par la force des choses, il y aurait là non seulement un échange constant de marchandises, mais encore un échange d’idées fécond en résultats civilisateurs.
Ces postes protégeraient les caravanes des Arabes comme celles des Européens ; ce serait le moyen le plus efficace de nous concilier les Arabes que de les faire bénéficier eux-mêmes de l’introduction de notre civilisation.
Avec un pareil système, les Africains auraient moins à craindre les razzias de tribus pillardes. Le nègre est naturellement paresseux et imprévoyant; il ne pense pas au lendemain, dit-on, et ne songe pas à emmagasiner des vivres pour les années de disette. Cela est vrai ; mais comment voulez-vous qu’il s’applique avec ardeur à la culture du sol pour en accumuler les richesses dans ses greniers,, s’il est constamment exposé à se voir pillé par des voisins moins laborieux et moins riches ?
Je vous parlais des richesses du sol. Messieurs. Elles sont réelles sur presque tous les points de l’Afrique. Pendant tout mon séjour, je n’y ai vu qu’un mendiant. Encore était-ce un aveugle ! Je ne commente pas cette circonstance qui mérite de préoccuper les Comités d’émigration, surtout en Angleterre. Je commente moins encore le principe des Comités d’émigration, dont l’examen m’entraînerait trop loin, et m’amènerait à poser la question des colonies pénitentiaires qu’on
pourrait installer, dans certaines conditions de salubrité et de sécurité, sur certains points de l’Afrique intérieure.
Les postes dont je parle, je ne saurais trop le répéter, ne pourraient, dans aucun cas, jouer un rôle agressif. La conquête de l'Afrique peut et doit s'opérer pacifiquement. En Afrique, comme ailleurs, il ne faut pas toujours user de la force pour faire respecter ses droits ; il suffit souvent de montrer la possibilité d’en user. On a souvent comparé le nègre à un enfant, et de toutes les comparaisons, à coup sûr, c’est la plus juste. Eh bien. Messieurs, souvent les enfants ont mauvais caractère, mais souvent aussi la peur d’une correction suffit à en arrêter l’expansion. On montre alors la verge. Messieurs, mais on n’en use pas toujours. Je ne puis exprimer plus nettement ma pensée sur les moyens d’assurer tout au moins un minimum de sécurité aux expéditions commerciales, qui auraient d’ailleurs à payer les frais de cette sécurité et l’entretien desdits postes. Dans ma pensée, le personnel de ces postes aurait à remplir un rôle assez important pour ne pas être compliqué d’attributions latérales ; il serait naturellement militaire et aurait comme troupes des nègres acclimatés, qui seraient des Zanzibarites pour l’Afrique orientale, des Croomans pour l’Afrique occidentale, et des Soudan! ens pour l’Afrique équatoriale.
Le système de protection que je viens d’esquisser peut s’appliquer indistinctement à toutes les routes par terre qu’offre l’Afrique intertropicale!
Cette' question des routes. Messieurs, vaut bien la peine qu’on s’y arrête, car la première condition pour civiliser l’Afrique centrale, c’est de pouvoir y pénétrer; et, pour y pénétrer, la logique et le bon sens nous indiquent évidemment qu’il faut choisir les plus courtes, les plus sûres, les moins coûteuses et les plus salubres.
Notre conception des grandes routes de l’Afrique intérieure doit être dominée par une double considération :
Il faut naturellement utiliser les cours d'eau navigables et les lacs.
Quant aux routes par terre, intermédiaires à ces cours d’eau, à ces lacs et aux côtes, il faut choisir celles qui parcourent un pays fertile, peu accidenté et permettant l’installation de stations servant en quelque sorte de relais dans le cours des voyages.
Si vous raisonnez d’après ce point de départ, et si vous considérez la carte de l’Afrique, vous entreverrez nettement une route admirable qui relierait la Méditerranée et l’Océan Atlantique, ayant ses extré-
mités l’une à l’embouchure du Nil, l’autre 'à l’embouchure du Congo ; cette route, composée dans la plus grande partie de son étendue, par ces deux grands fleuves, aurait la partie médiane et relativement restreinte de son trajet représentée par uue route de terre qui relierait le bord occidental de l’Albert-Nyanza à l’un des affluents navigables du Congo, peut-être même à l’Ouellé de Schweinfurth ou l’Arruwimi de Stanley.
Vous savez, en effet, que le coude du Congo reçoit du nord-est plusieurs rivières charriant un volume d’eau considérable, et dont l’exploration, du reste, n’a pas encore été complètement faite. (Elle est actuellement commencée par un voyageur distingué, M. le docteur Yunker.)
En partant de cette donnée, le Congo supérieur vous apparaît comme accessible non seulement par son embouchure, mais encore par un des affluents de sa partie équatoriale.
L’afrique centrale apparaît ainsi comme traversée par une immense artère, en grande partie navigable, s’étendant du nord à l’ouest.
Le Congo, Messieurs, est actuellement l’objet de grandes entreprises dues à l’ardente initiative du Roi et dirigées par un homme d’une énergie indomptable, et qui, certes, est mieux que tout autre à même de remonter en organisateur le fleuve qu’il a descendu en explorateur. Le jour où des routes seront établies au niveau des rapides et où des postes de secours abritant des comptoirs, des stations scientifiques et des missions hospitalières seront échelonnés dans les points principaux et communiqueront régulièrement entre eux, ce jour-là méritera d’être inscrit en lettres d’or dans les annales des entreprises africaines : car, ce jour-là, un bassin immense sera ouvert à la civilisation et au commerce, et l’accès de vastes territoires, riches et fertiles sera possible aux grandes entreprises commerciales. Devant des projets aussi grandioses, nous ne devons, à mon sens, compter ni les mois, ni même les années, ni les obstacles, ni les difflcultés inévitables. La seule chose que nous puissions dire, c’est que, procédant d’un sentiment humanitaire élevé, ils ont droit aux sympathies de tous les esprits éclairés, et que, conçus avec méthode et poursuivis sans défaillance, ils auront, par la force même des choses, à un moment donné, des résultats pratiques d’une portée incalculable.
Vous savez, d’autre part, qu’une série de stations scientifiques et hospitalières est projetée entre le Tanganyika et le Congo supérieur.
Ce dernier aperçu complétera la vue d’ensemble que je vous avais annoncée.
Pour résumer ma manière de voir sur le Congo, je vous dirai, et il ne peut y avoir deux avis différents sur ce point, que le Congo est la plus belle des routes 'prochaines de l’Afrique centrale.
Mais, si nous nous plaçons au point de vue actuel et sur le terrain de l’application facile et immédiate, nous ne pouvons méconnaître qu’à l’heure qu’il est, le Nil est la route naturelle, la plus simple, la plus rapide, la plus sûre qui mène dfoit au cœur de l’Afrique, aux confins de régions réellement mystérieuses, au foyer où couve toujours le trafic des noirs, dans une vaste arène ouverte à toutes les entreprises civilisatrices, qu’ elles soient scientifiques, humanitaires ou commerciales.
Dans les conditions actuelles, je n’hésite donc pas à regarder le Nil comme la route physiologique de l’Afrique centrale, dont le port naturel est l’Egypte, que nous pouvons considérer comme une province européenne s’étendant jusqu’à l’Équateur.
Je viens d’appeler votre attention sur le voisinage de l’Albert Nyanza, l’une des sources du Nil, et des affiuents équatoriaux du Congo.
Je dois maintenant vous signaler un fait d’une grande importance au point de vue pratique : c’est le degré de perfection qu’a atteint, de nos jours, la navigabilité du Nil, et je me hâte de vous dire que cette grande œuvre a été réalisée par Gordon-pacha, grâce aux pleins pouvoirs que lui avait donnés le gouvernement égyptien.
Je tiens les détails qui vont suivre de mon ami le colonel Mason, à qui Gordon-pacha avait confié l’exploration du lac Albert et qui en a heureusement accompli la circumnavigation. Je les résumerai brièvement dans leurs parties essentielles :
C’est en désobstruant le haut Nil de ses ambatchs, que Gordonpacha en a amélioré la navigation; il l’a remonté à l’aide de bateaux à vapeur jusqu’aux limites du possible, et, à vrai dire, il a épuisé la navigabilité du fieuve.
Actuellement un bateau à vapeur met dix jours pour se rendre de Khartoum à Lado.
Au sud de Lado, à Moogie, la navigation est interrompue; on démonte le bateau à vapeur qu’on transporte jusqu’à Dufîli. Entre ces deux points il y a cinq jours de marche, et la plus longue marche n’excède pas six heures.
A partir de Duffli, la navigation n’est plus interrompue jusqu’au lac Albert. M. Mason a mis deux jours de navigation entre Duffli et le lac.
Le fait capital à retenir de ce voyage et qui mérite de rester gravé dans votre esprit, c’est qu’il est possible de se rendre de Khartoum à l’Albert-Nyanza, c’est-à-dire près de l’Equateur, et réellement au cœur de l’Afrique, en vingt jours, et du littoral de la mer Rouge dans l’Afrique réellement centrale en un mois. ^
M. Mason avait gagné Khartoum en partant de Souakim; ce trajet lui avait pris neuf jours, si mes souvenirs sont bien exacts. Il s’était embarqué à Berber ; des raisons de service lui avaient dicté la première partie de cet itinéraire. Quoique prolongé par des nécessités de service et par les difflcultés de transporter tout un matériel, le voyage du colonel Mason, aller et retour, n’a duré que cinq mois et demi, au bout desquels M. Mason s’est retrouvé au Caire, n’ayant eu pendant toute son absence que deux accès de fièvre.
Vous retiendrez donc. Messieurs, qu’il est possible de gagner l’Équateur en un mois. Je n’ajouterai qu’un mot.
Le colonel Mason qui, quoique Américain, a horreur du humbug et raconte son voyage avec une charmante simplicité, dit que son itinéraire mérite de figurer bientôt dans les voyages de la Compagnie Cook.
Je vous ai parlé de la facilité, je dois vous dire ce qui fait la sécurité de cette route.
Cette sécurité est due à toute une ligne de stations militaires établies sous le gouvernement de Gordon-pacha, qui a déployé, dans leur rapide installation, un véritable génie organisateur.
Les plus reculées de ces stations sont à Mrooli et à Magungo, cette dernière sur le bord oriental de l’Albert-Nyanza. Elles sont occupées par des postes militaires ; les établissements des négriers ont été supprimés dans leur rayon ; ces stations servent de point d’appui aux missions chrétiennes, de dépôts aux expéditions commerciales, et de point de départ aux voyageurs scientifiques.
Ainsi, Messieurs, grâce à l’œuvre de Gordon, — œuvre dont nous devons souhaiter le maintien, le développement, la généralisation, — les explorateurs peuvent aisément et rapidement arriver à l’Équateur en bonne santé, et sans avoir touché à leurs marchandises d’échange, car la monnaie circule jusqu’à la dernière station égyptienne, et les commerçants trouvent des dépôts sûrs à proximité d’une zone riche en matières d’exportation.
La partie la plus centrale du continent africain vous apparaît ainsi, dès maintenant, comme d’un accès facile à toutes les entreprises européennes, même aux entreprises coloniales, car les bords de l’Albert- Nyanza présentent des massifs montagneux salubres.
Je vous engage. Messieurs, à méditer les avantages de cette situation topographique. Une autre considération mérite de vous frapper, c’est que la situation politique actuelle de l’Egypte en fait une Belgique africaine, et que les transactions commerciales y sont garanties par des tribunaux internationaux qui, remarquez-le bien, ont pouvoir de juridiction jusqu’à l’Equateur, jusqu’au Soudan égyptien.
Quelle conséquence peut-on tirer de cette réunion de circonstances avantageuses réalisées, à l’heure qu’il est, au cœur de l’Afrique? J’en déduis, pour ma part, une conception générale de la marche à imprimer, en Afrique, au mouvement civilisateur. Je ne puis mieux vous la faire saisir qu’en e'mpruntant deux expressions au langage de la physique : cette marche peut atfecter simultanément une direction centripète et une direction centrifuge, c’est-à-dire partir à la fois, des côtes orientale et occidentale d’une part, et rayonner de l’extrémité de l’Albert-Nyanza d’autre part, d’où les diverses entreprises pourraient diverger vers les régions voisines du lac Tchad et vers le bassin du Congo supérieur.
Cette Afrique équatoriale. Messieurs, offre d’immenses débouchés, des débouchés rémunérateurs, ce qui n’est pas un pléonasme, car j’ai remarqué qu’on se méprenait souvent sur la valeur du mot débouché. Il y a en Afrique des contrées qui n’offrent, à l’heure qu’il est, et qui n’offriront pas, d’ici à longtemps, les éléments suffisants d’un commerce d’exportation. Il n’en est pas de même pour ces immenses, riches et populeuses contrées du Soudan. Et puisqu’on propose des chemins de fer pour pouvoir gagner ces contrées par l’ouest, vous m’excuserez si, en regard de ces voies ferrées éventuelles, j’insiste sur les avantages d’une route actuelle, celle du Nil, qui nous permet d’atteindre ces contrées par l’est et dont quelques affluents présentent d’ailleurs une grande navigabilité; c.’est ainsi que, d’après les dernières découvertes de Gessi, le Bahr-el-Ghazal a, en pleine saison sèche, un mètre et demi d’eau.
Je m’arrête. Messieurs, dans le développement de cet exposé que ma fatigue et l’heure avancée ne me permettent pas de terminer aujourd’hui et que j’achèverai dans une prochaine séance si vous voulez bien l’honorer de votre présence.
Conférence du 23 mars.
Messieurs,
Avant de reprendre mon sujet au point où je l’ai laissé, je crois devoir remercier, de la bienveillance et de l’impartialité de leurs appréciations, ceux des journaux de Bruxelles qui ont bien voulu analyser ma dernière conférence
Je pense, et j’ai toujours pensé, que notre presse nationale ne saurait s’occuper d’une façon trop intime des diverses questions africaines auxquelles se rattachent l’honneur, la considération et l’intérêt de notre pays. Toutes ces questions ont à gagner à être reprises, étudiées, élucidées par la presse, qui a là toute une mission de vulgarisation et de libre discussion à remplir; il y a là pour elle un rôle qui dépasse en grandeur et en utilité celui quelle a rempli jusqu’ici, en limitant son intérêt aux récits anecdotiques et aux détails rétrospectifs sur les diverses entreprises africaines.
Je dois prier mes auditeurs de vouloir bien se pénétrer du point de vue spécial auquel j’examine ici la question africaine : je me- place en face d’un problème que je trouve posé, et je recherche la méthode à suivre pour le résoudre. Ce n’est donc pas une narration, c’est presque une démonstration que je vais faire, et, malheureusement, elle ne comporte pas d’aperçus fantaisistes, ni de récits à sensation.
Je rappelle les dernières divisions de mon sujet :
P devais terminer ce que j’avais à dire sur les grandes routes de l’Afrique intérieure, le Nil et le Congo, et sur le trafic des noirs ;
2® J’examinerai ensuite le système religieux des Africains orientaux et le rôle civilisateur que peuvent jouer l’homme de science, le missionnaire et le commerçant ;
3® J’envisagerai enfin l’avenir du commerce européen en général, et celui du nôtre en particulier, dans l’intérieur du continent africain.
J’aurai à toucher incidemment une question délicate; la question religieuse. J’aurai l’occasion d’émettre à ce sujet des idées qui ne sont pas celles de tout le monde. Je m’efforcerai de les exposer de façon à ne froisser les sentiments de personne, car j’ai l’habitude de respecter toutes les convictions sincères et d’avoir pour les opinions
d’autrui la même tolérance que je désire et que j’attends pour les miennes.
Je vous disais, à la fin de notre dernière réunion : Je me crois justifié à vous parler aussi longuement de la route naturelle du Nil, au moment où l’on étudie le tracé d’une route artificielle qui permettrait de gagner par l’ouest les contrées du Soudan. Je faisais allusion aux projets de voies ferrées à travers le Sahara et à travers la Tripolitaine.
Je vous parlais aussi de la navigabilité actuelle du Nil qui, telle quelle, a permis de gagner le lac Albert en un mois.
Mais, veuillez remarquer que cette navigabilité peut être encore améliorée par des travaux appropriés, par un système de barrages et de digues éclusées.
Je suis ainsi amené à vous parler d’un projet de canalisation du Nil, qui a surgi dans ces derniers temps et qui est actuellement étudié en Egypte par un savant français, M. de Lamothe.
Entre autres résultats, cette canalisation, qui rendrait le Nil partout et toujours navigable jusque près de l’Equateur, aurait pour effet le déversement d’une partie des eaux du fleuve dans les divisions du Nil ancien. On conquerrait ainsi sur le désert Ly bique toute une contrée habitable, cultivable et colonisable. Ce serait la vallée du Nil décuplée, offrant, à trois jours de mer de la côte d’Italie, une vaste arène à toutes les entreprises coloniales. Je n’insiste pas sur ce point, quelque intérêt qu’il offre. J’ai prononcé tantôt le mot de canalisation; il en appelle logiquement un autre, celui de neutralisation. La neutralisation du Nil, comme celle du canal de Suez, est dans la logique des événements. Je n’ai pas à développer ici cette grave question de droit international qui mérite l’examen des juristes éminents qui ont fait de notre pays la terre classique du droit international.
Cette neutralisation serait doublement avantageuse pour la répression définitive du trafic des noirs et l’introduction du comjnerce européen dans le bassin des sources du Nil, deux questions d’un ordre et d’un intérêt international par excellence.
La neutralisation de l’embouchure du Congo n’est pas moins désirable devant les compétitions des diverses nations : il y en a au moins quatre qui élèvent des prétentions, sur elle. Elle serait peut-être plus facile à réaliser que celle du Nil.
Comme gardienne de cette neutralité, notre nation pourrait exercer
un mandat européen plus glorieux, plus avantageux que celui que les Puissances ont failli jadis nous assigner quand il était question de nous faire occuper militairement la Bulgarie.
C’est ainsi que cette neutralité qui fait notre force morale en Europe pourrait pi îparer notre grandeur matérielle en Afrique et favoriser tout au moins le développement de notre commerce sur certains points du continent africain.
Je n’insiste pas sur cette question délicate, qui justifierait pourtant de plus longs développements ; je vous prierai seulement de remarquer que ce n’est pas là une théorie d’occasion que je prêche. Elle concorde avec la doctrine que j’ai toujours professée, pendant mon séjour à l’étranger, sur le rôle logiquement dévolu à la Belgique dans la réglementation des rapports internationaux, et vous pourriez en trouver la preuve dans un mémoire sur les tribunaux internationaux que j’envoyai jadis au Congrès tenu à Anvers par l’Association pour la Réforme du droit des gens, mémoire analysé ou reproduit, si je ne me trompe, en septembre 1877, par le Précurseur d'Anvers et le Moniteur belge.
La pensée fondamentale qui me guide dans cette manière de voir, c’est qu’cn Afrique comme en Europe, nous sommes le pays qui divise le moins.
J’en reviens. Messieurs, à la répression du trafic des noirs, dont je vous ai entretenu incidemment l’autre jour.
Il semble qu’on ne puisse aborder cette question sans être suspect de don-quichottisme ; il semble qu’on enfonce là une porte ouverte ; que le trafic des noirs est définitivement entré dans le domaine de l’histoire et que disserter sur ce sujet, c’est partir en guerre contre des moulins à vent et à la recherche d’applaudissements faciles.
La répression du trafic des noirs ayant été la pensée fondamentale du mouvement international africain et le point de départ de l’idée de civiliser l’Afrique centrale, je ne crois pas commettre un hors-d’œuvre en vous en parlant brièvement. Je suis d’ailleurs personnellement au ^ courant des horreurs de la traite ouverte et plus encore des mystères de la traite clandestine.
La répression de ce trafic a été poursuivie diplomatiquement avec une ténacité admirable par l’Angleterre, qui en a fait son delenda Carthago dans les chancelleries de Constantinople, du Caire... et de Zanzibar. Les croiseurs anglais ont fait, sur l’une et l’autre côte d’Afrique, une guerre sans merci aux bâtiments négriers; des conventions spé-
ciales avec le Portugal ont permis à l’Angleterre de compléter son œuvre de répression sur mer. Je n’insiste pas sur cette campagne admirable ; mais il est juste de reconnaître — on accuse parfois trop l’égoïsme politique des /mglais — que l’Angleterre n’a pas seulement versé les larmes de ses piétistes et l’encre de ses diplomates, mais encore son or et le sang de ses enfants pour la répression du trafic des noirs, qui peut être considéré comme aboli sur les côtes orientale et occidentale d'Afrique.
La répression de ce trafic sur terre, dans l'intérieur du continent, dans l’Afrique réellement centrale, dans l’est du Soudan, a offert de plus grandes difficultés.
Elle a été poursuivie de main de maître par le colonel Gordon, énergiquement secondé par le colonel Gessi, dont la brillante campagne vient, espérons-le, de donner le coup de grâce à la traite des noirs dans le bassin du Nil.
Les négriers du haut Nil profitant de la faiblesse momentanée du gouvernement égyptien avaient, il y a six mois à peine, relevé la tête et réuni leurs forces pour tenter un suprême assaut. Leur armée réunit, paraît-il, à un moment donné, jusqu’à 30,000 hommes , et Karthoum même fut un instant menacé. Ce sera l’éternelle gloire de Gordon et de Gessi de n’avoir pas désespéré de la victoire et d’avoir pu, avec des troupes insuffisantes, réunies à la hâte, combattre, vaincre et disperser l’armée des négriers. Justice exemplaire fut faite sur ces derniers, et je ne pense pas que personne au monde puisse regretter que la force ait enfin parlé là où la patience, le raisonnement, la longanimité étaient devenus impuissants et avaient dit leur dernier mot.
Si je reviens sur ce pénible sujet, c’est qu’un long séjour en pays d’Orient m’a personnellement rendu très défiant, et que je suis de ceux qui, sitôt qu’ils voient un progrès réalisé dans certains pays, craignent immédiatement qu’une réaction ne suive ; c’est que je crains d’apprendre un jour que le foyer de la traite des noirs n’est pas définitivement éteint dans le Soudan, et que le feu couve encore sous la cendre, n’attendant qu’un vent favorable pour se rallumer; c’est qu’enfin le colonel Gordon a quitté le gouvernement du Soudan et que Gessi reste seul à représenter, dans ces contrées, la politique de la répression à outrance.
, Et ici. Messieurs, soyons justes envers tout le monde, même envers l’Égypte! On est trop tenté d’oublier que ces guerres aux négriers,
guerres nécessaires, guerres indispensables, — car aucun sophisme ne peut diminuer l’horreur que doit nous inspirer leur odieux trafic, — ont momentanément ruiné le commerce de vastes contrées ; que ces entreprises ont été menées par l’Egypte avec ses seules ressources en hommes et en argent, et que la mollesse qu’on lui a parfois reprochée dans l’accomplissement de cette tâche difficile est surtout imputable à l’Europe qui, il faut bien le dire, n’a rien fait pour la lui faciliter et lui en a laissé tout le fardeau efiectif. Pour ‘ma part, j’ai toujours éprouvé un profond étonnement de voir l’Europe, qui s’est tant émue pour l’abolition de la traite des noirs, regarder d’un oeil aussi distrait ce qui se passait dans le bassin du haut Nil, et méconnaître les grandes obligations morales qu’elle y a assumées, alors quelle s’agite tant pour la sauvegarde d’intérêts matériels — à coup sûr respectables — dans cette même vallée du Nil. Il y a peut-être des points du cours du Nil, ailleurs que dans la Basse-Egypte, où les commissions de contrôle, d’enquête et de liquidation internationale auraient un rôle parfaitement justifiable tant dans l’intérêt de l’Europe que de l’Égypte elle-même.
Je ne puis enfin abandonner ce sujet sans saluer ici la figure la plus noble et la plus pure qu’ait vue l’Afrique centrale depuis Livingstone, le colonel Gordon, le Bayard de l’exploration et le Carnot de l’organisation africaine, un homme ^qui réunit deux qualités admirables chez un voyageur, le mépris de l’argent et le mépris de la vie, — de la sienne. Messieurs, pas de celle des autres, — et qui vient de quitter noblement cette Égypte qu’il a illustrée, traversant la tête haute tout un réseau d’intrigues, se répétant sans doute jusqu’au bout la maxime du sage : Bien faire et laisser dire ! »
Et je me sens d’autant plus à l’aise pour vous faire ici l’éloge de Gordon que je n’ai jamais eu l’honneur de le voir.
J’arrive, Messieurs, au système religieux des Africains orientaux. Ma description sera courte ; ils n’en ont pas du tout ; ils n’ont que des idées superstitieuses, cruelles ou grotesques, que leur esprit n’est pas encore arrivé à coordonner dans un système religieux.
A vrai dire, et je ne fais ici que confirmer les observations de Burton, il en sont encore à l’athéisme, à l’athéisme inconscient; mais par ce mot, il ne faut pas comprendre la négation de l’existence d’un Dieu, mais seulement l’absence d’idées définies à ce sujet.
Leur pensée n’a pas assez de profondeur, ni leur raisonnement assez de puissance pour rechercher l’explication des phénomènes natu-
rels. Ils n’ont ni culte, ni cérémonies, ni pratiques religieuses; leurs conceptions intellectuelles ne vont même pas jusqu’au fétichisme et au sabéisme, ces deux formes religieuses des races primitives comportant le culte des objets inanimés et celui des corps célestes.
On ne peut voir un culte dans les pratiques bizarres auxquelles se livrent les Africains orientaux lors de l’apparition de la nouvelle lune. Leur émotion ne se manifeste que par des cris et par un tapage étourdissant, mais ils n’adressent à la lune aucune prière. Le rite de la prière, qui correspond, dans toutes les sociétés primitives, à l’existence d’un principe général de morale, est absent chez eux. même à l’état rudimentaire. Il n’y a là aucun acte d’adoration. (Les chiens aussi aboient à la lune.)
Les tribus de l’Afrique orientale croient toutes, à un degré différent, à la sorcellerie, et cette croyance entraîne de nombreuses hécatombes de victimes, surtout de femmes; sous ce rapport, ce sont les Ouanyamouésis qui se montrent le plus cruellement superstitieux.
La condition mentale des sauvages est si différente de la nôtre, qu’il est assez difficile de suivre ce qui se passe dans leur esprit. Mais il est certain que, quoiqu’ils croient aux fantômes, aux esprits, ils n’ont pas la moindre idée d’une vie future.
Ils regardent presque toujours les esprits comme des êtres malfaisants, causes de la disette, des maladies et de la mort.
Loin d’en être arrivés à l’idée d’une vie future, ils ne comprennent même pas que la mort est la fin naturelle de la vie. Ils croient fermement qu’il n’y a pas de mort naturelle, et quand un homme ne meurt pas des suites d’une blessure, ils attribuent sa mort à la magie.
Chez eux la croyance aux fantômes est bien distincte d’une croyance en une âme ou esprit immortel.
L’esprit, pour eux, peut survivre quelque temps au corps et hanter les lieux où il a vécu, mais il n’est pas nécessairement immortel. Le nègre craint l’esprit de son père ou de son frère, celui qui lui a probablement apparu en rêve ; les Ouaségouhas poussent même cette terreur jusqu’à abandonner leurs cases après la mort d’un membre de leur tribu ; mais si on leur demande où est l’esprit de leurs grandspères, comme ils ne leur apparaissent plus en songe, ils répondront qu’ils n’en savent rien, quils sont finis. Comme le fait judicieusement remarquer Burton « amekwischa » , il est fini, est le dernier mot de la philosophie des Africains orientaux.
Les observations de ce genre. Messieurs, ont un puissant intérêt ;
car elles permettent à l’ethnograplie d’établir des rapprochements qui lui donnent l’explication des doctrines théologiques et des cérémonies religieuses des peuples civilisés.
Je ne vous en citerai d’autre exemple que la persistance du culte rendu à la lune dont on retrouve des traces dans la religion musulmane et dans la religion chrétienne.
Quoique monothéiste, le Musulman récite une prière à l’aspect de la nouvelle lune.
Au XV® siècle, en Europe, quelques personnes se mettaient encore à genoux pour adorer la nouvelle lune.
Dans quelques pays, le paysan regarde comme une malechance de n’avoir pas une pièce d’argent dans sa poche quand il voit la nouvelle lune pour la première fois.
Vous savez que l’argent était autrefois le métal consacré à la lune.
C’est ainsi. Messieurs, que la philosophie moderne retrouve chez les sauvages le système primitif par lequel a commencé la longue éducation du monde, et dans la société sauvage, un antique état de l’humanité au point de vue intellectuel et moral.
Et cette considération générale ne s’applique pas seulement aux sauvages africains.
Il y a chez eux des coutumes bizarres, pour nous surprenantes, surtout si nous ne les analysons pas, qu’on retrouve chez des tribus d’une race différente et habitant même un autre continent.
Ainsi chez les Indiens de l’Amériqùe septentrionale, comme chez certains peuples de l’Asie, comme chez les Ouanyamouésis et d’autres tribus de l’Afrique centrale, il est très indécent qu’une belle-mère parle à son gendre ou même se permette de le regarder. Quand elle a quelque chose à lui faire savoir, elle lui tourne le dos et s’adresse à lui par l’intermédiaire d’un tiers.
Vous voyez, Messieurs, que les sauvages ont une façon assez originale de comprendre la tranquillité domestique.
Tous ces développements étaient nécessaires pour vous faire saisir la part d’influence que peuvent exercer les religions dans l’Afrique centrale.
Car j’ai hâte d’esquisser à grands traits le rôle civilisateur qui me semble dévolu à r/?ommc de science, au missionnaire et au commerçant.
Les Africains, Messieurs, n’en sont pas encore arrivés à distinguer des catégories parmi les voyageurs ou les résidents européens. Pour les Africains, ce sont tous des blancs ; rien de plus, rien de moins.
Tout Européen, quel qu’il soit, représente un élément éclairé au milieu d’une population sauvage; quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse, par le seul fait du développement intellectuel et moral qu’a atteint notre race, il exerce, par contact et par rayonnement, une influence civilisatrice incontestable.
Autre point. Messieurs. Dans les conditions actuelles, toutes les entreprises des Européens, quels qu’ils soient, se trouvent forcément solidaires les unes des autres. Il n’est pas un bienfait, pas une faute de l’un qui ne puisse proflter ou nuire à l’autre; car pour l’Africain, tous les blancs sont frères, et il n’y a parmi eux ni hommes de science, ni missionnaires, ni commerçants; il n’y a que des étrangers se livrant, les uns à des actes plus ou moins intelligibles pour lui, les autres à des actes dont il ne peut parvenir à comprendre le mobile.
Le voyageur scientiflque exerce une ‘action civilisatrice puissante, mais éloignée, mais indirecte, par ses découvertes, ses recherches, ses investigations géographiques, géologiques, botaniques, ethnologiques, authropologiques, etc. Un grand obstacle vient toutefois contrarier ses travaux : c’est la déflance superstitieuse des indigènes qui prennent les instruments pour des engins de maléfices et regardent volontiers comme sorcier tout voyageur qui leur pose des questions dont ils ne saisissent pas le sens. Une autre difficulté se dresse sur ses pas; c’est le manque de sécurité qui l’astreint souvent à suivre une route déjà connue à travers un pays exploré et à s’arrêter aux confins d’un champ d’observations nouvelles en pays inexploré. Cet état de choses ne pourra changer que le jour où le commerce, coopérant largement au mouvement africain, améliorant et créant des routes dont il sera le premier à profiter, assurant par des postes de protection la sécurité de ses opérations, viendra donner main forte à la science et étendra la zone accessible aux voyageurs scientifiques.
Hommes de science et commerçants sont donc appelés à se prêter un mutuel appui, et ils doivent marcher de pair en Afrique.
Je vais plus loin : à la station scientifique et au comptoir, doit venir se joindre Yécole, et c’est dans ce sens que je regarde Xhoynme de science, le commerçant et le missionnaire comme une trinité utile, dont les entreprises peuvent se développer parallèlement et s’entraider mutuellement. C’est ce qu’on peut observer, du reste, dans le bassin du haut Nil.
Je viens de prononcer un bien gros mot. Messieurs, celui décote. Je vous dirai sur ce point ma pensée tout entière.
N’oubliez pas, Messieurs, que je parle de l’Afrique centrale et des populations africaines.
Si l’on veut civiliser ces populatioxis, il faut évidemment travailler à leur éducation.
Or, pour l’ethnographe, le développement de la pensée humaine a son évolution, ses étapes et ses lois.
Je vous ai déjà dit que les Africains orientaux n’ont pas d’idées religieuses, ils n’ont que des idées superstitieuses. Soit par une tendance naturelle au progrès, soit par le contact d’une race plus civilisée, ils parviendront, avec le temps, à des conceptions plus élevées, qui pourront prendre une forme systématique, avoir une signification morale et mériter le nom de religion. Il serait téméraire de conjecturer à ce sujet; on peut toutefois prévoir que, chez ces populations, le progrès religieux passera par une série de phases avant d’arriver au théisme, et, à plus forte raison, avant d’arriver au monothéisme.
L’avenir nous dira si les sauvages africains n’auront pas tous à passer par le fétichisme proprement dit, par l’adoration de la nature (c’està-dire par le culte des objets naturels, tels que les arbres, les pierres, les animaux), par le culte des astres et par les diverses formes de polythéisme, ou si les efibrts des théologiens parviendront à les faire passer sans transition au monothéisme chrétien. — A propos de monothéisme, je ne parle pas ici de l’islamisme, dont la conception théologique, plus simple, est mieux adaptée aux conditions mentales des Africains, et dont la tolérance au sujet de la polygamie s’inspire de considérations physiologiques applicables à toute l’Afrique. Mais le principe même de l’islamisme est contraire à tout progrès ; l’Islam autorise l’esclavage, et les traitants arabes ont traîné l’étendard du Prophète dans le sang des tribus africaines! Nous ne pouvons souhaiter le triomphe de l’islamisme en Afrique.
Le monothéisme chrétien apparaît donc comme la forme religieuse la plus élevée, la plus pure qu’on puisse entrevoir pour les tribus africaines. Elle est malheureusement trop abstraite pour le niveau intellectuel de la plupart d’entre elles ; une religion ad usum Africanorum, adaptée à leur état mental et à leur climat, est donc encore à trouver.
Les missionnaires chrétiens en Afrique auront, vous le voyez, une tâche ardue à remplir. Je ne sais, je ne puis prévoir quel sera le résultat de leur propagande. S’ils développent le sentiment religieux chez les nègres, sans le pousser toutefois jusqu’à l’exaltation mystique, ils rendront un immense service à ces populations. Ils auront fort à
faire s’ils veulent travailler à développer chez eux le sens moral et l’idée du droit qui y font absolument défaut.
Vous le voyez, Messieurs, il faut des écoles en Afrique, et je ne crains pas de dire que l’atmosphère de ces écoles doit être religieuse. Je ne demanderais pas mieux que l’organisation du dévouement laïque et du dévouement scientifique permît la création d’écoles neutres en Afrique, et qu’une noble émulation pût se manifester entre laïques et religieux pour l’instruction, pour l’éducation des Africains.
Mais cela n’est pas. Messieurs; le dévouement religieux, avec son organisation puissante et l’esprit de suite qui l’anime, peut faire de grandes choses en Afrique. Les missionnaires y ont déjà fondé des écoles, et même des écoles professionnelles ; je ne jurerais pas qu’ils aient fait beaucoup de chrétiens; ils ont fait beaucoup de maçons, de charpentiers et de serruriers ; ils préparent une pépinière de travailleurs : c’est déjà quelque chose.
Par une induction tirée de l’anthropologie, ils ont compris que ce serait peine perdue de vouloir instruire le nègre adulte : c’est à l’enfance qu’ils s’adressent et c’est une génération nouvelle qu’ils veulent former : telle est du moins la pensée que m’ont exprimée les missionnaires protestants et catholiques que j’ai vus dans l’Afrique orientale. Je dois le reconnaître à leur honneur, ils s’y montrent trèstolérants; moi, qui vous parle, j’ai servi d’interprète entre un missionnaire anglais, protestant, et un missionnaire français, catholique, et je les ai vus se passer, je ne dirai pas des fleurs, mais des graines pour ensemencer leurs plantations.
Je connais des missionnaires protestants résidant à vingt jours de la côte orientale et qui vont faire venir leurs familles auprès d’eux. Ce sera pour les Africains un grand enseignement que le spectacle constant des vertus domestiques que leur offriront les vaillantes épouses de ces émules des Moffat et des Livingstone. Peut-être, en voyant les égards, le respect dont elles seront entourées de la part des Européens, devineront-ils le rôle que joue la femme dans nos sociétés civilisées.
Vous savez. Messieurs, quel est le mépris de ces peuples primitifs pour la femme. Le terme de femme est, pour eux, synonyme d’esclave, de propriété. C’est à elle qu’incombent tous les travaux les plus rudes, entre autres les travaux des champs, et elle y joue, à vrai dire, le rôle de bête de somme.
L’éducation et l’exemple contribueront à relever la femme africaine
de ce profond abaissement. L’installation d’établissements agricoles, l’introduction de la charrue, y concourront aussi en apprenant aux indigènes à utiliser les bœufs et à les substituer aux femmes pour les travaux de la culture. ,
Sur un autre point de l’Afrique centrale, un grand pas a été fait dans ces derniers temps pour l’éducation de la femme africaine ; je serais inexcusable si je ne vous le signalais pas : c’est dans le bassin ^ . du haut Nil, où de jeunes Italiennes, des sœurs hospitalières, ont fondé des écoles professionnelles pour les Africaines, établissements qu’on veut multiplier jusqu’aux bords de l’Albert-Nyanza, jusqu’à '» l’Equateur.
C’est ainsi que dans ces contrées, autrefois désolées par la traite des noirs, dans ces régions où plane l’ombre de nobles voyageuses hollandaises, les dames Tinné, qui y ont succombé victimes de leur foi scientifique, nous voyons encore apparaître la femme, poussée par un sentiment aussi puissant, aussi respectable, le dévouement religieux, allant travailler, sous un ciel de feu et sous un climat pestilentiel, à l’éducation des jeunes filles africaines. C’est notre civilisation. Messieurs, qui, sous les traits de ces humbles filles du Tyrol, vient apporter le baiser de paix à la Rachel africaine! Et dans cette idée si touchante et si élevée, qui dépassé de toute sa grandeur nos vues d’écoles, de sectes et de partis, vous reconnaîtrez, comme moimême je l’ai senti battre à Milan, le cœur de la jeune et noble Italie !
Si je vous parle ainsi. Messieurs, c’est qu’à mon sens, cette question africaine doit rester dans ces régions élevées où l’accord se fait entre tous pour reconnaître la grandeur morale partout où elle se manifeste, et honorer la vertu du sacrifice, que ce soit la science ou le sentiment religieux qui l’inspire. C’est que de cette Afrique où j’ai vu à l’œuvre et le courage scientifique et le courage humanitaire, de cette Afrique au ^ seuil de laquelle il semble qu’avec les flots de l’Océan viennent expirer toutes les divisions de nationalités, toutes les dissensions religieuses et politiques, et s’effacer toutes les distinctions de sectes ou d’écoles, • je rapporte une impression de tolérance que je voudrais communiquer à tous ceux qui peuvent en avoir besoin.
Il me reste. Messieurs, une observation à vous communiquer à ce sujet : j’ai vu, pendant mon voyage, bien des missionnaires étrangers; je n’ai vu nulle part de missionnaires belges. Il y a pourtant en Afrique un vaste théâtre ouvert à tous les efforts, à toutes les initiatives. Il n’est pas question, en Afrique, de séculariser l’enseignement;
on n’y conteste pas aux congrégations religieuses la capacité d’enseigner; la séparation de l’Eglise et de l’État n’y a ni défenseurs, ni adversaires ; les comités scolaires y sont inconnus ; il reste là tout un continent ouvert à l’activité du clergé et qui lui offre une arène aussi enviable et aussi chrétienne que bien d’autres.
Comme il est aisé de le comprendre d’après les développements dans lesquels je suis entré, l’intérêt commun simplifie, en Afrique, les rapports entre laïques et religieux. Il est donc possible d’unir, sans les confondre, dans un système harmonique, missions scientifiques, missions humanitaires et missions commerciales en Afrique. C’est la force des choses qui établira le modus vivendi. J’ai dit qu’il y avait là une » trinité utile ; j’ajoute qu’il y a là une trinité possible, réolisdble.
Mais, Messieurs, ce ne sont pas seulement des idées religieuses et des théories morales que nôus devons apporter aux Africains, ce sont encore les bienfaits matériels de notre civilisation.
Notre civilisation qui, à son entrée en Afrique, a inscrit sur son drapeau : Répression, abolition de la traite des noirs! ne doit pas seulement s’y montrer sous son aspect vengeur, elle doit aussi s’y montrer sous son aspect réparateur, édificateur, et faire voir quelle possède assez de ressorts pour guérir rapidement les blessures qu’elle fait. Je fais ici allusion aux dures nécessités qu’a entraînées la répression de la traite dans le Soudan et dont les effets retombent sur des populations qui n’en peuvent mais. Là où les esclaves jouent le rôle de moyens de transport, il est juste de les remplacer par des bêtes de somme; là où les marchés ont disparu, il est juste de les faire renaître, d’améliorer les routes, et surtout de les protéger. Les postes de protection dont je vous entretenais l’autre jour profiteraient aux traitants arabes comme aux autres, et c’est là le moyen que j’entrevois pour nous concilier les Arabes : leur propre intérêt. Il faut rendre possible un commerce • honorable et rémunérateur qui se substitue, à tout jamais, au trafic ^ des esclaves. C’est là le corollaire obligé du mouvement pour l’abolition de la traite des noirs ; c’est une dette que l’Europe a contractée envers les populations africaines, le jour où elle a posé la question ^ africaine, et, si elle veut la payer, elle doit travailler à civiliser sérieusement l’Afrique intérieure.
Or, cette civilisation, c’est surtout par le commerce quelle peut la réaliser, le commerce pouvant exercer, lui, un rôle civilisateur direct et immédiat.
Car ne le perdez pas de vue : si les Africains se méprennent sur le
compte des hommes de science et s’ils ne les apprécient pas à leur valeur; s’ils ne se dérangent guère pour écouter un sermon ou une leçon de morale, ils font volontiers plusieurs mois de marche pour gagner des comptoirs où ils puissent échanger leurs produits. Ils ont d’ailleurs, l’instinct commercial très développé. Or, Messieurs, l’invasion des idées est inséparable de celle des produits : l’échange des unes entraîne l’écoulement des autres. Aucune controverse, aucune disser- « tation sur la distinction entre le mien et le tien ne vaudra, pour les Africains, les leçons vivantes de probité commerciale qu’ils recevront, sans les chercher, dans les comptoirs européens. Au contact des ^ commerçants européens, leur sens moral s’éveillera peu à peu; au spectacle des produits de notre industrie accumulés dans des dépôts suffisamment protégés, naîtra dans leur esprit, avec l’envie de les acquérir, la conviction que ce n’est ni par le vol, ni par le pillage, mais par le travail, par le développement des ressources naturelles du sol et l’amélioration de leurs propres produits, qu’ils pourront satisfaire cette envie.
C’est ainsi que du comptoir européen, se dégagera, par la nature même de ses opérations commerciales, une atmosphère de civilisation dont bénéficieront toutes les tribus voisines.
Je vous ai déjà dit que l’homme de science et le commerçant peuvent se prêter un mutuel appui.
Il y a plus : le commerçant, sans négliger ses occupations spéciales, peut incidemment, occasionnellement, faire d’importantes découvertes et recueillir des données géographiques précieuses. En Afrique comme ailleurs, le commerce a sa morte-saison et, pendant cette saison, les agents, les missionnaires commerciaux, si vous aimez mieux, peuvent se livrer à telles ou telles investigations, suivant leurs goûts et leurs aptitudes individuelles. L’action du commerce en Afrique offre ainsi » une nouvelle face, toute secondaire, toute éventuelle, mais d’une importance réelle. Vous la saisirez plus nettement quand je vous rappellerai la récente découverte des sources du Niger, faite par deux atta- • chés commerciaux d’un comptoir français, et l’exploration du lac Tsana — origine du Nil bleu — faite il y a quelques mois par un délégué de la Société d’Exploration commerciale africaine, fondée à Milan.
Ces développements étaient nécessaires pour établir nettement la portée de l’action civilisatrice du commerce en Afrique et la nécessité de son introduction par toutes les voies accessibles, si l’on veut jeter les bases d’une civilisation sérieuse et durable.
Quand y j.ar oii^ comment^ dans quelles conditions le commerce peut-il faire son entrée dans V Afrique centrale ?
Je vais examiner brièvement tous ces points.
Tout d’abord, l’Afrique centrale offre-t-elle un immense débouché aux produits de notre industrie?
Posée dans ces termes, la question se résout d’une façon affirmative.
Oui, il y a dans toutes ces contrées d’immenses débouchés pour le commerce européen.
Mais ces débouchés, y en a-t-il indistinctement dans toutes les parties de l’Afrique centrale?
Là où il y en a, ces débouchés sont-ils rémunérateurs?
Enfin les débouchés rémunérateurs sont-ils aisément accessibles?
Vous voyez. Messieurs, que la question se divise et se complique si nous l’analysons avec une méthode rigoureuse, ce qui est indispensable, car les intérêts ne comportent pas de sentimentalités.
Une considération générale doit dominer l’examen de cette question.
Les tribus africaines sont à peu près nues, d’une part ; d’autre part, nos marchés regorgent de tissus : d’où l’idée naturelle de munir de vêtements les Africains et d’écouler chez eux le trop plein de nos fabriques.
Mais tous les Africains veulent-ils, peuvent-ils, doivent-ils, et s’ils le doivent, comment doivent-ils se vêtir?
Ce sont là toutes questions qui se dressent devant l’ethnographe préoccupé, non pas d’exploiter, mais de civiliser réellement un continent nouveau.
Eh bien. Messieurs, il y a des tribus, j’en ai vu une, celle des Ouatatourous, qui sont complètement nues, et qui plus est, ne songent pas à se vêtir quoiqu’elles soient assez riches en matières échangeables pour se procurer de l’étoffe dans des marchés très rapprochés.
Les Ouatatourous ont même fermé la route aux marchands arabes qui traversaient leur territoire avec force ballots d’étoffes.
Il est évident que le sentiment de la pudeur est absolument absent dans certaines tribus. Beaucoup d’entre elles regardent comme efféminé l’usage du vêtement et dédaignent cet ornement superflu. C’est le cas pour beaucoup de tribus de la race des Masaïs.
La plupart des peuplades admettent toutefois, — en principe, — l’usage du vêtement.
Mais ce serait une erreur de croire qu’elles pourraient physiologique-
ment adopter Tusage de tous nos tissus, et, sous ce rapport, l’industrie européenne aura, dans la plupart des cas, à modifier ses procédés et à fabriquer des produits nouveaux à l’usage de l’Afrique.
Il semble naturel et facile d’apprendre à des sauvages à se vêtir. Il n’en est pas moins vrai qu’on modifie ainsi du jour au lendemain les conditions physiologiques des nègres. Beaucoup prennent froid et en meurent. Des maladies nouvelles apparaissent alors et les affections de poitrine font des milliers de victimes.
C’est qu’on ne peut changer les conditions extérieures d’une race humaine sans qu’une partie de la génération soumise à ce changement ne succombe. C’es.t une loi fatale qu’on ne peut méconnaître : partout où la civilisation s’implante, en Amérique, en Océanie, sur les côtes d’Afrique, on constate une mortalité excessive parmi les races inférieures ; cette mortalité est d’autant plus grande que ces races semontrent plus dociles à l’influence civilisatrice. L’explication en est simple : la transition est alors plus rapide, et cette transition brusque est mortelle. La civilisation pacifique, comme la civilisation à main armée, exige bien des victimes ; le centre de l’Afrique n’échappera pas à cette loi qui s’affirme déjà sur les côtes. Mais si des races inférieures disparaissent au contact de notre civilisation, d’autres se modifieront, se perfectionneront par le mélange’ et par l’éducation, et, sous ce rapport, l’Afrique ofife des races assez bien douées pour qu’on puisse les considérer comme largement perfectibles.
Quant aux débouchés réellement rémunérateurs , j’en vois surtout dans les immenses et populeuses contrées du Soudan, c’est-à-dire dans la partie réellement centrale de l’Afrique.
Sur les autres points de l’Afrique intérieure, — car je ne m’occupe pas ici des côtes, — l’imperfection des routes et des moyens de transport ne permet pas le transport à distance dès produits du sol, seuls objets d’exportation, si l’on exclut l’ivoire qui, comme je l’ai déjà dit, devient rare dans la moitié orientale de l’Afrique centrale ; et il deviendra d’autant plus rare qu’on devra tout faire pour empêcher la destruction des éléphants, si l’on veut les dresser et en généraliser l’emploi comme moyens de transport.
Il n’y a, du reste, dans l’Afrique orientale, ni foire ni marché comme dans le Soudan; il faut toutefois faire une exception pour Oudjidji.
Les bassins du Niger et du Congo sont d’une richesse excessive ; mais ils ne sont pas encore accessibles. Ce sont là des débouchés futurs.
Le bassin du Nil, le plateau éthiopien d’une part, tout le Soudan d’autre part, offrent le débouché le plus prochain, le plus rémunérateur et le plus aisément accessible.
Toute cette région est riche en matières d’échange : les gommes, la cire, le musc, la tamarin, l’ivoire, l’écaille, les plumes d’autruche, les peaux, le café, et, pour certains points du plateau éthiopien, la poudre d’or.
Cette zone équatoriale de l’Afrique est d’une salubrité relative. Quant au plateau éthiopien, c’est peut-être la seule région de l’Afrique où la race blanche puisse s acclimater , dans l’acception scientifique du mot, c’est-à-dire vivre, prospérer, procréer, en un mot coloniser. C’est au climat exceptionnel de l’Abyssinie qu’est dû cet avantage. — La race abyssinienne a atteint déjà, d’ailleurs, un degré de civilisation très avancé; douée d’une vitalité puissante, elle me semble appelée à jouer un grand rôle dans la civilisation d’une grande partie de l’Afrique centrale, si l’Europe lui vient en aide pour l’engager un jour dans cette voie.
Je vous ai parlé, l’autre jour, à propos des routes de l’Afrique intérieure, de routes actuelles et de routes prochaines. Vous voyez que je vous parle aujourd’hui de marchés actuels et de marchés prochains ; les uns ouverts, les autres fermés; les uns accessibles ou aisément accessibles; les autres inaccessibles ou difficilement accessibles.
A ces deux aspects de la question africaine envisagée au point de vue purement commercial, correspondent deux formes sous lesquelles le commerce européen peut faire son entrée en Afrique : des sociétés commerciales, nationales, et une édération commerciale, essentiellement internalionale.
L’horizon des entreprises commerciales en Afrique se rétrécira ou s’étendra suivant que leur organisation et leurs ressources les empêcheront ou leur permettront, tout en se livrant à des opérations immédiatement productives sur des marchés sûrs, actuels, de préparer de nouveaux débouchés qui puissent devenir rémunérateurs dans un avenir peu éloigné.
Une simple société commerciale devra limiter forcément ses opérations à la zone qu’elle peut exploiter avec quelque sécurité et quelque chance de bénéfice immédiat.
C’est ce que fait, pour le quart nord-est de l’Afrique équatoriale, la Société italienne d’Exploration commerciale, qui exploite actuellement le bassin du haut Nil et le plateau éthiopien.
Des sociétés de ce genre ne peuvent évidemment se livrer à des entreprises tout à fait aléatoires ; ni introduire des travailleurs agricoles étrangers, ni créer de grandes plantations de coton, de cannes à sucre et d’indigo ; ni établir des routes qui permettent l’écoulement des richesses naturelles du sol, qui se consomment actuellement sur place; ni protéger ces routes à l’aide d’une chaîne de postes militaires ; ni entreprendre de grands travaux hydrauliques, ni construire des voies ferrées : c’est là tout un système d’exploitation, assurément rémunérateur à courte échéance, mais auquel ne peuvent songer que de grandes Compagnies constituées sur une base internationale, maniant des capitaux considérables, et pouvant attendre, sans impatience, les bénéfices de leurs entreprises.
Des Compagnies de ce genre pourront aborder l’Afrique réellement centrale et non seulement l’explorer commercialement, mais encore la civiliser, ou du moins contribuer largement à la civiliser.
De simples Sociétés commerciales devront naturellement se borner à des visées plus modestes et limiter leurs opérations à une zone périphérique de l’Afrique centrale; et cette zone même, elles ne pourront l’occuper qu’en procédant par étapes à partir des côtes, ou, en ce qui concerne le bassin du haut Nil, en partant de tel ou tel point de son cours navigable.
Les grands horizons que j’envisageais tantôt pour le commerce européen ne me semblent abordables qu’à une Fédération commerciale africaine,
• Telle m’apparaît devoir être la formule économique du mouvement international africain, le jour où il entrera sur le terrain de l’application pratique.
J’entends déjà beaucoup d’entre vous dire à leurs voisins que c’est là une conception prématurée. C’est possible, Messieurs. N’oubliez pas toutefois que c’est avec ce mot de prématuré qu’on a l’habitude d’enterrer bien des idées justes, et qu’il y a des idées dont la mise en pratique, seule, permet d’apprécier la maturité de leur apparition.
Et quelquefois aussi, quelques années après avoir dit: préma¬
turé, on est amené à s’écrier : C'est trop tard!
Au surplus. Messieurs, ce n’est pas une proposition que j’apporte ici, c’est une démonstration que je fais en face d’un problème ; c’est l’évolution que doit logiquement suivre le mouvement africain, que je viens vous exposer, telle que je la conçois personnellement, et cette évolution, il devra bien, tôt ou tard, en parcourir toutes les étapes. Ce
n est pas toutefois un Syllahus africain que je viens vous développer 'ici. Tout système — surtout quand il a l’Afrique pour objectif — a ses côtés faibles, et je connais ceux du mien mieux que tout autre. Je ne l’en soumets pas moins à votre bienveillant examen; il mérite, à coup sûr, d’être repris, analysé par des esprits plus compétents, plus autorisés que moi-même, et je n’en vois pas de mieux doués pour des études de ce genre que dans les Unions syndicales et les Sociétés de Géographie commerciale.
C’est en étudiant les entreprises commerciales des Italiens en Afrique, que je suis arrivé à entrevoir la constitution d’une Fédération commerciale africaine comme possible dans un avenir peu éloigné.
Je vous dirai donc quelques mots de la Société milanaise d'Exploration commerciale africaine.
Les Italiens, Messieurs, ne sont pas seulement des poètes ; ce sont aussi des gens pratiques, et ils ont été les premiers, il faut bien le reconnaître, à s’assimiler le côté utilitaire, le côté productif du naouvement africain, et à appliquer à leurs entreprises commerciales une méthode que vous allez apprécier.
La Société dont je parle n’a qu’un an d’existence; elle s’est constituée sans appui officiel ni officieux, sans subvention, ni allocation directe ou indirecte, sans autre apport que des souscriptions de 20 francs.
Elle envoie des délégués, de véritables missionnaires commerciaux, qu’elle engage par contrat, à qui elle donne des instructions précises, et à qui elle assure une part de bénéfices qui, si je ne me trompe, est de 20 p. c., tous frais de voyage payés bien entendus.
Cette Société a établi des comptoirs sur le littoral de la mer Rouge ; elle a affecté le bénéfice de ses premières opérations à des explorations qui ont eu pour résultat la création de nouveaux comptoirs à l’intérieur des terres. Chacun de ces nouveaux établissements devient le point de départ d’expéditions nouvelles. Et toute cette région, les Italiens ne l’abordent pas seulement par l’est, ils l’entreprennent aussi par l’ouest, et préparent de nouveaux établissements sur le haut Nil.
Au moment où je quittais Milan, cette Société venait d’élever son capital à un million.
Quoi qu’il advienne du mouvement africain au point de vue commercial, je pense que l’initiative des Milanais marquera dans les annales des entreprises africaines, comme l’œuvre des pionniers de Rochdale dans l’histoire du mouvement coopératif.
Plusieurs circonstances m’ont frappé dans l’entreprise des Italiens.
Ils ont exclu de leurs transactions commerciales l’introduction des . armes à feu et des liqueurs alcooliques. D’après les indications de leurs délégués commerciaux, ils ont modifié leurs procédés industriels et fabriqué des tissus adaptés aux populations avec lesquelles s’opère leur commerce d’échanges.
A l’heure qu’il est, les fabriques de Monza (près de Milan) inondent ^ l’Abyssinie d’une étoffe nouvelle qui a supplanté les tissus anglais, les -seuls ayant autrefois cours dans cette contrée.
Enfin, les commerçants italiens ont laissé à leurs hommes d’État le I soin de préparer l’occupation politique et coloniale d’un point donné du continent africain, limitant leurs visées à l’occupation commerciale, à la conquête industrielle de ces contrées. Ils ont compris, avec une rare sagacité, qu’il fallait créer des intérêts matériels avant de poursuivre les moyens de les défendre politiquement.
Je livre à vos méditations ces quelques détails sur lesquels je regrette de ne pouvoir m’étendre davantage.
Mes honorables amis de Milan m’ont dit qu’ils tiendraient à la disposition des sociétés commerciales de mon pays les statuts de leur société. Vous voyez. Messieurs, que ces entreprises n’ont rien de commun avec les aventures commerciales des PincofiPs et C'®, et que ce sont là des opérations à ciel ou^^ert.
Eh bien. Messieurs, cette vue particulière que les Italiens appliquent au quart nord-est.de l’Afrique équatoriale, on peut la généraliser et l’appliquer à tout le continent africain.
C’est en partant du simple au composé qu’on arrive à ce système complexe que je formule sous le nom de fédération commerciale. Je bénis le hasard qui m’a fait développer cette idée devant la Société de Géographie commerciale de Paris, car le bienveillant accueil quelle y ^ a reçu m’a seul enhardi à vous en entretenir, ce que je n’eusse osé faire sans cette heureuse circonstance.
Mon raisonnement est d’une simplicité élémentaire. Il n’y a ♦ pas que Milan en Italie, et il n’y a pas que l’Italie en Europe. Des Sociétés d’Exploration commerciale africaine peuvent se créer dans bien des centres commerciaux. Des groupes nationaux pourraient centraliser l’action des diverses sociétés locales... quand il y en aurait. Ces groupes nationaux opéreraient isolément, en toute indépendance, sur tel ou tel point du continent africain, et naturellement au bénéfice de leurs fondateurs. Mais ils contracteraient entre eux
une union fédérative, qui donnerait naissance à une Compagnie internationale.
Ces groupes nationaux affecteraient une partie du fonds social à des entreprises générales d’exploration commerciale, à toutes celles ayant pour objectif la préparation de nouveaux marchés, l’ouverture de nouveaux débouchés rémunérateurs, l’amélioration des routes et surtout la protection de ces routes, enfin les tentatives de colonisation sagement combinées et que dominerait une considération principale, celle de la salubrité, qui est à tout essai de colonisation ce que la sécurité doit être pour toute entreprise commerciale.
Politiquement parlant, l’organisation d’une Fédération commerciale africaine est-elle possible dans l’état actuel de l’Europe, étant donné l’attitude adoptée par les diverses nations vis-à-vis du mouvement africain?
Je crois à cette possibilité.
Sous cette forme, les diverses nations trouveraient un terrain commun pour tous les efforts, pour toutes les initiatives, pour toutes les activités auxquels une organisation fédérative donnerait une cohésion puissante, féconde en résultats commerciaux et civilisateurs, deux termes inséparables.
Toutes les rivalités, toutes les susceptibilités nationales viendraient s’éteindre dans un pareil système. Telle nation puissante qui ne peut ou qui ne veut pas, dans les conditions actuelles, participer au mouvement autant que le lui permettraient ses forces et ses ressources, pourrait jouer un grand rôle dans cette évolution commerciale du mouvement africain.
C’est ainsi que, même à l’heure actuelle, de grandes entreprises commerciales ayant pour objectif certains points de l’Afrique intérieure, quoique conçues et dirigées par des sociétés françaises et soumises au régime de la loi française, trouvent presque tous leurs capitaux à Londres et à Liverpool. Cette fédération commerciale africaine pourrait donc s’organiser sur une base internationale solide et complète.
A mon sens, c’est seulement sous cette forme que pourra s’opérer l’engagement d’une armée de travailleurs et de troupes sérieuses indispensables à l’établissement d’une civilisation durable. Une compagnie internationale qui, dans sa constitution, s’inspirerait des souvenirs de la Ligue Hanséatique et de la Compagnie des Indes, peut, seule, réaliser, sous une bannière neutre, les conditions indispensables au succès d’une entreprise aussi difficile, aussi grandiose.
En Afrique, comme en Europe, la Belgique esi le pays qui divise le moins. Dans cette nouvelle phase du mouvement africain, notre pays, qui a vu s’opérer d’une façon si heureuse la condensation de l’idée africaine, à la Conférence de Bruxelles, pourrait continuer à jouer le rôle de trait d’union entre les diverses activités européennes, et c’est notre métropole commerciale d’Anvers qui, dans cette éventualité, pourrait devenir le siège d’un syndicat international, conseil suprême d’une Fédération commerciale africaine.
Quant aux entreprises générales auxquelles pourrait se livrer une pareille institution, elles pourraient adopter, comme points de départ principaux et simultanés, un point central, l’extrémité sud du lac Albert, et quelques points périphériques situés sur l’une et l’autre côte, et dont les principaux seraient Dar-es-Salaam, à l’est, et les embouchures du Niger et du Congo, à l’ouest. La coïncidence, la combinaison de pareils efforts développeraient assez rapidement toute une série de résultats pratiques : or, en matière de civilisation, comme en bien d’autres, nous devons nous prononcer pour la politique des résultats, et, en matière commerciale, pour celle des résultats pratiques.
C’est dans cette voie que le commerce européen peut efficacement agir s’il veut coopérer au mouvement international africain.
Quelque pratique que soit cette voie, il ne pourrait s’y engager avec une aveugle précipitation sans s’exposer à de tristes mécomptes; il ne doit y entrer qu’avec prudence et méthode après une série d’études approfondies.
Les Sociétés de Géographie commerciale, qui possèdent tant de renseignements , de rapports , d’informations et de documents spéciaux, pourraient, sous ce rapport, considérablement déblayer le terrain.
^ Pour autant que j’aie pu personnellement tâter le pouls de l’opinion
à l’étranger sur les graves questions que je viens d’évoquer, leur évocation ne présente rien de prématuré. Je crois même que d’excellents t esprits qui s’intéressent vivement à des questions de ce genre seraient heureux de trouver, à l’une ou l’autre section de l’un ou l’autre de nos prochains Congrès, une occasion favorable et un terrain neutre pour un échange de vues qui élaguerait tout au moins les broussailles de la question.
C’est, dans tous les cas, un vœu que j’ai entendu formuler à l’étranger.
Il y a là, Messieurs, tout un vaste sujet d’études qui mérite un examen sérieux de la part de ceux qui apprécient le rôle civilisateur que peut jouer le commerce européen en Afrique.
Le commerce belge ^ lui, outre ce rôle de trait d’union tout éventue que j’ai envisagé tantôt, peut jouer un rôle direct et isolé en Afrique sous forme d’entreprises nationales qui auraient, sans aucun doute, l’appui moral de l’Association internationale africaine et du Comité national belge. ^
Nous n’avons pas, sous ce rapport, à innover; nous n’avons qu’à imiter. Nos grandes villes commerciales pourraient avantageusement s’assimiler le principe fondamental des entreprises italiennes et l’appli- \ quer sur tel ou tel point du continent africain offrant des débouchés sûrs et rémunérateurs.
C’est évidemment sur le littoral que devraient être installés nos premiers comptoirs, que ce soit sur la côte septentrionale, sur la côte orientale ou sur la côte occidentale d’Afrique ; car avant d’arriver au centre d’un cercle, il faut passer par sa circonférence et par une série de zones concentriques.
Si le commerce belge entre jamais dans cet ordre d’idées, c’est, pour notre pays, toute une politique commerciale nouvelle qui commence et dont je ne puis avoir la prétention de tracer le programme ; cette tâche serait au dessus de mes forces.
Il est seulement un point que je veux mettre ici en lumière : c’est que nous ne pourrons avoir un commerce direct d’outre-mer avec les ' côtes d’Afrique, c’est que nous ne pourrons y installer des comptoirs offrant quelques chances d’avenir qu’à une seule condition : c’est d’avoir une marine sérieuse; c’est d’avoir des services maritimes directs.
Puissance industrielle de premier ordre, nous deviendrons une puissance commerciale du même rang le jour où nous travaillerons à notre développement maritime; le jour où nous aurons de nouvelles lignes de navigation régulières se dirigeant vers les principaux marchés d’outre-mer (de l’extrême Océan, de l’Afrique, de l’Australie); le jour* aussi où nous aurons pour protéger nos comptoirs du littoral, non x pas une flotte de cuirassés, mais quelques canonnières, protégeant notre marine marchande, dont la présence à poste fixe aurait un excellent effet moral et ne mettrait pas éventuellement nos commerçants dans le cas de chercher un refuge sous un pavillon étranger.
Ainsi, Messieurs, si pour l’intérieur des terres, il n’y a guère de grandes entreprises commerciales possibles sans l’établissement de
stations militaires, à la côte, il n’y en a pas de possible sans une marine sérieuse.
Je ne vous dirai pas les pieux mensonges patriotiques que j’ai souvent faits aux Arabes me demandant dans quelles mers pouvaient bien se trouver tous les vaisseaux de mon pays.
J’abrège, faute de temps, ces considérations d’un intérêt national et que je me propose de développer dans quelques jours à Anvers, où la Section géographique de la Société commerciale a bien voulu m’inviter à exposer mes vues.
Je vous ai développé sommairement toute une série d’idées, mais uniquement sous bénéfice d’inventaire.
]jes idées ^ comme les hommes, doivent passer par une période d’acclimatement. Mais je pense qu’il n’est jamais trop tôt pour les exposer et les mettre à l’étude.
En Afrique, les capitaux, moteurs indispensables de toute entreprise commerciale, ont aussi à s acclimatey' ; cette période d’acclimatement peut être longue, pénible, orageuse. C’est à la rendre aussi courte, aussi facile que possible qu’il faut travailler, et la méthode à suivre pour atteindre ce résultat consiste, à mon sens, à faire précéder les grandes opérations commerciales d’explorations commerciales. Des explorations de ce genre pourraient être faites par des sociétés particulières; elles pourraient aussi être aidées par l’Etat; et le jour où, suivant le vœu de la Fédération des sociétés industrielles et commerciales, nous aurions un ministère du Commerce, ce nouveau ministère ferait chose grandement utile et patriotique en envoyant des Missions com merciales dans les pays d’outre-mer ; il trouverait pour ces missions un personnel admirablement doué parmi les élèves de l’Institut supérieur du Commerce à Anvers. Et pour ces missionnaires d’un nouveau genre, les Unions syndicales pourraient rédiger des questionnaires et des instructions spéciales comme le font certaines sociétés savantes pour les voyageurs scientifiques.
Voilà, Messieurs, les généralités que j’avais à vous dire sur le rôle que j’entrevois pour le commerce belge dans l’Afrique intérieure.
Nous avons, sous ce rapport, de grands exemples à suivre. Ils nous sont offerts par la Hollande et l’Angleterre. Et à propos de cette dernière nation, je ne puis m’empêcher de remettre sous vos yeux une appréciation d’un journal belge qui m’a vivement frappé.
1] Indépendance reproduisait, il y a quelques mois, un article du Daüy-Nev^s qui insistait sur la nécessité où se trouve l’industrie
anglaise de se créer de nouveaux débouchés, notamment en Afrique, et émettait, à ce propos, les réflexions suivantes :
« Ces projets sont bien dans le tempérament des Anglais. Leurs « marchés se ferment aux Etats-Unis et en Europe par la folie des gouvernements ou des classes gouvernantes; ils ne perdent pas leur « temps en stériles réclamations. Immédiatement ils avisent de conquérir des consommateurs dans un autre continent, et ils le font « avec cette énergie d’action et cette largeur de vue qui doit assurer ^ le succès de l’entreprise. Il faut espérer que cette exemple ne sera pas perdu pour la Belgique. Nous aussi, nous sommes menacés, en « ce moment, par les relèvements de tarifs que préparent nos voisins î « les plus immédiats, les Allemands et les Français. Si nous nous « abandonnons, la crise qui s’annonce pourra avoir les conséquences les plus fâcheuses. Si, au contraire, nous luttons contre elle, non « seulement la réaction commerciale dont nous sommes menacés « passera sans trop nous infliger de dommages, mais elle pourra jeter les bases d’une plus grande prospérité.
« C’est ainsi qu’on a vu jadis la Suisse, enserrée sur toutes ses fron- « tières par des douanes hostiles, sans houille, ni fer, ne vendant à « ses voisins que des fromages et des soldats, s’élever peu à peu au « rang d’une des premières nations industrielles du monde, lutter avec « ses machines contre l’Angleterre, vaincre la Belgique et la France avec ses tissus de coton et de soie, battre l’Allemagne et l’Alsace « avec ses indiennes, établir ses comptoirs dans les pays les plus éloi- « gnés de son territoire, et alimenter de ses exportations les transports « de flottes puissantes.
Cette destinée peut être la nôtre. Là où les Anglais vont semer,
« il y aura bien à glaner pour nous. Le roi Léopold II, en prenant, au ^ nom de la Belgique, l’initiative d’un mouvement international pour « l’exploration de l’Afrique, n’était pas mû seulement par un sentiment ^ « scientifique ou humanitaire louable. Sa sagacité avait compris aussi « les avantages matériels que notre pays pouvait retirer d’une partici- « pation à la conquête industrielle de ce vaste continent, s’il était « des premiers à y établir ses pionniers. Le Roi a fait son devoir et « plus que son devoir; c’est au pays maintenant à faire le sien,
Je ne puis rien ajouter à cette citation, où je trouve ma pensée rendue avec un rare bonheur d’expressions. Je n’y relève qu’un mot, celui de devoir^ pour vous dire que j’ai cru en accomplir un, en venant exposer ici franchement, impartialement, consciencieusement, com-
ment je comprends que le commerce belge puisse faire son devoir visà-vis du mouvement africain.
Vous me pardonnerez, je l’espère, d’avoir émaillé cet exposé de formules et de considérations qui ressemblent fort à des conseils. Ce faisant, j’ai cédé à une tendance professionnelle ; les médecins consciencieux ne donnent pas seulement des conseils aux malades, mais aussi aux gens bien portants qu’ils veulent empêcher de devenir malades.
Je vous demanderai enfin de me pardonner la hardiesse avec laquelle ^ je suis venu exposer devant vous de simples vues personnelles. Je me suis souvenu des paroles d’un grand penseur, de Courier, qui disait : } « L’homme qui croit ses idées bonnes est un franc scélérat de ne pas
les répandre. >5.
Je n’ai plus qu’à vous exprimer, Messieurs du bureau, et à vous surtout, Monsieur le président Dansaert, ma profonde gratitude pour l’hospitalité si cordiale que j’ai trouvée à cette libre tribune de l’Union syndicale. Je n’ai qu’une crainte, c’est d’en avoir peut-être abusé quelque peu, et je n’ai qu’un désir, c’est de laisser parmi vous un souvenir aussi agréable, aussi durable que celui que j’emporte de mon passage à l’Union syndicale de Bruxelles.