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Il y a dans ces deux dernières classes un plus grand nombre d'occupants que de tenures. Voici l'explication : deux tenures, par exemple, de 150 et 175 acres, exploitées par un même occupant, apparaissent respectivement dans leur classe, mais quand les étendues sont additionnées pour trouver le nombre d'occupants, elles passent dans la classe des occupants « de 200 à 500 acres ».
Avant de tenter une analyse intéressante et suggestive de ce tableau, il nous paraît bon de remarquer que dans toute tentative d'évaluer l'étendue d'une tenure qui, dans une contrée donnée, peut être considérée comme l'unité économique minima, nécessaire et suffisante à la subsistance d'une famille, les conditions environnantes doivent être étudiées avec soin, en Irlande surtout, nous avons été personnellement à même de le voir.
La qualité du sol, la densité et le caractère de la population, les conditions d'éducation générale et technique, l'existence d'industries subsidiaires, la proximité de bons marchés, les facilités de transport, la rapidité des
moyens de communication, le degré d'organisation de la population agricole pour l'achat en commun des semences et engrais et la vente en commun des produits, le développement du crédit agricole, tous ces facteurs, pour ne mentionner que les principaux, exercent une influence décisive sur la détermination de l'étendue de tenure qui peut être exploitée d'une façon profitable par une famille.
Les économistes — ^ pour la plupart Français et Allemands— qui ont étudié de près la question de la division du sol entre les petites, les moyennes, les grandes propriétés ne sont pas d'accord quant au principe qui doit présider à la classification des tenures. Différentes méthodes ont été employées : la classification par l'étendue, par la valeur, par le fait que une ou plusieurs charrues sont requises pour l'exploitation de la tenure, par la considération enfin qu'un homme avec sa famille peut cultiver sa ferme, sans recourir au travail étranger ou rechercher un salaire supplémentaire.
Aucune de ces méthodes n'est exempte de difficultés quand on l'applique à une contrée déterminée ; mais la dernière nous semble la plus précise et la plus intéressante, sinon la plus scientifique ; c'est d'ailleurs celle de M. Souchon, dans son étude d'économie rurale (1).
Une ferme qui peut être exploitée par l'occupant avec l'aide de ses fils et de ses filles, au besoin de sa femme, et sans le recours à un travail étranger, telle est l'unité de tenure agricole, la tenure économique, V économie holding ^ comme on l'appelle en Irlande. En étendue elle peut varier — suivant la qualité du sol, la proximité du marché, et les autres facteurs que nous mentionnions — , mais
(1) La propriété paysanne. Paris, Larose, 1899, p. 10.
elle se distingue de toute autre classe 'de tenures par deux caractères vitaux : elle peut être exploitée sans recourir à un travail salarié, et ainsi exploitée, son produit vendu ou consommé sur place suffit à la subsistance de la famille, sans source supplémentaire de revenus.
Le carré [allotmenl) d'un ouvrier agricole ou la tenure d'un fermier-journalier peut être et est habituellement exploité par le travail de la famille de l'occupant, mais ne suffit pas à la subsistance de cette famille. D'autre part, de grandes fermes, dont le revenu procure une vie large et aisée, ne peuvent être exploitées sans recourir à l'aide du travail agricole salarié.
La vraie propriété paysanne semble donc celle que le fermier et sa famille peuvent exploiter avec leur seul travail et dont ils peuvent vivre sans que des gains supplémentaires et provenant d'autres sources soient nécessaires.
Les carrés des ouvriers agricoles et les tenures d'ouvriers émigraots de l'ouest de l'Irlande sont donc exclus de cette définition, comme aussi les petites terres exploitées par les fermiers-tisseurs du Donegal et les fermiers-pêcheurs de toute la côte Ouest. Ces tenures ont naturellement leur propre importance spéciale et économique, et en les excluant de la catégorie des tenures économiques, telles que nous les avons définies, nous n'avons aucune intention do méconnaître leur grande importance au point de vue delà vie rurale. Nous voudrions certes que se multiplient les cottages des ouvriers agricoles, nous aimerions voir se répandre les industries nécessaires à Tagriculture, nous les considérons comme des développements nécessaires du mouvement de self-help et d'aide par l'Etat qui fleurit aujourd'hui dans l'Irlande agricole et dont nous parlerons. Mais il nous semble de la plus grande importance d'arriver
à une détermination approximative de ce qui est, — prenant la terre d'Irlande comme nous la trouvons, — la plus petite tenure purement agricole, qui procure à l'occupant un décent standard of living. On convient généralement que les progrès de l'agriculture irlandaise seront plus assurés et plus continus lorsque les occupants seront devenus propriétaires ; mais il faut naturellement pour cela que les tenures ne soient pas trop petites pour maintenir une famille dans un bien-être moyen.
La magie de la propriété peut faire beaucoup, « changer le sable en or », mais il y a dans ce temps de concurrence mondiale des limites très définies à sa puissance, comme est obligé de l'admettre M. Souchon lui-même, « de tous ceux qui l'ont étudiée en Europe, le plus sympathique à la propriété paysanne » (1).
Nos statistiques françaises fournissent à ce sujet des résultats remarquables, mais inattendus et même inquiétants relativement aux effets de petites tenures comme obstacles à l'émigration rurale vers les villes. M. Souchon donne (2) deux tables comparatives où il expose l'augmentation ou la diminution des cultivateurs propriétaires ou non et des domestiques agricoles dans 20 départements , durant les dix années qui séparent nos deux grandes enquêtes agricoles de 1882 et 1892. Il choisit les dix départements les plus morcelés et les compare aux dix départements dans lesquels la moyenne des exploitations s'élève au maximum. Dans les premiers, il trouve dans le nombre des cultivateurs et des ouvriers une diminution de 18.405, tandis que dans les seconds la diminution est seulement
(1) Agricultural Stalislics for the vearl902. Pari. Pap., [Gd. 1614], p. XXX.
(2) Op. cit., p. 21 et 22.
de 9.005 OU d'un peu plus de la moitié. Il fait suivre ces chilTres de l'analyse suivante: « Les tableaux de l'enquête de 1892 nous montrent que les variations dans le nombre des propriétaires sont tout à fait différentes suivant qu'il s'agit de propriétaires assez riches pour vivre exclusivement de leurs terres, ou tout au contraire de cultivateurs obligés de demander aux salaires un supplément de revenus. Le nombre des premiers va toujours en s'accroissant ; tandis que pour les journaliers-propriétaires la diminution est constante, au contraire des journaliers non propriétaires. »
Voici le tableau qui illustre cet énoncé :
Cullivateurs
Journaliers
Journaliers
propriétaires ou non
propriétaires
non propriétaires
M. Souchon conclut de ces chiffres que si l'émigration rurale est plus grande dans les départements de grand morcellement, c'est parce que les petits propriétaires parcellaires y sont particulièrement nombreux, d'où la trop petite propriété, la tenure non économique, comme on dirait en Irlande, a une influence dépeuplante très nette.
Ces chiffres et réflexions soulèvent l'importante question de savoir l'étendue de terre qu'un ouvrier agricole peut cultiver avec fruit tout en restant ouvrier, c'est-à-dire tout en gagnant un salaire sur d'autres fermes. Si nous nous en référons à M. Souchon, il semblerait qu'un journalier qui possède de 3 à 6 acres ne peut être un gagneur de salaire et en même temps donner à sa terre l'attention nécessaire pour en tirer le meilleur rendement.
En décrivant les Rothamsted Allotments, sir John Lawes et sir J. H. Gilbert écrivaient dans le Jo^irnalde la Société royale tV agriculture : « Nombre de ces allotments sont possédés par des ouvriers agricoles ou autres, et c'est l'opinion générale que 1/8 d'un acre est tout ce qu'un homme dépendant de salaires hebdomadaires peut utilement cultiver (i). »
En Irlande, pour ce qui est des ouvriers agricoles, la question ne se pose pas : nous verrons que ceux qui ont une terre ne l'ont jamais de plus d'un acre. Mais les constatations de M. Souchon s'appliquent avec autant de force aux fermiers-ouvriers et aux fermiers-pêcheurs. Lorsque nous parcourions les côtes d'Irlande, un jour que nous nous étendions sur les avantages qu'ont les tenanciers de petites tenures de trouver dans la pêche un supplément de ressources, nous avons reçu cette réponse typique : « Peut-être, en théorie ; mais ce que nous voyons en fait, c'est qu'ils ne sont ni bons fermiers ni bons pêcheurs. »
Il est donc de la plus haute importance de savoir quelle est, en Irlande, l'étendue de la « tenure économique ».
Nous avons pu nous rendre compte des appréciations bien différentes, et cela n'est pas étonnant, vu la multiplicité des facteurs qui entrent dans cette notion de tenure économique. Pour ne tenir compte que du plus visible, le sol, vous avez en Irlande des terres excellentes, vous en avez de très mauvaises : 30 acres de ces dernières n'en vaudront pas 10 des premières.
Un grand agriculteur de Limerick nous disait 20 acres. Non loin do Tuam, sur le domaine Bodkin, que nous avons
{\.)iournal de la Société royale iV agriculture (Angleterre), 3® série, vol. III, 3" partie, p. 451.
LE MILIEU AGRAIRE AU COMMENCEMENT DU XX** SIÈCLE ^i
visite, les nouvelles tenures créées par les Commissaires des domaines, sur d'anciens pâturages de sol excellent, sont de 30 acres (1) : ce qui tendrait à prouver que telle est la tenure économique dans celte partie du comté Galway, puisque les Commissaires des domaines avaient toute facilité pour créer moins de tenures, si l'étendue de terre nécessaire avait été plus grande.
Dans le comté Mayo, sur le domaine de lord Dillon que nous avons aussi visité, la plupart des tenures nouvellement créées par le Bureau des districts surpeuplés (2), gravitent autour de 30 acres aussi, mais il y a souvent o acres ou plus qui sont de mauvaise terre et sur lesquels il faudra que l'exploitant, dans ses moments de loisir, dépense beaucoup d'activité pour obtenir un rendement profitable.
Dans le comté Monaghan, qui est un comté moyen au point de vue de la qualité du sol, l'étendue d'une tenure est de 20 acres, et en général le fermier de ces 20 acres possède un cheval, sa ferme est appelée ferme à un cheval [one horse farm) : c'est le terme employé pour désigner la tenure économique. Signalons, en passant, une coutume de ce comté, qui en dépasse les limites : deux fermiers voisins de tenures de 20 acres s'unissent, se prêtent mutuellement leur cheval, de sorte que chacun à son tour a ainsi deux chevaux pour exploiter sa terre.
M. Butler, qui est chargé du service de la statistique au Département de l'agriculture, nous disait 40 acres.
Le Père T. Finlay, vice-président de la Société d'organisation agricole (3), nous donnait 25 acres de bonne terre
(1) Cf. liv. III, chap. III.
(2) Cf. p. 173.
(3) Cf. liv. TV, chap. I.
comme minimum; et M. R. Anderson, secrétaire de la môme société, 50 acres comme grand maximum : « 30 à 40 acres est la tenu re vraiment économique, nous disait-il, celle qu'un fermier peut cultiver lui-même et avec sa famille; s'il en avait plus, il courrait irrémédiablement à sa perle, la main-d'œuvre est trop chère. »
Maintenant que nous avons tous les éléments du problème, sinon la solution définitive, reprenons les chiffres que nous donnions au commencement de ce chapitre, joignons-y les chiffres par provinces et par comtés (i), et nous aurons ainsi des renseignements précis, non sur ce qu'est la tenure économique idéale, mais sur la répartition des différentes étendues de tenures. Les chiffres du tahleau suivant indiquent le nombre de tenures de chaque classe :
(I) Agricultural Slatistics, 1903, p. 22.
COMTÉS
et
plus
Total
des
tenures
Anirim
Armagh
Carlow
Cavan