‹ La question agraire en Italie, le latifundium romainChapitre 7 sur 41 · Nombre des propriétaires fonciers · texte numérisé non relu

Nombre des propriétaires fonciers

Au-dessus de 1000 hectares 249

De 1 000 à 500 hectares 228

— 100 à ol — 1329

— 100 ares à 51 ares 31 084

Au-dessous de 25 ares 41482

On voit combien est développée la très petite propriété puisque, dans un pays où les enfants sont très nombreux, sur 1 142000 habitants on compte 172 941 propriétaires.

soumis à une exploitation extensive. Elle se pose dans la Campagne romaine dont les solitudes semblent vouloir isoler la Ville éternelle du reste du monde, et oii des milliers d'hectares ne sont peuplf^s que de quelques bergers. Là, c'est bien le lalifundmm qui domine et qui caractérise le régime foncier. Par latifundium nous devons entendre la gran le propriété soumise à une exploitation extensive^ quel qu'en soit d'ailleurs le possesseur : communes, œuvres pies ou particuliers.

Les biens communaux dans la province de Rome atteignent une valeur cadastrale de 13 millions de francs. Les communes de Nettuno, Terracine, Sermoneta,Garpineto, Segni et Fileltino possèdent chacune plus de 5 000 hectares ; trente antres communes ont un patrimoine de 1 000 à 5 000 hectares.

Les œuvres pies (hôpitaux, paroisses, confraternités) ont un revenu foncier d'environ 1 200 000 francs. L'hôpital San Spirito de Rome est un des grands propriétaires de l'Agro romano. Jadis les biens ecclésiastiques étaient beaucoup plus étendus qu'aujourd'hui, car une grande partie en a été vendue depuis une quarantaine d'années.

Parmi les particuliers, les propriétaires les plus importants sont les princes romains, les Chigi, les Ruspoli, les Rospigliosi, les Borghèse qui ont IT) 000 hectares dans la Campagne romaine, les Caëtani qui en possèdent plus de 30 000 dans les Marais Pontins. D'autres propriétaires moins illustres et parfois d'origine récente ont aussi de vastes possessions.

Origine du latifundium. — Cela n'est pas un fait récent que la prédominance de la grande propiiété à culture exlensive dans les environs de Rome. Les lois agraires Je la République romaine avaient précisément pour but de fixer une limite raaxiiiia aux possessions des familles patriciennes et aux troupeaux qu'elles envoyaient sur les pâturages publics. Dès les premiers siècles de Rome, c'était une tendance des citoyens riches d'accaparer à leur profit le territoire de ÏAger pubiicus et les terres conquises sur l'ennemi. Si la question agraire est presque aussi vieille que Rome, le latifundium Test autant qu'elle. Cependant c'est vers la fin de la République que les latifundia prirent une extension considérable, lorsque Rome, devenue puissante, eut abandonné l'agriculture pour l'art militaire, lorsque les tributs des peuples vaincus vinrent entretenir l'oisiveté des maîties du monde, et lorsque le blé de Sicile et d'Egypte assura la nourriture des citoyens- mendiants qui formaient alors le peuple-roi.

La plèbe s'entasse alors à Rome, mais la campagne n'est pas déserte ; elle est seulement peuplée d'esclaves. Les champs sont transformés en jardins et les fermes font place aux villas. Le Romain ne va plus à la campagne pour y travailler, mais pour s'y reposer; il n'y produit plus rien, mais il y dépense beaucoup. C'est alors, et non sans raison, que Pline reproche aux latifundia de causer la perte de l'Italie : Latifundia peraidere Italiam.

Mais le latifundium a survécu à la ruine de l'Italie. Les tributs des nations conquises et le

blé d'Egypte prirent un jour la roule de Byzance bientôt suivis des principales familles de l'aristocratie, mais les latifundia ne furent pas morcelés. Les Barbares vinrent qui ravagèrent le pays, incendièrent les villas, détruisirent les aqueducs ; après leur passage, le latifundium régnait comme jadis sans partage sur la Campagne romaine.

Et pourtant ce fut une époque critique pour Rome qui, privée des contributions des provinces de l'empire, ne recevait pas encore les offrandes et les aumônes qui bientôt allaient affluer vers la capitale de la chrétienté et permettre à ses habitants de reprendre leurs habitudes de vie oisive et insouciante comme au temps des Césars.

Il y eut là quelques siècles assez durs à passer, si durs même qu'on fut parfois contraint de prendre la charrue et la pioche. Du vi* au vm*^ siècle, on signale quelques essais de culture. Les papes Zacharie et Hadrien, qui vivaient vers 750, fondèrent même dans la campagne trois ou quatre villages de cultivateurs appelés domuscultuœ. Ces" villages disparurent bien vite et, aujourd'hui, c'est à peine si on en peut indiquer l'emplacement.

Au cours des siècles, les papes multiplièrent les tentatives pour favoriser le peuplement de la Campagne romaine et y développer l'agriculture. Ce fut toujours en vain et, actuellement, cette région est certainement moins peuplée et moins cultivée qu'il y a deux mille ans.

Les circonstances politiques ont bien pu, en effet, amener la formation des latifundia, mais grâce seulement aux conditions favorables du

lieu. Par sa constitution géologique, la partie de la province de Rome, qui s'étend du lac de Bolsena jusqu'à Terracine, est très riche en eaux souterraines peu profondes qui entretiennent dans le sol une humidité favorahle à la croissance de l'herbe et qui donnent naissance à un grand nombre de petites sources. Au printemps, il tombe des pluies abondantes qui prolongent la végétation assez avant dans l'été, et, en octobre, de nouvelles pluies font reverdir les prairies qui, en raison de la douceur du climat, n'ont pas à redouter la gelée. Ce pays est donc très favorable au pâturage et en particulier au pâturage d'hiver, ce qui supprime la difficulté de l'hivernage. Ici, la nécessité de nourrir les animaux à l'étable pendant la mauvaise saison ne vient pas contraindre le pasteur à faire de la culture, ni même à récolter et à emmagasiner des fourrages. Quant à la sécheresse de Tété, il y échappe par la transhumance dans les Apennins.

C'est un fait bien connu que, chez les Romains, le bétail avait une grande importance. Les auteurs latins qui ont écrit sur l'agriculture indiquent toujours le bétail comme une des branches de l'économie rurale qui donne le plus de profits. Les patriciens possédaient d'immenses troupeaux; il n'est pas étonnant qu'ils se soient enrichis chaque jour davantage, et qu'ils aient pu constituer peu à peu les grands domaines latifundistes'.

1. De nos jours, l'art pastoral est une source d'enrichissement et un moyen d'ascension. La plupart des fortunes de la bourgeoisie romaine actuelle ont une origine pastorale.

Pline décrivant la route qui conduit de Rome à sa villa de Laurentium, dit qu'elle traverse de vastes pâturages oij paissent de nombreux troupeaux de moutons, de chevaux et de bœufs.

Od conçoit bien comment l'art pastoral favorise le latifundium à exploitation extensive ; il faut, en effet, de grands espaces pour le parcours des animaux dont la garde par ailleurs n'occupe qu'un petit nombre de personnes. C'est ce qui explique que la culture ait été abandonnée peu à peu, et que la campagne se soit dépeuplée.

La situation ne s'est pas sensiblement modifiée au cours des siècles, malgré les changements nombreux et profonds qui ont affecté la vie politique et économique de Rome. C'est que la malaria, en rendant la campagne inhabitable au moins pendant l'été, a contribué à conserver le pâturage extensif et le latifundium. Nous avons vu que le sol de la province de Rome est riche en eaux. Ces eaux sourdent à la surface et forment des marécages si leur écoulement n'est pas assuré. Or la main de l'homme s'est retirée de la Campagne romaine le jour où l'art pastoral y eut établi son empire exclusif. Rien d'étonnant donc si on rencontre à chaque pas des eaux stagnantes et de petites mares provenant des dernières pluies. C'est dans ces mares que se développent les larves des moustiques qui, par leur piqûre, propagent le germe de la malaria. Cette maladie qui se manifeste par des fièvres périodiques, est due à un parasite qui vit dans le sang. Les malariques sont anémiés, incapables d'un travail énergique, et atteignent rarement à la vieillesse ; sou-

vent d'ailleurs ils meurent d'un accès de fièvre.

On conçoit que là où règne une pareille maladie la culture soit à peu près impossible, et l'on voit d'ici les conséquences que cela peut avoir sur l'état social ; des auteurs anglais ont été jusqu'à attribuer à la malaria la décadence de la Grèce et de Rome. Sans nous attarder plus longtemps sur cette question que nous étudierons plus tard en détail a propos de la colonisation de la Campagne romaine, remarquons que, si le latifundium, en supprimant la culture, a favorisé le développement de la malaria, la malaria à son tour, en rendant la culture impossible, a contribué à maintiMiir le latifundium. Malaria et latifundium sont deux alliés. Jusqu'ici leur alliance les a rendu invincibles. Nous verrons au cours de cette étude que l'une est déjà vaincue et que l'autre est fortement menacé.

En résumé, si l'expansion militaire de Rome a été la cause occasionnelle du développement du latifundium, celui-ci a été favorisé et conservé •par les conditions naturelles du lieu, par le pâturage et la malaria.

Voici donc deux faits : la question agraire et le latifundium dont nous constatons la coexistence dans la mf"^me région depuis des siècles. Sommes-nous en droit de dire que celui-ci est cause de celle-là? Pas encore. Pour pouvoir formuler légitimement une pareille conclusion, nous devons analyser minutieusement les caractères du latifundium et déterminer aussi rigoureusement que possible les conséquences qu'il peut avoir sur toute l'organisation sociale du pays.

Roux. 2

Dans la province de Rome, le latifundium se présente sous des aspects différents, suivant qu'on le considère dans la Campagne romaine où n'existe pas de population stable, ou dans la partie septentrionale de la province où se trouvent des villages clairsemés mais souvent importants. Il semble à première vue que les mêmes problèmes ne se posent pas dans les deux régions : dans l'Agro romano l'attention des particuliers et des pouvoirs publics se porte surtout sur l'assainissement et la mise en culture, sur ce qu'on appelle la bonification ; dans le Vitcrbois on se préoccupe surtout des usages publics et des conflits entre propriétaires et paysans. En réalité, nous verrons qu'en dépit des apparences, le problème est bien le môme partout : Comment augmenter la prO' ducticité du sol pour nourrir des bouches chaque année plus nombreuses. La question agraire est ici avant tout et surtout une question de patronage rural, de direction du travail agricole.

Cependant, comme la présence ou l'absence de population stable est un tait qui n'est pas indifférent et qui donne aux deux régions une physionomie bien distincte ; comme, d'autre part, il importe d'éviter toute confusion, nous étudierons successivement le latifundium dans la Campagne romaine et le latifundium dans la région de Viterbe.

Le lieu. — Les auteurs ne sont pas tous d'accord sur la délimitation delà Campagne romaine; on doit entendre par là les environs de Rome, la banlieue. Pratiquement on emploie aujourd'iiui indifféremment les expressions Campagne de Rome et Agro romano pour désigner le territoire de la commune de Rome, qui s'étend sur 200 000 hectares. On oppose aussi la Campagne ou l'Agro au Suburhio qui est la zone cultivée, située aux portes mêmes de la ville, oii se trouvent des vignes et des oliviers et oii la propriété est très morcelée.

L'Agro romano s'étend au Nord presque jusqu'au lac de Bracciano, au Sud au delà d'Anzio, à l'Ouest jusqu'à la mer et à l'Est jusqu'aux envi-

1. Cf. Werner Sombart, La Campagna romana, traduction italienne par Jacobi, Turin, Lœscher, 1891 ; Ghino Valenti, La Campagna romana e il suo avvenire economico e sociale (Giornale degli Economisti, 1893, vol. VI). — Il est peu de pays sur lesquels on ait autant écrit que sur la Campagne romaine. Cf. De Cupis, Saggio bibliografico degli scritti e dclle leggi suU'Agro romano, Rome, 1903.

ÎO LA QUESTION AGRAIRE EN ITALffi

rons de Mentana et de Tivoli ; les monts Albains avec Frascati et Albano n'en font pas partie.

La Campagne de Rome n'est pas une plaine; quoique son aspect varie un peu suivant les régions, elle présente dans l'ensemble un grand nombre de petites collines de 40 à 130 mètres d'altitude, disposées sans ordre et séparées par des ravins, de petites vallées aux pentes rapides. On estime qu'un cinquième seulement de l'Agro romano est en plaine : vallées du Tibre et del'Anio et littoral de la mer. Tout ce pays est de formation géologique récente : le sous-sol est constitué par des sédiments pliocènes qui affleurent çà et là. notamment au Monte Mario et au Vatican, mais qui presque partout onl été recouverts par les éruptions volcaniques des monts Sabatini, et plus tard par celles des monts Albains. Les produits volcaniques qui constituent le sol actuel de l'Agro romano portent le nom générique de tufs et se composent de scories, de cendres et de conglomérats sableux irrégulièrement disposés et présentant une structure très variable. Quoique la composition de ces terrains varie d'un point à un autre, ils sont en général assez bien pourvus d'acide phosphorique et d'azote, mais ce qui nuit à leur fertilité dans bien des cas, c'est leur faible profondeur. Dans les vallées et les dépressions le sol arable atteint jusqu'à un mètre, mais sur le sommet des collines l'érosion a réduit souvent son épaisseur à quelques centimètres; parfois même la roche est mise à nu par les pluies, lorsque les labours ont ameubli le sol pendant plusieurs années. Aussi une étendue considérable de

la Campagne romaine doit-elle rationnellement rester en pâturage gazonné sous peine d'iêtre réduite à l'état de roche ïitérilc. Le gazon ne suffit même pas à retenir la terre sur les pentes trop rapides des collines et des ravins ; le sol désagrégé par le pied des animaux est entraîné à la première pluie ; dans ces cas-là on préconise le reboisement.

La connaissance de la nature des terrains nous permet déjà de supposer que la Campagne romaine est favorable au ;)dmy«^^ ; le régime des eaux et le climat viennent encore renforcer cette aptitude à la production de l'herbe. Il n'y a qu'un seul grand fleuve, le Tibre et son affluent l'Anio, l'un et l'autre sujets à des crues fortes et rapides. Ce sont les limons déposés par eux qui rendent leurs vallées si fertiles; ce sont aussi les détritus charriés par eux et déposés par le Tibre à son embouchure qui ont provoqué la formation des étangs littoraux de Maccarese et d'Ostie. Mais il y a dans l'Agro romano un nombre infini de petits cours d'eau qui s'enflent démesurément à l'époque des pluies et qui ont cette particularité de n'être jamais à sec. Enfin, partout on trouve des sources, des puits, des suintements d'eau. Le terrain très poreux de sa nature forme éponge et absorbe une grande quantité d'eau pendant la saison pluvieuse. On attribue d'ailleurs la richesse en eaux de la Campagne romaine à des inliltrations provenant des lacs de Braccianoet d'Albano qui sont situés à une altitude assez élevée. Cette humidité est aussi entretenue par des pluies abondantes et fréquentes en automne, en hiver et au printemps;

malgré la chaleur de l'été, la sécheresse ne se fait pas sentir avant le mois de juillet et dès la tin de septembre l'herbe commence à reverdir. Comme, d'autre part, la température est très douce et que les fortes gelées sont rares, la végétation, quoique ralentie, n'est pas arrêtée pendant l'hiver. Ce sont là des conditions très favorables au pâturage.

Malheureusement l'abondance des eaux est aussi une cause d'insalubrité, car elles s'accumulent et séjournent dans les fonds et les dépressions d'oii elles ne peuvent pas s'écouler naturellement, faute d'une pente générale dans le relief du sol. Elles forment donc des flaques et des mares qui, en été et en automne surtout, sont des foyers de malaria. Cette insalubrité est un obstacle au peuplement et par suite à la culture.

Bien qu'il existe des forêts très étendues sur le littoral et que les plantes les plus variées, depuis les céréales jusqu'à la vigne et l'olivier, puissent réussir dans la Campagne romaine, celle-ci, dans son état actuel, peut être considérée comme une steppe, steppe longtemps intransformable à cause de la malaria, mais qui aujourd'hui, grâce au progrès de la médecine, peut être transformée.

L'intransformabilité du lieu a été la cause prem,ière de la. crise agraire dans la Campagne de Home : une grande ville se trouve entourée d'une banlieue incapable de subvenir à ses besoins; un vaste territoire reste impropre à la culture et au peuplement au pied de montagnes surpeuplées dont les habitants n'ont chez eux que des moyens d'existence insuffisants et doivent passer les mers

pour gagner leur vie. Mais la crise est devenue plus aiguë, le malaise plus grand et l^s protestations se sont fait entendre plus vives et plus amères du jour oii la transformation est devenue possible et ne s'est pas faite. Pourquoi ne s'estelle pas faite encore ? Quels sont les maux contre lesquels on proteste? C'est ce que l'étude des domaines de l'Agro romano va nous apprendre.

Le « MERCANTE Di CAMPAGNA » . — Nous avous indiqué comment le pâturage et la malaria étaient les véritables causes de l'existence du latifundium. Kn fait, les 200 000 hectares de la Campagne de Rome appartiennent à quatre cents propriétaires ; mais parmi ceux-ci il en est un certain nombre dont les domaines s'étendent sur plusieurs milliers d'hectares.

D'après Sombart\ huit latifundistes se partagent à eux seuls la moitié du pays, soit plus de 100000 hectares. « De ces huit propriétaires, quatre possèdent plus de 10 000 hectares chacun et occupent une superficie de 72 000 hectares. 11 y a en outre treize propriétés de 2 000 à 5 000 hectares qui couvrent une superficie de 40 416 hectares. » Ainsi donc vingt et un propriétaires se partagent les trois quarts de l'Agro romano. A cet égard la situation n'a pas changé depuis le milieu du xvn* siècle, ainsi qu'en fait foi le plus ancien cadastre qui ait été dressé pour la Campagne romaine, en 1660. Cette stabilité s'explique

i. Op. cit., p. 69.

par la qualité des propriétaires : en 1873, la propriété foncière se répartissait ainsi :

• Biens de l'Église 22 pour 100

Œuvres pies 8 —

Majorais 30 —

Propriétés libres 40 —

Depuis l'aliénation des biens ecclésiastiques, la mainmorte est réduite aux biens des œuvres pies, et depuis l'abolition des fidéicommis la propriété privée est complètement libre. Cependant ce sont encore les princes romains qui sont les principaux propriétaires de l'Agro romano. Ils sont peu nombreux et tous apparentés entre eux; si une famille s'éteint, c'est un parent qui hérite de ses biens et en relève le nom. En réalité, ces familles princières, presque toutes d'origine népotique, forment une sorte de communauté dans laquelle restent les propriétés. A Rome on attache d'ailleurs un grand prix aux immenses possessions terriennes qui, outre les satisfactions de la vanité, procurent des revenus élevés et sûrs. Aussi les ventes de domaines sont-elles extrêmement rares et la valeur de la terre est-elle presque impossible à déterminer.

On suppose bien que ces propriélaires sont ahsenléistes. Pendant cinq mois de l'année, la fièvre rend la campagne inhabitable pour tous ceux que la nécessité de gagner leur pain quotidien n'oblige pas à affronter la malaria. Aussi le propriétaire romain ne séjourne-t-il jamais sur ses terres, même en villégiature ; ses villas sont aux portes de Rome ou dans les monts Albains. C'est d'ailleurs un urbain qui n'entend rien à l'agriculture,

LE LATIFUNDIUM DANS L'AGRO ROMANO 2o

n'a aucun goût pour la vie rurale et visite rarement ses propriétés. Il est même étrange 'de voir cette indifférence pour les choses de la campagne s'allier à l'amour des vastes possessions terriennes. Jadis, au xviii* siècle, les grands propriétaires faisaient valoir leurs biens par l'intermédiaire d'un administrateur; plus tard, lorsqu'au commencement du XIX* siècle la culture du blé, devenue très rémunératrice, se développa davantage, le fermage devint la règle générale.

« Les ancêtres des « mercanti di campagna » actuels étaient de simples pasteurs qui descendaient des montagnes avec leurs troupeaux pour hiverner dans la Campagne romaine, supportant toutes les fatigues et toutes les peines de la vie nomade. Certains richards qui aujourd'hui parcourent le Corso et font stationner leurs voitures devant les portes de Montecitorio ne pourraient suspendre aux murs de leurs salons trois ou quatre portraits d'ancêtres sans retrouver le pasteur, sans évoquer le souvenir de la vie bucolique de l'aïeul guidant un troupeau entre les Abruzzes et la Campagne romaine...

« Le riche fermier d'aujourd'hui veut paraître civilisé à tout prix; il a voyagé, autant du moins que cela est nécessaire pour dire qu'il a vu le monde ; il parle péniblement une ou deux langues étrangères et introduit dans le dialogue des mots français ; il orne sa demeure avec un luxe pompeux et voyant, sans réussir à y créer le confort et sans arriver à la rendre commodément habitable. 11 a des chevaux de course et promène dans les rues de Home les plus beaux équipages ; il

donne de temps en temps de grandes fêtes, passe Tété dans une ville d'eaux à la mode (jamais sur sa ferme), s'occupe ou prétend s'occuper de politique, se fait élire au Parlement ou au conseil municipal ; en un mot, il mène la vie du « signore » italien ^ »

On voit que ce fermier semble s'occuper fort peu d'agriculture. En effet ce n'est pas un fermier-cultivateur, c'est un raercante di campagna, un marchand de campagne, un fermier général, un commerçant beaucoup plus qu'un cultivateur. Souvent d'ailleurs il afferme plusieurs domaines et, à cet égard, on a pu noter, au cours du xix'' siècle, une concentration très marquée du fermage. Sombart estime que, vers 1890, une dizaine de fermiers se partageaient la moitié de l'Agro romano et que leur nombre total ne dépassait pas une centaine. Souvent même le fermage des immeubles ruraux n'est qu'une partie de leurs affaires ; certains ont des entreprises de toute nature et s'occupent d'opérations de Bourse. Les aptitudes commerciales leur sont beaucoup plus nécessaires que les capacités techniques.

Voici, en effet, de quelle façon le fermier mène son exploitation. S'il y a des bois sur le domaine, il vend les coupes sur pied à un fabricant de charbon ou à un marchand de bois ; il afferme à tant par tête à des bergers venus de la montagne le pâturage sous les arbres. Il vend de même le foin sur pied à des marchands de fourrages qui se chargent de clore le terrain qui leur est réservé

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