‹ La question d'argent; comédie en cinq actesChapitre 19 sur 68 · Scène V · texte numérisé non relu

Scène V

Éusa, René

Élisa, à René, On m*a dit que vous étiez là, j'ai 20 voulu vous serrer la main. Vous faites le bien, et

vous vous sauvez lâchement. Quel service vous nous avez rendu ! .

René. C'est à la comtesse que j'en ai rendu un. On la volait ; il lui fallait un intendant honnête homme, je lui ai indiqué votre père ; elle s'en- 5 nuyait et voulait une compagne, une amie sur qui elle pût compter, je vous ai nommée. Je suis un passant à qui un autre passant demande son chemin, et qui l'indique. Voilà tout.

Élisa. Il y a longtemps que nous attendions ce 10

passant-là.

René. L'occasion m'a manqué longtemps.

ÉusA. Ce n'est pas la première preuve d'affection

que vous nous donnez.

René. Et la comtesse a été gentille? 15

ÉusA. Charmante. Nous habitons son pavillon, à l'entrée du parc, et, l'hiver, nous aurons un étage dans son hôtel de Paris. Nous sommes chez les autres, l'orgueil en souffre un peu, mais il est impossible de faire le bien avec plus de grâce et de 20 respect de la dignité des gens que ne l'a fait la comtesse. Elle donne quinze mille francs par an à mon père, c'est une fortune !... Mon pauvre père ! je suis si heureuse pour lui !... Tout le monde sait combien il est honnête ; moi seule, je sais combien 25 il est bon. Ses créanciers lui avaient proposé une transaction moyennant dix mille francs ; il pouvait accepter, ces dettes-là ne sont pas les siennes, et, dans quelques jours, il ne devra plus rien.

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René. Mais ces dix mille francs?

Élisâ. Monsieur de Cayolle nous les a promis. Mon père les lui rendra dans le courant de l'année. Enfin, qu'est-ce que je ferai jamais pour vous prouver ma reconnaissance ? 5

René. Soyez heureuse, c'est tout ce que je vous demande.

ÉusA. Je le suis ; mais il était temps que Dieu se souvînt de nous.

René. Ça allait mal? 10

Élisa. Oh ! terriblement mal ; mon père se mourait de chagrin, pas pour lui, mais pour moi. Notre position était si différente de celle que nous avions eue jadis ! On s'habitue quelquefois à ne pas avoir d'argent, jamais à n'en plus avoir. 15 On ne croirait pas que des gens d'un certain monde, qui ont été riches, qui ont rendu des services, qui ont eu des amis, peuvent se trouver, un beau jour, sans savoir comment ils dîneront.

René. C'a été aussi loin? On ne s'en est jamais 20 douté.

ÉusA. Je l'espère bien. Vous êtes le seul à qui nous l'aurions avoué, mais vous étiez trop bon. Nous n'osions pas vous le dire. Aujourd'hui, c'est autre chose. Il y a un jour entre autres 25 que je me rappellerai toute ma vie, quand je vivrais cent ans. C'était un dimanche, l'été heureusement; nous nous sommes trouvés littéralement sans un sou. On nous devait encore B [49]

une vingtaine de mille francs à cette époque, on nous les doit, on nous les devra toujours. Nous avions dîné, la veille, d'un petit pâté de douze sous, qui n'était pas gros, mais qui n'était pas bon non plus, et d'une belle carafe d'eau. Il était 5 deux heures, nous n'avions rien pris. Nous connaissions une vieille dame qui nous avait bien souvent invités à venir dîner chez elle, le dimanche, quand nous n'aurions rien de mieux à faire. C'est la formule polie avec laquelle on 10 sauvegarde l'amour-propre des pauvres gens à qui l'on veut faire l'aumône de temps en temps d'un dîner. Nous n'y étions jamais allés. Nous prenons notre courage à deux mains et nous partons, à pied, bien entendu, pour Neuilly. Cette 15 dame habitait près de la porte Maillot. Nous arrivons à quatre heures. Nous l'apercevons de loin qui sortait de chez elle, avec sa bonne et son petit chien, et qui s'en allait du côté du pont. Elle ne nous avait pas vus. Nous entrons chez 20 son portier, espérant qu'elle n'allait faire qu' une petite promenade, mais le portier nous dit:

"Cette dame vient de sortir pour aller dîner chez sa fille, dont c'est la fête aujourd'hui." Nous nous sommes regardés, mon père et moi, 25 vous devinez avec quel sourire, et nous avons repris notre chemin, en passant par les Champs- Elysées, pour nous distraire. Nous nous sommes assis sur un banc pendant une heure et nous [50]

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avons regardé passer les voitures. Nous ne disions pas un mot. J'avais Êdm... très grand'faim. J'ai compris alors et j'ai excusé bien des fautes, en remerciant Dieu de m'avoir fait le cœur assez fort, pour que l'idée ne me vînt pas de les commettre. 5 Quand nous avons été reposés, nous sommes rentrés chez nous, nous nous sommes bien embrassés, mon père et moi, et nous nous sommes couchés.

René. Et le lendemain ?

ÉusA. Le lendemain, vous êtes venu nous voir. 10 Aviez-vous deviné notre situation, je le crois, car vous veniez de toucher la moitié de votre petite rente, et, quand vous avez été parti, mon père m'a montré deux cents francs que vous lui aviez prêtés. Vous nous avez sauvé la vie, monsieur René, et, de 15 plus, vous nous avez porté bonheur, car, quelques jours après, mon père a obtenu la place qu'il demandait, et j'ai trouvé deux élèves. Voilà de ces services qui lient éternellement les cœurs honnêtes, aussi j'ai pour vous une bien franche et 20 bien solide amitié.

René. Et moi aussi, je vous aime bien, et je me suis mis en tête que vous seriez heureuse.

ÉusA. Que voulez- vous donc de plus pour moi?

René. Nous vous trouverons un mari. 25

Élisa. a mon âge, il est trop tard. Ma vie est finie de côté-là.

René. Quelle plaisanterie ! A vingt-quatre ans, on est une jeune femme.

Élisa. Non ; on est une vieille fille. Du reste, j'ai donné tout mon avenir à mon passé ; ce serait de ringratitude de le lui reprendre, au moment où je vais être heureuse.

René. Vous changerez d'avis. 5

ÉusA. Beaucoup plus tard, peut-être ; mais, maintenant, aujourd'hui, voyez comme les femmes sont exigeantes, je voudrais encore n'épouser qu'un homme que j'aimerais.

René. Eh bien, vous aimerez un homme et il vous lo épousera.

ÉusA. Voulez-vous que je vous dise, pour ne rien exagérer comment je crois que j'en finirai avec la vie ?

René. Dites.

Élisâ. Quand j'aurai trente-cinq ou quarante ans, 15 à l'âge où je ne pourrai plus parler d'amour sans être ridicule, je rencontrerai un brave homme, veuf, ayant des enfants à élever et désireux de leur donner une seconde mère qui les soigne et les aime sans qu'ils puissent être jaloux d'elle. 20 Mon père, il faut l'espérer, vivra encore, il aura mis honorablement un peu d'argent de côté, j'épouserai cet homme, et je terminerai mes jours dans une province, en faisant de mon mieux pour être utile aux orphelins. C'est en- 25 core un beau rôle à rempHr, et c'est, entre nous, le seul que je puisse ambitionner.

René. C'est une idée comme une autre, elle a du bon, et je comprends très bien ce genre de [52]

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mariage. Un homme et une femme, honorables et intelUgents tous les deux, que des circonstances quelconques ont éloignés du mariage pendant la première partie de leur existence, et qui, arrivés à Tâge mûr, mettent en commun des 5 sentiments calmes, une philosophie douce et des goûts analogues, ces gens-là font un acte sensé, qui contient de grandes chances de bonheur.

Moi qui n'ai pas Tidée de me marier aujourd'hui, je serais homme à me marier ainsi plus 10 tard.

Élisa, Vous le croyez?...

René. J'en suis sûr, et tenez, si, dans dix ans, vous n'avez rien trouvé de mieux, si vous voulez, nous nous marierons. Nous nous retirerons en pro- 15 vince avec votre père et un quatrième pour faire un whist, et nous finirons notre vie comme des bourgeois du Marais ; je suis sûr que nous serions très heureux. Cela vous va-t-il ?

ÉusA. Est-ce sérieux? ao

René. Très sérieux.

Élisa. Eh bien, c'est convenu,

René. C'est convenu, si vous ne trouvez pas mieux. Ce serait drôle cependant, si cela finissait ainsi. 25

ÉusA. Mais non, cela me paraîtrait tout simple.

René. Nous avons peut-être dit des folies là... Heureusement, personne ne nous a entendus. (// /ui serre la main.)

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