Scène IV
Les Mêmes, Jean, Elisa, Durieu, Mathildb, de Ron-
COURT, DE CAYOLLE
Jean, entre en causant avec Elisa, La voiture vient de chez Ehrler et les chevaux de chez Drake ; 20 mais je puis dire que j'ai la plus belle pahre de chevaux qui soit à Paris.
La Question d'Argent 8«- Acte i, Sc. iv
ÉusA. En effet, monsieur, cet attelage est d'une grande richesse. Ces harnais dorés doivent être d'un très bel effet au soleil.
Jean. Croyez-vous que mon sellier ne voulait pas absolument les faire dorés ? 5
ÉusA. C'eût été malheureux.
Jean.- Eh bien, mademoiselle, quand monsieur votre père et vous voudrez feire une promenade au bois, je mets ma voiture à votre disposition. 10
ÉusA. Je craindrais de vous en priver, monsieur.
Jean. J'en ai bien d'autres ! Figurez-vous que j'ai un coupé...
Dur., V interrompant Mon cher monsieur Giraud...
Jean. Plaît-il? 15
Dur. Je veux vous...
Jean, V interrompant Quelle est cette demoiselle avec qui je causais là?
Dur. C'est mademoiselle de Roncourt.
Jean. De Roncourt! Elle est noble ? ao
Dur. Mais voilà tout ce qu'elle a, la pauvre fille ; ils ne sont pas heureux, elle et son père ; ils ne sont pas bien amusants non plus ; mais je les ai connus autrefois, quand ils étaient riches, et je ne puis guère cesser de les voir. 25
Jean. La fille est charmante.
Dur. Elle n'est pas mal. Mais venez, que je vous ptésente à une très grande dame, très riche ; dix millions de fortune, rien que ça.
Jean, désignant du doigt la comtesse. C'est cette
dame qui est là-bas?
Dur. Oui ; mais ne la montrez pas du doigt.
Jean. C'est la comtesse Savelli.
Dur. Vous la connaissez ? 5
Jean. Je me suis trouvé avec elle, mais je ne lui ai
jamais parlé.
Dur. Venez; c'est une bonne connaissance pour
vous. {A la comtesse^ Monsieur Jean Giraud... La Comt., saluant. Monsieur... lo
Jean. Madame la comtesse... {Il prend une chaise
et veut s^ asseoir y mais ne sait comment la poser et
finit par rester debout^ René, à Mathilde. Tu ne veux donc plus me parler, cousine 1 15 Math. Moi? Au contraire.
René. Tu as l'air de te sauver quand je suis là. Math. Pas le moins du monde; je donnais des
ordres pour le thé.
René. Tu parais triste ; est ce que tu as cassé ta 20
poupée?
Math. Justement.
René. Je t'en apporterai une autre.
Math. C'est cela.
Dur., à René. Tu me feras penser à te dire un 25
mot, avant de t'en aller.
René. C'est bien.
Jean, à la comtesse. Alors, vous ne me reconnaissez
pas?
La Question d'Argent 8^ Acte i, Sc. iv
La Comt. Non, monsieur.
Jean. Moi, je vous ai reconnue tout de suite ; mais c'est tout simple, une personne comme vous, quand on Ta vue une fois, on s'en rappelle toujours.
La Comt., à part S^en rappelle n'est pas heureux. 5
Jean. Je vais vous remettre sur la voie. Vous êtes allée, il y a sept ou huit jours, pour acheter un hôtel aux Champs-Elysées, près du Jardind'Hiver.
La Comt. C'est vrai, monsieur. 10
Jean. Un hôtel Louis Treize.
La Comt. Non, un hôtel Louis Quinze.
Jean. Je le croyais du temps de Louis Treize. Après cela, Louis Treize, Louis Quinze, c'est toujours à peu près la même chose. De grand- 15 père à petit-fils, il n'y a pas si loin.
La Comt. Peut-être plus loin qu'on ne le pense.
Jean. Mais non. Louis Treize, Louis Quatorze, Louis Quinze, enfin, c'est toujours de la même famille. J'ai dit une bêtise ? 20
La Comt. Non, pas du tout.
Jean. C'est que ça m'arrive souvent. Eh bien, quand vous êtes venue voir cet hôtel, dans le salon du propriétaire, il y avait quelqu'un qui causait avec lui, c'était moi. 25
La Comt. J'en suis enchantée, monsieur.
Jean. Oui, c'était moi qui venais pour acheter l'hôtel. Nous nous tenions à cinquante mille francs, une bagatelle. J'ai fait signe au pro- [19]
Act« I, Se. iv -^ La Question d'Argent
priétaire, qui vous a dit alors qu'il venait d'être vendu. Quand j'ai vu qu'une personne comme vous le désirait, j'en ai eu encore plus d'envie.
La Comt. C'est très flatteur pour moi, monsieur.
Jean. Mais, aujourd'hui que j'en suis propriétaire, 5 je le mets à votre disposition.
La CoMT. Pour quel prix?
Jean. Pour rien, si vous voulez.
La Comt. J'attendrai que vous fassiez une diminution, monsieur, c'est un peu cher. (Elle se lève, 10 et va à René, qui cause avec Élisa et monsieur de Roncourt.) Il vient de m'offrir un hôtel.
René. Meublé ?
La Comt., riant Je crois- que oui...
Jean, à lui-même. Cette fois, j'ai dit une bêtise, 15 une vraie.
Un Domestique. Les gens de monsieur le baron Giraud demandent s'ils doivent attendre monsieur le baron.
René, à la comtesse. Le baron Giraud ! cela devient 20 drôle.
Jean, au domestique. Mon ami, dites à mes gens de m'attendre... et attendez aussi, vous. Priez mes gens de ne plus m'appeler baron quand je suis dans le monde ; c'est bon quand je suis seul, 25 puisqu'ils y tiennent absolument, mais j'ai bien assez d'autres ridicules involontaires, sans me donner volontairement celui-là. Et voici vingt francs pour votre commission. Allez.
La Question d'Argent ^ Acte i, Sc. iv
Dur., à la comtesse. Il a de Tesprit, n'est-ce pas ?
La Comt. Il e$t amusant.
Jean. C'est vrai. On sait bien que je ne suis pas
baron.
Math. Il va en dire trop, il va gâter son effet. 5
Jean. Voilà monsieur René de Charzay qui ne me
reconnaît pas, ou qui fait semblant de ne pas me
reconnaître, mais que je reconnais bien, moi, et
qui tôt ou tard pourrait dire qui je suis.
René. Moi, monsieur? 10
Jean. Vous-même; seulement, j'étais un grand
garçon, que vous étiez encore un moutard. Quel
âge avez-vous?
René. J'ai vingt-huit ans, monsieur.
Jean. Et moi, trente-sept. C'est une fière diffé- 15
rence, allez ! Comme vous ressemblez à votre
père I C'était un brave homme, monsieur de
Charzay.
René. Vous m'intriguez beaucoup, monsieur, car je
ne croyais vraiment pas avoir jamais eu Thonneur 20
de me trouver avec vous. Il me semble que je
me le serais toujours rappelé.
Jean. C'est une méchanceté, ça; mais ça m'est
égal ! On m'en dit bien d'autres tous les jours.
Vous souvenez-vous de François Giraud, qui était 25
jardinier chez monsieur de Charzay, à son petit
château de la Varenne?
René. Parfaitement. C'était un très honnête
homme que mon père estimait beaucoup.
Jean. C'était mon père.
René. C'est vrai... il avait un grand garçon... Comment! c'est vous?
Jean. C'est moi. Hé ! hé ! j'ai fait mon chemin, comme on dit. Il y a des gens qui rougissent de $ leur père ; moi, je me vante du mien, voilà la différence.
René. Et qu'est-ce qu'il est devenu, le père Giraud? Oh! pardon!...
Jean. Ne vous gênez pas, nous l'appelons toujours lo le père Giraud. Eh bien, il est encore jardinier, seulement pour son propre compte. C'est à lui la maison que votre père a été forcé de vendre autrefois. Il n'avait qu'une idée, le père Giraud, c'était d'en devenir propriétaire ; je la lui ai 15 achetée, il est heureux comme le poisson dans l'eau. Si vous voulez, nous irons déjeuner un matin avec lui, il sera bien content de vous voir. Comme tout change, hein !... Là où nous étions serviteurs, nous voilà maîtres ; mais nous n'en 20 sommes pas plus fiers pour cela.
La Comt. Il a passé le Rubicon des parvenus. Il a avoué son père ; maintenant, on ne l'arrêtera plus.
Jean. Il y a bien longtemps que j'avais envie de 25 vous voir ; mais je ne savais pas comment vous me recevriez.
René. Je vous aurais reçu avec plaisir, comme mon oncle vous reçoit. On ne peut reprgchçr à un [22]
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homme qui a fait sa fortune que de l'avoir faite par des moyens déshonnêtes; mais celui qui la doit à son intelligence et à sa probité, qui en use noblement, tout le monde est prêt à Taccueillir comme on vous accueille ici. 5
Jean. Il n'est même pas bien nécessaire qu'il en use noblement; pourvu qu'il l'ait gagnée, voilà l'important.
Mme. Dur. Oh ! monsieur Giraud, vous gâtez là tout ce que vous avez dit de bien. lo
Jean. Je ne dis pas cela pour moi, madame, mais je sais ce que je dis ; l'argent est l'argent, quelles que soient les mains où il se trouve. C'est la seule puissance que l'on ne discute jamais. On discute la vertu, la beauté, le courage, le génie ; 15 on ne discute jamais l'argent. Il n'y a pas un être civilisé qui, en se levant le matin, ne reconnaisse la souveraineté de l'argent, sans lequel il n'aurait ni le toit qui l'abrite, ni le lit où il couche, ni le pain qu'il mange. Où va cette population 20 qui se presse dans les rues, depuis le commissionnaire qui sue sous son Êu'deau trop lourd, jusqu'au millionnaire qui se rend à la Bourse au trot de ses deux chevaux? L'un court après quinze sous, l'autre après cent mille francs. Pourquoi ces 35 boutiques, ces vaisseaux, ces chemins de fer, ces usines, ces théâtres, ces musées, ces procès entre frères et sœurs, entre fils et pères, ces découvertes, ces divisions, ces assassinats? Pour quel- [23]
ques pièces plus ou moins nombreuses de ce métal blanc ou jaune qu'on appelle l'argent ou l'or. Et qui sera le plus considéré à la suite de cette grande course aux écus ? Celui qui en rapportera davantage. Aujourd'hui un homme ne doit plus 5 avoir qu'un but, c'est de devenir très riche. Quant à moi, c'a toujours été mon idée, j'y suis arrivé et je m'en félicite. Autrefois tout le monde me trouvait laid, bête, importun ; aujourd'hui tout le monde me trouve beau, spirituel, aimable, et Dieu 10 sait si je suis spirituel, aimable et beau ! Du jour où j'aurai été assez niais pour me ruiner et redevenir Jean comme devant, il n'y aura pas assez de pierres dans les carrières de Montmartre pour me les jeter à la tête ; mais ce jour est encore loin, et 15 beaucoup de mes confrères se seront ruinés d'ici là, pour que je ne me ruine pas. Enfin le plus grand éloge que je puisse faire de l'argent, c'est qu'une société comme celle où je me trouve ait eu la patience d'écouter si longtemps le fils d'un 20 jardinier qui n'a d'autres droits à cette attention que les pauvres petits millions qu'il a gagnés.
Dur. C'est très vrai, tout ce qu'il vient de dire là. Le fils d'un jardinier ! C'est étonnant 1 II voit notre siècle tel qu'il est. 25
Mme. Dur. Eh bien, mon cher monsieur de Cayolle, que pensez- vous de tout cela?
De Cay. Je pense, madame, que les théories de monsieur Giraud sont vraies, seulement dans le [24]
La Question d'Argent 8«- Acte i, Sc. iv
monde où monsieur Giraud a vécu jusqu'à présent, qui est un monde de spéculation, dont le but unique doit être l'argent. Quant à l'argent par lui-même, il fait faire quelques infamies, mais il fait faire aussi de grandes et nobles choses. Il 5 est semblable à la parole humaine, qui est un mal chez les uns, un bien chez les autres, selon l'usage que l'on en fait. Mais cette obligation où nos mœurs mettent l'homme d'avoir à s'inquiéter tous les jours, en se réveillant, de la somme nécessaire 10 pour ses besoins, afin qu'il ne prenne rien à son voisin, a créé les plus belles intelligences de tous les temps. C'est à ce besoin de l'argent quotidien que nous devons : Franklin, qui a commencé, pour vivre, par être ouvrier imprimeur; Shak- 15 speare, qui gardait les chevaux à la porte du théâtre qu'il devait immortaliser plus tard; Machiavel, qui était secrétaire de la république florentine, à quinze écus par mois ; Raphaël, qui était le fils d'un barbouilleur d'Urbin ; Jean-Jacques Rous- 20 seau, qui a été commis-greffier, graveur, copiste, et qui encore ne dînait pas tous les jours ; Fulton, qui a d'abord été rapin, puis ouvrier mécanicien, et qui nous a donné la vapeur,... et tant d'autres ! Faites naître tous ces gens-là avec cinq cent mille 25 livres de rente chacun, et il y avait bien des chances pour qu'aucun d'eux ne devînt ce qu'il est devenu. Cette course aux écus dont vous parlez a donc du bon. Si elle enrichit quelques [25]
imbéciles ou quelques fripons, si elle leur procure la considération et Testime des subalternes, des inférieurs, de tous ceux enfin qui n*ont avec la société que des rapports qui se payent, elle fait assez de bien d'un autre côté en éperonnant des 5 facultés qui seraient restées stationnaires dans le bien-être, pour qu'on lui pardonne quelques petites erreurs. A mesure que vous entrerez dans le vrai monde qui vous est à peu près inconnu, monsieur Giraud, vous acquerrez la preuve que Thomme 10 qui y est reçu n*y est reçu que pour sa valeur personnelle. Regardez ici, autour de vous, sans aller plus loin, et vous verrez que l'argent n*a pas cette influence que vous lui prêtez. Voici madame la comtesse Savelli, qui a cinq cent mille 15 francs de revenu, et qui, au lieu de dîner avec les millionnaires qui assiègent son hôtel tous les jours, vient dîner chez monsieur et madame Durieu, de simples bourgeois, pauvres à côté d'elle, pour le plaisir de se trouver avec monsieur de Charzay, 20 qui n'a que mille écus de rente, et qui, pour des millions, ne ferait pas ce qu'il ne doit pas faire ; avec monsieur de Roncourt, qui a une place de quinze cents francs, parce qu'il a abandonné toute sa fortune à des créanciers qui n'étaient pas les 25 siens, et qu'il pouvait ne pas payer ; avec mademoiselle de Roncourt, qui a sacrifié sa dot au même sentiment d'honneur et de solidarité ; avec mademoiselle Durieu, qui ne sera jamais la femme [26]
La Question d'Argent 8«- Acte i, Sc. iv
que d'un honnête homme, eût-il pour rivaux tous les Crésus présents et à venir ; enfin, avec moi, qui ai pour Targent, dans Facception que vous donnez à ce mot, le mépris le plus profond.
Maintenant, monsieur Giraud, si nous vous avons 5 écouté si longtemps, c'est que nous sommes tous gens bien élevés ici, et que, d'ailleurs, vous parliez bien ; mais il n'y avait là aucune flatterie pour vos millions, et la preuve, c'est qu'on m'a écouté encore plus longtemps que vous, moi qui n'ai pas 10 comme vous un billet de mille francs à mettre dans chacune de mes phrases.
Jean, à Durieu. Quel est ce monsieur qui vient de parler?
Dur. C'est monsieur de Cayolle. 15
Jean. L'administrateur du chemin ? ...
Dur. Oui.
Jean, à de Cayolle, Monsieur de Cayolle, vous pouvez croire que je suis bien heureux de me trouver avec vous. 20
De Cay, Je le crois, monsieur. (// lui tourne le dos.)
De Ron., à Durieu, De Cayolle a été dur pour notre parvenu.
Dur. Ces gens d'argent se détestent entre eux. 25
De Cay., appellant Durieu !
Dur. Cher ami?
De Cay. Où diable avez-vous connu ce Jean Giraud?
Dur. C'est mon fils qui me Ta adressé ; ce n'est
pas un mauvais garçon.
De Cay. C'est possible ; je parie que vous faites
des affaires avec lui.
Dur. Parbleu ! 5
De Cay. Prenez garde.
Dur. Il est plus malin que vous tous. De Cay. C'est bien cela que je crains pour vous. Dur. Mais, moi, je suis plus malin que lui.
De Cay. Tant pis. Adieu ! lo
Dur. Vous partez déjà ?
De Cay. Oui, j*ai beaucoup à travailler, et nous
avons une séance demain. Au revoir. (// sûrf.)