Scène IV
Élisa, Mathildb
Math. Élisa !
ÉusA. Mathilde?
Math. Tu parais bien gaie.
ÉusA. Je suis contente de te revoir; je craignais que vous ne m'eussiez tous oubliée ; je vois que je me trompais... ]
Math. Me promets-tu d'être franche?
ÉusA. As-tu jamais eu à douter de ma franchise?
Math. Non. Eh bien, réponds- moi: pourquoi n'épouses-tu point monsieur Giraud?...
Élisa. Tu en es encore là?... :
Math. Oh I je t'en prie... ne plaisante pas làdessus !...
ÉUSA. Parce que?
Math. Parce que les autres ne plaisantent pas.
ÉUSA. Que veux-tu dire?
Math. Je veux dire qu'il a été beaucoup parlé de
cette rupture. Une femme qui n'est pas méchante
disait devant moi: "Voilà déjà deux mariages
que manque mademoiselle de Roncourt ; il faudra
La Question d'Argent 8«- Acte v, Sc. iv
que son mari, si elle en trouve un maintenant, soit bien honorable pour faire oublier les deux autres."
Ëlisa. Cette dame avait raison : c'est bien assez de deux mariages manques dans la vie d'une femme, et j'ai renoncé à toute nouvelle tentative de ce 5 genre. Je ne me marierai jamais.
Math. Tu te marieras, au contraire; il le feut. C'est devenu indispensable pour ton honneur et pour rhonneur de ceux qui t'aiment.
ÉusA. Qui est-ce qui m'aime ? 10
Math. Moi !
ÉusA, riant Tu ne peux pas m'épouser...
Math. Je t'en supplie, ne ris plus. Il est impossible que tu sois aussi gaie que tu affectes de l'être : ton rire est faux ; il te fait mal et à moi 15 aussi. Réponds-moi... pourquoi n'as-tu pas épousé monsieur Giraud?
ÉusA. Parce que nous avons craint de ne pas être heureux ensemble.
Math. Ou parce que tu en aimais un autre. 20
Élisa. Personne.
Math. Tu me trompes : le jour même de ta rupture avec monsieur Giraud, en causant avec toi, j'ai prononcé un nom; je t'ai fait part de mes projets, tu n'as pu retenir tes larmes. Ce jour-là, 25 René est arrivé, tu m'as défendu de lui dire ce qui s'était passé, et, une heure après, tu rompais avec monsieur Giraud. Ce que personne nç devine, je le sais, moi : tu aimes René, [135]
ÉusA. Non.
Math. Et René t'aime.
Élisa. Tu es folle !
Maih. Aujourd'hui, tu te contiens mieux que l'autre fois ; mais je sais à quoi m'en tenir. Je ne te de- 5 mande donc plus si tu aimes René, je te demande de me prouver que tu es mon amie : j'aime René, moi| tu le sais? Eh bien, il m'arrive un grand bonheur : mon père consent à mon mariage avec lui. Si René ne t'a jamais dit qu'il t'aimait, si 10 tu ne lui as jamais avoué ton amour, tais-toi pour moi, sacrifie-toi, je t'en supplie, ne lui laisse jamais voir que tu l'aimes.
ÉusA. Je te jure, Mathilde, qu'il n'en a jamais rien su, et qu'il n'en saura jamais rien. 15
Math. Ah ! tu vois bien que j'avais deviné.
ÉUSA. Mathilde...
Le Domestique, annonçant Monsieur René de Charzay !
ÉUSA. Lui? Oh ! je ne veux pas qu'il me voie ! ^o {Elle sort.)