‹ La question d'Extreme-OrientChapitre 2 sur 142 · DS3I · texte numérisé non relu

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LA

DÉFINITION DS IiA QUESTION D'ESXTRÊMB-ORIBNT

Les résultats de la guerre de Mandchourie, la signature du traité anglo-japonais de 1905, celle du traité franco-japonais de 1907, ont élevé le Japon au rang des plus grandes puissances. L'événement est d'importance capitale. Dès lors r Extrême-Orient a cessé d'être un terrain de colonisation; ce sont les principes de la doclrinede Monroë appliqués à l'Asie; c'est une nouvelle limitation de l'expansion européenne ; c'est une nouvelle complication de la politique générale ; c'est un grave moment historique.

Le terme Extrême-Orient est imparfait; il ne convient qu'au point de vue européen. Nous le garderons néanmoins, à cause de sa clarté; nous le définirons par la Chine et le Japon, qui sont aujourd'hui les représentants de la race jaune, et, en étudiant la question d'Extrême-Orient, nous nous proposons d'étudier les relations des Blancs et des Jaunes.

Jusqu'à nos jours la séparation a été à peu près constante

Driault. — Extrême-Orient. *

et absolue entre les Blancs et les Jaunes; pendant toute TantU quilé et le moyen âge, TEurope connut vaguement la Chine sous le nom de Sérique, le pays de la soie, que les négociants chinois apportaient jusqu'aux confins de Tlran ; les Grecs parlaient d'une grande ville de l'Extrême-Orient qui était le marché central de la soie. Sera Metropolis : il est possible de l'identifier avec Singan-fou, dans la région du Hoang-Ho, l'une des anciennes capitales de la Chine. Il ne semble pas que les Chinois aient eu sur l'Europe des connaissances plus précises; ils avaient pour tous les étrangers un mépris semblable à celui des Grecs pour tous les « barbares ».

Désormais les Blancs et les Jaunes sont obligés de se connaître et de s'estimer. Ce n'est pas le moment de dire la valeur de la civilisation européenne; Chinois et Japonais ont commencé de lui témoigner quelque considération puisqu'ils en empruntent les avantages. Leur civilisation est d'ailleurs aussi fort remarquable : la Chine a pratiqué de bonne heure l'agriculture d'une façon merveilleuse; elle a des vertus domestiques exceptionnelles, des doctrines morales parfaitement comparables à celle de l'Extrème-Occident ; très peuplée, extraordinairement fertile, elle est un des grands foyers de l'activité humaine.

Ce n'est pas elle, pourtant, qui est allée vers l'Europe ; elle ne franchit point l'énorme barrière de déserts et de hauts plateaux qui l'en sépare ; elle s'enferma dans les riches terrains d'alluvions du Hoang-Ho et du Yang-Tse-Kiang ; elle y garda une grande unité territoriale et politique; elle y posséda, avec les ressources de la zone tempérée, celles de la zone tropicale qu'elle n'eut pas besoin d'aller chercher au delà des Océans; elle put vivre dans un parfait contentement de sa condition naturelle, sans envie d'une autre fortune.

L'Europe, au contraire, par la mer aux découpures profondes, par les montagnes élevées qui en occupent le centre, est divisée en petites régions physiques où la race blanche s'est démem-

brée en nations, sans cesse excitées à Inaction par l'émulation, réduites à 1^ possession des fruits médiocres de la région tempérée, entraînées aux aventures transatlantiques par la curiosité des Eldorados lointains, sans cesse en travail de progrès par des désirs insatiables, toujours passionnées de nouveautés et de conquêtes : en absolu contraste avec les caractères de la Chine.

Blancs et Jaunes n'ont donc eu jusqu'ici que les moindres rapports. Cependant le contact entre eux s'est établi dès les premiers siècles du moyen âge, grâce aux formidables fluctuations de peuples qui bouleversèrent alors tout l'ancien monde. Du V* au XV* siècle de Tère chrétienne, les Jaunes prirent les premiers l'offensive; ils poussèrent sur l'Occident les plus terribles invasions qu'il ait connues, celles des Huns d'abord qu'Attila conduisit jusqu'en Gaule et qui ont laissé des souvenirs de leur passage en Hongrie; — celles des Mongols de la Bannière Bleue, ou de l'illustre Tchingui«-Khan, qui tinrent longtemps la Russie sous la domination de le^rs Khans de la Horde d'Or; il y abeaucoup de Mongols encore, Tartares, ou Bachkirs, ou Kalmoucks, sur les bords de la Volga et dans les steppes de la Caspienne; — celles enfin des Turcs, qui vinrent les derniers, ne furent pas les moins redoutables, gardent encore Constantinople. Celte puissante et longue poussée des Jaunes, en écartant l'Europe du commerce de l'Inde par l'Asie antérieure, la porta jusqu'au delà de l'Atlantique, à la conquête du Nouveau-Monde.

Depuis le xv* siècle, ce fut au tour de l'Europe de réagir contre l'invasion des Tartares : derrière les Portugais de Vasco de Gama et d'Albuquerque, elle atteignit rExtrème-Orient par la mer. Elle eut d'abord, dans ses relations avec la Chine et le Japon, des préoccupations religieuses, et les Jésuites en tentèrent la conversion; ils y échouèrent presque complètement; d'ailleurs les soucis économiques n'étaient pas étrangers à ces premiers desseins. De nos jours, quoique les affaires religieuses

y jouent encore un certain rôle, les intérêts économiques l'emportent décidément, et les épreuves où passent les missionnaires ont été souvent les meilleurs prétextes d*intervention. Il en avait été de même des Croisades chrétiennes en Palestine : Godefroy de Bouillon n'était sans doute inspiré que d'un zèle pieux ; mais Bohémond de Tarente et d'autres avec lui avaient des ambitions très temporelles, et la Croisade n'avait été pour beaucoup qu'uae entreprise commerciale ; elle avait ouvert des rapports fructueux entre l'Europe occidentale et les Échelles du Levant.

Ma lors, les Jaunes sont enveloppés de toutes parts par les Blancs, venus de l'Europe ou de l'Amérique : ce sont ceux de l'Europe qui ont ouvert la Chine ; ce sont ceux de rAmérique qui ont ouvert le Japon. Et la qitestioa d'Extrême-Orient,, ainsi posée, apparaît comme un prolongement de la question d'Orient. La solution de celle-ci est presque achevée; les Mongols ont été chassés de Russie; les Turcomans du Turkestan sont tombés sous la domination du tsar, doal: l'influence est grande aussi sur les Turcomans qui régnent ea Perse à Téhéran ; les Turcs Ottomans eux-mêmes reprenoent le chemin de l'Asie : c'est déjà le recul des Jaunes ; ce sont les approches de la pénétration européenne en Extrême-Orient à travers le continent; par là les Blancs sont conduits enfin au foyer de la race jaune. Spectacle grandiose, unique dans l'histoire, que celui de la rencontre, au cœur de l'Ancien Monde, des deux plus grandes races de la terre, les Blancs et les Jaunes, des deux plus remarquables religions, le bouddhisme et le christianisme. Jusqu'ici l'histoire ne suivait que les destinées de quelques nations ; il faudra faire maintenant l'histoire de Thumanilé, et la politique européenne n'est plus qu'une province de la politique mondiale.

Mais la Chine et le Japon sont déjà surpeuplés; TEurope n'y rencontrera pas les terres vierges qu'elle a pu librement exploiter en Amérique, en Australie, en Afrique. Les Jaunes

sont trop nombreux pour être remplacés par les Blancs; ils resteront quelque temps encore leurs clients; ils seront bientôt capables d'imiter les plus parfaites productions de l'industrie occidentale; ils ont déjà peu de chose à apprendre de la stratégie européenne.

Il s'agit donc ici d'un problème tout nouveau, de la combinaison de deux civilisations à peu près également remarquables, des conditions de leur harmonie. C'est une nouvelle période historique qui commence. Mais nous ne voulons ici que poser, aussi clairement que possible, les termes actuels de la question d'Extrême-Orient.

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