II. — KIEN-LOUNG. — LA CONQUÊTE DE l'aSIE CENTRALE
Le conquérant poète et historien. — Le poème du thé.
Les dissensions en Dzoungarie. — Davatsi et Amursana; massacre d'une armée chinoise. — La grande colère de Kien-loung. — Défaite et fuite d'Amursana. — Les • perfldes Mahométans » de Kachgar. — ' Les Chinois à Tachkent; soumission des Kirghiz.
Le triomphe de 1760. — La grande paix chinoise.
m. — l'empire chinois a la fin du XVIII* SIÈCLE.
Les Miao-tsé du Sze-tchouen. — Dures campagnes dans la montagne. —
Leur soumissicHL et leur esprit d'indiscipline. Renouvellement de la suzeraineté de la Chine sur l'Annam. — Nguyen-
Driault. — Eztrôme-Orient. 6
anh ou Gia-long. — Le traité de Versailles de 1787; Gia-long vassal de la Chine. — La Birmanie sous Alompra. — Les Chinois en Birmanie. — La domination chinoise sur Tlndo-Chine.
Par-dessus THimalaya. — L'ordre maintenu au Tibet; organisation du protectorat chinois. — Les Crourkhas du Népaul dans le Tibet. — Les Chinois au sud des montagnes; la bataille de Katmandou. — La suzeraineté de la Chine sur les Gourkhas.
Les Chinois maîtres de TAsie.
Les Mongols ont été^ dans la race jaune, les agents de conquête et d'activité extérieure; cela tient à leur établissement dans des régions désertes : la faim les en fit sortir. Il en fut ainsi notamment des Mandchous. Les Chinois eux-mêmes se seraient sans doute enfermés volontiers comme les Japonais, dans leurs traditions si vénérables, sur leur sol si riche, cultivant leur art si original, derrière la Grande Muraille. Mais la dynastie mandchoue, qui s'était établie à Péking au milieu du xvii* siècle, y garda son caractère conquérant, par une sorte de prolongement de L'élan guerrier qui lui avait donné la domination de la Chine. C'est à cette dynastie qu'^est due la fondation de l'empire chinois; car la Chine jusque-là n'avait compris que les plaines alluviales qui s'inclinent vers l'océan Pacifique, et encore aujourd'hui les plateaux qui la dominent à l'ouest et au nord en demeurent distincts et sont appelés les pays tributaires : c'est au xvii* et au xviii* siècle que la Chine y a établi son empire par la dynastie des Mandchous.
Ce fut l'œuvre des deux plus grands règnes de cette dynastie : ceux de Kang-hi [1662-1722] et de son petit-fils Kien-loung [1736-1796] ; les règnes, contemporains en Europe, de Louis XIV, de Frédéric II ou de Catherine II, ne sont pas plus remarquables; il faut aller jusqu'à Napoléon pour rencontrer des entreprises presque aussi glorieuses et beaucoup moins solides. Chinois et Japonais peuvent ignorer Napoléon, aussi bien que César ou Charlemagne; car les exploits de ces grands hommes n'ont pas franchi les limites de la petite Europe; l'Europe est obligée de connaître les conquérants chinois Kang-hi et Kien-loung ; car ils ont. fait
rempîre chinois tel qu*il est demeuré constitué depuis et tel. qu'il se présente devant les ainhitiûn& de& grandes puissmices dii monde.
II s'agit surtout ici d'une lutte de près de deux siècles entre la. Chine elles tribus musuhnanes de l'Asie Centrale; car, en dépit de leur parenté avec la Chine dans la grande famille mongoliqae, ces tribus s'en étaient beaucoiq) distinguées par^ la.religiûn.9 comme par les habitudes guerrières, et elles formaient un monde politique particulier. Du point de vue qui nous occupe en cet ouvrage, il est possible, en effet,, de partager l'Ancien Continent en trois grandes régions, qui correspondent à trois grands groupes historiques : l'Europe chrétienne^ la Chine bouddhiste, et, entre les deux, VAsie Centrale musulmane dressant une barrière sur la route qui devrait les réunir. C'est la Chine qui jusqu'ici a fait le: plus pour renverser cette barrière en s'emparant de la plupart des pays qui la constituent.
L'Asie Centrale aïvait été, depuis le m»yen âge et peut-être auparavant^ le lieu des grandes migrations de TOrient à rOccident, en attendant qu'elle devint le chemin de la pénétration économique de L'Occident vers TOrient. Aussi avait-elle été rarement organisée dans une unité politique quelconque ; la plus fetmeuse avait été celle de l'empire du Tchinguiz-khan; il n'avait duré qu'une génération^ Il s'était démembré dès la mort dui conquérant. Alors la plus grande partie de l'Asie Centrale était échue à l'un de ses fils Djagalaï, qui avait régné sur la Perse, le Turkestan ou Transoxiane et la Kachgacie ou vallée du Tarim; grand empire encore, parfois appelé très justement l'Empire du Milieu, en effet l'empire du miliett de l'ancien monde. S'il eut Tespace, il n'eut pas la durée, semblable à tous ces empires de TOrient aussi remar- (piablea par leur brièveté que par leur éclat. La ruine de la domination mongolique en Chine par le 1 triomphe de la dynastie des Ming, en 1368, eut son contrecoup à travers tout Tancien empire du Tchinguizh-kan, qui y perdit ce qui lui restait de prestige. Un ambitieux chef de
guerre, gouverneur de la Transoxiane pour le compte des Djagalaïdes, Timour-lenk ou Tamerlan, se révolta contre ses maîtres à Baikh et fonda un empire dont il établit la capitale à Samarkand. Il régna bientôt sur la plus grande partie de l'Asie Centrale, sur le Turkestan oriental et occidental, sur la Perse, un moment même sur l'Asie Mineure où il se trouva aux prises avec les Turcs Ottomans. Il laissa la renommée d'un des plus glorieux conquérants asiatiques. Mais son empire ne fut pas plus durable que les précédents; il se démembra dès la mort du fondateur; la Perse se rendit indépendante ; les petits khanats de Khiva, de Boukhara, de Khokand, en firent autant. Baber envahit l'Inde et y fonda la domination des Grands Mogols en 1519. Toute l'Asie Centrale se tfouva encore déchirée de dissensions épuisantes; elle ne trouva pas encore des conditions d'existence normales. Et pourtant elle avait pris au moins, sous ses derniers conquérants, une grande unité religieuse, par l'Islam, auquel elle avait été tout entière convertie, L'Islam y montra comme ailleurs ses caractères de vaillance guerrière et d'impuissance politique; il n'eut pas davantage la valeur intellectuelle et artistique que les Arabes seuls ont su lui donner.
La bataille d'Angora [1402], où Tamerlan avait battu et fait prisonnier le sultan ottoman Bajazet I", avait marqué la rupture entre les Turcs de l'Ouest et ceux de TEst. Les premiers, maîtres bientôt de Gonstantinople, furent désormais en relations avec les peuples de l'Europe chrétienne, et ce fut la définition même de ce que nous appelons la question d'Orient. Les autres, Turcomans de diverses tribus, descendants des guerriers de Tamerlan, devaient être contenus plus tard par les Anglais de l'Inde, ou absorbés par les Russes, ou soumis par les empereurs bouddhistes de la Chine. Ainsi contre les uns et contre les autres, l'Europe et la Chine ont agi en une sorte de parallélisme d'ailleurs contemporain; ainsi la question d'Orient pourrait être appelée par les Chinois la question d'Occident, et comme en Europe elle y a pris quelques caractères religieux. La Chine pourtant a eu plus