Sorel, La question d’Orient au xvm® siècle^ p. 2C
LA QUtSTiON D’ORIENT AU XVIII* SIÈCLE.
satisfaire son amour de l’agitation, et, jugeant qu’il suffisait de n’avoir point de scrupules pour réussir, comme les Hohenzollern, il se dépensa dix ans dans tous les sens en des efforts énormes dont le résultat fut nul. Du vivant de sa mère, qu’il effrayait de sa turbulence, il tenta de mettre la main sur la succession de Bavière un moment ouverte. Il en fut empêché par la diplomatie française qui ne voulait pas que l’Autriche grandit sur le Rhin, et surtout par Frédéric de Prusse qui, lui aussi, tenait à pousser les Habsbourg sur le Danube. Comme les traités de Westphalie, le traité de Tescben de 1779 rejeta l’ambition autrichienne à l’est.
Joseph II pensa alors, dans cette direction, à recueillir quelques lambeaux de la succession ottomane. Catherine II répondit à ses avances, enchanté de cette complicité qui lui permettrait de tirer parti de ses avantages. Depuis longtemps, une correspondance s’était établie entre Joseph et la tsarine sur ce sujet, et ils se mettaient peu à peu d’accord : ensemble, ils travailleraient à la délivrance des chrétiens opprimés par les Turcs ; ensemble, tous deux ayant (les sujets slaves, ils répondraient à l’appel des Slaves des Balkans; ensemble, ils conduiraient la croisade contre le Croissant. Ils prévoyaient bien quelques difficultés pour l’heure du partage; mais ils auraient, avant ce moment, (•largi les frontières de leurs empires ; chacun d’eux se ffatlait de l’espérance de jouer l’autre. D’ailleurs pour pêcher en eau trouble, il convient d’abord de troubler l’eau.
A ns prit corps d’année en année, dans les lettres des deux souverains, le fameux projet grec, dernière manifestation de l’Autriche et de la Russie contre le sultan; il est resté aussi l’expression la plus nette de l’ambition des deux puissances dans les Balkans. Sous sa première forme, qui l emonte à l’année 1772, il attribue à la Russie la partie orientale de la péninsule des Balkans, Moldavie, Valachie, Bulgarie, Roumélie et Thrace, avec Constantinople et les Dardanelles; à l’Autriche, la partie occidentale, Serbie, Bosnie, Herzégovine, Albanie et Macédoine jusqu’à la Mol ée. Sous sa forme définitive, en 1781, il comporte la formation de deux États chrétiens : la Moldo-Yalachie, dont le souverain sera à choisir, et l’empire grec, restauré à Constantinople pour Constantin, le second des petits-fils de Catherine II, avec la réserve que cette couronne impériale sera à jamais séparée de la couronne impériale de Russie.
PROGRÈS DES RUSSES
La tsarine prendra seulement Otchakof et la petite Tartarie comprise entre le Boug et le Dniester, avec deux îles de l’Archipel pour les intérêts de son commerce. L’Autriche aura la Petite Valachie jusqu’à l’Aluta, Widdin, Orsova, Belgrade, à peu près ses acquisitions du traité de Passarowitz, et en outre tout le pays situé le long de l’Adriatique jusqu’à la ligne la plus droite de Belgrade à l’embouchure du Drin et au lac de Scutari, c’est-à-dire la Bosnie et l’Herzégovine qu’elle a occupées depuis. Venise sera indemnisée de ce qu’elle pourra perdre ainsi en Dalmatie par l'occupation de la Morée, de la Crète et de Chypre.
Les auteurs du projet grec se rendaient compte des embarras que pouvait leur créer la France, forte de ses privilèges séculaires dans le Levant. 11 leur parut bon de lui faire sa part, au risque, si elle la refusait, de se passer de son assentiment ; il fut question de lui réserver, par exemple, l’Égypte et la Syrie. L’ambassadeur de France à Saint- Pétersbourg, M. de Ségur, fut circonvenu par les ministres de la tsarine; il comprit ce qu’on attendait de lui; il fut séduit par la pensée d’une grande alliance des nations chrétiennes qui refouleraient enfin en Asie « la barbarie musulmane ». Son avis et son enthousiasme ne furent pas partagés par le gouvernement français qui s’en tint à la poIiti(pie de l’intégrité de l’empire ottoman. Louis XVI avait alors des préoccupations plus pressantes; les difficultés financières où il se débattait l’obligèrent bientôt à la convocation des États-Généraux, et la Révolution de 1789 interrompit brutalement le grand dessein de M. de Ségur.
Elle n’arrêta pas, au moins d’abord, l’exécution du projet grec. Joseph II et Catherine II étaient d’appétit à se passer d’un troisième complice dans le démembrement de l’Empire turc. Dès le traité de 1774, la tsarine avait préparé activement les approches et n’avait laissé aucun doute au sultan sur scs intentions. Potemkin, nommé au gouvernement do la Russie méridionale, avec les pouvoirs extraordinaires d’un vice-roi, avec une réelle souveraineté fortifiée par sa situation personnelle auprès de Catherine 11 et par un tempérament très autoritaire, entreprit la colonisation de ces vastes et fertiles provinces. Ce fut une œuvre gigantesque, même en comparaison de la germanisation que dans le même temps Frédéric II poursuivait dans les nouveaux territoires de son royaume. Certes Potemkin ne l’acheva pas ; une seule carrière n’y pouvait suffire. Mais il com-