‹ La question d'Orient depuis ses origines jusqu'à nos joursChapitre 30 sur 173 · C2 LA QUESTION D’ORIENT AU XVIII* SIÈCLE · texte numérisé non relu

C2 LA QUESTION D’ORIENT AU XVIII* SIÈCLE

gandages sur un plus vaste terrain. 11 conquit et pilla Herat, Merv, Kandahar, Ghazna; dans le Turkestan, Khiva, Boukhara, Samarkand. Puis il fut maître de Kaboul, envahit rinde, pilla Lahore, Delhi (1738), en rapporta d’énormes richesses. Ce pirate du désert avait un moment refait l’empire des Achéménides du Tigre à l’Indus. Ce ne fut pas pour longtemps: il fut assassiné en 1747. La Perse fut encore une fois démembrée; l’Afghanistan en resta séparé. En 1761, un chef de bande, d’origine turcomane, fonda à Téhéran la dynastie desKadjars, qui a continué d’y régner jusqu’à nos jours.

Les peuples de l’Iran semblaient donc impuissants à fonder après les Mongols une organisation politique durable. On dirait que ces Aryens ont épuisé toute leur vitalité dans les temps anciens ; ce sont d’autres Aryens venus d’Europe qui ont conduit la lutte contre les races étrangères.

Le dernier souverain glorieux de la dynastie des Grands Mongols de Dehli fut Aureng-Zeb. Fils de Shah-Djahan, après s’être débarrassé de l’opposition de ses frères, il régna de 1660 à 1707. Ce contemporain de Louis XIV fut un musulman intolérant, un véritable saint pour les disciples de Mahomet, « l’empereur-derviche », comme on l’a appelé. C’est au nom de l’Islam qu’il prétendit achever la conquête mongole dans ITnde; il réprima cruellement une révolte des Fakirs, un soulèvement du Radjpoutana. Il attaqua le plateau du Dekkan ; il prit Golconde ; il porta son empire jusqu’à Tritchinapaly, sur le Cavéry: il ne put pas arriver jusqu’à l’extrémité méridionale de la presqu’île.

Ce fut le dernier effort des musulmans de l’Inde. Les persécutions religieuses ordonnées par Aureng-Zeb eurent pour résultat de surexciter la foi des Hindous, de leur rendre la conscience de leur nationalité, de préparer ainsi une réaction vigoureuse contre les Mongols étrangers à la fois par leur race et par leur religion. Les Mahrattes commencèrent à se soulever sous le brigand Sivadji; les Seykhs manifestèrent leur tempérament belliqueux sur l’Indus. Sous l'empereur Ahmed (1748-1759), les Mahrattes de Pouna, près de Bombay, furent puissants jusqu'au Gange •et se firent les protecteurs du Grand Mongol. Il trouva un défenseur de l’Islam, d’ailleurs redoutable pour lui-même, •dans un usurpateur afghan qui accourut avec ses bandes et livra aux Mahrattes la bataille de Panipat, au nord d| Delhi (1761). Les Mahrattes furent vaincus, et la v recon-

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quête hindoue » contenue. l.,es Mongols n'en profitèrent pas. L’empire se démembra en de nombreuses nababies, soubabies, dans la vallée du Gange et dans le Dekkan ; il se morcela à l’infini, rendant ainsi plus aisée l'œuvre des compagnies européennes établies sur les côtes de la péninsule.

L’empire de l’Inde, désormais vacant, parut d’abord réservé à la France. Elle y fit d’admirables progrès dli milieu du xvii® siècle au milieu du siècle suivant.

En 1671, Colbert destina à cette entreprise un armement considérable sous l’amiral de La Haye. Surate fut occupée sur la côte occidentale, et le roi de Golconde éprouva à ses dépens la valeur des soldats français. François Martin, en 1674, obtint du nabab du Carnatic le droit de fonder un comptoir à Pondichéry. Chandernagor aussi fut occupé à la même époque. Martin, qui fut le premier gouverneur général des établissements français de l’Hindoustan, de 1674 à 1701, préféra Pondichéry à Chandernagor: ce fut un tort grave. Il fit de Pondichéry sa capitale, lui donna très vite une grande prospérité, occupa an nord de cette ville Mazulipatam, sur la côte de Malabar Calicut, posa les premiers jalons de la conquête française dans le Dekkan.

Lenoir, qui lui succéda après la reconstitution de la Compagnie française par Law, fonda Mahé, au nord de Calicut. Dumas, de 1735 à 1741, construisit Karikal, au sud de Pondichéry et fortifia solidement les autres postes français, de façon à les rendre imprenables pour les bandes inexpérimentées des Hindous. Dupleix lui succéda en 1741. H fut, comme on sait, le fondateur de la politique que les Anglais ont conduite à son terme en ce siècle : intervenir dans les querelles incessantes des souverains indigènes et se faire payer cette intervention par la cession des meilleurs endroits. H serait oiseux d’entrer dans le détail des opérations diplomatiques et militaires de Dupleix, assisté de sa femme, la Bégum Jeanne, et de son habile lieutenant Bussy. En voici le résultat qui seul importe ici. En quelques années, par le choix intelligent de ses protégés et le triomphe qu’il leur assura sur leurs rivaux, Dupleix fut maître de la plus grande partie du Dekkan. H reçut la soumission du nizam d’Haïderabad et eut une garnison à Golconde; il imposa une sorte de protectorat aux Mahrattes jusqu’à Pouna, dans le voisinage de Bombay. En récompense, il occupa directement, pour le compte de la Com-

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pagnie française, toute la côte des Circars avec Yanaon presque jusqu’aux embouchures du Gange, le pays du Carnatic et la côte de Coromandel, sauf Madras; il ne put s’emparer de Tritchinapaly, où les intrigues anglaises déjouèrent tous ses efforts. Néanmoins il était le maître de la plus grande partie de la péninsule, et, grâce à lui, c’était bien la France qui paraissait destinée à conduire contre les Mongols la reconquête indo-européenne.

Mais les Anglais occupaient aussi de bonnes positions : Madras auprès de Pondichéry, Bombay auprès de Surate, surtout Calcutta à l’emboucliure du Gange, à l’entrée de cette merveilleuse plaine du Bengale qui s’étend jusqu’aux portes de Delhi, jusqu’au cœur de la domination mongole. A ce moment, l’Angleterre, maîtresse de ses destinées par la victoire de son Parlement sur l’absolutisme royal, a la très nette intelligence de ses intérêts sur les mers et leur consacre tous ses soins avec une clairvoyance, une énergie, une persévérance dont le gouvernement français fut en ce point totalement dépourvu. Dès la guerre de la succession d'Autriche, les Anglais se jetèrent sur Pondichéry ; ils en furent repoussés par La Bourdonnais, qui amena de Pile de France la belle flotte qu’il y avait construite ; ils perdirent même Madras, que le traité d’Aix-la-Chapelle leur rendit en 1748.

Le gouvernement de Louis XV écarta lui-même les obstacles de leur route. Les actionnaires de la Compagnie française se plaignaient de la modicité de leurs dividendes, compromis dans les coûteuses entreprises de Dupleix ; les Anglais se plaignaient de ces entreprises mêmes qui compromettaient les intérêts de leur commerce avec les indigènes. Louis XV, pour éviter ces ennuis, rappela Dupleix, qui fut dépouillé de sa fortune et vint mourir misérablement à Paris en 1763, assez tard pour voir ce qu’était devenue son œuvre.

Il fut remplacé par Godeheu, qui signa avec la Compagnie anglaise de l’Inde une convention restée justement flétrie de son nom, « dégradante pour l'honneur de la France », dit un Anglais, le colonel Malleson : il s’engagea à ne plus intervenir dans les affaires des indigènes, à se renfermer dans l’administration des intérêts commerciaux de la Compagnie. D’un trait de plume, il livra l’empire de l’Inde aux Anglais. De ce jour en effet, l’Inde était perdue pour la France ; l’influence anglaise fut tout naturellement

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et très vite prépondérante auprès des -nababs du pays, habitués par Dupleix à recourir aux Européens. L’incurie du gouvernement de Louis XV rendit facile ensuite la destruction même des comptoirs français de la côte. Pendant la guerre de sept ans, toutes les villes françaises furent enlevées par les Anglais ; Lally-Tollendal capitula dans Pondichéry. Le traité de Paris (1763) rendit à la France les cinq villes de Chandernagor, Yanaon, Pondichéry, Karikal et Mahé, mais en limitant le chiffre des garnisons qui pouvaient y être maintenues, en empêchant toute possibilité d’extension vers l’intérieur. La fortune avait été merveilleusement partiale pour les Anglais. Le pire, c’est qu’en France personne alors ne se rendit compte de la gravité de ces événements.

Dans le même temps, l’Angleterre s’établissait solidement dans le Bengale, où, dès avant la guerre de sept ans, elle ne rencontrait pas la rivalité de la France. Le mérite en revint à Robert Clive, un « mauvais sujet » parti de sa famille dans l’Inde pour faire une fin, et qui, arrivé à un commandement subalterne à Madras, fut envoyé à Calcutta en 1756 pour y organiser la résistance contre le soubab de Mourchidabad, Surajah-Dowlah. Celui-ci, fatigué du voisinage des Anglais aux bouches du Gange, leur avait pris Calcutta et leur avait fait des prisonniers qu’il avait indignement traités. Clive lui suscita un compétiteur, Meer- Jaffeer, rentra dans Calcutta, mena une petite troupe contre sa grande armée, lui livra bataille à Plassey (1757), remporta une brillante victoire, dont le retentissement fut considérable dans toute l’Inde septentrionale, établit son protégé à Mourchidabad. L’empereur mongol de Delhi, Alam II, se crut de force à châtier cette petite bande d'Européens qui disposait des nababies les plus proches de sa capitale. Il marcha en personne vers le Gange inférieur, fut battu à Patna (1761), obligé de céder le Bengale aux Anglais. Une nouvelle victoire à Buxar leur livra le Gange moyen, et le pays de Behar jusqu’aux portes de Bénarès; ils exercèrent même déjà une façon de protectorat sur le nabab de l’Aoude. En quelques années. Clive avait donné à l’Angleterre un empire de 60 millions d’habitants ; c’était le fruit naturel de la décomposition de l’empire du Grand Mongol. Il y eut encore un Grand Mongol à Delhi, jusqu’à la dramatique exécution de 1858 ; mais il ne fut plus qu’un jouet, un instrument entre les mains des Anglais.

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Après Clive, qui fut accusé de concussions, acquitté, mais « blâmé » d’avoir détourné 6 ou 7 millions de francs, aux dépens de la Compagnie, et qui se tua en 1774, Warren Ilastings fut le^premier gouverneur-général des possessions anglaises de l’Inde, de 1774 à 1785. Aussi peu scrupuleux que Robert Clive, il remplit consciencieusement les caisses de la Compagnie, dont les dividendes furent superbes. Le nabab de Bénarès fut quelque temps taillable à merci ; pendant plusieurs années, il dut livrer 50.000 livres sterling, puis 100.000, puis 500.000, sans compter les petits cadeaux au gouverneur ; quand il fut ruiné, on le déposséda, on lui prit sa ville et son territoire. Hastings ensuite s’entendit avec le rajah d’Aoude pour dépouiller la grand’mère et la mère de celui-ci : les Begums furent cernées dans leur palais de Faizabad, menacées de mort par famine ; elles livrèrent un trésor de 1.200.000 livres, et, parce qu’elles avaient résisté, leurs terres furent confisquées. La politique de Warren Hastings était une politique de bandit ; mais il avait fortifié la domination anglaise dans le Bengale, préparé la lutte prochaine contre les Mahrattes, répandu d’un bout à l’autre de la péninsule la terreur du nom anglais, enrichi les actionnaires de la Compagnie. Accusé de concussions et de crimes variés parles plus illustres orateurs de l’Angleterre, Burke, Fox, Sheridan, qui défendaient les droits sacrés de la justice et de l’humanité, il fut acquitté à l’unanimité. Il vécut de longues années encore dans son magnifique domaine de Daylesford, et mourut en 1818, titulaire du doctorat en droit de l’université d’Oxford, membre du Conseil privé de la couronne, populaire et comblé d’honneurs.. Ses amis pourtant ne purent lui faire obtenir la pairie*

A la fin duxviii® siècle, la décadence des puissances musulmanes, des Ottomans de l’Europe, des Mongols de l’Inde, des Persans de l’Iran, paraît irrémédiable. Emportées d’abord par le fatalisme aux plus extraordinaires conquêtes, elles semblent désormais s’abandonner à la fatalité contraire, et leurs tentatives de réaction contre cette fatalité n’ont pas de durée. L’avenir leur échappe.

En Europe, l’Autriche, de plus en plus tournée vers les Balkans, a reconquis la Hongrie ; elle est arrivée devant Belgrade et les Portes de fer : elle dépassera peu cette limite. La Russie a atteint la mer Noire, le Caucase, le

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Dniester ; elle ne s’avancera pas beaucoup plusioin vers les Balkans. Mais il est impossible alors de prévoir que cette expansion de l’Autriche et de la Russie dans la direction de Constantinople est déjà bornée ; l’une et l’autre se persuadent encore qu’elles auront bientôt à se disputer, ou à se partager l’empire ottoman, riche proie pour leurs compétitions rivales.

En Asie, les modifications territoriales seront autrement importantes ; l’étau dont les États européens enserrent rislam n’est pas près de se fermer de ce côté. Les Russes n’occupent encore que la grande plaine sibérienne ; il est vrai qu’ils sont restés, depuis la domination des Mongols, en contact ininterrompu avec l’Islam, de la Volga au Turkestan. Les Anglais n’occupent encore que la côte des Circars, enlevée à la France, et le Bengale ; ils sont déjà entrés en conflit avec le Grand Mongol de Delhi, et sa faiblesse leur promet d’autres profits.

La France pourtant n’a pas consenti à leur laisser la paisible possession de cet empire. Elles les y inquiétera longtemps, plus ou moins directement. Elle n'a pas consenti davantage à se désintéresser des affaires ottomanes et de ses privilèges anciens dans le Levant. Et ainsi la question d’Orient, dans toute sa complexité, sur tout l’immense théâtre où elle s’agite, est devenue une question tout entière européenne. v

OUVRAGES A CONSULTER

Les ouvrages déjà cités au chapitre premier, notamment E. Bourgeois.

Saint-Priest, Mémoires sur l’ambassade de France en *- Turquie (publication de l’Ecole des langues orientales). Vandal, Le pacha Bonneval ; — Une ainbassade française en Orient: la mission de Villeneuve; — Louis XY et Elisabeth de Russie.

SoREL, La question d’Orient au xviii® siècle ; — Essais d’histoire et de critique ; — L’Europe et la Révolution française, tome 1.

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