‹ La question d'Orient depuis ses origines jusqu'à nos joursChapitre 40 sur 173 · I. — La renaissance de la nationalité grecque · texte numérisé non relu

I. — La renaissance de la nationalité grecque

La Renaissance des nationalités, fruit naturel des idéefy révolutionnaires venues de France, et plus encore de la décadence ottomane, allait devenir à la question d’Orient la solution la plus, naturelle et pourtant la moins prévue par la diplomatie européenne. C’est que, conduite par des souverains de droit divin, il lui fut difficile pendant longtemps de se faire à cette solution, funeste à ses intérêts, contraire à ses principes. A peine, à la fin du siècle, y montre-t-elle quelques dispositions favorables ; et les nationalités chrétiennes des Balkans, héritières légitimes de l’empire ottoman, mieux que cela, légitimes maîtresses des pays occupés jadis par les Turcs et indignement exploités par eux pendant des siècles, n’ont fait reconnaître leur droit à l’existence qu’à travers les plus égoïstes intrigues des grandes puissances ; elles n’ont dû le plus souvent leur indépendance qu’à l’opposition des intérêts de leurs prétendus protecteurs. La Grèce en fit la première expérience, et si elle rencontra, de l’Angleterre à la France et à la Russie, de vives sympathies et de beaux dévouements, elle n’obtint des gouvernements qu’un concours tardif et qu’une demi-satisfaction.

Elle fut, parmi les nationalités effacées pendant des siècles sous l’oppression musulmane, la première à reparaître, et dès le début avec le plus de relief, à cause des souvenirs classiques que la civilisation occidentale avait cultivés, à cause de son éloignement de Constantinople, à cause de sa situation maritime favorable à sa liberté, à cause surtout de sa personnalité fortement marquée depuis l’antiquité et toujours vivante à travers les générations qu’elle avait formées. Dans le temps même où la flotte de Catherine 11 réveillait les espérances des Grecs, Coraï adaptait les formes anciennes de la langue grecque à sa prononciation nouvelle, créait le grec moderne écrit, en faisait une langue littéraire, comme pour rendre la voix à ce peuple qui voulait vivre encore. La ruine de la flotte turque, la décadence de l’influence française dans le Levant, la rupture entre la France et la Porte au moment de l’expédition d’Égypte, la longue guerre entre Napoléon et l’Angleterre, donnèrent aux Grecs une clientèle commerciale considérable ; ils furent d’actifs et audacieux Liai-

LA RENAISSANCE DE LA NATlOxNALITÉ GRECQUE. 105

chands ; ils retrouvèrent les secrets de leurs ancêtres du Pirée ; ils eurent sur toutes les mers du Levant de nombreux vaisseaux, qui de nouveau sillonnèrent la Méditerranée, de Marseille à Odessa ; à l’abri du pavillon anglais le plus souvent, pour pouvoir passer partout, ils s’enrichirent. Ils eurent dans la plupart des ports méditerranéens des colonies marchandes très prospères ; celle du Phanar notamment entassa des trésors, pour les luttes futures de l’indépendance. Elles grandissaient d’ailleurs à l’aise ; Sélim III témoignait aux chrétiens une grande bienveillance et c’était un des traits de son esprit de réforme.

Mais ces milliers de Grecs, entreprenants et riches, étaient faibles encore par leur extrême dispersion ; en Grèce seulement, la race était groupée en agglomérations compactes, par endroits pénétrées de la foi musulmane qui y avait trouvé des adeptes intéressés, presque partout organisées en petites républiques municipales auxquelles les Turcs avaient toujours laissé quelque liberté. Pourvu que les impôts, très lourds et très arbitraires, fussent régulièrement envoyés au Grand Seigneur, les cités grecques s’administraient à leur gré ; elles avaient à leur tête des primats, de religion grecque, désignés par leurs concitoyens, reconnus par les chefs ottomans, intermédiaires naturels entre les uns et les autres ; elles formaient même parfois des milices ^'arrnditoles, armées et recrutées librement. De tout temps, la Grèce avait aimé l’indépendance municipale. Sut-elle jamais comprendre d’autre organisation politique ?

Ces petites sociétés, très isolées dans leurs cantons montagneux, souvent jalouses les unes des autres, étaient-elles capables de se grouper contre le maître? La surveillance des pachas turcs était de plus en plus défiante, et, au moindre soupçon, volontiers cruelle. On n’y pouvait échapper que dans les rochers les plus abrupts, les îles les plus cachées, où en réalité jamais la domination ottomane n’avait été reconnue. Ainsi le Maïna, la presqu’île que forme le Taygète au-dessus de Sparte et sur la rive droite de l’Eurotas, était le refuge inviolable des Grecs belliqueux, impatients de tout gouvernement ; autant brigands que guerriers, les uns maîtres de la montagne de génération en génération, les autres réfugiés dans ses cavernes pour échapper à la police turque, ces klephtes ou palikares faisaient volontiers le coup de feu sur les régiments du sultan, razziaient les villages voisins, s'enrichissaient

106 L’IJNDF.PENDA.NCE DELAGBÊGE.

de rançons adroitement extorquées à d’imprudents voyageurs.

Ainsi vivaient encore les hardis marins des îles : Psara, près de Chio, et surtout Hydra et Spetzia, à l’extrémité de la presqu’île de l’Argolide, les îles Nautiques, comme on les appelait, ou les îles des Marins, étaient le repaire des pirates de la mer, terreur des vaisseaux turcs aux dépens desquels ils faisaient l’apprentissage de la guerre de l’indépendance, terreur quelquefois aussi des vaisseaux chrétiens dont la cargaison excitait leur envie.

Janina, où le pacha Ali refusait l’obéissance au sultan, le Maïna, les îles Nautiques : trois foyers où couvait l’incendie qui allait enflammer toute la Grèce.

On le savait en Europe ; on le constatait avec espérance ou avec inquiétude. Le tsar Alexandre P'' était un personnage ondoyant dont il était difficile de pénétrer les intentions. Défenseur victorieux de la cause des souverains contre les principes révolutionnaires, libéral et même volontiers « républicain », mais persuadé que les rois de droit divin savent mieux que leurs sujets les libertés qui conviennent, il était disposé par là à adopter les vues de M. de Metternicb sur les dangers de toute révolution et la nécessité de«’y opposer.

Il était impossible pourtant qu’il eût oublié le grand projet de.son aïeule: c’eut été renier son propre nom et les traditions les plus populaires delà Russie. N’avait-il pas tenté au congrès de Vienne de se faire reconnaître le protectorat des chrétiens de l’empire ottoman? Le sultan n’avait-il pas pu voir dans le traité de la Sainte-Alliance comme une menace de croisade? Le tsar, après la défaite définitive de Napoléon, n’avait-il pas conservé toute son armée sur le pied de guerre ? Pourquoi ? Son titre de tsar l’obligeait à prendre en mains la cause de l'orthodoxie. Et ce rôle religieux n’était pas pour déplaire à sa nature mystique.

L’occasion était bonne, peut-être unique, de continuer vers Constantinople la marche indiquée par Catherine. L’Europe paraissait reconnaître la suprématie du tsar sur le continent ; la France n’était plus un obstacle, et même Alexandre commençait à entretenir avec elle des relations flatteuses : il avait besoin d’elle pour régler selon ses intérêts la question d’Orient. Il disait le 19 juillet 1821 à l’ambassadeur français, M. de La Ferronnays : « Ouvrez le compas depuis le détroit de Gibraltar jusau’au détroit des Darda-

Page 1