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I. — Le sultan et le pacha. — Mahmoud et Méhémet

Le pacha d’Égypte Méhémet-Ali semblait prouver alors l’aptitude des musulmans à une régénération selon l’initiation européenne. Mais, outre que les Égyptiens ne sont pas des Turcs et qu’ils ont dans le passé manifesté avec éclat leur aptitude à faire œuvre durable, il ne faut pas croire que Méhémet n’ait fait qu’imiter l’Europe : toute sa carrière est marquée de traits originaux, d’un caractère bien oriental. En France notamment, il excita un engouement extraordinaire qui faillit entraîner le gouvernement de Louis- Philippe aux pires dangers ; on le loua, en termes dithyrambiques, d’avoir « francisé l’Égypte, » d’avoir « épousé la pensée de Napoléon ». Il y eut beaucoup de trompe-l’œil dans l’œuvre du pacha d’Égypte; il « tapissa sur la rue, vers l’Europe, » et, derrière ces apparences où la France se laissa prendre, il gouverna l’Egypte comme un despote asiatique, ou, si l’on veut, comme un pharaon des anciens temps. Il n’eut de Napoléon que l’ambition égoïste et sans scrupules .

Arrivé au pachalik du Caire à force de ruse et de froide cruauté, maître absolu de la vallée du Nil après le massacre des Mameluks, il resta aussi loin que possible des principes libéraux de la Révolution française. Par la destruction des Mameluks et la confiscation à son profit de toutes leurs terres, il se trouva propriétaire de la moitié du sol de l’Égypte. Dès 1808,' il avait confisqué les biens très considérables aussi des mosquées et de tous les établissements religieux, sous prétexte qu’ils seraient mieux administrés par lui et qu’il se chargerait de leur entretien ' dans de meilleures conditions. En 1809, il imposa à tous les propriétaires du pays une contribution extraordinaire de 40 millions répartie en proportion de l’étendue des terres. Beaucoup de réclamations se produisirent ; le pacha se montra disposé à les accueillir, à condition qu’elles fussent appuyées sur les titres authentiques de possession, qui durent être remis à ses agents. Alors il saisit et garda titres et propriétés : la spoliation se trouva ainsi plus facile et plus complète.

Il fut le seul propriétaire de la terre égyptienne, le seul

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maître des manufactures, le seul agriculteur, le seul industriel, par suite le seul commerçant. Il fut d’un coup extrêmement riche, et trouva dans cette fortune énorme le moyen de s’enrichir davantage et de développer ses desseins ambitieux.

Il est incontestable d’ailleurs qu’il administra habilement ce bien mal acquis. Il tira l’agriculture de l’ignorance où elle végétait depuis des siècles ; il introduisit dans la vallée du Xil des cultures nouvelles, rapidement fructueuses, celles du coton, du mûrier, de l’olivier, de la canne à sucre.

Il fonda un grand nombre de fabriques. Il envoya des jeunes gens en Europe pour s’instruire des arts et des sciences de l’Occident. Il institua une école de médecine, un conseil de santé, qui furent dirigés par un Français, le docteur Clot-bey.

Il éleva la plus belle mosquée du Caire, qui porte son nom et renferme son tombeau: comme les Pharaons constructeurs de Pyramides, il abritait luxueusement sa dépouille mortelle. Il refît la prospérité d’Alexandrie, alors misérable bourgade de 6.000 habitants, inférieure à Rosette. Il comprit qu’Alexandrie est un port mieux placé, loin des alluvions du Nil. Il voulut y amener de l’eau potable et construisit le canal Mahmoudieb; dans ces travaux, au milieu des déserts brûlants qui séparent Alexandrie du Nil et où les Français de Bonaparte avaient tant souffert, des milliers de fellahs moururent de la fièvre et de la dysenterie. Qu’importe ? Les vies humaines ne comptent pas pour les Pharaons du Nil. Le canal part ' d’Afteb sur la •branche de Rosette, longe le lac Mariout, traverse Alexandiie et aboutit à la mer : il est long de 78 kilomètres, large de 30 mètres ; sur ses bords des arbres ont été plantés, ont fait une magnifique promenade où s’alignent, sous le plus beau ciel, fabriques, jardins et villas. Le pacha étendit de même très ingénieusement le système de la canalisation du Delta et du Fayoum. Il fit bien valoir sa terre.

Il consacra surtout ses soins à ses forces militaires, nécessaires à la réalisation de ses grands desseins. Ayant la toute-puissance, il eut tôt fait de recruter ses armées et ses flottes. En mai 1826, il a besoin de 12.000 soldats: il ordonne à ses gouverneurs de lever tous les hommes propres au service et de les diriger sur le camp d’El Kanqab ; les gouverneurs font du zèle; ils envoient au maître

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de longues bandes de misérables, liés deux à deux, avec des entraves de bois au cou et aux poignets, la plupart accompagnés en le même équipage de leurs femmes et de leurs enfants : en tout 70.000 hommes. Le pacha fait son choix, prend les 12.000 plus robustes, renvoie les autres qui reviendront, selon le même système, au prochain appel.

En 1830, le pacha vient d’armer quatre vaissaux; il lui faut des matelots. Il fait arrêter tous les âniers d’Alexandrie ; ses soldats font une razzia de fellahs dans la campagne; on choisit les meilleurs; en trois jours, les équipages sont au complet. Au reste, la presse, que pratiquèrent maintes fois les Anglais pour finir l’effectif de leurs vaisseaux, n’était pas différente du recrutement imaginé par Méhémet-Ali.

Soldats et marins furent instruits par des Européens. Après la bataille de Navarin, la flotte égyptienne fut refaite par un constructeur de Toulon, M. de Cérisy. Un Français, le colonel Sèves, plus tard Souleïman-bey, forma les officiers du pacha. D’autres Français, comme le lieutenant Besson, dirigèrent l’armement des vaisseaux et les exercices des marins égyptiens.

Le pacha put ainsi jouer un grand rôle politique; il soumit les Wahabites pour le compte du sultan ; il entreprit pour son propre compte, dans l’intérêt de sa terre d’Égypte, la conquête du Nil moyen. De 1821 à 1823, il soumit la Nubie, le Kordofan; avec un remarquable coup d’œil, dans une situation exceptionnelle, il fonda Khartoum, la capitale du Soudan égyptien, dont la grandeur fut rapide, dont l’avenir sera peut-être plus brillant encore.

Sur les traces de ses armées, l’Islam s’étendit, et, dans le temps où les puissances chrétiennes le refoulaient vers l’Atlas, sur le Danube, sur l’Indus et au sud du Caucase, il échappa dans une autre direction, vers le Nil supérieur et l’Afrique centrale, à cette pression. Qui pourrait calculer, même aujourd’hui, les conséquences de cette renaissance musulmane imprévue? Ce fut comme le commencement d’un second âge de la conquête arabe.

Tout naturellement Mahmoud, incapable de vaincre les Grecs révoltés, fît appel à son vassal. Celui-ci fut heureux de cette occasion de développer sa puissance vers le nord comme vers le sud. La France lui arracha le pachalik de Morée, mais son ambition n’en fut pas désarmée : l'affaire grecque fut pour lui riche'en résultats.

MAHMOUD KT MÉHÉMET

Il n’était pas possible que Mahmoud laissât au pacha d’Égypte l’indépendance et la puissance qu’il avait conquises ; cette grandeur nouvelle qui s’élevait dans la vallée du Nil rappelait le souvenir des démembrements de l’empire des Abbassides, et le sultan ne pardonnait pas à Méhémet- Ali de lui avoir rendu service.

Méhémet, mécontent de n’avoir rien gagné en Grèce, réclama pourtant le paiement de son intervention : il" demanda pour son fils Ibrahim le pachalik de Damas. Le sultan refusa. Le pacha avait besoin de la Syrie ; pour refaire sa flotte détruite à Navarin, il lui fallait les bois du Liban. Aussi bien, toujours les maîtres de l’Égypte ont convoité la Syrie, les Pharaons de l’antiquité comme les Ptolémées successeurs d’Alexandre ; c’était par la Syrie que la vallée du Nil s’ouvrait au reste du monde ; elle n’avait pas d’autre horizon, tant que le Nil supérieur restait inconnu. En 1831, des fellahs ruinés par la lourde domination de Méhémet se réfugièrent dans le pays de Saint- Jean d’Acre ; il les réclama au pacha de cette ville, Abdullah ; celui-ci se refusa à les livrer, les sujets du sultan pouvant habiter l’une ou l’autre région de l’empire.

Sans autre déclaration de guerre, Méhémet envoya Ibrahim, à la tête de 30.000 hommes, à la conquête de la Syrie. Nourrissait -il d’autres projets ? Voulait-il aller jusqu’à Constantinople? Rêvait-il de prendre la place du sultan, ou du moins de gouverner en son nom, comme un maire du palais de ce souverain fainéant, comme les émirs turcs du moyen âge qui protégeaient les Abbassides de Bagdad? Son ambition se devait régler sur les événements ; elle est difficile à pénétrer; il faut se garder d’attribuer à cet oriental fataliste des desseins trop précis.

Quoi qu’il en soit, les succès d’ibrahim furent rapides ; plus heureux que Bonaparte parce qu’il était maître de la mer, il prit Saint-Jean d’Acre le 27 mai 1832, Damas le 14 juin suivant. Le 9 juillet, l’armée du pacha d’Alep fut battue à Homs, sur l’Oronte, achevée le 11 à Hama, à quelques lieues au nord. Mahmoud envoya contre les Égyptiens une autre armée plus forte, sous Hussein-pacha ; la rencontre eut lieu à Beylan, entre Anlioche et Alexandrette, à quelque distance au sud d’issus, à l’entrée des défilés du Taurus. Les Turcs y furent écrasés, et Ibrahim put entrer dans l’Asie mineure, suivant en sens inverse la marche d’Alexandre le Grand .

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Mahmoud eflrayé aima mieux faire appel à l’Europe que de subir la loi de son vassal ; il sollicita l’intervention des grandes puissances. L’Angleterre était tout occupée de sa réforme électorale ; le gouvernement français était sous le coup de la mort de Casimir Perier et il avait des sympathies pour le pacha d’Égypte. La Russie était l’ennemie naturelle du sultan ; mais il ne lui convenait pas que Constantinople tombât aux mains d’une puissance jeune et forte qui lui serait plus redoutable que les Ottomans affaiblis ; elle était effrayée des progrès d’ibrahim ; elle offrit au sultan son appui militaire, voulut bien se charger de le défendre, de repousser les Égyptiens, — elle saurait bien se faire payer ensuite.

Mahmoud trouva cette générosité excessive ; il hésita. Il mit sa dernière espérance dans l’armée de Reschid-Méhémet qui venait de pacifier l’Albanie et qu’il envoya en Asie mineure. Ibrahim lui livra bataille à Konieh, le 21 décembre 1832, lui infligea un désastre complet, le fit prisonnier, marcha sur Constantinople.

L’instant était critique. Le pacha d’Égypte voulait toute la Syrie et la Mésopotamie ; il voulait Ragdad par où il ouvrirait au commerce la route de Plnde. Il rêvait de devenir le grand vizir de l’empire ottoman et d’en refaire la fortune. L’Islam tout entier s’agitait; il voyait en Ibrahim le vengeur du Coran, que Mahmoud ne respectait plus ; il voyait dans le choléra, qui sévissait, la punition du ciel ; il reprochait au sultan ses idées nouvelles, la destruction des Janissaires qui avaient été le glorieux instrument de la conquête musulmane. Un derviche arrête un jour Mahmoud:

Giaour padischah, lui crie-t-il, n’es-tu pas rassasié d’abomination? Tu détruis les institutions de tes pères, tu ruines la religion et tu attires la vengeance du prophète sur toi et sur nous. » Le sultan dit: « C’est un fou! » — « Fou! réplique l’autre ; c’est toi qui as perdu la raison. Accourez, musulmans ; c’est l’esprit de Dieu qui m’anime et m’ordonne de parler ; il m’a promis la récompense des saints. » On l’arrêta, on le mit à mort ; mais ses frères lui élevèrent un tombeau où les pieuses visites furent nombreuses, où il se produisit des miracles.

Alors arriva à Constantinople un aide de camp du tsar, le général Mouravief; il renouvela les offres de son maître. Mahmoud terrifié, certain qu’Ibrahim vainqueur le détrônerait et le ferait périr, comme avaient péri Sélim III et tant d’autres sultans, se jeta dans les bras de la Russie, pria

MAHMOUD ET il É-! ÉMET.

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Nicolas de lui envoyer des troupes : « Que voulez-vous, disait-il à ses conseillers, au risque d’être étouffé plus tard, un homme qui se noie s’accroche à un serpent. » Peut-être comptait-il, en s’adressant aux Russes, hâter l’intervention des autres puissances européennes.

Ni la France, ni l’Angleterre, en effet, ne pouvaient laisser le tsar protéger seul le sultan. Louis-Philippe n’était pas, comme Charles X, lié à la politique russe ; il avait depuis son avènement rencontré la continuelle et violente hostilité de Nicolas qui ne lui pardonnait pas d’être « le roi des barricades ». Outre ces raisons dynastiques, il ne croyait pas devoir laisser les Russes prendre Constantinople. Il n’avait alors auprès du Divan qu’un chargé d’affaires, M. de Varennes. Celui-ci conseilla au sultan de négocier avec Méhémet-Ali, et Ilalil-pacha fut envoyé à Alexandrie pour offrir au pacha d’Égypte la Syrie méridionale, c’est-àdire les pachaliks de Saint-Jean d’Acre, Naplouse, Saïda et Jérusalem. Méhémet-Ali voulait au moins toute la Syrie, avec le district d’Adana en Asie mineure, et le consul de France à Alexandrie, M. Mimaut, encourageait ses exigences. Les propositions turques furent repoussées ; Ibrahim reçut l’ordre d’avancer et arriva à Kutayeh, son avant-garde à Brousse (février 1833).

Mahmoud appelle la flotte russe. Le 20 février, elle jette l’ancre dans le Bosphore, devant le palais du sultan.

Cependant, en France, le ministère du 11 octobre 1832 prenait une conscience plus nette de la gravité des circonstances. Le duc de Broglie envoya comme ambassadeur à Constantinople l’amiral Roussin. En arrivant, il trouve les vaisseaux russes dans la Corne d’or ; il en est exaspéré ; il court au palais, somme le sultan de renvoyer les soldats du tsar, le menace des plus terribles complications, s’engage à faire accepter à Méhémet les propositions de la Turquie. Il l’emporte. Les vaisseaux- russes, à la prière du sultan, lèvent l’ancre et s’éloignent de Constantinople.

L’amiral Roussin veut faire céder Méhémet ; il se heurte à un refus catégorique ; le pacha maintient toutes ses prétentions, pousse Ibrahim sur Scutari, en vue de Constantinople. Le sultan est obligé de rappeler les Russes, et sous les yeux de l’ambassadeur français, 15.000 Russes débarquent sur les deux rivages du Bosphore, à Buyuk-déré et Therapia, le 5 avril. Une plus forte armée se prépare à franchir le Danube.

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Mais la crise touchait au dénouement. Un ambassadeur anglais, lord Ponsonby, venait d’arriver et soutenait l’amiral Roussin. Des vaisseaux français et anglais paraissaient dans l’Archipel. Méhémet-Ali ne ' se souciait pas d’entrer en guerre avec la Russie: il craignit de compromettre ses avantages. Le sultan, sur les instances de l’ambassadeur de France, accepta les conditions du pacha d’Égypte. Ce fut la convention de Kutayeh, qui, sous la forme d’un firman, en date du 5 mai 1833, accorda à Méhémet le gouvernement de toute la Syrie et du district d’Adana, c’est-à-dire les défilés du Taurus.

Dès le mois de juin. Ibrahim avait évacué l’Asie mineure. Les ambassadeurs français et anglais agirent pour bâter le départ des Russes. Ils ne partirent que le 10 juillet, et on se félicita que la crise fût enfin dénouée.

On apprit bientôt que, le 8 juillet, le prince Orlof, confident du tsar, avait signé avec le gouvernement ottoman le traité d’ünkiar-Skélessi. C’était le paiement du service rendu. « Inspirée par le sincère désir d’assurer la stabilité et l’entière indépendance de la Sublime Porte, » la Russie s’engageait à lui fournir tous les secours de terre et de mer qu’elle réclamerait. En échange, la Sublime Porte s’engageait à fermer les Dardanelles, c’est-à-dire à ne permettre à aucun bâtiment étranger d’y entrer sous un prétexte quelconque. Ainsi la Russie avait, comme jadis en Pologne, un continuel prétexte à intervention ; elle était en outre inattaquable dans la mer Noire. En d’autres termes, elle se réservait la possibilité d’agir seule dans l’empire ottoman, par une sorte de protectorat, et elle éloignait l’action des autres puissances.

L’émotion fut alors très vive à Londres et à Paris. Le gouvernement anglais proposa au gouvernement français d’aller aussitôt brûler la flotte russe à Sébastopol. Des croisières anglo-françaises sillonnèrent PArcbipel. La guerre parut imminente, d’autant plus que le tsar Nicolas était peu disposé à reculer, triomphait de son succès en paroles provocantes. Le duc de Broglie ne crut pas le trône de Louis- Philippe assez solide pour affronter une lutte dans laquelle la Russie pouvait compter sur la Prusse et sur l’Autriche. Car la Révolution de juillet 1830 avait eu pour conséquence une reconstitution, d’ailleurs éphémère, de la Sainte- Alliance. L’irritation de la France et de l’Angleterre se aima : elles déclarèrent seulement ne pas recconnaitre les

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conventions d’Unkiar-Skélessi. L’Angleterre prit aussi d’autres précautions. Elle se rapprocha peu à peu de l’Autriche et obtint d’elle, le 3 juillet 1838, la signature d’une convention par laquelle elles garantissaient ensemble la libre navigation du Danube et la sécurité de leur commerce sur la mer Noire.

Cependant Méhémet-Ali était plus puissant que jamais. Il avait en Syrie l’abondante provision des bois du Liban, un boulevard stratégique contre le sultan, l’entrée de la route continentale vers l’Inde. 11 était, du Taurus à Khartoum, le maître d’un vaste empire arabe; il rappelait la grandeur des Ptolémées, de Saladin : il paraissait capable de régénérer l’Islam par le souvenir de ses fondateurs, de ses plus intrépides conquérants.

La France suivait avec une sorte d’orgueil le progrès de cette gloire nouvelle, dont elle s’attribuait en grande partie l’honneur. Elle avait les sympathies du pacha ; elle entretenait avec l’Égypte d’étroites relations ; elle la considérait comme <f sa plus belle colonie » ; elle se plaisait à y voir le triomphe de la pensée de Bonaparte.

L’Angleterre s’inquiétait, et de la puissance de Méhémet, et du prestige de la France en Orient ; elle y voyait un danger pour ses communications avec l’Inde, pour ses intérêts dans le Levant. Elle y porta une attention plus scrupuleuse ; elle signa avec le sultan, le 16 août 1838, une convention en apparence anodine, interdisant l’exercice de tout monopole commercial dans l’empire ottoman, même en Égypte et en Syrie. C’était le moyen de combattre à cet égard les prétentions du pacha d’Égypte, qui gênaient le commerce européen, et la France adhéra à la convention. L’Angleterre en 1839 occupa encore Aden, pour mieux surveiller la route de l’Inde.

Elle ne désespérait pas d’abaisser Méhémet-Ali, de le réduire à la possession de la vallée du Nil. Elle entretenait les rancunes du sultan Mahmoud à son endroit ; elle eut en ce sens beaucoup de crédit auprès du nouveau grand vizir Khosrew-pacha, celui-là même auquel Méhémet avait jadis enlevé Ib pachalik du Caire. Elle se persuadait que la convention de Kutayeh, comme le traité d’Unkiar-Skélessi,

n’aurait qu’un temps et se promit de tirer parti d’un nouveau conflit.

Elle n’attendit pas longtemps. Méhémet victorieux était de jour en jour plus exigeant; il voulait obtenir pour sa famille l’hérédité de son vaste empire, c’est-à-dire une véritable indépendance. Non seulement Mahmoud ne voulait pas consentir à ce démembrement, mais il n’avait cédé qu’à la force en 1833, et, à mesure qu’il reconstituait son armée, il songeait à reprendre la Syrie à son vassal; il massait des troupes nombreuses sur l’Euphrate.

Dès qu’il se crut prêt, il ouvrit les hostilités. Le 21 avril 1839, l’armée turque, sous le commandement de Hafizpacha, franchit l’Euphrate, envahit la Syrie. Le 7 juin, le sultan, proclamant Méhémet-Ali traître et rebelle, lança solennellement contre lui son manifeste de guerre.

Les opérations ne furent pas longues. Ibrahim se porta à la rencontre des Turcs, les rejeta habilement sur l’Eupbrate, et, le 24 juin, les écrasa à la bataille de Nezib. Il marcha aussitôt vers le Taurus ; il allait s’y engager pour traverser l’Asie mineure et atteindre sans doute cette fois Constantinople. Il fut arrêté par la nouvelle de la mort du sultan Mahmoud, le 30 juin. Celui-ci avait pour successeur son fils Abd-ul-Medjid, âgé seulement de 16 ans, et Méhémet ne désespérait pas de s’entendre avec le nouveau gouvernement. Il redoutait l’intervention des puissances européennes, ne voulait pas notamment donner à la Russie l’occasion de se servir du traité d’Unkiar-Skélessi ; la diplomatie française l’engageait à la prudence, lui promettait ses bons offices.

Il avait assez d’avantages pour traiter dans de bonnes conditions ; il semblait tenir l’empire ottoman à sa merci. Au commencement de juillet, la flotte turque, commandée par le capitan-pacha Achmet, quitta Constantinople, comme pour aller tenter un débarquement en Égypte. Elle était accompagnée d’une frégate anglaise, la Vanguardj et un grand nombre d’officiers anglais étaient à bord des vaisseaux ottomans ; ils pensaient bien mettre à la raison le pacha d’Égypte, détruire sa flotte, écraser ainsi une concurj rence dangereuse à leurs intérêts dans le Levant, ruiner la trop grande puissance de Méhémet. L’amiral Lalande commandait la petite escadre française de l’Archipel ; il résolut de barrer la route aux vaisseaux turcs, malgré l’insuffisance de ses moyens. Sur Vléna, il se jette au milieu d’eux et pousse droit au vaisseau du capitan-pacha ; il le somme de

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s’arrêter; il est reçu, avec ses officiers, par le capitaine Osman, introduit dans la chambre de celui-ci, et, toutes portes closes, les voix basses, on l’informe qu’Achmet-pacha est résolu à livrer toute sa flotte au pacha d’Égypte-, on l’invite à joindre un de ses navires à ceux du capitan-pacha. L’amiral se retire ; les officiers échangent des politesses banales et les Anglais rient de l’impuissance de la France à empêcher la défaite prochaine de Méhémet-Ali. La flotte reprend sa route, toujours dirigée par la Vanc/uard. Quelques jours après, sous les yeux des officiers anglais stupéfaits, la flotte turque entrait dans le port d’Alexandrie ; ses vaisseaux se mêlaient pacifiquement à ceux du pacha d’Égypte, qui embrassait Achmet incliné devant lui. On imagine la colère des Anglais : elle se retrouva bientôt dans la politique de leur gouvernement à l’égard de l’Égypte et de la France.

Dès lors, le Divan se montra disposé à traiter; lui aussi préférait des négociations à la dangereuse protection de la Russie. Méhémet demandait l’hérédité de tous ses domaines d’Égypte et de Syrie. Les Turcs ne voulaient lui reconnaître que l’Égypte, consentaient à lui laisser la Syrie en viager. Mais évidemment ce n’était pas la dernière limite de leurs concessions, et il était probable qu’ils en passeraient par les volontés du vainqueur : ce qui aurait été un brillant succès, non seulement pour Méhémet, mais pour la diplomatie française qui le soutenait, un grave échec pour la Russie et l’Angleterre.

Lord Palmerston, alors gérant du Foreign Office, ne voulait pas le permettre. Il était de ces ministres de la Grande-Bretagne auxquels la haine de la France a tenu lieu de génie ; il y était encouragé par l’opinion de son pays, car ceux-là ont toujours été les plus populaires en Angleterre. 11 était soutenu en cette occasion par le chancelier autrichien, M. de Metternich, qui craignait que le sultan n’appelât encore une fois les troupes russes à son secours.

Ce fut M. de Metternich qui prit l’initiative de la note collective remise le 27 juillet au gouvernement turc par les ambassadeurs des grandes puissances : « Les soussignés, conformément aux instructions de leurs gouvernements' respectifs, ont l’honneur d’informer la Sublime Porte que l’accord entre les cinq grandes puissances sur la question d’Orient est assuré, et qu’ils sont chargés de l’engager à s’abstenir de toute délibération définitive sans leur concours.

€t à attendre l’effet de l’intérêt qu’elles lui portent ». La démarche était habile de la part de l’Autriche et de l’Angleterre ; la Russie ne refusa pas de s’y associer : elle aurait ' démasqué ses ambitions et réuni toute l’Europe contre elle. , En France, le ministère Soult n’osa pas, pour des raisons analogues, se séparer du concert européen : il espérait d’ailleurs défendre heureusement les intérêts de l’Égypte, dont les victoires devaient sans doute peser d’un grand poids sur les délibérations des puissances. Il ignorait de quoi était capable l’animosité de lord Palmerston contre le pacha et contre la France.

A vrai dire, la quereUe engagée dépassait singulièrement les frontières de l’empire ottoman ; elle intéressait l’équilibre européen. L’Angleterre voulait atteindre la France derrière Méhémet-Ali, et c’est pourquoi la question est alors beaucoup plus grave qu’en 1833.

Le prestige de la France est en effet considérable, à cette date, sur la mer Méditerranée. Elle exerce sur les libéraux italiens une sorte de protectorat depuis l’occupation d’Ancône. Il y a en Grèce un parti français très puissant qui ne tardera pas à arriver au pouvoir. La conquête de l’Algérie se continue dans de bonnes conditions, malgré les intrigues et les mauvais procédés de l’Angleterre. Constantine a été enlevée en 1837 ; il est question de l’établissement de la domination française à Tunis. Les Français sont influents en Égypte; plusieurs sont parmi les conseillers les plus écoutés du pacha. Par là. Faction de la France s’étend jusqu’en Palestine, en Syrie, aux portes de l’Asie mineure, de la Mésopotamie. Vraiment on dirait que la Méditerranée tout entière va devenir un lac français ; aucune des grandes puissances de l’Europe n’y veut consentir : Nicolas P'’ y mettra autant de passion que Palmerston.

L’opposition des gouvernements de l’Europe est d’autant plus éveillée que la France prend conscience de sa grandeur nouvelle, et s’en félicite en des expressions parfois maladroites. Dès le mois de juin 1839, à l’occasion des événements de Syrie, M. Jouffroy, dans un rapport retentissant à la Chambre, affirmait la volonté de la France de défendre la cause de l’Égypte. Il y était question, en des termes déjà belliqueux, de la formation definitive d’un puissant empire arabe destiné à faire équilibre ou échec à l’empire ottoman tombé dans la sphère d’action de la Russie. Un tel langage devait rapprocher contre la France le tsar et l’Angleterre.

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Ce fut plus grave encore lors de la session ordinaire des- Chambres ouverte en décembre 1839. On s’impatientait de i la longueur des négociations orientales. La France avait' conseillé au pacha de ne pas envahir l’Asie mineure, l’avait empêché peut-être ainsi de profiter de tous ses avantages. Elle avait par là pris en mains la défense de ses intérêts, et l’intervention des autres puissances européennes menaçait de les compromettre ; quelques députés reprochaient au ministère de n’avoir pas un sentiment assez énergique de l’honneur national. Cette opposition se manifesta lors de \v discussion de l’adresse.

M. Thiers surtout, qui voulait renverser le ministère Soult et prendre sa place, prononça un discours très écouté. Tout en se déclarant partisan de l’alliance anglaise, il affirma que les intérêts de la Russie et de l’Angleterre étaient trop différents pour se concilier contre la France, que même alors la France devait, pour son intérêt et pour son honneur, soutenir de tout son pouvoir la cause de l’Égypte, qu’aussi bien le pacha était assez fort pour vaincre, et que le gouvernement français avait donc tout à y gagner. On éprouvait en France un tel engouement pour l’Égypte et une telle animosité contre l’Angleterre qu’on reprocha même à M. Thiers de rester attaché au système de V entente cordiale. Ce fut à cette occasion une effervescence patriotique faite des éléments les plus variés, de la lassitude d’une longue paix, de la revanche contre 1815, de la conscience des forces refaites et du prestige reconquis : on parle partout du relèvement de la patrie, des victoires napoléoniennes, de la grandeur d’auti’efois. Bientôt le gouvernement donnera quelque satisfaction à ces sentiments en obtenant de l’Angleterre le retour des cendres de Napoléon. On a aussi la plus grande confiance en Méhémet-Ali ; on croit ne risquer rien à soutenir ce « nouvel Alexandre », contre lequel le concert européen sera certainement de la plus ridicule impuissance : « les Russes et les Anglais y perdror.t leurs dents, » dit lui-même M. Thiers. Bientôt le ministère Soult tombe sur une question de politique intérieure ; M. Thiers devient président du Conseil et ministre desaffaires étrangères ; c'est l’avènement de la politique « nationale ».

Lord Palmerston pouvait aisément, en de pareilles conditions, éveiller contre la France les susceptibilités de l’Europe. Il lui fut agréable d’accorder au gouvernement

français l’autorisation d’emporter de Sainte-Hélène les cendres de Napoléon: elles avaient le don d’exciter encore les inquiétudes des alliés de 1815. C’était comme un nouveau retour de l’île d’Elbe.

Cependant, conformément à la note du 27 juillet 1839, les négociations se poursuivaient à Londres entre les ambassadeurs et n’aboutissaient pas. M. Guizot y représentait la France et, grâce à ses rapports personnels avec quelques membres du ministère, lord Melbourne, lord Aberdeen, il connaissait quelque peu les mauvaises intentions de lord Palmerston, et invitait son gouvernement à s’en préoccuper.

Mais M. Thiers, tout en donnant des instructions à M. Guizot pour les conférences de Londres, s’efforcait d’autre part de résoudre le conflit turco-égyptien par im accord direct entre les parties, et il pensa obtenir un succès complet. Au mois de mai 1840, le grand vizir Khosrewpacha fut destitué par le sultan. Le pacha d’Égypte, très satisfait, se montra disposé à traiter; une convention fut sur le point d’aboutir, sur la base de l’établissement de l’hérédité dans la famille de Méhémet-Ali en Égypte et dans toute la Syrie jusqu’au Taurus. La diplomatie française pressait vivement le divan de rédiger un firman dans ce sens: les négociations de Londres eussent été inutiles; l’Europe eût été obligée de reconnaître le fait accompli, et la France eût triomphé.

Ce secret fut éventé, à Constantinople et à Alexandrie, par les agents anglais: il n’en pouvait être autrement. Palmerston, parce qu’il avait failli être trompé, exalta encore ses haineuses passions ; il pouvait compter sur le tsar et aussi sur le nouveau roi de Prusse, Frédéric-Guillaume IV, arrivé au trône le 7 juin précédent.

Sa vengeance ne languit pas ; à l’action isolée du cabinet français en faveur de l’Égypte, il opposa l’action collective des quatre autres puissances contre l’Égypte, et, le 15 juillet, sans en avoir prévenu l’ambassadeur français, sans l’inviter à y participer, de façon à bien accentuer le caractère hostile de l’événement, il signa, avec les représentants de l’Autriche, de la Prusse et de la Russie, le traité de Londres.

Les quatre puissances s’entendaient pour maintenir l’indépendance et l’intégrité de l’empire ottoman, prenaient sous leur sauvegarde les détroits de Constantinople et des Dardanelles, adressaient au pacha d’Égypte l’ultimatum

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MAHMOUD ET MÉHÉMET

suivant: il rendrait au sultan les villes saintes d’Arabie^ l’île de Candie, Adana et le nord de la Syrie, et ne garderait que l’administration héréditaire de l’Égypte, viagère de la Syrie; si, dans un délai de dix jours, il n’avait pas accepté ces conditions, les parties contractantes ne lui garantiraient plus rien du tout. Elles s’accordaient enfin pour une exécution militaire en conformité de ces stipulations.

L’émotion fut énorme en France lorsque, quelques jours après, on connut ces nouvelles. « C’est un nouveau traité de Chaumont », disait le maréchal Soult. — « C’est le Waterloo de la diplomatie, » s’écriait Lamartine. M. Thiers fut sans doute très hlessé ; mais il ne le laissa pas trop paraître, et refusa de convoquer les Chambres d’urgence,

« de peur d’être entraîné par elles ». L’opinion fut en effet, presque sans exception, portée aux mesures les plus décisives; les journaiD: étaient presque tous très belliqueux : c< L’Europe est bien faible contre nous, écrivait le Temps. Elle peut essayer de jouer avec nous le terrible jeu de la guerre; nous jouerons avec elle le formidable jeu des révolutions ». Le Journal des Débats déclarait: « Le traité est une insolence que la France ne supportera pas: son honneur le lui défend ». On crut un moment que le minis-* tère allait répondre immédiatement au traité par une déclaration de guerre. Louis-Philippe lui-même céda d’abord a cet irrésistible mouvement national: « Depuis dix ans, s’écria-t-il, je forme la digue contre la Révolution, aux dépens de ma popularité, de mon repos, même au danger de ma vie. Ils me doivent la paix de l’Europe, la sécurité de leurs trônes, et voilà leur reconnaissance! Veulent-ils donc absolument que je mette le bonnet rouge? » Il disait aux représentants de l’Autriche et de la Prusse: « Vous êtes des ingrats. Vous voulez la guerre, vous l’aurez; et s’il le faut, je démusellerai le tigre. Il me connaît et je sais jouer avec lui. Nous verrons s’il vous respectera comme moi ». Même sous de telles parodes, il est difficile de démêler les véritables intentions du roi, il était sans doute très profondément irrité; mais il lui fallait parler ainsi, sous peine d’être le plus impopulaire des hommes; il comprenait en ces circonstances la néaessité de « crier plus haut » que Thiers, pour ne pas être débordé et renversé par lefiot de l'indignation publique. Il démusela le tigre; il ne lui ouvrit pas la porte de la cage.

Cependant on se préparait à la guerre, avec la plus

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menaçante ardeur. Henri Heine écrivait de Paris à la fin de juillet: « La coalition entre l’Angleterre, la Russie, l’Autriche et la Prusse contre le pacha d’Égypte produit ici un joyeux enthousiasme guerrier plutôt que de la consternation. Tous les Français se rassemblent autour du drapeau tricolore et leur mot d’ordre commun est : Guerre à la perfide Albion ! »

Partout en France on envisageait cette guerre possible, probable, avec les plus vives espérances. On était, encore une fois, comme emporté par le souffle des guerres révolutionnaires et de la Marseillaise, à laquelle Rude venait d’élever son impérissable monument de l’Arc de triomphe de l’Étoile. On comptait toujours tout naturellement sur le pacha d’Égypte: il repoussera de la belle manière l’ultimatum des puissances, et comment le pourront-elles atteindre? 11 échappera, à quelque distance des côtes, aux flottes anglaises. L’Angleterre sera-t-elle donc réduite à permettre l’entrée d’une armée russe en Asie mineure et en Syrie? Elle n’osera affronter les conséquences d’un tel fait. Même alors, le pacha est de taille à se défendre, et à infliger aux Russes de rudes échecs. Pendant que les alliés se débattront en Orient dans les difficultés inextricables préparées par l’étourderie haineuse de Palmerston, la France jettera ses armées refaites en Allemagne, en Italie ; elle prendra sur l’Autriche et la Prusse la revanche de 1815. Pendant que Méhémet se paiera dans le Levant, elle se paiera sur le Rhin, sur les Alpes.

M. Thiers se hâte. A force d’étudier l’histoire de Napoléon, il est entré dans le personnage de son héros ; il emprunte ses idées politiques sur la révolutiou des peuples; il refait ses plans stratégiques pour les indiquer aux armées de Louis-Philippe à l’occasion. Il refuse d’entrer en pourparlers avec les puissances signataires du traité de Londres; il se renferme avec beaucoup de dignité dans un isolement dont plusieurs collègues de Palmerston s’inquiètent ; ils ne sont pas tous aussi rassurés que lui sur les suites de son brutal coup de tête ; et, en vérité, elles pouvaient être terribles.

Le ministère français presse les armements. Il rappelle sous les drapeaux, les soldats disponibles; il crée, par ordonnances royales, de nouveaux régiments d’infanterie et de cavalerie, et le talent d’organisation de M. Thiers se donne carrière en tout cela. 11 ouvre, sous réserve de l’approbation postérieure des Chambres, les crédits nécessaires à

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la construction des fortifications de Paris. Il est tout heureux de son rôle; il s’occupe de tout; il s’assimile tout; on le surprend couché de tout son long sur les cartes du Rhin et du Pô, suivant, avec des épingles noires et vertes, la marche future des armées françaises. L’historien des guerres du Consulat et de l’Empire a enfourché le cheval de Bonaparte. Il communique son ardeur, son exaltation patriotique au duc d’Orléans, fils aîné de Louis-Philippe, qui dit un jour : « J’aime mieux succomber sur les rives du Rhin ou du Danube que dans un ruisseau de la rue Saint-Denis ». Tous deux discutent les meilleurs plans de campagne ; ils sont d’accord pour porter le plus puissant effort des troupes françaises en Italie, pendant que la belle flotte que la France possède dans les eaux du Levant coopérera avec les vaisseaux de Méhémet- Ali pour quelque brillante victoire navale sur les Anglais. Décidément, est-ce donc la guerre?

On s’en réjouit aussi à l’étranger. Le tsar Nicolas est enchanté de continuer contre la France la grande croisade des rois jadis conduite par son frère Alexandre: il voudrait aller étouffer la révolution dans son berceau. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV est toujours pénétré de l’esprit de la guerre patriotique de 1813 et entretient avec passion les souvenirs de son adolescence, — il était né en 1797. Toutes les haines de d’Allemagne se réveillent comme en 1813 et 1815; on y recherche toutes les injures dont il faut demander raison à l’ennemi national ; il faut venger la reine Louise insultée par Napoléon; il faut venger léna et Valmy ; il faut venger Gonradin de Hohenstaufen décapité par Charles d’Anjou; il faut prendre l’Alsace, la Lorraine; il faut revenir au traité de Verdun. Le poète Becker chante :

Ils ne l’auront pas, le libre Rhin allemand I et Musset lui répond :

■'îous l’avons eu, votre Rhin allemand!...

Où le père a passé, passera bien l’enfant.

Il est certain que l’affaire de 1840 a renouvelé l’idée et le sentiment de l’unité allemande, de la grande patrie germanique ; l’anniversaire de Leipzig fut alors célébré au delà du Rhin avec une nouvelle ardeur. Un historien allemand dit que « ce fut le jour de la conception de l’Allemagne ». 11 compare ironiquement M. Thiers à Napoléon: la lourde

domination de l’empereur y avait fait tressaillir le sentiment national engourdi; l’agitation du ministre français de 1840 réveilla l’Allemagne de son sommeil léthargique.

Ce sont là les résultats du nouveau conflit turco-égyptien, insignifiant en lui-même, mais aggravé par l’intervention européenne, par les ambitions jalouses de la Russie et de l’Angleterre un instant coalisées contre une influence rivale, par la sensibilité nerveuse de l’opinion publique en France, avide de gloire militaire, de revanche, toujours extrêmement délicate à l’endroit de l’honneur, même de l’amourpropre national. Comme par un don spécial des pays du Levant, tout ce qui s’y passe prend, dans la vie politique des nations et dans la mémoire des hommes, d’étonnantes proportions. Un rien y est gros de conséquences, et, par l’accumulation d’intérêts innombrables et variés en ce centre de l’ancien monde, le moindre bruit y résonne étrangement'. Nulle part, la diplomatie n’a autant besoin de tact, d’ingéniosité, d’expérience; nulle part, il n’est autant nécessaire de se défier du premier mouvement, des brusques sautes de l’opinion. Nulle leçon n’est plus instructive, notamment pour des Français, que celle qu’ils y ont reçue en 1840.

Toutes les espérances du gouvernement et du public en France reposaient sur la résistance du pacha d’Égypte. Mais rien de plus trompeur que les puissances de l’Orient; sous des apparences redoutables, elles n’offrent souvent aucune consistance, et s’évanouissent au toucher comme une bulle crevée.

Le 14 août, quelques vaisseaux anglais, autrichiens et turcs, sous sir Charles Napier, parurent devant Beirout. Bientôt des soulèvements se produisirent en Syrie contre Ibrahim: l’argent anglais y fut pour quelque chose, mais aussi la domination très pesante du pacha. La Montagne du Liban, peuplée de Druses musulmans et de Maronites chrétiens, formait depuis longtemps un pays autonome, une sorte de république patriarcale, aya.it à sa tête un émir chrétien tributaire de la Porte, toujours choisi, depuis plus de cent ans, dans la famille des Chéabs, sous la haute protection de la France. Quand Méhémet fut maître de la Syrie, il supprima ces libertés, et le gouvernement français, à cause de ses relations très intimes avec lui, ne s’y opposa pas: l’émir de la Montagne, Bécbir, passa aux Anglais, et aida puissamment, en 1840, au succès de leurs

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iitrigues. A la nouvelle de l’arrivée de sir Napier devant Beirout, toute la Syrie septentrionale s’agita. Méhémet effrayé offre aussitôt de rendre Candie et de se contenter de l’administration viagère de la Syrie, avec l’Égypte héréditaire.

Ce n’est point suffisant; ses propositions ne sont point entendues. Le 14 septembre, un firman du sultan proclame purement et simplement la déchéance du paeha. Le 3 octobre, Beirout tombe aux mains des Anglais; Ibrahim recule précipitamment vers le sud, résiste à peine ; le fatalisme musulman brise tout d’un coup son énergie.

Tous les grands desseins de Thiers s’en vont à la dérive, entraînés par cette reculade imprévue. Le gouvernement français veut contenir cette débâcle ; de graves délibérations ont lieu aux Tuileries pendant plusieurs jours; Louis- Philippe y déclare qu’il ne veut pas faire la guerre : faut-il compromettre le trône et la frontière elle-même pour un pacha qui se défend si mal, qui plie au premier contact de quelques marins anglais ? Les journaux ministériels attaquent le roi. Mais l’opinion est désemparée, elle commence à craindre de s’être égarée. Du moins il est impossible de laisser déposséder complètement Méhémet- Ali; le ministère, d’accord pour quelque temps encore avec le roi, adresse aux puissances la note du 8 octobre, déclarant que la France n’admettra pas que Méhémet soit chassé de l’Égypte. C’était se rallier au principe essentiel du traité de Londres. Thiers pourtant n’avait pas renoncé à l’idée de la guerre ; il n’attendait qu’une provocation nouvelle de Palmerston pour forcer la main au roi. Le 20 octobre, il présente à Louis-Philippe un projet de discours du trône pour l’ouverture des Chambres fixée au 28. Louis-Philippe en trouve le ton trop belliqueux, refuse de signer, accepte la démission du ministère Thiers. Le nouveau cabinet fut présidé par le maréchal Soult; Guizot fut appelé de l’ambassade de Londres au ministère des affaires étrangères.

Dès lors la question d’Égypte perdait de son acuité; le ministère Soult-Guizot dégageait la France de l’impasse où elle s’était jetée ; son seul avènement était une concession faite à l’Europe, un gage de paix. Guizot espéra que les puissances lui en sauraient gré et se montreraient conciliantes. Tout en maintenant la note du 8 octobre, il pensa obtenir pour le pacha quelque chose de p’us que l’Égypte, par exemple le i)achalik de Saint-Jean d’Acre. Encore

fallait-il que Méhémet fît lui-même quelque chose pour sa propre cause: il perdit Saint-Jean d’Acre le 2 novembre, il rappela Ibrahim en Égypte, il lâcha pied partout.

Aussi, quand la Chambre des députés, au sujet du vote de l’Adresse, entama le grand débat sur les affaires du Levant, malgré les attaques d’une partie de la presse qui reprochait au ministère de vouloir « la paix à tout prix, » même au prix des platitudes les plus honteuses, malgré un violent discours de Thiers, la politique pacifique de Guizot eut gain de cause. Le 15 décembre, quand eut lieu la cérémonie de la translation des cendres de Napoléon aux Invalides, il n’y eut aucun trouble ; la France avait retrouvé son sang-froid.

Ce n’est pas que Guizot abandonnât la cause de l’Égypte ; il conseillait au pacha de s’en tenir désormais à l’hérédité de ce pays, affirmait nettement sa volonté immuable sur ce point et continuait les armements du ministère Thiers. Il faisait voter, le P'’ février 1841, à une forte majorité, le projet de loi relatif aux fortifications de Paris. Il ne fut pourtant point facile d’arracher à lord Palmerston la proie qu’il tenait.

Après la prise de Saint- Jean d’Acre, l’amiral Napier parut devant Alexandrie et la menaça d’un bombardement imn^édiat si Méhémet ne se soumettait pas. Celui-ci consentit aussitôt à négocier et signa, le 25 novembre, une convention par laquelle il s’engageait à renoncer à la Syrie et à restituer la flotte turque au sultan; moyennant quoi, les puissances s’efforceraient d’obtenir pour lui de la Porte l’hérédité de l’Égypte. Mais, à l’instigation de l’ambassadeur anglais à Constantinople, lord Ponsonby, la Porte prétendit ensuite n’accorder au pacha que la possession viagère de l’Égypte. C’en était trop; l’Autriche et la Prusse se lassaient des continuelles provocations de Palmerston, refusaient de jouer plus longtemps avec le feu. Le 31 janvier, une note des quatre puissances alliées invita la Porte à promettre à Méhémet que ses descendants en ligne directe seraient nommés successivement au pachalik d’Égypte. Le siiltan signa en ce sens le hatti-shérif du 13 février; mais il y introduisit des réserves inadmissibles, qu’à chaque vacance du pachalik, il choisirait à son gre le nouveau pacha parmi les héritiers de Méhémet; que le quart des contributions levées par le pacha reviendrait à la Porte; que l’armée ésjyptienne serait réduite à 18.000 hommes; que tous les

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officiers au-dessus du grade d’adjudant seraient nommés par le sultan.

Méhémet repoussa ces conditions, Metternich dut encore intervenir directement à Constantinople. La Porte accorda enfin le hatti-shérif du l®*" juin 1841, que Méhémet accepta solennellement le 10 juin: son armée fut réduite à 18.000 hommes; il en nomma tous les officiers jusqu’au grade de colonel ; îl s’engagea à ne construire aucun vaisseau sans la permission du sultan, à payer à la Porte un tribut annuel de 10 millions. A ces conditions, l’hérédité était établie en Égypte au profit de ses descendants par ordre de primogéniture.

Le gouvernement français rentra alors dans le concert européen. Il n’y avait pas mis un empressement excessif; il avait tenu à assurer d’abord la nouvelle situation faite à Méhémet-Ali. D’aucuns même, à la Chambre des députés, l’invitaient à se renfermer dans la politique d’un isolement digne et tranquille dont les puissances se seraient vite lassées : la France eût ainsi gardé toute liberté d’action, et son abstention eût infirmé d’avance tous les arrangements pris en Orient et ailleurs par les alliés L Mais Guizot y voyait des inconvénients. Il savait l’animosité de la Russie à l’égard de la monarchie de Juillet et avait une inclination personnelle pour le renouvellement de l’alliance anglaise : il avait de précieuses amitiés parmi les hommes politiques les plus influents de l’Angleterre, et espérait bien que Palmerston ne serait pas longtemps ministre : il tomba en effet quelques semaines après.

La France reprit d’ailleurs très honorablement les relations diplomatiques avec les signataires du traité de 1840. Elle s’en fit prier quelque temps, et obtint diverses satisfactions dans la rédaction des conventions nouvelles. Les quatre alliées signèrent d’abord seules un protocole de clôture sur la question d’Égypte, déclarant épuisés tous les effets de la convention de l’année précédente, brisant donc la quadruple alliance. Puis la France signa avec elles, le même jour, 13 juillet 1841 , la Convention des Détroits : elle affirmait comme un principe permanent la clôture des • détroits du Bosphore et des Dardanelles à toutes les flottes

1. Duvergier de Hauranne, La Convention du {^juillet 1841e/ la situation actuelle de la France, (Revue des Deux Mondes, 1" septembre 1841').

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