‹ La question d'Orient depuis ses origines jusqu'à nos joursChapitre 54 sur 173 · LA CHARTE DE GULIIANE · texte numérisé non relu

LA CHARTE DE GULIIANE

tenues : les pachas turcs persécutent les Maronites, pour les punir de s’être plaints ; la guerre civile désole déjà la Montagne ; d'atroces excès sont commis. Le gouvernement français intervient encore; les deux caïmacans, l’un Druse, l’autre Maronite, sont enfin nommés ; mais ils sont mis tous deux sous l’autorité du pacha musulman de Saïda : c’est souvent ainsi que les Turcs tiennent les engagements qu’ils ont pris. Guizot réclame le rétablissement de l’ancien état de choses ; la Porte consent à étudier cette question, l’étudie longtemps, si longtemps que Guizot et Louis- Philippe tombèrent avant d’avoir rien obtenu de définitif.

Ailleurs la France rencontre la rivalité des Anglais. Maîtresse de l’Algérie, influente en Égypte, son prestige en Orient n’a pas trop souffert des événements de 1840. C’est en Grèce surtout qu’elle lutte, avec succès le plus souvent, contre l’influence anglaise, dans les plus beaux jours de l’entente cordiale. Les Grecs, délivrés de la domination ottomane, ne l’étaient pas de l’ingérence européenne. Ils se partageaient en plusieurs partis, selon les puissances dont ils espéraient l’appui : il y avait le parti russe, représenté surtout par le clergé orthodoxe ; le parti français, populaire et patriote, surtout considérable parmi les palikares; le parti anglais, représenté seulement par quelques personnages avides du pouvoir, « un état-major sans soldats », le parti des habits et non pas des fustanelles. Il résulta de ces divisions des troubles et des intrigues, d’autant mieux que le roi Othon n’était pas aimé et gouvernait avec des Bavarois, en souverain absolu. Et encore, il faut avouer que plusieurs siècles de servitude, suivis de ])lusieurs années d’insurrection, sont une école peu propre à l’éducation des mœurs publiques.

C’est pourquoi la Grèce était un terrain favorable à l’intervention des puissances étrangères. La France y fut représentée, à partir de 1843, par un ministre très actif et intelligent, M. Piscatory. Peu de temps après, le 15 septembre, une révolte militaire se produisit : le roi Othon dut promettre une constitution libérale et convoquer une assemblée nationale. La France et l’Angleterre se mirent d’accord pour rester neutres et favoriser ainsi la mise en train du nouveau régime. La Révolution s’acheva paisiblement; l’absolutisme prit fin sans secousse ; le roi fut désormais assisté d’un ministère responsable et de deux Chambres, un Sénat nommé par lui, et une Chambre des députés élue

E. Driaült. — Question d’Orient. 11

MAHMOUD ET MEIIEMET.

pour trois ans au suffrage universel. Par l’action normale de la représentation nationale, le premier ministère constitutionnel fut présidé par Mavrocordato, chef du parti anglais. M. Piscatory le soutint loyalement. Mais aux élections générales qui suivirent, le ministère fut battu et céda la place à un cabinet où entrèrent surtout Colettis, le chef du parti français, et Metaxa, le chef du parti russe. Le représentant de l’Angleterre, sir Edmond Lyons, s’en montra mécontent et se brouilla avec M. Piscatory : il parut qu’il n’était partisan de la neutralité qu’à condition que ses amis fussent au pouvoir.

Quand lord Palmerston revint au ministère, en Angleterre, en 1846, il partagea les sentiments de son ministre à Athènes et chercha des difficultés au ministère Colettis. La situation financière de la Grèce était pénible ; le gouvernement était obligé de demander des délais pour le paiement des intérêts de l’emprunt de 60 millions contracté au lendemain de la guerre de l’indépendance. Dès le mois de janvier 1847, Palmerston exigea le paiement immédiat du premier semestre de l’année ; il envoya des vaisseaux sur les côtes grecques ; il favorisa les intrigues de Louis-Napoléon Bonaparte, qui, en quête d’un trône, ne rêvait encore que de remnlacer le roi Othon. Colettis échappa très habilement à toutes ces manœuvres ; mais il mourut le 12 septembre 1847. Palmerston et sir Lyons voulurent imposer au roi Mavrocordato, en dépit de la composition des Chambres : Othon laissa le pouvoir aux amis de Colettis, et le gouvernement anglais en témoigna de toute façon sa mauvaise humeur. 11 exigea une indemnité au nom de D. Pacifico, juif portugais protégé anglais, dont la maison de commerce avait été pillée dans une émeute ; il ne se satisfit pas des offres de la Grèce et bloqua le Pirée. La Russie s’émut ; Louis-Napoléon Bonaparte, devenu président de la République Française, rappela l’ambassadeur français de Londres, et il y eut un moment de brouille sérieuse. Palmerston finit par céder.

Ainsi partout, dans le Levant, du Danube au Nil, de l’Algérie à l’Euphrate, les ambitions des grandes puissances se croisent, et les Musulmans se débattent contre ces multiples interventions, d’accord seulement pour les étouffer ; pour beaucoup d’entre eux alors, le Tanzimat n’est qu’une

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