‹ La question d'Orient depuis ses origines jusqu'à nos joursChapitre 63 sur 173 · III. — La politique de l’autonomie · texte numérisé non relu

III. — La politique de l’autonomie

En dehors de cette catastrophe où sombra pour un temps, avec la fortune.de la France, l’entreprise généreuse qu’elle poursuivait, la réforme ottomane était compromise par beaucoup d’oppositions.

Elle était continuellement troublée par des désordres par des soulèvements. Les Musulmans, inquiets pour leurs privilèges de conquérants, les chrétiens, encouragés parles avantages obtenus à d’autres revendications, étaient presque partout en conflit permanent et de plus en plus aigu. C’était l’un des résultats inévitables de la réforme et il s’est manifesté jusqu’à nos Jours. Il permettait aux uns d’assurer que la réforme était impossible, aux autres de prétendre qu’elle n’était empêchée que par les troubles. Cercle vicieux qui est, depuis, comme le tout de la question ottomane.

La Russie encourageait ces désordres, puis appelait l’attention de l’Europe sur l’impuissance de la Porte, sur la vanité de ses promesses; elle demandait à ce sujet des enquêtes internationales, obligeait le sultan à confier en 1860 au grand vizir Méhémet-Kiprisli-pacha une mission extraordinaire dans les provinces danubiennes, protestait contre l’insuffisance de cette mission, faisait elle-même enquêtes sur enquêtes par ses consuls et ses ambassadeurs, notait tous les articles inappliqués du programme de 1856, affirmait la déloyauté du gouvernement ottoman, dont les actes les plus solennels n’étaient que des trompe-l’œil destinés à éblouir l’Europe, la France notamment: elle concluait qu’il était incapable par lui-même d’aucune amélioration, « semblable à un pendule qui tend incessamment au repos et dont une main vigilante entretient le mouvement et dissimule la réelle inertie » .

Car, à y regarder de près, en écartant les apparences brillantes, qu’a-t-il fait du hatti-humayoun de 1856? L’égalité entre les musulmans et les chrétiens? Les musulmans sont toujours aussi fanatiques et considèrent toujours le droit de gouverner comme leur privilège inaliénable, issu de la conquête et des lois du Coran ; les chrétiens tiennent à leur autonomie religieuse, et ne se soucient pas d’une

LA POLITIQUE DE L’AlITOiNOMIE.

égalité qui la 'compromettrait. — L’admissibilité de tous aux fonctions publiques? Il n’y a dans tout l’empire que deux pachas chrétiens et ils sont sans fonctions, les musulmans refusant de leur obéir et le gouvernement ne leur témoignant aucune confiance. — La justice égale pour tous? Un chrétien, disent les consuls anglais, ne peut en général obtenir justice contre un musulman; un musulman, fùt-il assassin, a toute chance d’être acquitté, s’il n’a contre lui que des témoins chrétiens ; les chrétiens redoutent autant les gendarmes turcs que les voleurs, entre lesquels ils n’ont pas de raison de faire de diflérence. — La communauté du service militaire? Les musulmans ne reconnaissent par aux chrétiens le droit de commander; les chrétiens ne veulent pas s’exposer à combattre leurs propres frères, puisque d’armée ottomane est toujours un instrument de persécution et de fanatisme. — Les travaux publics? Ils ne sont possibles qu’avec des finances prospères, et la Sublime Porte est toujours en état de banqueroute; car son administration vexatoire interdit toute exploitation régulière des richesses du sol, multiplie les douanes intérieures, les dîmes arbitraires; elle n’a même pas su, malgré ses promesses, établir la perception directe ; elle en est revenue au système épuisant des fermes ; elle repose sur la fraude ; elle est aux mains d’un personnel généralement incapable ou malhonnête ; elle n’est organisée que pour la ruine du pays où elle sévit. La réforme, dont on fait tant de bruit, n’a été comprise et voulue que par quelques individualités, en réalité mal soutenues par le gouvernement. Décidément l’Ottoman est bien l’homme malade, mourant même; il n’y a* rien à espérer de lui: c’est peine perdue, c’est duperie, que de vouloir le soutenir, le faire vivre. Les musulmans ne veulent pas de la réforme; ils prétendent n’avoir qu’à y perdre. Turcs ils sont, Turcs ils resteront.

D’où la Russie affirmait que la seule politique digne de l’Europe, digne des puissances chrétiennes, était de délivrer de ce joug trop longtemps supporté les nationalités chrétiennes, de leur rendre peu à peu la liberté parla décentralisation continue ; en un mot, elle voulait le démembrement, dont elle espérait profiter.

Si les Ottomans, pendant plus de quatre siècles de domination, avaient jalousement maintenu les distances entre les vainqueurs et les vaincus, s’ils avaient fondé leur

192 LA GUERRE DE C'RLMÊE ET SES MITES

pouvoir sur la distinction des races, conservé même jusqu’au xix® siècle les grandes divisions territoriales correspondant aux diverses nationalités soumises, Erménistan ou Arménie, Bosna, Bulgaristan, Roumélie, c'était une chimère que de les croire capables de se fondre avec leurs ennemis, de constituer avec eux une unité politique et sociale, un Etat moderne; c’était une antinomie historique.

Chimère plus étrange encore que d'imaginer sous le gouvernement des Turcs le relèvement économique des pays de leur domination. Les seules provinces prospères de l’empire n’étaient-elles pas, au contraire, justement celles qui avaient obtenu des libertés suffisantes, une indépendance plus ou moins complète, comme les îles de l’Archipel, de tout temps privilégiées par leur situation même, comm.e Samos libre depuis 1832, comme l’Égypte enfin. « L’Égypte, dit Ferdinand de Lesseps, a une population propre qui n’est ni turque, ni grecque, ni arabe. C’est le peuple des Pharaons. Or, toutes les fois qu’elle a été réduite en simple province soumise aux lois générales, ou sa prospérité a décliné, ou elle a recouvré sa liberté. »

D’après ces raisonnements, le gouvernement russe prétendait que les puissances occidentales se trompaient à rechercher la solution du problème ottoman dans la centralisation fondée sur l’égalité. Car ce système devait rencontrer des obstacles infranchissables, non seulement de la part des musulmans qu’il blessait dans leur orgueil et dans leurs préjugés, mais encore de la part des chrétiens dont l’ancien régime avait sauvegardé l’individualité et qui se sentaient menacés par les institutions nouvelles dans la jouissance séculaire des privilèges civils inhérents à leur organisation religieuse. ^

Les faits donnaient alors raison à la Russie et obligeaient la France à se démentir en favorisant le démembrement de l’empire et de l’autorité du sultan: malgré lesvietoires de ses alliés et la proclamation solennelle de l’intégrité et de l’indépendance de la Sublime Porte, le principe de l’autonomie de ses sujets chrétiens se développa par la force des choses.

Les principautés moldo-valaques furent évacuées par les Autrichiens le 30 mars 1857. Selon les stipulations du traité de Paris, leur dépendance à l’égard du sultan n’était plus

Page 1