LA CONKÉRLNCE DE LONDRES
pas rester à la merci des flottes turques armées dans les ports de l’Archipel ? Une grande puissance comme elle pouvait-elle se tenir de son consentement les mains liées ? Rien de plus naturel, semble-t-il, que la circulaire Gortchakof. Et même le gouvernement russe n’a-t-il pas manqué d’audace ? Qu’aurait-on dit en Europe si, profitant des circonstances, il avait fait naître en Orient quelqu’une de ces complications toujours faciles pour se jeter sur la Turquie, comme la Prusse sur la France ?
Peut-être le gouvernement anglais en eut-il peur. Il protesta avec énergie contre la circulaire russe, entra en rapports avec M. de Bismark, alors à Versailles, et parla de déclarer la guerre à la Russie. Le gouvernement austrohongrois ne fut pas moins ému. Bismarck fut assez inquiet: il avait besoin de la Russie pour contenir l’Autriche disposée à s’allier à la France ; il ne voulait pas mécontenter l’Angleterre, capable alors d’intervenir en faveur de la France. Il proposa la réunion d’une conférence où la circulaire russe serait examinée par les puissances signataires du traité de Paris. C’était donner aux passions le temps de se calmer, à la Prusse le temps d’achever sa victoire. Cette proposition fut acceptée à Saint-Pétersbourg comme à Londres.
Le gouvernement de la Défense Nationale, invité à se faire représenter à cette conférence, demanda qu'elle pût s’occuper aussi de la question d’Alsace-Lorraine. Bismarck s’y opposa naturellement avec une extrême violence. Dès lors la France se montra mal disposée à s’intéresser aux affaires d’Orient, à prendre part aux délibérations de la conférence, malgré les instances de l’Angleterre. Retardée de semaine en semaine par cette abstention, la conférence n’ouvrit ses séances que le 17 janvier 1871, s’ajourna encore au 24. Ses délibérations furent peu actives ; elles aboutirent à la convention du 13 mars 1871, à laquelle le duc de Broglie apposa enfin la signature de la France : le traité de 1856 était confirmé en ce qui concernait la navigation du Danube et le droit de la Porte de fermer ou d’ouvrir les détroits ; mais la neutralité de la mer Noire n’était pas maintenue. C’était tout ce que voulait la Russie.
Dès lors elle refit ses armements sur cette mer ; elle com* mença à relever Sébastopol. Elle construisit des vaisseaux de guerre, augmenta la « flotte volontaire » qu’une souscription nationale avait édifiée pendant que le gouverne-
LA GUEUUE DES BALKANS
ment n’en avait pas le droit. Elle s 3 prépara aux événements qui ne pouvaient pas manquer de se produire dans la péninsule des Balkans.
Elle comptait, un peu naïvement, sur les bons offices du ' gouvernement allemand, auquel elle avait permis d’écraser la France en contenant l’Autriche par une menace d’intervention. Elle ne savait pas qu’avec le comte de Bismarck il fallait se payer immédiatement du service qu’on lui rendait, et lui éviter toute tentation d’ingratitude. Elle ne comprenait pas les nécessités diplomatiques de l’Allemagne nouvelle. Car l’Autriclie-Hongrie, éloignée de l’Allemagne, restait pour le gouvernement prussien un danger redoutable si elle n’obtenait d’autres satisfactions ; il fallait que Bismarck l’aidât à accentuer son orientation politique à l’opposé du Rhin, vers le Danube inférieur et les Balkans. Pour n’être plus allemande, il fallait qu’elle devînt danubienne : c’était une évolution politique et territoriale à laquelle elle était malgré elle entraînée depuis deux siècles ; il fallait la lui faciliter pour qu’elle cessât d’être la rivale de la Prusse. Dans cette pensée, Bismarck fut très satisfait de la'chute du comte de Beust, chancelier d’Autriche, et de son remplacement par le comte Andrassy, très résolument décidé à renoncer à toute intervention en Allemagne et à surveiller les agissements de la Russie en Orient (14 novembre 1871). Andrassy après Beust, c’est le signe manifeste de toute la nouvelle politique autrichienne.
Le gouvernement russe en montra bien quelque inquiétude ; Bismarck, — et ce n’est pas son moindre succès — réussit à le tranquilliser. Le tsar Alexandre II, d’ailleurs très étroitement lié d’amitié à son oncle Guillaume I®’’, ne voulait pas douter de sa bonne volonté. Une triple entrevue '^à Berlin (septembre 1872) parut sceller pour longtemps « l’alliance des trois empereurs ». Ils s’engagèrent à maintenir en Europe la situation territoriale résultant des derniers traités, à résoudre ensemble les difficultés que pouvait faire naître la question d’Orient, à combattre ensemble l’esprit révolutionnaire : le mouvement nihiliste alarmait fort le tsar.
Le prince Gortchakof pensait donc que le gouvernement allemand favoriserait ses desseins sur l’Orient ; ils étaient ambitieux : vieillissant, il lui eût été agréable de couronner sa carrière de quelque grande œuvre ; les lauriers de Bismarck l’empêchaient de dormir. Il s’était cru très habile à
IA COÎiFÉRENCE DE LONDRES.
adopter, comme lui, pour son propre compte, le principe des nationalités, alors si fort à la mode qu’il semblait que sans lui rien ne pût se faire de grand. Il y voyait de beaux profits pour la Russie: les populations slaves sont nombreuses dans l’empire d’Autriche-Hongrie, plus nombreuses et plus serrées dans la péninsule des Balkans. Si la Russie, au nom de cette parenté de races, réussissait à les grouper autour d’elle, elle serait la première puissance de l’Europe. Et ainsi, par son chancelier, la politique russe prend ime forme nouvelle : ce n’est plus au nom de la religion grecque que le tsar veut conduire les destinées des peuples des Balkans ; c’est au nom du principe des nationalités, au nom du panslavisme.
Beaucoup, parmi les plus sages conseillers du tsar, se défiaient de ce principe, en prévoyaient les dangers, doutaient que toutes les populations slaves des Balkans fussent disposées à passer tout simplement de la domination du sultan à celle du tsar, les soupçonnaient de vouloir seulement se servir de la puissance russe pour ensuite lui échapper, au risque d’être taxées d’ingratitude. Ils se demandaient déjà si la Russie gagnerait quelque chose à remplacer l’État ottoman décrépit par des États chrétiens jeunes et entreprenants.
Mais l’opinion publique dédaignait ces profonds calculs ; elle embrassait avec ardeur la cause du panslavisme ; c’était le nouvel article de foi au nom duquel il fallait délivrer les frères des Balkans. Dès 1867, les « Slavophiles» avaient convoqué à Moscou tous les Slaves d’Europe au congrès de la Société des Amis de l’histoire naturelle. Ç’avait été la première manifestation publique du panslavisme. Elle fut suivie d’une ardente propagande dans les pays des Balkans; un Comité central se forma à Moscou, un sous-comité à Bucharest ; des livres furent envoyés aux écoles de Serbie et de Bulgarie ; des jeunes gens en furent appelés aux Universités russes ; de considérables sommes d’argent y furent répandues, sous prétexte de charité ; des agences nombreuses, comme les hétairies d’autrefois, gagnèrent au panslavisme des partisans tout dévoués ; l’empire ottoman fut pénétré profondément par l’influence russe. Le prince Gortchakof comptait bien en tirer parti ; il pensait fonder sur l’action panslaviste une grande entreprise politique. II avait envoyé à Constantinople, auprès du sultan Abd-ul- Aziz, un très habile et très ferme ambassadeur, lui-même
LA GUERRE DES BALKANS
pansiaviste déterminé, le général Ignatief. Celui-ci jouissait d’un grand crédit auprès du Divan, paraissait lié d’une étroite amitié avec le grand-vizir Mahmoud-Nézim-pacha, exerçait vraiment une grande action sur le gouvernement ottoman. La Russie semblait avoir toutes les chances de son côté.
Mais les musulmans sentaient le danger, mis en éveil par la convention du 13 mars 1871. Des circonstances nouvelles naissent les formes politiques nouvelles. Beaucoup d’entre eux se demandaient quel avantage la Porte avait obtenu de l’intervention européenne; depuis un demi -siècle, les grandes puissances proclamaient le principe de l’intégrité de l’empire ottoman, moyennant des réformes sérieuses; les réformes ne servaient qu’à encourager les chrétiens ; quant au principe de l’intégrité, avait-il empêché que l’Europe soutînt, après la cause de l’indépendance de la Grèce, celle de l’autonomie de la Roumanie, de la Serbie, du Monténégro ? En fait, les belles phrases de la diplomatie européenne semblaient autant de mensonges. L’empire continuait d’être démembré; il était à la veille de la ruine. Mieux valait une franche hostilité que cette amitié dissolvante.
L’influence française à Constantinople n’avait pas survécu aux désastres de 1870; avec elle avait péri la cause du Tanzimàt, dont du reste les musulmans s’étaient toujours défiés. Dès lors il se forma parmi eux, en face des menaces du panslavisme, un parti national, le parti de la Jeune Turquie, fondé sur la réaction contre l’Europe et sur la restauration de l’Islam : il fallait rendre à l’Islam la conscience de sa grandeur, reconstituer l’autorité du Coran, y rechercher les sources d’une vigueur nouvelle, grouper autour du padischah tous les peuples de Mahomet, former contre les nationalités chrétiennes un faisceau compact de 150 millions de musulmans, et reprendre les fortes traditions des siècles passés. Ce panislamisme avait son chef, Midhat-pacha, son état-major, les ulémas ou docteurs du Coran, ses soldats, les softas ou étudiants en théologie, ses moyens d’action, la presse, dont l’influence commença de travailler tous les pays de religion musulmane ; il avait pour adeptes presque tous les Ottomans, qui y voyaient leur dernier moyen de salut et peut-être l’instrument d’une belliqueuse renaissance. Le Croissant se relevait devant la Croix.
Les partis en présence, les événements allaient se préci-
LES LNSURKECTIOINS.
piter. Abd-ul-Aziz, depuis son avènement en 1861, s’était soumis à l’action de l’Europe, au lendemain de la guerre de Crimée. Mais c’était un esprit faible, un caractère avili par des excès de toutes sortes. A-t-on d’ailleurs suffisamment remarqué l’incapacité intellectuelle et morale de tous ces sultans du xix® siècle ? On dirait que le sang d’Osman est épuisé. Il fut facile à son entourage de fermer l’ère des réformes : elles n’avaient jamais été bien sérieuses. Le désordre administratif était toujours le même, le gouvernement des valis toujours aussi arbitraire et tyrannique, les impôts de plus en plus lourds, les charges accablantes, le malaise général, le trésor public vide. Le gouvernement ottoman fît banqueroute en 1875, se déclara impuissant à payer ses créanciers, la plupart européens et peu intéressants aux yeux du parti national. Grief nouveau que la Russie ne manqua pas d’enregistrer.
IL — Les insurrections et la conférence de Constantinople '
Sous l’inspiration de la réaction musulmane, à laquelle presque tous les fonctionnaires de la Porte étaient gagnés, les chrétiens de l’empire furent sans cesse inquiétés, maltraités, surchargés de contributions. Le joug ottoman s’appesantit sur leurs têtes dans le temps même où le panslavisme surexcitait leurs espérances. Gela suffît à expliquer l’agitation qui troubla bientôt toute la Turquie d’Europe. Comme en’ 1820, la crise prévue commença par des insurrections et des massacres.
Dans l’été de 1875, les habitants de l’Herzégovine se soulevèrent. Ils refusèrent les impôts, la corvée, attaquèrent les agents de la Porte, engagèrent quelques escarmouches dans la vallée de la Nareinta contre les garnisons turques. Le gouverneur, Dervisch-pacha, y conduisit des troupes; il fut battu à Nevesigne, le 24 juillet. Des bandes chrétiennes se formèrent, sous des chefs hardis, comme Peko-Paulovitch, Luibibratich ; elles eurent leur quartieri général au couvent grec de Duze ; de nombreux villages furent incendiés; des Serbes, des Monténégrins accoururent à l’aide des chrétiens.
Les consuls européens du pays intervinrent, demandèrent aux insurgés l’expression de leurs vœux : ils exigèrent la liberté religieuse, le droit de tester en justice, une milice
E. Driault. — Question d’Orient.
LA GUERRE DES BALKANS
locale composée d’indigènes, la fixation et la perception régulière des impôts. Les consuls communiquèrent ces indications à la Porte, qui, par un iradé du 2 octobre, promit l’application à tout l’empire d’un plan général de réformes.
Cependant les troubles continuaie»"!. Les Turcs furent battus à Muratovitcli le 12 novembre, à Plana le 2 décembre, où 1.000 d’entre eux furent tués. Un nouvel iradé, le 12 décembre, promit l’organisation de conseils électifs où les chrétiens pourraient prendre part à l’administration du pays; ils devaient aussi avoir une gendarmerie locale. Ils n’y ajoutèrent pas confiance, marchèrent sur Niksitch, place forte à la frontière septentrionale du Monténégro, taillèrent en pièces une petite armée ennemie dans les défilés de la Duga, coupèrent la route de Raguse à Trébigne pour empêcher l’arrivée de renforts turcs (janvier 1876). A ces nouvelles, la Bulgarie elle aussi s’agitait; les jeunes gens de ce pays émigraient en masse, allaient chercher des armes en Russie, en Serbie. L’incendie menaçait de gagner toute la péninsule des Balkans ; on pouvait craindre, en réponse, une explosion du fanatisme musulman.
Le gouvernement autrichien en redoutiJt les suites, dont la première devait être l’intervention de la Russie. Il prit les devants, et, du consentement des cabinets de Berlin et de Saint-Pétersbourg, il adressa au divan, le 30 janvier 1*876, la note Andrassy : « Les Puissances entendent qu’il soit mis un terme à une lutte ruineuse et sanglante, au moyen de réformes. Il faut que la religion chrétienne soit mise, en droit et en fait, sur le même pied que l’islamisme, que le fermage des impôts soit à tout jamais aboli, que l’exécution des réformes cesse d’être abandonnée à la discrétion des pachas, et, pour cela, que le contrôle de leur administration soit confié à une assemblée locale composée par moitié de chrétiens et de musulmans. »
Le Divan accepta les premières propositions de cette note; il refusa, au nom de la souveraineté du sultan, de soumettre son administration à un contrôle. D’ailleurs il ne fit rien dans le sens de ses promesses.
De l’Herzégovine, l’insurrection se répandit en Bosnie. Le chef Dukir enleva le vi’bge de Dubovic et en chassa les Turcs. Sélim-pacha fut foicé de battre'en retraite. Les gouvernements de Serbie, de Monténégro armèrent et se préparèrent à une intervention. Le prince Milan de Serbie