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La question de l'adriatique. Le Comté de Goritz et de Gradisca, étudiée et présentée

L'article IV du traité secret conclu le 26 avril 1915 à Londres entre l'Italie d'une part, et la Russie, l'Angleterre et la France d'autre part, cite parmi les régions que le traité de paix donnera à l'Italie, également le comté de Goritz et de Gradisca (i).

Comme son nom même l'indique, le comté de Goritz et de Gradisca est formé de deux parties : du pays de Goritz et du pays de Gradisca. Avant l'occupation française, pendant laquelle seules les parties du pays de Goritz situées sur la rive gauche de l'Isonzo ainsi que le district italien de Monfalcone situé également sur la rive gauche du même fleuve étaient incorporés dans les provinces illyriennes, le pays de Goritz et le pays de Gradisca constituaient chacun un corps administratif distinct. Les Etats provinciaux du premier avaient leur siège dans la ville de Goritz, ceux du dernier dans la ville de Gradisca. Ces Etats provinciaux ont accepté en 1720, séparément, la Pragmatique Sanction. Seulement à cette époque les deux régions n'avaient pas la même étendue que depuis 1825. La haute vallée de ridria (l'actuel district judiciaire d'Idria en Carniole), appartenait

(1) Le professeur italien Ascoli proposa, le 7 juin 1856, au sein du « Reale Islitulo Lorabiir.lo di «cienze e Letlere » aux savants italiens .l'appeler eelte nouvelle province autricliienne, comprenant Goritz, Triesto e l'Istrie, du nom de Venezia Giiilia (Vénétie Julienne), .\insi l'œuvre de la bureaucratie autrichienne a servi aux Italiens pour élargir l'étendue de la Venétie jusqu'aux frontières qu'elle ne possédait jamais dans l'histoire.

par exemple jusqu'en 1783, et la haute vallée de la Vipava (l'actuel district de Vipava (Wippach) en Carniole) jusqu'en 1814 au comté de Goritz. Le district italien de Monfalcone faisait jusqu'en 1797 partie des possessions de la République de Venise, tandis que le district Slovène de Devin (Duino) situé dans le golfe de Trieste, à l'est de Monfalcone, appartint de 1527 à 1814 au Duché de Carniole, et de 1814 à 1825 à ristrie.

En 1825, l'Autriche donna aux Comtés de Goritz et de Gradisca leur forme actuelle. Ainsi seulement, le pays de Goritz entièrement Slovène quant à la nationalité de ses habitants, fut obligé de partager le sort du pays de Gradisca de population frioulienne ou italienne. Ce dernier bien beaucoup plus petit que l'autre tant en ce qui concerne le nombre de ses habitants que sa superficie, jouissait aux dépens de celui-ci sous le régime autrichien, de tous les privilèges que l'Autriche réactionnaire distribuait à ses peuples non-slaves. La constitution autrichienne de 1861 par exemple, au sein de la Diète créée alors pour le Comté de Goritz et de Gradisca, conféra aux Italiens (1/3 des habitants) plus de sièges qu'aux Slovènes (2/3 des habitants). Voilà comment put naître, dans certains cerveaux nationalistes, l'idée de l'italianité du pays de Goritz.

Et pourtant les pays de Goritz et de Gradisca sont, à tous points de vue, deux régions tout à fait distinctes. En les séparant de nouveau et en attribuant le pays de Gradisca à l'Italie et le pays de Goritz à l'Etat des Serbes, Croates et Slovènes, on ne réparerait pas seulement la faute commise par le Gouvernement autrichien par la réunion de deux régions n'ayant rient de commun, mais on réaliserait aussi les vœux de toute la population du pays de Goritz. En effet, cette population a encore en octobre et en novembre 1918 clairement et unanimement exprimé sa volonté inébranlable que le pays de Goritz soit. rattaché à l'Etat des Serbes, Croates et Slovènes.

Tous les intérêts du pays de Goritz et de ses habitants sont

étroitement liés à cet Etat et toutes les raisons, quelle que soit leur nature, plaident en faveur de cette solution du problème du pays en question.

I. Au point de vue ethnographique, les pays de Goritz et de Gradisca sont tout à fait distincts. Le premier est slovène, le dernier italien. D'après la division administrative actuelle qui ne répond pourtant pas dans tous les détails aux appellations géographiques de pays de Goritz et de pays de Gradisca, le premier serait formé des districts administratifs de Goritz-environs (vallée du Moyen Isonzo et vallée de la Vipava), de Goritz-ville, de Tolmin (haute vallée de risonzo et vallée de l'Idria) et de Sezana (Carso goritzien) ; le dernier, des districts administratifs de Gradisca et de Monfalcone. D'après cette division administrative et d'après le recensement officiel de 1910, le pays de Goritz compte 170.714 habitants indigènes dont 148.388 Slovènes (y compris 173 Serbo-Croates) et 17.949 Italiens, et le pa^^s de Gradisca, 79.179 habitants indigènes dont 6.362 Slovènes (y compris 13 Serbo-Croates) et 72.170 Italiens, (i) Si nous nous tenons pourtant à la division géographique des deux pays (le pays de Goritz = la région montagneuse, les collines et le Carso; le pays de Gradisca = la prolongation de la plaine vénitienne au delà de la frontière autrichienne jsuqu'au pied du Carso), nous devons éliminer du district de Goritz-environs la commune italienne de Lucinico et la rattacher au pa)-s de Gradisca; par contre, nous devons éliminer du district administratif de Gradisca, les communes Slovènes de Medana, Biljana, Kozbana et une partie de la commune de Dolenje, ainsi que du district administratif de Monfalcone, les communes Slovènes de Devin (Duino)et de Doberdob et les rattacher au pays de Goritz. De cette façon le pays de Goritz compte 173.626 habitants indigènes, dont 153.469 Slovènes et 15.770 Italiens, et le pays de

(1) En 1846, on a Cfmpté dans tout le comté de Goritz et de Gratisca, 128.462 Slovènes et 61.899 Italiens et Friouliens.

Gradisca 76.295 habitants indigènes dont 1282 Slovènes et 74-376 Italiens.

La frontière ethnographique entre les Slovènes et les Italiens telle qu'elle est aujourd'hui est l'œuvre des siècles. Les Slovènes occupant, après les Lombards et diverses autres peuplades, les régions qu'ils tiennent aujourd'hui, ne s'arrêtèrent pas devant la plaine, mais poussèrent jusqu'au Tagliamento. De nombreux noms de localités slaves dans tout le Frioul oriental (Udine et Gradisca) témoignent de ce fait. Les Slovènes ont donné même le nom à Gradisca (il existe dans les pays slaves un grand nombre de localités portant les noms de Gradiska, Gradisce, Hradiste, etc..) et à de nombreuses localités de son pays, surtout à celles situées à la frontière ou près de la frontière ethnographique actuelle (Capriva, Sdraussina, Sagrado, Turiacco, Selz, Joanniz, Visco, Lucinico et Dolenje, etc.). Les deux dernières localités (Lucinico et Dolenje) n'ont été italianisées qu'au cours du XIX° siècle. Des divers facteurs, et avant tout certainement cehii que dans la plaine de forts noyaux d'origine rhétoromaine ont survécu à la migration des peuples jusqu'après l'arrivée des Slovènes, et surtout l'influence vénitienne depuis 1420, ont eu pour conséquence que l'élément slovène a été absorbé dans la plaine. L'historien italien Nicoletti écrit dans ses Costumi e leggi antichc dei Forlani sotto i patriarchi : <( Le langage slave était de beaucoup plus en usage dans les villages que l'idiome frioulien, alors inculte et désagréable à l'oreille. »

Lorsque Venise en 1420 arracha au patriarcat d'Aquilée ses biens, le frioulien commença à prédominer aussi dans la campagne, tandis que parmi les intellectuels dans les villes, le dialecte vénitien s'enracina peu à peu. Cependant l'influence du frioulien ou de l'italien ne dépassa jamais les frontières du territoire de Gradisca. Dans la province d 'Udine, et précisément le long de la frontière avec le pays de Goritz, un nombre assez important de Slovènes a même échap-

pé à ritalianisatioii. h'Aumiano stotistuo ilaliaiio de 1914 indique leur nombre avec 56.994.

La seule localité dans tout le pays de Goritz où. à côté des Slovènes, vivent aussi les Italiens (14.S12), est la ville de Goritz que les Slovènes appellent Gorica (prononcez Goritza), les Italiens Gorizia et les Allemands Gœrz. Mais en outre que ce nombre insignifiant d'Italiens, comparé avec le nombre sus-indiqué de Slovènes dont Goritz est le centre historique, économique, politique, intellectuel et social, ne peut aucunement être décisif pour le caractère national du pays de Goritz, ces Italiens ne sont pas autre chose que le produit du système autrichien qui, jusqu'à une époque très récente, refusait à ses sujets slaves tous moyens nécessaires à leur développement intellectuel. Les Italiens de la ville de Goritz sont en partie des descendants des- commerçants et des artisans qui, depuis le commencement du XVII' siècle, venant d'Italie se sont installés dans la ville, et pour la plus grande partie des descendants de renégats Slovènes qui, à l'époque féodale et plusieurs même plus tard, ont accepté la langue italienne parce qu'elle était en faveur sous le régime * d'alors. Il faut prendre en considération qu'aux XVIP et XVIIF siècles, les seules écoles de Goritz étaient celles ouvertes en 161 5 par les Jésuites italiens que Venise avait expulsés en 1606 de son territoire. Marie-Thérèse introduisait dans ces écoles l'allemand à coté de l'italien. Ce n'est qu'au cours des dernières dizaines d'années que les Slovènes ont pu se créer leur propre instruction primaire dans la ville et en dehors d'elle, tandis que le gouvernement n'a ouvert que peu avant la guerre une école normale déjeunes gens et un lycée Slovènes à Goritz. (i) Il va de soi que sous de telles conditions, les Slovè-

(t) Avant celle date, il n'existait à Gnrilz qu'une école noruialc déjeunes lilies où, à côté de l'allemand et de l'italien, le Slovène aussi était reconnu langue d'enseignement. Avant l'ouverture ù Goritz de l'école normale slovêue de jeunes gens, ks élèves de celle catégorie devaient fréquenter l'école normale de Kopar iCapodistria) en llalie où l'on enseignait alors en allemand, en italien, en croate el en slovène.

Goritz *

lies n'étaient pas du tout représentés dans les bureaux publics, et cela d'autant moins que la langue slovène était exclue de ces bureaux de iure jusqu'en 1867 (proclamation de l'égalité de toutes les langues des différentes nationalités d'Autriche), de facto cependant jusqu'aux environs *de 1898.

Les origines de la ville de Goritz sont tout autres qu'italiennes. Le premier acte qui dans l'histoire mentionne Goritz, porte la date du 28 avril looi. Par cet acte, l'Empereur Otto III donna à

l'église d'Aquilée et à son patriarche Joannes IV « medietatem

unius ville que Sclavorum lingua vocatur Goriza » (... la moitié

de la localité qu'en langue slave, on appelle Goriza...). A cette époque, la ville d'aujourd'hui n'était qu'un petit village appartenant à la paroisse voisine de Solkan (Salcano) qui est encore aujourd'hui entièrement Slovène. Goritz, en slovène Gorica (prononcez Goritza) a tiré son nom de la colline sur laquelle les comtes de Goritz ont érigé plus tard leur château féodal. Gorica signifie en slovène colline ou petite montagne. Les comtes de Goritz apparaissent dans l'histoire vers le Xir siècle. Le berceau de leur puissance territoriale se trouve entre le plateau de Trnovo (dominant Goritz du côté nord) et les fleuves risonzo et la Vipava (Wippach). Les comtes de Goritz étaient d'origine allemande. Leurs fonctionnaires et leur personnel en général appartenaient donc — conformément à l'esprit de l'époque — à la même nationalité. Ainsi le petit village slovène de Goritz devint le siège des autorités féodales et par là, reçut peu à peu l'empreinte allemande. Les noms des habitants de la ville, noms que nous trouvons dans les actes du Moyen-Age, nous attestent pourtant qu'une partie importante de la bourgeoisie sinon la majorité, était alors slovène. L;i langue allemande ]n-édomina à Goritz — qui à cette époque-là ressemblait ])lus à un bourg qu'à une ville — du moins dans les conciles supérieures ju.squ'au XVII'' siècle. C'est depuis cette époque qu'elle dut progressivement céder la place à la langue italienne, à cause de

l'affluence de commerçants et artisans italiens et aussi à cause de l'influence des écoles italiennes ouvertes par les Jésuites. L'historien italien Morelli, originaire de Goritz, appelle pour cela dans sa (( Stori.i délia contea di Gorizia n la langue allemande « questa antica nostra favella » (notre ancienne langue).

La meilleure preuve que l'élément italien de Goritz n'est pas le produit des conditions normales ni du développement naturel des choses, est le fait qu'en dehors de la ville il n'y a pas du tout d'Italiens; tous les villages alentour sont entièrement Slovènes. En outre, plusieurs parties du territoire de la ville portent encore aujourd'hui des noms purement Slovènes (Staragora, Pristava, Stracice, Panovec, Kostanjevica, Ajsevica, etc...), tandis que d'autres les ont jrartés jusqu'à une date récente. La partie de la ville oxi se trouve aujourd'hui la principale place, s'appelait il n'y a que quelques dizaines d'années, dans toutes les langues Travnik (signifie « pré »). Les Slovènes et les paysans friouliens l'appellent encore ainsi aujourd'hui. Dans la langue allemande, ce nom a survécu dans le nom de la caserne située sur la place principale de la ville (( Traunikkaserne ». Plusieurs documents prouvent que le nom de Travnik était en usage pour désigner cette partie de la ville, déjà aux XV et XW siècles. Un acte du 19 décembre 1444 contient le passage « iuxta braydam suppani de Trauiiich )>.

L'époque contemporaine n'est pas favorable aux ilôts linguistiques étrangers dans des territoires ethniquement compacts. L'époque contemporaine tend à aplanir les différences de classes et, dans ce but, à abolir les inégalités concernant les droits politiques. En Autriche aussi, l'abolition du .système féodal (1848) a été suivie, après l'intermezzo absolutiste (1849- 1860), P^^" ^'' con.stitution de 1861 (Diètes pro\inciales), par la Constitution de 1867 (proclamation des libertés politiques), par la loi concernant l'instruction obligatoire (1S69), par la réforme de la loi électorale de 1897 (V curie) et par

l'introduction du suffrage universel pour les élections législatives (1907). Il est vrai que l'Autriche savait très bien donner aux lois même libérales une telle forme ou éluder ces lois de telle façon qu'il continuait à exister deux catégories des citoyens bien que la Constitution garantît à tous les citoyens l'égalité devant la loi, à toutes les langues nationales l'égalité des droits et d'autres belles choses semblables.

Cependant, dans un pays tel que celui de Goritz, l'art de manœuvrer du Gouvernement en favorisant la minorité italienne, ne pouvait escompter un succès durable. Dès lors qu'il s'agit d'appliquer la loi concernant l'instruction obligatoire, les Slovènes du pays de Goritz prirent entièrement à leur charge le lourd fardeau de toute l'instruction primaire dans tous les districts administratifs slovènes, afin que l'artificielle majorité italienne de la Diète ne se mêlât pas dans leurs organisations scolaires. De cette façon ils ont obtenu des résultats remarquables. Dans la ville de Goritz où la municipalité leur refusait tout droit à l'instruction dans leur langue maternelle, ils ouvrirent à leurs frais leurs propres écoles i)rimaires. Par là ils érigèrent une puissante barrière contre toute tentative de dénationalisation de l'élément slovène de la ville. I^'accroissement de la ]K)pulation de la ville de Goritz n'allait ])lus au jirofit de l'élément italien. vSurloul dans ces derniers vingt ans, la ville commença à s'agrandir ])articulièrement à cause de la construction de nouvelles voies de communication avec les vallées de l'Lsonzo et de la Vijiava (Wii)])ach).La ville auparavant jjressée au pied de la colline que couronne l'ancien château féodal, s'étendit et atteint très vite les villages slovènes cjui l'entourent de tous côtés. Aujourd'hui aucune distance ne .sépare plus la i)éri])hérie de la ville et les villages slovènes de Solkan (vSalcano),Standrez (St Andne). »St-Peter,Podgora et Pevma.Ces villages .sont à l'heure actuelle de véritables faubourgs de la ville de Goritz. Rien ne les en sépare que les limites administratives. Si le recensement de tqto ;i pu encore trou-

ver une petite majorité italienne dans la ville elle-même (14.812 Italiens contre 10.868 Slovènes), en réalité toute l'agglomération de :U ville (y compris les faubourgs sus-indiqués) comptait dès le 31 décembre 1910, 20.071 Slovènes et seulement 1.5. 153 Italiens. Aux élec-. tions municipales du printemps 1914- les Italiens n'ont pu obtenir U majorité qu'en se liant aux Allemands auxquels ils ont cédé deux sièges au sein du Conseil Municipal.

II. Aux points de vue géographique et économique, les pays de Goritz et de Gradisca sont également deux régions tout à fait distinctes. Tandis que le dernier n'est qu'une prolongation de la grande plaine vénitienne du Nord-Est de l'Italie, le terrain du premier se dislingue par des montagnes, collines et hauts plateaux, parmi lesquels les étroites vallées de l'Isonzo et de ses affluents principaux : l'Idria et la Yipava (Wippach) tracent la direction à toutes les voies de communication. Là seulement où se rencontrent les vallées de l'Isonzo et de la \'ipava, une large dépression naturelle sert de point de concentration à la population de toute cette région. C'est dans cette dépression que s'est développée la ville de Goritz, centre de toute la \ie des Slovènes de .son pays. Le pays de Goritz a une su])erficie d'environ 2357 km2, celui de Gradisca d'environ 560 km2. Dans le' premier, il v a 73 habitants par km 2, et dans le dernier 136. Ce fair <à lui seul pnnive suffisamment que les conditions de vie sont tout à fait différentes dans les deux régions. Mais tandis que dans le pays de Goritz presque chaque agriculteur pos.sède sa propre terre, dans celui de Gradisca, l'ancien système de (( colonat » existe toujours. La plaine d'ailleurs si fertile qui constitue ce pays est entre les mains d'environ 200 gros propriétaires et le paysan n'y e.st qu'un simple colon. La différence entre la situation sociale du paysan frioulien et celle du paysan slovène, les conditions climatériques tout à fait distinctes dans la plaine maritime infectée par endroits par la malaria, et dans la saine région montagnen.se de Goritz, l'inexistence de tous liens commer-

ciaux entre la plaine frioulienne et le pays de Goritz, tous ces fait? expliquent que les habitants d'une province, obligés à vivre tout un siècle sous la même administration locale, ne se comprennent pas entre eux même dans les villages voisins le long de la frontière linguistique; ce qui sans ces conditions paraitrait assez peu compréhensible.

Les voies ferrées existantes et leur succès prouvent aus^i très bien où sont les intérêts économiques de l'une et l'autre partie du comté de Goritz et de Gradisca.

Jusqu'en 1904, la partie slovène de cette province ne possédait pour ainsi dire, aucune voie ferrée. Les seules lignes de chemin de fer reliant la ville de Goritz au reste du monde étaient celles de Goritz-Cormons-Udine et de Goritz-Nabrezina-Trieste (ou Vienne). La première court le long du pied méridional du Coglio slovène et la deuxième le long du pied occidental du Carso slovène, donc le long des bords nord et est de la plaine formant le pays de Gradisca. Une troisième voie ferrée traversant le pays de Gradisca. est celle qui déjà avant 1904, partait de Monfalcone pour gagner au delà de Cervignano la frontière italienne. Toutes ces voies de communication, en tant qu'elles ne portent pas un caractère international, ont ])our objet certain de favoriser le caractère italien de Goritz. Cependant toutes ces voies ferrées ne relient pas directement Goritz avec l'intérieur du pays de Gradisca, mais seulement avec sa périphérie. Tous les projets concernant la construction d'une voie ferrée directe entre Goritz et Cervignano qui relierait donc le mieux le pays de Gradi.sca à la ville de Goritz, ont dû être abandonnés à cause du déficit trop arand qui en aurait résulté. Le pays de Gradisca possède ses piîopres centres commerciaux dans les villes de Gradi.sca, Monfalcone, Cervignano et Cormons. Les produits affluant aux marchés de ces centres, ne pa.ssent pas par le marché de Goritz. Toute l'exportation et toute l'importation s'y font .sans l'intermédiaire de Goritz. C'est pourquoi les voies ferrées sns-mentionnées, en tant que destinées au trafic local, n'ont

porté aucun piolit à cette ville au point de vue commercial. Par cojitcc, les deux lignes de chemin de fer nouvellement construites et reliant la vallée de la Vipava (1904) et la vallée de l'Isonzo ainsi que le Carso (1906) à la ville de Goritz, ont soudainement développé cette ville à tous points de vue. Depuis qu'elles existent et jusqu'au 31 décembre 1910, le nombre des habitants de la ville, s'est accru de près d'un cinquième. Des quartiers nouveaux entiers ont surgi de terre. Le commerce a pris un es.sor jusqu'alors inconnu bien qu'une grande partie du pays de Goritz fut en même temps relié directement par chemin de fer à Trieste. Il est très naturel que tout le progrès de la ville de Goritz depuis la construction des voies ferrées qui la relient plus étroitement à son pays, soit au profit de l'élément slovène de la ville. Depuis rétablissement d'écoles Slovènes et d'une organisation économique indépendante arrêtant la dénationalisation des Slovènes de la ville, tout l'afflux de la campagne reste slovène. D'ailleurs cela ne nuit aucunement à l'essor économique ni à l'aspect extérieur de la ville : les Slovènes y ont ouvert les plus belles maisons de commerce et construit les plus beaux édifices.

Les Slovènes possédaient avant la guerre, à Goritz, à côté de la succursale de la Banque de Crédit de Ljubljana (Laibach), quatre autres sociétés de crédit et une centrale de 80 coopératives. Tous les produits des environs de Goritz ainsi que des vallées de l'Isonzo et de la Vipava destinés à l'exportation, arrivaient sur le marché de Goritz; il en était de même de tous les produits importés destinés à ces régions. La situation géographique de la ville de Goritz sur la rive gauche de l'Isonzo, à l'endroit même où se rencontrent les vallées de l'Isonzo et de la Vipava, ne peut laisser aucun doute en ce qui concerne sa tâche économique et sa raison d'être.

III. La réunion politique des pays de Goritz et de Gradisca eut pour conséquence que, créé de deux éléments si disparates, ce nouveau pays de la couronne d'Autriche fut toujours en proie à des luttes

continuelles entre les deux nationalités contraintes par l'Autriche à vivre nnê vie commune. A vrai dire il faut remarquer que la niasse de la ixipulation italienne habitant le pays de Gradisca ne participait pas à ces luttes. Jusqu'à ces derniers temps, elle ne possédait presque pas de droits politiques. Jusque vers 1907, le peuple italien du comté de Goritz et de Gradisca n'était représenté au .sein de la Diète de Goritz que presque exclusivement par des membres d'un parti qui exploitait l'écrasante majorité de la population italienne, ainsi que la situation privilégiée que la Constitution autrichienne de 1861 (lettres patentes de février) lui avait créée vis-à-vis de la majorité slovène de la province. Cette Constitution a créé une Diète siégeant à Goritz qui jusqu'à 1907 se composait : de 6 représentants de la curie des gros propriétaires fonciers; 5 représentants de la curie des villes et des bourgades; 2 repré.sentants de la curie de la Chambre de Commerce; 8 repré.sentants de la curie des communes rurales, et de l'archevêque de Goritz comme représentant de l'église. Dans les différentes curies, ceux seulement parmi les citoyens avaient le droit de vote, qui pavaient une somme déterminée de contributions directes. Attendu que la curie des gros propriétaires ne formait qu'un seul corps électoral, que les propriétés étendues .sont peu nombreuses dans la partie slovène de la province, qu'à cette époque-là le capital et la bureaucratie était à Goritz presque exclusivement le privilège des Italiens, et avec le capital, la représentation au sein de la Chambre de Commerce, cette Constitution donnait aux Italiens (13 de la population) droit à 14 députés, -alors qu'elle ne donnait aux Slovènes (23 de la population) que droit à 7 députés (6 de la curie des Communes rurales, i de la curie des villes et bourgades). Plus tard, la Diète elle-même divisa la curie des gros propriétaires en deux corps électoraux : l'un italien €t l'autre slovène, diminuant en même temps le cens pour le corps électoral slovène de cette curie. De cette façon, les Italiens étaient représentés au sein de la Diète par 11 députés et les Slovènes par 10

députés. Ainsi quand les députés Slovènes ne siégeaient pas aux séances pour protester contre les actes de violence de l'artificielle majorité italienne, il dépendait de l'archevêque si la Diète pouvait se réunir en session ou si elle ne se réunirait pas. Celui-ci ne se mêlait pas ordinairement aux luttes des deux nationalités ; plusieurs fois cependant, il est tout de même arrivé que, sous la pression du Gouvernement, l'archevêque prit part aux séances de la Diète en l'absence des députés slovènes. En de telles occasions, l'archevêque a dû ainsi aider les libéraux italiens, représentants d'une infime minorité de la population, à imposer leur volonté à la province tout entière.

La principale, sinon la seule raison de discorde entre les deux nationalités, était, il va de soi, la ville de Goritz. Les Italiens voulaient par des moyens artificiels appuyer cette ville au pays de Gradisca et maintenir ainsi son caractère italien. Les Slovènes, par contre, faisaient justement ressortir le fait que Goritz est le centre d'un district entièrement slovène, qu'elle est depuis sa naissance la capitale du pa^^s portant son nom, et non pas du paj^s de Gradisca et que par conséquent Goritz tire et a toujours tiré tous ses moyens d'existence de son pavs slovène auquel tous ses intérêts économique.»^ la rattachent. La lutte pour cette ville a atteint son point culminant en 1897, quand, par suite des manifestations provocatrices menées par les Italiens de Goritz, une forte réaction s'est fait jour parmi la population slovène de la province. Dès lors, le commerce italien à Goritz a subi une baisse marquée et grandissante.

La démocratisation des lois électorales pour les élections au Parlement de Vienne et à la Diète, en 1907, eut pour conséquence une grande défaite du parti libéral italien, jusque-là dominant, dans le pays de Gradisca. Partout dans ce pays des candidats du parti populaire italien obtinrent une majorité écrasante. Ce parti, dans son programme, était hostile à la politique qui, au préjudice du pays de Gradisca, prodiguait les ressources de la province pour soutenir artificiel-

lement l'italianité de Goritz. Ce parti était aussi nettement anti-irrédentiste; d'ailleurs le parti libéral n'étalât jamais non plus son irrédentisme : il comptait parmi ses chefs l'ami personnel de François-Joseph, le comte François Coronini, ainsi que le prince Egone Hohenlohe. Avec la victoire du parti populaire la situation politique changea peu à peu. On préparait depuis, le moment de la séparation des sphères d'intérêt slovène et italienne dans le comté de Goritz et de Gradisca.

IV. Nous avons mentionné plus haut que lors de la promulgation des lois concernant l'instruction obligatoire, les Slovènes du pays de Goritz avaient entièrement pris à leur charge les frais de l'instruction primaire dans leur domaine. Dans les autres provinces ces frais figuraient dans le budget provincial. La preuve la meilleure de la façon dont certaines administrations provinciales comprenaient leur tâche à ce sujet, est dans le cas de la Carinthie oir le nombre des écoles primaires Slovènes diminua, sous l'administration allemande, de 69 à I, et de ristrie où l'administration provinciale italienne mettait encore obstacle en 1910 à l'ouverture de 65 écoles primaires croates '.'t Slovènes.

Les Slovènes du pays de Goritz sont arrivés à ce que le nombre des illettrés soit relativement faible dans ce pays, et en tous cas sensiblement inférieur à celui du pays de Gradisca, bien que la région montagneuse slovène se prête beaucoup moins à la fréquentation des écoles que la plaine italienne. D'après les données officielles, il y avait le 31 décembre 1910, dans les districts administratifs italiens de Gradisca et de Monfalcone respectivement 17.97 ^^ 22.10 pour 100 d'illettrés, alors que dans les districts administratifs Slovènes de Tolmin, de Sezana et de Goritz-environs, il y avait seulement respectivement 15.12, 14.19 et 14.64 pour cent d'illettrés. Dans la ville de Goritz, l'administration de l'instruction publique était entre les mains de la municipalité. Celle-si niait aux Slovènes de la ville tous droits

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à l'instruction dans leur langue maternelle, tandis qu'elle subventionnait en même temps l'école du k Schulverein » allemand. C'est pourquoi les Slovènes ont créé dans la ville aussi, à leurs propres frais, les écoles primaires dont ils avaient besoin. A la veille de la guerre, ils avaient et subventionnaient dans la ville 4 écoles primaires.

Les écoles secondaires de Goritz étaient soutenues par l'Etat, et plus particulièrement : un lycée, une école technique avec, comme langue d'enseignement l'allemand, une école normale de jeunes filles avec, comme langues d'enseignement : l'allemand, l'italien et le Slovène. Dans les tout dernières années avant la guerre, l'Etat ouvrit à Goritz une école normale de jeunes gens avec le slovène comme langue d'enseignement et divisa le lycée en trois sections : allemande, italienne et Slovène. L'école normale italienne fut ouverte à Gradisca sur la demande des représentants italiens du pays, membres du parti populaire italien.

La vie intellectuelle des Slovènes de Goritz, avec le renforcement de l'élément slovène de la ville, s'est élevée à un tel degré que leurs concitoyens italiens restèrent à cet égard, bien loin derrière eux. A côté de 5 journaux politiques et de quelques feuilles non-politiques, la revue scientifique « Veda » et la revue socialiste a Nasi Zapiski » parurent à Goritz en langue slovène. Toute une série d'oeuvres inédites ou traduites d'autres langues parurent à Goritz dans les collections des (( Bibliothèque Slave », (( Bibliothèque de Salon », Bibliothèque universelle » et » Bibliothèque nationale ». La (( Socijalna Matica )> fondée à Goritz peu avant la guerre, commença à 3- publier des études concernant les problèmes sociaux. Goritz était le siège d'une organisation centrale de plus de 200 sociétés et bibliothèques populaires Slovènes de son pays. Il n'existe presque pas de communes dans ce pays où au moins une société ne fasse partie de cette organisation centrale. L'organisation gymnastique « Sokol » pour le pays de Goritz avait aussi son siège central dans la ville. Ces organisations

centrales étaient en contact continu et très étroit avec la campagne. Bn outre Goritz était le siège de nombreuses organisations Slovènes, cultivant l'art vocal et musical, l'art dramatique, la littérature, des organisations professionnelles, etc.. Les partis politiques locaux Slovènes avaient aussi tous à Goritz leurs organisations centrales.

Sans exagération nous pouvons affirmer qu'il n'existe que peu de provinces oii dans un si court laps de temps (moins de vingt ans) l'organisation intellectuelle et économique d'un peuple se serait développée comme dans le pays de Goritz, et cela sans aucune collaboration et même contre la politique du Gouvernement, exclusivement par les efforts du peuple lui-même.

La conscience nationale du peuple slovène du pays de Goritz est aujourd'hui tellement développée que tout espoir de voir ce peuple renier sa nationalité est tout à fait perdu. Déjà auparavant, jamais aucun parti italien n'essa3'a de poser une candidature dans le pays de Goritz, sauf dans la ville elle-même. Depuis qu'il y a une Constitution en Autriche, jamais aucun candidat italien ou italophile ne reçut aucune voix dans le pays de Goritz en dehors de la ville. Les Italiens n'osèrenf pas même propager leur italianité parmi les Slovènes de la campagne. Les deux seules écoles de la <( Lega Nazionale » (société scolaire italienne dont le but principal est l'italianisation des enfants slaves) ouvertes sur le territoire slovène à la frontière linguistique, l'une à Neblo (commune de Dolenje, district judiciaire de Cormons), l'autre à Pogdora près de Goritz, ont complètement manqué leur but; la première n'avait pas d'élèves et dut bientôt être fermée; la seconde ne put recueillir qu'un certain nombre d'enfants apparttrnant aux familles d'ouvriers italiens occupés dans les usines de Podgora. C'est pourquoi avant la guerre, aucun Italien de bon sens ne pensait à considérer le pays de Goritz comme une pays italien.

Au commencement de la guerre, les autorités austro-hongroises entreprirent en l'accusant de serbophilie, une véritable ra=- \ia parmi la population du pays de Goritz. En un seul jour plus de 150 intellectuels furent internés.

Le pays de Goritz a donné à la nation yougoslave, à côté d'autres écrivains et poètes, un poète dont les œuvres ont pénétré jusque dans la dernière maison de paysans et dont les poésies sont chantées dans tous les pays yougoslaves comme de véritables poèmes populaires. Le poète Simon Gregorcic est né en 1844 dans la région du Krn que l'état major italien a honoré du nom de Monte Nero. Il passa la moitié de sa vie dans la vallée de la Vipava et à Goritz où il mourut en 1906 après avoir donné au peuple yougoslave des poésies qui lui sont devenues plus chères que celles de tous les autres poètes, parce qu'elles sont inspirées du plus profond amour de la Patrie. Dans son ode « Soci .. (à l'Isonzo), il prédit que l'Italie cherchera à arracher le pays de Goritz à la nation yougoslave et s'écrie : <( Hélas ! le jour n'est pas loin ! »

Les protestations contre l'occupation italienne parvenues du pays de Goritz actuellement à moitié détruit, au gouvernement Slovène local de Ljubljana, portent plus de 84.000 signatures et les signatures des maires de toutes les communes où au moins une partie des habitants est restée. Le nombre de ces signatures est extrêmement élevé si l'on considère qu'un grand nombre d'habitants est soit interné en Italie, soit dispersé dans les différents camps de réfugiés de l'ancienne Autriche, et ces signatures témoignent du fait que le peuple Slovène du pays de Goritz ne veut aucunement accepter une domination étrangère. Ce peuple barrant aux Allemands la route vers l'Adriatique a su, sous la domination autrichienne, se défendre de toute tentative de dénationalisation et faire valoir ses droits en luttant sans cesse. Qu'y aurait-il donc de plus naturel que de permettre

enfin à ce peuple qui a tant souffert pendant la guerre et qui fut au début des hostilités persécuté comme serbopliile, par les autorités austro-hongroises, de trouver, comme dit le poète Preseren, « le chemin du pays où les fils de la Slavie choisissent librement leur religion et leurs lois » ?

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