CONJECTURES
sente à ces conditions, il faut qu’elle soit écrasée, rendue incapable de s’y opposer. Mais, avant que cette orgueilleuse Allemagne ne soit réduite à cet état d’impuissance, que de flots de sang vont couler, que de ruines, de souffrances et d’horreurs vont affliger le monde ! La rage et le désespoir donneront à son génie de destruction une force incroyable. On n’aura jamais rien vu de semblable sur la terre.
Une autre année suffira-t-elle aux alliés pour chasser l’Allemagne de la France, de la Belgique, de la Pologne, pour la forcer à s’avouer vaincue ?
Après la guerre, lorsque les hommes d’État seront appelés à reconstruire sur les ruines qu’elle aura faites, leur tâche sera ardue. Que de temps et d’habileté il faudra pour satisfaire toutes les exigences, toutes les ambitions, pour empêcher de nouveaux conflits et fonder une paix durable !
Et puis, il y a les troubles intérieurs
à craindre, les conflits entre le socialisme et le militarisme, entre la monarchie et la république. Il faudra compter avec ces généraux, ces officiers et ces soldats qui reviendront de la guerre, couverts de gloire et jouissant d’une influence et d’une popularité qui les rendront tout-puissants.
Il y aura peut-être, parmi ces chefs d’armées, des ambitieux ou des hommes à convictions ardentes qui croiront devoir mettre leur épée au service d’une cause ou d’un parti.
La monarchie, la république, le socialisme et le militarisme seront les éléments dangereux de troubles et de conflits.
Tout est possible ; le monde après la guerre ne sera peut-être pas au bout de ses tribulations; il passe à travers l’une de ces grandes transformations politiques, sociales et religieuses dont le sang et la souffrance semblent l’apanage et le prix nécessaires.
Pauvre humanité !
On a souvent fait l’éloge de la génération étudiante des Canadiens de 1862 à 1868. Et j’estime, au risque de m’attirer le reproche du poète latin : laudator terrifions acti, que c’était justice. Cette jeunesse en effet — celle de Montréal, par exemple — était vraiment pleine de promesses qu’elle a, en somme, tenues. C’était une forte et féconde génération, dont l’Eglise et la patrie, les lettres et la politique devaient honorablement bénéficier ; toute une pléiade d’étoiles de première grandeur, dont quelques-unes jettent encore de l’éclat au ciel de notre pays.
Des générations qui nous avaient
précédés, il restait des hommes puissants qui avaient joué un rôle important dans les événements de 1837 et 1838, dans les luttes glorieuses de 1840 et 1848, aux jours presque légendaires aujourd’hui de la conquête du gouvernement responsable.
C’était LaFontaine, l’homme d’Etat sage et honnête, chez qui le sens de l’honneur, du devoir et de la dignité personnelle était si marqué et si frappant. Il présidait souvent la cour d’ Assises, et nous allions le voir, l’entendre, le contempler, l’admirer. Il était beau, avec sa belle et forte tête — sa tête napoléonnienne — avec sa physionomie empreinte tout ensemble de sagesse ferme et de bienveillance digne. Ce n’était pas un orateur. Il parlait lentement, froidement, sans le moindre geste, ni la moindre émotion. Mais quelle logique et quelle assurance il possédait, qui captivait quand même et surtout convainquait !
C’était Papineau, l’éloquent et puissant tribun, dont la voix avait électrisé nos pères et qui passait les dernières années de sa vie dans le silence et le recueillement. Nous prenions plaisir à nous trouver sur son chemin ; il répondait à nos saluts avec un air de grandeur, une distinction et une courtoisie dignes des hauts et puissants seigneurs d’autrefois.
C’était encore Norbert Morin, l’émule en sagesse et en science et l’ami de LaFontaine ; c’était Viger, c’était Cherrier et les autres, reliques glorieuses d’une époque grandiose, dont les paroles et les actes restaient comme autant d’exemples vivifiants et inspirateurs du bien.
Et puis, parmi les hommes dans la force de l’âge et la maturité du talent, on remarquait, au barreau et dans la politique, les Cartier, les Dorion, les Loranger, les Ouimet, les Papin, les Laflamme, les Cassidy, les Morin (Siméon), les Doutre, les Jetté, les Marchand, les Bétournay,
les Pominville, les Daoust, les Lanctôt, les Labrèche-Viger, et tant d’autres !
Dans les lettres, les œuvres de Garneau, de Casgrain et de Crémazie enflammaient les âmes poétiques et faisaient passer partout un souffle d’idéal et de patriotisme.
Le Cabinet de Lecture Paroissial, Y Union Catholique, Y Institut Canadien-Français offraient, toutes les semaines, à la jeunesse l’occasion de s’instruire, de se distinguer par des conférences et des discussions qui attiraient l’élite de la société. Le club Pothier et quelques autres cercles réunissaient aussi périodiquement des jeunes gens studieux qui s’initiaient en commun aux secrets de la loi et aux mystères de la procédure légale.
Il n’y avait pas alors d’université française et le code canadien n’existait pas ; il fallait chercher les lois éparses dans des statuts plus ou moins obscurâ. La seule école publique de droit était celle du collège
des Jésuites, où, trois fois par semaine, nous nous réunissions autour de Maximilien Bibaud, pour recevoir la manne légale qui tombait de ses lèvres mystérieuses. A part l’Université McGill où l’on voyait peu la jeunesse canadienne-française, Maximilien Bibaud monopolisait l’enseignement légal; il concentrait dans son imposante personne toute la science des facultés et des universités : c’était à lui tout seul notre Alma Mater ! Beaucoup de science et d’originalité en faisaient un personnage qui n’était pas banal. Toujours drapé dans un manteau noir, l’aspect sévère et l’air solennel, il ressemblait aux docteurs de la loi enseignant dans les synagogues. Fidèle et constant admirateur de Thémis, il ne voulut jamais avoir d’autre épouse et refusa toute sa vie d’entendre d’autres oracles que les siens.
A part le temps où il exerçait ses fonctions de professeur, on le voyait constamment marcher en face du
bureau qu’il tenait, pour la forme, sur la petite rue des Fortifications.
Il marchait comme il parlait, avec poids et mesure, la tête droite, les yeux fixes. On ne le vit jamais rire, mais jamais pleurer non plus ; c’était un philosophe de l’école des stoïciens, regardant toutes choses froidement, avec une suprême indifférence.
On assistait à ses cours en lisant des romans, en jouant des tours aux voisins, en suscitant des discussions amusantes entre lui et quelques-uns de ses élèves les plus retors. Lorsqu’il était embarrassé, il accablait ses jeunes contradicteurs sous une avalanche de textes latins ou de citations grecques, mais sans jamais changer de ton, toujours calme et solennel. Nous le respections tout de même et admirions sa patience et son sang-froid. Il appartenait, comme l’on sait, à une famille d’hommes savants et lettrés, étant luimême auteur de plusieurs ouvrages d’histoire, qu’il signait Bibaud jeune,
afin qu’on ne le confondît pas avec son père, Michel Bibaud, auteur d’une histoire du Canada dont le fond et la forme laissent à désirer.
Inutile de dire que les cours de Maximilien Bibaud ne valaint pas ceux qu’on donne maintenant, à Laval, et que le diplôme que l’on recevait, après avoir paru les suivre pendant trois ans, ou trois mois, ne faisait pas preuve prima fade d’une haute capacité.
On faisait alors sa cléricature en s’occupant de tout : de littérature, de politique, de journalisme, de musique même, en remplaçant, trop souvent peut-être, les doctes enseignements de Pothier et de Domat par les poétiques inspirations de Victor Hugo, de Lamartine ou de Musset. Les journaux poussaient comme des champignons, ils ne vivaient pas longtemps, mais leur courte vie était bien remplie et très mouvementée.
La vie intellectuelle était intense, ardente, les esprits, toujours en ébul-
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lition. Mais cet état d’âme, cet éparpillement des forces intellectuelles étaient peu favorables à l’étude approfondie de la loi ou des sciences. Les études professionnelles sontplus fortes aujourd’hui, le régime universitaire exige de la jeunesse un travail plus assidu, plus suivi, qui l’empêche de se livrer aux fantaisies brillantes qui nous séduisaient.
Après tout, le régime nouveau vaut mieux que l’ancien. Il donnera aux professions libérales des hommes plus forts, plus positifs, plus attachés aux devoirs de leur état, plus désireux de s’y faire un nom et une position. Les carrières sont encombrées ; la vie devient de plus en plus dure, le succès plus difficile ; on comprend mieux la nécessité de se préparer, par de fortes études, à une concurrence formidable. La spécialité s’impose partout, devient une nécessité sociale. A vouloir tout faire, on s’expose à ne rien faire de bien ou à produire des œuvres incomplètes, médiocres.
Il devient plus facile, heureusement, de séparer la littérature de la loi ou de la médecine, de vivre de son talent, de ses aptitudes spéciales.
Avant longtemps, nos poètes et nos artistes pourront donner tout leur temps à la littérature et aux beauxarts, sans s’exposer à mourir de faim. Mais, jusqu’à présent, à de rares exceptions près, ils n’ont pu le faire. Il leur a fallu, pour vivre et soutenir une famille, se faire avocat, médecin ou notaire, en dépit souvent de leur goût et de leurs aptitudes, et ne donner aux muses que quelques heures, dérobées à des occupations plus ou moins prosaïques. Situation anormale qui a empêché un bon nombre des hommes de notre génération d’assurer à leurs facultés le développement dont elles étaient susceptibles, et de fournir vraiment la mesure de leurs talents.
Je viens de dire que l’université McGill était peu fréquentée par la jeunesse canadienne-française. Pourtant, il convient de noter qu’elle a
formé quelques-uns de nos hommes de loi les plus remarquables, entre autres : Laurier, Alphonse Geoffrion, et Robidoux que l’étude des lois n’a pas empêché d’être un lettré de premier ordre. Laurier en 1862 obtenait le premier prix, dans le concours de fin d’année universitaire, pour la meilleure thèse sur un sujet légal, et Geoffrion avait le même succès dans une classe différente.
Laurier faisait dès lors admirer les prémices de son talent, dans un procès simulé, où il défendait un étudiant accusé d’avoir volé et vendu un cadavre. Les premiers battements d’ailes de l’aiglon de Saint- Lin donnaient l’idée des hauteurs que l’aigle d’Arthabaska devait atteindre.
i Le plus brillant élève de l’école de droit, à Montréal, était Chapleau. Avec sa figure pâle, sa physionomie expressive, ses longs cheveux flottants, sa voix d’or, ses manières captivantes et son élocution pleine de feu, il était tout à fait séduisant. A
peine sorti du collège, il s’était mesuré sur les hustings avec les hommes les plus forts du parti libéral, et les cloches de la renommée, sonnant à toutes volées, avaient chanté ses succès oratoires. Les dames qui voulaient l’entendre l’invitaient à leurs soirées et elles le faisaient parler. Il goûta, dans leurs salons, à ces triomphes d’apparences faciles, mais au fond si délicats et d’ordinaire si problématiques.
Il faut ajouter, du reste, que les dames de la société, en ce temps-là — et c’est une tradition qui a été suivie — considéraient comme un devoir social le plaisir toujours captivant de faire bon accueil aux « talents » et d’y applaudir. C’est dans ces soirées que j’ai entendu André Montpetit réciter avec succès ses premiers sonnets, Elzéar Labelle chanter ses fines chansons, et combien d’autres ?
Dans la floraison intellectuelle de cette époque, les fleurs abondaient et elles étaient variées. Citons des
noms au hasard : les deux Labelle (Ludger penseur) et Elzéar (le poète bohème), Chapleau, Laurier, Mercier, Mousseau, Montpetit, Cayley, Dansereau, DeCelles, Dunn, Provencher, Pagnuelo, Chs. de Lorimier, Rainville, Girouard, Médéric Lanctôt, Lareau, Fontaine, Letendre, Oscar Archambault, L.-O. Loranger, Audette, Royal, Cyrille Boucher, de Bellefeuille, Beaubien, Suite, Gélinas (Carie Tom,) Buies, Lusignan, Joseph Tassé, Alphonse Desjardins, Robidoux, etc., etc.
Je ne parle, pour le moment, que de la jeunesse de Montréal ; mais si je sortais de cette ville il me faudrait citer les Bourgeois, les Fontaine, les de LaBruère, les DeCazes, les Fréchette, les Lemay, les Taschereau, les Gérin, les Mathieu, les Langelier, les Routhier, les Larue et beaucoup d’autres.
Poètes, journalistes, avocats, médecins ou notaires, députés ou ministres, la plupart ont fourni des carrières brillantes. Plusieurs ont con-
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quis la gloire et attaché leurs noms à des œuvres importantes. Un bon nombre sont morts jeunes, trop jeunes malheureusement, quelquesuns, faute de prudence, de régime, de direction, victimes d’un surmenage qui n’était pas toujours entièrement intellectuel. A peine étions-nous sortis du collège que la politique, sirène séduisante, nous jetait, sans expérience et sans boussole, sur une mer semée d’écueils, dans une vie d’excitation outrée, pleine d’occasions dangereuses, de tentations faciles.
La politique ! elle nous a donné de grands hommes, mais combien de talents en fleurs elle a flétris, combien d’existences pleines de promesses elle a détruites ! La vie d’émotions et d’applaudissements qu’elle offre à ses adeptes est si attrayante et paraît si séduisante à côté de la vie modeste, monotone et souvent pénible de l’homme de .profession ou du marchand ! Il est si facile de s’imaginer que cela durera toujours.
Hélas ! la désillusion est cruelle et souvent fatale.
Il y aurait une grande réforme à poursuivre de ce côté ; ou mieux peut-être, il y a un grand danger auquel il faut parer : danger contre lequel il convient de prémunir la jeunesse, à l’école, au collège, à l’université. Ce danger, c’est l’intempérance, c’est l’amour de ses aises, c’est le succès même ! On ne fera jamais trop, on ne fera jamais assez, pour engager la jeunesse instruite à contracter des habitudes de tempérance, à chercher le bonheur dans un travail ardu et persévérant, même s’il est ennuyeux, à se défier enfin des succès faciles, toujours éphémères.
Je crois devoir maintenant pénétrer dans le monde ecclésiastique — un monde vers lequel j’ai toujours aimé m’envoler au risque de me brûler les ailes, — et rappeler le souvenir de quelques-uns des hommes de
talent qui, de 1862 à 1880, honorèrent le clergé canadien.
Il n’y avait, à cette époque, que quatre grandes églises, à Montréal :
la Cathédrale, Notre-Dame, Saint- Jacques et Saint-Pierre. Notre-Dame était l’église populaire, l’église nationale, celle qui attirait le plus la foule par la splendeur du culte, la beauté de la musique et du chant, l’éclat de la prédication. Dans les grandes fêtes, le chœur, assisté d’un excellent orchestre, y exécutait des messes superbes. A la tête du chœur était M. Ducharme dont la voix puissante emplissait la vaste nef ; dans l’orchestre on remarquait des citoyens importants, des notaires, des avocats, des médecins tels que les Doucet, les Leclaire, les Bélanger, les Gauthier, les Moncel et autres.
On peut, tout en respectant les ordonnances de Rome, regretter la splendeur des fêtes passées.
Aux jours de grande solennité, à l’appel de l’énorme bourdon de Montréal, les flots pressés de la population
envahissaient la vaste église ; on y venait de partout et toutes les classes de la société s’y rencontraient.
Des gigantesques jubés où je me perchais pour mieux voir et entendre, je contemplais aux premiers rangs dans la nef, les LaFontaine, les Mondelet, les Cartier, les Loranger, les Bellemare, les Delisle, les Cuvilier, les Tresler, les Leblanc, les Valois, les Leprohon, les Barsalou, les Prévost, les Marchand, les Masson, les Pominville, les Labadie, les Belle, les Berthelot,les Jodoin, les Bélanger, les Hudon, les Leclaire, les Trudel, les Merrill, les Beaudry, les Hubert, etc., etc., tous les hommes marquants des professions libérales, du commerce et de l’industrie.
La grande église avec ses milliers de têtes humaines et de cierges allumés, avec la richesse de ses décorations, de ses chasubles et de ses chappes d’or, offrait un spectacle attrayant.
Il faut dire aussi que le curé de Notre-Dame a toujours été un prêtre
justement aimé et populaire, presque toujours un Canadien-Français.
A l’époque dont je parle, c’était M. Prévost, de la famille importante des Prévost, un excellent prêtre, dévoué, aux manières et à la parole faciles et sympathiques.
Comme je viens de le dire, non seulement la musique de Notre-Dame était excellente, mais la prédication y était aussi de premier ordre, grâce à une pléiade de jeunes prêtres de talent. De 1862 à 1880 on vit passer dans la chaire de Notre-Dame les Bilion, les Giband, les Saurin, les Colin, les Sentenne, les Martineau, les Deschamps, les Lévesque et plusieurs autres.
Un mot de M. Colin d’abord, car à tout seigneur, tout honneur. Venu de France en 1862, il conquit d’emblée en arrivant la palme de l’éloquence à Notre-Dame. Petit, faible et frêle, il était grand et fort par l’esprit et le caractère. Il prononçait d’une voix forte et solennelle, avec un accent ému et péné-
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trant de conviction, des sermons puissamment agencés et charpentés, remarquables par la méthode, la solidité des raisonnements, la vigueur de la pensée et la correction de la phrase. C’était une tête de penseur avec une âme d’apôtre. En 1881, il était jugé digne de remplacer M. Bayle comme supérieur du séminaire de Montréal et il justifia pleinement la confiance qu’on avait mise en lui. Non seulement il a prononcé de nombreux sermons et discours qui méritaient d’être conservés, mais il a fait des œuvres qui resteront et continueront d’être bonnes pour la religion et la patrie. On lui doit le Collège Canadien de Rome, cette belle institution où nos ecclésiastiques vont se fortifier à la source même de la vérité et de la science religieuses. Il a fait donner par le séminaire le terrain sur lequel l’Université Laval est construite, et une forte somme d’argent. Son influence auprès de Léon XIII, lors du décret Jam Dudum, a contribué
puissamment au réglement des difficultés entre Montréal et Québec, lequel assurait à l’université de Montréal une quasi-autonomie. C’est encore lui qui a réussi à opérer l’union de l’École Victoria avec Laval et c’est grâce à lui que les cours de littérature française ont été fondés et maintenus dans cette université. Il aimait la science, il la voulait pour lui-même et pour les autres, pour les siens, pour son pays d’adoption.
Il aimait toutes les lumières, celles de la terre comme celles du ciel. Il avait l’âme ouverte à toutes les grandes conceptions intellectuelles, à toutes les généreuses aspirations.
Les évêques et les hommes d’État du Canada le consultaient et faisaient grand cas de ses opinions.
Mgr Merry del Val parlait de lui dans les termes les plus élogieux. Il a sa place parmi les étoiles de première grandeur qui ont illustré le séminaire de Montréal par des œuvres utiles à la religion et à la patrie.
M. Gibaud, né en Auvergne en
1824, vint à Montréal en 1855.
C’était un rude auvergnat de haute taille et de forte stature, à la voix puissante — tout le contraire en apparence de M. Colin — mais un excellent prêtre, bon et tendre sous sa dure écorce, avec une bonne tête, un esprit logique, sérieux, et une éloquence vigoureuse et convaincante.
M. Martineau venait de la Vendée et il était vraiment vendéen par l’ardeur de sa foi et de ses sentiments, par la vivacité de son esprit, l’éclat de son imagination et la chaleur de sa parole. C’était le prédicateur aimé des foules. On l’appelait le « Chapleau du clergé, » et réellement il ressemblait à l’ancien lieutenant-gouverneur de Québec. Il avait le timbre éclatant de sa voix, beaucoup de son abondance de parole, de sa chaleur communicative, de ses envolées entraînantes et hardies, téméraires même quelquefois.
M. Sentenne était de Montréal.
Il a été curé de Notre-Dame pendant
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plusieurs années et il a rempli ses fonctions avec un zèle infatigable.
On l’aimait pour ses vertus, pour son dévouement apostolique, pour son patriotisme, pour sa parole franche, énergique, un peu rude parfois, mais claire et substantielle : une bonne et saine nourriture canadienne.
M. Deschamps, d’une famille bien connue à Montréal, était né à Lachine en 1843, et mourut jeune encore, en 1887. C’était un orateur agréable, gracieux, aux manières distinguées, à la parole vibrante.
M. Lévesque, de la Rivière Ouelle, né en 1846, mourut trop jeune, lui aussi, en 1884. Tête de philosophe et de théologien, esprit positif, écrivain et prédicateur de talent, sa mort prématurée a été une perte sérieuse pour le séminaire et la société : M. Lévesque était appelé à jouer un rôle utile et brillant dans notre monde religieux.
Les prêtres de Notre-Dame s’usaient vite, à cette époque, ils ne pouvaient résister bien longtemps au
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surmenage d’un ministère qui ne leur laissait pas un moment de repos.
Plus on les aimait dans la chaire et au confessionnal, plus on leur faisait la vie dure, épuisante. Ils devaient avoir beaucoup de talent pour être aussi éloquents, pour faire des sermons aussi remarquables, car ils avaient peu de temps pour se préparer, pour faire les études sérieuses et suivies qu’exige l’éloquence. La prédication n’était pas pour eux une spécialité comme elle l’est en France et ailleurs, et il ne leur était pas permis de choisir l’heure et le sujet qui leur convenaient pour parler. Ils devaient être toujours prêts, toujours en mesure de répondre à tous les appels. Il en est bien encore ainsi, mais aujourd’hui on fait venir des prédicateurs étrangers qui jettent beaucoup d’éclat sur la chaire de Notre-Dame, en y apportant des sermons préparés avec le plus grand soin et débités avec tous les apprêts de la rhétorique, suivant toutes les règles de l’art. Ils n’ont pas, sou-
vent, plus de talent que les hommes distingués dont je viens de parler, mais leur culture intellectuelle est plus forte, leur formation plus artistique, leurs études plus spéciales.
Ajoutons qu’ils ont en plus le relief que donnent le costume, la mise en scène et l’attrait de la nouveauté.
Ces prédicateurs d’autrefois méritaient d’être entendus ; c’étaient des maîtres de la parole. Ils ont attiré à l’église des hommes qu’on n’y voyait guère et qu’on y a revus ; ils ont laissé des traces lumineuses de leur passage au milieu de nous, et ils ont donné des exemples et des leçons utiles à ceux qui veulent apprendre l’art de bien parler.
Tous ceux qui ont entendu M. l’abbé Camille Roy reconnaissent qu’il n’était pas inférieur à ces hommes éloquents.
Dans le clergé comme dans le journalisme et le monde des lettres en général, l’art de dire et d’écrire a fait des progrès notables. A la cathédrale comme dans plusieurs des
paroisses de Montréal, on remarque des prêtres dont les connaissances et la prédication sont justement appréciées.
Mgr Bruchési, dont la haute culture intellectuelle est incontestable, a eu la pensée d’appeler de temps à autre à la chaire de sa cathédrale de jeunes prêtres dont le talent est fort prisé. C’est une heureuse pensée qui ne peut manquer de produire d’excellents résultats.
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