‹ La question du Latin. -- (volume 2)Chapitre 10 sur 55 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Dans certains pays l'enseignement secondaire n'est que la préparation à l'enseignement supérieur ; on ne sort du collège que pour entrer à l'Université. Chez nous le collège doit fournir une instruction complète, ou qui passe pour telle ; un bachelier est un homme, ou peu s'en faut. Quant à nos Facultés, qui remplacent mal les Universités de nos voisins, elles partagent avec les écoles spéciales le privilège d'ouvrir la porte des carrières lucratives. Les hautes études sont en France moins libérales et plus utilitaires que les études secondaires. Si l'on condamne l'enfance à des travaux également ingrats et stériles, la jeunesse

a le double avantage de marcher vers un but plus visible par un chemin plus agréable.

Ceux qui entrent dans la vie avec un simple diplôme de bachelier se hâtent, nous le savons, de jeter au feu leurs dictionnaires et leurs auteurs. Ceux qui poussent plus loin leurs travaux seront-ils plus fidèles aux langues anciennes? Recueilleront-ils dans leur nouvelle carrière le fruit tardif de leurs longues et pénibles luttes contre les difficultés du rudiment et du lexique ?

Cette question pourrait nous mener loin, si nous vouUons tout dire et entrer dans le détail : peu de mots suffiront à ébaucher une réponse que chacun achèvera d'après ses souvenirs.

A l'exception des futurs professeurs qui sont hors de cause , puisque leur premier devoir est de posséder à fond ce qu'ils devront enseigner un jour, je ne vois que les étudiants en droit qui continuent de hanter les Muses latines. Encore est-il bien hasardeux de prononcer ici le nom des Muses. Thémis n'est pas une des neuf sœurs, et l'on peut cultiver Papinien sans penser à Virgile. Quoi qu'il en soit, le droit romain tient une large place dans l'enseignement juridique, et les textes qui en forment le majestueux édifice sont

présentés aux élèves sous leur forme primitive. Mais il est permis d'ignorer ou de méconnaître les raisons qui justifient actuellement cette prépondérance du droit romain. On l'appelle la raison écrite : que ne l'avons-nous donc traduit à notre usage, au lieu de nous donner des codes qui contiennent apparemment une part de déraison, puisqu'ils ne sont pas calqués sur ce modèle ? Direz- vous que ce qui convenait aux sujets d'Alexandre Sévère ne saurait convenir aux contemporains de Napoléon? C'est avouer que cette raison écrite est une raison changeante. Les Romains, qui étaient des gens sensés, se donnèrent une législation conforme à leur état social. Au beau temps de leur jurisprudence, ils formaient un peuple sans esprit public, sans liberté d'aucune sorte, en proie à une décadence universelle. Plus d'industrie; l'agriculture presque abandonnée ou livrée aux esclaves ; le monde civilisé se dépeuplait comme pour faire place aux barbares ; les mœurs étaient corrompues à donner la nausée; la vieille société s'écroulait; les fondateurs de la société future étaient étrangers ou hostiles au pouvoir. Au miUeu de cette pourriture s'achève le pompeux monument de cette

jurisprudence que plus tard Justinien, dans une corruption plus profonde encore, marquera du sceau de son autorité presque divine. Nous avons aboli l'esclavage, changé une ou deux fois de religion ; nous avons remplacé l'adoration servile des empereurs par le culte de la liberté. Nous honorons le travail, que les anciens tenaient pour méprisable. Nous différons d'eux par notre état économique plus encore que par notre état politique et nos idées morales, et nous sommes toujours les écoliers de Gaïus et d'Ulpien! Le droit romain a servi pendant des siècles à battre en brèche la féodalité, et, avec la féodalité, le droit coutumier, qui avait peut-être sa valeur. Le temps n'est-il pas venu de laisser un peu de côté la tradition latine, par laquelle on a triomphé de la tradition barbare, et de rajeunir la philosophie du droit en l'affranchissant de cette servitude? Si nous avons encore besoin de compulser le Digeste pour comprendre nos lois et juger nos différends, que penserons-nous de ces savants législateurs, élevés dans le giron de Tribonien, qui n'ont pas su émanciper le droit français ? N'auraient-ils pas mieux fait avec moins d'érudition ?

Quand on pense à la longueur et à la cherté

des procès, aux complications et aux obscurités de la procédure, on se demande si la jurisprudence ne serait point par hasard une religion d'État qui entretient fort grassement son très nombreux clergé aux dépens des laïques, lesquels d'ailleurs n'ont pas besoin d'avoir la foi pour contribuer aux frais du culte. Dans le siècle de toutes les révolutions, on peut rêver bien des progrès. Qui sait si un nouveau Voltaire ne viendra pas remuer tout cet amas de formules et de distinctions subtiles, tout ce fatras de malfaisant grimoire, et livrer à la risée du peuple la plus coûteuse, la plus gênante, la plus obstinée des superstitions ? Qui sait si l'on ne découvrira pas que le droit n'est pas encore sorti de la période du moyen âge avec ses Baroco et Baralipton, scolastique attardée dont Justinien est l'Aristote? Maupeou se vantait un peu légèrement d'avoir tiré la couronne royale de la poudre du greffe; c'est la propriété et la liberté qu'il faudrait dégager de cette triple couche de poussière. Méfions-nous d'une science qui persiste si longtemps à s'envelopper de latin; nos jurisconsultes ressemblent trop aux médecins de Molière ; il leur faut trop de robes, de jargon et de grimaces

pour entretenir ce qu'ils appellent la majesté de la loi. Sans doute, ils sont de bonne foi, comme les anciens docteurs de Sorbonne et les confrères de Guy Patin, ce qui ne nous empêche pas de tenir en médiocre estime les théologiens d'autrefois, et de croire que, sous Louis XIV, la médecine était un fléau pire que bien des épidémies . Elle saignait les gens jusqu'à la mort ; la jurisprudence ne nous prend que notre temps et nos écus, mais elle nous les prend de force, tandis que Guénaut et Daquin n'immolaient que des victimes volontaires.

Pendant que nos étudiants en droit pâlissent sur les reliques de l'empire romain, on leur laisse ignorer comment les peuples modernes transforment peu à peu leur législation. Le droit comparé n'est guère cultivé : on ne peut pas tout savoir, et le temps qu'absorbe le sénatus-consulte velléien ne saurait être employé à chercher pourquoi les Américains sont plus libres et les Anglais plus riches que nous. Le culte de la prétendue raison écrite dispense les jurisconsultes de marcher dans la voie indiquée par Montesquieu, et de demander l'esprit des lois au rapprochement des faits. Si les études classiques sont un hom-

mage rendu à la sainteté de la tradition, le collège prépare bien à l'École de droit, où la tradition est plus respectée que dans le reste du monde. Pendant trois ou cinq ans, on ne parle à nos futurs légistes que de textes à interpréter et à commenter : quand leur apprend-on à peser les avantages et les inconvénients d'une disposition légale ? Il y a dans tout cet enseignement beaucoup de logique et trop peu de calcul positif. C'est ainsi que, par des combinaisons ingénieuses on protège les mineurs contre l'improbité présumée de leurs tuteurs et même de leurs parents ; il n'est pas prouvé qu'on y réussisse toujours, mais on réussit toujours à faire passer une partie de leurs biens dans la poche des gens de loi. Les économistes et les philanthropes ont fini, au bout de quatre-vingts ans, par attirer l'attention du législateur sur le scandale de ces ventes judiciaires où le prix de l'immeuble est absorbé, et au-delà, par les frais dits de justice. Jamais les légistes n'auraient par eux-mêmes découvert et condamné cette e spèce de brigandage. Ils n'apprécient dans les lois que la symétrie, la beauté abstraite; le rapport des lois avec les intérêts, ce qui fait qu'elles sont utiles ou nui-

sibles, ne les touche point. Ils ignorent que la plupart des actes de la vie humaine se règlent par une balance de frais et de profits, et que la législation est mauvaise quand elle impose aux citoyens une somme de frais disproportionnée à celle des profits qu'elle leur procure. Ce ne sont pas les juristes qui réformeront nos codes et nos règlements administratifs, ou, si ils entreprennent cette tâche , ce n'est pas d'Ulpien qu'ils s'inspireront; un laboureur, un négociant, un teneur de livres leur donneront pour cela de plus sages conseils que Labéon et Capiton.

Dès que le diplôme de bachelier es latin ne sera plus exigé à l'entrée de l'École de droit, on découvrira tout à coup que les lois romaines se peuvent traduire tout aussi bien que celles de la Suède et de la Suisse, et qa'on se passerait mieux encore de savoir la langue de Modestin que celle de Blackstone ou de Savigny. D'ailleurs la civihsation future diminuera peut-être le nombre des gens de papier timbré ; l'École de droit attirerait alors une foule moins épaisse d'étudiants ; cela ne veut pas dire qu'on y travaillerait moins .

Les autres professions se passeront bien plus

msément encore de la connaissance des langues anciennes. Nos médecins pourraient lire Hippccrate et Galien en grec, s'ils savaient le grec, ce qui ne leur arrive guère. Mais les nombreux recueils spéciaux que publient les Anglais et les Allemands sont pour eux lettre morte, jusqu'à ce que les recueils français aient mis à leur portée les observations et les expériences faites à Londres et à New-York, à Vienne et à Berlin. Les découvertes étrangères, les œuvres didactiques écrites hors de chez nous ne peuvent nous servir que quand un traducteur et un éditeur ont associé leur argent et leur peine pour remédier à notre ignorance. Nous suivons à distance le mouvement de la science et de l'art, et nos rivaux affirment que la distance est grande. Ce sont des envieux, mais ils ont au moins cet avantage qu'ils nous lisent et que nous ne les lisons pas. Ce que l'enseignement secondaire doit fournir aux futurs médecins, c'est une bonne préparation scientifique et le maniement de deux ou trois langues vivantes. On dira que le baccalauréat es lettres a été reconnu nécessaire, et que le niveau des études médicales baissait quand on renonçait à cette exigence. Pour que l'objection

fût valable, il faudrait qu'on eût organisé un système d'éducation large et solide en dehors des lettres classiques. Une expérience mal faite ne prouve rien.

J'ai déjà parlé de l'étymologie. Un homme qui a besoin de connaître l'étymologie des termes de son art pour en posséder le sens ferait mieux de ne pas les employer; on ne sait rien ou presque rien sur les choses, quand on sait seulement d'où viennent les mots. Là où l'étymologie est nécessaire, elle ne sert qu'à dissimuler l'ignorance. Ce n'est pas dans les livres que les gens de métier apprennent le vocabulaire de leur métier.

Dans la plupart des professions, ce qui importe le plus, c'est de suivre sans retard les progrès accomphs au dehors, les tentatives de nos concurrents. Que font au mihtaire Polybe, César et Végèce ? Qu'il lise plutôt Rustow, les travaux de l'état-major allemand, et surtout les livres et les revues qui paraissent de l'autre côté du Rhin et des Alpes. Que les ingénieurs sachent comment les Anglais construisent des navires, et les Américains des chemins de fer. Qu'on leur apprenne au besoin l'espagnol, le russe ou le

chinois, pour maintenir à l'étranger la réputation de nos écoles et les débouchés de notre industrie. Sans doute, l'éducation classique n'exclut pas les langues vivantes; elle leur fait, au contraire, une part honorable dans les programmes, mais dans les programmes seulement. Entre le latin et le grec d'une part, l'anglais et l'allemand de l'autre, iln'y a que des transactions mal observées et des marchés de dupe. Tant que le moderne n'aura pas expulsé l'antique, l'antique étouffera le moderne. Depuis trente ou quarante ans on cherche une concihation équitable : cherchez encore, s'il vous plaît, pourvu que ce ne soit pas, comme toujours, aux dépens de la santé des élèves.

Parlerons-nous des fonctions administratives? Je n'accuserai pas Horace de contribuer au funeste développement de la bureaucratie. Il semble cependant qu'une grande réforme dans l'éducation de la jeunesse doive être la préface d'une réforme dans nos institutions. Si nous étions initiés de bonne heure à la religion de l'utile et à la doctrine du produit net, nous ne porterions peut-être pas si patiemment sur nos épaules la plus inutile, la plus lourde, la plus gênante et la plus dispendieuse des machines.

Les champions de la tradition insistent sur la nécessité de conserver dans notre démocratie une aristocratie intellectuelle; ils ont raison, pourvu que cette aristocratie ne se confonde pas avec la féodalité paperassière que l'ancien régime nous a léguée, et que nous ne nous lassons pas de perfectionner. L'enseignement classique prépare d'autant mieux ses élèves au métier de fonctionnaire, qu'il ne les prépare à rien du tout. Le diplôme de bachelier, n'étant pas un titre à la confiance des particuliers, tend à devenir un titre de rente sur l'État : il faut bien qu'il serve à quelque chose. Les parents qui se sont imposé des sacrifices prolongés, et plus encore ceux qui ont obtenu des bourses pour leurs fils, sont des créanciers justement exigeants. L'Université leur souscrit une lettre de change : les ministres la paieront. Le jeune homme qui sort d'une école commerciale cherche de lui-même un emploi dans le commerce ; le jeune homme qui sort d'un collège où on ne lui a enseigné que l'art d'apprendre, réclame le moyen d'acquérir des connaissances d'un usage plus direct, ou de s'en passer.

Le journalisme est peut-être la profession qui

trouve sur les bancs du collège l'apprentissage le plus approprié, du moins en apparence. Pourtant la presse française elle-même gagnerait à ce que l'enseignement officiel fût un peu moins classique. Car elle regorge de polémistes, qui excellent à exécuter un gouvernement en cinquante lignes, à faire en peu de mots la leçon aux peuples et aux hommes d'État; elle manque de travailleurs qui sachent étudier un sujet à fond, de voyageurs qui suppléent à la sécheresse uniforme des nouvelles fournies par les agences télégraphiques. L'abus des idées générales, élevé par d'éminents pédagogues à la hauteur d'un précepte, est le fléau de notre littérature volante; on semble croire que pour écrire il suffise de penser, selon le mot de Boileau; on oublie qu'il faudrait aussi savoir. Comme le public est en somme assez docile, surtout quand on caresse ses défauts, on l'habitue sans peine à goûter les articles qui l'amusent et le flattent de préférence à ceux qui l'instruisent; la popularité d'un journahste n'est le plus souvent qu'un prix de discours français. Les races latines brillent naturellement par la rhétorique, et notre éducation nous aide à tomber du côté où nous penchons. Nos

rivaux du Nord et de l'Est, moins richement doués par la nature, tâchent de se rattraper par l'étendue et la sûreté des informations : le bruit court qu'ils y réussissent. Mais quand même l'Université élèverait une légion de journalistes sans reproche, il devrait être permis à un journaliste d'avouer que ce bienfait ne vaut pas tout ce qu'il coûte.

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