COUP D'ŒIL SUR LE REGIME DU SEL A LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION
Division administrative. — La levée de la gabelle. — La ferme. — La provenance du sel. — Les greniers à sel : leurs fonctions, leur personnel. — La production du sel. — La disette du bois. — Propositions impuissantes de réforme.
En 1783, Buffon publia les lignes suivantes ^ :
« Nous ne pouvons douter qu'il n'y ait en France des mines de sel gemme, puisque nous y connaissons un grand nombre de fontaines salées, et dans nos provinces même les plus éloignées de la mer : mais la recherche de ces mines est prohibée, et même l'usage de l'eau est prohibé par une loi fiscale, qui s'oppose au droit si légitime d'user de ce que la nature nous offre avec profusion; loi de proscription contre l'aisance de l'homme et la santé des animaux qui, comme nous, doivent participer aux bienfaits de la mère commune et qui, faute de sel, ne vivent et ne se multiplient qu'à demi; loi de malheur ou plutôt sentence de mort contre les générations à venir, qui n'est fondée que sur le mécompte et sur l'ignorance, puisque le libre usage de cette denrée, si nécessaire à l'homme et à tous les êtres vivants, ferait bien plus de bien et deviendrait plus utile à l'Etat que le produit de la prohibition; car il soutiendrait et augmenterait la vigueur, la santé, la propagation, la multiplication des hommes et de tous les animaux utiles. La gabelle fait plus de mal à l'agriculture que la grêle et la gelée : les bœufs, les chevaux, les moutons, tous nos premiers aides dans cet art de première nécessité et de réelle utilité, ont encore plus besoin
' Buffon, Histoire naturelle des minéraux. Paris, de l'Imprimerie Rayale. 1783. t. II, p. 264, 265.
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que nous de ce sel qui leur était offert comme l'assaisonnement de leur insipide herbage, et comme un préservatif contre l'humidité putride dont nolis les voyons périr; tristes réflexions que j'abrège en disant que l'anéantissement d'un bienfait de la nature est un crime dont l'homme ne se fût jamais rendu coupable, s'il eût entendu ses véritables intérêts. »
Quelqu'effrayante que fût cette description, elle était incomplète : la situation du consommateur était plus douloureuse encore. Partout des mesures fiscales inconsidérées, appuyées sur des lois inhumaines, dérangeaient, appauvrissaient, menaçaient, persécutaient presque tous ceux qui avaient besoin de sel, c'est-à-dire la population entière de la France. Aussi le mécontentement était-il général. En 1787, les sept bureaux de l'Assemblée des Notables réclamaient une modification radicale du régime du sel, et lorsque furent établis les cahiers des Etats Généraux, il n'y en avait guère qui n'abondaient dans le même sens. Même le gouvernement se rendait compte qu'il fallait procéder à des changements réels.
Quel était le régime du sel en France, à la veille de la Révolution ?
Cette question à été étudiée à plusieurs reprises, quant à son côté administratif '. Aussi, pouvons-nous renvoyer pour plus de détails à ces travaux, surtout aux deux plus récents d'entr'eux : ceux de M. j. Pasquier et de M. Paul Cochois.
La France à la veille de la Révolution était sujette à des impôts différents du sel : une grande disparité dans le prix de cette denrée était l'effet de cette variété de régimes. Six régimes fiscaux divers doivent en être particulièrement signalés :
ceux des pays de grandes gabelles, des pays de petites gabelles, des pays de salines, des pays francs, des pays redimés, des pays de quart-bouillon.
^ Necke». De l'adminislratimi des fnumces en France, s. 1. 1785, t. ii. LÉON Say. Dictionnaire des Finances.
Stol'RM. Les finances de l'ancien réijime et de l'i liécolution. Paris, 1SS5. J. Pasucjier. L'impôt des f/ahelles au XVII' et XVI W siècles. Paris, 1905, Paul Cochois. Elude historique et critique de rimpôt sur le sel en France^ Paris, 1902.
Les pays de grandes gabelles comprenaient : l'Ile-de-France, le Maine, l'Anjou, la Touraine, l'Orléanais, le Berry, le Bourbonnais, la Bourgogne, la Champagne (à l'exception du Rethélois), la Picardie (à l'exception du Boulonnais et du Calaisis), la Normandie (à l'exception du quart-bouillon) et le Perche. Ces contrées étaient habitées par environ 8,300,000 habitants, consommant 760,000 quintaux de sel, soit 9 livres et ^j,- par tête d'habitants.
Les pays de petites gabelles comprenaient : le Lyonnais, le Maçonnais, la Bresse et le Bugey, le Forez, le Beaujolais, le Dauphiné, la Provence, le Languedoc, le Rouergue, le Gévaudan, une partie de la haute Auvergne, le Velay et le Vivarais. La population consommant environ 540,000 quintaux par année, était, approximativement, de 4,600,000 âmes ; la consommation moyenne de sel était donc de 11 livres ■% par tête.
Les pays de salines comprenaient la Franche-Comté, l'Alsace, la Lorraine etlesTrois-Evêchés (Metz,Toul, Verdun), ils contenaient 1,960,000 habitants consommant 275,000 quintaux par an, soit 14 livres en moyenne.
Les pays francs comprenaient la Bretagne, le Boulonnais et Calaisis, l'Artois, la Flandre, le Hainaut, le Cambrésis, les principautés de Sedan et de Rancour, le Pays de Gex, le Comtatd'Avignon, le territoire d'Arles, le Nébouzan, le Béarn et la Basse- Navarre, les pays de Soult et de Labour, les îles d'Oléron et de Ré, les parties de l'Aunis, de la Saintonge et du Poitou, circonvoisines des marais salants. 11 faut ajouter les villes et petits districts, enclavés dans les pays de gabelle et jouissant d'exemption particulières. La population de ces pays était d'environ 4,730,000 âmes. On en ignore la consommation de sel, mais il est infiniment probable qu'elle était la plus forte par tête d'habitant.
Les provinces redimées se composaient du Poitou, de la majeure partie de l'Auvergne, du Quercy, de la Guyenne, de la Saintonge, de l'Aunis, de TAngoumois, du Limousin, du Périgord, de la Marche, du Bigorre, du Comminges et du pays de Foix. Elles étaient habitées par 4,625,000 de personnes, consommant 830 mille quintaux, soit 18 livres par tête.
Enfin, le pays de quart-bouillon^ comprenait une grande
' Anciennement les sauneries de ces pays, qui faisaient bouillir un sable imprégné d'eau saline, étaient obligées de remettre gratuitement dans les gre-
partie de la Basse-Normandie, habitée par environ 585,000 âmes, consommant 19 livres et demie par tête, soit 115,000 quintaux.
Dans chacune de ces six catégories de pays, le régime fiscal et le prix du sel étaient différents, variant de 2 à 16 sous la livre et, même à l'intérieur d'un même pays ces prix différaient du simple au quadruple. La conséquence en était, naturellement, une contrebande énorme, allant des endroits vendant le sel à meilleur marché vers ceux à prix plus élevé. Cette migration n'était contrecarrée que par les prix du transport et, surtout, par les mesures gouvernementales.
Ces mesures gouvernementales étaient multiples, et d'autant plus impopulaires qu'elles n'étaient pas exercées dans l'intérêt de l'Etat, mais dans celui de compagnies financières. Nous retrouverons, lors des discussions de la Constituante, toutes ces mesures, variant d'une province à l'autre. Citons-en ici, le «sel de devoir », soit l'obligation d'acheter une certaine quantité de sel par tête de famille, avec défense de le revendre; l'obligation d'acheter du sel proportionnellement au nombre des cochons qu'on possède^ ; les défenses de faire servir certains sels à d'autres usages que ceux du « pot et de la salière » ; les difficultés de se procurer du sel pour les « grosses salaisons» ; le nombre restreint des débits de sel et leur ouverture mal commode ou irrégulière ; la défense de conserver chez soi des quantités de sel tant soit peu considérables ; le pouvoir très étendu des agents de la gabelle de pénétrer partout; les compétences énormes des tribunaux spéciaux ; etc., etc.
11 est vrai que la fraude était énorme et cela malgré toutes les sévérités des lois. Elle se faisait en grand, même à main armée et
niers royaux un quart de leur fabrication, d'où le nom de qiinrt-houiUon conservé même après la transformation de cette redevance en un impôt en espèces.
' Cf. VdLTAiHE. Les Finances (1775).
«Je suis, dit l'inconnu, dans les fermes nouvelles, Le royal directeur des aides et gabelles Voici votre mémoire:
Tant pour le sel marin duquel nous présumons Que vous devez garnir vos savoureux jambons. Vous ne l'avez point pris, et vous deviez le prendre. Je ne suis point méchant, et j'ai l'âme assez tendre. Composons, s'il vous plaît. Payez dans ce moment Deux mille écus tournois par accommodement. »
en bande; des villages entiers étaient dépeuplés par la lutte entre les agents de la gabelle et les contrebandiers de sel, ainsi que par la condamnation de ceux-ci à la mort, aux galères ou à la prison. La contrebande pacifique atteignait son maximum à Paris; là, grâce aux difficultés du contrôle, la fraude faisait diminuer la recette du monopole d'environ 25 7o'-
Malgré ces pertes, la gabelle de sel était une excellente affaire pour ces fermiers. Son prix, en 1789, était de 58,560,000 livres l En 1780 avait été conclu un arrangement pour les gabelles entre la couronne et un nommé Salzard ^ le 1" janvier 1787 il en fut fait un nouveau avec jean-Baptiste Mager^ C'est en présence de ce contrat, conclu pour six ans, que la Révolution allait se trouver.
L'administration générale de la ferme étaii à Paris ; son chef était, en 1789, un nommé Cochereau"; c'est par ses mains que passaient les affaires relatives aux grandes gabelles, aux petites gabelles, aux gabelles locales, à la régie des salines, aux concessions de francs-salés '■, aux autres privilèges du même genre, etc., etc.
La ferme tirait le sel dont elle avait besoin de deux sources différentes : des salines de l'Est de la France et des marais salants des bords français de la Méditerranée et de l'Atlantique.
Le sel leur coûtait environ 3 deniers la livre dans les marais salants, 6 à 7 deniers à Salins, 15 deniers à Chaux; mais la grande majorité du sel ne leur revenait pas plus cher que 3 à 4 deniers
en moyenne '.
Quant aux procédés de production, nous les examinerons
plus loin.
Les centres d'affaires étaient les <' greniers à sel», nom qui correspond et à des tribunaux spéciaux et à des entrepôts de sel.
' Cf. H. MoNiN. L'état de Paris en i789. Paris. 1889, p. 579.
2 Elremies financières. Paris, 1789, p. 43. (Biblioth. nation. Le ^Vn:-)
3 « C'est un usage d'avoir pour toutes les fermes et régies un seul adjudicataire, dont le nom paraît dans tous les actes, et dont les fermiers et régisseurs généraux ne sont que les cautions. Les baux sont distingues par les noms des adjudicataires. » {Etrennes financières, \1S9, p. 3S.)
' Dans ce bail les fermiers généraux affermaient les gabelles, le tabac, les entrées de Paris; ils « régissaient» pour le compte du roi les droits de traite et le Domaine d'Occident.
^ Cf. Almnnach rojial pour i'Sf).
'■• Exemption des droits de gabelle. ■
■ Cf. (A.-N. IsNARD.) Traité des richesses. Londres et Lausanne. 1781, t. Il,
En tant que tribunaux ', ils jugeaient les affaires relatives à l'achat, la vente et la contrebande du sel. Chacun de ses tribunaux était composé d'un président, d'un lieutenant, d'un grènetier (granatarius), d'un contrôleur, d'un avocat et d'un procureur du roi, de greffiers, d'huissiers et de sergents. Au grenier à sel de Paris toutes ces charges étaient doubles ; il y avait, en outre, un garde contrôleur des mesures, un vérificateur des rôles, un capitaine, un lieutenant et treize gardes. Ce tribunal siégeait rue Saint-Germain-l'Auxerrois, dans un immeuble dit «Au Soleil», démoli en 1909-, Ce bâtiment abritait également un magasin de sel, pouvant contenir 1,472,000 livres de sel. C'était le plus petit des trois greniers parisiens ; celui de l'Evêché et celui de l'Abbaye contenaient chacun 43,200,000 livres, soit 87,872,000 livres en tout \
On désignait, en effet, du nom de greniers à sel, également ces entrepôts qu'on trouvait à travers toute la France. Ils étaient plus ou moins grands, d'après l'importance du district qu'ils desservaient, et le sel devait y séjourner deux ans avant d'être livré à la consommation. La plupart du temps la ferme louait les immeubles dont elle avait besoin en ce but^
' Cf. article: Greniers à sel, dans Ciiéruel, Dictionnaire hi&loriqiie des in&tiliitiuns de la France et Robert Holtz.nïann, Frnnzosische Ve>-lassitnfjsgefchicli(e von der Mille des neunten Jahrlixnid rt- bis znr Bevolution. Miinchen, 1910, p. 270-273.
2 Cf. Tesson. Rapport sur le Grenier à sel de Paris dans Comm ssion municipale du Vieux-Paris. Procès-verbaux année 1908. Paris 1909.
3 Ibid., p. 160.
■* Voici, à titre d'exemple, le texte d'un bail de grenier à sel. (Archives nationales G '/102-i):
L'an 1788, le 14 novembre après-midi, à Châlons sur Saône, par devant les notaires royaux réservés pour la dite ville, y résidant, soussignés, furent présentes Mesdames les Supérieures, Assistantes et Conseillères du Monastère de la Visitation du dit Châlon, soussignées tant pour elles et en leur nom que des autres Religieuses du même Monastère, lesquelles ont donné à titre de bail à loyer pour le temps et terme de netif années consécutives, qui commenceront au !'■' janvier 1790 et finiront à pareil jour de 1799, à Maître Jean-Baptiste Mager, adjudicataire général des fermes de France et à ses cautions, absent, Maître Pierre-Jules-Caesar-Laurent de la Chalumelle, directeur général des dites fermes au département du dit Châlon, ci-présent, et pour eux retenant au dit titre et pour le dit temps, les grenier et magasin à sel appartenant aux dites Dames Religieuses, au faux bourg Saint-Jean de Maizet de cette ville, tels qu'en ont joui et jouissent les précédents adjudicataires et cautions, sans en rien réserver, pour par eux en continuer la jouissance en bons pères de famille sous les clauses et conditions stipulés dans les précédents baux qui sont ici tenus pour bien et duement rappelés, à la charge par les dites Dames de faire aux dits
Les ouvriers des greniers à sel, au moins en partie, étaient i< officiers», c'est-à-dire fonctionnaires. Ils avaient acheté, parfois fort cher, le privilège de porter les sacs de sel, de le peser, etc. Parmi ces porteurs de sel, il convient de mentionner spécialement ceux de Paris, au nombre de 24, formant la corporation des henouarts ou lianouarts, mentionnée déjà en 1350. Ils avaient le privilège de porter, moyennant salaire, le corps des rois de France décédés jusqu'à la première croix de Saint-Denis, et, à partir de 1422, jusqu'à la basilique '.
Le transport des sels de leurs lieux d'origine aux entrepôts, était fait par les voitures de sel. Des compagnies spéciales en étaient chargées ; le transport se faisait, aux prix et aux déchets fixés, soit par voitures, soit par bateaux \
Nous avons déjà vu que le sel consommé en France provenait de deux sources différentes : des marais salants et des sources salantes.
Voici, d'après un manuscrit^ de la fin du xviii^ siècle, la manière de préparer le sel marin :
grenier et magasin les réparations qui sont convenus particulièrement avec le dit Sieur de la Chalumelle.
Le présent bail à loyer, ainsi fait moyennant la somme de treize cent livres par an, payable ainsi que le dit Sieur de la Chalumelle le promet pour et au nom du dit sieur Mager et de ses cautions, sous clause solidaire, au l*^'" janvier de chaque année dont le premier payement sera le dit jour de 1791, pour ainsi continuer jusqu'à neuf payements fait et parfait. Dont parties contentes et d'accord pour l'accomplissement, mes dites Dames Religieuses ont soumis et obligés les biens temporels de leur monastère, et mon dit Sieur de la Chalumelle ceux du dit Maître Mager et de ses cautions, solidairement et sans division, renonçant etc.
Fait, lu et passé au dit monastère, au parloir, la grille ouverte, et ont mes dites Dames signé avec le dit Sieur de la Chalumelle, et nous, les dits notaires, la minute restée à Maître Mathian, l'un d'eux, les parties averties que le présent bail est sujet aux insinuations ecclésiastiques. »
La minute est signée Laurent de la Chalumelle, Sœur Madame Victoire Bataille de Maudelot, Supérieure (suivent les autres signatures).
• Cf. Paul Romiqlet. Histoire et droit, T'' série. Paris, 1907, p. 63 et Cii£RLEL, op. cit., articles : Funérailles et Hanovards.
- A Halle an der Saale, les Ilalloren (ouvriers des salines) ont dans cette ville le monopole des pompes funèbres. Ils envoient, en outre, chaque année, au roi de Prusse une députation avec des cadeaux de nouvel-an; celle-ci en reçoit un cheval blanc des écurie royales.
3 Cf. Mémoires sur la régie des petit.es gabelles (1770), 2*" cahier, p. 7 à 10. (Archives nationales G'/87.)
* Mémoire instriict'fsur la manière de faire le sel. (Archives nat. F-*/1003).
« Le sel marin n'est proprement qu'une crème qui se forme sur l'eau de la mer par l'évaporation qu'en fait la chaleur du soleil ^
« Pour faire le sel on conserve l'eau de la mer quelque temps dans de grands réservoirs creusés de niveau dans des terres grasses qui ne sont ni sablonneuses, ni spongieuses ; et, après lui avoir fait faire plusieurs détours par le moyens de digues et rigoles, on la fait entrer ainsi évaporée, à la hauteur de trois à quatre doigts, dans les aires qui ont ordinairement 15 ou 20 pieds en carré, et où elle se cristallise à l'aide du soleil ou du vent.
« Cette crème qui est rougeâtre, venant à s'épaissir par l'évaporation de Teau tombe au fond, d'où le saunier la retire avec un râteau, amenant avec le moins de terre qu'il peut (sic), pour faire le sel plus blanc. Le terroir contribue beaucoup à la blancheur du sel, car la terre rouge le fait brun et la bleue le fait blanc.
« On saune ordinairement en juin, juillet et août, et alors — si le marais est échauffé par un soleil ardent et par un vent du Nord ou Nord-Est — on saune nuit et jour et on retire à chaque fois plus de 50 livres de sel par jour de chaque aire. Mais s'il pleut beaucoup, les marais sont débauchés par cette eau douce qu'il faut laisser évaporer et que l'on fait sortir par le coï'-.
<' On conserve le sel, amoncelé sur les levées, par une couche de terre grasse qui sert de couverture, et on préserve de la gelée les cloisons du marais en les couvrant l'hiver de deux ou trois pieds d'eau. »
Cette manière de faire semble avoir été celle des marais salants de l'Atlantique. « Dans les salines de la Méditerranée, dit Menuret de Chambaud'', au lieu de ramasser tout simplement le sel que l'eau de la mer évaporée dépose, l'expérience ayant prouvé qu'il était acre et insalubre, on mélange cette eau pendant le mois de mars, d'avril et de mai avec de l'eau douce, on la promène dans des étangs appelés échaufoirs et ne l'int.'oduit, par le secours de pompes, dans les aires où elle doit être évaporée, que lorsque les
' L'eau de la mer contient du 3 à 7 "o de chlorure de sodium. D'après Menuret de Chambaud, les eaux exploitées n'en contenaient que 4 'Vo au maximum .
'^ coï = conduit en bois pour le nettoyage des marais salants.
•' Mknuket I)K CiiAMiiAUii, médecin des écuries du Roi. Obsenations sur le drbit du sel, après la sujiprcssion de la r/ubellc, rchitivcs ù la santé et a l'intérél des citoyens. S. 1. s. d. (Paris, 1791), p. 7. (Archives nat. G V91.)
sauniers exercés trouvent la combinaison complète et propre à donner un bon seP. »
L'exploitation des salines était beaucoup plus compliquée; elle variait d'un endroit à l'autre. Cependant la description que donne Nicolas '' de la Manière de faire le sel à Château-Salins est assez caractéristique pour que nous la reproduisions ici, sans entrer dans d'autres détails, que les intéressés trouverons en des ouvrages spéciaux modernes, tels ceux de Prinet'^ et de Boyé^
Manière de faire le Sel a Chateau-Salins
L'eau sortant de sa source est conduite (au moyen de deux machines hydrauliques) dans de grandes chaudières ou poêles construites en plaques de tôles, jointes les unes aux autres au moyen de clous rivés. Elles ont environ 22 pieds de longueur, 20 de largeur et 20 pouces de hauteur. La partie supérieure de leurs fonds est hérissée û& happes ou crochets en anses de paniers, ainsi que de grosses barres de fer fixées à des pièces de bois dites bourdons: ces barres portent le nom de tyrans. Une seule poêle est garnie de 140 happes et d'autant de tyrans qui ont quatre à cinq pieds de longueur. Chaque poêle est également recouverte de 12 pièces de bois d'environ un pied d'écarrissage, et servent à fixer les tyrans destinés à soutenir le fond des poêles. Ces pièces de bois sont soutenues, dans certaines salines, par des dés de pierre, à plusieurs pieds d'élévation de la surface de la chaudière,
1 Voici, d'après une planche conservée aux Archives nationales (F^O/lOOS) les outils dont se servaient les sauniers:
Le mail ou haluir. trapèze en bois, muni d'un long manche ;
La pelle, en bois, à long manche;
La ferrée, bêche droite en fer à tranchant inférieur concave ;
La bogitettt', pelle en bois, oblique dans le bas ;
La pallette, en bois ;
Le roiiabU'. assez grande planche rectangulaire en bois, à long manche ;
Le simossy ou e&li'lle, même instrument que le rouable, mais plus petit;
Le surucon. plaque de fer percée de petits trous, épaissie en haut, tranchante en bas, recourbée concavement, munie d'un manche en bois;
Le soncjui're, planchettes de bois, munies de poignées (grattoirs?).
Le panier ou porte-sel, en osier, de forme oblongue.
- Nicolas. Mémoire sur les salines de la République. Nancy, s. d., p. 10 sqs.
•* Max Prinet. L'industrie du sel en Franche-Comté avant la conijuêle franfaise, Besançon, 1900, p. 156-196.
* Pierre Bové. Les salines et le sel en Lorraine aii XVI H'^ siècle, Nancy, 1904, p. 6-15.
et, dans d'autres, elles posent seulement sur les bords des dites chaudières. Chaque poêle a aussi son poêlon placé à son extrémité. Ses dimensions sont telles qu'il ne peut contenir que la cinquième partie des poêles. Le poêlon ne reçoit que Texcédent de la chaleur qu'on fait éprouver aux poêles, et après que celles-ci en ont reçu la première action du feu.
Les fourneaux ont la même forme que les chaudières, ils ont un vaste cendrier qui s'ouvre dans l'atelier même, il sert à l'introduction de l'air dans les fourneaux, et à recueillir les braises et les cendres qui y tombent pendant la combustion.
Ces fourneaux ont aussi de grandes portes de fer qui leur servent de bouches pour jeter le bois sur la grille.
Les grilles sont composées de trois pièces crénelées de fonte, qui supportent quinze ou seize autres pièces de même matière, d'une forme triangulaire, de 8 pieds de longueur et d'environ quatre pouces sur chaque face. Ces grilles sont placées au centre des fourneaux, en sorte qu'elle se trouvent éloignées de près de six pieds de leur bouche.
On a également pratiqué deux petites ouvertures à chaque côté' de la bouche du foyer; ces ouvertures sont garnies de leurs portes, et servent à examiner le fond de la poêle, et à indiquer les coulées qui pourraient se faire. Les chaudières et le poêlon reposent de trois ou quatre pouces sur les bords supérieurs des fourneaux, et sont lutées, tout au tour, avec un mortier fait en sable et chaux, et une certaine quantité de crasses salées.
Au fond des fourneaux et vis-à-vis la porte du foyer, on a pratiqué deux ouvertures qui communiquent sous le poêlon et servent de canaux de chaleur; la fumée s'évacue ensuite par une cheminée pratiquée à l'extrémité de ce poêlon.
Quand on veut former le sel, on fait couler l'eau salée dans ces deux vaisseaux ; et quand leurs fonds en sont recouverts de trois à quatres pouces, on allume le feu dessous, pour faire entrer l'eau en ébullition, on diminue ensuite l'écoulement, de telle manière qu'elle puisse non seulement remplacer celle qui s'évapore, mais aussi qu'elle parvienne insensiblement à remplir les vaisseaux évaporatoires, sans suspendre l'ébulition. Cette première opération dure environ huit heures; on ferme alors les robinets et on continue l'action du feu.
Lorsque l'eau contenue dans la poêle commence à entrer en ébullition, elle se recouvre d'une écume d'un vert noirâtre, qu'on a
soin d'enlever; elle est produite par une terre limoneuse que les eaux charient, et par d'autres hétérogénéités qui s'y trouvent contenues. Peu après il se précipite une matière salino-terreuse, que l'on nomme schelot; c'est un composé de sélénite de sulfate de soude, mêlé d'une certaine quantité de muriate calcaire. Ce précipité est reçu dans des petites boîtes de fer d'environ un pied carré, placées le long des bords de la poêle ; on les nomme augelots. Au moment où les pieds de mouches commencent à paraître à la surface de l'eau, c'est-à-dire lirsque la cristallisation du sel marin se fait, on retire les augelots des poêles, et on continue l'évaporation presque jusqu'à siccité, ce qui dure environ 16 heures; on tire alors le sel, puis on le porte à l'étuve, dans des vases de bois de forme conique, où il s'égoutte et achève de se dessécher- Les mêmes procédés se répètent 14 ou 15 fois de suite dans une même poêle, c'est ce que l'on nomme une remandure ou abattue; après quoi on arrête le travail de la poêle pou; l'écailler et la réparer. On nomme écaille cette incrustation saline qui s'attache et adhère aux parois intérieures des chaudières ; l'excessive chaleur qu'on fait éprouver à ces vaisseaux évaporatoires détermine une espèce de fusion des premiers cristaux de sel marin qui se sont précipités, ainsi que celle de la portion du schelot qu'on a pu parvenir à retirer.
L'écaillage se fait en brisant l'incrustation saline à grands coups de marteaux, ce qui détériore singulièrement les poêles et accélère leur destruction.
Mais le principal inconvénient de cette fabrication était la consommation exagérée de bois de chauffage. Déjà, au xvi^ siècle, on se plaignait \ en Lorraine, de ce que, pour l'entretien d'une chaudière, il fallait mille arpents de bois par an et que la conséquence en était la destruction des forêts et une « disette de cette denrée ». Cet état des choses, même avec l'emploi plus rationnel du combustible, n'avait fait que s'aggraver. Des mesures des autorités, relatives à la grandeur des bois à brûler, n'avaient non seulement fait renchérir encore les bûches destinées au chauffage, mais encore les poutres nécessaires aux constructions des parti-
' Cf. CiiÉRUEL, 0. f ., article : Salines.
culiers '. Des doléances vives s'étaient faites entendre à ce sujet; on avait promis des changements : ces promesses restaient lettres mortes.
Nulle part mieux que dans les questions relatives au sel, apparaît l'impuissance complète de l'ancien régime, quant à la réalisation de réformes. Depuis Vauban 2, pour ne pas remonter plus haut, le gouvernement était averti des dangers du système; peu d'auteurs écrivant, au xviii^ siècle, des affaires des finances qui n'aient affirmé l'absolue nécessité de changer la législation relative au sel. Necker aussi bien que Galonné avaient insisté pour qu'on abolît la gabelle sous sa forme existante. L'assemblée des notables avait réclamé cette mesure. Rien ne fut fait, presque tous les cahiers de doléances sont obligés d'y revenir. Quoiqu'on ait dit, il fallait la guerre civile pour faire tomber les anciens abus. C'est un des côtés tragiques de l'évolution historique que les grands progrès, même souhaités et des détenteurs du pouvoir et des masses ne peuvent être réalisés que par l'emploi de la violence. La bonne volonté nt suffit pas, hélas ! à résoudre les conflits résultants des antagonismes économiques : il arrive toujours un moment où Xiiltlma razon de reyes devient celle des partis en présence, et malheur à celui qui n'y est pas préparé.
C'est un petit chapitre de la guerre sociale en France, de 1789 à 1795, que nous avons essayé d'esquisser dans les pages suivantes. Puissent-elles faciliter la rédaction d'une histoire définitive de la Grande Révolution.
' D'après les registres de Château-Salins du 1''"' janvier 1781 jusqu'au 31 décembre 1792, la fabrication du sel s'était portée à 1.371,046 quintaux par chaque année. Les délivrances en bois provenant des affectations pendant la même époque, ont été de 149,834Vi de cordes, compris les fagots, toujours évalué à 320 pour la corde. Ces 149.834 cordes, divisés par 12, donnent pour l'année commune la quantité de 12,426"/,-, de cordes, ce qui fait voir que la formation de 9 quintaux et 15 livres de sel consomme une corde de bois, à peu de chose près. » Nicolas, 0. c, p. 7.
- Val'ban. Projet d une dîme roijale. Collection des économistes français du dix-huitième siècle, Paris 1883, p. 98. « Une considération importante qu'on doit toujours avoir devant les yeux, est que le sel est nécessaire à la nourriture des hommes et des bestiaux, et qu'il faut toujours l'aider et la faciliter, sans jamais y nuire, par quelque raison que ce puisse être. "
DE LA RÉUNION DES ÉTATS-GÉNERAUX AU VOTE DE LA LOI DU 23 SEPTEMBRE 1789
Attitude hésitante de Necker. — Diminution de la consommation du sel. — Les commencements de 1' « action directe ». — Les émeutes de Versailles (21 et 23 août 1749). — Les propositions du Necker et de Du Port (27 août). — Brochures relatives au remplacement de la gabelle et de la régie du sel. — La dernière affaire plaidée devant le grenier à sel de Paris. — Discussions parlementaires ; vote de la loi d' « adoucissement du régime des gabelles » (17 au 23 septembre).
Théoriquement l'abolition de la gabelle était donc réclamée et décidée par presque tous, bien avant la réunion des Etats Généraux. Mais de cette quasi-unanimité il y avait loin à la réalisation d'une réforme jugée indispensable. Au moment même de présenter aux élus de la nation son programme d'action, le gouvernement de Louis XVI hésite, ne veut trop promettre, cherche une formule qui puisse réserver l'avenir. Rien ne peint mieux cet état d'esprit que le long et fastidieux discours que Necker prononça lors de la première séance des Etats Généraux, le 5 mai 1789.
Voilà les paroles, peu claires, que le directeur général des finances consacrait à la brillante question des gabelles ^ :
« Il est des impôts qui peuvent être modifiés différemment « dans chaque province, sans qu'il en résulte aucun préjudice pour
« le reste du royaume Mais il est des impôts dont le produit
« s'évanouirait ou s'affaiblirait considérablement, si l'on dérangeait « partiellement les lois auxquelles leur recouvrement est assujetti. « Que dans une des provinces assujetties aujourd'hui à la gabelle « ou à la vente exclusive du tabac, ou voulût se soustraire à ces
' Moniteur, n° 1, 5 mai 1789, édition in-f°, p. 8.
« impôts, en les remplaçant par quelqu'autre, une telle disposition
« ne pourrait avoir lieu d'une manière isolée, sans blesser l'intérêt
•« général. En effet, la faculté qu'aurait une nouvelle province de
« vendre à bas prix les denrées dont la vente privilégiée constitue
« une des ressources de l'Etat, nuirait essentiellement aux revenus
« du roi, à moins qu'avec beaucoup de dépenses, et à force de
« gardes et de lois fiscales, on ne parvint à séparer cette même
« province du reste du royaume. C'est du mélange des pays francs
« et des localités soumises àl'impôt que naît une source intarissable
« de fraudes et de contrebandes ; et il résulte de ces observations
« que les changements et les modifications applicables à certains
« droits généraux, doivent être préparés et convenus dans TAssem-
« blée nationale \ »
11 n'y avait qu'un point de détail sur lequel Necker ait donné des éclaircissements plus complets ; parlant des économies à réaliser, il disait^: <' L'abolition des francs-salés qui ne sont pas « adjugés par des arrêts, vaudrait 3 à 400,000 livres. »
Toutes ces paroles obscures, malgré l'immense popularité de l'orateur, n'étaient guère faites pour inspirer confiance aux victimes du régime de la gabelle. 11 en était de même de la fameuse déclaration du Tiers, sur les impôts, faite le 17 juin, dont bien des personnes, peu au courant des finesses de la politique, n'ont pas dû comprendre les deux tendances. En effet, le même jour que le Tiers se constitua en Assemblée nationale, il émit le vote que tous les impôts établis seront maintenus dans leur forme ordinaire jusqu'au jour de la séparation de l'Assemblée ou jusqu'à ce qu'il y ait été autrement pourvu. Ce vote, qui était accompagné de plusieurs autres, avait pour but, d'une part, de parer a une dissolution éventuelle de l'Assemblée; d'autre part, de rassurer les créanciers de l'Etat.
' Cette attitude de Necker se manifestait également lors de la séance royale du 23 juin. La déclaration ministérielle y disait : < Sa Majesté désire que les fâcheux effets de l'impôt sur le sel et l'importance de ce revenu soient discutés soigneusement, et que dans toutes les propositions on propose, au moins, des moyens d'en adoucir la perception » (art. 26). Or ces paroles étaient empruntées au projet de Necker, comme l'a démontré M. Otto Becker (f^/c Vf.rfin&uiujs]i(Aitik der fnntzdsischen Regierung bei liegiirn dcr gronvn Uevolutiov. Berlin, 1910, p. 192).
^ Moniteur, n" 1, p. 4.
La grande masse de la population n'entendait pas ainsi la marche des réformes et continuait l'action directe contre les exactions des gabeleurs. 11 est difficile de dire aujourd'hui si, dès juin 1788, on restreignait simplement la consommation du sel ou si, déjà à partir de cette époque, le « faux-saunage » violent fit diminuer les recettes de la ferme. Ce qui est certain, c'est le fait de cette diminution, dont témoigne une statistique conservée dans les papiers du Comité des finances de l'Assemblée Constituante \