La question ionienne devant l'Europe
Rien ne saurait plus être indifférent pour l'Europe daus les contrées de l'Orient. Un souffle nouveau les agite, et une ère de rénovation semble commencer pour elles. Les jours sont venus, jours de lutte et de combats, de souffrances et d'aspirations vers un sort meilleur, que Rhigas, le « martyr précurseur de la liberté grecque (1), » appelait de ses vœux et apercevait dans l'avenir par une vue prophétique lorsqu'il s'écriait :
Allumons une flamme au sein de la Turquie, Qui coure du Bosna jusque dans l'Arabie (2).
L'édifice vermoulu de l'Empire ottoman chancelle sur sa base. Partout les populations chrétiennes, oppri-
(1) O Pït/gcç, pv.pTVp Trpôiïpopoç tyjç Upaç paç 7raXyjç.
Alexandre Soutzo.
(2) N «và^wfzsv fxeàp (fkôyv. seç olrjv tyjv Tovp.ià, Nà tpéx àno tyjv Mnouva. ewç tyjv 1 kpomiv,.
mées depuis quatre siècles sous le joug des musulmans, se réveillent et s'agitent, réclamant leurs droits imprescriptibles à la justice et à la liberté. La vie exubérante qui couvait en elles éclate à la lumière et déborde la race- des Ottomans frappée de stérilité et de mort par l'influence de l'islamisme. Slaves, Grecs, Roumains, connaissent maintenant leur force; ils savent que c'est à eux qu'appartient l'avenir. Les idées d'indépendance et de reconstitution des antiques monarchies chrétiennes, rêves chéris depuis longtemps de quelques intelligences d'élite, commencent à fermenter dans les esprits. L'Orient entier a le sentiment, et l'Europe occidentale commence à le partager, que le jour n'est peut-être pas éloigné où ces rêves pourront devenir des réalités, et en face de dominateurs d'une autre race et d'une autre religion, le sentiment patriotique et l'ardeur de la foi chrétienne s'unissent et se confondent dans un même désir et dans une même action.
Ce mouvement des nationalités orientales vers leur résurrection ne se borne même pas aux contrées soumises à l'autorité du Sultan. Quelques-unes de ces nationalités se sont brisées en fragments à la suite de la conquête musulmane ; une portion en a été asservie ; une autre, dans quelques âpres montagnes, est parvenue à maintenir son indépendance par une vie de combats
incessants, ou bien, pour éviter le joug des infidèles, s'est donnée à une nation chrétienne assez forte pour la protéger. Ces dernières fractions des races de l'Orient n'ont pas toujours trouvé le bonheur et la tranquillité dans la condition qu'elles avaient ainsi préférée à celle de rayas; les libertés qu'elles avaient stipulées pour elles en se soumettant au sceptre des États de l'Occident, ont été plus d'une fois violées et mises en oubli. Plus d'une fois aussi les vicissitudes des révolutions et des guerres de l'Europe ou les intérêts de la politique les ont fait changer de maîtres sans qu'elles aient été admises à prendre part aux actes solennels qui décidaient de leur sort.
Tant que la Turquie a été forte et menaçante, ces peuples ont tout accepté sans se plaindre ; car, malgré ce que leur sort pouvait avoir quelquefois de dur et de pénible, elles s'y résignaient, sachant par l'exemple de leurs frères réduits en esclavage, combien le pire des gouvernements chrétiens est préférable au meilleur des gouvernements musulmans. Mais aujourd'hui qu'ils sentent la ruine de la Turquie s'approcher chaque jour davantage, aujourd'hui qu'ils voient cette puissance, jadis si redoutable, hors d'état de maintenir un ordre quelconque dans ses provinces, incapable à plus forte raison de menacer la liberté de ses voisins, le désir de l'indépendance renaît en eux avec une force nouvelle. Déjà
des États de la même race, de la même laDgue, de la même religion, se sont élevés en plusieurs endroits par la force des armes et sous la protection de l'Europe, au milieu des débris du vaste édifice fondé par les descendants d'Othman. Un sentiment naturel et irrésistible pousse les fractions des races orientales soumises à des États européens, aussi bien que celles qui demeurent encore sous la verge musulmane, à se rejoindre aux fractions qui ont conquis la liberté, pour reconstituer l'unité nationale détruite depuis si longtemps.
La race grecque est, peut-être plus que toute autre, travaillée par ce mouvement. Les mêmes aspirations qui, en 1854, ont mis les armes à la main aux habitants de l'Épire et de la Thessalie, portent les lies Ioniennes à réclamer de l'Angleterre une liberté véritable qui ne soit pas un esclavage déguisé et qui permette d'accomplir enfin le vœu unanime de la nation, trois fois exprimé par les Assemblées délibérantes, l'union avec la Grèce affranchie.
Les événements intérieurs desSept-Iles ont pris, dans ces derniers temps, un caractère tout nouveau d'importance et de gravité. Le parti patriote, dont les vœux et les espérances paraissaient, il y a vingt ans, des chimères aux esprits sérieux et pratiques, a grandi tout à coup avec une étonnante rapidité en soutenant dans les Chambres et dans la presse une lutte inégale contre
les autorités britanniques et contre un prétendu protectorat qui n'a été jusqu'ici qu'une tyrannie. En 1857, se maintenant dans les voies légales, il a brisé les menées de l'Angleterre et repoussé l'annexion des Iles Ioniennes à la couronne de la Grande-Bretagne. Il rallie aujourd'hui tous les Ioniens sans distinction, et, triomphant encore une fois dans le sein des Chambres, il a, par un vote qui date à peine de quelques semaines, mis l'Angleterre en demeure de se prononcer sur la question de la réunion des Sept-Iles à la Grèce.
Comment ce mouvement national s'est-il produit? comment a-t-il grandi si rapidement? Quelles ont été jusqu'ici ses luttes et son travail ? Quelles sont ses ressources, ses moyens d'action, ses chances de succès dans l'avenir? Quel rôle les Iles Ioniennes sont-elles appelées à jouer dans les événements qui se produisent en Orient ? Telles sont les questions que nous voulons examiner, et, pour cela, nous commencerons par raconter les diverses vicissitudes des annales fort agitées des Sept-Iles au commencement de ce siècle, la manière dont s'y est établi le protectorat anglais et la constitution actuelle; enfin, la conduite de la nation protectrice envers ses protégés.
Les lies Ioniennes n'ont pas subi le joug des Musulmans. Quelques-unes ont été temporairement occupées par les Turcs, mais ils n'ont jamais pu y prendre pied * d'une manière permanente.
Nous ne retracerons pas ici l'histoire de ces îles pendant la durée du moyen-âge (1). Qu'il nous suffise de rappeler que, conquises un instant par les Normands sous la conduite de Roger, roi de Sicile, elles tombèrent bientôt entre les mains des Grecs de Byzance qui les conservèrent jusqu'au treizième siècle. Charles d'Anjou les fit entrer dans le plan grandiose de sa monarchie qui devait répandre l'influence française dans tout
(1) L'histoire des Iles Ioniennes, dans l'antiquité et dans le moyen âge, est racontée d'une manière fort complète dans l'ouvrage de Bory-Saint- Vincent, fjistoire et description des Iles Ioniennes.
l'Orient et opposer le bras aguerri de nos chevaliers à la marche envahissante de l'islamisme. Lorsque les Vêpres Siciliennes eurent renversé ces magnifiques projets, Corfou demeura fidèle aux princes français. En 1283, elle repoussa les attaques des Aragonais,, maîtres de la Sicile. Vers la même date, Charles donna la seigneurie de Corfou, des Iles Ioniennes et des pays dépendants, à Philippe, prince de Tarente, comme récompense de ses services. Dans la première partie du quatorzième siècle, ces contrées, par la mort de Philippe II de Tarente, firent retour à la couronne de Naples. Ce ne fut pas pour longtemps. En 1383, les Corfiotes, de qui dépendaient les autres îles, profitèrent des désordres et des guerres civiles qui ravageaient la royauté de Charles d'Anjou, pour se soustraire à la domination et à l'influence françaises, auxquelles ils étaient restés fidèles pendant près de deux siècles.
Cependant ils n'étaient pas assez forts pour demeurer indépendants et pour résister par eux-mêmes aux ambitions rivales qui les menaçaient de tous côtés. Il leur fallait choisir un maître ; ils se donnèrent aux Vénitiens. Le 20 mai 1386, un traité fut conclu par lequel les îles se soumettaient à la République de Venise, sous la condition de garder leurs anciens privilèges, et la bannière de Saint-Marc fut arborée à Corfou.
Dans les longues guerres des Vénitiens contre les
Ottomans, Corfou joua un rôle important ; ce fut la place d'armes et le point de départ de toutes les expéditions en Orient. Cette île, et la formidable forteresse qu'y avaient élevée ses dominateurs, formait un boulevard inexpugnable qui couvrait l'Italie et contre lequel la puissance turque dirigea plusieurs fois des attaques infructueuses. En 1536, dans un siège de deux mois qui peut rivaliser avec ceux de Malte et de Vienne, elle vit se briser sous ses remparts les efforts de Soliman II ; en 1571, elle arrêta les Ottomans assez de temps pour permettre à la flotte chrétienne, commandée par don Juan d'Autriche, d'arriver, et ses galères se distinguèrent à la bataille de Lépante. Un siècle et demi après, en 1716, les Turcs tentèrent un dernier effort pour chasser les Vénitiens de Corfou ; mais, après quarantedeux jours de tranchée, ils furent obligés de se retirer en désordre, abandonnant devant la place leur artillerie et leurs bagages.
Les Sept-lles demeurèrent soumises à Venise jusqu'à la fin de cette République.
Le gouvernement des Iles Ioniennes, sous la domination des Vénitiens, résidait tout entier entre les mains d'un provéditeur-général nommé pour trois ans par le Sénat de Venise, et qui jouissait, pendant la durée de son pouvoir temporaire, d'une véritable autorité souveraine. Toutes les fonctions administratives étaient
occupées par des Vénitiens, et la part des indigènes dans les affaires se bornait à la réunion annuelle de l'aristocratie de Gorfou pour élire un conseil de cent cinquante membres choisis dans son sein. Les attributions de ce conseil n'étaient pas étendues ; c'était une espèce de corps électoral qui nommait d'abord trois syndics, pris parmi les nobles et chargés du rôle de défenseurs de leurs compatriotes dont ils portaient les plaintes et les demandes au Sénat de Venise, puis autant de justiciers, magistrats dépendant des syndics et choisis dans les rangs de la bourgeoisie.
Pour ce qui est de la religion, point toujours trèsdélicat lorsque les maîtres et les sujets n'appartiennent pas à la même communion, les Iles Ioniennes possédaient un double clergé avec une double hiérarchie. L'archevêque catholique résidait à Gorfou, comme du temps des princes angevins, et étendait son autorité sur les autres prélats des îles. L'Église grecque schismatique jouissait d'une liberté absolue et conservait F organisation qui lui avait été accordée par Charles d'Anjou. Dans chaque île le clergé et la noblesse élisaient un archiprêtre ou protopapas. Celui de Gorfou relevait directement du patriarche de Gonstantinople et prenait le titre de grand protopapas : il avait des pouvoirs épiscopaux et tous les autres archiprêtres dépendaient de lui. Géphalonie et Zante seules étaient
en dehors de sa juridiction ; la première de ces îles avait, en effet, un archevêque de qui relevait le protopapas de Zante (1).
(1) Sur l'organisation du gouvernement des Vénitiens dans les Iles Ioniennes, V. Andréa Marmora, Storia di Corfù; Venise, 1672.— Hermann Lountzis, Ucpl xriç TTQltTixriç xaTctoràaswç tïjç E7rT«vfl(70U sVt Ev£twv ; Athènes
Le gouvernement de Venise avait fini par devenir odieux aux Ioniens. Leurs privilèges, garantis solennellement lors de la soumission des îles à la République par le doge Antonio Venieri, n'existaient plus que dans les souvenirs ; un joug de fer pesait sur ces contrées. Le traité de Possarevatz, en 1718, mettant fin aux luttes de Venise contre les Ottomans, avait changé le caractère de sa puissance et de sa domination. Les lois sévères qu'elle faisait peser sur ses colonies ne se justifiaient plus par les besoins de la défense de la chrétienté. Son aristocratie, dans le cours du dix-huitième siècle, avait tristement dégénéré. Les fonctionnaires vénitiens ne venaient plus dans les îles que pour s'enrichir en quelques années ; l'administration était entre les mains d'agents prévaricateurs qui faisaient
commerce de tout et épuisaient sans pudeur les ressources du pays. L'agriculture était en pleine décadence, l'industrie nulle; le commerce, entravé par d'absurdes monopoles et surchargé d'impôts iniques, n'avait plus qu'une vie précaire; enfin, une justice vénale n'offrait aucune garantie à la sécurité des habitants.
Aussi ce fut avec un véritable enthousiasme qu'ils saluèrent le drapeau de la France , lorsque , le 27 juin 1797, le général Gentilly vint occuper les Iles Ioniennes quelques jours après la chute de Venise. Le traité de Campo-Formio, signé le 17 octobre de la même année, reconnut à la France la possession des Sept-Iles et de leurs dépendances continentales , Parga, Prevesa, Yonitza et Butrinto. On en forma immédiatement trois départements. Le premier, celui de Corcyre, comprenait Gorfou, Paxo et Parga; le second, appelé département d' Ithaque, réunissait Sainte-Maure, Prevesa, Vonitza, Butrinto, et les îles d'Ithaque et de Céphalonie; enfin, le troisième département^ dit de la Mer Égée, était formé de deux îles, Zante et Gerigo.
Le retentissement de la révolution française avait pénétré jusque dans l'Orient; beaucoup d'esprits généreux l'avaient saluée comme l'aurore d'une ère nouvelle de liberté et d'indépendance pour les peuples opprimés. L'Hétérie s'était formée sous l'impulsion
des idées parties des bords de la Seine ; Rhigas en était l'âme et le chef. Il espérait l'appui des Français, de ces fiers républicains ennemis de tous les tyrans, pour l'affranchissement de son pays,, et il avait eu tout récemment à Venise une longue entrevue avec le général Bonaparte. La population tout entière à sa voix, les capitaines d'armatoles et de klephtes descendus de leurs montagnes, acclamèrent nos soldats comme des libérateurs.
Mais l'illusion ne devait pas durer longtemps. Le fameux Ali Tebelen, pacha de Janina, féroce oppresseur des chrétiens, que la Providence destinait à allumer en mourant l'incendie d'où sortit la délivrance de la Grèce, commençait alors à étendre son pouvoir. Dans les années précédentes il avait tenté, par de nombreuses avances, de se concilier l'amitié des Yénitiens. Mais la Sérénissime République, fidèle, malgré sa décadence, à l'esprit des Croisades, dont elle avait si longtemps conservé la flamme, avait repoussé toute liaison avec le tyran de l'Épire. Les Français ne montrèrent pas la même prudence. Élevés à l'école de Voltaire et de la philosophie du siècle dernier, les républicains de 1797 étaient, comme beaucoup de nos contemporains, dupes des apparences rationnelles de la religion mahométane. Elle leur paraissait plus simple, moins surchargée de cérémonies et de dogmes, plus
philosophique,, en un mot, préférable à la superstition chrétienne. Une tendance naturelle les poussait clone à s'unir d'amitié avec les sectateurs de l'islam, et surtout avec Ali, philosophe comme eux, qui savait également bien s'élever au-dessus des préjugés du vulgaire. L'erreur où ils allaient tomber devait être funeste à l'influence française et tourner d'un autre côté les espérances des patriotes grecs. Et Bonaparte allait presque en même temps commettre la même faute avec les mêmes résultats, dans son expédition d'Égypte, préférant l'amitié trompeuse des musulmans, qu'il espérait ga- * gner par de feintes démonstrations, à l'appui des chrétiens de Syrie, prêts à se soulever et à combattre sous sa bannière.
Ali-Pacha était trop habile pour ne pas profi ter de la disposition des Français. A peine ceux-ci étaient-ils établis à Gorfou, qu'il fit savoir au commandant des troupes républicaines son désir de se lier par un traité avec la France. Gentilly donna tête baissée dans le piège et s'empressa d'envoyer F adjudant-général Rose fraterniser avec le despote de Jannina. Le pacha simula la plus ardente admiration pour les victoires des armées de la République et les sentiments démocratiques les plus purs. Il reçut en grande cérémonie, et avec toutes les marques de la vénération, la cocarde tricolore que lui remit Rose, au nom du général Gentilly, et il la
porta pendant plusieurs jours attachée à son turban. Ses fils et les Albanais qui l'entouraient prirent part à ces démonstrations et dansèrent la carmagnole en présence de l'adjudant-général républicain, ravi de ce spectacle.
Mais ce n'était encore qu'une faible partie de ce qu'Ali-Pacha voulait faire pour a son bon ami » Rose. Il choisit dans son harem une jeune fille grecque de la $ plus grande beauté, nommée Zoïtza, et la donna pour épouse à l'officier français. Le mariage fut célébré par les fêtes les plus somptueuses, et Hiérothéos, évêque de Jannina, créature docile du pacha, donna la bénédiction nuptiale aux deux époux. Grâce à ces séductions de toute nature, Ali parvint enfin au but qu'il désirait. Rose répondit de ses intentions au gouverneur des Iles Ioniennes, et celui-ci, sans calculer les conséquences d'une semblable faveur, lui accorda le droit de naviguer dans l'Adriatique, droit que les Vénitiens lui' avaient toujours refusé,, à lui et à ses prédécesseurs.
Ali attendait ce moment, et tenait une flottille toute prête dans les ports de son pachalik. 11 la dirigea contre les chrétiens de Niyitza-Bouba et de Saint-Basile, demeurés jusqu'alors en sûreté dans des retraites inaccessibles partout ailleurs que du côté de la mer, à l'extrémité de la chaîne des monts Acrocérauniens. Les
soldats d'Ali-Pacha débarquèrent la nuit de Pâques, lorsque toute la population était rassemblée dans les églises assistant aux offices divins. Tout à coup les portes sont brisées et une soldatesque effrénée se rue sur la foule sans défense. Yousouf l'Arabe, digne ministre de son maître, dirige le massacre. Rien n'est épargné, ni les femmes, ni les enfants, ni les vieillards. Une famille entière de quatorze personnes est pendue à un arbre, qui a gardé depuis ce jour le nom d'Olivier des Martyrs. D'autres sont brûlés vifs ou coupés en morceaux. Enfin, le jour en se levant n éclaire plus sur l'emplacement de ces villages, la veille encore si florissants, que des ruines fumantes au milieu desquelles six mille cadavres gisent sans sépulture.
L'effet produit par le récit de ce massacre fut terrible. La popularité des Français ne pouvait résister à une semblable épreuve. Chacun comparait la folle confiance des représentants de la République avec la sage prudence du gouvernement vénitien. On se demandait si c'était donc là cette nation si libérale dans laquelle es Grecs avaient placé leurs espérances, et qui venait augmenter leurs malheurs en servant la politique d'un monstre d'hypocrisie et de cruauté.
Cependant, le drame sanglant des monts Acrocérauniens avait ouvert les yeux du général Gentilly. La perfidie du pacha de Jannina révolta sa loyauté mili-
taire; il comprit l'étendue de la faute qu'il avait commise en se laissant prendre aux avances d'Ali, et il essaya de se rapprocher des chrétiens. 11 entra en rapport avec les chefs des Souliotes; il fit venir à Corfou un grand nombre d'armatoles et de kleplites, eut avec eux des conférences, et leur promit de les soutenir. Il essaya même de réveiller les espérances de FHétérie, que son alliance avec Ali-Pacha et la mort récente de Rhigas avaient entièrement renversées.
Malheureusement, l'effet ne suivait pas assez vite les promesses faites aux Grecs. Le général Gentilly n'osait pas rompre ouvertement avec Ali-Pacha, qui redoublait de protestations d'amitié pour endormir les Français. Les Souliotes firent demander du secours, ou tout au moins des armes et des munitions ; on leur envoya quatre mille cocardes tricolores qui devaient suffire à les rendre partout invincibles.
Enfin, le 10 septembre 1798, la Sublime-Porte déclara la guerre à la République. Ali-Pacha rassemblait des troupes depuis longtemps ; il leva le masque.
Ayant attiré son ami l'adjudant-général Rose à un festin magnifique, il le fit saisir, garrotter, et l'envoya à Constantinople où le malheureux mourut en prison. Après ce début, le pacha de Jannina ouvrit les hostilités. Il s'empara de Butrinto par surprise et marcha sur Prevesa. Le général Chabot avait succédé dans le
commandement à Gentilly ; en présence de cette agression, il réclama la coopération des Souliotes; mais ceux-ci refusèrent de lui fournir un.appui que son prédécesseur n'avait pas su leur donner, et le général La Salcette, commandant de Prevesa, réduit à ses propres forces et n'ayant avec lui que sept cents hommes, dut évacuer la ville après un combat de six heures soutenu avec un courage héroïque contre onze mille Albanais.
Tandis qu'Ali-Pacha enlevait ainsi à nos soldats les quelques villes du continent dépendant des îles Ioniennes, une escadre turco-russe vint attaquer les Iles ellesmêmes. Cerigo, Zante, Géphalonie, Ithaque tombèrent bientôt entre les mains des confédérés, qui promettaient aux Ioniens de leur donner la liberté et l'indépendance. Une bulle du patriarche de Constantinople était répandue de tous côtés dans le peuple, appelant les habitants aux armes et annonçant, pour prix du concours qu'ils prêteraient à l'entreprise des Turco- Russes, la création d'une république ionienne.
Corfou seule restait aux Français. Les ennemis, renforcés par l'armée d'Ali-Pacha, vinrent mettre le siège devant la place. Le général Chabot résista glorieusement pendant trois mois et demi ; au bout de ce temps, manquant de vivres et de munitions et ne recevant aucun secours, il dut se décider à capituler ; la garnison.
réduite à neuf cents hommes, obtint tous les honneurs de la guerre et fut reconduite en France par Toulon.
Le 7 mars 1799, les troupes turco-russes entraient à Cor fou.
L'amiral Outschakoff, commandant les forces combinées de la Turquie et de la Russie, aussitôt après la prise de Corfou, s'occupa d'organiser le pays d'où les Français venaient d'être chassés. Les administrations départementales et municipales instituées parles agents du Directoire, furent cassées, et le gouvernement des Iles Ioniennes remis entre les mains du conseil des Nobles, rétabli tel qu'il était sous les Vénitiens, mais avec des attributions bien plus considérables. En même temps l'entrée de ce conseil fut rendue plus accessible par des mesures destinées à faciliter l'admission dans la classe de la noblesse de tous les hommes considérables par leur mérite et par leur fortune.
Mais cette constitution n'était que provisoire, les gouvernements de la Russie et de la Porte s'étaient ré-
serve le droit de régler définitivement, d'un commun accord, le sort des Ioniens. C'est ce qui fut fait par une convention signée à Constantinople, le 21 mars 1800.
« Le pays, est-il dit dans cette convention, après avoir passé de la domination de Venise à celle des Français, délivré enfin par les escadres combinées de la Russie et de la Turquie, a concouru à ce résultat par son vœu unanime et ses efforts. La dignité des deux cours exigeant qu'une promesse solennelle faite par l'une et par l'autre soit scrupuleusement remplie, il a été résolu qu'on établirait dans ce pays un gouvernement tel que, sans pouvoir en rien compromettre la tranquillité et la sûreté des États de la Sublime-Porte, en raison du voisinage, il serait en tout conforme aux coutumes et à la religion du pays, et donnerait ainsi satisfaction entière aux vœux des habitants.
« C'est pourquoi il a été stipulé que :
« Art. 1er. Les îles de Corfou, de Céphalonie, de Zante, de Sainte-Maure, d'Ithaque, de Paxo, de Cérigo, ainsi que toutes les îles grandes et petites, habitées et inhabitées, situées vis-à-vis des côtes de la Morée et de l'Albanie, formeront, sous le nom de République des Sept-Iles-Unies, une république en tout semblable à celle de Raguse, c'est-à-dire soumise, à titre de vassale, à la Sublime-Porte, mais gouvernée librement par les notables du pays. »
Telle était la manière dont les confédérés tenaient la promesse faite par eux aux Ioniens. Les Sept-Iles ' étaient constituées en république et devaient se gouverner elles-mêmes ; mais, en échange de cette liberté, on leur imposait la suzeraineté des Ottomans, qu'elles n'avaient encore jamais subie.
. La suite de la convention règle les limites des droits du suzerain. L'Empereur de Russie garantit l'intégrité des États de la nouvelle république et le maintien de sa constitution. La Porte reconnaît aux Ioniens les mêmes privilèges qu'aux Ragusains. Tous ceux qui font le commerce en Turquie ou qui y résident pour diverses causes, sont placés sous l'autorité et la protection de consuls investis des mêmes pouvoirs que les consuls des puissances européennes, LePadischah s'engage à protéger par tous les moyens qui seront nécessaires les navires et les négociants des Sept-Iles, contre les entreprises des pirates barbaresques. Les habitants de ces îles et les Ioniens résidant dans les provinces de l'Empire ottomau, sont exempts de la capitation et de tous autres impôts, à la condition par la république de verser tous les trois ans au trésor de la Sublime-Porte, en signe de vasselage, un tribut de 75,000 piastres turques, somme qui, à cette époque, équivalait à 18,750 fr. de notre monnaie. Enfin, il est stipulé que pour protéger les Sept-Iles et leur gouvernement contre
toute tentative de la part de leur suzerain, les bâtiments de guerre ottomans ne franchiront jamais les limites maritimes fixées de ce côté du temps des Vénitiens, à moins de nécessité urgente, et, dans ce cas, ils ne pourront le faire qu'après avis préalable adressé à la république par le consul ionien résidant à Constantinople ; tout acte contraire à cette disposition est déclaré attentatoire aux privilèges garantis par la Russie.
La convention du 24 mars 1800 réglait en même temps le sort des villes situées sur la côte de terre ferme, le long de la mer Ionienne, qui, sous la domination vénitienne et du temps des Français, avaient dépendu des îles. Butrinto, Parga, Préyésa, Vonitza et leurs dépendances furent dès lors placées sous la domination directe de la Porte; mais de nombreux privilèges relatifs au culte religieux et à l'administration de la justice, et semblables à ceux dont jouissaient les populations des Principautés Danubiennes, furent reconnus aux habitants de ces villes. Il fut défendu aux musulmans d'acquérir des propriétés ou d'établir leur domicile sur le territoire de ces cités ; enfin, le gouvernement turc s'engagea à s'entendre de gré à gré avec la république des Sept-Iles, pour fixer, dans le plus court délai, le rang du gouverneur turc des quatre places cédées à la Porte et pour régler la nature de ses attributions, ainsi que le lieu de sa résidence. Cette
dernière partie de la convention de Constantinople, introduite pour sauvegarder les intérêts d'un grand nombre de sujets ioniens, propriétaires sur le territoire des villes de terre ferme, était fort extraordinaire, car elle faisait traiter d'égal à égal la république vassale et son suzerain.
Mais le véritable esprit de l'acte diplomatique du 21 mars 1800, nous est révélé par l'article 5, qui accorde à l'Empereur de Russie le droit de mettre garnison dans les forteresses et dans les ports des Iles Ioniennes jusqu'au rétablissement de la paix en Europe. Au fond, la suzeraineté de la Turquie n'était qu'apparente ; le véritable maître était le Tzar qui^ ne voulant pas encore dévoiler entièrement son ambition, se servait de ce moyen détourné pour y parvenir. Aussi, il ne fut plus bientôt question de la Porte. L'article 9 de la paix d'Amiens reconnut la république des Sept-Iles, sur laquelle la protection de la Russie fut adroitement substituée à celle de la Turquie. En outre, la clause de l'article 5 de la convention de Constantinople, d'après laquelle les garnisons russes des forteresses devaient être retirées à la paix, fut complètement oubliée. Les troupes impériales continuèrent à occuper les îles; de nouveaux régiments y furent envoyés. Les Ioniens avaient cru conquérir la liberté et l'indépendance, objets de leurs plus ardents
désirs ; ils n'avaient fait que changer de maîtres.
Cependant la discorde régnait dans les Sept-Iîes. Immédiatement après que la convention du 21 mars 1800 eut été publiée, les diverses îles nommèrent les députés chargés de soumettre à l'approbation des cours de Saint-Pétersbourg et de Constantinople, la constitution promulguée un an auparavant par l'amiral Outschakoff. Mais les députés, infidèles à leur mission, se réunirent pour rédiger un autre projet de constitution beaucoup moins libérale que celle qui était provisoirement en vigueur : toute l'autorité s'y trouvait remise entre les maint de l'ancienne aristocratie dans les rangs de laquelle nul ne pouvait plus pénétrer, les facilités accordées pour passer dans la classe de la noblesse étant toutes retirées. Ce projet fut présenté à Gonstantinople comme l'expression unanime du vœu des Ioniens, approuvé par le Reis-EfFendi, déclaré Constitution de l'Etat et immédiatement appliqué.
Le parti démocratique refusa d'accepter cette constitution qui livrait les îles Ioniennes à la domination d'une oligarchie semblable à Tan tique aristocratie vénitienne. La guerre civile éclata entre les deux partis. Sainte- Maure, Ithaque, Céphalonie se créèrent des constitutions particulières. Zante alla plus loin : après avoir repoussé les troupes envoyées contre elle par le gouvernement établi d'après la constitution byzantine.
cette île se sépara de la Confédération Ionienne, et, rejetant le protectorat de la Russie, demanda dans le secours d'une autre puissance la liberté qu'elle n'avait pas encore obtenue. Le 7 février 1801, les.Zantiotes arborèrent le pavillon britannique.
L'anarchie devint telle que le sénat de Gorfou dut convoquer une assemblée nationale. Celle-ci se réunit au mois de novembre 1801, et adopta une constitution conforme à l'esprit de la démocratie. Ce fut alors une lutte permanente entre les aristocrates et les démocrates, les partisans de la constitution byzantine et ceux de la constitution de YOnoranda, nom par lequel on désignait l'assemblée de 1801. C'était moins une lutte de partis politiques qu'une lutte de races entre l'ancienne aristocratie, descendant presque exclusivement des familles vénitiennes, et le peuple d'origine grecque qui réclamait une large part dans le gouvernement.
Les coups d'État, les révolutions se succédaient sans cesse. Enfin, en septembre 1802, les Russes, devenus protecteurs exclusifs de la République ionienne, résolurent de mettre un terme à cette situation. Le comte Georges Mocenigo, de Zante, fut envoyé comme ministre plénipotentiaire avec la mission d'organiser le pays; il était assisté dans cette œuvre par un noble Corfiote qui joua, plus tard, un rôle considérable dans
l'histoire contemporaine comme Président de la Grèce, Jean Capodistria, d'origine slave, alors au service de la Russie ; Capodistria était spécialement chargé de pacifier les îles de Céphalonie et de Zante.
La tâche n'était pas facile. Les Russes penchaient pour le parti de l'aristocratie, qu'ils avaient même plus ou moins ouvertement favorisé : mais dans l'état d'irritation où en étaient venus les esprits de l'un et de l'autre côté, ils reconnurent la nécessité de donner au pays une constitution qui tînt le milieu entre les prétentions des deux partis et les conciliât autant que possible. Cette constitution fut rédigée par Mocenigo, soumise par lui à l'approbation d'une assemblée nationale et votée le 6 décembre 1803. La religion grecque orthodoxe y était déclarée religion de la majorité de la nation, mais liberté entière était laissée pour l'exercice de toutes les autres. Les droits politiques étaient concentrés entre les mains du corps électoral, composé de tous les propriétaires fonciers , sans distinction de classes. La langue grecque était déclarée la langue officielle du gouvernement; c'était elle qu'on devait employer dans les actes publics et enseigner dans les écoles.
Cependant l'alliance de la Russie et de la Porte n'avait pas duré longtemps. Alexandre, monté sur le trône, avait répudié sous ce rapport la politique de son père
pour reprendre celle de la grande Catherine. Il se préparait à recommencer la guerre avec les Ottomans et cherchait à reconquérir l'appui des populations chrétiennes et en particulier des Grecs, parmi lesquels l'influence russe avait été presque entièrement déracinée par l'égoïste abandon des Moréotes, soulevés par cette puissance, puis livrés à leurs propres efforts en 1770. Les lies Ioniennes devinrent le centre de la propagande moscovite dans la Grèce. Pendant quelques années elles furent l'asile des hommes qui avaient lutté avec le plus d'énergie contre la domination des Turcs. Après la chute de Souli, ses héroïques habitants, expulsés de leurs montagnes, au nombre de dix-sept cents, se retirèrent à Corfou où les Russes leur donnèrent des terres et les moyens de former une colonie. Mais il fut impossible de transformer en laboureurs pacifiques ces pâtres sauvages, dont les armes avaient fait trembler l'Albanie musulmane ; on dut en faire des soldats et les organiser en corps de milice irrégulière.
A la fin de 1805, la Russie ne cacha plus ses projets. La rupture avec la Turquie était imminente; il devenait utile de soulever les Hellènes pour faire une diversion aux combats qui allaient s'engager sur le Danube. Les principaux capitaines de klephtes et d'armatoles furent convoqués dans une réunion solennelle pour s'entendre sur les moyens de provoquer l'insur-
rection. Geux de la Morée ne répondirent pas à l'appel; on ne vit venir ni Colocotronis, ni le bey du Magne, Pietro Mavromichalis, dont les regards étaient plutôt tournés du côté de la France ; mais ceux de l'Étolie et de l'Àcarnanie se montrèrent disposés à se prêter aux vues de l'empereur Alexandre.
Les habitants de Gorfou contemplèrent avec surprise et admiration dans les rues de leur ville, ces chefs dont les exploits parvenaient jusqu'à eux, chantés de bouche en bouche parla muse populaire : Gatzantonis, entouré de ses cinq frères, Ghristakis de Prévésa, Tsamis Caloyeros, Christos Vlakos, Spyrodimos, Zoungos, et enfin deux hommes qui, seuls dans cette éclatante phalange, devaient vivre assez pour prendre part à la lutte suprême, Nothis et Kitzos Botzaris, les deux héros du siège de Missolonghi, frères aînés de l'immortel Marco.
Rassemblés sous la présidence du plénipotentiaire russe, les chefs dont nous venons de rappeler les noms jurèrent sur les saints Évangiles « de ne poser les ara mes qu'après avoir reconquis l'indépendance de la « Grèce sous la suzeraineté puissante de l'autocrate or- « thodoxe de toutes les Russies. » Catzantonis fut désigné pour être leur chef.
Mais cette manifestation ne devait amener aucun résultat. Les souvenirs de 1770 étaient encore trop vivants dans la Grèce. La population ne croyait plus aux
promesses de la Russie; elle avait reconnu que ses intérêts et ceux du Tzar n'étaient pas les mêmes, et que celui-ci cherchait moins à délivrer les Hellènes qu'à agrandir son empire et à reprendre, sur les pas de Pierre le Grand et de Catherine II, le chemin de Byzance. En 1806, Alexandre déclara la guerre à la Turquie; sa flotte naviguait en maîtresse dans la mer Égée, cependant la Grèce ne s'insurgea pas. Elle demeura spectatrice delà lutte sans y prendre part ni d'un côté ni de l'autre.
Gatzantonis seul, fidèle à son serment, tenta de soulever l'Étolie. Il fut pris avec son frère Georges par les soldats d'Ali-Pacha, et livré, par les ordres de ce sanguinaire tyran, au plus odieux supplice. On lui écrasa les jambes, les cuisses et les bras sur une enclume à coups de marteaux de forge, et il expira dans ces atroces souffrances qu'il supporta avec un héroïsme digne des plus beaux temps de la Grèce.
Tandis que Catzantonis mourait ainsi, les Iles Ioniennes venaient encore une fois de changer de maître.
Le traité de ïilsitt (7 juillet 1807) céda les Sept-Iles à la France. Le général César Berthier en fut nommé gouverneur, et, dans les derniers jours du mois d'août de la môme année, prit possession de Gorfou évacuée par les Russes.
Le 1er septembre 1807, une proclamation du nouveau gouverneur annonça aux habitants quel serait leur sort, et régla provisoirement l'organisation de leur gouvernement.
« La république septinsulaire^ était-il dit dans cette proclamation, fait partie des États qui dépendent de l'Empire français. Les habitants des Sept-lles sont su-
jets de S. M. l'empereur des Français et roi d'Italie. Les armes et les étendards de l'Empire leur sont communs...
<r La liberté des cultes est maintenue, et la religion grecque sera la religion dominante...
« Le Sénat continuera d'exercer ses fonctions jusqu'à nouvel ordre. Une députation sénatoriale de cinq membres se réunira tous les luudis et jeudis pour présenter son travail au gouverneur et lui proposer tout ce qui pourra contribuer à la félicité publique. Le sénat devra faire confirmer tous ses décrets et délibérations par le gouverneur-général, au nom de S. M. l'empereur et roi. Ils n'auront aucune force sans cette approbation.
« Les secrétaires d'État sont réduits à trois, M. Sordina est chargé du département des finances, M. Flambouriaris de celui de l'intérieur, et M. Garazin des départements réunis de la justice et de la police générale. Le secrétaire d'État des affaires étrangères est supprimé...
<r Les troupes septinsulaires à la solde du gouvernement actuel sont conservées sur l'ancien pied, et continueront à recevoir la même paie jusqu'à nouvel ordre. Les Albanais qui étaient au service russe, sont licenciés et passent provisoirement à celui de la France. Ils seront payés par le gouvernement septinsulaire. et distribués dans les diverses îles.
<r Toutes les troupes organisées dans les Sept-lles ne pourront recevoir d'ordres que du gouverneur ou d'un commandant français. Elles prêteront serment de fidélité à S. M. l'empereur et roi, et jureront de rester unies aux troupes françaises, dont elles feront partie, contre tous les ennemis de l'Empire français. »
Trompés dans leurs espérances par la conduite de la Russie, les Ioniens avaient vu avec joie la France substituée à cette puissance par le traité de Tilsitt. Mais ils pensaient qu'elle se contenterait du protectorat. La suppression brutale du peu d'indépendance et de liberté qui leur était encore demeuré produisit parmi eux la plus déplorable impression. La situation des Français, qui pouvait être facilement excellente, fut perdue par là dès les premiers jours de leur occupation. Napoléon lui-même s'aperçut de la faute énorme commise par le général Berthier et des conséquences qu'elle devait inévitablement avoir. Le 6 octobre 1 807, il écrivait à son frère Joseph, alors roi de Naples :
« Mon frère,
« Je reçois votre lettre du 26 septembre, avec différentes lettres de Corfou. Je n'ai pas chargé le général César Berthier de déclarer que Corfou faisait partie de l'Empire ; et, puisque je m'étais tu, il devait bien aussi
se taire. Témoignez-lui mon mécontentement. Il devait déclarer que la constitution était conservée sur le pied où elle se trouve. Ordonnez-lui d'agir avec plus de circonspection et de prudence. Je ne conçois pas comment les magasins à poudre ne sont pas encore à sa disposition. Je conçois encore moins comment il peut proposer de rendre Parga à Ali-Pacha ; il y a dans cette proposition de la folie. Ecrivez-lui fréquemment pour lui refroidir la tête. Faites-lui comprendre qu'il ne sait pas, que personne ne sait ce qu'il fera demain ; et qu'ainsi il doit constamment se maintenir dans un grand système de prudence envers tout le inonde. Le général César Berthier a eu très-grand tort d'arborer le drapeau français (1). »
Mais ces scrupules de prudence ne durèrent pas longtemps, et après avoir blâmé la conduite du général Berthier, Napoléon voulut profiter d'un acte qui flattait au fond son insatiable ambition. Un décret impérial en date du 10 novembre 1807, confirma les dispositions annoncées dans la proclamation du 1er septembre.
Cependant l'Angleterre, attentive à susciter partout des ennemis à Napoléon, encourageait et envenimait
(1) Correspondance du roi Joseph, t. iv, page 23.
l'irritation des Ioniens. Le 1er octobre 1809, une escadre britannique ayant à bord des troupes de débarquement, paraissait en vue des Sept-ïles, et le général Oswald, commandant le corps d'armée, lançait une proclamation appelant aux armes tous les habitants.
« Des avis réitérés parvenus aux commandants des « forces de mer et de terre de Sa Majesté Britannique « dans la Méditerranée, leur ayant donné l'assurance « que les habitans des Sept-Iles voulaient secouer le « joug oppressif du gouvernement français, le vice- « amiral lord Collinwood et le lieutenant-général sir « John Oswald, ont été autorisés par Sa Majesté à leur « offrir le secours nécessaire pour chasser leurs oppres- «.< seurs et pour rétablir chez eux un gouvernement libre « et indépendant, qui leur garantisse l'exercice de leur « sainte religion et leurs droits politiques et commer- « ciaux/Les Anglais ne se présentent pas comme des « conquérants, mais comme des alliés qui viennent ap- « porter aiix Ioniens les avantages de la protection bri- « tannique et relever leur liberté et leur commerce-. »
En tenant ce langage, le général Oswald suivait les instructions formelles qui lui avaient été remises le 3 août, en vue de Toulon, par l'amiral Collinwood : « En vous emparant de quelque port de mer des Sept- « Iles, vous aurez soin de faire arborer le drapeau « septinsulaire et non l'anglais. Cette manifestation et
« tons vos procédés en général feront comprendre aux « populations que vous ne visez pas à une conquête, « mais à l'expulsion des Français, dans le but d'arra-* « cher les habitants à la servitude. »
L'appel des Anglais fut entendu. Les mots de liberté, d'indépendance, qu'ils faisaient résonner si haut, retentirent dans les cœurs. Les Ioniens crurent avoir enfin trouvé les auxiliaires de leur affranchissement. Cérigo, Zante, Géphalonie et Ithaque s'insurgèrent et prirent les noms d'Iles- Affranchies [Isole Libérale), Sainte-Maure suivit bientôt après leur exemple ; la lutte y fut plus vive que dans les autres îles. Les troupes impériales étaient assez nombreuses dans la forteresse, mais composées presque exclusivement d'étrangers. Les Souliotes se révoltèrent; un bataillon italien refusa de se battre et fraternisa avec les insurgés. Il ne resta plus que soixante canonniers français et autant de soldats d'infanterie qui se retranchèrent dans la citadelle et se préparèrent à la résistance.
Au bruit de ces événements, Ali-Pacha, qui craignait le voisinage des Anglais et qui désirait depuis longtemps conquérir un point sur la mer Ionienne, proposa aux Français de les aider à combattre les forces anglaises, à la condition que l'île de Sainte-Maure lui serait cédée. M. Pouqueville était alors consul-général de France à Jannina ; ce fut lui qui reçut les propositions
du pacha. Il n'hésita pas un seul instant à les repousser. «L'idée de livrer une population chrétienne « au joug des musulmans, répondit-il, révolte la a loyauté d'un Français. La France peut perdre les « Iles Ioniennes, ce sont les chances de la guerre ; « mais du moins une semblable souillure n'atteindra « pas son drapeau. >• Nobles paroles qui vivent encore dans le cœu r de tous les Grecs et rendent la mémoire de M. Pouqueville à jamais sacrée pour cette nation.
Les cent vingt Français réfugiés dans la citadelle de Sainte-Maure soutinrent, sans fléchir, plus de quinze jours de bombardement; à la fin les vivres et les munitions leur manquèrent ; ils capitulèrent et sortirent de la place avec tous les honneurs de la guerre. Le 30 octobre 1809, l'amiral Collinwood écrivait au gouvernement britannique, que dans les Iles Ioniennes les Français étaient réduits à la possession de Gorfou. « Les populations, ajoutait-il, ont été délivrées de leur « oppression et le gouvernement de la République des « Sept-Iles a été rétabli. »
Le général Donzelot commandait alors à Corfou. Par sa bonne administration, sa prudence, sa modération, sa justice, il s'était acquis l'affection et la reconnaissance de tous les habitants. Grâce à lui les Gorfiotes restèrent fidèles à la France. Avec une faible garnison et le secours de la population de Corfou, le
général Donzelot , assailli par des forces énormes, ne recevant ni secours, ni nouvelles de France, résista plus de quatre ans à des attaques incessantes et à un étroit blocus. Ce ne fut que dans le mois de mai 1814 que, voyant la paix rétablie en Europe, le roi assis aux Tuileries, apprenant que la France, par le traité de Paris, avait .tacitement renoncé à la possession des Iles Ioniennes, Donzelot se décida. à évacuer Gorfou. Il quitta l'île, ramené à Toulon par des navires anglais, remportant de sa longue résistance une gloire immortelle, accompagné des bénédictions et des regrets du peuple de Corfou.
Les Anglais allaient se charger bientôt d'augmenter encore ces regrets.
A peine rembarquement des troupes françaises étaitil terminé, que le Sénat ionien, constitué sous le protectorat russe et conservé sous notre domination, crut devoir réclamer auprès des puissances alliées l'accomplissement des promesses faites par l'Angleterre. Le moment semblait favorable aux habitants des Sept-Iles ; ils pensaient que la chute de Napoléon rendrait Findépendance à leur république.
« L'Angleterre, dit le Sénat ionien dans un acte daté du 9/21 mai 1814, l'Angleterre a attaqué et occupé quelques-unes des îles ; mais quelle qu'ait été l'influence accidentelle des événements, le Sénat n'a jamais cessé de regarder ces diffé-» rentes occupations de territoire comme purement militaires, commandées par les circonstances et ne différant à aucun égard des mesures provisoires prises simultanément clans les
autres parties de l'Europe. Le Sénat a toujours été persuadé que la guerre une fois terminée, son territoire serait, de même que celui des autres nations, évacué et restitué.
« Après les événements qui ont eu lieu en France, au moment, où un congrès général va s'ouvrir pour discuter et régler les intérêts de toute l'Europe et pour fixer les bases d'une paix durable, le Sénat, au nom de la nation septinsulaire, déclare aux puissances alliées que son unique but est :
« 1° Que la République des Sept-Iles soit formellement reconnue indépendante et libre de tout vasselage, quel qu'il soit;
a 2° Que la constitution de 1803 soit maintenue jusqu'à ce que la nation y pourvoie autrement ;
« 3° Que les cités ci-devant vénitiennes de Prevesa, Parga et Vonitza, ainsi que le district de Butrinto, avec leurs dépendances sur le continent turc, soient réunies et incorporées à la République.
« Il est digne de la justice et de la générosité des puissances européennes, de conserver l'existence politique d'un peuple abattu parles vicissitudes auxcfuelles il a été en butte, mais qui ne dément point son origine. »
Ce manifeste fut adressé par le Sénat au comte Jean Capodistria, plénipotentiaire russe au congrès de Vienne, qui avait laissé dans le pays d'excellents souvenirs du temps de sa mission dans les îles de Zante et de Céphalonie en 1803, et sur l'appui duquel les Ioniens croyaient pouvoir compter comme sur celui d'un compatriote. Capodistria devait présenter le mémoire
à l'empereur Alexandre, que les Ioniens suppliaient de soutenir leur cause auprès des autres souverains.
Mais la situation et les vues de ce prince n'étaient plus, en 1814, les mêmes qu'en 1803 et en 1806. La guerre de 1812, la lutte formidable dans laquelle il avait fini par terrasser la puissance de Napoléon, avait épuisé les forces de son empire. 11 ne songeait plus à soulever les Grecs et à assaillir la Turquie ; le protectorat des Iles Ioniennes était donc devenu indifférent à sa politique. D'ailleurs, ses désirs avaient pris une autre direction; il convoitait la Pologne, et, pour l'obtenir, il se préparait à faire d'immenses concessions à l'Autriche et à l'Angleterre.
La réclamation des Ioniens arrivait donc dans un moment défavorable, et l'appui qu'ils demandaient ne devait pas être bien empressé. Capodistria s'efforça, dans la réponse qu'il fit au message du Sénat de Gorfou, de dissimuler autant que possible la froideur de son maître. « Si quelque chose, écrivait-il, peut adoucir le sort « de l'homme qui vit hors de sa patrie, c'est le bon- « heur de travailler pour elle et l'espoir de mériter ses « suffrages. Ges sentiments, Messieurs, identifiés à « mon existence, m'ont soutenu et me soutiennent « depuis que je ne suis plus parmi vous. Vous avez « jugé convenable de les honorer en me chargeant « par vos lettres des intérêts de notre pays. Ma recon-
« naissance envers vous égale mon #èle et mon dé- « vouement pour l'honneur de notre terre natale, à « laquelle se rattachent mes souvenirs les plus chers, « mes espérances les plus douces et mes devoirs les « plus sacrés. Le Souverain magnanime qui daigne « m'accorder ses bontés, a mis le comble à ses faveurs « en me permettant de remplir vos ordres et d'être en « même temps auprès de ses alliés l'organe de la bien- « veillance que Sa Majesté Impériale a accordée à no- « tre patrie. »
L'Angleterre avait complètement jeté le masque; elle ne parlait plus de l'indépendance et de la liberté des lies Ioniennes. Arguant du traité de Tilsitt, qui avait supprimé la République, elle réclamait la possession pure et simple de son territoire à titre de conquête. Des négociations commencèrent : notes, protocoles, projets de traités furent échangés. Nous allons parcourir rapidement l'histoire de ces négociations diplomatiques ; elle est, en effet, nécessaire à connaître pour bien comprendre l'esprit qui xi dicté l'acte constitutif du protectorat anglais dans les Iles Ioniennes (1).
Le traité de Vienne laissa sans solution la question des Sept-Iles ; mais avant que le Congrès ne se séparât,
(1) Nous nous sommes beaucoup servi, pour cette partie de notre travail, de l'intéressante brochure d'un publiciste ionien, M. Timoléon Bulgaris, sur les Sept-Iles ioniennes et les traités qui les concernent, Leipsig 1859.
le 30 mai 1815, les plénipotentiaires russes proposèrent « que les Sept-Iles et leurs dépendances sur mer « ou sur la côte adjacente, telles que Parga et les au- « très districts , fussent réintégrées en État libre, in « dépendanl et neutre, sous la dénomination de Répu- « blique des Sept-Iles ; et que, puisque les armes de « Sa Majesté Britannique, d'un côté, avaient délivré « six de ces îles, et que, de l'autre, Gorfou (l'île prin- « cipale) avait été aussi arrachée à la domination « française en conséquence du traité de Paris, les
puissances signataires du traité de Ghaumont, c'est- « à-dire la Grande-Bretagne, l'Autriche, la Russie et « la Prusse, se réservassent le droit d'adopter d'un « commun accord, après la guerre actuelle, les mesu- « res les plus propres à assurer à la susdite Républi- « que sa tranquillité intérieure, aussi bien que la pro- « tection et la garantie de sa liberté et de son indé- « ïpendance. »
Contre ce projet, l'Autriche éleva une prétention nouvelle, soutenue par l'Angleterre. D'après elle, les Iles Ioniennes avec leurs dépendances, Butrinto, Parga, Prevesa et Yonitza, ayant fait partie des États de Venise, ne pouvaient appartenir qu'à celui qui avait succédé aux droits de la République Vénitienne, c'està-dire à l'empereur d'Autriche. Elles devaient donc être placées sous sa protection. L'Empereur s'enga-
geait, d'ailleurs, à maintenir les lois et les libertés du pays, et nommément la liberté du culte religieux et du commerce, telles qu'elles étaient établies par les institutions en vigueur dans les Sept-Iles. Enfin, les plénipotentiaires autrichiens ajoutaient qu'en ce qui concernait les mesures à prendre pour remplir les engagements pris par le gouvernement anglais, lors de l'occupation des îles par les armes britanniques en 1809, l'Empereur s'empresserait de s'entendre sur ce point avec le Roi de la Grande-Bretagne.
Cette prétention de l'Autriche était insoutenable, puisque la convention de Gonstantinople et les traités d'Amiens et de Tilsitt avaient depuis longtemps séparé la condition des Iles Ioniennes de celle des autres possessions vénitiennes. Mais elle avait l'avantage d'opposer une fin de non-recevoir aux propositions de la Russie, et c'est pour cela que l'Angleterre s'y était rattachée avec empressement. Bientôt cependant la proposition autrichienne disparut du débat, et l'Angleterre, soutenue à son tour par cette puissance, éleva ses véritables prétentions.
Un Mémoire, dont on ignore encore l'origine et qui émanait probablement des partisans peu nombreux que la domination anglaise comptait dans les îles, parvint à Vienne sur ces entrefaites. Ce Mémoire exprimait, « au nom du peuple ionien tout entier, » le désir
de rester sous le protectorat de l'Angleterre. Il obtint créance dans le Congrès, à tel point que les plénipotentiaires russes finirent par déclarer : « Que l'Empe- « reur Alexandre, n'ayant d'autre but en vue que de « procurer aux Ioniens les conditions les plus avanta- « geuses et les plus convenables à leur position insu- « laire, croyait devoir seconder le vœu manifesté par « eux de rester sous la protection anglaise. »
Cette déclaration, ayant été faite le soir du 4 juin 1815, dans la dernière séance du Congrès, on convint que toute décision définitive serait ajournée jusqu'à la réunion prochaine des plénipotentiaires à Paris.
Lorsque les négociations furent reprises au mois d'août, après la bataille de Waterloo et la seconde entrée des alliés en France, la situation respective des différentes puissances n'était plus la même que deux mois auparavant. Le succès des armes anglaises donnait aux représentants du gouvernement britannique une grande prépondérance dans les débats. Leur ton avait changé et leurs prétentions s'étaient accrues. Le 4 août, les plénipotentiaires anglais proposèrent à ceux des autres puissances le projet de traité suivant :
« Les îles de Corfou, de Zante, de Céphalonie, de Paxo, de Sainte-Maure, d'Ithaque et de Cérigo, avec leurs dépendances, en y comprenant tous les lieux qui, d'une manière quelconque, ont été annexés aux îles susdites, soit sur le
continent, soit ailleurs, seront possédées et tenues à jamais par Sa Majesté Britannique et par ses héritiers et successeurs, qui exerceront sur elles une souveraineté pleine et entière. Sa Majesté Britannique, d'accord avec les principaux habitants de ces îles et de leurs dépendances sus-mentionnées, s'engage à y établir une forme de gouvernement propre à assurer à ces peuples le libre exercice de leur religion, un juste degré de liberté civile et la liberté du commerce. Et, attendu que toutes les dépenses inhérentes au gouvernement des îles susdites et de leurs dépendances, ainsi que les frais pour l'entretien de la garnison qui sera destinée à les protéger, devront rester à la charge des habitants, Sa Majesté le roi du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande s'engage à accorder aux susdits habitants les mêmes privilèges commerciaux dont jouissent les autres sujets de Sa Majesté, en se réservant de publier à cette fin, et autant que besoin sera, des règlements propres à mettre leur position et leurs privilèges en harmonie avec les lois de l'Empire britannique. » .
La prétention était exorbitante, et les représentants de la Russie refusèrent de l'admettre. Au reste, leurs refus n'étaient pas fondés sur les droits et les vœux du peuple ionien, mais seulement sur des raisons politiques d'équilibre européen, sur la crainte de livrer Corfou exclusivement aux mains des Anglais, ce Si l'on ne « peut pas contester, disaient-ils, que six parmi les « Iles Ioniennes ont été occupées par les seules armes «i de l'Angleterre, du moins en ce qui concerne l'île de
« Corfqu, il est avéré, d'après les clauses des traités « de Paris et de Chaurnont, stipulés en 1814, qu'elle « devait être remise aux puissances alliées toutes ence semble. Or, Corfou, au point de vue militaire et police tique, est une des positions les plus formidables de « l'Europe ; elle a été toujours considérée comme le « boulevard de la mer Adriatique et la capitale des « Iles Ioniennes. »
En conséquence de cette note, un projet de traité fut rédigé par les plénipotentiaires de la Russie et remis aux agents des autres gouvernements le 8 septembre. Les Iles Ioniennes y étaient déclarées « libres et indépendantes i> et placées sous le protectorat de l'Angleterre. Le gouvernement et l'administration intérieure du pays étaient remis à la nation ionienne ; la puissance protectrice, représentée par un ministre plénipotentiaire, devait seulement, pendant les dix premières années, surveiller de près les affaires intérieures des Sept-lles et y introduire son influencé directe pour organiser le jeu du nouveau gouvernement.
« Mylord, écrivait Capodistria, le 23 septembre 1815, au comte de Castlereagh, pour justifier les clauses du projet russe (1), j'ai mis sous les yeux de l'Empereur, mon auguste
(1) Cette lettre, extraite de l'ouvrage de M. Bulgaris, est donnée d'après une traduction italienne manuscrite envoyée dans les Iles Ioniennes à l'époque même où la lettre fut écrite. L'original doit être à Londres dans les archives du Foreign Office.
maître, le projet de convention relatif aux Iles Ioniennes, avec les modifications suggérées par les remarques que Votre Excellence m'a faites sur celui que j'avais eu l'honneur de lui communiquer précédemment. L'Empereur acccorde son entière approbation à ce travail, et m'ordonne de le transmettre à Votre Excellence, accompagné des éclaircissements les plus propres à mettre dans toute leur évidence les motifs qui ont déterminé l'opinion de Sa Majesté au sujet d'une telle convention, et qui la rendent invariable.
« Les habitants des lies Ioniennes ont de tous leurs efforts concouru à se soustraire au pouvoir démocratique de la France, et c'est en conséquence de cette manière d'agir de leur part que la cour de Russie a obtenu pour eux, en 1800, le sort auquel ils aspiraient. La formation de la République des Sept-Iles a été décrétée. L'existence de cet État a été reconnue par toutes les puissances de l'Europe.
« Pendant tout le temps que cette République a existé, elle n'a cessé de donner aux puissances protectrices et garantes de sa conservation les témoignages les plus satisfaisants de la sagesse et de la loyauté de sa conduite. Sa Majesté impériale a eu particulièrement motif de se convaincre des sentiments d'honneur et de patriotisme qui caractérisent le peuple et le gouvernement ioniens, ainsi que de la reconnaissance dont ils sont pénétrés à son égard.
« La fermeté de ces sentiments qui caractérisent le peuplé ionien a été mise à l'épreuve, surtout dans l'année 1806. A cette époque, par une juste récompense, Sa Majesté impériale a fait donner au Sénat les assurances les plus positives qu'elle aurait constamment protégé l'existence de la Répu-
blique septinsulaire, mais les événements désastreux de l'année 1807 en ont disposé autrement. Après la paix de Paris, et à l'ouverture du congrès de Vienne, les magistrats des Sept-Iles ont mis entre les mains de Sa Majesté le sort de leur patrie, en réclamant l'accomplissement des promesses sur lesquelles se fondent leurs espérances.
« L'Empereur ne saurait donc répondre autrement à la confiance que le peuple ionien place dans sa justice, qu'en apportant dans les négociations qui concernent les Iles Ioniennes le vœu qu'il a constamment émis à leur égard. Sa Majesté ne saurait en aucun cas renoncer à le soutenir, sans déroger aux principes de la plus stricte justice.
L'expérience de sept années a suffisamment constaté que ce pays est capable de régler le système de son gouvernement sous la protection d'une grande puissance, et que le vœu de ses habitants, fondé sur l'essai qu'ils ont fait de leurs propres moyens, ne saurait viser à aucun autre résultat. Telle est la conviction intime de Sa Majesté impériale. Elle ne croit pouvoir mieux témoigner l'impartialité et le désintéressement de ses vues, sa bienveillance envers la nation septinsulaire et la haute opinion qu'elle, a conçue des intentions sages et libérales du gouvernement britannique, qu'en proposant l'arrangement contenu dans le projet de convention. »
Le projet proposé par la Russie finit par l'emporter. Il servit de base au traité signé à Paris le 9 novembre 1815, et par lequel le sort des Ioniens fut définitivement réglé.
Voici comment cet acte débute :
« Au nom de la très-sainte et indivisible Trinité,
« S. M. l'empereur d'Autriche, S. M. le roi du Royaume» Uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, S. M. l'empereur de toutes les Russies, et S. M. le roi de Prusse, animées du désir de donner suite aux négociations ajournées lors du congrès de Vienne, afin de fixer le sort des Iles Ioniennes et d'assurer l'indépendance et la liberté des habitants de ces îles, en les plaçant, eux et leur constitution, sous la protection immédiate d'une des grandes puissances de l'Europe, sont convenus de régler définitivement tout ce qui a rapport à cet objet par un acte spécial, lequel, étant fondé sur les droits résultant du traité de Paris du 30 mai 1814, ainsi que sur les déclarations britanniques à l'époque où les armes de l'Angleterre ont délivré Cérigo, Zante, Céphalonie, Sainte- Maure, Ithaque et Paxo, sera envisagé comme faisant partie du traité général signé à Vienne le 9 juin 1815, à la suite du congrès.
Article premier.
Les îles de Corfou, Céphalonie, Zante, Ithaque, Cérigo et Paxo, avec leurs dépendances, telles qu'elles sont désignées dans le traité entre S. M. l'Empereur de toutes les Russies et la Porte ottomane, du 21 mars 1800, formeront un seul État libre et indépendant, sous la dénomination d'États unis des Iles Ioniennes.
Article 2.
« Cet État sera placé sous la protection immédiate et ex-
clusive de S. M. le roi du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande et de ses héritiers et successeurs. En conséquence, les autres puissances contractantes renoncent à tout droit ou prétention particulière qu'elles auraient pu former à cet égard, et garantissent formellement toutes les dispositions du présent traité. »
Les articles suivants organisent le protectorat britannique et le gouvernement intérieur du pays. Les États unis des Iles Ioniennes, d'après l'article 3, doivent « régler, avec l'approbation de la puissance pro- « tectrice, leur organisation intérieure. Pour donner à « toutes les parties de cette organisation la consistance a et l'action nécessaires, Sa Majesté Britannique « vouera une sollicitude particulière à la législation et « à l'administration générale de ces États ; en consé- « quence, Sa Majesté nommera, pour y résider, un « lord commissaire supérieur, qui sera investi de toute « l'autorité nécessaire à cet effet. »
L'article correspondant du projet primitif, présenté par la Russie, disait :
« Sa Majesté Britannique sera priée de vouer, pendant un intervalle de temps convenable, une sollicitude particulière à la législation et à l'administration générale de cet État. Dans ce but, Sa Majesté Britannique accréditera un ministre plénipotentiaire auprès de la République des Sept-Iles unies, et les autres puissances contractantes n'y auront pour les représen-
ter que des consuls généraux pour maintenir les relations commerciales. »
On le voit, au terme bien défini de ministre plénipotentiaire, le traité du 9 novembre substitue le terme vague de tord commissaire supérieur sans régler nettement les attributions de ce fonctionnaire ; l'article est, à la volonté de la puissance protectrice, susceptible de la plus grande latitude d'interprétations. Cependant rien dans les termes de l'article n'autorise à croire qu'il ait été dans la pensée des plénipotentiaires européens de remettre le pouvoir exécutif dans les Iles Ioniennes aux mains de ce commissaire supérieur. L'article 4 limite même, d'une manière assez positive, son pouvoir et la durée de son intervention directe dans le gouvernement intérieur des Ioniens :
(t Afin de mettre à exécution, sans délai, les stipulations consignées dans les articles précédents et fonder la réorganisation politique des États-Unis ioniens sur l'organisation qui est actuellement en vigueur, le lord commissaire supérieur de la puissance protectrice réglera les formes de la convocation d'une assemblée législative, dont il dirigera les opérations, à l'effet de rédiger une nouvelle Charte constitutionnelle que Sa Majesté Britannique sera priée de ratifier. Jusqu'au moment où une pareille Charte constitutionnelle sera rédigée et dûment ratifiée, les constitutions existantes resteront en vigueur dans les différentes îles, et aucun changement
ne pourra y être fait que par Sa Majesté Britannique dans son conseil. »
L'articles 5 et 6 donnent, comme l'article 3, une large ouverture aux empiétements de pouvoir de l'Angleterre en accordant à cette puissance le droit auquel elle attachait le plus de prix, celui d'occuper les forteresses des lies Ioniennes et d'y tenir garnison. Enfin l'article 7, réglant les rapports commerciaux de la République avec les parties contractantes, renouvelle encore la déclaration d'indépendance contenue dans les premières dispositions. « Le pavillon marchand des a États unis des Iles Ioniennes, dit cet article, sera « reconnu par toutes les parties contractantes comme « le pavillon d'un État libre et indépendant. »
Tel est ce traité de Paris sur lequel les Anglais se fondent pour maintenir et justifier leur domination tyrannique sur les Ioniens. Ce traité proclame solennellement la liberté et l'indépendance des Sept-Iles, mais on y voit l'empreinte des influences et des opinions divergentes qui ont présidé à sa rédaction. Après la déclaration explicite de l'article 1er, lorsqu'il s'agit de régler les rapports et les droits respectifs du protecteur et des protégés, les expressions deviennent vagues et trop élastiques pour sauvegarder d'une manière efïicace la liberté que le traité est cependant destiné à consacrer.
Les Anglais ne demandaient pas autre chose. Nous allons voir maintenant comment ils surent profiter de la latitude laissée à l'interprétation des termes de l'acte diplomatique du 9 novembre 1815, et comment ils mirent en pratique les stipulations de ce traité.
Les autorités britanniques n'avaient pas attendu l'œuvre de la diplomatie pour agir en véritables souverains dans les Iles.
Le général Campbell, chargé de recevoir la capitulation de Donzelot et de prendre le commandement des forces britanniques, commença, peu de jours après le départ des Français, par adresser une proclamation fulminante au Sénat, qu'il accusait d'avoir outrepassé ses pouvoirs, et d'avoir porté atteinte aux droits de l'Angleterre par son adresse aux souverains alliés. Ce n'était que le début d'autres actes plus violents. Pendant les dix-huit mois que dura le commandement du général Campbell, un joug de fer pesa sur les Iles Ioniennes. L'exercice de la constitution de 1803 fut suspendu, toute l'autorité civile et militaire concentrée
entre les mains du commandant britannique. L'Université, l'Académie, les établissements d'instruction, furent supprimés, les imprimeries saisies. Les citoyens se virent soumis aux règlements d'une police implacable exercée par des étrangers ; des cours martiales fonctionnèrent sans désemparer et répandirent la terreur par les exécutions qu'elles ordonnaient. . Cependant la nouvelle du traité de Paris rendit quelque espoir aux Ioniens. Us crurent que les mots d'État libre et indépendant, appliqués à leur pays, seraient véridiques et leur présageaient un sort meilleur. Ils attendirent donc avec impatience l'arrivée du premier Lord Haut-Commissaire. Celui-ci débarqua enfin à Corfou, dans les premiers jours du mois de février
C'était le général sir Thomas Maitland !
Le premier acte de lord Maitland fut une proclamation en date du 17 février 1816, dans laquelle il déclarait aux habitants que « la Grande-Bretagne approu- « vait tous les actes de son prédécesseur et l'investis- « sait d'un pouvoir égal à celui du général Campbell. » L'effet de cette proclamation se devine facilement. La stupeur et la désolation succédèrent à l'espérance dont on s'était bercé quelques instants.
Cependant lord Maitland voulut réparer l'impression produite par sa proclamation , et se ramener les
Ioniens en cassant plusieurs des actes de son prédécesseur, en supprimant les commissions militaires, et en annulant celles de leurs sentences qui n'avaient pas encore reçu d'exécution. Mais cela ne suffisait pas pour satisfaire l'esprit public, et le Sénat, organe des vœux de la nation , luttait courageusement contre le Lord Haut-Commissaire et réclamait la liberté stipulée dans le traité de Paris. Maitland le déclara dissous et le remplaça par un conseil primaire désigné par luimême, et dont il donna la présidence à une de ses créatures, le baron Emmanuel Théotoki.
Le Lord Haut-Commissaire partit bientôt pour l'Angleterre chercher de nouvelles instructions de son gouvernement. A son retour, le 19 novembre 1816, il annonça, par une proclamation, qu'il avait l'intention de préparer lui-même la constitution qui lui paraîtrait le mieux convenir aux Sept-Iles. Il était impossible de violer avec plus d'impudence les conventions du traité de Paris, dont l'article 4, cité plus haut, remettait la rédaction de la constitution à une assemblée législative convoquée seulement par le représentant de l'autorité britannique. Mais le Lord Haut-Commissaire ne s'arrêtait pas à de semblables vétilles.
Cependant il fallait à lord Maitland un Parlement pour voter et donner une apparence de sanction à la constitution qu'il venait de rédiger. Il ne lui fut pas
difficile de le former. Les électeurs furent réunis pour nommer les députés; on envoya des officiers anglais présider les opérations électorales et désigner aux suffrages les candidats qui devaient être choisis. Dans le nombre de ces candidats il s'en trouvait un, ancien geôlier, qui ne savait ni lire ni écrire.
Gomme de raison tous ceux qu'appuyait le gouvernement furent élus. Maitland joignit à ces députés, qui étaient au nombre de vingt-neuf, les dix membres du conseil primaire, et forma ainsi le corps législatif dont il donna la présidence à son ami Théotoki. Avec un parlement ainsi composé, le Lord Haut-Commissaire ne devait pas craindre beaucoup de résistance à ses volontés; cependant, pour plus de précaution, la parole fut interdire à tous les membres de la Chambre, les séances se tinrent dans le palais même du Commissaire, en sa présence et sous la surveillance d'une forte garde d'honneur qui occupait toutes les issues.
En trois séances la constitution fut adoptée à l'unanimité.
Dans cette constitution, promulguée le 20 décembre 1817, et qui, avec quelques modifications, a régi les Iles Ioniennes jusqu'à ce jour, il existe deux ordres de pouvoirs, les pouvoirs anglais, qui sont censés exercer la protection, et les pouvoirs indigènes.
L'autorité britannique se compose d'un Lord Haut-
Commissaire établi à Corfou, et des résidents placés sous ses ordres dans chacune des autres îles. Le Lord Haut- Commissaire est de fait investi de la plénitude du pouvoir exécutif, puisque tous les actes des autorités ' indigènes doivent recevoir son approbation pour devenir exécutoires. Les résidents ont dans chacune des îles une puissance de la même nature et les décisions des conseils provinciaux et municipaux sont également soumis à leur sanction.
Le gouvernement indigène se compose d'un Sénat, d'une assemblée législative ou Parlement, et d'un pouvoir judiciaire.
Le Sénat est censé investi du pouvoir exécutif. Il envoie dans chaque île un éparque ou préfet. Il est nominalement chargé de la police et du commandement des troupes et chacun de ses membres a spécialement la direction d'un des départements ministériels. Mais toute indépendance de pouvoir et d'action est enlevé à ce corps par l'intervention du Lord Haut-Commissaire, dont la signature est nécessaire pour donner pleine force à chacun de ses actes. D'ailleurs la composition du Sénat ne peut offrir aucune garantie d'indépendance et assure sa servile complaisance à toutes les volontés du gouvernement protecteur.
Il est formé d'un président désigné par le souverain de l'Angleterre, d'un .secrétaire- général nommé par
le Lord Haut-Commissaire, et de cinq membres, dont deux à la désignation directe du Haut-Commissaire et trois seulement choisis par le Parlement dans son propre sein et renouvelés tous les cinq ans. Sur ces cinq membres quatre représentent chacun une des grandes îles dont il doit être natif, et le cinquième appartient à tour de rôle aux trois petites, Paxo, Ithaque, et Gérigo. Pour achever d'assurer l'influence anglaise dans le sein du Sénat, le président a un double vote, ce qui, avec les deux membres désignés par son choix, forme une majorité constante pour l'opinion du Haut- Commissaire.
Le Parlement est élu pour cinq ans et se compose de quarante députés envoyés par les diverses îles proportionnellement au nombre de leurs habitants. Sa convocation et sa prorogation appartiennent au Lord Haut-Commissaire ; pour la dissolution, une ordonnance du souverain britannique est nécessaire. Le Parlement discute et vote les lois élaborées et proposées par le Sénat. Il a aussi le pouvoir de casser les ordonnances de ce corps. Mais, pour être exécutoires, ses votes ont besoin de la double sanction du Sénat et du Haut-Commissaire.
D'ailleurs, une disposition de la constitution annule tout le pouvoir du Parlement. Le Sénat est irresponsable, et peut exercer la puissance législative. Dans
l'intervalle des sessions du Parlement ou dans le cas de dissolution par suite d'un conflit avec le Haut-Commissaire, ce corps suprême rend des ordonnances qui ont valeur de lois autant que si elles avaient été votées par le Parlement.
Enfin, le cas est prévu où le Lord Haut-Commissaire, le Sénat et le Parlement pourraient être d'accord pour agir dans une voie libérale. Le souverain de l'Angleterre a la faculté, pendant la première année de la promulgation, d'abroger toutes lois et ordonnances émanées des autorités ioniennes et approuvées par son représentant.
Quant à l'organisation du corps judiciaire, elle n'offre pas plus de garanties de liberté et d'indépendance que celle des pouvoirs politiques. Le grand conseil de justice ou cour d'appel qui siège à Corfou se compose pour moitié de juges anglais nommés par le gouvernement royal, et pour l'autre moitié de juges indigènes nommés par le Sénat avec l'approbation du Haut-Commissaire. Pour les autres magistrats, ils sont choisis par le Sénat, et ce choix est également soumis à la même sanction.
On aurait peine à trouver un système d'oppression plus savamment combiné.
Pour compléter son œuvre et achever de dompter toute résistance nationale à l'oppression anglaise, lord
Maitland voulut porter un dernier coup à l'élément hel-
— or» — -
lénique, le plus puissant dans les Iles Ioniennes et le plus ardemment désireux de liberté et d'indépendance. La langue grecque fut proscrite dans les actes publics, l'anglais et l'italien furent imposés et déclarés langues officielles. Pour les Grecs, cette mesure fut une des plus sensibles.
La vente de Parga vint bientôt augmenter la haine des Ioniens contre le Lord Haut-Commissaire et la puissance qu'il représentait.
La convention du 21 mars 1800 avait cédé à la Porte, sous des conditions qui constituaient une espèce d'autonomie, les anciennes dépendances des Iles Ioniennes en terre ferme : Prevesa, Vonitza, Butrinto et Parga. Les trois premières de ces villes avaient passé immédiatement sous le joug des musulmans qui, au mépris des stipulations, en avaient traité les habitants en rayas conquis. Parga, jusqu'alors, avait échappé à ce sort ; occupée successivement par les Russes, par les Français et par les Anglais, elle avait suivi la condition des Sept-Iles. En 1807, le général César Berthier avait eu l'intention de céder la ville à Ali, pacha de Jannina ; mais Napoléon, prévoyant l'effet d'une semblable mesure, s'y était opposé. Enfin le traité de Paris, en ne mentionnant pas cette cité, avait semblé annoncer la mise à exécution pour elle des stipulations de la convention de Constantinople.
Lord Maitland, dès les premiers temps de son pouvoir, s'était lié d'amitié avec le despote de l'Épire. Sur ses instigations, des pourparlers furent entamés pour la cession de Farga. Ce fut la condition de la reconnaissance de la République des Iles Ioniennes et du protectorat anglais, reconnaissance faite par le sultan Mahmoud par un acte du 21 avril 1819. Restaient à régler les termes de la cession ; dans une conférence tenue à Butrinto avec Ali-Pacha, lord Maitland convint qu'elle aurait lieu sans conditions, pour une somme de 150,000 livres sterling.
Les Parganiotes, vendus ainsi contre le droit des gens, ne voulurent pas se soumettre au sort des habitants de Prevesa, de Vonitza et de Butrinto. Ils préférèrent s'expatrier et chercher dans les contrées étrangères une terre où ils pussent vivre hors de l'atteinte des Turcs. Au moment de s'embarquer, ils déterrèrent les ossements de leurs pères et les livrèrent aux flammes pour qu'ils ne demeurassent pas dans un sol qu'allait souiller la présence des musulmans. Ce fut le 10 mai 1819 qu'eut lieu cette scène dont le souvenir reste vivant dans les annales de la nation grecque (1).
Lord Maitland ne s'attendait pas aux résultats qu'elle
(1) Sut la vente de î*arga, v. l'écrit d'un émigré français demeuré au service de l'Angleterre et employé aux Iles Ioniennes, le lieutenant-colonel de Bosset, Parga and the Ionians Islands, Londres, 1821..
produirait. Le récit de la catastrophe de Parga se répandit bientôt dans toute l'Europe, où il éveilla partout la plus vive indignation et excita pour la première fois d'ardentes sympathies pour la cause des Grecs. En Grèce, ce fut bien autre chose ; ce récit tombait au milieu de la fermentation générale des esprits, et venait augmenter leurs ressentiments contre la domination turque. L'Hétérie s'agitait, encourageait les populations à suivre l'exemple des Parganiotes et à ne pas supporter plus longtemps le joug des musulmans. Le nom de Hellade, si longtemps oublié, se trouvait dans toutes les bouches ; partout on se préparait à la lutte.
11 suffisait d'une étincelle pour allumer l'incendie; la révolte d'Ali-Pacha contre la Porte, et l'appel fait aux capitaines d'arrnatoles par ce vieil oppresseur des chrétiens donna le dernier signal. Ypsilantis apparut dans les Principautés danubiennes avec le bataillon sacré : Germanos, archevêque de Patras, sortit de sa ville pour se mettre à la tête des paysans, semblable à ces prélats du moyen âge qui commandaient des armées, et les échos de Calavryta répétèrent au loin les mots : « Le Christ est vainqueur » (x/»orfc wx«) ! premier cri de ralliement et de victoire de la Grèce ressuscitée. En quelques jours, la flamme de l'insurrection courut des montagnes de l'Épire aux retraites inaccessibles du Magne.
Les Ioniens tressaillirent à l'appel de la Grèce. Jusqu'alors, ils avaient considéré leur patrie, vierge de la domination turque, comme le foyer d'où devait rayonner la liberté sur les autres populations helléniques. Maintenant, ils voyaient leurs frères de race, de langue et de religion s'affranchir les armes "à la main, tandis qu'eux demeuraient détachés de la Grèce sous un joug étranger. Une vive agitation régna dans les Sept-lles. Les habitants voulurent du moins aider de leurs secours et de leurs épées à la résurrection de la patrie hellénique.
Ils voyaient dans les rangs des Grecs beaucoup de volontaires anglais, à la tête desquels lord Hastings et lord Byron : ils crurent qu'on ne leur ferait pas un crime de suivre l'exemple des citoyens de la nation protectrice. Plusieurs Ioniens d'un rang considérable partirent pour se placer parmi les insurgés. Le comte André Metaxas de Céphalonie, suivi de son frère, vint avec quatre cents hommes débarquer dans le golfe de Cyllène, et, joint à Colocotronis, enleva aux Turcs la citadelle de Lala, sur le mont Pholoé. Quittant bientôt les armes pour la carrière politique, il devint ministre du gouvernement provisoire, et fut envoyé par l'Assemblée d'Épidaure auprès des souverains réunis en congrès à Vérone, avec l'archevêque Germanos et George Mavromichalis ; plus tard, dans les Chambres du
royaume de Grèce, il fut uu des principaux chefs du parti favorable à la Russie.
Lord Maitland craignit que l'agitation produite par les événements de la Grèce, en rendant une force nouvelle à l'élément hellénique, n'ébranlât la domination anglaise dans les lies Ioniennes. 11 voulut donc s'opposer aux manifestations en faveur des insurgés, et se déclara hautement pour la cause des Turcs. Deux décrets, du 1er juin et du 18 juillet 1821, prononcèrent la peine du bannissement et la confiscation des biens contre tous ceux qui embrasseraient la cause des Hellènes. Un autre décret, du 22 juillet de la même année, déclara que les bâtiments grecs qui servaient contre les Turcs seraient considérés comme pirates et traités en conséquence.
Bientôt il ne s'en tint pas à ces moyens. Céphalonie demeurait agitée ; l'archevêque grec Agathange Typaldos, fut expulsé de son siège et déporté à Venise. Une émeute éclata à Chiari, village de l'île de Zante ; l'île entière fut mise en état de siège. Les exécutions sommaires s'y multiplièrent dans une proportion effrayante. On démolit les maisons des condamnés et des contumaces en grande cérémonie, au bruit des cloches et du tambour. Un vieillard, le comte Kapnistis, et son fils, accusés d'avoir donné asile à un jeune Grec qu'on allait pendre, furent condamnés au carcan. Enfin lord
Maitland, joignant l'ironie à la cruanté, força les habitants à lui élever un buste portant ces mots pour inscription : « Pour leurs espérances, les Zantiotes à Thomas Maitland. »
Les habitants de Kanava, dans l'île de Gérigo, ayant attaqué un vaisseau turc poussé sur leur côte par la tempête, furent tous massacrés et la loi martiale proclamée dans l'île. Des tribunaux militaires furent institués partout et condamnèrent à mort les Ioniens soupçonnés de sympathie pour l'insurrection grecque.
Une proclamation du 16 octobre 1821 déclara « qu'aucun vaisseau des parties belligérantes ne pour- « rait (saufle cas de tempête) être admis dans les ports « ioniens. Tout individu qui communiquerait avec eux & serait regardé comme coupable de rébellion ouverte « contre le gouvernement ionien, et comme tel pas- « sible de la peine de mort. » Cette disposition ne s'appliquait qu'aux navires grecs ; car, pendant toute la guerre, les flottes ottomanes vinrent tranquillement se ravitailler à Corfou.
Pendant plus de deux ans la terreur fut à l'ordre du jour dans les Iles Ioniennes ; enfin, le 17 janvier 1824, la mort vint les délivrer de leur tyran.
Jusqu'à son dernier moment, la conduite de Maitland eut l'approbation du ministère anglais. « L'opi- « nion, Mylord, écrivait le célèbre Thomas Erskine au
« comte de Liverpool en apprenant la nouvelle de cette « mort, l'opinion a déjà prononcé son verdict dans la « cause des Grecs et des Turcs, par la censure pu- « blique dont sir Thomas Maitland a, pendant quel- « que temps, soutenu le choc comme notre représen- « tant dans cette partie du globe ; mais je ne chercherai « pas de meilleure preuve des actes et des désirs du « gouvernement que ce qu'a fait sir Thomas Maitland : « je suis intimement persuadé qu'il ne s'est jamais c départi de ses instructions, ni, par conséquent, de son « devoir. Je l'ai connu toute ma vie, et, dans les dif- « ficiles situations d'une haute responsabilité où il a « été placé, sa conduite a été exemplaire et son ca- « ractère sans reproche.
vin.
Cependant, malgré l'approbation donnée par le gouvernement britannique à tous les actes de lord Maitland, son successeur ne pouvait pas suivre ses errements. L'opinion publique, maîtresse souveraine en Angleterre, s'était déclarée en faveur des Grecs, il fallait en tenir compte.
Le second Lord Haut-Commissaire fut sir Frédéric Adams, militaire loyal, quoiqu'un peu rude, qui travailla sincèrement au bien du pays. La tâche qui lui incombait était difficile ; son prédécesseur avait laissé une mémoire maudite par tous, et l'administration oppressive et brutale de ce fonctionnaire avait augmenté le discrédit du protectorat britannique. Sir Frédéric Adams ne se montra pas au-dessous de sa tâche. Sous lui, et sous ses successeurs, les Ioniens commencèrent
à respirer. L'université de Corfou fut ouverte le 29 mai 1 824 ; lord Guilford en fut e premier archonte ou chancelier. 11 la combla de ses bienfaits et lui donna sa riche collection de livres, qui forma le noyau d'une bibliothèque ouverte au public. Des lycées furent établis dans les villes de Corfou, de Zante et d'Argostoli; des écoles répandirent l'instruction dans les campagnes.
On construisit des routes et des ponts, dont le pays manquait jusque-là. On fit pour le commerce des règlements libéraux qui développèrent la richesse nationale. Mais au milieu de tous ces progrès du bien-être matériel et moral, la situation politique des îles ne changeait guère; la Constitution de 1817 continuait de fonctionner comme auparavant. Les Ioniens n'avaient pas plus de liberté, le gouvernement était seulement moins malveillant que sous lord Maitland.
Lord Nugent, qui succéda à Frédéric Àdams, était un philhellène ; il rétablit l'ordre dans les finances, livrées à un pillage inconcevable, et laissa dans les coffres de l'État un excédant de 126,550 liv. sterl.
Avec de bonnes intentions, ses deux successeurs, sir Howard Douglas et sir Stuart Mackensie, gâtèrent la situation; intelligences bornées, ils ne surent pas se diriger prudemment, et finirent tous les deux successivement par se brouiller à la fois avec les Ioniens et avec le gouvernement anglais.
Lord Seaton, qui vint après, fut le meilleur et le plus habile des Lords Hauts-Commissaires envoyés à Gorfou par la Grande-Bretagne. Le premier il essaya de marcher dans une voie décidément libérale. Les Sept-lles lui durent la liberté de la presse et des élections, et la substitution de la langue grecque comme langue officielle à l'italien . Il s'occupa également de l'instruction publique, protégea l'Université, et fonda dans toutes les communes des écoles primaires (1).
L'organisation ecclésiastique fut aussi modifiée; on voulut satisfaire la population grecque en flattant ses préjugés et ses passions religieuses. L'antique constitution du clergé grec des îles, établie par Charles d'Anjou, maintenue par les Vénitiens et conservée sous les Russes et les Français, fut détruite, et les chefs de ce clergé furent mis sur le même rang que ceux du clergé catholique latin. Au lieu de protopapas, Gorfou, Géphalonie, Zante, Sainte-Maure et Cérigo eurent des archevêques élus par les prêtres et confirmés par le patriarche de Gonstanlinople. Cette organisation est celle qui subsiste encore aujourd'hui; mais il ne faut pas attacher trop d'importance au droit d'élection des évêques par le clergé, comme garantie d'indépendance ;
(1) Sur l'organisation de ces écoles, v. l'ouvrage de M. Hermann Lountzis, Us/si Tïjç sv E7î-T«iv^c7w âtopyKyû<rea>ç 7-7/ç o^oct'aç 7rcuc?£Û<7£vç, Athènes, 1857,
le Lord Haut-Commissaire possède un droit de veto qui limite la liberté du choix sur les candidats favorisés par ce fonctionnaire. La dépendance du patriarchat de Constantinople n'existe que pour la forme, et l'Église ionienne est envers le siège patriarcal dans la même situation que l'Église du royaume de Grèce et celle de la Servie. Son véritable chef porte le titre antique d'exarque et est élu à chaque renouvellement du Parlement parmi les cinq archevêques.
Les Anglais espéraient, en relâchant ainsi leur joug, se gagner les cœurs des Ioniens et les amener à accepter complètement leur domination. Ils se trompaient. Les meilleures intentions des Hauts-Commissaires n'apportaient pas toujours de bons résultats : beaucoup des réformes et des institutions annoncées n'existaient qu'à l'état de promesses que l'on ne voyait pas se réaliser.
<r Des sociétés agricoles et industrielles,, écrivait en <r 1840, sous le gouvernement de sir Howard Douglas, « M. A Mustoxidis, de Corfou (1), des sociétés ano- « nymes, des banques nationales, des dessèchements « de marais, toutes choses excellentes ; mais où les a trouver sinon sur le papier? Le code fait mention de « maisons de correction et de discipline, de pénitence ciers ; mais il n'existe aucun de ces établissements
(]) Sulla condizione attuale délie Isole Ionie, Londres, 1840,
« dans le pays. On a donné des ordres pour la création <r de salles d'asile, et les pauvres pullulent dans tous « les recoins de la cité. *
Du reste, tous les actes des fonctionnaires britanniques étaient viciés par le principe même de l'autorité de ces fonctionnaires. La race grecque est essentiellement libérale. C'est à la liberté qu'elle a dû sa grandeur dans les temps anciens, c'est à la liberté qu'elle doit sa force et son avenir dans le dix-neuvième siècle. Quelques efforts que fissent les Anglais pour adoucir et tempérer leur autorité dans les lies Ioniennes, c'était toujours le despotisme, et les Ioniens réclamaient la liberté. Ils en connaissaient tous les dangers, mais ils savaient qu'une liberté orageuse vaut mieux que le despotisme le plus paternel.
Sous les successeurs de lord Maitland, iorsque les Iles Ioniennes commencèrent à respirer, dégagées de l'insupportable tyrannie qui avait pesé sur elles pendant neuf ans, on vit se dessiner dans les chambres et dans le pays deux partis principaux : celui du gouvernement anglais et celui de l'opposition réformiste.
Le parti favorable à l'Angleterre, que le sentiment unanime de la nation stigmatisa de l'épithète de parti des infernaux, {y.ktu/J-jôloi.) se subdivisait en deux nuances principales : les rétrogrades, et les défenseurs du statu guo, ou conservateurs. Les premiers blâmaient les concessions faites par les Hauts-Commissaires, et regrettaient le système dictatorial appliqué dans toute son étendue par lord Maitland. Les seconds approu-
vaient les réformes accordées, mais professaient Fopinion qu'il était imprudent d'aller trop loin dans cette voie, et qu'on pouvait, par là, exposer la république à de fâcheuses complications et créer pour le protectorat des dangers sérieux.
Quant à i opposition, elle admettait la protection de l'Angleterre comme une nécessité imposée par les circonstances et à laquelle ii fallait se soumettre. Son but était d'obtenir, par les moyens constitutionnels, une plus grande somme de libertés et une répartition plus exacte des charges publiques, et d'amener les représentants de l'autorité britannique à Gorfou à poursuivre et à développer l'œuvre de réforme dont sir Frédéric Adams, lord Nugent et lord Seaton avaient jeté les premiers fondements.
A voir cette division des partis, on eût pu croire que les Ioniens, grâce à la politique de modération des Lords Ha uts- Commissaires qui avaient succédé à lord Maitland, avaient fini par se résigner et acceptaient le protectorat de l'Angleterre, demandant seulement un gouvernement doux et de moins en moins autocratique, qui permît le développement de leur bien-être matériel et moral. Celui qui en eût jugé ainsi se fût cependant trompé ; le sentiment national demeurait toujours ardent dans le cœur des habitants des Sept- Iles, et n'attendait qu'une occasion favorable pour
éclater. Cette occasion, ce fut le changement du régime de la presse par lord Seaton, qui vint l'apporter.
A peine la nouvelle loi eut-elle permis à chacun d'émettre librement ses opinions, que deux publicistes d'un grand talent, MM. Zervos et Monferrato, enfants de l'ardente Céphalonie, fondèrent deux journaux-, le Libéral ($Llzltv6spoç) , et la Régénération (' Avayswwt?) , dont le but était d'attaquer la protection britannique. Le succès de ces journaux fut immense et popularisa dans toutes les îles les noms de leurs auteurs. Mais le philhellène et libéral lord Seaton n'était déjà plus à Corfou ; son successeur, sir Henry Ward, embrassait une politique toute différente. Le Libéral et la Régénération furent supprimés, et MM. Zervos et Monferrato se virent relégués sur les îlots presque déserts de Gerigotto et d'Ericuse.
L'année 1848. survint sur ces entrefaites. Le vent de la révolution se déchaîna sur l'Europe ; l'agitation gagna l'Orient ; une insurrection éclata dans les Principautés Roumaines. L'Italie tout entière était en feu ; les Iles Ioniennes ne pouvaient échapper à la conflagration qui, de proche en proche, s'étendait jusque dans leur voisinage. Les habitants crurent le moment favorable pour se soustraire à la domination étrangère. Une insurrection éclata dans l'île de Céphalonie au
mois de septembre 1849 ; sir Henry Ward la noya dans le sang.
L'état de siège fut proclamé dans toute l'étendue des SepMies, et les plus mauvais'jours du gouvernement de lord Maitland furent égalés par là conduite du Haut-Commissaire. La haute police poursuivit et traqua toutes les personnes soupçonnées de partager les opinions anti-protectionnistes. Les citoyens se virent livrés sans défense à tous ses caprices, emprisonnés et mis en jugement devant des tribunaux d'exception. Des potences furent dressées le long des routes et chargées sans cesse de nouveaux suppliciés. Pendant plusieurs mois la terreur fut à l'ordre du jour.
Le Haut-Commissaire pensait avoir à tout jamais écrasé par ses rigueurs le parti national. Il se trompait ; en lui donnant des martyrs il avait augmenté sa force.
Peu de temps après les affaires de Céphalonie, le Parlement ionien dut être renouvelé; c'était la première fois qu'on allait mettre en pratique la loi électorale promulguée par lord Seaton, loi qui rendait à la nation la liberté de ses suffrages. La majorité de la nouvelle Chambre appartint au parti anti -protectionniste ou radical (/5iSoa7ra<mxôç), comme l'appellent les Anglais, et parmi les noms les plus marquants sortis de l'urne, on vit MM. Zervos et Monferrato, quoique proscrits, élus députés par l'île de Céphalonie.
Un peu plus d'un an après les mesures sanglantes de sir Henry Ward, le 26 novembre (8 décembre) 1850, un député, M. Jea/i Typaldos Gapélétos, monta à la tribune et lut le projet de déclaration suivant, portant les signatures de onze des membres les plus considérables de la Chambre :
« Attendu que l'indépendance, la souveraineté et la nationalité de chaque Peuple sont des droits naturels et imprescriptibles ;
o Attendu que le Peuple Ionien, faisant partie inséparable de la Nation Grecque, est aujourd'hui privé de la jouissance et de l'exercice réel de ces droits ;
« Attendu que les causes qui amenèrent dans les Iles Ioniennes la protection de la Grande-Bretagne par un traité qu'elles n'ont jamais reconnu, ont cessé d'exister ;
«Attendu qu'une partie de la race grecque à laquelle appartient le Peuple Ionien, c'est-à-dire la Grèce libre, a déjà acquis ses droits souverains et nationaux ;
« La première Chambre libre des Iles Ioniennes déclare :
« Que la volonté unanime, ferme et immuable du Peuple Ionien est le recouvrement de son indépendance et son union avec la Grèce affranchie.
«La présente déclaration sera soumise par un message de la Chambre à la puissance protectrice, et communiquée également, par les voies les plus convenables, aux autres puissances
de l'Europe, afin qu'elles coopèrent à accélérer l'exécution des vœux du Peuple Ionien.
« De la Chambre des Représentants, le 26 novembre 1850, •« les Représentants :
(( GrERASIME A. LlVADAS, NATHANIEL DOMENEGUINIS (1), ANGE
Desstlas, François Doménéguinis, Élie Zervos Iacovatos, Joseph Moneerrato, Télémaqtje Païzis, Jean Ttpaldos Dotoratos, Stamoutélos Pylarinos, George Ttpaldos Iacovatos, Christodoflos Pophandis. »
La Chambre accueillit cette proposition avec enthousiasme ; elle allait être votée par acclamation, lorsqu'on vit entrer dans la salle des séances le secrétaire du Lord Haut-Commissaire, M. le comte Flambouriaris, porteur d'une ordonnance prorogeant le Parlement. L'autorité anglaise avait été prévenue de ce qui se passait et cherchait à y parer par un coup d'État, Scrupuleux observateurs de la légalité, les députés se retirèrent sans résistance; mais, quelques jours après,
(1) C'est avec émotion que nous rencontrons ici ce nom d'un homme qui devait périr bien peu d'années après, victime de son ardent patriotisme. — Lorsqu'en 1854, une insurrection nationale éclata dans l'Épire et dans la Thessalie, Nathaniel Doménéguinis courut rejoindre l'armée de Karaiskakis et de Tzavellas. Fait prisonnier dans un des combats de cette courte campagne, il fut conduit devant un des officiers supérieurs de l'armée turque. Désireux de maintenir les bons rapports avec les puissances alliées, cet officier fit demander au consul anglais de la ville la plus voisine s'il réclamait M. Doménéguinis comme sujet ionien. Sur la réponse négative du consul, le prisonnier fut livré à un atroce supplice. On lui arracha les cheveux, -les cilst les sourcils et les poils de la barbe, ainsi que les ongles des pieds et des mains, •t il expira au milieu de ces tortures.
une brochure destinée à éclairer l'opinion publique sur l'incident qui avait amené la prorogation du Parlement, fut publiée à Corfou par les principaux promoteurs de la proposition, sous le titre d'Événements du 26 novembre 1850. Le texte même de la motion fut inséré dans le Biue-Book présenté tous les ans à la Chambre des Communes d'Angleterre.
La dissolution de la Chambre ionienne suivit de près sa prorogation.
Tous les moyens d'intrigue et de pression furent mis enjeu dans les élections qui suivirent, pour assurer la défaite du parti national et le triomphe des protectionnistes. Le Lord Haut-Commissaire se crut un moment sûr de la victoire ; grâce à ses manœuvres, les infernaux avaient triomphé presque partout; le parti radical était réduit à une insignifiante minorité, et l'autorité britannique s'attendait à trouver dans le nouveau Parlement un instrument docile de ses volontés.
Pour achever la défaite des anti-protectionnistes en donnant satisfaction aux demandes de l'opposition réformiste, sir Henry Ward crut devoir introduire des modifications importantes dans la Constitution de 1817.
Un décret du Gouvernement ionien, en date du 22 décembre 1851, décida ces modifications en principe. « 1° Le Parlement se réunira tous les ans ; 2° forer ganisation du Sénat sera modifiée de manière à ac-
<r croître la responsabilité de ses membres et à bien « préciser leurs devoirs; 3° il sera adjoint au conseil <r suprême de la justice un cinquième membre, afin « que ce corps puisse décider à la majorité absolue « des voix et qu'il n'ait plus à recourir, en cas de « partage égal des suffrages, à l'intervention du Lord « Haut-Commissaire ; 4° le Parlement ionien aura « l'initiative d'une loi tendant à mieux régler les pouce voirs du gouvernement des îles; 5° le Parlement « déterminera les attributions qui devront être « substituées aux attributions actuelles de la haute « police. »
Les deux dernières dispositions ne furent pas appliquées. Le Parlement ionien n'eut pas le droit de présenter la loi dont parlait le décret, et la haute police, remise entièrement à la disposition du Lord Haut-Commissaire, continua, comme par le passé, ses visites domiciliaires nocturnes, confisqua les papiers de ceux qui lui étaient dénoncés, emprisonna et bannit des citoyens sans enquête préalable et sans responsabilité.
Au reste, les réformes du 22 décembre 1851 qui^ dix ans plus tôt, eussent produit un très-grand effet, ne suffisaient plus à la nation. Une lutte plus sérieuse s'était engagée; les Ioniens aspiraient à l'indépendance, leur vœu véritable avait été exprimé le 26 novembre 1850. Ils demandaient à être délivrés du protec-
torat de l'Angleterre et réunis à la fraction de la race grecque affranchie et constituée en royaume. La pression de l'opinion publique fut bientôt si forte, qu'elle entraîna le Parlement, et après deux sessions, le Lord Haut- Commissaire se vit obligé de dissoudre cette Assemblée, sur laquelle il avait si bien compté, pour éviter une déclaration analogue à celle qu'il n'avait déjà prévenue que par un premier coup d'État.
Les Ioniens ne se lassèrent pas et continuèrent le combat entamé, sur le terrain légal et parlementaire.
Cependant le résultat de l'élection pour la nouvelle Chambre parut encore une fois annoncer la défaite du parti national. La majorité appartenait aux infernaux, dont les candidats avaient été appuyés de tous les moyens d'action dont pouvait disposer le Lord Haut- Commissaire. Les listes électorales avaient été faussées ; on avait appelé aux comices un nombre considérable de ces aventuriers sans patrie que l'espoir du gain et l'impossibilité de vivre sur la terre natale établissent dans quelques îles, à Corfou notamment. Les élections de dix membres de la majorité gouvernementale, entachées de corruption et de violence manifeste, furent très-vivement attaquées dans le sein de la Chambre et
ne purent être maintenues que par l'intervention du Haut-Commissaire et au moyen d'une consultation émanée des jurisconsultes de la couronne d'Angleterre. Quant à l'opposition, le plus grand nombre de ses membres appartenait au centre ou à l'opinion simplement réformiste, et semblait considérer comme dangereuses et nuisibles les tendances hostiles à la protection.
En même temps, un nouveau représentant du pouvoir britannique, sir John Young, cherchait à ramener les esprits des Ioniens à la cause de l'Angleterre, en abandonnant la politique de son prédécesseur et en offrant aux habitants des Sept-Iles des avantages dont ils avaient été privés jusqu'alors.
Il est vrai qu'en échange de ces faveurs il leur demandait ce qu'aucun autre Lord Haut-Commissaire n'avait encore osé leur proposer : de renoncer à leur nationalité et de consentir à l'annexion pure et simple des Sept-Iles comme colonie de la Grande-Bretagne. Tout était mis en œuvre pour amener cette révolution et pour faire croire à l'Europe que c'était le vœu du peuple.
Un orateur, M. Padrington, dans le sein de la Chambre des Communes., faisant rénumération des colonies anglaises, y comprenait les Iles Ioniennes, pour lesquelles il demandait le droit d'envoyer des dé-
pûtes au Parlement britannique, et en même temps dans les îles on faisait circuler parmi les employés de l'administration, forcés d'y apposer leur signature, des pétitions réclamant l'annexion comme un bienfait pour le pays.
Lorsque la motion de M. Padrington fut connue dans les Sept-Iles, elle y excita une vive indignation. La Chambre ne put même pas se dispenser de servir d'écho à l'opinion. Sur des interpellations de M. Lombardos, député de Zante, le Procureur-Général, parlant au nom du Lord Haut-Commissaire, dut donner quelques assurances, assez évasives il est vrai, mais déclarant que la motion n'avait pas chance d'être adoptée, et que, en tout cas, le peuple ionien et ses représentants seraient consultés au préalable.
Là-dessus la Chambre ajourna toute discussion.
Cependant les meneurs du parti anglais ne se laissaient pas décourager. Quelques personnes notables, des députés même, avaient été invitées à signer une pétition relative à l'annexion ; on espérait leur concours et on faisait fond sur la complicité probable de la Chambre. Tout à coup, au milieu de la séance du 20 juin/2 juillet 1857, un membre se lève et, sans préambule, dénonce le fait et le caractérise comme une entreprise de trahison contre la nationalité ionienne.
Ce fut un coup de foudre. L'Assemblée s'agite; le Procureur-Général interpellé, hésite, assure qu'il ne connaît ni les démarches des pétitionnaires, ni l'existence même de la pétition. On insiste ; plusieurs députés affirment que la pétition a été présentée à la signature de personnes notables. Ils proposent une enquête ; ils demandent qu'on cite directement devant la Chambre ceux-mêmes qui ont refusé de s'associer à cet acte de lèse-nation.
Le débat devient de plus en plus ardent. C'est à qui protestera que dans tout le pays on repousse par un sentiment de courroux l'idée d'une annexion à l'Angleterre.
« — A Corfou et dans toutes les autres îles,, s'écrie « M. Lombardos, j'ai la conviction qu'il n'y a pas un « seul homme qui ne soit saisi d'horreur à ce seul mot « de colonie ! » — « Oui, oui, » répond-on de tous les côtés de la Chambre et de toutes les parties de l'auditoire. — « Je dis à haute voix, reprend l'orateur, « que la population tout entière, sans la moindre « exception, est prête à repousser par tous les moyens « toute pétition et toute démarche en faveur de la « colonisation. Le seul désir et la ferme volonté du « peuple ionien est la fin du protectorat étranger et « l'union avec la Grèce affranchie. Chacun des repré- « sentants qui siègent dans cette enceinte est prêt à le
« confirmer, non-seulement de sa signature, mais ence core de son sang. Jamais la domination étrangère « ne trouvera d'appui parmi les Ioniens, et la force « seule peut nous retenir dans notre condition préce sente. »
A ces mots, tous les membres de la Chambre, le président lui-même, M. Flambouriaris, se lèvent aux cris de « Vive la Grèce ! Vive la nation! » Les députés quittent leurs bancs ; la droite, le centre et la gauche se rapprochent et se confondent ; c'est une scène d'enthousiasme unanime.
« — Oui, reprend M. Lombardos au premier moment « de calme, oui, comme dignes et braves Hellènes, a comme descendants légitimes de nos glorieux ance cêtres, vous scellez ce vœu si cher à tout cœur grec. « Montrons donc, comme nous l'avons toujours montré <e jusqu'à présent, que ce que les Grecs peuvent avoir « de plus cher, de plus sacré, de plus doux, c'est <e leur indépendance , c'est leur nationalité qui leur « rappelle trente siècles de gloire, c'est leur affrance chissement du protectorat étranger ! »
Toute dissidence politique a disparu ; les adversaires les plus implacables quelques heures auparavant, déposent leurs inimitiés, se font réciproquement amende honorable de leurs attaques et de leurs incriminations. Ceux-là même, en grand nombre, qui paraissaient
acquis au parti du protectorat, en repoussent la pensée comme une injure. Le président se fait remarquer par la vivacité de ses démonstrations. Enfin, un vote pris à l'unanimité ordonne la création d'une commission d'enquête, et, pour preuve d'impartialité, on tire au sort les noms des sept membres qui en feront partie, un pour chaque île. La Chambre décide, en outre, que sa délibération sera communiquée au Lord Haut-Commissaire et que le procès-verbal de la séance sera imprimé et distribué partout.
Ainsi, après sept ans de luttes et de travaux, les désirs de la nation éclataient enfin aux yeux de l'Europe, et une circonstance imprévue venait d'arracher à un Parlement dont on n'eût cru pouvoir attendre rien de semblable, cette déclaration qu'en 1850 le coup d'État et les violences de sir Henry Ward n'étaient parvenus qu'à retarder. Sir John Young ne voulut pas engager un conflit dont les conséquences étaient difficiles à calculer ; il aima mieux paraître indifférent à ce qui s'était passé dans la séance du 20 juin; il sut seulement trouver un moyen d'abréger la durée de la session, et, en Angleterre, le ministre des colonies annonça à la Chambre des Communes « qu'elle s'était terminée « d'une manière pacifique et satisfaisante. »
La séance du 20 juin 1857 consomma la rupture entre les habitants des Iles Ioniennes et l'administration du protectorat. Le Lord Haut-Commissaire^ une fois la session terminée, se garda bien de convoquer de nouveau le Parlement, qui demeura plus d'un an prorogé tandis que le Sénat gouvernait et réglait toutes choses par le système des ordonnances.
Cependant, la tribune parlementaire se trouvant muette, les membres du parti patriote reprenaient dans la presse, avec une remarquable énergie, la lutte engagée dans le sein de la Chambre. Des journaux, dont plusieurs dirigés par des membres du Parlement, se fondaient dans les différentes îles pour développer et propager les idées radicales ou unionistes*
De leur côté, les organes de la presse hellénique se-
condaient les efforts de leurs confrères des Sept-Iles en exprimant les ardentes sympathies de toute la race grecque pour le parti radical.
Grâce à cette active propagande, l'agitation allait toujours croissant, et l'adhésion du peuple ionien tout entier aux idées d'union se manifestait chaque jour davantage.
Effrayé de ce mouvement et reconnaissant l'impossibilité pour l'Angleterre de continuer à gouverner les Sept-Iles avec la Constitution de 1817, sir John Young chercha à éclairer le gouvernement de la Reine sur • la véritable situation du pays confié à son administration.
Le 10 juin 1857, quelques jours avant la mémorable séance que nous avons racontée, il écrivait à M. Labou chère, alors ministre des Colonies, pour lui proposer de faire une distinction entre Corfou accompagnée de sa satellite naturelle Paxo, et les cinq îles méridionales. « Corfou, disait-il, est dans l'État Ionien « le seul point dont la possession importe à l'Angle- « terre ; la possession permauente de cette île est aussi « efficace pour empêcher tout projet de conquête des « provinces turques avoisinantes par l'Autriche ou par « la Grèce, que l'occupation de Gibraltar et de Malte « l'ont été au commencement de ce siècle pour émet pêcher la conquête de l'Espagne et de la Sicile par
« la France. » En conséquence , et s' appuyant sur un mémoire du chevalier Gourcoumellis, Procureur-Général du gouvernement ionien, qu'il joignait à sa dépêche, il proposait d'annexer comme colonies à la couronne britannique Gorfou et Paxo ; quant aux autres îles on leur eût laissé suivre leur mouvement naturel.
Le ministère de lord Palmerston semble ne pas avoir prêté attention à ce projet; mais lorsque le cabinet Derby eut pris sa place, sir John Young renouvela sa proposition par une dépêche en date du 14 juillet 1858.
« L'occasion est favorable, disait-il en adressant au ministre des Colonies un mémoire de M. Typaldos Prétendéris, écrit dans le même sens que celui du chevalier Gourcoumellis; une victoire a été remportée sur le mécontentement et la déraison de ceux qui sont mécontents sans cause ou qu'égare l'esprit de la faction. Les Ioniens ne se plaignent d'aucun grief constitutionnel, d'aucun abus de notre part,
a L'Angleterre pourrait retirer son protectorat de bonne grâce, surtout en ce qui regarde les îles du sud, où toutes les difficultés ont originairement pris naissance. L'une d'elles, Sainte-Maure, n'est pas une île, mais une dépendance du continent. Il y a quelques semaines, le général grec Grivas est venu à cheval de Grèce dans la citadelle, en visite, sans descendre de sa monture. Se défaire de cette île serait une chose heureuse pour les autres : elle ne paie pas la moitié de ses dépenses, pèse lourdement sur les ressources de Gorfou, et ses prétentions au patronage sont sans limites.
(( Quant à Corfou, on ne pourrait la livrer sans mauvaise foi, car sa possession par la Grèce tiendrait l'Albanie et l'Épire dans un état constant d'agitation ; mais elle devrait être tenue par l'Angleterre en pleine souveraineté comme une colonie, et, dans ces conditions, ce serait une belle et utile acquisition. Corfou et Paxo paient et au delà leurs dépenses ; elles ont même un excédant de revenu, quoique leur population ne soit pas aussi considérable qu'elle pourrait l'être, et quoique la moitié de leur sol ne soit pas cultivée soigneusement. Sous les auspices de la Grande-Bretagne, leur agriculture, leur commerce et leur population prendraient une nouvelle vie et recevraient une nouvelle impulsion. L'île deviendrait un jardin, et son port le centre du commerce des pays adjacents. Gela est bien connu àj Corfou, et, dans cette seule île, le désir d'être séparé de l'Angleterre n'existe pas.
« Je me permets donc de rappeler la question à votre attention, parce que les circonstances présentes me semblent favorables pour s'en occuper. A la fin de la guerre, l'abandon des îles du sud aurait pu être regardé comme une concession ou une retraite de la position que nous n'avions mi conserver; alors aussi on n'aurait pu réclamer la souveraineté ou la possession territoriale de Corfou, parce qu'on protestait contre de pareils projets. Mais, aujourd'hui, il n'y a pas de semblables objections ; aujourd'hui, les obstacles à l'exercice de la constitution sont écartés et on ne peut pas nous imputer de reculer devant un échec (1) ; mais on peut s'attendre au retour de ces difficultés, et si elles venaient à se reproduire,
(1) Il paraît que le Lord Haut-Commissaire iie regardait pas comme tel le vote du 20 juin 1857.
il en résulterait une perte sensible du prestige exercé par la Grande-Bretagne. »
Puis, après avoir exposé toutes les raisons militaires pour garder Corfou, le Haut-Commissaire ajoutait :
« On pourra objecter que les puissances qui ont participé aux traités de 1815 ne consentiraient pas à la transformation de notre protectorat sur Corfou en souveraineté ; et il est évident pour moi que notre possession militaire est le seul point qui soit de nature à intéresser les États étrangers, qui doivent être indifférents au sujet de la forme que nous jugeons la meilleure pour les intérêts des Corfiotes, dans l'administration de leur gouvernement civil. Il est évident que si les îles du Sud (Géphalonie, Zante, Ithaque, Sainte-Maure et Cérigo) qui diffèrent grandement de Corfou par la race,, les sentiments et la position géographique, étaient abandonnées au royaume de Grèce, — • ainsi que le désirent les habitants de ces îles, — elles seraient toujours sous la garantie combinée des trois puissances protectrices de la Grèce, et, par conséquent, ne seraient pas plus exposées à tomber entre les mains d'un autre État que ne le sont les îles grecques de l'Archipel. »
Le langage de sir John Young fit impression sur le ministère. Les faits qu'il révélait étaient d'une haute gravité, les dispositions qu'il dépeignait dans la population menaçaient de présenter chaque jour des embar-
ras plus grands. On comprit enfin à Londres qu'il fallait faire quelque chose pour donner satisfaction aux demandes des Ioniens. Cependant le plan du Haut- Commissaire était inacceptable, son exécution ne pouvait manquer de soulever les plus sérieuses difficultés diplomatiques. Pour sortir de cette situation embarrassante et s'éclairer plus complètement sur la situation véritable des Sept-Ilesf le gouvernement anglais se décida à y envoyer un Commissaire Extraordinaire avec la mission de faire une enquête et un rapport général sur l'état du gouvernement septinsulaire. M. Gladstone fut désigné pour remplir cette mission.
Voici en quels termes sir Edward Lytton Bulwer, ministre des Colonies, annonçait, le 1er novembre 1858, à sir John Young, l'envoi du Commissaire Extraordinaire :
« En prenant possession de mon poste, j'ai, avec le plus vif et le plus sincère intérêt, porté mon attention sur ces nobles îles, où la Grande-Bretagne protège l'indépendance et la liberté d'une race aux ancêtres de laquelle sont dus les arts qui civilisent les nations.
« Il m'a paru qu'il pouvait très-bien y avoir une mutuelle affection entre les États ioniens et un peuple qui a perpétué, dans des régions inconnues à l'ancien monde, l'héritage de liberté, de lumière et d'humanité qu'il a premièrement reçu delà Grèce. Aussi, ç'a été avec peine que je me suis vu forcé de remarquer que, soit par une cause, soit par une autre, il
n'y avait point entre les pouvoirs exécutif et législatif de la Constitution Ionienne, l'harmonie qui est nécessaire à une bonne administration et à cette prospérité matérielle qui doit
naturellement produire la liberté constitutionnelle
a Afin de vous aider à remplir le mandat qui vous a été confié, et pour que vous ayez aussi le rare avantage d'une opinion imposante sur les affaires ioniennes, opinion formulée par un homme d'État qui appartient à son pays plutôt qu'à aucun parti quelconque, qui a déjà occupé avec une haute distinction les postes les plus éminents de l'État, dont l'intelligence a embrassé avec autant de vigueur que de succès les questions de politique extérieure et de politique intérieure, que sa réputation de savant helléniste recommande aux sympathies d'une race hellénique, le gouvernement de Sa Majesté a résolu d'envoyer le très-honorable W. E. Gladstone, en qualité de commissaire spécial, chargé de procéder à une enquête et de faire un rapport sur la situation générale du gouvernement dans les Iles Ioniennes, ainsi que sur les relations politiques existant entre le peuple et le pouvoir protecteur, afin d'amener, qu'il me soit permis de l'espérer, un arrangement équitable et constitutionnel de toutes les difficultés actuelles »
Le nouveau Commissaire Extraordinaire, après avoir reçu les instructions du gouvernement, partit pour le lieu de sa mission. Le 29 novembre, il arrivait à Gorfou sur un bateau à vapeur spécial portant un double pavillon aux couleurs de l'Angleterre et de la République Ionienne.
Dès le lendemain de son arrivée, le Sénat était convoqué en séance extraordinaire, et M. Gladstone, par un long discours, faisait connaître à ce corps l'objet de sa venue. « La Reine , disait-il , toujours jalouse d du bien-être des peuples qu'elle gouverne et qu'elle « protège, désire ardemment que les habitants et les « sujets de FÉtat Ionien jouissent complètement, sui- « > vant l'esprit et les opportunités du temps, de tous « les avantages qu'ont eu en vue, dans leur intérêt, « les puissances signataires du Traité de Paris en no- « vembre 1815.
« Sachant que des embarras ont précédemment, de
€ temps à autre, paralysé l'action des institutions éta-
« blies sous l'empire dudit traité, elle désire se rensei-
« gner, à l'aide d'un organe indépendant, sur la politi-
« que ionienne dans le passé, ainsi que sur les causes
« des embarras actuels et sur les meilleurs moyens de
« les faire cesser.
« D'une part, le protectorat anglais sur ces îles, de « l'autre l'existence réelle de l'État Ionien et son titre « au gouvernement constitutionnel prenant leurs race cines repectives dans le Traité de Paris, découlent « d'une source plus élevée que la volonté de tout État « unique, souverain et subordonné. Ils font partie du « droit public de l'Europe ; ils ne sauraient être violés
« ni altérés par aucune autorité inférieure à celle dont « ils découlent.
« En conséquence, il est aisé de comprendre, tant « d'après les termes de l'acte royal qui m'institue que « d'après la nature même de la matière, que ma mis- « sion écarte toute question ultérieure qui pourrait « déroger aux relations dans lesquelles, par l'accord « de tant de grands États, l'Angleterre et les îles ont a été réciproquement placées. Les libertés garanties par « le traité de Paris et par la loi ionienne sont sacrées « aux yeux de Sa Majesté.
« L'objet pour lequel je suis venu ne consiste donc « pas à m'occuper du protectorat anglais, mais bien à « examiner comment la Grande-Bretagne peut, le plus « honorablement et le plus amplement, remplir les obli- « gâtions par elle contractées dans l'intérêt de l'Eu- « rope et des Iles Ioniennes plutôt que dans son propre « intérêt.
« Pour cela, je vous prie instamment de m'aider, « par tous les renseignements et conseils sur la situa- « tion des îles et de leur législation, qui pourront être « de nature à influer sur la conduite de la puissance « protectrice. »
Le ministère anglais ne se trompait pas en comptant que le nom de M. Gladstone produirait une impression favorable dans les lies. Mais il était loin de s'attendre aux résultats de la mission qu'il confiait à cet éminent homme d'État.
Lorsqu'on apprit la nomination du Commissaire Extraordinaire^ en un instant toutes les espérances des Ioniens grandirent et se ranimèrent. Le choix de M. Gladstone paraissait la plus sûre garantie des bonnes intentions du gouvernement britannique. On savait, en effet, que l'envoyé de l'Angleterre n'était pas seulement un des plus éloquents orateurs de la Chambre des Communes, mais qu'on le considérait généralement comme un des esprits les plus élevés et les plus libéraux parmi les hommes d'État de la Grande-Bretagne,
et qu'en particulier il avait, dans toutes les occasions, manifesté les sentiments les plus philhellènes. On rappelait la lettre qu'il avait écrite en 1851 au président de la Chambre du royaume de Grèce, lettre dans laquelle il exprimait sa vive sympathie pour la race hellénique et ses souhaits pour la réunion de cette race en un seul corps de nation. On parlait enfin de ses travaux sur la poésie homérique ; car les Grecs, confondant leur cause présente avec la gloire de leurs ancêtres, croient voir un ami dans chaque admirateur des antiques Hellènes.
« Qu'il vienne, s'écriait le Rhigas à la fin d'un long « et éloquent article; qu'il vienne cet homme éminent, « cet archéologue, qu'il vienne lire dans le livre animé « du peuple une autre poésie, mais celle-là vivante. « Elle n'est pas aussi brillante que l'inspiration des « poëmes homériques, dont le souffle de liberté a en- « thousiasmé M. Gladstone et l'a décidé à peindre les « scènes de la vie primitive des Grecs aux siècles hé- « roïques ; mais c'est la même poésie par son esprit et « sa passion de liberté, grandie encore par le sentiment « chrétien. Le peuple grec demeure toujours jeune et « continue le poëme de sa lutte incessante. Les Sept- « lies, la Crète, la Thessalie, l'Épire, la Macédoine « retentissent des mêmes sons qui éclatent de mille « façons, sortant de la flûte du pâtre, de la bouche « des enfants et du fond des églises : Union avec la
a Grèce affranchie ! Délivrance du joug de l'étranger ! »
Les esprits vont vite chez les peuples méridionaux, et ils s'abandonnent facilement aux illusions. Bientôt le but véritable de la mission de M. Gladstone fut oublié, et les Ioniens virent en lui le messager de bonne nouvelle qui venait annoncer l'aurore de leur affranchissement.
Le discours du Commissaire Extraordinaire au Sénat de Gorfou dissipa cette illusion. Malgré ce qu'il disait du respect de l'Angleterre pour les libertés des Ioniens stipulées dansle traité de 1815,1e langagede M. Gladstone n'était pas celui d'un messager de délivrance ; il expliquait nettement que la question du maintien ou de l'abandon du protectorat n'était en aucune façon comprise dans ses instructions, et il se posait simplement en homme chargé de tenter un rapprochement entre la population et le gouvernement protecteur.
Sous ce rapport, on put, dès les premiers jours, considérer la mission de M. < Gladstone comme ayant manqué son effet. La division existait toujours, plus profonde et plus irréparable que jamais, entre les Ioniens et les Anglais, et chaque jour elle se manifestait par des preuves plus éclatantes et plus multipliées.
Une circonstance imprévue fit éclater les manifestations et détermina dans le pays un mouvement d'opi-
nion qui dure encore et qui a surpassé de beaucoup tout ce qu'on avait vu jusqu'alors, même en 1857. Les dépêches de sir John Young n'étaient pas destinées à la publicité. Soustraites dans les bureaux du ministère des Colonies par un individu qu'a absout le jury britannique, ces dépêches parurent dans le Daily News, et furent reproduites par toute la presse européenne.
Dans les Iles Ioniennes, l'effet de cette publication fut immense. Elle révélait l'embarras profond du gouvernement anglais et de ses agents, et par là devait naturellement encourager les efforts et la résistance du parti patriote. Mais en même temps les dépêches de sir John Young prétendaient établir une distinction entre les sentiments du peuple dans les différentes parties de l'État ionien. A Gorfou et à Paxo, l'opinion publique fut profondément blessée de voir qu'on la représentait comme favorable à la domination anglaise, en opposition avec les citoyens des autres îles.
Les représentants de Gorfou se firent l'organe de ce sentiment de l'opinion. Le 25 novembre, quelques jours avant l'arrivée de M. Gladstone, ils se réunissaient pour rédiger une protestation qu'ils adressèrent au ministre des colonies de la Grande-Bretagne :
« Un sentiment de profonde irritation et d'affliction, disaient-ils dans cet acte, a été causé par la publication des
lettres du Haut-Commissaire, en date des 10 juin 1857 et 14 juillet 1858, dans lesquelles on s'efforce de prouver l'abominable assertion que les habitants de Corfou et de Paxo désirent être incorporés à la Grande-Bretagne, et cela au moyen d'un mémoire du Procureur-Général, qui est considéré par le Haut-Commissaire comme parfaitement renseigné sur les sentiments de ses compatriotes.
« Les soussignés, représentants de Corfou, interprètes des vœux et des désirs du pays, et témoins de l'amertume générale causée par ces documents, remplissent un devoir sacré en démentant formellement les sentiments attribués à leurs concitoyens, et, protestant contre toute machination, ils élèvent de nouveau la voix comme ils l'ont fait le 20 juin 1857 au sein de l'Assemblée, et déclarent une fois de plus que le seul désir des habitants de Corfou est d'être réunis à la Grèce affranchie. »
Quelques jours après, les conseillers municipaux de la ville de Corfou s'associèrent à la démarche des députés. « Les soussignés regardent, dirent-ils dans leur « protestation, comme un devoir sacré de manifester, « en leur nom et au nom de leurs compatriotes, la pé- « nible impression qu'ils ont éprouvée en voyant me- « nacées, leur indépendance, leurs justes espérances et « le désir le plus doux de leurs cœurs, celui d'unir leur « avenir avec celui de la commune patrie des Grecs. « Ils ne peuvent donc taire l'indignation qu'ils ont « éprouvée en voyant que les dépêches du Lord Haut-
a Commissaire faisaient allusion à une opinion qui lui « aurait été exprimée et qui aurait pu tromper le gou- « vernement protecteur sur les sentiments généralece ment éprouvés dans cette île, en lui persuadant qu'il a existe à Gorfou un parti anti-national qui voudrait « faire de son pays une possession anglaise. »
Enfin les députés de Paxo rédigèrent de leur côté une déclaration solennelle par laquelle ils proclamaient « que le seul désir et la seule volonté des habitants de ce Paxo a été et sera toujours leur union avec la Grèce c< libre ; par conséquent, ils protestent hautement con- « tre les mensongères, abominables et infernales insi- « nuations de transformation coloniale que le peuple « de leur patrie ne peut entendre sans frémir. »
Le peuple de Gorfou ne voulut pas laisser ses représentants et ses magistrats parler seuls en son nom. Il tint à montrer par ses actes qu'il s'associait tout entier à la protestation. Le chevalier Courcoumellis, Procureur Général, sur le témoignage duquel le Lord Haut-Commissaire s'appuyait dans sa seconde dépêche en proposant l'annexion des deux îles du Nord, chansonné, insulté, poursuivi dans les rues à coups de pierre comme traître à sa patrie, se vit, pendant plusieurs jours, obligé de se tenir caché dans sa maison pour échapper à la colère des habitants. A Zante, M. Typaldos Prétendéris dut, afin de se soustraire à un sort semblable,
démentir solennellement, par une lettre adressée aux journaux, l'esprit que sir John Young avait attribué à son Mémoire,
Dans le même temps, une autre affaire vint encore aggraver la situation en faisant entrer le clergé dans le mouvement de résistance. L'archevêque grec de Corfou, Athanase, invité par le Lord Haut-Commissaire à faire prier à l'office divin pour le gouvernement protecteur, refusa, en répondant que l'on ne priait à l'église que pour le souverain du pays ; que la Reine d'Angleterre n'était pas souveraine des Sept-Iles; qu'il ne pouvait et ne devait donc ordonner des prières que pour la République Ionienne. Cette courageuse réponse fut exaltée et répétée avec enthousiasme par toute la presse septinsulaire. L'archevêque ne se borna pas à cet acte. Le jour de la Présentation de la Sainte- Vierge, officiant pontificalement, à la tête de son clergé, dans la cathédrale de Corfou, il fit prier publiquement pour la liberté de la République Ionienne et son union avec la Grèce. Une dénonciation de sir John Young au gouvernement anglais fut la conséquence de cet acte.
Voilà dans quelles circonstances débutait la mission de M. Gladstone. L'Angleterre avait trop attendu pour tenter une conciliation : il n'en était plus temps. Le Commissaire Extraordinaire en acquit la preuve dès le début de son séjour à Corfou. Après son discours au
Sénat, il avait annoncé que, pendant deux jours, il donnerait audience à quiconque aurait des plaintes ou des observations à lui faire sur le gouvernement des îles, et que ces audiences auraient lieu dans le palais du Lord Haut-Commissaire. Personne ne se présenta, car aucun Ionien ne veut désormais franchir le seuil du palais où réside le représentant de l'autorité britannique.
M. Gladstone avait annoncé dans son discours qu'il n'avait aucun pouvoir pour s'occuper de la question d'union avec la Grèce; les Ioniens n'admirent pas que le gouvernement protecteur prétendît ainsi limiter leurs vœux et leurs demandes. Ils refusèrent de laisser engager le débat sur les réformes possibles à introduire dans la Constitution de 1817, et ils se maintinrent sur le terrain de la conservation du protectorat britannique. L'occasion, d'ailleurs, leur parut favorable pour une manifestation solennelle et unanime de leurs sentiments. M. Gladstone venait à eux, ils le savaient* animé de sentiments plus favorables qu'aucun autre agent anglais n'en avait encore montrés ; les habitants des Sept-Iles s'adressèrent à lui pour lui dépeindre la situation véritable des esprits et pour lui demander de soutenir leur cause auprès du gouvernement de la Reine.
La municipalité de Zante donna l'exemple par une
adresse écrite sur le ton d'une noble fierté, en date du 19 novembre/ 1er décembre :
« Le peuple des Iles, disait cette adresse, dès qu'il a été en possession de la liberté de la presse et des élections, a exprimé sa ferme et inébranlable volonté de rentrer dans le sein de sa mère-patrie, la Grèce libre. C'est ce qu'ont appris à l'Angleterre et à toute l'Europe le langage des journaux ; le décret du 26 novembre 1850, que la prorogation inattendue de la Gbambre empêcha seule d'être adopté à l'unanimité ; les persécutions qui en ont été la suite contre ceux qui, en proposant le décret d'union, avaient soutenu les sentiments et les justes réclamations du peuple, persécutions contre lesquelles la Chambre a protesté à plusieurs reprises ; le rejet du projet de réformes proposé en 1852, et la déclaration unanime de la Chambre en date du 20 juin 1857 : tous actes d'où il ressort clairement que, dans la situation présente, il n'y a pas de transaction possible.
« Les Ioniens, exerçant leur droit de résistance comme peuple libre et indépendant, ainsi que l'a proclamé le traité de Paris du 9 novembre 1815, se voient engagés depuis dix ans dans une lutte politique qui leur est très-facheuse. Maintenant que votre Très-Gracieuse Reine veut rendre le bonheur à ce peuple, elle ne peut satisfaire à ce devoir chrétien qu'en faisant cesser la lutte par l'émancipation des Ioniens, car ceux-ci ne trouveront leur véritable bonheur que dans l'union avec la Grèce affranchie dont tous les intérêts leur sont communs.
« Ce désir et cette volonté inébranlable, la municipalité
qui représente le peuple croit devoir les manifester â Votre Excellence comme l'information la plus franche et la plus sûre qu'il puisse lui donner en réponse à l'appel que contenait le discours de Votre Excellence au Sénat.
« Elle espère que Votre Excellence, se faisant l'interprète et le défenseur du véritable bonheur et des droits du peuple hellénique des Sept-Iles, les soutiendra auprès du gouvernement de Sa Majesté, afin que, par sa haute coopération avec, les autres puissances signataires du traité de 1815, ce gouvernement en hâte la réalisation et exerce ainsi un acte de justice et d'humanité digne de la glorieuse nation anglaise. »
Cinq jours après, le 24 novembre/6 décembre, le conseil municipal de Sainte-Maure suivit l'exemple de celui de Zante, en proclamant, au nom de ses concitoyens, le désir d'union avec la Grèce. Le 26 novembre/8 décembre, les représentants de la même île se réunirent également pour la rédaction d'une adresse au Commissaire Extraordinaire, adresse dans laquelle ils déclarèrent « que le seul vœu et le seul désir du « peuple de Leucade avait constamment été, était et « demeurerait toujours celui de l'union de toutes les « Iles Ioniennes avec la Grèce libre. »
Enfin, l'exemple continuant à se propager, les représentants d'Ithaque rédigèrent à leur tour une adresse, le 27 novembre/9 décembre, et, tout en manifestant des sentiments plus sympathiques aux Anglais
que ceux des autres îles, tout en disant que « non- « seulement ils gardaient une profonde reconnais- « sance pour tout le bien que le gouvernement britan- « nique a fait aux Sept-Iles, mais encore qu'ils étaient « prêts h oublier tout le mal qu'ont pu faire des agents « de l'Angleterre en outrepassant leurs instructions, » ils proclamèrent hautement que, « membres de la « même famille que leurs frères les Hellènes, leur dé- « sir le plus ardent était d'unir leur sort à celui du e royaume de Grèce pour partager et sa bonne et sa « mauvaise fortune. »
Cependant, M. Gladstone se mettait en route pour visiter les différentes îles et s'y assurer par lui-même à la fois de la situation matérielle des choses et de la disposition des esprits. Avant de partir de Cor fou, il avait convoqué les députés de cette île, et, dans une longue conférence, il avait inutilement tenté de les décider à se ranger pour l'adoption d'un projet de réformes qui maintiendrait le protectorat britannique et l'intervention du Lord Haut-Commissaire dans le gouvernement intérieur des Iles Ioniennes, en laissant entièrement de côté la question d'union avec la Grèce.
Le premier point où débarqua le Commissaire Extraordinaire fut Ithaque. Il y rencontra dans la popu* lation un grand sentiment de, respect et de sympathie pour sa personne, mais en même temps une ferme ré-
Solution chez tous de soutenir sans se lasser, jusqu'au jour du triomphe définitif, la lutte engagée depuis 1849. À Sainte-Maure, les manifestations furent plus bruyantes; une foule considérable attendait sur le rivage l'envoyé du gouvernement anglais. A peine étaitil débarqué, qu'il se voyait entouré par cette foule qui l'accompagna jusqu'au palais du Président, en criant partout sur son passage : « L'union ! Vive l'union ! »
A mesure que M. Gladstone s'avançait vers le Midi, sa position devenait plus délicate. Les sentiments des Ioniens sont les mêmes dans toutes les îles, mais à Géphalonie et à Zante ils ont un caractère particulier d'exaltation. C'est là que le parti patriote a pris naissance; c'est là qu'il a compté ses pères et ses martyrs. Les habitants de Cépbaîonie et de Zante se sont toujours fait remarquer par leur caractère ardent, passionné, souvent imprudent et porté à pousser les choses à l'excès ; le souvenir des sanglantes exécutions de Maitland et de Ward est demeuré vivant dans ces îles, où les ossements des suppliciés, encore exposés sur les rochers, entretiennent et animent sans cesse une haine profonde contre tout ce qui porte le nom anglais. Jusqu'alors, M. Gladstone avait trouvé dans la population et dans les magistrats, à côté d'un sentiment profond de patriotisme, des dispositions bienveillantes pour sa personne et une grande confiance
dans son esprit libéral et philhellène ; sur le terrain brûlant où il allait s'avancer, les dispositions n'étaient plus les mêmes, et il devait s'attendre à rencontrer une méfiance inspirée par sa seule qualité de représentant du gouvernement protecteur. En outre, il allait, dans les îles qui lui restaient à visiter, se trouver face à face avec les chefs du parti radical ou patriote, avec les principaux auteurs de la déclaration du 20 juin 1857.
Une autre circonstance ajoutait encore à la difficulté de la situation du Commissaire Extraordinaire. Il venait de recevoir la communication d'une dépêche de sir Edward Lytton Bulwer à sir John Young, en réponse à l'envoi de la protestation des députés et des conseillers municipaux de Gorfou. Cette dépêche repoussait de la manière la plus nette l'engagement d'un débat sur le maintien du protectorat,
« Informez les représentants de Gorfou et la municipalité de cette île, disait le Ministre des Colonies au Lord Haut-Commissaire, que j'ai reçu avec déplaisir les adresses qu'ils m'ont envoyées. Le gouvernement de Sa Majesté n'a pas plus le désir que le pouvoir d'occuper Corfou et Paxo à titre de colonie anglaise.
<( Il n'entre pas dans les vues du gouvernement de Sa Majesté d'en appeler aux puissances Européennes pour obtenir l'abrogation du traité en vertu duquel a été établie et sera maintenue une protection établie dans l'intérêt de l'Europe,
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et plus effective que ne pourrait l'être celle du royaume de Grèce, sous quelque titre que ce soit.
(t II n'y a pas de système humain sans imperfection, et quelle que soit la forme de gouvernement, il peut surgir des abus de nature à empêcher une application satisfaisante de la Constitution Ionienne, il suffit de les signaler avec modération et d'en démontrer l'existence pour assurer de la part du gouvernement de Sa Majesté toute l'assistance possible, dans la limite de son autorité constitutionnelle, afin d'y trouver un remède et un redressement.
« La mission de M. Gladstone aux Iles Ioniennes présente un caractère d'opportunité qui me fait croire que les Ioniens ne se laisseront pas entraîner par les idées impraticables de quelques visionnaires.
« Les pouvoirs de M. Gladstone ne l'autorisent pas à se préoccuper de l'abrogation du traité de 1815 où de la cession des Iles Ioniennes à un État quelconque en Europe. Le gouvernement de Sa Majesté ne peut pas l'investir d'un semblable pouvoir, et il ne le ferait pas, lors même qu'il le pourrait.
« Mais M. Gladstone est autorisé à s enquérir des imperfections existant actuellement et de leurs causes, et à recommander toutes les améliorations qui peuvent mettre l'exécution pratique de la Constitution Ionienne plus en harmonie avec les nécessités actuelles du Self-government. »
Cette nouvelle dépêche resserrait encore plus l'Envoyé Extraordinaire de la Couronne dans les strictes limites de sa commission. Deux écueils s'offraient à
M, Gladstone î s'il mettait trop de raideur à repousser les demandes d'union, ii courait risque de détruire sa popularité et de compromettre par là tout l'effet de sa mission ; s'il accueillait, au contraire, ces demandes avec une certaine bienveillance, il outrepassait ses pouvoirs, encourageait le mouvement ionien et s'exposait à un désaveu de la part du gouvernement anglais. Aussi son langage dans les deux grandes îles du Midi, porte-t-il la trace la plus manifeste d'un grand embarras.
A Céphalonie il Fut reçu, comme à Sainte-Maure, aux cris mille fois répétés de t Vive Y Union î » Les députés et la municipalité lui présentèrent solennellement leurs adresses, et l'archevêque vint, au nom de son clergé, lui exprimer le vœu d'union. Ce fut à l'archevêque qu'il répondit : « J'estime et j'apprécie, dit- « il, les sentiments généreux de ce peuple intelligent, « en faveur de sa nationalité et de son union avec ses « frères grecs; toutefois, c'est là un point qui ne dé- « pend pas du gouvernement anglais, mais bien des « autres puissances. Je puis vous affirmer que mon « gouvernement et moi-même nous sommes animés « des désirs les plus sincères en faveur de l'améliora- « tion de la situation des Ioniens, et le but de ma « mission est que cette amélioration prépare l'union « qui semble décrétée par la Providence. Si la Repu-
« blique des Sept-Iles était le seul pays grec qui fut « soumis à la domination étrangère, ma nation pour- « rait être amenée à faire bien des sacrifices. Mais les « Thessaliens, les Épirotes, les Candiotes, qui souhai- « tent comme les Ioniens d'être réunis à leurs frères « de la Grèce libre, obéissent à une puissance étran- « gère. Pour ce motif, les Ioniens devraient se borner « à des vœux possibles et accepter les réformes offer- « tes par la Reine. »
À Zanle, les manifestations eurent un caractère encore plus significatif. M. Gladstone arriva dans cette île le 3/15 décembre, à dix heures du matin. La population l'attendait sur le port; dans la ville, toutes les maisons étaient pavoisées de drapeaux ioniens, décorées d'inscriptions saluant ¥ homérique et philhellène membre du Parlement britannique, et unissant son nom aux vœux de réunion à la Grèce affranchie. Au moment où la chaloupe qui portait le Commissaire Extraordinaire arriva au débarcadère, elle fut saluée par un cri unanime de : « Vive Gladstone ! Vive ¥\\nionî L'union ! l'union! »
Le lendemain 4/16 décembre, M. Gladstone tint une audience solennelle à laquelle assistaient les autorités et le Conseil municipal. L'archevêque se présenta à cette audience, apportant au Commissaire Extraordinaire une adresse signée de tous les membres
du clergé de Zante, sauf un seul, adresse dans laquelle était exposé le vœu national d'union au royaume de Grèce. M. Gladstone refusa de recevoir cette pièce et répondit par un long discours aux paroles que lui avait adressées l'archevêque en la lui présentant :
« Je suis venu dans les Iles pour faire une enquête « sur leur situation. La commission que j'ai reçue de « la Reine protectrice m'oblige à entendre les plaintes a de toutes les classes du peuple, à demander les avis « et les conseils, mais à n'entendre et à n'écouter rien « autre. Je me suis conformé à cette mission à Gorfou, « à Sainte-Maure et à Ithaque. Mais, arrivant à Cépha- « lonie et à Zante, je me trouve lié par un nouveau « devoir, qui exige ma première et spéciale atten- ■% tion.
« Malgré îa déclaration formelle et solennelle que « j'ai faite dans, le près tan tissime Sénat, il me paraît « que quelques personnes croient qu'à cette époque, « dans les conditions présentes de l'Europe et de la « question d'Orient, l'idée cle l'union des Sept-lles, « non pas avec la race grecque tout entière, mais avec «. le royaume actuel de Grèce, peut être mise à exécu- « cution, et qu'une semblable idée a plus de chances « de succès en l'accouplant à mon nom et à mon pré « tendu philhellénisme (col mio sapposto fdellenismo). ' « Voilà l'erreur.
« Je parle avec le respect qu'il mérite de tout sen- « timent de nationalité lorsqu'il est restreint dans les « limites du juste et du possible. Mais ceux qui, sans « tenir compte du temps, du mode, des personnes, des « moyens, des conséquences, en un mot, des faits, veu- « lent prendre ce sentiment de nationalité pour règle « des choses humaines, ceux-là ne sont-ils pas des in- « sensés?
« Je dois ajouter que les doctrines de nationalité, « sortant de certaines limites, sont des doctrines de « désordre et d'anarchie.
«. Et qu'est-ce donc que cette idée de nationalité « prise pour règle de la politique de ces îles quand, « ni le temps, ni le mode, ni les personnes, ni les « forces, ni les conséquences, ni les faits,, en un mot, «( ne la comportent ? Prise ainsi ce n'est qu'un rêve, « une véritable chimère.
« C'est même bien pis. Le peuple ionien n'a pas le « droit de choisir, ou l'union, ou la réforme, ou le « statu quo ; aussi l'union étant impossible dans les « circonstances actuelles, il ne reste aux Ioniens qu'une « double alternative, d'accepter un progrès libre et « raisonnable ou de demeurer soumis au système poli- « tique et administratif actuellement en vigueur. Ceux « qui demandent l'impossible excluent le possible. « Ceux qui crient : L'union ! chose impossible à ac-
« corder, el repoussent des réformes que je voudrais < rendre possibles, ceux-là ne nous laissent pas le « choix. Us excluent les réformes et l'union s'exclut « d'elle-même ; il ne reste donc que le statu quo. Je « ne dis pas que ce soit-là précisément le but auquel « nous tendons, mais j'affirme, et il faut qu'on le « comprenne bien, que ce sera là le résultat de ces « menées pour substituer le vœu d'union à l'exposi- « tion des plaintes et aux conseils d'améliorations pos- « sibles à introduire dans la constitution actuelle du « pavs. Voilà ce que j'avais à dire pour dissiper une « si grave erreur. »
Ce discours, aussitôt imprimé et distribué dans la ville de Zante, produisit une fâcheuse impression. M. Gladstone avait cherché à y masquer son embarras sous un ton de hauteur, et, parlant dans une langue qui n'était pas la sienne, il n'avait pas su calculer exactement toute la portée de ses expressions. Mais il avait trop d'intelligence pour ne pas s'apercevoir de l'effet de ses paroles. Dès le lendemain, dans une longue conférence avec les députés de l'île, il s'efforça par un langage modéré et conciliant de dissiper les préventions que son discours avait pu faire naître.
Les représentants de Zante lui apportaient, en effet, une longue déclaration dans laquelle on reconnaissait la main des chefs du parti patriote.
a Le sentiment de la liberté, disait cette déclaration, et le désir d'une constitution plus parfaite, enflamment le cœur des Ioniens comme celui de tous les Grecs ; mais ils sentent qu'ils ne peuvent obtenir cette liberté et cette perfection de leur Constitution, de quelque manière qu'on la leur offre, sous une domination étrangère, car la liberté accordée seulement dans les formules de la loi sans une existence nationale indépendante, manque de la véritable base qui seule peut la garantir.
« Les souffrances passées de sa nationalité n'ont pu faire oublier au peuple que nous avons l'honneur de représenter, que le premier il a fait avancer la civilisation européenne, dont il n'a jamais été complètement privé au milieu des désastres de sa race : que le premier il a marché au devant de la régénération de la Grèce en travaillant pour l'idée sacrée de la patrie. Aujourd'hui qu'il la voit libre et rentrée à pleines voiles dans le sein de la civilisation, il ne peut plus avoir de repos tant qu'il se verra séparé de cette patrie à l'affranchissement de laquelle il a travaillé, pour laquelle il a souffert ■afin de pouvoir rentrer avec elle dans la même vie nationale.
« Tels sont les motifs puissants qui agitent le peuple des Iles Ioniennes ; telles sont les causes de la. lutte politique actuelle. Le citoyen d'un État libre ne peut que les comprendre et les apprécier; le philhellène ne peut que les défendre. Le peuple Ionien continuera à les soutenir en élevant sa faible voix, fort de la justice de ses demandes, de sa foi en l'avenir, et de sa confiance que le plus puissant ne continuera pas toujours à être le plus injuste.
(( Si la Grande-Bretagne reconnaît que ses engagements n'ont été pris qu'en faveur des Ioniens, la conséquence de ses engagements est l'émancipation de ce peuple, et son union avec la Grèce libre hors du sein de laquelle il ne peut trouver son bonheur politique et social. »
M. Gladstone accueillit avec bienveillance les députés et leur adresse, et essaya de leur prouver que la demande du peuple septinsulaire n'était pas encore opportune, et que le meilleur moyen d'arriver dans l'avenir à la réalisation du vœu national, était d'accepter les réformes qu'il était chargé de proposer au Parlement. Quelques jours après, de retour à Cor fou, le Lord Haut-Commissaire ayant réuni de nouveau les députés de cette île, rencontra de leur part la même inébranlable résolution que chez ceux de Zante de repousser toute transaction avec le gouvernement anglais avant que la question d'union avec la Grèce n'eût été posée à l'Europe et résolue dans un sens ou dans l'autre.
Le débat allait revenir sur le terrain du Parlement d'où il était sorti depuis plus de dix-huit mois.
Le ministère anglais, désireux d'une solution et justement effrayé des développements que prenait le mouvement national, venait de rappeler sir John Young, dont la position était devenue impossible depuis la publication de ses dépêches. M. Gladstone lui succédait provisoirement dans les fonctions de Lord Haut- Commissaire. On espérait beaucoup de l'effet de cette nomination coïncidant avec la convocation du Parlement, réuni pour délibérer sur la question des réformes. On pensait que la voix de M. Gladstone aurait plus d'autorité et serait mieux écoutée que celle de l'auteur des tentatives d'annexion de 1857, et on comptait ainsi éviter la question personnelle qui, avec le
maintien de sir John Young, serait trop facilement venu compliquer les difficultés de la question politique.
Le gouvernement anglais se trompait s'il espérait éviter par là un nouveau vote d'union ; mais il avait raison s'il comptait seulement donner au débat une tournure moins passionnée, plus digne des deux parties, et éviter un conflit dont les conséquences eussent été fâcheuses de l'un comme de l'autre côté.
La session du Parlement ionien s'ouvrit le 13/25 janvier 1859 par la lecture d'un message du nouveau Lord Haut-Commissaire qui indiquait à la Chambre l'objet de ses délibérations.
« Sa Majesté la Reine Protectrice, a jugé récemment convenable d'envoyer clans les Iles Ioniennes un Commissaire Extraordinaire pour examiner leur système politique et administratif, et c'est à moi que Sa Majesté a bien voulu donner les ordres nécessaires pour remplir cette mission et lui en présenter le résultat.
« Par suite des recommandations que j'ai cru de mon devoir de soumettre humblement à Sa Majesté sur le sujet dont l'examen m'a été confié, Sa Majesté a décidé qu'une prompte réforme de la Constitution ionienne rendrait plus efficace sa bienveillante attention et conduirait au bien-être du peuple Ionien ; car les anciens et les nouveaux éléments dont cette Constitution se compose appartiennent à des systèmes différents, et ne présentent pas des dispositions *en harmonie les unes avec les autres. Ces éléments sont plus ou moins en
conflit, en sorte que les garanties existantes, soit pour les droits du peuple, d'une part, soit pour l'influence énergique du gouvernement Ionien, de l'autre, demandent une amélioration. ))
Il annonçait en conséquence la présentation d'un plan de réformes.
Après la lecture de ce message, le Parlement se constitua immédiatement et ouvrit sa séance.
Au début, un incident préjudiciel se produisit; il s'agissait de savoir si le Parlement, composé de quarante membres, et réduit à trente-six par suite de démissions, était en nombre suffisant pour délibérer.
M. Cavalieratos soutenait la négative et disait que pour décider sur une question aussi importante que celle qui était soumise au Parlement, il ne fallait pas qu'il y eût une seule vacance dans son sein. Il proposait donc de se proroger jusqu'au mois de juin.
M. Dandolo fit d'abord remarquer que la Chambre était en nombre suffisant pour délibérer d'après la constitution, puis il ajouta : « Nous sommes convoqués « ici dans une session extraordinaire. Le gouvernement « anglais a dit, et nous devons le croire, que nous au- « rions toute liberté dans nos délibérations pour régler « les affaires de notre pays. La garantie de cette liberté « est dans la présence de l'homme éminent que FAn- « gleterre a envoyé au milieu de nous et qui a donne.
« tant de gages de sou intérêt pour la cause helléni- « que. Nous ne devons pas remettre l'époque de la « discussion des questions les plus solennelles pour <c nous. L'occasion est favorable, sachons en profiter. « Un autre Lord Haut-Commissaire peut venir, qui « prorogerait le Parlement ou le dissoudrait, et nous « empêcherait ainsi d'accomplir notre mandat. Crai- « gnant pour l'avenir de semblables occurrences, je « propose dès aujourd'hui à vos délibérations, avant « toute autre question, l'union des Sept-lles avec le « royaume de Grèce et l'envoi d'une Adresse à la « Reine de la Grande-Bretagne,, pour la prier de sou- « mettre notre proposition aux autres puissances si- « gnataires du traité de Paris. »
Des marques d'approbation parties de tous les bancs accueillirent ces paroles. Lorsque le silence eut été rétabli, M. Lombardos monta à la tribune. 11 approuvait hautement le langage de M. Dandolo, mais pensait que les circonstances n'étaient pas encore opportunes et craignait que trop de hâte dans la déclaration d'union ne fût plutôt nuisible qu'utile à la cause ionienne. Cependant, puisque la proposition était faite, il croyait devoir l'appuyer ; seulement il pensait que la question qui venait d'être soumise à la Chambre était trop grave pour venir incidemment dans le cours d'un autre débat. Jl proposait donc de la remettre à une discussion spé-
ciale après qu'elle aurait été soumise à une commission désignée à cette fin par le Parlement. Faisant ressortir la puissance du mouvement national auquel prenait part le peuple Ionien tout entier et qu'il réclamait l'honneur d'avoir un des premiers soutenu et excité, il montrait, comme la preuve la plus éclatante de la force et de l'unanimité de ce mouvement, la manière dont les anciens partisans de la protection anglaise s'en faisaient aujourd'hui les plus ardents promoteurs.
Après quelques mois échangés entre MM. Dandolo et Lombardos, au sujet des dernières paroles de cet orateur, le président rappela que le règlement ne permet pas de discuter cette question incidemment et avant que la Chambre se fût entièrement constituée.
En conséquence le débat fut ajourné.
A la fin de la séance du lendemain 14/26, MM. Dandolo et Lombardos déposèrent sur le bureau deux propositions relatives à l'union.
Celle de M. Dandolo était ainsi conçue :
« 1° Je propose l'union des Sept-Iles avec la Grèce.
« 2° Que l'Assemblée adresse une pétition à la Reine, et que par le moyen de Sa Majesté les autres puissances soient invitées à accéder à la proposition de l'Assemblée. »
Celle de M. Lombardos:
« Considérant que la volonté du peuple Ionien pour re-
eo uvrer sa nationalité a été rendue officielle et publique, et par le décret d'union de la neuvième Assemblée (26 novembre 1850), par la déclaration collective de l'Assemblée actuelle (20 juin 1857), et par l'unanime expression des députés et des magistrats municipaux, lors de la récente arrivée de l'envoyé extraordinaire, aujourd'hui Lord Haut- Commissaire, « L'Assemblée :
« Décide qu'une commission de onze membres sera élue, afin de soumettre à l'Assemblée un projet tendant à la réalisation de la volonté officiellement exprimée du peuple pour sa reconstitution nationale. »
Au commencement de la séance suivante , M. Marinos, député de Sainte-Maure, donna lecture de l'amendement suivant au projet de IVLDandolo, consenti d'un commun accord par les représentants f
« L'Assemblée des Sept-Iles déclare que la seule « et unanime volonté du peuple Ionien a été et est « toujours l'union de toutes les Sept-îles avec le « royaume de Grèce. »
A peine lue, cette déclaration fut adoptée par acclamation à l'unanimité des suffrages, au bruit des applaudissements et des vivats partant des tribunes publiques. M. Marinos donna ensuite lecture du projet de M. Lombardos ainsi modifié :
* Une commission de onze membres sera élue dans t « le but de soumettre à l'Assemblée les mesures à
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« prendre ultérieurement pour arriver à l'acconiplis- « sèment de la décision de la Chambre pour l'union. »
Comme la précédente, cette proposition fut adoptée à l'unanimité. On passa immédiatement au scrutin pour la nomination des membres de la commission. Afin de montrer d'une manière plus éclatante l'union des hommes de toutes les nuances dans cette question nationale, le choix de l'Assemblée, laissant de côté la plupart des anciens radicaux qui se retiraient d'euxmêmes, porta presque exclusivement sur les députés qui avaient autrefois marqué dans les rangs des protectionnistes et du sein desquels venait de partir la proposition d'union.
Voici les noms des onze commissaires : Pour Corfou, MM. Arvanitakis et Padova ; pour Céphalonie, MM. Cavalieratos et Charitatos ; pour Zaute, MM. Metaxas et Verykios ; pour Sainte-Maure, MM. Valaoritis (1) et Marinos; pour Paxo, M. Macris; pour Ithaque, M. Païzis, et pour Cérigo, M. Panaretos.
Ensuite, sur la proposition de M. Dandolo, la Chambre, à l'unanimité encore, décida que le palais de l'Assemblée serait le soir même illuminé « comme le temple commun des Sept-Iles. »
La nouvelle du vote du Parlement se répandit avec
(1) Le poëte célèbre, auteur de remarquables imitations des chants klephtiques publiées à Corfou en 1857, sous le titre de Souvenirs, Mvïjttdffuvaè
rapidité dans la ville et y excita les manifestations les plus enthousiastes. Le conseil municipal se réunit et vota une somme pour l'illumination des édifices publics ; mais le Sénat y mit son véto. La population entière suivit l'exemple que le conseil municipal avait voulu donner, et, pendant deux jours, toutes les maisons furent brillamment illuminées, décorées de drapeaux, de transparents et d'inscriptions, célébrant là déclaration qui venait d'être rendue par les représentants de la nation ionienne et unissant aux expressions de la reconnaissance publique le nom du pltiilieilèm Gladstone. Dans beaucoup d'endroits, les portraits des chefs du parti patriote furent exposés, entourés de fleurs et de rameaux de laurier.
M. Gladstone ne pouvait demeurer indifférent en présence du vote de la Chambre et des manifestations auxquelles il venait de donner lieu. Sa qualité de Haut- Commissaire l'obligeait d'agir ; mais, dans cette délicate circonstance, le philhellène se retrouva tout entier en lui à côté de l'agent de l'Angleterre ; sa conduite fut pleine de noblesse et d'une générosité à laquelle les Ioniens n'étaient pas habitués de la part des représentants britanniques. Un autre Lord Haut-Commissaire eût prorogé le Parlement ou réclamé du gouvernement de Londres une ordonnance de dissolution. M. Gladstone n'en fit rien; au contraire, tout en protestant
contre l'atteinte qu'il voyait portée par ce vote à l'autorité dont la Reine l'avait investi, il indiqua aux Ioniens la manière dont ils devaient procéder pour que leurs actes fussent inattaquables.
Son message fut communiqué à la Chambre dans la séance du 16/28 janvier.
« Son Excellence le Lord Haut-Commissaire a été informé qne, dans la séance d'hier de la très-noble Assemblée législative, il a été fait mie proclamation de la volonté du peuple Ionien pour son union avec la Grèce.
(( L'Assemblée existe en vertu de la Constitution, et elle ne peut se diriger que d'après ses dispositions.
(t L'Assemblée s'est encore, par inadvertance, éloignée de la Constitution sur un autre point.
« Elle a élu un comité chargé de soumettre à l'Assemblée les mesures ultérieures se rattachant à cette déclaration. Or, l'unique mode légal d'exprimer les vœux de l'Assemblée, est la voie de pétition, mémoire ou adresse, conformément à la Constitution (chap. VII, sect. 7, art. 8).
« En limitant immédiatement le pouvoir du comité, et en le déclarant compétent seulement pour suggérer et rédiger une pétition, un mémoire ou une adresse, l'Assemblée sera dans la voie de la légalité.
(( Son Excellence le Lord Haut-Commissaire ne voyant pas d'autre remède possible à la fausse démarche qui a été faite, croit devoir donner ces informations à l'Assemblée législative, et il a confiance en sa prudence. »
Après la réception de ce Message, le Parlement, refusant de reconnaître les limites que le Haut-Commissaire indiquait à son pouvoir, passa à Tordre du jour. Mais la commission, pour donner plus de force et d'autorité à ses démarches et aussi pour éviter qu'elles ne fussent cassées comme inconstitutionnelles, se renferma d'elle-même dans le cadre tracé à ses opérations par M. Gladstone.
Le 18/30 janvier, elle déposa sur le bureau de la Chambre un projet d'adresse à la Reine d'Angleterre :
« Majesté,
a Le peuple Ionien, qui a conservé toujours vivant le sentiment de sa nationalité et désire ardemment son union avec la Grèce affranchie, s'adresse avec respect à votre trône puissant pour déposer à see pieds l'expression éclatante de ses sentiments les plus vifs.
<( Au milieu des souffrances de toute nature qui ont accablé la race grecque, le peuple Ionien a gardé sa civilisation et conservé à la fois sa nationalité et son indépendance.
« Le traité conclu à Paris le 5 novembre 1815, sans le concours du peuple Ionien, et par lequel ce peuple a été placé sous la protection britannique, n'a pas eu d'autre but que de sauvegarder une petite République que les termes même du traité reconnaissent et proclament « État libre et « indépendant. »
« C'est à ce but que tendent les devoirs imposés par le
traité à la puissance protectrice et les relations politiques établies entre la Grande-Bretagne et le peuple qu'elle protège. Mais depuis l'établissement du royaume de Grèce, la cause qui avait dicté ces mesures a disparu, et les désirs ardents et spontanés des Sept-Iles ont pris pleine liberté d'essor pour demander l'union politique avec la portion affranchie des Grecs, à laquelle les Ioniens sont indissolublement attachés par les liens du sang, des souvenirs et des sacrifices de toute nature faits en commun dans la lutte sacrée de l'indépendance.
« Ce sentiment irrésistible a produit la déclaration de la neuvième Assemblée, entravée parle Lord Haut-Commissaire, et le vote unanime de la onzième Assemblée dans sa séance du 20 juin 1857. Tout récemment encore, l'éminent Commissaire Extraordinaire que Votre Majesté a envoyé dans les Sept-Iles, a reçu de nombreuses et éclatantes marques de ce sentiment et de cette volonté du peuple Ionien.
(t S'appuyant sur ces raisons, les représentants du peuple Ionien, dans la séance du 15/27 janvier 1859, ont proclamé unanimement que « l'unique et unanime volonté de ce peu- (( pie a été et est toujours l'union de toutes les Sept-Iles avec « le royaume de Grèce. »
<( L'Assemblée Ionienne soumet cette déclaration à Votre Majesté, en la suppliant de vouloir bien la communiquer aux autres grandes puissances de l'Europe, afin de s'entendre avec elles pour la réalisation du vœu légitime et sacré des Ioniens.
« Les représentants du peuple Ionien espèrent que la grâce divine qui autrefois a armé la main de l'Angleterre
pour la défense de la nation grecque, inspirera encore aujourd'hui à Votre Majesté d'employer sa puissante protection à reconstituer la nationalité de ce peuple. Alors des liens indissolubles de reconnaissance et d'ardente sympathie uniront les cœurs de tous les Grecs au trône de Votre Majesté. »
Une discussion sérieuse et prolongée s'engagea sur ce projet d'adresse qui fut voté paragraphe à paragraphe. Une partie des anciens radicaux ne le trouvait pas assez explicite sur la question de droit et opposait le contre-projet suivant, présenté par MM. Verykios, Panaretos, Macris, Yelianitis, Lombardos et Volterra :
« Au milieu des souffrances de la race hellénique, le peuple Ionien a eu le bonheur de conserver intacts les signes de sa nationalité et les premiers germes de sa civilisation.
« Obligé de se soumettre à la volonté du plus fort, il attendait avec patience que le temps arrivât où la force serait elle-même obligée de se soumettre à la voix du droit.
« Le jour de la reconnaissance des droits du plus faible par le plus fort est venu pour les Iles Ioniennes au commencement de ce siècle. Le 20 mai i 800, un traité conclu entre la Turquie et la Russie a donné aux Ioniens une existence politique indépendante que le gouvernement de la Grande- Bretagne a reconnue et garantie. Georges III, un des prédécesseurs de Votre Majesté s'est déclaré l'ami de cet État nouvellement formé qui était le premier noyau politique de la nation grecque*
ï"ïss 135 —
«La convention de Constantinople a été suivie parle Traité de Paris du 5 novembre 1815, conclu sans la participation du peuple Ionien, ec par lequel l'Europe garantissait à ce peuple sa pleine liberté et son entière indépendance.
« Pour mieux consolider cette liberté et cette indépendance reconnue en faveur des Ioniens, et pour éloigner tout danger de l'extérieur, la protection de ce faible État a été confiée à Sa Majesté le Roi de la Grande-Bretagne, qui l'a acceptée. Cependant, la nécessité de cette protection a cessé ; d'après l'esprit du traité de 1815, la protection doit donc également cesser, puisqu'il n'existe plus de crainte d'un péril extérieur contre la liberté et la pleine indépendance des îles. Depuis la rédaction du traité de 1815, le royaume de Grèce s'est formé, sous la garantie et la protection collective des grandes puissances de l'Europe, et le peuple Ionien, qui a pris sa part des travaux et des souffrances par lesquelles a été amenée la création de ce royaume, trouve dans son union politique avec lui toutes les garanties de la liberté et de l'indépendance que l'Europe avait voulu sauvegarder par une pro-* tection exclusive. En outre, grâce à l'initiative prise par Votre Majesté, toute protection exclusive en Orient a été abolie, et les peuples de cette partie du globe ont été placés sous la protection collective des puissances européennes ; seul, le peuple Ionien fait encore exception.
« Persuadé, par conséquent, que la cessation d'un protectorat exclusif sur les Iles Ioniennes est réclamée par le droit public en vigueur dans l'Europe, ce peuple a élevé et élève encore de nouveau la voix pour demander son union avec le royaume de Grèce, C'est ce qui a eu lieu le 26 novembre 1850
dans le sein de l'Assemblée législative, dont les travaux furent interrompus par une prorogation subite, et, le 20 juin 1857, par l'unanime expression de l'Assemblée actuelle ; c'est ce qui vient d'être fait le 15 janvier 1859 par la déclaration suivante de la. même Assemblée.
(Suit le texte de la déclaration.)
<( Les représentants du peuple Ionien ayant soutenu et continuant à soutenir cette seule et unanime volonté du peuple, fondée sur la justice et sur les lois, se présentent devant le trône de Votre Majesté, afin que, par son aide puissante et par la coopération des autres grandes puissances de l'Europe bienfaitrices de la nation, le peuple Ionien recouvre sa nationalité. Alors, les liens d'une profonde reconnaissance et d'une éternelle sympathie relieront à jamais les cœurs de la nation hellénique au trône de Votre Majesté. »
• On voit que les deux projets ne différaient que par la rédaction et le plus ou moins de développement de certaines parties. Le fond des idées était le même dans l'un comme dans l'autre.
MM. Pacliomis, Yalaoritis, Dandolo et Lascaris soutinrent le projet de la commission, M. Lombardos celui des députés radicaux. 11 proposa aussi de s'adresser directement aux puissances européennes, en vertu du droit reconnu par l'article h du chapitre IV, section 8, de la constitution de 1817, Mais la Chambre* tenant à
témoigner dans les formes le respect et la déférence la plus profonde pour le gouvernement protecteur, refusa cette voie, et le projet de la commission finit par l'emporter à une très-forte majorité.
L'adresse ainsi votée fut transmise au Lord Haul- Commissaire, qui s'empressa de la faire parvenir à Londres.
En attendant la réponse de la Reine, le Parlement décida qu'une fête nationale célébrerait dans la journée du 20 janvier/1 er février, la résolution prise en faveur de F union. Toutes les cloches de la ville furent mises en branle. L'archevêque ordonna qu'un Te Deum serait chanté dans toutes les églises. La Chambre en corps assista à celui de la cathédrale, où l'archevêque prononça une prière solennelle pour demander à Dieu d'inspirer à la Reine d'Angleterre, et aux autres puissances de l'Europe, la ferme volonté d'exaucer les vœux des Ioniens.
Cependant le gouvernement anglais avait reçu l'adresse du Parlement et s'était hâté d'y répondre. Le 24 janvier/5 février, la patente royale était communiquée à la Chambre par un message de M. Gladstone :
a Victoria Regina,
« Sa Majesté a pris en gracieuse considération la prière qui lui a été adressée dans la pétition présentée par le Par*
lement et le peuple Ionien, pétition qui s'appuie sur les intérêts des îles elles-mêmes, sur ceux des États qui se trouvent dans leur voisinage et sur le maintien de la paix générale.
a Ayant égard à toutes ces considérations, Sa Majesté, investie comme elle l'est par le traité de Paris du protectorat exclusif de l'État Ionien, et constitué le seul organe de cet État dans les conseils de l'Europe, ne peut ni consentir à abandonner les obligations qu'elle a acceptées, ni faire ni permettre un appel adressé sur ce sujet à aucune autre puissance.
a Sa Majesté ne désire pas imposer de nouvelles chaînes à l'opinion ; mais elle veillera de toutes ses forces à ce que l'on remplisse le devoir sacré de l'obéissance aux lois.
a Sa Majesté a adopté de son côté les mesures qui lui semblent les plus propres au bonheur du peuple Ionien, et elle compte sur la coopération éclairée du Parlement. »
La lecture de cet acte fut accueillie avec un morne silence. Un second message du Lord Haut-Commissaire fut ensuite communiqué au Parlement dans la même séance. Il contenait le projet de réformes élaboré par le ministère britannique et qui allait être offert à l'acceptation des représentants.
<( 1 . Le gouvernement de l'État Ionien se composera : D'une présidence;
D'un Parlement formé d'un Sénat législatif et d'une Chambre élective également investie du pouvoir législatif ;
D'un président et d'un conseil des ministres ; D'un pouvoir judiciaire avec tous les employés nécessaires ;
« 2. Jusqu'à ce qu'il en ait été décidé autrement, la présidence du gouvernement ionien appartiendra au président du conseil des ministres ou à l'ensemble de ce conseil.
« 3, Le pouvoir gouvernemental et administratif du Sénat actuel passe au conseil des ministres ou à ses membres séparément.
« 4. Le Lord Haut-Commissaire nomme et destitue les ministres; il doit se guider dans ses choix de manière à maintenir la bonne harmonie avec le pouvoir législatif, et éloigner du conseil les ministres contre lesquels aura été prononcé un vote concordant des deux Chambres.
« 5. Excepté les décisions que Sa Majesté prendra dans son conseil pour remplir ses obligations de souveraine protectrice, tous les actes pour lesquels le Lord Haut-Commissaire a actuellement un pouvoir exécutif continueront à être rendus par lui, mais avec la signature d'un ministre responsable ; tous ceux qu'il doit faire dans l'état actuel avec le concours du Sénat seront rendus, sans son intervention, par le conseil des ministres ou par un de ses membres.
« 6. Pour toujtes les lois nouvelles, au lieu de son approbation, le Lord Haut-Commissaire mettra un simple visa sans lequel elles n'auront pas force exécutoire.
« 7. Les mesures administratives contre les personnes, prises par les officiers de la haute police, seront, à l'avenir, déclarées illégales.
« 8, Si, dans l'avenir, une loi d'exception doit être pro*
mulguée en cas de sédition flagrante ou menaçante, elle ne suivra pas son effet après le rétablissement de l'ordre.
« 9. Toutes les fois qu'une des Chambres voudra demander à Sa Majesté d'entamer une poursuite judiciaire contre le Lord Haut-Commissaire, pour excès de pouvoir, la Chambre Haute aura le droit d'envoyer en Angleterre un député chargé de soutenir sa demande.
« 10. Le droit du pouvoir exécutif de publier des Actes du- gouvernement ayant force législative, sera supprimé.
(( 11. Le Sénat, perdant son pouvoir exécutif et coërcitif, garde simplement un droit de véto sur le budget et l'impôt, et le vote des autres lois concurremment avec la Chambre élective.
«; 12. La majorité du Sénat sera choisie pour un temps plus long que celui qui est actuellement fixé, par un corps spécial d'électeurs, et la minorité sera désignée pour le même temps par le Lord Haut-Commissaire parmi les hommes qui remplissent les conditions requises.
« 13. La Chambre élective a seule le vote de l'impôt et du budget des dépenses.
« 14. Excepté ceux qui seront votés séparément, aucun impôt ne devra être établi en dehors du budget des recettes, et aucune dépense publique ne devra être exécutée qu'après une proposition du conseil des ministres à la Chambre et conformément au chiffre de cette proposition.
« 15. L'indemnité journalière des membres du Parlement, pendant le temps des sessions, sera fixée, une fois pour toutes, et cette indemnité ne devra s'appliquer qu'à 60 jours dans l'année, à moins d'un vote du Parlement à cet effet.
« 16. La Chambre élective aura le droit d'accuser devant le Sénat les divers employés du gouvernement et de voter d'office les frais de poursuite.
« 17, L'administration générale et locale sera réorganisée et composée d'employés rétribués et de conseils aux fonctions gratuites. »
Le Message de M. Gladstone ajoutait quelques explications qui n'étaient pas contenues dans le projet. Il annonçait que la session du Parlement serait annuelle et durerait deux mois. Que le terme durant lequel la Reine d'Angleterre pouvait, par une ordonnance rendue en son conseil, casser les décrets ou les lois du gouvernement Ionien, serait réduit d'un an à quatre mois. Que chaque île aurait au moins un représentant dans le Sénat ; que ce corps aurait la juridiction sur les employés du gouvernement; que les ministres pourraient être pris dans le sein îles Chambres; que le conseil supérieur de ustice serait rendu indépendant du Lord Haut-Commissaire et du Sénat; que les grandes îles seraient divisées en plusieurs districts, et quelques-unes des petites réunies dans une même circonscription administrative. Enfin, que le pouvoir des ministres pourrait se continuer sur plusieurs Parlements.
Ce Message était fort long et conçu dans un remarquable esprit de modération. Avec un grand tact,
M. Gladstone évitait de rappeler la réponse de la Reine et l'acte qui l'avait amenée. Il s'efforçait seulement d'y démontrer aux Ioniens que leur véritable intérêt, même en vue de la réussite du vœu national d'union, était d'accepter les réformes, qui ne les empêcheraient pas de produire plus tard des demandes plus étendues.
« Je vous en conjure, Messieurs, disait-il, démente tez par votre conduite le langage de ceux qui pré- « tendent que dans lesSept-Iles l'esprit d'une démago- « gie incontentable et l'habitude invétérée de tirer « profit des places du gouvernement, rendent imposte sible l'établissement d'une constitution libérale. »
Et plus loin : « La liberté que nous vous offrons doit « être librement reçue, autrement le présent change f< de nature et devient funeste par la manière seule « dont il est proposé. C'est vous seuls qui pouvez renn <c dre effective la bienveillance du gouvernement aua glais, et vous pouvez aussi la rendre vaine. Vous, « pouvez vous opposer aux bienfaits dont l'acceptation « changerait une promesse en réalité. Vous pouvez « prolonger et éterniser le règne de l'impuissance des « lois et les embarras du gouvernement, situation dont « vous vous plaigniez tout récemment dans les termes « les plus exprès comme de la conséquence inévitable d'un système impossible à maintenir. Pour « les choses que vous n'avez pas le droit de ré-
« gler, je n'ai qu'un seul mot à vous dire, c'est que, « n'ayant pas de droits, vous n'avez pas de pouvoir; « pour les choses qui sont dans la limite de votre mante dat, vous avez pleine liberté de décision, et je vous « rappellerai seulement que les effets d'une liberté « bien réglée sont la seule manière efficace de se prête parer aux événements inconnus que réserve l'ave- « nir. »
Tout en rendant hommage aux sentiments généreux qui inspiraient le Haut-Commissaire, les organes de la presse et les orateurs de la Chambre attaquèrent vivement le plan des réformes ; le Parlement discuta longtemps sur son adoption. Deux orateurs seulement soutinrent ce projet, M. Braïlas, secrétaire du Sénat, et M. Flambouriaris, président de la Chambre; le premier avec un talent et une habileté qui excitèrent l'admiration même de ses adversaires. Seize députés, parmi lesquels MM. Dandolo, Padova, Yalaoritis, Lombardos, Métaxas, Zervos, Marinos et Doménéguinis, combattirent les réformes ; leurs discours ne sont pas encore imprimés, nous ne pouvons donc pas en citer de fragments, mais nous exposerons un peu plus loin les principales raisons sur lesquelles ils s'appuyèrent. Enfin, lorsqu'on alla au vote, le projet du ministère anglais fut repoussé à l'unanimité moins une voix.
En même temps l'Assemblée nomma une commission
de cinq membres, destinée à rédiger un projet d'adresse pour exposer les motifs du vote que venait de rendre le Parlement.
La rédaction de cette adresse ne se fit pas sans une vive discussion. Trois partis se présentaient à la Chambre, et chacun était soutenu par une fraction considérable de cette Assemblée ; les uns (c'est-à-dire par la plupart des anciens radicaux), désiraient qu'on ramenât sur le tapis, à celte occasion, le vœu d'union avec la Grèce ; les autres (c'est-à-dire les anciens protectionnistes) voulaient qu'on se bornât à exposer les vices des réformes en elles-mêmes ; les troisièmes enfin demandaient que dans l'adresse on fît mention des deux ordres d'idées à la fois. Deux fois la commission fut renommée sans qu'on parvînt à un résultat définitif; trois rédactions furent successivement rejetées par l'Assemblée; enfin l'opinion des radicaux prévalut et si, dans les expressions, le projet qu'ils soutenaient fut notablement mitigé, le fond des idées fut emprunté à leurs orateurs.
Le 28 février, une députation du Parlement présenta l'adresse au Lord Haut-Commissaire ; elle était ainsi conçue :
<( Excellence,
« L'Assemblée Ionienne, ayant pris en sérieuse considération
les. communications faites par votre prédécesseur au nom de la Reine Protectrice, a l'honneur, avec le respect du. à Sa Majesté, de vous rendre compte du résultat de ses délibérations.
((L'Assemblée, partageant le sentiment du peuple Ionien, a reçu avec un profond regret la réponse faite à l'adresse qu'elle a soumise à la Reine protectrice.
«Faisant reposer ses réclamations sur la justice, l'Assemblée attend la solution de la question et conserve l'espérance qu'une bienveillante disposition de la part de la reine hâtera la réalisation du désir ardent du peuple Ionien. Par suite de la déclaration du 15/27 janvier 1859, par suite de l'adresse présentée après cette déclaration, et de l'opinion unanime manifestée par les Ioniens, l'Assemblée ne pouvait faire autre chose que déclarer les réformes inadmissibles.
«L'Assemblée est convaincue que, dans cette occasion solennelle, elle a rempli un devoir sacré, et elle espère que la nation anglaise, si fermement attachée à sa liberté et à son indépendance, appréciera, comme elle le mérite, la conduite des représentants du peuple Ionien, et y trouvera de nouveaux motifs pour accélérer la réalisation d'un vœu qui a été exprimé spontanément et qui se trouve rédigé maintenant dans une forme parlementaire et officielle. »
M. Gladstone n'était déjà plus Haut-Commissaire ; le temps de ses pouvoirs était expiré, et il avait quitté les îles quelques jours auparavant. Un nouvel agent britannique, le colonel sir Henri Storks, l'avait remplacé
à Corfou ; son langage exprima le mécontentement et trahit un visible embarras.
o Je reçois avec regret le refus de l'Assemblée légis- « lative, de s'occuper des propositions de réformes qui « lui ont été soumises par mon prédécesseur. Je suis « certain qu'une modification du système actuel eut « raffermi le gouvernement ionien et allégé les fardeaux « du peuple.
« Dans la réponse de l'Assemblée qui m'est présen- « tée aujourd'hui, je regrette de trouver un refus de « discuter la question des réformes, et une allusion à a un sujet récemment soumis à la gracieuse considé- « ration de la Reine protectrice de cet État. »
« Il me sera toujours impossible d'enlrer en corner munication avec l'Assemblée , relativement à une « affaire qui a déjà reçu une réponse et qui doit être *( considérée comme terminée. Mon devoir est de faire « observer la constitution et de faire exécuter la loi ; « je ne mauquerai jamais à l'accomplissement de ce « devoir.
« Comme l'Assemblée a refusé son concours à l'An- « gleterre, c'est sur l'Assemblée qu'en retombe la res- « ponsabilité.
« Privé de l'appui que l'Assemblée aurait pu me « donner, je travaillerai à l'amélioration et au progrès, « conformément aux intentions bienveillantes de la
« souveraine protectrice, par un libre usage des pou- « voirs qui me sont confiés par la constitution.
« Tout en déplorant que le peuple ionien ait été « privé d'un gouvernement fort et économique par « ceux-là même qui auraient dû être les premiers à le « demander, j'espère pouvoir, dans la suite des temps « et des événements, procurer ce bienfait à un peu- « pie dont je devrai soigneusement étudier les intérêts « dans les circonstances actuelles.
« Le peuple ionien ne me trouvera jamais oublieux « de ses intérêts ni de son bien-être.
« La session extraordinaire de l'Assemblée législa- « tive est close. »
Nous venons de terminer le récit des faits. Rapporteur fidèle, nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs toutes les pièces de la question ionienne. Il nous reste maintenant à ajouter quelques réflexions pour nous résumer et pour conclure.
Dans ce que demandent les Ioniens, il faut avant tout faire une grande et capitale distinction. La nation des Sept-lles fait deux choses en même temps ; elle réclame un droit et elle émet un vœu.
Le droit est sacré ; la convention de Constantinople lui a donné naissance, le traité d'Amiens l'a reconnu et le traité de Paris l'a définitivement consacré. Les Iles Ioniennes forment, de par les traités, un a État libre et indépendant. » On aura beau entasser des so~ phismes pour établir le contraire, la position actuelle
de l'Angleterre dans les Sept-lles, telle qu'elle résulte de la constitution de 1817, est une position violente, illégitime et contraire aux termes comme à l'esprit des traités.
Ce que l'acte diplomatique du 19 novembre 1815 a établi et prétendu établir, n'est pas la souveraineté de l'Angleterre dans les Iles Ioniennes, mais seulement son protectorat. Or, le mot de protection a un sens constant dans le droit public européen, et rien dans le traité de Paris n'autorise à l'entendre en ce cas spécial autrement qu'on ne le fait d'ordinaire.
Le premier résultat de la protection est de créer des obligations et des devoirs pour le protecteur envers l'Etat protégé; il doit défendre son indépendance conre les attaques de l'extérieur auxquelles cet État ne serait pas assez fort pour résister. En retour, le pays protégé contracte d'autres obligations envers la puissance protectrice ; il ne doit pas faire obstacle à sa politique ; il ne peut pas prendre parti contre elle dans une guerre et s'allier à ses ennemis. Mais le protectorat ne constitue pas d'autres droits. Le protecteur n est pas un suzerain, à plus forte raison n'est-il pas un souverain qui s'arroge le pouvoir exécutif dans le pays protégé. La France, l'Angleterre et la Russie ont sur le royaume de Grèce un droit de protection. Ce droit a pu justifier l'occupation du Pirée par les deux premiè-
res puissances, mais une occupation temporaire, dans un moment de guerre, lorsque Ton considérait la politique du gouvernement grec comme opposée aux intérêts des alliés et aux opérations de leurs armées dans l'Orient. Jamais personne n'a eu l'idée de prétendre que ce titre de protecteur donnât aux États occidentaux le droit d'entretenir des troupes en permanence à Athènes et de gouverner les Grecs malgré eux. Avant la guerre de 1854, la Russie, par le traité d'iVndrinople, avait été déclarée protectrice des Principautés Danubiennes ; cependant, le passage du Pruthet l'occupation militaire des Principautés malgré le gouvernement suzerain, furent considérés comme une violation du droit public européen, et l'Angleterre fut la première à le déclarer.
Le traité de 1815, par ses articles 5 et 6, donne, il est vrai, une extension extraordinaire à la protection de la Grande-Bretagne sur les Iles Ioniennes, en concédant à cette puissance le droit de tenir garnison dans les forteresses des lies. Mais il y a loin de là à la reconnaissance d'une autorité souveraine, et cette reconnaissance n'a pas été dans la pensée des parties contractantes du traité. Nous avons raconté plus haut comment le projet, qui eût donné à l'Angleterre la possession pure et simple des Sept-Iles à titre de colonies, avait été repoussé par les plénipotentiaires des puissances.
Les articles 5 et 6 du traité de Paris n'y ont été introduits que dans l'intérêt des Ioniens; ils constituent une obligation et non un droit pour la puissance protectrice. La République Ionienne compte à peine plus de 200,000 habitants; elle se compose d'îles facilement attaquables et disséminées sur un assez grand espace. Elle ne pouvait donc pas, lors de la rédaction du traité de 1815, se défendre avec ses seules forces contre les entreprises de la Turquie, encore puissante, qui possédait alors les contrées le long desquelles les Sept-lles sont semées. C'est pour sauvegarder leur indépendance que le gouvernement protecteur devait y entretenir des troupes, et, loin de porter a (teinte cà l'existence politique de la République Ionienne, cette disposition était destinée à lui donner une nouvelle consécration.
Comment l'Angleterre a-t-elle jusqu'ici compris et mis en pratique le traité qui l'investissait du protectorat ? Le récit que nous avons fait répond surabondamment à cette question, et montre clairement que lorsque les Ioniens réclament la cessation de l'état de choses actuel, c'est-à-dire l'exécution pleine et entière des conventions de 1815, la justice et le bon droit sont de leur côté.
Mais ici une nouvelle question se présente, et avant de passer à l'examen du vœu d'union avec le Royaume
de Grèce nous ne devons pas la laisser sans réponse. Le gouvernement de la Grande-Bretagne semble avoir, dans les derniers temps, reconnu lui-même l'irrégularité de sa position dans les lies. M. Gladstone a été chargé de proposer en son nom, aux Ioniens, une constitution libérale, qui eût fait une large part à l'intervention du pays dans ses affaires, pourquoi cette constitution a-t-elle été rejetée?
Les Ioniens eussent été prêts à accepter une transaction avec le gouvernement anglais si cette transaction ne leur avait paru porter atteinte aux droits que leur a reconnus la diplomatie européenne. Ils désirent la cessation du protectorat anglais, mais c'est un simple vœu qu'ils produisent, car ils savent qu'ils n'ont pas le droit de faire autre chose. Ils ne veulent pas déchirer les traités, mais ils demandent aux puissances qui ont rédigé ces traités d'y introduire une modification. Si les puissances européennes en décident autrement, ils sont résolus à se soumettre à leur décision, et ils sauront attendre encore le jour de leur union avec la Grèce.
Ce n'est donc pas des réformes qu'ont repoussées absolument les Ioniens, c'est le plan de réformes qui leur était offert. Ce plan leur a semblé, en effet, inacceptable, et par la manière dont il était proposé, et par ses dispositions principales.
Dans son adresse à la Reine d'Angleterre, le Parlement Ionien demandait que son vœu fût communiqué aux puissances signataires du traité de Paris. La Reine a refusé « de faire ou de permettre aucune insinuation « sur ce sujet à toute autre puissance. »
Or, l'article i de la huitième section du ive chapitre delà Constitution de 1817, est ainsi conçu :
« Toute demande des Ioniens, adressée à une autre puissance, sera remise par le Sénat au Lord Haut-Commissaire, et, par lui, à l'ambassadeur de Sa Majesté britannique auprès de cette puissance, lequel devra "nécessairement (c?so'vt&)ç) communiquer la demande au gouvernement auquel elle s'adresse. ».
Il existe un grand principe dans le droit public européen, principe rappelé par les agents britanniques dans les dernières circonstances, c'est qu'un acte diplomatique ne peut être annulé ni modifié par une autorité inférieure à celle dont il émane, et que l'autorité du concours des nations européennes est supérieure à celle d'une nation agissant isolément. Les Ioniens connaissent ce principe, et ils se gardent d'y manquer, mais ils soutiennent qu'il doit s'appliquer également à l'Angleterre. Du moment qu'une demande de modification du traité de 1815 était faite aux puissances signataires du traité, le jugement sur cette demande
devait, suivant eux, appartenir à l'ensemble des puissances, et la proposition de réformes ne devait venir qu'après une réponse de l'Europe.
Quant aux réformes elles-mêmes, on doit rendre justice à l'esprit de modération qui les a dictées, et les Ioniens ont été les premiers à le faire. Elles constituaient, en somme, un gouvernement très-libéral et qui eût été excellent appliqué à une colonie anglaise. Mais telle n'est pas la position de l'État Ionien, et les réformes proposées n'étaient pas conformes au droit d'indépendance que lui ont garanti les traités.
Le Lord Haut-Commissaire fût en effet demeuré en possession de pouvoirs immenses, analogues à ceux du gouverneur du Canada, et qui l'eussent constitué en véritable représentant delà souveraineté. 11 eût nommé et destitué les ministres, mis son visa sur toutes les lois et partagé avec le conseil des ministres l'exercice du pouvoir exécutif.
On a vu plus haut quelle devait être, d'après la lettre même et l'esprit du traité de 1815, l'autorité du Lord Haut-Commissaire. On a vu que l'article 4 de ce traité limitait son intervention dans le gouvernement intérieur des lies Ioniennes à la convocation de la première Assemblée constituante, et qu'en dehors de cette circonstance, il ne devait être qu'un agent diplomatique d'un ordre supérieur chargé de représenter à
Corfou les intérêts et l'influence de la puissance protectrice. Le pouvoir direct du Lord Haut-Commissaire dans les affaires intérieures du peuple Ionien, n'a été établi que par la Constitution de 1817, c'est-à-dire par la première et permanente violation du traité.
Les Ioniens ont donc préféré aux réformes le maintien du statu quo. Et, en effet, la Constitution actuelle, en tant qu'irrégulière, établie et maintenue par la force, ne saurait constituer un droit contraire à celui qui résulte des traités. L'adoption du plan de réformes, au contraire, eût légitimé et régularisé l'usurpation continuée depuis lord Maitland, en lui donnant pour base le vote de la nation.
Au fond, la question était ainsi posée. On offrait aux Ioniens un notable progrès de liberté civile et administrative, en échange d'un sacrifice de leur droit à l'indépendance. Ils ont préféré l'indépendance, et ils ont eu raison.
D'ailleurs, pour la solution de la question Ionienne, le vote du Parlement de Corfou n'avait plus qu'une importance secondaire. Les réformes, même acceptées par les Ioniens, ne pouvaient être, à la suite de la motion de lord Grey dans le sein de la Chambre des Lords, approuvées définitivement par le gouvernement de la Reine qu'après un vote du Parlement anglais, par qui on devait s'attendre à les voir condamnées. Il
était donc naturel que les Ioniens ne voulussent pas accepter une transaction qui eût été pour eux, au point de vue' de leurs droits, un grand sacrifice, et dont le ministère anglais ne pouvait pas leur assurer la valeur.
Examinons maintenant la seconde partie des demandes du peuple Ionien, le vœu d'union avec le royaume de Grèce.
On rencontrerait difficilement dans l'histoire un vœu plus unanime et plus nettement exprimé par une nation tout entière. La volonté d'un peuple ne suffit pas toujours pour régler sa condition ; les engagements et les intérêts des autres États de l'Europe doivent concourir à cette œuvre, surtout lorsqu'il s'agit d'un peuple dont l'existence nationale a été établie par des traités solennels. Mais la diplomatie doit tenir grand compte d'un mouvement d'opinion aussi général et aussi éclatant, et elle doit le faire d'autant plus, lorsque le peuple chez lequel se manifeste ce mouvement, n'a pas été appelé à prendre part au traité qui a réglé son sort, lorsque, par conséquent, ce traité est pour lui, jusqu'à un certain degré, res inter altos acta.
Mais ce vœu d'union adressé à l'Europe, est-il ou non contraire à l'esprit du traité de 1815?
Pour qu'il y ait lieu à protection, il faut qu'une chance de danger puisse menacer l'État sur lequel on l'établit. Nous avons déjà fait voir pour quelle raison
en 1815 une protection étrangère était nécessaire à la sécurité des Ioniens. Aujourd'hui la puissance de la Porte ne leur fait plus courir les mêmes dangers ; une partie de la race grecque a conquis sa liberté les armes à la main. Les Ioniens demandent qu'on permette au petit État grec, formé d'abord, de se joindre au royaume de même race qui a pris plus de puissance, et dont les institutions se développent tous les jours sous la tutelle des puissances européennes,, au nombre desquelles figure la Grande-Bretagne. Une semblable demande n'est en rien contraire à l'esprit qui a guidé dans la rédaction du traité de Paris, et qui ressort clairement des extraits que nous avons donnés plus haut des négociations diplomatiques d'où est sorti ce traité.
La protection exclusive de l'Angleterre sur les Septlies forme un contraste avec le principe admis par la* diplomatie, depuis le traité de Paris de 1856, dans les contrées de l'Orient. Cet acte célèbre a mis fin à tout protectorat exclusif d'une seule puissance sur les populations du Levant et y a substitué la protection collective des grandes puissances de l'Europe. Nous n'avons pas à juger ici des avantages ou des inconvénients du principe qui a été ainsi posé ; nous nous bornons à faire remarquer, comme les députés radicaux dans leur projet d'Adresse à la Reine d'Angleterre, que la
réunion des lies Ioniennes à la Grèce ferait cesser l'anomalie que présente leur position actuelle, et ramènerait ces îles dans le droit commun en les plaçant, comme le reste du royaume hellénique, sous le protectorat collectif des puissances qui ont pris part aux conférences de Londres.
Ajoutons une dernière considération qui a bien aussi son importance. L'établissement d'un protectorat sur les Sept-Iles a été, nous le répétons, destiné surtout à ' sauvegarder leur existence indépendante ; or, le maintien de la situation actuelle est plutôt une source de dangers qu'une garantie de sécurité pour ces îles. Les immenses fortifications que les Anglais ont élevées à Corfou en ont fait un des boulevards de la puissance britannique dans la Méditerranée. Qu'une guerre éclate entre l'Angleterre et une ou plusieurs des autres puissances maritimes de l'Europe, ce sera certainement un des points où se porteront les attaques. On sera exposé alors à voir se renouveler ce qui s'est passé dans le commencement de ce siècle; les Iles Ioniennes, occupées violemment par le plus fort, courront grand risque de perdre jusqu'au nom même de leur nationalité. Unies, au contraire, avec le royaume hellénique, le danger ne serait plus le même pour elles; car la Grèce, comme la Belgique et la Suisse, est appelée par la force des choses à demeurer
neutre dans l'éventualité d'une guerre européenne.
Respect des traités, c'est le mot qui, dans les circonstances actuelles, domine tout en Europe. Ce que nous avons dit dans cet écrit, met à même de juger de quel côté, dans la question Ionienne, se trouve réellement ce respect des traités qu'invoquent également l'une et l'autre partie.
Trois objections nous restent encore à combattre. Les adversaires des Ioniens les représentent comme un peuple ingouvernable, indigne et incapable de pratiquer une constifution libre, et livré à l'influence de la plus violente démagogie. Ils demandent ce que les Sept-lles auraient à gagner à leur réunion avec la Grèce ; ils invoquent enfin l'intérêt de l'Angleterre, qui ne pourrait consentir à abandonner la position stratégique que Gorfou offre à ses flottes.
La première objection serait grave , car il arrive souvent que les causes les plus justes sont compromises par la manière dont elles se présentent et par les excès de leurs partisans. C'est ainsi que l'alliance avec la Révolution occidentale a porté auprès des esprits sages un coup funeste à deux des plus intéressantes causes de
nationalités, à la cause de l'Italie Septentrionale et à celle de la Pologne.
Mais les reproches que la presse anglaise adresse aux Ioniens sont-ils vraiment fondés ?
Nous ne nous arrêterons pas à discuter l'imputation d'après laquelle ce peuple ne saurait se gouverner luimême. L'iiistoire enlière des Sept -Iles y répond d'une manière satisfaisante, et la lutte qu'ils soutiennent depuis dix ans sans être sortis une seule fois des voies légales et constitutionnelles, prouve que les Ioniens savent comprendre et mettre en pratique les obligations de la vie parlementaire.
Quant au reproche de démagogie, il n'a pas plus de valeur. Une cause qui rallie toute une nation à sa défense, sans distinction de classes ni d'antécédents politiques, depuis le clergé et la noblesse jusqu'au peuple et à la, bourgeoisie, depuis les descendants des familles vénitiennes jusqu'aux hommes de race grecque, depuis les anciens infernaux jusqu'aux rhizospastes les plus exaltés de 1850 et de 1857, ne saurait être une cause démagogique. Il faut d'ailleurs entendre à ce sujet les plus ardents orateurs de la Chambre ionienne, il faut les voir repousser bien loin tout rapprochement de leur cause avec celle de Révolution européenne. « En ré- « clamant, disait M* Lombardos dans la discussion de
« l'adresse, en réclamant la reconstitution de notre
« nationalité, nous devons nous séparer d'une certaine « politique qui cherche à renverser au nom des natio- « nalités, la constitution actuelle de l'Europe. Nous <r l'avons bien des fois dit publiquement, les idées de « Mazzini peuvent avoir quelque apparence de géné- « rosité, mais elles ne produisent que le désordre ; « loin de servir notre cause elles ne peuvent que lui « être nuisibles. La question de la nationalité helléni- « que est bien différente de celle des autres nationale lités assujetties, et la question ionienne est à son tour <r bien différente du reste de la question hellénique. « Nous devons donc repousser tout acte et toute pro- « position qui serait de nature à présenter aux puisce sances de l'Europe la cause ionienne comme appuyée « sur les doctrines de Mazzini et de son école ; nous c devons nous montrer tels que nous sommes réellece ment, nous adressant à la diplomatie, et nous apee puyant sur le droit public en vigueur dans toute ce l'Europe. »
Que gagneraient les Iles Ioniennes à leur union avec la Grèce? Nous avons peine à comprendre qu'une semblable question puisse être sérieusement posée.
Sans compter la satisfaction du sentiment national, si naturel et si profondément ancré dans le cœur des habitants des Sept-Iles, au point de vue du progrès et du bien-être matériel et moral, les Ioniens n'ont
rien à perdre et beaucoup à gagner à la réunion.
Il y a quelque temps, il était, pour ainsi dire, de mode d'attaquer la Grèce et sou gouvernement. Aujourd'hui heureusement l'opinion publique est rentrée dans une voie plus équitable ; les calomnies, complaisammeut accumulées par certains écrivains, sont tombées devant une connaissance plus exacte des faits. Nous ne prétendons pas dire que le royaume de Grèce en soit arrivé au même degré de développement intérieur que les autres États de l'Europe ; ceux qui s'attendaient à un résultat semblable, et dont les illusions détruites ont rendu le jugement trop sévère, ne tenaient compte, ni des circonstances que venait de traverser la Grèce pour arriver à son affranchissement, ni des difficultés de toute nature qui devaient, dès l'abord, entraver la marche de son gouvernement, ni des faibles ressources dont il était appelé à disposer. Quel que soit le désir de progrès qui anime une nation, quelles que soient la persévérance et Tarde ur avec lesquelles elle marche dans la voie des idées nouvelles, elle ne saurait en trente ans faire ce que les autres peuples ont mis des siècles à accomplir. Tout était à créer dans la Grèce, à la suite de la lutte de l'indépendance. 11 fallait relever les villes partout détruites, remettre en culture les terres abandonnées, rétablir les plantations d'arbres fruitiers systématiqueuient extirpées par les
armées ottomanes. Dans Tordre moral, la tâche n'était pas moins difficile. C'était un peuple courbé depuis quatre siècles sous le joug de l'esclavage qu'il fallait former à la vie libre et indépendante ; c'était une administration régulière qu'il fallait organiser; c'était enfin la plaie du brigandage qu'on devait extirper d'une population dans laquelle les souvenirs des klephtes, de ces immortels outlaws qui seuls, pendant si longtemps, maintinrent la résistance nationale, avaient entouré la vie de brigands d'une auréole d'honneur et de poésie.
Tous ces résultats ont été obtenus. La Grèce possède maintenant une administration aussi régulière et aussi bien combinée que celle des autres États européens, une large organisation de libertés communales, un système d'instruction publique dont les effets sont dès aujourd'hui faciles à constater; le brigandage y est extirpé ; un commerce florissant accroît sans relâche la. richesse nationale; enfin, le royaume hellénique jouit des bienfaits d'une constitution libre que les Grecs pratiquent avec une sagesse et une habileté qui commandent l'admiration. Unis à la Grèce, les Ioniens partageraient tous ces avantages dont ils sont aujourd'hui privés.
En outre, les frais de l'occupation et du protectorat anglais dans l'état acluel sont immenses et absorbent
la plus grande partie des ressources du pays. Rien n'est plus curieux à étudier sous ce rapport, que les chiffres du budget des Sept-Iles. Nous citerons ici ceux de la période qui s'étend de 1847 à 1856.
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L'excédant des dépenses sur les recettes s'est donc élevé, en dix ans, à 3i,i71 liv. st., ce qui, joint à l'excédant des années écoulées de 1816 à 1847, porte à plusieurs millions de francs le chiffre de la dette publique ; chiffre énorme pour un État aussi petit dont les revenus ne s'élèvent pas, en moyenne, à 150,000 liv. sterliog.
Sur ces dépenses, il faut compter 45,862 liv. st. payées annuellement à l'Anglerre pour les frais du pro tectorat. Cette somme sert à payer les employés anglais
du gouvernement des Sept-Iles, à servir des pensions jusqu'à concurrence de 15,000 liv. Parmi ces pensions, il en est qui s'élèvent : les unes à 732, les autres à 710. liv. st., etc. ; ainsi, un certain nombre de citoyens britanniques, anciens employés de l'administration coloniale, en retraite, vivent aux dépens des Iles Ioniennes. Le reste du subside, c'est-à-dire 8,862 liv. st., couvre les frais de l'administration civile et de l'occupation militaire; déplus, 13,000 liv. st. sont payées au Lord Haut-Commissaire, dont le trésor britannique économise ainsi le traitement, en le faisant fournir par ses administrés.
Le reste du revenu est absorbé par les frais d'une administration prodigieusement compliquée, et dans laquelle un luxe d'employés en disproportion avec l'importance du pays et le chiffre de sa population, met à la disposition du gouvernement britannique les moyens d'acheter un plus grand nombre de consciences par l'appât de places bien rétribuées.
L'union des Sept-Iles avec la Grèce aurait pour premier résultat de simplifier les rouages administratifs et d'en diminuer notablement les dépenses; en même temps les Iles Ioniennes seraient délivrées de l'obligation de payer annuellement le tiers de leurs revenus à la Grande-Bretagne. L'excédant des dépenses sur les recettes cesserait donc d'exister, et les ressources, ab-
sorbées sans utilité dans l'état actuel, pourraient être employées en améliorations intérieures et en travaux d'utilité publique.
Reste l'objection de l'intérêt de l'Angleterre qui semble s'opposer à l'abandon du protectorat. Mais cet intérêt bien entendu ne devrait-il pas conseiller une tout autre conduite?
Certainement la possession d'un point stratégique aussi important que Corfou, la clef à la fois de la mer Adriatique et de la route de l'Inde par la Méditerranée, est beaucoup pour la Grande-Bretagne, et on conçoit qu'elle hésite à s'en dessaisir. Mais l'avantage qu'elle peut retirer de cette possession est largemènt compensé par le tort qu'elle cause à la politique de l'Angleterre dans les contrées du Levant.
Nous »ne sommes pas de ces ennemis acharnés de l'Angleterre qui ne voient que pièges et trahisons dans tous les actes de son gouvernement, et qui, tous les matins, répètent contre elle leur delenda Ca7*thago. Nous rendons justice autant que qui que ce soit à la grandeur de ce pays, et nous admirons profondément ses libres institutions. Nous reconnaissons qu'une large et légitime part d'influence doit lui appartenir dans les affaires de l'Europe. Mais nous croyons que son rôle véritable, le seul qui puisse lui donner de la force, est celui de propagatrice des idées de liberté, dont elle
donne chez elle l'exemple au monde entier. Dans la question Ionienne, la Grande-Bretagne manque à ce rôle.
Le Times peut faire d'agréables plaisanteries sur ce qu'il appelle « la tempête des sept théières ; » pour se produire sur un théâtre restreint, le débat ionienne n'en a pas moins une haute gravité. Les Ioniens sont pe.u nombreux, mais ils ont derrière eux toutes les nations chrétiennes de l'Orient, attentives à ce que fait l'Angleterre pour la liberté des Sept-Iles. Napoléon disait de la guerre d'Espagne que c'était une plaie qui rongeait sa puissance; nous pouvons dire la même chose du protectorat des Iles Ioniennes pour la position de l'Angleterre dans le Levant. Il ne faut pas que les Anglais se le dissimulent : tant que durera leur protectorat, le spectacle du gouvernement*intérieur des Iles Ioniennes détruira absolument toute influence de la Grande-Bretagne parmi les Grecs, et excitera contre elle la réprobation de tous les peuples orientaux. En rendant, au contraire, aux Iles, la liberté et l'indépendance, en leur permettant d'accomplir leur vœu le plus cher, elle s'acquerrait l'affection et la reconnaissance éternelle de la race grecque.
La conduite de l'Angleterre à l'égard des Iles Ioniennes, se rattache, du reste, au système général de sa politique dans l'Orient. La Grande-Bretagne jalouse
le petit royaume de Grèce ; elle craint la concurrence de sa marine dans les mers du Levant ; elle craint surtout que le développement de ce royaume, en substituant au régime des Ottomans la domination de populations intelligentes, actives et industrieuses, ne ferme un des débouchés les plus importants pour les produits des manufactures britanniques. Aussi lui a-t-elle toujours témoigné une grande malveillance, et même, par moments, semble-t-elle regretter d'avoir pris part à son affranchissement. Toutes les fois que le gouvernement anglais a pu susciter des difficultés à la Grèce, il en a saisi l'occasion avec empressement. On n'a pas oublié les complications que lord Palmerston avait soulevées à l'occasion de l'affaire de ce négociant qui s'appelait Pacifico, comme par une dérision du sort; on se rappelle aussi que, lorsqu'en 1854, les nécessités de la guerre obligèrent les armées alliées à occuper militairement le Pirée, ce fut le gouvernement français qui sauva l'existence de la Grèce, dont l'Angleterre eût été portée à rendre le territoire à la Sublime-Porte.
Cette politique ne saurait être assez combattue dans l'intérêt même de la Grande-Bretagne. La race hellénique est moins naturellement sympathique aux Anglais qu'aux Français; cependant elle accorde une juste part d'admiration au système intérieur du gouvernement britannique. D'ailleurs, un lien plus fort
que celui de l'admiration, existe entre les deux peuples : le lien du sang versé par de généreux enfants de l'Angleterre pour la cause de la liberté grecque. Quels que soient les torts des Anglais à leur égard, les Grecs n'oublient pas que leur patrie est celle de Byron, de Hastings et de Gochrane. Il serait d'une sage et prévoyante politique de la part des hommes d'État qui gouvernent l'Angleterre, d'agir de manière à rappeler toujours à la mémoire des Orientaux le souvenir de ces noms glorieux, en faisant oublier ceux des Maitland, des Campbell et des Ward.
Au reste, cette possession militaire de Corfou pour laquelle les Anglais paraissent disposés à compromettre leur avenir dans le Levant, est-elle elle-même bien assurée ?
Nous avons déjà posé l'hypothèse d'une guerre européenne ; nous faisons des vœux pour que de longtemps elle ne se présente pas; cependant il faut toujours la prévoir. Si l'état actuel est maintenu dans les Iles Ioniennes, il suffira d'une faible escadre envoyée par une nation en lutte avec l'Angleterre pour provoquer un soulèvement et réduire les Anglais à la situation où se trouvaient les Français en 1809, peut-être même pour leur enlever Corfou. Si, au contraire, les Sept-lles se trouvaient unies à la Grèce, puissance essentiellement neutre, leurs habitants n'auraient au-
cun intérêt à faire cause commune avec les adversaires des Anglais, et ceux-ci perdraient toute crainte de voir une autre nation s'établir par la force dans la magnifique position de Corfou et de là menacer leurs communications avec l'Égypte et la route de l'Inde.
Quant à la Grèce, sa marine marchande est nombreuse et florissante ; mais il se passera longtemps encore, même si elle possédait Corfou, avant que sa marine militaire puisse inspirer la moindre inquiétude à l'Angleterre.
Quels sont, dans l'état actuel, les moyens d'action et les chances de succès des Ioniens ?
Ici nous ne nous faisons pas illusion. Les Ioniens sont très-faibles, et ils ont affaire à une des plus grandes puissances de l'Europe, puissance dont aucune diplomatie ne se soucie de contrôler à fond les actes. Le recours aux armes leur est donc impossible, et l'appel aux gouvernements étrangers ne leur présente aucune ressource.
C'est seulement par leurs propres efforts et leur persévérance à continuer la lutte sur le terrain constitutionnel qu'ils peuvent parvenir au but de leurs désirs. Voilà près de dix ans que la marche du gouvernement de la protection est entravée dans les îles, et les derniers événements n'ont pas été de nature à la rendre
plus facile dans l'avenir. On a donc le droit de se demander comment l'Angleterre pourra continuer à régir ce pays avec la constitution de 1817, dont le peuple septinsulaire a préféré le maintien, parce qu'il savait que l'exercise en est impossible, et que devant les difficultés de toute nature que soulève cet exercice, la puissance protectrice sera tôt ou tard obligée de céder.
La seule manière dont la Grande-Bretagne pourrait, après les derniers événements, rétablir la plénitude de son ancienne autorité, maintenant si ébranlée, serait le retour aux traditions draconiennes de lord Maitland et de sir Henry Ward. Mais ce retour est impossible aujourd'hui. La publicité est trop grande en Europe ; on est trop facilement in formé de tout ce qui se passe dans les Sept-lles, et si les exécutions et les proscriptions y recommençaient, un cri unanime de réprobation s'élèverait dans tous les pays.
D'ailleurs, nous ne comprenons pas de quelle manière on pourrait justifier des persécutions. Les Ioniens n'ont aucune envie de prendre les armes et de prêter le flanc d'une manière quelconque par une imprudence de conduite. Jusqu'ici aucun de leurs actes ne peut donner prétexte à les traiter comme des rebelles. Ils se maintiennent dans les voies légales, ils usent du droit de vœux et de pétitions que leur reconnaît même
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la constitution de 1817. Avec la meilleure volonté du monde, on ne saurait trouver lieu à répression.
Le nouveau Lord Haut-Commissaire, sir Henry Storks, est certainement animé d'intentions moins bienveillantes que M. Gladstone, et si le cabinet tory venait à être renversé, ses instructions seraient encore plus sévères. Il vient, après quelques jours de séances, de proroger le Parlement réuni en session ordinaire. Mais cette mesure ne peut avoir pour effet que d'ajourner quelque temps les difficultés les plus graves, et l'exemple de ce qui s'est passé après le 20 juin 1857, montre que la position des agents du protectorat n'est pas rendue plus facile par cette circonstance que le Parlement n'est pas en session. Dissoudre cette Assemblée serait s'exposer à un échec éclatant ; et on verrait sans doute la nation renommer les mêmes députés, peut-être même introduire dans la Chambre une majorité plus décidément rhizospaste. Le gouvernement anglais depuis 1849 a trop souvent employé ce moyen dans les lies Ioniennes pour ne pas savoir combien il est peu efficace.
Veut-on, du reste, connaître la disposition actuelle des Ioniens en présence du nouveau Commissaire et des intentions qu'il manifeste? Le fragment suivant d'une lettre que nous recevons de Gorfou, mettra à même d'en juger :
« Vous connaissez déjà, sans doute, le résultat final « delà mission de M. Gladstone. Il a été remplacé par « un Lord Haut-Commissaire colonel, phénomène « tout nouveau pour nos îles ; car si nous avons eu « d'autres fois des Lords Hauts- Commissaires milite taires, c'étaient au moins des généraux ou des lieu- « tenants-généraux. Cette nomination, du reste, prouve * les dispositions de la Protection envers notre petit a coin de terre, que l'Europe semble vouloir encore « abandonner à ses souffrances, afin de ne pas agran- « dir la Grèce libre... Aujourd'hui a été communiquée « officiellement au nouveau Lord Haut-Commissaire « la réponse de l'Assemblée sur les réformes proposées « par M. Gladstone. Cette réponse a été composée et « votée par une majorité qui ne pouvait pas oublier « quelle avait devant elle un lord Haut-Commis- « saire colonel. Malgré le ton de cette réponse, suffi- « samment humble et modéré, le Commissaire s'est « irrité et a répliqué à l'Assemblée sur un ton tout à « fait militaire. M. Storks nous prend peut-être pour « des enfants, et il croit nous faire peur avec son képi « militaire. Mais nous sommes habitués aux souf- « frances et les menaces ne font plus grande impres- « sion sur nous. »
La question Ionienne peut se résumer en deux mots ; d'un côté est la force, la puissance, le fait violent et
permanent depuis quarante- trois ans, de l'autre, le droit et la justice. Mais les Ioniens ne doivent pas se décourager en voyant cette situation inégale. Sans doute ils auront encore longtemps à attendre et à lutter avant d'arriver à l'entier accomplissement de leurs vœux. Mais quoi que l'on fasse pour s'y opposer, la force du droit est immense et triomphe des plus redoutables obstacles. Si les derniers événements n'ont pas eu pour les Ioniens de résultat matériel, du moins ils ont rappelé l'attention sur eux et leur ont acquis les sympathies de tous les hommes qui professent le cuite de la justice et de la liberté. Tôt ou tard, nous en avons l'intime conviction, leurs vœux finiront par s'accomplir, car on n'enchaîne pas pour toujours le mouvement unanime d'une nation. Les Anglais eux-mêmes, malgré toute leur répugnance, commencent à le reconnaître, et il n'y a pas beaucoup de temps qu'un officier supérieur de leur marine écrivait cette phrase remarquable : « Nous ne pouvons considérer les Iles « Ioniennes autrement que comme une possession gar- « dée en dépôt pour quelque souveraineté grecque du « Levant (1). »
(1) The Mediterranean, a Memoir physical, historical and nautical, by contreamiral W. H. Smith, Lond. 1854.