‹ La question monétaire en 1881 (volume 2)Chapitre 1 sur 3 · CONFÉRENCE MONÉTAIRE RE PARIS · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE MONÉTAIRE RE PARIS

ET LE BIMETALLISME

Le nouvel aspect de la question monétaire

L’éminent directeur de la Banque néerlandaise, M. Mees, disait à la Conférence monétaire de 1878 : « Si l’on prétend que le bimétallisme universel est une utopie, je réponds que le monométallisme universel est une impossibilité. » Les faits constatés depuis quelques années apportent une confirmation de plus en plus claire de ces paroles de M. Mees. En effet, l’Allemagne a tenté de passer au monométallisme. Or, dans des-conditions exceptionnellement favorables, car l’Empire germanique pouvait puiser dans l’indemnité de guerre de 5 milliards, elle s’arrête cependant à mi-chemin, — premièrement, pour éviter d’ajouter une perte nouvelle de 100 millions de francs aux pertes déjà subies, qu’on estime à 100 millions, perte directe, et 150 millions, perte indirecte ; — secondement, pour éviter au commerce et à l’industrie du

monde entier une aggravation de la perturbation monétaire actuelle. Si l’Allemagne n’a pu réussir, agissant seule et disposant d’une contribution métallique de 5 milliards, comment l’Europe occidentale tout entière pourrait-elle arriver à remplacer complètement l’argent par l’or?

L’argent existant à l’état de monnaie-étalon en Europe et aux États-Unis, est estimé répondre à une somme, d’après les uns, de 4 milliards, d’après les autres, de 6 milliards. Le total doit certainement dépasser 5 milliards. Où vendrait-on ces 5 milliards d’argent? Où trouverait-on les 5 milliards d’or nécessaires pour retirer l’argent de la circulation? On se trouve en présence d’une impossibilité absolue.

M. Say, siégeant comme Président de la Conférence monétaire de 1878, estimait les écus de 5 francs circulant en France à 2 1/2 milliards, et il déclarait qu’on ne pouvait songer un instant à les démonétiser.

Mais, dit-on, il n’est pas nécessaire de retirer l’argentétalon de la circulation. Il suffit de le réduire au rôle subordonné de monnaie divisionnaire, en limitant sa puissance libératoire à 50 francs. Cette mesure serait tellement inique quelle ne trouverait point de précédents à invoquer. Chaque fois que l’État a voulu enlever à une monnaie légale ce pri-, vilège, il s’est cru tenu de la rembourser.

Cet expédient ne sauverait point delà difficulté, comme on a pu le croire jusqu’à l’expérience que vient de faire la France. En effet, ce dont l’échange a besoin, c’est une quantité déterminée de monnaie libératoire. D’une part, vous réduiriez de 5 milliards le stock de la monnaie libératoire, et, d’autre part, vous augmenteriez de 5 milliards, c’est-à-dire dans une proportion insensée, la monnaie d’appoint que l’Union latine a limitée, et avec raison, à 6 francs par habitant (art. 9). Cette monnaie dépréciée et inutile viendrait encombrer les caveaux des Banques, comme l’ont fait la monnaie d’appoint italienne en France, et le billon de nickel en Belgique.

On voit, en ce moment môme, où conduit le monométallisme « boiteux », ainsi qu’on l’a très bien appelé. L’argent, qui n’a qu’une circulation locale, reste ; — l’or, que la frappe libre investit du privilège de monnaie universelle, s’écoule, et on arrive à une situation intolérable, puisqu’elle force la France à y chercher un remède. — De tous les côtés, le monométallisme aboutit donc à une impasse.

C’est la constatation de ces difficultés, révélées par l’expérience récente, qui amène peu à peu ceux qui étudient sérieusement la question à se convertir au bimétallisme. Cette évolution est surtout remarquable en Allemagne, où la question a été depuis deux ans l’objet de travaux si remarquables quelle a été, pour ainsi dire, renouvelée. Nous citerons tout d’abord l’ouvrage si complet du docteur Otto Arendt : DU veriragsmaessige Doppelwaelirung, puis les publications d’Adolf Wagner, le savant professeur de Berlin, de Schâffle, dont le nom est si connu, de Lexis, professeur h Fribourg, de Soetbeer, de Joseph.Neuwirth, de von Bar, von Lenthe, de J. Meyer, de Kardorff, de Suess, etc., etc. Parmi les convertis anglais, dont le nombre grossit aussi chaque jour, celui dont le nom frappera le plus, c’est Henry Hicks Gibbs, ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre et délégué anglais à la Conférence monétaire de 1878.

Il faut bien le dire, ce qui a changé complètement l’aspect de la question, ce sont deux faits nullement prévus il y a quelques années :

1° La diminution rapide de la production de l’or;

2° L’absorption de l’or par les pays qui le produisent.

La production de l’or a diminué d’un quart, comme le constatait récemment M. Paul Leroy-Beaulieu (Économiste français, 12 février 1881). En outre, non seulement l’Amérique ne nous expédie plus l’or qu’elle produit, mais c’est l’Europe qui doit lui en envoyer, quoiqu’elle n’en produise pas. En deux ans et demi (du 1 er août 1878 jusque fin dé-

cembre 1880), l’Europe, d’après YEconomist de Londres, a importé aux États-Unis plus d’un milliard d’or. Et malgré cela, chose plus extraordinaire, l’or continue à être si rare à New-York, que les encaisses des Banques tombent audessous du niveau statutaire. Il se produit là-bas un phénomène très inattendu : l’absorption de l’or par les nouveaux États de l’Ouest. Ils ont attiré pour leur circulation métallique environ un milliard d’or depuis deux ans, et YÉconomist estime qu’ils en prendront tout autant en 1881-1882. Le même fait se constate en Australie, dont les remises en or diminuent beaucoup plus rapidement que la production des mines.

Nous reviendrons sur cette question, dont la gravité n’est pas bien saisie. Elle domine de haut tous nos problèmes économiques.

L’Amérique, en ce moment, offre encore à l’Europe le moyen de sortir d’une situation pleine de périls et grosse de maux incalculables. Il est urgent de ne pas laisser échapper l’occasion. L’intérêt de l’Europe et de l’Amérique est évidemment d’arriver à une entente ; mais pour l’Amérique, c’est une question secondaire; pour l’Europe, c’est une question vitale.

L’avantage pour l'Amérique consiste : 1° à avoir entre elle et l’Europe un intermédiaire des échanges commun, suffisant et stable ; 2° à empêcher la dépréciation de l’argent qui sort de ses mines. Mais l’Amérique, produisant de l’or et attirant à elle l’or européen, domine le marché et peut faire ce qu’il lui plaît.

Au contraire, si l’Europe, qui ne produit pas d’or et qui en consomme beaucoup, doit continuer à entamer son stock actuel, déjà insuffisant, on peut s’attendre à des luttes désastreuses et sans fin, à coups de hausse de l’escompte, à une baisse énorme de toutes les valeurs et, par suite, à une série de crises et de ruines dont il est impossible de prévoir l’étendue et le terme.

Ces prévisions sont-elles exagérées? Pour prouver la vérité de ce que j’avance, j’invoquerai uniquement l’opinion de monométallistes, et parmi ceux-ci je citerai ceux dont l’autorité est la plus considérable : M. Goschen, en ce moment ambassadeur d’Angleterre h Constantinople, auteur du meilleur livre sur la théorie du change, premier commissaire anglais à la Conférence monétaire de 1878, M. Robert Giffen, président du Bureau de Statistique, et M. Soetbeer, le grandprêtre du monométallisme, le savant le plus au courant des détails du problème monétaire.

M. Goschen résume ainsi son opinion, à la Conférence monétaire de 1878 : L’effort général que l'on ferait de tous côtés à la fois pour se débarrasser du métal-argent pourrait occasionner les plus graves désordres dans la situation économique et produire une crise plus désastreuse que toutes

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