millions
232 millions.
Les États-or : l’Angleterre, le Portugal et l’Union Scandinave, ont une circulation monétaire inférieure à 4 milliards, et leur population, qui s’élève à 45 millions, se sert peu de monnaie métallique. Leur puissance d’absorption pour l’or serait donc minime et ne pourrait guère exercer d’influence sur la circulation de la Grande-Union.
Si le bimétallisme de la France isolée a pu résister, sans dérangement sensible, à l’inondation d’or qui a suivi 1850, on peut affirmer sans crainte que la nouvelle Union pourrait
braver la production des Comstocks du Nevada et celle des placers in spe de l’Afrique.
Cernuschi et Soetbeer ont donc raison. Le bimétallisme international est non seulement admissible en théorie, mais réalisable en pratique.
Le gouvernement indien est converti au bimétallisme. Je reçois du Département des finances des Indes un important document relatif à la question monétaire. Je me contente d’en transcrire les dernières lignes :
o On peut le croire, une monnaie bimétallique universelle est le seul remède complet et efficace aux maux dont nous souffrons tous, par suite de la récente perturbation monétaire, due uniquement, on me permettra de le dire, à l’action de l’Allemagne. Cette perturbation a atteint l’or encore plus que l’argent, et ses conséquences funestes sont loin d’être à leur terme. Qu'est-ce que l’Allemagne fera de ses 25 millions de livres sterling de thalers, et la France de ses 80 millions de livres sterling d’argent, dont plus de la moitié est dans l’encaisse de la banque? Que fera l’Amérique avec « les dollars de ses pères »? Et que deviendra l’Inde si on veut vendre tout cet argent? A moins qu’on ne réadmette l’argent dans l’office dont il a été arbitrairement expulsé, il s’ouvrira pour le monde civilisé un avenir de pertes et de maux incalculables. Therelies before the chilised world a period of incalculable loss and sujfering. »
La couverture trop étroite et l’utopie malfaisante.
Le prince de Bismarck a le don de définir une situation en des images familières et pittoresques qui font leur tour du monde.
Il vient d’en trouver une qui résume la question monétaire. Dans la séance du 10 mars dernier, M. le secrétaire d’Êtat Scliolz, parlant au nom du chancelier indisposé et rapportant ses propres paroles, a dit :
« L’or, devenq rare, est comme une couverture trop étroite pour deux personnes. Chacun tire à soi, et on se bouscule pour avoir sa part. »
Voilà le fait brutal. Bimétallisme, monométallisme, chaque système a ses mérites. Mais si vous nous enlevez l’argent, l’or sera insuffisant, et alors nous allons nous cogner, parce que tous nous en avons besoin.
A la conférence monétaire de 1878, M. Goschen, la première autorité d’Angleterre en fait de circulation, a exprimé l’idée de M. de Bismarck sous une autre forme, que voici :
« La tentative de généraliser l’emploi exclusif de l’or est non seulement une utopie, mais c’est une utopie malfaisante. »
Quand on songe à la perturbation économique produite par la tentative de l’Allemagne seule, on voit combien le mot est juste. Le compte des désastres imputables à l’étalon d’or n’est pas encore fait. J’essayerai de le dresser plus tard.
Lord Beaconsfield pensait comme MM. de Bismarck et Goschen. 11 a dit : « J’attribue les profondes perturbations
monétaires, qui occasionnent actuellement un si grand dommage au commerce, au changement que certains gouvernements européens ont introduit dans leur système monétaire. »
Voilà quelques autorités qui ne sont pas sans valeur. L'Echo du Parlement en veut-il d’autres encore? Walter Bagehot, l’ancien directeur de VÉconomiste n’était pas seulement un spécialiste hors ligne : c’était un « publiciste » dans la plus haute acception du terme, un esprit fin, lumineux, clair et précis à un degré rare. Quand je voulus discuter le bimétallisme avec lui, il me répondit :
a La perfection du système anglais est pour moi un dogme qui m’interdit même l’examen de toute autre solution. Vous direz que c’est du fanatisme. Peut-être. Mais toute foi y confine. »
Telle était la manière de voir de la plupart des Anglais. Mais ils en reviennent, et vite, et Bagehot en serait revenu avec les autres. La couverture, tirée à gauche par l’Amérique, à droite par l’Allemagne, aux pieds par l’Italie, vers la tête par la Russie, commence à leur manquer.
« L’Angleterre absorbe à elle seule, écrit Bagehot ( Dépréciation of silver, p. 79), 4,43*2,000 livres sterling d’or (110,800,000 francs) en moyenne, par an, ce qui fait plus de la cinquième partie de toute la production. Si l’Amérique, l’Allemagne et l’Union latine passaient à l’or, certainement il n’y en aurait pas trop ! Probablement les marchés monétaires du monde seraient resserrés par cette insuffisance.»
Depuis que ceci a été écrit, la production de l’or a encore beaucoup diminué. L’Italie en réclame, en attendant l’Autriche et la Russie, qui voudront l’imiter.
Le Far-West américain vient d’en absorber pour un milliard en deux ans, d’après l'Économist.
L’Echo doit avoir étudié le livre de Süss. Qu’a-t-il à lui répondre ? Je l’ai résumé dans un article de la Revue des Peux Mondes. Süss est un des premiers géologues de l’Allemagne.
Il est professeur à l’université de Vienne. Voici ce qu’il établit par chiffres authentiques. Dans ces trente dernières années, 83 p. c. de l’or est provenu des alluvions, par voie de lavage ; 17 p. c. des filons. Les lavages s’épuisent très vite ; c’est pour cela que le produit des placers de l’Australie et de la Californie diminue si rapidement.
L’or ne manque certes pas dans les filons ; mais il y est très peu abondant, et par suite, l’extraire mécaniquement est un travail peu rémunérateur. En Europe, sur le revers italien du Mont-Rose, en Amérique, en Australie, on rencontre partout des mines abandonnées. Donc, la production de l’or doit aller en diminuant. Sans doute, on peut trouver encore des placers aussi riches que ceux de la Californie, peut-être dans l’Afrique centrale. Mais ils s’épuiseront vite, comme les autres, et ainsi ils ne feront que retarder l’application d’une loi fatale.
L’or, de par la géologie, est, dans toute la force du terme, un métal « rare ». Il deviendra une vraie rareté, impropre à servir de monnaie. La vraie matière monétaire est l’argent, la monnaie historique.
Voilà comment Süss démontre la vérité de la thèse si bien soutenue, il y a quelques années, par MM. Michel Chevalier, Frère-Orban, Pirmez : la supériorité de l’étalon d’argent.
Les prévisions de M. Süss se réalisent plus vite qu’il ne l’avait cru. Les placer s de l’Australie et de la Californie sont épuisés. La production de l’or aux États-Unis a été, l'an dernier, de 163 millions. La Californie seule donnait, il y a quelques années, 370 millions.
En Australie, la diminution est effrayante : 1874, 150 millions; 1877, 113 millions; 1879, 100 millions. Total général pour le monde entier, en 1879 : 16 millions sterling ou 440 millions de francs, d’après sir Hector Hay.
Il n’y a personne, ayant étudié la question, qui oserait
soutenir que cela suffise pour les besoins monétaires et industriels de l’humanité en 1881.
M. von Neumann-Spallart, dans son dernier annuaire, résume les estimations faites par les différentes autorités concernant la consommation industrielle de l’or. La plus lasse est de 250 millions de francs, et ces besoins croissent avec la richesse. En peu d’années, les États-Unis ont doublé leur consommation. Depuis quarante ans, l’Inde a absorbé en moyenne, par an, 60 millions d’or.
En retranchant 250 + 60 = 310 millions de 440 millions, il reste 130 millions pour les besoins monétaires de tous les pays civilisés. Et cependant il faut de l’or au Japon, qui a suivi les conseils des monométallistes, à l’Espagne, à l’Italie, à l’Autriche, à la Russie. Avec le type or, il faudrait encore à l’Allemagne et à l’Union latine deux à trois milliards, c’est-à-dire le disponible de vingt années, en fermant partout ailleurs les hôtels de la monnaie.
Voilà des faits indiscutables qui prouvent que M. de Bismarck a raison de dire : « La couverture est trop étroite.»
Il ne suffit pas à l'Écho de répondre : On trouvera peutêtre de nouveaux placers. Nous disons : Ceci est l’inconnu ; nous n’en savons rien. Mais c’est à vous qui voulez nous réduire à l’or seul, en expulsant l’argent, qu’incombe le devoir de nous prouver, par chiffres exacts et précis, qu’il y a assez d’or.
Les échecs du monométallisme.
Il semble que les échecs répétés et cruels du monométallisme devraient le rendre, je ne dirai pas plus modeste, mais plus prudent, car c’est notre intérêt à tous qui s’y trouve engagé.
Il y a environ trente ans, M. Michel Chevalier entre en campagne. Il lance son fameux manifeste : De la baisse probable de l'or. Il conseille à la France de se réfugier dans l’argent. Cobden traduit le livre ; il conseille à l’Angleterre d’abandonner l’or. La France reste sourde à la voix de l’éminent économiste et fidèle au monométallisme.
L’or arrive en deux flots énormes, ininterrompus, de l’Australie et de la Californie. De 100 millions, la production s’élève à près de 800 millions : changement brusque et prodigieux ; néanmoins, la valeur de l’or ne baisse pas, et aujourd’hui il fait prime.
Premier échec.
Deux petits États, la Belgique et la Hollande, en 1847 et 1849, suivent les conseils du monométallisme. Ils expulsent l’argent. Les inconvénients ne tardent pas à se faire sentir.
Malgré MM. Frère-Orban et Pirmez, la Belgique d’abord, et puis la Hollande sont obligées de rentrer dans le bimétallisme.
Second échec.
Enfin l’Allemagne, à son tour, se laisse séduire par les théories monométallistes. Elle expulse l’argent, bon pour •les sauvages; elle ne veut plus que l’or, l’unique métal qui
convienne aux sociétés avancées. Quoi déplus facile! Le pays le plus riche du monde en numéraire, la France, lui doit 5 milliards. Voilà une mine qui vaut bien les placers de la Californie et de l’Australie. Elle y prendra 2 milliards d’or ; elle vendra son argent aux Indes, et elle aura une circulation semblable à celle de l’Amérique. Les monométallistes de tous pays poussent un cri de triomphe. Hourra! l’hérésie est vaincue. Bamberger et le Reichsgold triomphent.
La chose, en effet, paraît facile au début. A Londres, l’Allemagne vend son argent et achète de l’or. Mais quand l’Union latine suspend enfin la frappe, — tardivement, ce fut une faute, — le métal blanc perd au delà de 20 p. c. de sa valeur.
Le trésor allemand enregistre à chaque vente des pertes croissantes. Mais ceci n’est rien. Le trouble est jeté dans les changes et dans les échanges du monde entier. Le budget de l’Inde perd sur ses remises de 60 à 70 millions de francs par an, et les particuliers bien davantage. Les chambres de commerce anglaises déclarent que le commerce, devenu un jeu, est complètement désorganisé. Tous les prix baissent; une crise sans exemple sévit dans le monde entier. Nulle part elle n’est plus cruelle qu’en Allemagne. La valeur des terres se déprécie, les fermages tombent et ne sont pas payés ; les expropriations se multiplient. L’agriculture, par tous ses organes, pousse des cris d’alarme et de désespoir. Elle réclame des droits protecteurs qu’on lui accorde. Dans le commerce et dans l’industrie, les faillites succèdent aux faillites. La misère est partout. Croit-on que j’exagère? Voici un fait divers qui se trouvait hier dans tous les journaux :
« L’émigration, par suite de la misère, prend des proportions énormes dans certains districts du grand-duché de Bade, notamment dans les districts de Carlsruhe, d’Ettlingen, à tel point que la Compagnie de la navigation du Rhin a résolu de faire partir tous les jours de Mannheim un
bateau à vapeur destiné uniquement à transporter les émi grants. »
Je pourrais remplir des volumes de citations pareilles. C’est inutile; les faits sautent aux yeux.
Les plaintes universelles non seulement de l’Allemagne, mais de l’Angleterre, arrivent enfin aux oreilles du gouvernement allemand. Entre autres mérites, le prince de Bismarck a celui de se laisser éclairer par l’expérience. Il ne se fait pas l’esclave des formules et des abstractions. Ici l’expérience était aussi instructive que désastreuse. Probablement lord Odo Russell, l’ambassadeur d’Angleterre à Berlin, a fait voir les pertes ruineuses que subit l’Inde et le commerce anglais. En tous cas, au mois de juin 1879, il envoie à Londres un télégramme : L'Allemagne suspend ses ventes d'argent. Grand soulagement et grande joie parmi les financiers et les négociants anglais. L’heureuse nouvelle est annoncée au Parlement.
Les monométallistes sont consternés. Le 18 juin de la même année, leur organe au Reichsrath, l’ancien ministre, auteur de la réforme monétaire, M. Delbrück, demande dans une interpellation solennelle si la nouvelle répandue à Londres est exacte.
Le directeur de la Banque impériale, M. von Dechend, répond qu’elle l’est en effet, que déjà le trésor perd plus de cent millions et que pour achever la réforme il en coûterait encore davantage. Le prince de Bismarck se lève à son tour et déclare que, quant à lui, il n’est pas disposé à porter la responsabilité d’une semblable opération.
Une détente universelle se produit alors. En même temps, en Amérique, la circulation monétaire, rétablie et alimentée à la fois par les mines nationales et par les remises de l’Europe, communique à l’industrie un essor prodigieux. Sa puissance de production est momentanément insuffisante. Les commandes reviennent à 1 Europe et la crise paraît, sinon finie, au moins beaucoup moins intense.
En ce moment, on annonce que l’Allemagne, qui avait refusé de prendre part à la conférence monétaire de 1878, se fera représenter à celle du 19 avril prochain et quelle se déclare prête à reprendre l’examen de la question.
Récemment, le journal semi-officiel la Norddeutsche Allgemeine Zeitung déclarait que l’étalon d’or avait coûté à l’Allemagne, annuellement, plus que l’entretien de toute son armée, ce qui peut en effet se prouver par chiffres authentiques.
Le chancelier parle à son tour, on sait en quels termes. Il écrase la loi Bamberger sous un mot d’acier Krupp. Voilà le troisième et dernier échec du monométallisme, et celui-ci, on peut le dire, est colossal. Que de milliards et de larmes il a coûtés au monde!
Certes, la tentative était faite dans des conditions inouïes et que n’avait pas rêvées M. Michel Chevalier. Cinq milliards, où l’on peut puiser comme dans une mine, plus riche que le Potosi ou le Comstock! D’où vient quelle ait échoué?
Sans aucun doute, M. Soetbeer a raison moyennant 150 millions de plus, l’Allemagne peut achever sa réforme. Pourquoi donc ne le fait-elle pas ? Ce ne serait pas payer trop cher l’avantage d’avoir un bon système monétaire. Mais non, le gouvernement allemand s’arrête pour l’excellent motif qu’il ne veut pas achever de désorganiser l’industrie du monde, en même temps que la sienne.
Mais l 'Echo du Parlement ne peut pas admettre cette explication hérétique. Il doit connaître, lui, les résultats de l’expérience et les bienfaits que la loi Bamberger a apportés au monde. Il aura lu toutes les discussions auxquelles elle a donné lieu. Qu’il veuille donc nous apprendre pourquoi, suivant lui, l’Allemagne s’est arrêtée à mi-chemin.
Chose curieuse, M. Roscher avait prévu le fait d’une façon presque prophétique. Voici ce qu’il écrivait, en 1872, dans une petite brochure, page 44, Ueber die Waehrungsfrage :
« Si, pour mener à terme notre réforme, il faut de cinq à dix ans, comme le croit le partisan le plus distingué de l’étalon d’or, Soetbeer, il pourrait arriver qu’on ne pût y parvenir et qu’on retombât, en fait, dans l’étalon d’argent. Cela arriverait certainement si des circonstances se présentaient de nature à modifier notablement la valeur de l’argent relativement à celle de l’or, que ces circonstances soient un changement dans la production des mines, dans les relations commerciales ou d’autres encore. »
L’Union latine n’a pas à toucher un tribut de 5 milliards, et il lui faudrait vendre bien plus d’argent que l’Allemagne : 3 milliards probablement. A moins d’amener une contraction funeste de l’instrument d’échange, elle devrait les remplacer par 3 milliards d’or.
L 'Echo du Parlement peut-il nous dire où elle vendrait ces 3 milliards d’argent et où elle trouverait ces 3 milliards d’or? A-t-il calculé ce que coûterait l’étalon d’or à l’Union latine? Je ne parle pas, bien entendu, des pertes effroyables que subiraient l’industrie et l’agriculture, mais uniquement des pertes qui incomberaient aux trésors de la France, de la Belgique et de l’Italie.
M. Soetbeer les porte à un demi-milliard et M. Hertzka, l’autre grand champion du monométallisme, à un milliard. U Echo a dû faire ses calculs. A quel résultat est-il arrivé? Il est tenu de nous le dire. '
M. Soetbeer va plus loin; à son avis, l’Union latine ne parviendrait pas à passer à l’étalon d’or, et il croit pouvoir affirmer qu’aucune proposition sérieuse ne sera faite dans ce sens. On ne dira pas apparemment que M. Soetbeer ne connaît pas la question et qu’il est un ignorant. Nos contradicteurs sont donc tenus de prouver, non par des hypothèses, mais par des chiffres, que M. Soetbeer a tort.
En vérité, les monométallistes, qui, après leurs trois échecs dont le dernier a coûté au monde tant de faillites, tant de
ruines, tant de souffrances, osent proposer une nouvelle tentative nécessairement plus désastreuse que les autres, méritent qu’on leur applique la parole de l’Écriture : « Ils ont des yeux et ils ne voient point ; ils ont des oreilles et ils n entendent point. »
En tout cas, cette attitude de la part de la Belgique serait d’une imprudence injustifiable. Le monde entier a été reconnaissant à l’Allemagne de ce quelle suspendait ou arrêtait sa réforme. Les grands États représentés à la conférence monétaire de Paris de 1878, et notamment l’Angleterre, ont déclaré solennellement, par la voix de M. Goscben, que toute mesure ayant pour but l’expulsion de 1 argent serait désastreuse. Bientôt la France, les États-Unis et l’Allemagne vont se réunir pour aviser aux moyens de conjurer les maux résultant du trouble monétaire actuel. Si la Belgique se mettait en opposition avec les vœux et les intérêts des grandes puissances, elle commettrait une faute dont j examinerai plus tard les conséquences.