‹ La question monétaire en 1881Chapitre 1 sur 1 · BRUXELLES M. WEISSENBRUCH, !MP. DU ROI · texte numérisé non relu

BRUXELLES M. WEISSENBRUCH, !MP. DU ROI

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Les marchands de métaux.

L'Écho du Parlement est de nouveau hanté par le spectre des marchands de métaux. Si la conférence de Paris rétablit la frappe libre de l’argent, ils y gagneront 200 millions, ni plus ni moins. L'Écho en a fait le compte, et on sait qu’il les fait bien. Au reste, voici les chiffres exacts :

Les marchands de métaux détiennent quatre milliards de lingots d’argent. Ils les feront monnayer, et achèteront quatre milliards d’or dans l’Union latine. Comme l’argent vaudra certainement 5 p. c. de moins que l’or, le bénéfice sera de 200 millions, ni plus ni moins.

Deux cents millions; c’est un joli denier! On ne les trouve pas tous les jours, même dans le pas d’un âne ! comme dit le proverbe. Quelle curée pour cette bande avide d’arbitragistes éhontés, de journalistes véreux et d’économistes vendus ou « toqués » ! L'Écho me fait l’honneur de me classer parmi ces derniers. Je n’aurai donc pas ma part. Je suis trop naïf. Toute l’encre que je dépense ne me vaudra pas même un petit million.

Je suis vraiment un peu honteux de devoir discuter de pareils enfantillages devant le public européen qui lit l'Indépendance. L’Écho abuse par trop de la crédulité de ses lecteurs... Où sont donc cachés ces quatre milliards d’argent

qui vont envahir nos Hôtels des Monnaies ? Sauf dans les encaisses des banques, il n’existe jamais, nulle part un grand stock d’argent, par une raison très simple : 1 argent va dans les pays oit, transformé en monnaie, il sert à 1 compte et donne ainsi un profit. A l'état de marchandise, ce métal

“Zlnudelt la consommation industrielle prélèvent par an 200 millions d'argent au minimum, sur une production totale d’environ 350 millions, il ne reste disponible que 150 millions. Pour avoir réuni ces quatre milliards qui non» menacent, il faudrait avoir accumulé le disponible de plus de vin«*t-cinq années.

L’Éclw oublie-t-il donc l'effet de la loi de l’offre et de la demande, qu’il invoque sans cesse? D’après sa théorie, une demande extraordinaire de quatre milliards : i- '“Tarait à ce métal une prime énorme, et une offre de quatrt mil Hards d’or déprimerait considérablement la valeur du métal jaune. S’il devait y avoir, comme le pense l Écho, une prime de 5 p. c„ elle serait évidemment en faveur de 1 argen .

Et où porterait-on les quatre milliards d’or, enlevés à l’Union monétaire, qui comprendrait les principaux pays civilisés, sauf peut-être l’Angleterre? Ce n’est pas dans ce pays,

car généralement il exporte de l’or et sa circulation métallique est suffisante. Ce n’est pas eu Amérique, ou régnerai le 15 1/2. Ce n’est pas aux Indes.l’or ne peut s’y monnayer. Où donc la meute des arbitragistes trouverait-elle à vendre

“ JeTe conseille pasù M. Pirmez de reproduire à Paris la plaisanterie de TÉcho, ni d’autres pareilles. Il se trouvera en présence de délégués de différents pays qui connaissent la question par le menu, théories et faits, sources et

chiffres. -, ..

Si la frappe libre n’avait jamais existé, on comprendrait ces imaginations affolées. Mais nos Monnaies ont étéouvertes

à l’argent jusqu’en 1873. D’ou vient que ces quatre milliards d’or ne nous ont pas été enlevés alors?

Si la frappe libre était rétablie dans l’Union latine, 'aux Etats-Unis et en Allemagne, il est certain que l’argent se mettrait à l’instant au pair, et que par conséquent la spéculation que suppose l'Écho serait impossible. Ceci peut se prouver avec une évidence qui défie toute contestation.

Si pour un kilogramme d’argent à 9/10 de fin, je puis obtenir à Paris 200 francs, ou à New-York et à Berlin une valeur équivalente en dollars ou en marks, pourquoi vendraisje ce kilogramme au-dessous du pair ? Si je ne puis en obtenir à Londres que 58 pence l’once, tandis qu’en transportant cette once à Berlin, à New-Yorkou à Paris, on m’en donnera, en monnaie coursable, 60 7/8 pence, évidemment je ne la céderai pas à moins.

Ceci est du raisonnement; mais voici les faits qui le confirment: Jusqu’en 1873, malgré l'augmentation de la production de l’argent, ce métal est resté au pair. Les travaux spéciaux de MM. Otto Arendt et Ernest Seyd ont démontré, avec chiffres à l’appui, que, jusqu’au moment delà réforme allemande, l’argent ne s’était éloigné du pair que d’un écart équivalent aux frais de transport et de monnayage.

L'Écho répondra sans doute : C’est là de la science ; ces auteurs me sont inconnus ; je m’en rapporte au simple bon sens; ou il niera sans plus, comme l’a fait M. Anspach à la séance de l’Union syndicale. J’avoue qu’ignorer constitue un grand avantage, car cela permet de tout dire. Cependant, voici les chiffres authentiques :

PRIX UE LARftENT EN PENCE.

Année.

Moyenne.

Plusbas.

Plus haut.

Ainsi, en 1872, l’argent s’était encore élevé, en février, à un prix qu’il n’avait pas atteint dans le courant de 1869. M. Soetbeer prétend même que l’IInion latine aurait pu absorber tout l’argent que l’Allemagne avait à vendre, après 1873, sans que le prix de ce métal en eût été affecté outre mesure.

S’il en est ainsi, n’est-il pas évident que l’argent, avec la frappe libre dans cinq ou six grands États, reprendrait le pair, surtout avec les circonstances nouvelles qui en soutiendraient la valeur? Ces circonstances sont lps suivantes: L’Allemagne, au lieu de vendre de l’argent, en prendrait sa part. En 1873, la France était au cours forcé, avec une circulation fiduciaire qui rendait inutile l’emploi d’une plus grande quantité de métal. Les Etats-Unis et l’Italie, qui étaient aussi au régime du papier, absorberaient aujourd’hui de l’argent. L’Autriche, n’ayant plus la crainte de se voir envahie par un métal qu’on supposait devoir être bientôt banni, lui ouvrirait les portes de ses banques et de son Hôtel .des monnaies. En Amérique, le dollar en argent, ayant reconquis le pair de l’or, ne serait plus proscrit. Les certificats-argent seraient admis dans toutes les transactions ; car ils circuleraient aussi facilement et auraient la même valeur que les billets-or.

La rareté de l’or contribuerait aussi à soutenir la valeur de l’argent; car l’un des métaux précieux peut faire l’office de l’autre, si l’arbitraire gouvernemental n’y met pas obstacle. Il en est exactement pour l’or et pour l’argent comme pour le froment et le seigle : un manquant de froment fera monter le prix du seigle, qui jusqu’à un certain point le remplace.

Il est bien extraordinaire que l’argent, banni de partout, se maintienne à 52 pence ; mais pour le ramener au pair, il faut nécessairement la frappe libre.

M. Otto Arendt propose comme transition la reprise de la frappe limitée. Le résultat inévitable serait un échec. Les

écus frappés par la France s’entasseraient dans les caves, comme les dollars du Bland Mil. On atteindrait tout au plus une amélioration de 2 ou 3 p. c., qui ne servirait à rien qu’à obliger l’Angleterre. Pour la monnaie, comme pour le crédit, l’imagination joue un grand rôle. Si une banque qui a suspendu reprend ses paiements sur le pied de 100,000 francs par jour, le public se dira : La garantie est faible, et l’on s’étouffera pour arriver au guichet du remboursement. Au contraire, la banque offre de payer tous ses billets, bureau ouvert, sans limites : Le public sera convaincu de sa solvabilité complète, et nul n’ira convertir les billets en métal.

L’argent étant au pair de l’or, nul n’aura intérêt à mon-

t nayer de l’argent pour avoir de l’or. Si l’argent reste déprécié, fùt-ce d’une fraction minime, il ne circulera pas ; il sera repoussé, et chacun voudra s’en débarrasser, pour obtenir le seul métal ayant sa pleine valeur internatipnale. Pourquoi l’or fait-il prime en ce moment? Parce que c’est la seule monnaie avec laquelle l’Europe peut payer ses remises à l’Amérique. Avec la frappe libre et la circulation internationale de l’argent, la prime sur l’or disparaîtrait.

Si M. Léon Say a pu dire, à la conférence monétaire de 1878, sans risquer d’être contredit, que le bimétallisme avait maintenu les deux métaux au pair du 15-1/2 pendant 70 ans, M. Magnin pourra affirmer en 1881 que la nouvelle Union auropéo-américaine, qui comprendrait trois fois plus de populations, pourra ramener l’argent au pair. Mais, comme nul n’y a plus d’intérêt que l’Angleterre, il faut qu’elle contribue à l’œuvre de réhabilitation exigée par les traditions historiques et par les conditions naturelles.

L’argent à 30 pence.

Supposons les vœux de M. Sabatier accomplis. M. Pirmez représentant son opinion personnelle, mais armé du traité de 1878, « dont l’encre n’est pas encore séchée » — fait « obstruction . aux vœux de l’Europe, de l’Amérique et de l’Asie. La conférence échoue : quelles en sont les conséquences?

Sera-ce le statu quo, comme M. Sabatier se l’imagine? Non : le statu quo ne peut se prolonger. En effet, ainsFque nous lavons dit, les Etats-Unis ne pourront continuer h frapper des dollars d’argent, qui circuleront moins que jamais, puisque l’échec de la conférence dépréciera immé- ' diatement le métal blanc.

Il y a un an, le directeur de la Monnaie a demandé au Congrès un crédit spécial pour construire de nouvelles ôaves, afin d y entasser les 2 millions de dollars frappés obligatoirement chaque mois. Cette frappe obligatoire sera nécessairement suspendue; — 10 millions de francs d’argent par mois afflueront donc sur le marché de Londres.

, L Union ne voudra pas conserver dans ses caves le stock d’argent improductif qu’elle y a entassé. Elle en vendra une partie à Londres. Londres devra donc, de ce chef, environ 10 millions de francs d’or par mois, plus une remise d’or

extraordinaire équivalent à la vente du stock ancien, peutêtre 100 ou 200 millions. D’où, conséquence inévitable, rareté plus grande encore de lor, énorme dépréciation de l’argent.

L’Allemagne ne peut pas rester toujours en suspens. Si la conférence échoue, MM. Soetbeer et Bamberger conseilleront énergiquement au gouvernement allemand d’achever la réforme, et les monométallistes les appuieront. Si on les écoutait, les ventes d’argent allemand recommenceraient à Londres.

La Banque de France, pour renforcer son encaisse-or, pourrait aussi se déterminer à acheter du métal jaune à Londres, en y vendant de l’argent, comme le conseille M. Bonnet.

Les demandes d’argent de l’Inde seront moins grandes que d’habitude, d’après le département des finances de ce pays. Donc, offre extraordinaire de l’argent. Toutes les monnaies fermées ; débouché nul. A quel prix tomberait le métal blanc ? Nul ne peut le prévoir. Peut-être à 30 pence.

On dit que l’argent est au pair de sa valeur, quand il est coté à Londres à 60 7/8 pence l’once, ce qui correspond exactement au rapport de 1 à 15 1/2 entre l’or et l’argent. Il est curieux que nos adversaires prennent pour base de leurs calculs, en cette matière, ce 15 1/2 qu’ils déclarent une absurdité. L’argent à 30 pence signifie donc que l’argent a perdu la moitié de sa valeur. Nos pièces de 5 francs qui, déjà maintenant, par le fait des monométallistes, ne valent plus, comme marchandise, que 4 fr. 30 c. environ, vaudront exactement 2 fr. 50 c. Notre vaisselle, jadis estirtiée sur le pied ordinaire de 200 francs le kilogramme à 9/10 de fin, vaudra la moitié, soit 100 francs. Perte totale pour les détenteurs d’argent dans le monde, 15 milliards approximativement. C’est déjà un joli triomphe pour le monométallisme.

Mais ceci n’est encore rien. Car ce n’est là qu’une perte d’inventaire, désagréable sans doute, mais que le retour au bimétallisme supprimerait, en ramenant l’argent au pair.

Ce qui est plus pénible, ce sont les pertes « actives » et répétées. L’Union latine n’en serait pas atteinte. L’Allemagne le serait légèrement dans sa production d’argent. Mais qui donc en souffrirait? D’abord les pays producteurs d’argent : le Mexique, l’Amérique du Sud et les États-Unis. Pour les États-Unis, cette perte d’environ 90 raillions de francs, compensée d’ailleurs par une hausse de l’or, qu’ils produisent aussi, serait à peine perceptible, au milieu-du prodigieux développement économique dont ils nous offrent, en ce moment, le spectacle.

Le pays qui serait le plus cruellement atteint, et sans remède possible, c’est l’Angleterre et l’Inde. Est-ce cela que veulent MM. Pirmez et Sabatier? Voici quelles seraient les pertes annuelles de l’Inde avec l’argent à 30 pence. — J’établis ici, bien entendu, un compte fictif, mais basé sur la méthode indiquée par Soetbeer, dans son Denksclirift. — L’Inde paie en or, à Londres, sous forme de traites tirées sur Calcutta (Council Bills), 15 millions de livres sterling, annuellement, en ces dernières années. Si je suis bien informé, les Council Bills monteront à 17 millions sterling cette année. Ces traites sont payables à Calcutta en argent, et elles ne peuvent pas l’être autrement, car le trésor indien reçoit ses impôts en argent. Au pair, avec l’argent à 60 7/8, la roupie (le franc de l’Inde) vaut environ 2 shillings. Donc, pour parfaire 15 millions de livres sterling ou 300 millions de shillings, le trésor indien aurait à payer 150 millions de roupies. Mais l’argentà 30 pence met la roupie à 1 shilling. Le trésor indien devrait donc, pour se faire 300 millions de shillings-or, à Londres, débourser 300 millions de roupies, au lieu de 150 millions : différence 150 millions de roupies ou 375 millions de francs. Tous les fonctionnaires, tous les militaires, tous les pensionnés qui touchent leur traitement en argent perdraient aussi cent pour cent sur toutes les remises qu’ils ont à faire.

La preuve que ces prévisions n’ont rien d’exagéré se trouve

dans le budget de l’Inde pour 1879. J’y vois cette mention sinistre : Perte sur le change . 2,977,0(W livres sterling, soit 74,425,000 francs, avec l’argent à 52 1/2 p.

Pour rendre ce calcul de roupies, où gît le nœud de la question, plus clair aux lecteurs belges, je ferai une supposition. Bruxelles n’a que des francs d’argent et Paris ne veut recevoir que des francs d’or: Je dois à Paris 100 francs en or. Si l’argent, relativement à l’or, perd la moitié, c est-à-dire s’il ne vaut que 30 pence, je dois envoyer à Paris 200 francs en argent pour y obtenir 100 francs en or, puisque 1 franc en argent ne vaut que 50 centimes en or.

Et le commerce anglais de Liverpool, quels désastres ! J ai vendu au Chili, en Chine, aux Indes pour mille francs de marchandises. Ma traite, payable en argent, perd, en raison de la dépréciation du métal, sur la cote d’aujourd’hui, 300 ou 400 francs. Cette chute de l’argent à 30 pence ne sera pas accomplie en un jour, et ce taux même ne sera pas stable. Il y aura donc des variations brusques du change qui désorganiseront complètement le commerce anglais avec les paysargent, c’est-à-dire les trois quarts de son trafic étranger. Nouveau triomphe du monométallisme.

Ces pertes infligées à l’Angleterre, et surtout à 1 Inde, sont irrémédiables. Quand l’argent est tombé en 1876 à 47 pence, le Parlement s’est ému. Une Silver commission s’est réunie, sous la présidence de M. Goschen. Elle a fait un excellent rapport, mais sans conclusion.

L’Angleterre, en effet, en dehors du bimétallisme, ne peut rien faire pour relever l’argent, sauf prier les autres Etats de lui venir en aide et de le faire pour elle.

L’argent à 30 pence, c’est pour l’Inde la banqueroute à bref délai. Ce n’est pas le Département indien des Finances qui le niera.

L’Inde ne pourrait se sauver en adoptant 1 étalon d or. Les autorités indiennes en ont démontré l’impossibilité absolue.

Pour que les populations fussent en état de payer en or il faudrait leur donner une circulation d’or, et pour donner une circulation d’or à un pays qui compte 240 millions d’habitants, deux ou trois fois tout l’or que possède l’Angleterre ne suffirait pas.

Ainsi l’Inde en faillite, voilà le troisième bienfait du monométallisme. Je ne fais ici que répéter ce que disent les autorités officielles anglaises : les chambres de commerce, le Département indien et la Banque d’Angleterre.

O éminents monométallistes, MM. Bamberger, Pirmez et P. Leroy-Beaulieu, faites tomber l’argent à 30 pence, et lord Hartington se chargera de convertir ses collègues. Ils verront alors ce que coûte au monde la méthode déductive en économie politique.

Avec l’argent valant la moitié de son prix habituel, la situation de l’Union latine et de l’Allemagne serait certes un lit de roses, à côté de celle de l’Angleterre, mais elle aurait ses désagréments, sans compter la rareté de l’or. Est-il rationnel d’avoir des écus de cinq francs et des thalers, comme monnaie étalon, alors qu’ils ne valent intrinsèquement que la moitié de leur valeur nominale? Les gens compétents affirment qu’on fabriquerait des pièces en tout semblables aux pièces légales et qu’on ne pourrait ainsi distinguer des autres; car on y gagnerait à peu près la moitié. Ils disent aussi que l’Allemagne ne pourrait conserver ses 427 millions de marks divisionnaires, qui ne seraient plus que du billon de bas aloi.

D autre part, l’Union latine serait absolument rivée au système actuel, si profondément atteint, car comment vendre trois milliards d’argent, avec une perte certaine de 1 1/2 milliard et sans acheteurs ?

Voilà l’Eden créé par le monométallisme.

Bien entendu, je ne fais aucune prédiction quant à la valeur de l’argent, après l’échec de la conférence. Tout ce que

Ton peut affirmer, c’est que plus cette valeur tombera, plus les maux que j’ai indiqués se réaliseront.

D’après mon humble avis, la conférence ne doit pas se hâter. 11 s'agit d’une importante résolution qui peut donner au monde l’inestimable avantage d’une base universelle et définitive des échanges. Cet avantage est si grand qu’on peut bien l’acheter au prix d’une crise momentanée. La conférence doit être une Silrer commission internationale réunissant et élucidant les éléments d’une enquête.

L’Allemagne, dit-on, ne veut pas de la frappe libre, si l’Angleterre ne l’accepte pas. Dans ce cas, la France et les États-Unis ne doivent pas l’accepter non plus. Les pays qui sont d’accord peuvent signer un traité provisoire dont la mise â exécution resterait suspendue. L’Allemagne irait peut-être jusque-lâ. En attendant, l’Angleterre pourrait étudier les heureux effets de son système sur les relations commerciales du monde entier, et notamment sur les siennes.

La conférence de Paris doit être, au début, une commission d’examen plutôt qu’une commission d’exécution.

Encore un mot à l'Echo du Parlement.

Ce n’est pas moi qui attaquerai les hausses d’escompte de la Banque nationale. Dans mon livre Le Marché monétaire depuis cinquante ans , je crois avoir prouvé que la hausse de l’escompte, en temps utile, est à la fois un avertissement et un remède.

Ce que je reproche à la Banque nationale, c’est de poursuivre une politique monétaire'qui aboutit infailliblement à une lutte à coups de hausse de tarif et d’escompte, lutte économique cruelle, dont notre pays serait la première victime.

Je ne crains pas de dire ici à ces messieurs de la Banque, avec qui j’ai eu l’honneur de discuter à la réunion de l’Union syndicale : Sous l’empire de dogmes économiques surannés,

vous fermez les yeux à l’évidence des faits. Vous êtes isolés en Europe. Toutes les grandes banques européennes, même la Banque d’Angleterre, sont d’un avis opposé au vôtre. J’ai le droit d’en conclure que probablement elles ont raison et que vous avez tort. Si donc, par votre influence, ou en prêchant une politique d’antagonisme et de lutte, vous contribuez à faire échouer la conférence de Paris, le pays aura le droit de vous rendre responsables des conséquences fâcheuses qui pourront en résulter.

La fixité du 16 1/2.

On me dit : Vous n’avez pas répondu à l’argument de VEcho du Parlement qui démontre l’absurdité du bimétallisme et qui est celui-ci i Prétendre fixer entre l’or et l’argent le rapport de 1 à 15 1/2, c’est vouloir qu’un hectolitre de froment vaille toujours deux hectolitres d’avoine, ou un bœuf toujours quatre moutons.

Je n’ai pas cru devoir discuter sérieusement un argument absolument abandonné. Les monométallistes au courant de la question, comme Soetbeer en Allemagne et Ferraris en Italie, ne le reproduisent plus. M. Bamberger lui-même n’oserait l’invoquer que devant un public de second choix. Je suis donc forcé de me demander si l'Echo du Parlement parle sérieusement ou s’il ignore l’état actuel de la science. En effet, décréter entre des bœufs et des moutons un rapport fixe de 1 à 4 est une absurdité et une impossibilité. Si le bimétallisme est cela, comment a-t-il pu se maintenir en France, sans fléchir, pendant soixante-dix ans, et comment se trouve-t-il être encore maintenant notre système monétaire? Comment les premiers financiers et les premiers économistes du monde s’y convertissent-ils? Comment la conférence de Paris du 19 avril se réunit-elle sur la base d’une impossibilité palpable?Comment M. Soetbeer, votre grande autorité,

pourrait-il dire que cette insanité « est non seulement défendable en théorie, mais applicable en pratique » ?

Est-ce que ces faits ne devraient pas démontrer à priori à l’Echo que l’idée qu’il se fait du bimétallisme est inexacte? Est-il possible d’admettre qu’un système impossible puisse fonctionner régulièrement et qu’une pure folie puisse être adoptée et enseignée par les maîtres de la science économique?

L’erreur que l’Echo a puisée dans les traités d’il y a vingt et trente ans, provient d’un mot de Turgot, très juste, mais mal appliqué. En opposition au système qui voyait dans la monnaie une convention et un signe, Turgot a dit: « La monnaie est une marchandise. »

Pour parler plus exactement, il aurait dû dire : « Les métaux, dont sont faites les monnaies, sont des marchandises; » car, l’expérience l’a prouvé, une monnaie de papier, sans valeur intrinsèque et non remboursable, peut indéfiniment faire l’ofiice de monnaie. Il aurait dù ajouter encore :

« Les métaux précieux servant de monnaie sont des marchandises spéciales, obéissant à la loi de l'offre et de la demande, sous l’empire de lois particulières. »

Un économiste allemand, dont les connaissances spéciales relativement aux faits monétaires égalent celles de M. Soetbeer, le docteur W. Lexis, professeur à l’université de Fribourg, montre clairement en quoi les métaux précieux diffèrent des autres marchandises. (Voyez Er'ôrterungen über die Wœhrungsfrage.)

1° Les marchandises ordinaires sont destinées à la consommation. Les métaux précieux se conservent, au contraire, presque indéfiniment, soit comme monnaie, soit comme objet de luxe. Dans l’or qui circule, il y a probablement des parcelles qui viennent du temple de Delphes, ou du temple du soleil à Cuzco. La quantité d’or et d’argent qui existe est donc énorme relativement à la production annuelle.

Tout le blé produit en 1881 8era consommé l’année pro-

ehaine. L’or et l’argent tirés des mines s’ajouteront, au contraire, à notre approvisionnement de 60 à 70 milliards. De là, fixité de la valeur des métaux précieux.

2° L’or et l’argent sont appelés métaux « précieux », parce qu’ils sont rares. On ne les produit pas à volonté. La preuve en est sous nos yeux : l’or fait prime et on en réclame partout, sans que la production augmente. C’est la rareté de l’or et de l’argent qui a fait qu’on les a choisis de tout temps et instinctivement, tous les deux, comme monnaie.

3° La valeur actuelle de l’or et de l’argent dépend de la demande qui en est faite, d’abord par l’industrie, en second lieu par la monnaie. Plus de la moitié de la production annuelle est prise par les besoins monétaires. Supprimez ces besoins et cette demande, la valeur doit tomber énormément. Telle est l’unique cause de la dépréciation de l’argent. Donc, le législateur crée ou détruit la valeur, soit de l’or, soit de l’argent, non par un fiai de sa volonté, mais parce qu’il crée la demande, laquelle, suivant la loi économique, est l’élément déterminant du prix. Preuve : quand le gouvernement allemand a adopté le nickel pour son billon, la valeur de ce métal a triplé. En 1870, il valait 12 francs le kilogramme. Il s’est élevé subitement à 35 francs après 1873. Que tous les Etats démonétisent l’or et il tombera à la moitié de sa valeur actuelle. Donc, c’est la demande de l’Etat qui crée en très grande partie la valeur des métaux précieux.

4° L’Etat peut fixer la valeur du métal presque à sa guise. Seulement, s’il la fixe beaucoup plus haut que les frais de production, ce prix élevé peut stimuler l’exploitation, comme un prix trop bas peut la décourager.

Il n’a été produit en tout, depuis 1823, à Nijni-Tagil, dans l’Oural, que 66,000 kilogrammes de platine. Le platine vaut moins que l’or. Mais, si le gouvernement russe en faisait de la monnaie, avec le rapport de 1 à 2 ou à 4 relativement à l’or, le platine, à l’instant, vaudrait quatre fois l’or, car sa

production est limitée, et la demande au taux déterminé par l’Etat empêcherait qu’il fût vendu meilleur marché.

Un exemple rendra ceci plus clair. Supposons qu’il existe sur un marché une quantité limitée d’oranges et de citrons. Je fixe le rapport de 1 à 2 : soit dix centimes pour les citrons, vingt centimes pour les oranges, et à ce prix je prends tout ce qu’on m’offre. Mon prix, s’il correspond à peu près aux frais de production, s’imposera au marché. S’il était très supérieur au prix de revient, j’accorderais une prime déguisée à la culture, et ainsi on produirait plus de ces fruits, à condition toutefois que la culture puisse s’étendre. Si, comme pour l’or et le platine, la région exploitable est très limitée, le prix, même supérieur aux frais, ne pourra guère augmenter la production.

Si l’or ou l’argent devient plus abondant, il s’introduit dans la circulation. Sa valeur nominale reste la même, mais les prix haussent.

Le 15 1/2 s’est maintenu : 1° parce que l’or et l’argent forment un approvisionnement immense sur lequel les variations accidentelles ont peu d’influence ; 2° parce que ces métaux sont rares; 3° parce que leur valeur est principalement réglée par la demande monétaire ; enfin 4° parce que le prix fixé par l’Hôtel des monnaies détermine le prix réel, plus que les frais de production.

Le bimétallisme s’appuie sur les faits naturels.

Le monométallisme s’insurge contre les faits naturels.

La nature a doué deux métaux, l’or et l’argent, de toutes les qualités qui les rendent propres à servir de monnaie. Cela est si vrai que tous nos traités élémentaires d’économie politique le proclament et que, de tout temps, tous les peuples en ont fait usage simultanément. Il y a plus : la nature s’est faite l’alliée du bimétallisme en fournissant, au moyen des deux métaux, un total de moyens d’échange beaucoup plus régulier que ne l’aurait fait l’un des deux métaux isolément.

L 'Echo du Parlement s’est moqué de « ce contrat conclu entre dame Nature et nous ». Il a reçu, dit-il, plus d’un coup d’épingle. Je ne voudrais pas garantir une fidélité absolue : Souvent femme varie. Cependant le contrat a été observé jusqu’à présent très scrupuleusement. Si Y Echo n’avait pas une invincible horreur des chiffres et des faits, il aurait pu s’en convaincre, en consultant un tableau de la production annuelle des deux métaux. En voici un emprunté aux sources anglaises et en millions sterling :

Année.

Or.

Argent.

Total.

On voit que le chiffre du total a plus de fixité que celui de l’or ou de l’argent pris isolément. Quand la production de l’or a diminué, celle de l’argent a augmenté. On ne peut attacher une importance excessive à ces faits qui auraient pu être autres : Mais ce qui est certain, c’est que les deux métaux réunis offrent une base des prix et des transactions plus stable et moins sujette à des variations soudaines que l’or ou l’argent seul.

Ainsi le brusque accroissement de la production de l’or après 1850 aurait produit la hausse des prix prévue par Michel Chevalier, si on avait eu partout l’étalon d’or. Ce qui

a réduit la hausse des prix à 15 p. c., c’est, premièrement, que l'or a pris la place laissée libre par l’argent exporté; secondement, que le nouvel afflux d’or s’est amorti en se répandant sur uu stock composé des deux métaux. Supposez deux bassins de même dimension, l’un blanc, l’autre jaune, sans communication l’un avec l’autre ; j’ajoute au bassin jaune un mètre cube d’eau, et le niveau s’élève de 30 centimètres. Je réunis par un tuyau le bassin jaune au bassin blanc • j’ajoute encore un mètre cube d’eau : le niveau ne s’élèvera plus que de 15 centimètres. Voilà l’image de l’effet compensateur du bimétallisme, mathématiquement démontré par les diagrammes de M. Stanley devons.

Les faits que les monométallistes invoquent en leur faveur se tournent presque toujours contre eux. Ainsi, le Journal de Francfort annonce triomphalement que l’emprunt-or de l'Italie est conclu par la maison Rothschild, sous la condition que la conférence de Paris réussisse.

Si cela est exact, et si, en effet, l'échec de la conférence doit avoir pour conséquence l’échec de l’emprunt italien, il sera démontré alors que le monométallisme maintient au régime du papier-monnaie l’Italie et, à plus forte raison, l’Autriche, la Russie et la Turquie, tandis que le bimétallisme aurait facilité la reprise de la circulation métallique.

IY

L’étalon d’or et le mal qu’il a fait.

Jusque récemment, l’excellence du système monétaire anglais était un dogme, un article du credo économique. Heureux les peuples qui pouvaient arriver à l’étalon d’or ! C’étaient les élus du monde commercial.

M. Cernuschi a montré, avec cette clarté d’évidence mathématique qu’il apporte dans toutes ses démonstrations, que le système de l’étalon exclusif avait été nuisible à l’Angleterre elle-même et au monde,.et qu’il ne s’était maintenu qu’en s’appuyant sur le bimétallisme français.

Dans un livre rempli de vues profondes et de faits curieux, Silver and Gold, un des délégués des Etats-Unis à la conférence monétaire de Paris, M. Dana Horton, a prouvé les propositions suivantes :

1° L’Angleterre, en substituant, en 1816, l’étalon d’or à l’étalon d’argent, a aggravé la situation des débiteurs et de toute la nation anglaise, comme contribuable, en favorisant injustement les créanciers et les rentiers.

2° En opérant ce changement, au moment où la production des métaux précieux avait considérablement diminué, l’Angleterre a provoqué dans le monde entier une crise intense de contraction monétaire et de baisse des prix, dont elle-même a souffert plus encore peut-être que les autres peuples.

3° L’Angleterre ayant été le théâtre d’un développement industriel et commercial inouï, grâce à des avantages naturels et au génie d’entreprise et d’invention de son peuple, on l’a attribué en grande partie à son système monétaire. Grave erreur, comme l’a dit lord Beaconsfield.

4° De cette erreur est née la croyance que l’étalon d’or devait être le système monétaire des peuples les plus civilisés, croyance qui s’est formulée dans le congrès monétaire de 1867, et qui a déterminé l’Allemagne et la Scandinavie, en 1871, à suivre l’exemple de l’Angleterre.

5° Les maux que la réforme monétaire allemande a causés à l’Allemagne elle-même, au monde entier et surtout à l’Angleterre, qu’on avait prise pour modèle, prouvent que le système doit être faux et pernicieux en principe. Car plus généralement on applique un système vrai, plus ses avantages doivent se faire sentir. Ce serait évidemment le cas pour le bimétallisme international.

Pour prouver ces thèses, il me suffirait d’emprunter mes arguments à MM. Cernuschi et Dana Horton. Mais, comme on pourrait les récuser en leur qualité de bimétallistes, j’invoquerai uniquement le témoignage des Anglais eux-mêmes et, qui plus est, je me bornerai à m’appuyer sur des documents officiels émanés des chambres de commerce, du Département des finances de l’Inde ou de la Banque d’Angleterre.

Tant que le bimétallisme français a prêté une base fixe au système anglais, celui-ci a fonctionné régulièrement, à l’avantage de l’Angleterre et des Indes. Depuis que le bimétallisme français est suspendu, l’étalon d’or occasionne aux Indes, au commerce et à l’industrie de l’Angleterre, des embarras et des pertes intolérables. Voici comment.'

Le grand commerce du monde se règle par des lettres de change ou traites. Quand deux pays ont comme base de la monnaie le même métal, — or ou argent, — le taux du change ne peut pas varier au delà de la limite déterminée

par les frais d’expédition du métal. Exemple : Je dois payer de Paris à Londres, une livre sterling dont le pair est 25 fr. 21 1/2 c. Les frais de transport de cette somme en or sont de 8 à 9 centimes. Si à Paris, pour m’acquitter à Londres, au moyen d’une traite, je dois payer cette traite 25 fr. 35 c., j’aurai économie à envoyer de l’or, car cela ne me coûtera que 25 fr. 21 1/2 c. de métal, plus 9 centimes de transport : total 25 fr. 30 1/2 c. La variation du change entre Londres et Paris, tant que Paris a de l’or, sera donc contenue entre les limites de 25 fr. 12 c. et 25 fr. 31.

Mais, si d’Angleterre je fais traite sur un pays où il n’y a, soit que du papier-monnaie, soit que de l’argent, ma traite, payable en argent ou en papier, baissera, montera, fluctuera d’après les variations de l’argent ou du papier. Si l’argent est soumis à des variations brusques et incertaines, toutes les ventes et tous les achats faits par l’industrie et le commerce, avec les pays argent, sont soumis aux mêmes variations. Les trois quarts du commerce anglais se font avec les pays argent et s’élèvent en moyenne à cinq milliards de francs.

Un grand négociant anglais, M. Barclay, a bien montré ce que cet état de choses a de monstrueux. Il suffit d’un léger excès dans l’offre ou la demande du métal blanc à Londres, pour en faire varier le prix de 1 ou 2 pence; de sorte que le sort des cinq milliards de traites-argent dépend d’une insignifiante spéculation sur ce métal.

Tant que fonctionnait le bimétallisme français, ces brusques variations de la valeur de l’argent étaient impossibles. Le prix de l’argent ne pouvait s’éloigner du pair de 60 7/8 pence, établi par le 15 1/2, que de l’écart représentant les frais de transport et de monnayage de l’argent à Paris. En effet, puisqu’à la Monnaie de Paris je pouvais obtenir 200 francs, pour un kilogramme d’argent, à 9/10 de fin, le vendeur de ce métal ne le cédait pas à moins. Ce prix de l’argent à la Monnaie de Paris réglait donc le taux moné-

taire du change-argent dans le monde entier, au grand bénéfice de tous les pays et surtout de l’Angleterre et de l’Inde. Depuis que la Monnaie de Paris est fermée à l’argent, ce métal ne connaît plus de pair. Il est devenu une marchandise.

Le grand commerce transatlantique se fait donc maintenant, non plus au moyen d’une monnaie, mais au moyen d’une marchandise. Il est retombé à l’état barbare du troc, du larter , comme le disent si bien le Département financier de l’Inde et le directeur de la Banque d’Angleterre, M. Gibbs.

Le département indien s’exprime ainsi :

« La crainte de ces fluctuations désordonnées du change, venant vicier tous les calculs du commerce, y apporte un trouble profond. Non seulement cette crainte suffît souvent pour paralyser le commerce, mais ces fluctuations répétées causent des pertes sérieuses et imméritées aux commerçants honnêtes. Ce qui est pire encore, l’incertitude du taux du change international introduit un élément de spéculation qui est funeste au commerce régulier, prudent et honnête. »

M. Gibbs rend le fait absolument évident par un exemple: un marchand de Calcutta veut commander à Londres une cargaison de marchandises ; ■ mais que vaudra l’argent à Londres, c’est-à-dire combien lui coûtera la traite-or qu’il devra acheter à Calcutta pour payer la cargaison? Il n’en sait rien. C’est l’inconnu. Devant cet inconnu, il s’arrête, et ainsi le commerce décline et l’industriel qui aurait fourni la cargaison n’a plus à exécuter la commande. Le travail souffre. Les maîtres voient baisser leurs profits et les ouvriers leurs salaires.

« Aussi longtemps, dit le directeur de la Banque d’Angleterre, que la France a agi comme un Clearing honse entre l’Angleterre et l’Asie, elle nous a préservé de ces maux; mais maintenant que ce Clearing house a suspendu ses opérations, ces dernières années nous ont révélé l’existence du, mal et le danger de le voir s’accroître. »

Voilà donc le mal fait par l’étalon d’or, analysé et décrit par ceux qui, mieux que personne, peuvent s’en rendre compte : le département financier des Indes, la Banque d’Angleterre et les chambres de commerce anglaises.

Croit-on que le commerce anglais et le peuple anglais supporteront longtemps un semblable régime, quand ils auront compris les souffrances qu’il leur inflige? Bientôt ils se lèveront et ils diront à MM. les économistes de la science déductive :

Carlyle et Ruskin ont appelé votre science étroite et fausse : the dismal science (la science funeste). Nous voyons maintenant qu’ils ont eu raison.

Vous empêchez l’Italie de contracter l’emprunt qui lui rendrait une circulation métallique, et vous rivez ainsi au cours forcé tous les Etats qui ont le malheur d’en être affligés, au grand détriment de nos échanges avec ces pays.

Vous empêchez l’Europe de payer l’Amérique autrement qu’en réduisant l’encaisse-or de ses banques.

Vous poussez tous les peuples à défendre l’or qu’on se dispute, contre notre puissance d’attraction, par des hausses de l’escompte et, chose plus dangereuse, par des tarifs de plus en plus protecteurs.

Vous semez ainsi partout des ferments d’antagonisme qui un jour se ligueront contre nous.

Les deux grandes républiques, les États-Unis et la France, viennent à vous pour vous offrir le système monétaire sorti spontanément de l’esprit démocratique de la Révolution française, le système consacré par l’histoire, imposé par la nature, et vous, cantonnés dans votre égoïsme, dans vos préjugés, dans votre refus de discuter et d’examiner, vous repoussez dédaigneusement la main que l’on vous tend dans l’intérêt de la concorde entre les peuples 1

Voilà le langage qui avant peu se fera entendre dans toute l’Angleterre, et que déjà un homme éloquent, M. Faraday, a

fait écouter dans la capitale du Manches ter thum , à Manchester même.

Le peuple anglais dira :

En 1816, en nous imposant le système aristocratique et exclusif de lord Liverpool, vous avez forcé le peuple anglais à livrer à ses créanciers l’or, le métal rare, le métal cher, au lieu de l’argent, le métal consacré par l’histoire. Vous avez violé notre droit, reconnu par la loi du royaume, car notre livre nationale, la livre des aïeux, la livre d’Elisabeth et de Newton, était une livre d’argent. Les livres de notre chair que Shylock prélève et les gouttes de sueur qu’il nous faut verser pour remplir son escarcelle, iront augmentant sans cesse, jusqu’à ce que nous soyons réduits à l’esclavage et à la misère.

Vous avez déchaîné sur le monde la crise de 1816-1830, quand vous avez exclu l’argent de l’Angleterre, et maintenant vous avez amené la crise 1873-1880, en expulsant l’argent de l’Allemagne.

Vous ruinez notre empire de l’Inde. Il vous le crie assez haut, pour que vous l’entendiez.

Vous désorganisez notre commerce, vous tuez notre industrie. Ce sont les commerçants de Liverpool, de Londres* de Glasgow, de Birmingham, de Manchester et de tout le Lancashire qui le proclament.

Il suffira de faire lire au peuple anglais le Mémorandum du département financier des Indes et l’écrit irréfutable de M. Gibbs : le système inique, antinaturel, antiprovidentiel de lord Liverpool aura vécu. De l’étalon d’or, de « l’utopie malfaisante », il ne sera plus question.

Quant à la loi Bamberger, en Allemagne, ce n’est pas le prince de Bismarck qui lui sauvera la vie.

L’intérêt américain.

Pourquoi les États-Unis se sont-ils entendus avec la France pour convoquer la conférence monétaire de 1881? Nous avons été aussi surpris qu’affligé de la réponse que M. de Parieu a faite à cette question, en plein Sénat français. Les Américains vendent de l’argent, a dit M. de Parieu, comme nous, Français, nous vendons du vin. Ils désirent obtenir de leur argent le plus haut prix possible, comme nous le désirons aussi pour nos vins. Ils veulent, par conséquent, que la conférence propose la frappe libre de l’argent, afin de ramener ce métal au pair d’autrefois, c’est-à-dire à 60 7/8 pence l’once standard.

Mon éminent collègue me permettra de le lui dire, je m’attendais à des vues plus élevées de sa part. Je ne croyais pas qu’il irait ramasser cette imputation dans les bas-fonds de l’ignorance et de la malveillance, pour la porter à la tribune du Sénat.

Comment, lui, l’illustre fondateur de l’Union latine, le propagateur infatigable de cette belle et féconde idée des fusions monétaires sur la plus vaste échelle, comment M. de Parieu ne voit-il pas que les Américains ne font qu’adopter l’idée dont il s’est fait l’apôtre, et qu’aujourd’hui ils la proposent à l’adoption du monde, parce qu’ils croient que leur intérêt de grand peuple commercial se confond avec l’intérêt universel?

Voyons d’abord ce que vaut cet intérêt des producteurs d’argent que l’Amérique voudrait, dit-on, faire prévaloir aux dépens de l’Europe. Si l’on considère les faits actuels, cet intérêt est minime; si l’on va au fond, on doit reconnaître que cet intérêt est nul.

En tout cas, cet intérêt est minime. La production de l’argent aux Etats-Unis, a été l’an dernier, estirae-t-on, de 37 millions de dollars. La frappe libre ramène le métal blanc au pair du 15 1/2 : c’est une hausse d’environ 15 p. c. ou 5 1/2 millions de dollars, sur la production totale de l’argent aux Ëtats-Uuis. Tel est le bénéfice que la frappe libre apporterait aux Américains. Nos adversaires, dans leurs calculs, devraient le réduire à 3 millions de dollars (15 millions de francs), puisqu’ils prétendent que l’argent resterait encore déprécié de 5 p. c.

On peut établir le calcul autrement. Les actions de toutes les mines d’argent des Etats-Unis, au taux de la Bourse, ne représentent pas 200 millions de dollars, dont le revenu est inférieur à 10 millions de dollars, car beaucoup de mines travaillent à perte.

Là hausse de l’argent de 15 p. c. augmenterait ces dividendes, au plus, de 3 à 4 millions de dollars. Doublons cette somme et prenons 6 millions de dollars ou 30 millions de francs. Voilà donc ce colossal État, qui n’est rien moins qu’un continent, dont la balance favorable est de près d’un milliard de francs, qui dispose annuellement d’un 'surplus budgétaire de plus de 400 millions de francs, qui a reçu de l’Europe, en deux ans et demi, plus d’un milliard ; il envoie solennellement à l’Europe une délégation composée de ses hommes d’Etat les plus considérables et de son économistespécialiste le plus distingué : Evarts, qui vient à peine de déposer le portefeuille des affaires étrangères, Thurman et Timothée Hoxve, les notabilités les plus éminentes des deux grands partis qui se divisent le Sénat et l’un d’eux ex-can-

didat à la présidence; enfin, M. Dana Horton, l’auteur de l’excellent livre 6Hiver and God et du magnifique volume intitulé : International monetary Conférence , que le Congrès a publié et qu’il offre gratuitement à qui veut le réclamer. Cette délégation arrive en France et elle est chargée de demander à l’Europe une aumône de 30 millions en faveur des agioteurs sur les actions minières. Voilà le rôle qu’on attribue à la grande République transatlantique, et la France s’apprête à être sa dupe! Une pareille hypothèse n’est-elle pas absolument puérile et risible?

Au fond, cet intérêt si minime n’existe même pas. M. Pirmez a dit à la conférence de 1878 : « Détruisez tout l’argent, l’or qui restera vaudra autant que les deux métaux réunis auparavant. » Si cela est vrai, il s’ensuit que, comme les Etats-Unis produisent exactement autant d’or que d’argent, la démonétisation de l’un des deux métaux doit leur être fort indifférente, puisqu’ils récupéreraient d’un côté ce qu’ils perdraient de l’autre. Ils sont par nature bimétalliques.

L’idée du bimétallisme international de Cernuschi a conquis les État-Unis, en 1879-1880, à la faveur d’un mouvement scientifique semblable à celui qui a amené la conversion de la science et de l’érudition allemandes. Si les plus illustres économistes de l’Allemagne, Roscher, Wagner, Schâffle, Lexis, Neuwirth, Arendt, Suess, se prononcent pour le Doppelwaelming , on ne prétendra probablement pas que c'est parce qu’ils ont de l’argent à vendre. Le bimétallisme international a été exposé, au point de vue scientifique et historique, d’une façon magistrale par Dana Horton. Puis il a été adopté par la Silver Commission du Congrès de 1876, dont le rapport est, à mon avis, le document officiel le plus important publié sur la question monétaire. Depuis lors, il a encore gagné du terrain, malgré l’opposition des fanatiques de l’or du Clearing house de New-York, d’une part, et des silvermen de l’autre. Aujourd’hui, après la conférence de

1878 et en présence de celle de 1881, toutes deux provoquées par les États-Unis, on peut dire que le bimétallisme représente le credo monétaire de l’Amérique. Car elle y appelle le monde entier avec cette autorité qui n’appartient qu’à la voix d'un grand peuple.

Il est arrivé aux États-Unis ce qui est arrivé en Allemagne et en Italie et ce qui arrivera bientôt en Angleterre. En Amérique, sous l’empire des nécessités économiques, on a été conduit à étudier sérieusement le problème, et dès lors la vérité, la nécessité du bimétallisme international est apparue. Sans doute, des hommes très distingués peuvent rester monométallistes en se berçant de la commode et flatteuse confiance qu’ils possèdent la vérité absolue ; mais je suis convaincu que, s’ils se donnaient la peine d’étudier tous les matériaux réunis récemment par la science et tous les enseignements qui ressortent des faits observés depuis dix ans, comme l’ont fait les savants allemands, ils changeraient d’avis. Bien entendu, je ne parle pas de l'Echo du Parlement , puisqu’il croit trouver sa force dans le dédain de ces études et qu’il me reproche de m’y être livré.

Les États-Unis viennent-ils donc à Paris uniquement pour défendre une idée scientifique? En aucune façon : les peuples, en général, ne prennent de ces initiatives que poussés parleur intérêt, — et ici l’intérêt de l’Amérique est grand, immense, mais tout autre que celui qu’on suppose. Il ne s’agit pas de gagner mesquinement 5 ou 6 millions de dollars sur la hausse de l’argent, mais des centaines de millions et des milliards sur le développement du commerce.

Ce n’est certes pas M. de Parieu qui niera les avantages considérables qui résulteraient d’une vaste Union monétaire, comprenant l’Europe et l’Amérique, établissant dans l’univers entier la parité et la fixité du change monétaire et fournissant une base commune aux échanges. Nul peuple n’a un plus grand intérêt que les Etats-Unis à la réalisation de

cette magnifique conception, car aucun État ne voit s’ouvrir devant lui un pareil avenir commercial. Les Américains sont, dites-vous, des commerçants plus fins que les autres. Je l’admets, et je dis que c’est pour cela qu’ils comprennent mieux que les autres les avantages d’une union monétaire aussi vaste que possible. Quand M. de Parieu ouvrait les conférences monétaires qu’il présidait, n’est-ce pas cet idéal qu’il proposait aux nations, en paroles éloquentes et convaincues?

Un «grand Français », M. de Lesseps, s’apprête à supprimer cette barrière, que la nature a élevée, à Panama, aux communications commerciales entre l’Europe et la côte occidentale de l’Amérique et même la côte orientale de l’Asie.

N’est-ce pas un progrès parallèle que de détruire ces barrières monétaires que la diversité des étalons et de leurs rapports, résultats de l’ignorance antérieure, oppose encore aux règlements internationaux des balances commerciales?

L’Amérique a autant d’intérêt à voir s’établir le bimétallisme universel qu’à voir s’ouvrir l’isthme de Panama.

Elle a peut-être un intérêt plus pressant encore : c’est celui de permettre à l’Europe de lui payer ses créances. L’or seul est devenu manifestement insuffisant pour solder les colossales transactions engagées entre l’Europe et l’Amérique.

Si les deux continents doivent se disputer ce métal, c’est évidemment l’Amérique qui l’emportera, en vertu de faits physiques plus puissants que toutes nos théories. L’Amérique produit l’or et, en outre, nous sommes et nous resterons en général ses débiteurs. Dans les conditions actuelles, avant vingt ans, nous serons trop heureux de pouvoir conserver l’étalon d’argent.

Les monométallistes de .l’Europe devraient méditer les solennelles paroles prononcées par M. Gibbs, avec toute

l’autorité que peut lui prêter la Banque d’Angleterre, dont il est un des directeurs :

La question monétaire se réduit graduellement à une lutte monétaire entre l'Europe et l'Amérique.

« THE QUESTION IS BEING GRADUALLY NARROWED TO A MONETARY STRUGGLE BETWEEN EUROPE AND AMERICA. »

Res nostra agitur.

Qui que tu sois, lecteur, c’est de ton intérêt qu’il s’agit. Comme la mort, la monnaie exerce son empire sur tous les humains. Tous, nous achetons, tous, nous vendons, qui des denrées, qui des services. Si l’argent que tu as devient rare, tu obtiendras, pour la même somme, plus d’objets, et moins, s’il devient abondant. Étrange contraste : en même temps que la monnaie touche aux intérêts de tous, le problème qu’elle soulève n’est compris que par très peu de personnes; car, par les principes, il remonte aux premières notions du droit et de l’économie politique, tandis que, dans les applications, il se perd dans les mille complications de l’échange nationalet international.

Ce que l’on commence à voir clairement, —• et c’est là un grand progrès, — c’est que la monnaie métallique, étant de sa nature un instrument d’échange universel, doit être réglée par traités. Ce sont les États-Unis surtout qui ont reconnu cette vérité, et c’est pour ce motif qu’ils ont pris, deux fois déjà, l’initiative des conférences monétaires.

Les pièces de monnaie sont la propriété de celui qui les détient; mais il ne les a pas reçues pour les garder; il les livre pour obtenir ce qu’il veut consommer. Et ainsi, les véhicules monétaires, passant de main en main, forment, tous ensemble, l’agent national de l’échange.

Mais l’or et l’argent vont au delà de la frontière. Ils servent à payer, comme lingots, les balances commerciales, et passant par l’hôtel des Monnaies, pour y recevoir une autre empreinte, ils entrent dans la circulation sous un nom nouveau.

Le Souverain anglais devient l’Aigle américain, le Guillaume allemand ou le Louis français. La masse d’or et d’argent qui circule, sons des formes diverses, est donc, en quelque sorte, la propriété commune de tous les peuples qui commercent ensemble.

En outre, on a vu, mieux que jamais, par l'exemple de la réforme monétaire allemande de 1873, que les mesures législatives adoptées par un pays, en fait de monnaie, exercent une influence parfois plus grande sur la situation des autres pays que sur celle de l’État légiférant.

L’Allemagne démonétise l’argent ; elle force ainsi tous les autres États à suspendre la frappe de ce métal; elle en diminue considérablement la valeur; elle détruit une partie de la richesse de tous les détenteurs d’argent dans le monde entieï : le paysan indou, au fond des vallées de l’Himalaya, perd 20 p. c. sur son petit trésor, sur les colliers de sa femme et sur le métal de ses idoles ; les mineur des Montagnes-Rocheuses ne gagne plus sa journée habituelle ; le trésor indien inscrit, chaque année, à son passif, 60 à 75 millions; le commerce anglais est désorganisé ; le change-argent n’a plus nulle part de fixité ; partout la circulation se contracte ; les prix baissent; la crise sévit dans le monde entier. Pourquoi? Parce que M. Bamberger a écrit un livre, ReicJisgold , et qu’il a persuadé à l’Allemagne que l’or est le seul métal digne d’un grand pays.

La notion môme du droit n’indique-t-elle pas que, pour régler le sort de la monnaie, propriété commune de l’humanité et instrument international de l’échange, il faudrait une entente internationale? Sans doute, les nations tiennent à

conserver leur indépendance ; mais ne se lient-elles pas, chaque jour, par des traités concernant les tarifs des douanes, des postes, des télégraphes? La monnaie, base du crédit, est le sang du comrfierce. Un État isolé peut-il avoir intérêt à jeter le trouble dans cette circulation artérielle, dont dépend la vie économique de tous les peuples? A considérer le problème des hauteurs théoriques de la science, en a-t-il le droit? Si un de mes actes, même légitime, doit causer un grand dommage à mes voisins, ne suis-je pas tenu moralement, sinon juridiquement, h m’entendre avec eux?

On voit ici l’enchaînement d’idées qui a donné naissance à l’Union latine et présidé à la convocation des conférences monétaires universelles de 1867, de 1878 et de 1881.

La masse d’or et d’argent, à l’état de monnaie, est le patrimoine commun de l’humanité. Par le mouvement commercial, c’est le sang qui circule dans les artères et les veines du corps « mondial » . C’est l’ensemble des véhicules au service général de tous les États. Il est donc juste, utile, nécessaire que tous les Etats civilisés s’entendent pour en régler la constitution et l’usage. Telle est la raison d’être de la conférence monétaire réunie, en ce moment, à Paris.

Un de mes amis d’Angleterre m’écrit : a La quantité et l’énormité des erreurs qui se débitent et s’écrivent ici è propos de la conférence sont incommensurables. » N’en est-il pas un peu de même en France et en Belgique? Nous en citerons trois exemples cueillis dans la collection de l'Echo du Parlement.

L'Echo me dit : « Vous prétendez qu’avec la frappe libre è New-York nous enverrions de l’argent aux États-Unis. x Depuis quand le café retourne-t-il à Java et l’indigo aux Indes? »

Mais l’or que nous envoyons en Amérique depuis trois ans est-il donc ramassé dans les plaines du Brabant ou trouvé dans les mines du Hainaut? L’or vient des États-Unis et il y

retourne. L’argent vient des États-Unis, et il y retournerait. Où est la différence?

Est-ce que les écus de cinq francs circuleraient aux États- Unis? demande M. P. Leroy-Beaulieu. Mais, ô mon éminent collègue, est-ce que nos Louis d’or circulent à New-York? Ils y sont reçus cependant. Sous quelle forme? M. H. Burchard, directeur général de la Monnaie, nous l’apprend dans son remarquable rapport pour 1880. La Mint de l’Union a monnayé en cette année, outre 22,355,356 dollars de métal venu de l’étranger, 41,491,305 dollars de monnaies étrangères, soit passé les 200 millions de francs.

Autre observation profonde de VEcho. Quatre milliards de lingots d’argent s’apprêtent à nous envahir. M. Freemantle, directeur de la Monnaie d’Angleterre, nous dit, dans un document officiel, que sur le marché anglais, le principal et presque le seul, il n’y a pas et il n’y a jamais de stock d’argent : « It kan hardly be said that there is any stock of silver bullion in the United Kingdom. As a ride the silver arriving is again exported witkout delay , »

L'Echo a prétendu que la nouvelle Union monétaire, décrétant la frappe libre, ne ramènerait l’argent qu’à environ 5 p. c. au-dessous du pair. M. Gibbs, directeur de la Banque d’Angleterre, affirme que le jour même où la frappe serait libre en France seulement, l’argent serait au pair.

« If France were to restore tomorrow the full operation OF HER BIMETALLIC LAW, THERE CAN BE NO DOUBT THAT, ON THE SAME DAY, IF EXCHANCE WERE ABOUT PAR, THE PRICE OF SILVER HERE (LONDON) WOULD BE AT HIS OLD POINT. »

Qui faut-il croire : MM. Pirmez et Anspach ou la Banque d’Angleterre?

L’œuvre de Cernuschi.

A entendre M. Ramberger, on dirait que le bimétallisme est une nouveauté, jaillie, comme Minerve tout armée, du cerveau olympien de Cernuschi.

Sans doute, le mérite de Cernuschi est grand. Il a buriné, avec une précision mathématique, la formule scientifique du bimétallisme. En lançant dans le monde l’utopie d’bier, la réalité de demain, du 15 1/2 international, il a donné au principe une base inattaquable. Il a trouvé le nom qui traduit exactement la chose,avantage secondaire en apparence, considérable eu réalité, car la dénomination juste est le passe-port qui assure la circulation et l’adoption universelles de l’idée. Il a enfin groupé, armé et mis en rang de bataille les arguments invincibles qui décideront la victoire complète et décisive, et parmi ceux-ci, quelques-uns des plus forts lui sont dus. Voilà l’œuvre de Cernuschi. Elle est grandiose et humanitaire. Elle lui vaudra une statue, statue bimétallique : corps en argent et tête en or, dans le rapport de 1 à 15 1/2.

Mais, comme il l’a démontré lui-même, les éléments et les précédents de cette œuvre se trouvent partout dans le passé.

Le plus docte des philosophes, Aristote, et le plus judicieux des jurisconsultes, Paulus, lui ont fourni la définition de la monnaie, qui est le fondement de tout l’édifice.

Newton avait vu qu’en fixant dans les différents pays le même rapport entre l’or et l’argent, on empêcherait les variations successives du taux légal et surtout les alternances dans la prédominance, tantôt de l’or, tantôt de l’argent, consér quences des arbitrages. « Si l’or, dit-il, était abaissé seulement au point d’obtenir en Angleterre la même proportion comparativement à la monnaie d’argent qu’il a vis-à-vis de l’argent dans le reste de l’Europe, il n’y aurait pas plus de tentation d’exporter de l’argent que de l’or vers n’importe quelle partie de l’Europe. »

Wolowski en France, M. Mees en Hollande, Dana Horton et les deux Walker en Amérique, avaient montré les avantages de l’emploi simultané du double étalon.

En Allemagne, vers 1854, Schubler.et S. Oppenheim avaient eu l’aperception d’un bimétallisme international basé sur l’identité du 15 1/2.

Enfin, l’emploi simultané des deux métaux, avec pleine valeur libératoire, a existé à peu près partout, depuis la plus haute antiquité. Le bimétallisme remonte donc aux origines mêmes de la civilisation. C’est le monométallisme qui est une nouveauté sans précédents dans l’histoire, sans justification dans la science.

Mais ce que Cernuschi a définitivement établi, c’est ceci : Le bimétallisme, impuissant et sans cesse menacé ou vacillant, quand il existe seulement dans un petit pays, — infiniment plus stable et servant déjà de norme aux changes dn monde entier, d’ancre de salut, « de soupape de sûreté », d’instrument de compensation et de clearing liouse universel, — security valve, comme dit M. Gibbs, — aux divers systèmes monométallistes fonctionnant à ses côtés, quand il est établi sur un vaste territoire, —acquiert enfin une stabilité permanente et une fixité absolue, quand il est adopté par toutes les grandes nations commerciales.

Bien ne prouve mieux la vérité du système que la rapidité, autrement inexplicable, de ses victoires.

L’idée est formulée dans sa forme actuelle en 1876, dans l’écrit de Cernusclii intitulé : La Monnaie bimétallique. Elle avait contre elle les dogmes généralement acceptas de l’économie politique officielle, l’autorité de la grande conférence monétaire internationale de 1867, l’exemple du succès, incontesté alors, de l’étalon d’or en Angleterre, et surtout l’ignorance opaque et les préjugés enracinés régnant sur cette matière, l’une des plus difficiles de la science économique.

Six ans à peine se sont écoulés. Quel changement !

Le bimétallisme a pour lui, maintenant, l’opinion de tous les savants qui ont pris la peine de reviser les anciens dogmes à la lumière des expériences récentes et des recherches nouvelles ; les intérêts de tous les peuples de l’univers, profondément lésés par la seule tentative d’introduire le système rival; la faveur de toutes les grandes banques européennes ; enfin le patronage de la France et des États- Unis, qui ont convoqué les pays civilisés à venir examiner la question monétaire sur les bases du bimétallisme scientifique. Quel triomphe après une si courte campagne !

Ce sont les grandes assises du bimétallisme, qui viennent de s’ouvrir à Paris. Si elles n’aboutissent pas à une victoire immédiate, il faudra l’attribuer uniquement aux résistances de l’Angleterre. Mois ces résistances seront vaincues, car le bimétallisme trouvera pour alliés de l’autre côté du détroit :

1° Tout le commerce et l’industrie ;

2° Les ouvriers et le peuple tout entier, quand il aura vu clair dans le débat;

3° Les économistes de l’école « réaliste » et historique qui tiennent compte des faits au lieu de se nourrir d’abstractions et d’hypothèses ;

4° Tous les intérêts indiens ;

5° Le souverain régulateur de la circulation et du crédit, la Banque d’Angleterre ;

6° Enfin, l’adhésion successive de tous les hommes d’Etat et de tous ceux qui consentiront à examiner le problème avec l’attention qu’il mérite.

Que l’Angleterre consente, et, au lieu du désordre actuel, l’harmonie monétaire s’établira dans le monde. C’est encore M. Gibhs, directeur de la Banque d’Angleterre, qui l’affirme: « Si notre gouvernement pouvait dire : L'Angleterre consent, personne ne doute que l’accord ne s’établît aussitôt entre la France avec l’Union latine, l’Autriche et les États- Unis, et on croit être assuré que l’Allemagne y accéderait également. » 1

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