JUSTIFICATION DU TIRAGE
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INTRODUCTION
Nous réunissons en volume les réponses qui nous furent adressées pour YEnquête internationale sur la question religieuse publiée dans le Mercure de France. Quelques réponses arrivées après la clôture de l'enquête et quelques extraits de journaux ou revues ajouteront un élément nouveau à ce recueil. Nous espérons que les résultats de cette consultation impartiale pourront être étudiés avec intérêt par tous ceux, — ils sont de plus en plus nombreux, — qui prêtent une attention particulière au problème religieux.
En ouvrant cette enquête dans le Mercure de France, nous disions à nos lecteurs : « II est incontestable que les études religieuses ont pris, durant ces dernières années, un développement extraordinaire ; jamais peut-être, depuis la Réforme, on
n'avait montré une telle curiosité pour tout ce qui concerne la religion, un tel travail d'érudition, de critique et de propagande. C'est la publication, dans tous les pays, d'ouvrages de premier ordre sur les questions religieuses ; c'est la création ou l'extension de revues consacrées à la philosophie religieuse, à l'histoire des religions, à la polémique; c'est enfin le nombre toujours plus grand de conférences et de cours réguliers où l'on étudie l'idée religieuse dans toutes ses manifestations. Faut-il rappeler les enseignements qui sont donnés, en France, au Musée Guimet, à l'Ecole pratique des Hautes Etudes, au Collège de France, à l'Ecole d'Anthropologie, au Collège Libre des Sciences Sociales, à l'Ecole des Hautes Etudes Sociales, dans les écoles confessionnelles, dans nos diverses Facultés, et particulièrement la création récente, à la Sorbonne, de plusieurs chaires d'histoire religieuse ?... »
Prenons, dans des camps opposés, deux exemples de cette ardeur laborieuse. D'un côté le Groupe d'études et de propagande rationalistes adressait, il y a peu de mois, au* membres du Parlement français, une pétition pour la création d'un enseignement complet de l'histoire des religions (i). Dans l'exposé des motifs, les signataires de cette pétitiori constatent qu'un large champ d'études reste ouvert : « Il faut poursuivre, écrivent-ils, les travaux de critique religieuse que les
(t) Publiée ih txtinto dàhg h Siècle dfa 3 mai 1907.
INTRODUCTION
réformateurs et les encyclopédistes ont entrepris avfec des méthodes insuffisantes et des documentations incomplètes. » Ils rappellent que Jules Ferry institiia^ en 1880, à la démande de Paul Bert, une chaire d'histoire générale des religions (Collège de France), et que M* Fallières fonda, en 1886, sur la proposition de M. Liard, une section des sciences religieuses à l'École Pratique des Hautes Etudes» Le Groupe d'études et de propagande rationalistes souhaite voir développer cet enseignement supérieur de l'histoire des religions . Il désirerait qu'il soit éteildu considérablement dans les Facul- 1 tés de province : <t Pour commencer, disent les membres du Comité* on pourrait se borner à créer d'abord une conférence d'histoire des religions bibliques à Lille * Nancy, Lyon, Bordeaux et Toulouse» » Les pétitionnaires demandent encore, pour l'enseignement secondaire, l'institution d'une con* férence d'histoire religieuse, faite par un professeur de philosophie ou d'histoire. Ils voudraient qu'oïl donnât une place à ces mêmes études dans l'en-* saignement primaire* Voici de quelle fa^on devrait, d'après eux, être établi le programme de travail : « Le cours dira d'abord ce que l'histoire sait des livres notnmés Ancien et Nouveau Testament. On montrera ensuite la croissance du dogme chrétien au milieu des hérésies qui faillirent l'étouffer plusieurs fois. Puis on étudiera la création relativement récente de l'évêché de Rome, et on critiquera les textes sur lesquels la papauté fonde sa primauté spirituelle et son pouvoir temporel. Enfin,
on fera l'histoire des rapports de la Papauté et de la France, celle de la Réforme et des Guerres de Religion, et après avoir étudié la loi Falloux et le Syllabus, on racontera le long combat de la République contre le cléricalisme. »
Presque au même moment, le pape Pie X adressait aux évoques protecteurs de Y Institut catholique de Paris une lettre dans laquelle il encourageait vivement les hautes études religieuses: « Dans l'enseignement supérieur public, disait Pie X, on a récemment fondé certaines chaires destinées à combattre la vérité catholique. Il est à souhaiter que, dans votre Institut, des enseignements analogues soient donnés par des maîtres capables de réfuter nos adversaires. Vous veillerez à ce que l'Institut, pourvu de tous les enseignements nécessaires, soit encore florissant par le nombre de ses élèves. Aussi, aurez-vous à cœur, parmi les jeunes clercs de votre diocèse qui donnent de bonnes espérances, d'en envoyer un plus grand nombre à Y Institut, pour qu'ils y étudient à fond la philosophie et les sciences sacrées. » Pie X joignait à cette lettre une somme destinée à créer deux chaires nouvelles : l'une pour l'étude des origines du christianisme et l'autre pour l'histoire des religions.
A la faveur de cette activité, il se produit, au sein de chaque confession et de chaque groupe philosophique, une sorte d effervescence.
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II y a certainement une crise intérieure du judaïsme, du protestantisme et du catholicisme. A là suite de la loi de séparation, on a vu éclater un conflit, qui a mis aux prises, dans le judaïsme, les partisans de la vieille orthodoxie et des anciens usages cultuels avec les fondateurs de F Association israélite libérale. Les assemblées protestantes nous ont révélé de même, non plus seulement entre les diverses confessions, mais à l'intérieur de chaque confession, des divergences essentielles. M. le docteur Marcel Rifaux, par son livre sur les Conditions du retour au catholicisme (i), a donné une preuve de cet état de crise ; il a réuni un ensemble d'indications précieuses sur le travail profond qui se fait à cette heure dans les esprits et les consciences catholiques. Ce renouvellement a été si considérable qu'il a motivé des interventions rigoureuses de la hiérarchie telles que le décret Lamentabili sane eœitu, édicté par le Saint-Office contre les novateurs de l'exégèse, et l'Encyclique Pascendi dominici gregis, que Pie X a publiée « contre les doctrines modernistes » (2).
Tandis que, dans le domaine de la spéculation , nous constatons ces efforts nouveaux et cette curiosité générale, nous voyons d'autre part la reli-
(1) Les Conditions du retour au catholicisme. (Enquête philoso phiqueet religieuse), par le Docteur Marcel Ri faux. Paris, Pion, 1907.
(2) Cf. Le programme des modernistes. (Réplique à l'Encyclique du Pape Pie X.). Paris, Librairie Nourry , 1908.
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gionmêléeà dé grandes luttes politiques et Sociales. Dans toutes les nations européennes, et Ton pourrait presque dite dans toutes les bâtions civilisées, la question religieuse est passée au premier plan. Voici, par exemple, pour la France et polir là Suisse, la Séparation des Eglises et de l'Etat ; en Angleterre, les débats sur renseignement; efi Allemagne, la querelle entre le gouvernement et le Centre Catholique; eii Italie et en Espagne, lés manifestations anticléricales; eh Russie, l'hostilité de l'orthodoxie autocratique éontre le libéralisme; dans* tout POrient, des conflits de race qui se traduisent le plus souvent par des conflits d'Eglise. Quelques-uns même ont voulu voir une lutte religieuse dans la victoire remportée par la civilisation japonaise *ur une nation chrétienne.
La situation religieuse nous a donc paru attirer plus que jamais l'attention des esprits cultives. Voilà pourquoi nous avons réuni les opinions d'Un certain nombre de notables contemporains sur la question suivante :
ASSISTONS-NOUS A UNE DISSOLUTION OU A UNE ÉVOLU- TION DE L'iDÊE ET DU SENTIMENT RELIGIEUX?
Cette enquête nous a valu des réponses très intéressantes, dont nous remercions bien vivement nos correspondants. Conduite dans un esprit d'in<-
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formation indépendante, elle aurait peut-être été plus exacte et plus complète si les opinions conservatrices s'y étaient trouvées davantage représentées.
Au fond, la plupart des conservateurs qui n'ont pas répondu à notre enquête l'ont fait parce que cette enquête même leur paraissait indiscrète, inopportune, condamnable. Cette opinion a été exprimée très clairement dans un article consacré par F Univers aux réponses que nous avons publiées. On pourra regretter certains silences qui aoug ont forcé à laisser quelques lacunes dans cette revue des opinions.
Les hommes politiques, et particulièrement les hommes politiques français, ne figurent pas non plus en très grand nombre parmi nos correspondants. Nous avions cependant consulté la plupart des parlementaires qui sont intervenus avec éclat dans les débats relatifs à la question religieuse. Quelques-uns de ces députés et sénateurs sont directeurs de journaux ou journalistes: ils ont coutume d'écrire des articles à propos de la situation religieuse. Et cependant ils se dérobent quand ou les invite à exposer philosophiquement leur opinion sur ce sujet. Quelle est la raison de ce fâcheux mutisme? Habitués aux aphorismes sommaires et aux controverses superficielles de la tribune et de la presse politique, ils n'ont pas osé prendre position dans le débat intellectuel que nous avions ouvert. 11b ont eu peur sans doute, s'ils apportaient k l'ë$pâ%é de leur opinion trop de nuances et trop
de prudente réserve de s'attirer les soupçons d'un personnel électoral un peu simpliste; et, d'autre part, en soumettant aux lecteurs du Mercure de France des théories philosophiques élaborées pour le public des clubs, ils auraient craint de manquer d'élégance et de dignité. Nous respectons d'aussi légitimes appréhensions.
Ceux qui désireraient compléter les renseignements fournis par notre livre se rapporteront avec profit à l'enquête menée, en 1904, dans la Nuova Parola, par M. Arnaldo Cervesato, à celle de la Revue sur Vidée de Dieu, et à celle M. le docteur Marcel Rifaux sur les Conditions du retour au catholicisme. Peu après la publication de notre enquête dans le Mercure de France, la Rivista di Roma en entreprenait une semblable. En France, MM. Janne et l'abbé Thellier de Poncheville faisaient paraître dans la Croix une série d'opinions catholiques sur la réorganisation du culte en France et les conséquences de la loi de séparation ; M. Julien de Narfon amené dans le Figaro une enquête sur le rôle social et politique du clergé, enfin le Sillon a ouvert, à propos des œuvres confessionnelles, une controverse dans laquelle on trouvera également d'utiles indications.
Nous n'essaierons pas l'impossible synthèse des réponses que nous avons reçues. Nous préférons laisser simplement la parole à nos correspondants.
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Un ami du Mercure de France proposait plaisamment d'instituer une nouvelle consultation parmi les lecteurs de cette revue, pour savoir quelle était la réponse de notre enquête qui avait le mieux exprimé la pensée de chacun d'eux. Il serait en effet curieux de dépouiller ces bulletins de vote. Pour mon compte, si j'avais à marquer mon opinion par un vote, je ne voudrais mécontenter aucun de mes correspondants, et je préférerais donner mon avis en me référant, par exemple, à cette citation prise en dehors de notre recueil d'opinions : « Tant que le mystère pèsera sur la pensée humaine, écrivait Pasteur, des temples seront élevés au culte de l'Infini. Qu'il s'appelle Brahma, Allah, Jupiter ou Jésus, sur les dalles des temples nous verrons des hommes agenouillés et prosternés. » C'est bien du reste l'impression générale qui se dégage de notre enquête. Aujourd'hui comme autrefois, toute âme qui pense demeure pleine d'angoisse en présence du mystère ; elle cherche à connaître l'infini et à communiquer avec lui par la religion. Nous avons voulu aider, pour une part très modeste, cette recherche inquiète et ce désir de Dieu, Nous ne sommesni étonnés ni mécontents de ne pas avoir une solution toute prête à fournir à nos lecteurs, car nous pensons, avec saint Augustin, qu'il faut « chercher comme ceux qui doivent trouver», mais « trouver comme ceux qui doivent chercher encore.,. ».
FRÉDÉRIC CHÀRPIN.
Assistons-nous à une dissolution ou à une évolution de Vidée religieuse et du sentiment religieux?
M. Th. Ribot
de l'Académie des Sciences morales et politiques, Directeur de la Revue philosophique.
Il est certain que les préoccupations religieuses, faibles il y a un demi-siècle, ont envahi la génération actuelle et s'affirment par la formation de sociétés multiples, par la propagande et les polémiques, par des livres et articles de plus en plus nombreux. Toutefois, la situation me paraît assez complexe.
Il y a d'abord ceux qui, indifférents ou hostiles à toute forme religieuse, espèrent qu'une organisation nouvelle de la société suffira au bonheur de l'humanité et la dispensera de tout besoin d'un au-delà et de consolations extra-terrestres. Quoique leur nombre semble grandir, je ne crois pas qu'il en résulte pour l'avenir une dissolution du sentiment religieux. J'appuie ma conjecture sur l'expérience. Depuis que l'homme a une histoire, je constate
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qu'aucun des besoins et désirs qu'il a manifestés dès l'origine n'a disparu, et les religions ont tenu un si grand rôle dans le monde qu'il faut bien admettre qu'elles sont profondément enracinées dans la nature humaine. La culture scientifique dont on s'est prévalu pour les remplacer répond à des nécessités très différentes.
Je ne parle pas de ceux pour qui la religion n'est qu'une habitude inculquée dès l'enfance, une routine irraisonnée; ni de ceux pour qui elle n'est qu'un moyen de défense sociale et qui la soutiennent sans y croire.
Reste le groupe assez nombreux de ceux qui sentent et pensent avec désintéressement. Or, il m'est impossible de ne pas noter le vague extrême de leur religiosité. Chez beaucoup, c'est une manière de dilettantisme : aucun credo ayant quelque consistance. En lisant leurs livres, et surtout leurs revues, je les trouve tour à tour catholiques, protestants, gnostiques, bouddhistes, brahmanistes, même épris de religions orientales éteintes (l'islamisme fait défaut, peut-être à cause de son monothéisme sec et de sa nudité rituelle). Leur fond est le mysticisme, état d'âme à peu près identique dans tous les temps et dans tous les pays. Il y a plus : cette religion peut se transformer en esthétique et peut s'exprimer sous une forme littéraire, musicale, plastique, mais toujours vague et diffluente. Elle peut même préférer un travestissement d'apparence scientifique, et nous avons l'occultisme et ses variétés qui a revu de nos jours une floraison imprévue.
En somme, toutes ces manifestations, et d'au-
très que j'omets, dérivent d'une même source, portent la même empreinte. Je n'y vois rien d'extraordinaire : c'est un moment; il s'en est rencontré de semblables dans l'histoire. Les diverses générations ont leur marque propre: l'une aime l'aventure, une autre est positive, Tune est précise et a besoin de voir clair, l'autre se plaft dans l'imprécision : à mon avis, cette dernière marque prévaut actuellement. Je le répète, ce n'est qu'un moment; mais par son action dissolvante sur les formules trop rigides, cette religiosité rêveuse doit aider à l'évolution du sentiment religieux. Je crois donc à une transformation.
M. Kuyper
Ancien Président du Conseil des Ministres des Pays-Bas.
La religion, étant un lien entre Dieu et l'homme, suppose une double action, l'une de Dieu sur l'homme, l'autre de l'homme vers Dieu.
L'efficacité de l'action de Dieu sur l'homme dépend en grande partie de la réceptivité de sa mentalité, et cette réceptivité, à son tour, dépend tant de sa disposition personnelle que de l'état d'esprit de son ambiance.
Cet état d'esprit pour le moment est en général défavorable au développement de la réceptivité religieuse. L'histoire nous enseigne que souvent la baisse et la hausse se sont entresuivies sur le terrain religieux. De là nulle cause pour croire à une dissolution, soit de l'idée religieuse, soit du sen-
by VjOOQI
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timent religieux. A présent, après la lumière, nous tâtons dans l'obscurité, mais aussi sur ce point vaut l'adage post tenebras lux.
Ceci a trait à la religiosité de la multitude, et ne s'applique pas au cas où l'action de Dieu sur l'homme prend le caractère d'une force spirituelle extraordinaire. Dans cette supposition, l'acte de Dieu surmonte le manque de réceptivité dans l'individu et pénètre le cœur jusqu'au fond. Delà, dans notre temps, comme en tout siècle, des croyants fervents et convaincus.
Tant pour la religiosité générale que pour cette action divine intense, l'évolution ne fait jamais défaut. Le progrès se poursuit sans cesse. La lutte même fortifie, corrobore et approfondit. Après ce temps de défaillance suivra une période de réceptivité religieuse renouvelée, qui surpassera en intensité la réceptivité religieuse du passé.
M. Thureau-Dangin
de 1* Académie française.
Excusez-moi de ne pas vous répondre. Je me suis fait une loi de me dérober aux interviews et aux interrogatoires. D'ailleurs votre enquête même est une réponse. Si nous assistions à une dissolution de l'idée religieuse, on ne verrait pas les esprits occupés à ce point de religion. Les choses mortes ne font pas tant parler d'elles .
M. Q. Sergi
Professeur d'anthropologie à l'Université de Rome.
A mon avis, l'état actuel de lutte et les manifestations anticléricales qui se produisent avec plus ou moins d'acuité dans les nations catholiques ne peuvent être considérées comme une tendance vers la dissolution de l'idée religieuse et du sentiment religieux, ni comme une marche vers l'évolution religieuse «
Ce phénomène pourrait plutôt s'expliquercomme une phase et un épisode du moment historique dans lequel nous sommes, c'est-à-dire du mouvement vers l'émancipation universelle de toute autorité oppressive.
Tout le mouvement ouvrier pour l'émancipation de classe, la rébellion contre toute autorité politique, la diminution — qui va presque jusqu'à l'an* nulation — du pouvoir monarchique démontrent clairement la réalité de ce grand moment historique,
L'autorité ecclésiastique reste encore ferme et inébranlable avec toute la hiérarchie médiévale, qui pèse lourdement sur la conscience humaine, en voulant se conserver comme théocratie en dehors des lois communes, et qui, comme un polype monstrueux, envahit la vie dans toutes ses manifestations actives : politique, économie sociale, enseignement.
La révolte est donc naturelle contre une telle
oppression au moment où les peuples se mettent à lutter pour se libérer des oppressions politiques et sociales.
Sans qu'on puisse en tirer une idée nette de dissolution et sans y voir non plus un fait d'évolution religieuse, la religion est emportée dans ce mouvement général.
Une dissolution religieuse, prise au sens que les peuples s'émanciperaient de toute religion, est impossible: ils sont et ils seront toujours peu nombreux ceux [qui s'élèvent à une telle hauteur. Une évolution religieuse n'est pas davantage concevable; nous ne sommes plus au temps de Luther et de Calvin : une réforme religieuse voulue et établie n'est aujourd'hui acceptée par personne.
Pourtant il pourra résulter de cet état de choses une liberté de culte et, par suite, une multiplication de sectes religieuses, avec le relâchement de la hiérarchie, pour laquelle le Vatican combat désespérément parce qu'il combat pour son autorité et pour son existence.
M. Alfred Fouillée
Membre de l'Académie des Sciences morales et politiques.
« Dissolution ou évolution ?» — Les deux à la fois. Philosophes et sociologues se méfient des solutions simples, qui enchantent les politiciens. Ne voir qu'une chose là où il y en a dix, quelle force cela donne pour agir, et surtout pour parler 1
I # — Nous assistons à une dissolution (extrême-
ment lente et discontinue) des religions positives. J'entends par là ces philosophies populaires et traditionnelles, toutes de croyance, d'imagination et de sentiment, qui se traduisent sous la triple forme des mythes, des dogmes et des rites. Pour échapper à la dissolution, certaines religions se solidifient, se pétrifient, se proclament immuables et infaillibles, se font de plus en plus hiérarchiques, autocratiques, « impérialistes » ; d'autres, de plus en plus muables, libérales et républicaines, passent à l'état fluide, se vaporisent jusqu'à s'évanouir dans l'éther métaphysique. En réalité, sous les apparences de la solidité même, il y a partout désagrégation de l'enveloppe littérale, au profit de l'esprit animateur, qui est l'idée religieuse.
II. — Mais, en même temps que cette dissolution, nous voyons se produire une évolution de Vidée religieuse elle-même. Cette évolution (combien lente 1 avec combien de détours et de retours !) s'opère dans le sens de la philosophie et de la morale. L'idée religieuse, en s'épurant, devient idée philosophique; conception de l'infini et du parfait, de la vie idéale et de l'idéale destinée. Le sentiment religieux devient sentiment philosophique des bornes de la science, sentiment moral du progrès indéfini qui reste à accomplir vers la parfaite moralité et vers la parfaite félicité, ces deux objets des plus hautes aspirations humaines.
III. — Y aura-t-il jamais absorption complète de la religion dans la philosophie et dans la morale ? — Pour cela il faudrait voir entièrement disparaître : i° tout élément mythique et symbolique ; 2° tout élément plus ou moins dogmatique, constitué par
des croyances collectives et traditionnelles, imposées par le milieu social ; 3° tout élément de rite, c'est-à-dire de pratiques également traditionnelles et commandées par le milieu. Cette disparition est bien lointaine. Jusque dans la philosophie et la science, songez qu'il y a du symbolique et même du mythique, du convenu et du traditionnel, du machinal et je dirai presque du rituel. Le moulin à équations des algébristes, qui tourne selon la formule, n'est pas sans une lointaine analogie avec le moulin à prières des Orientaux, qui tourne selon le rite. La différence, que je ne méconnais pas, c'est le succès du premier dans le monde réel, tandis que le succès de l'autre dans le monde idéal est fort problématique.
A la limite seulement, on entrevoit V irréligion de l 'avenir ', si merveilleusement décrite dans le chef-d'œuvre de Guyau ; la pure religion serait devenue pure philosophie et pure morale.
IV. — Ce qui est certain, c'est que la science positive ne suffira jamais à l'humanité, qui a d'autres besoins vitaux que'les besoins matériels. L'homme ne se contentera jamais de ce qu'il voit et de ce qu'il touche.
Le mystère lui parle, et l'exhorte et l'élève
Du sommeil où Ton dort au sommeil où Ton rêve.
La philosophie est un effort pour passer de ce sommeil où Ton rêve, et qui est la religion, à la veille où l'on pense. Mais, à vrai dire, nous ne secouons jamais complètement notre sommeil, pas même les savants, dont quelques-uns rêvent parfois qu'ils sont tout à fait éveillés et qu'ils voient les
choses telles qu'elles sont : — Je les compte et je les pèse, donc je les connais. — Donc vous ne les connaissez pas, répond la philosophie. La vraie science,si elle mesure son étendue, doit aussi apercevoir ses limites, dont la détermination est une des tâches de la philosophie. Cette grande et vraie science, consciente de sa puissance, mais aussi de son impuissance, qu'Albert Durer a représentée sous les traits d'une déesse pensive qui, l'œil em-
fureint de mélancolie, contemple l'insondable dans 'espace, dans le temps, dans la pensée, dans la vie, dans l'être. Savants et philosophes, ayons donc moins de superbe ; tout en combattant avec énergie la superstition et l'ignorance, gardons quelque clémence envers les mythes métaphysiques, symboles de hautes vérités morales, qui rendent aujourd'hui la moralité moins dure aux déshérités de la vie, — en attendant le paradis sur terre que prophétise le socialisme lorsqu'il se fait lui-même religion. Nul « geste », si « magnifique » soit-il, ne doit éteindre aucune des lumières de la conscience ; il faut seulement, par la clarté de la pensée libre, les dégager de leurs ombres.
R. P. Bernard Allô
de l'Ordre des Frères^Prêcbeurs, Professeur à l'Université de Fribourg (Suisse).
Assistons-nous à une dissolution ou à une évolution de l'idée religieuse? Aux deux, selon moi. Partout où l'idée religieuse n'évolue pas, elle se
dissout, à moins de subsister pétrifiée en des intelligences partiellement pétrifiées aussi. Mais entendons-nous. Cette évolution ne mène pas au « Symbolo-fidéisme » ; puis, toute dissolution n'est pas la mort totale.
Car il reste un minimum de sentiment religieux déguisé, même sous certains athéismes. En dehors de la foule des frivoles et des plus bas dégénérés, trouverait-on un homme purement areligieux ? Il n'est déjà plus si élégant d'être agnostique. Autrefois, des simples adoraient la « Science ». Aujourd'hui, c'est tel idéal social ou esthétique, qui crée des forces de conviction, même des sacrifices absolument disproportionnés soit à sa relative perfection, soit à la valeur philosophique de sa théorie. Je vois, avec d'autres, en ces convictions extrarationnelles, un succédané — très insuffisant — de la foi religieuse. C'est que l'homme sent avec autant d'angoisse quejamais la soif du Bonheur absolu,qui le pousse à transformer ce monde phénoménal en Au-delà, sans voir la naïveté de cette apothéose. Faute de croire à Dieu, on déifie tout. Et si l'expérience réveille en nous le sens critique, nous devenons pessimistes — ou chrétiens. En tous cas, le sentiment religieux, sous forme d'aspiration ou de désespoir, ne paraît guère en baisse.
Voilà pour le présent ; mais l'avenir !
Concevons-nous un jour où les masses, grâce à la crédulité divinisante que l'enseignement officiel y développe toujours, seraient tout à fait tombées dans les bas- fonds de ce « Scientisme » dont s'affranchissent les penseurs, et même les savants ? Alors les personnalités élevées et cultivées auraient
l'usage exclusif d'une foi religieuse ? Ainsi , dans l'Inde, un subtil idéalisme coexiste aux grossièretés de Fanimisme et de la magie, cette philosophie et cette science d'antan. Bhagavat à moi, à toi les lingams.
La chose pourrait être, si la foi future s'appelait bouddhisme, théosophie, ou même protestantisme. Mais l'homme veut baser son espérance sur l'institution d'une Réalité consistante et transcendante dans l'Au-delà; l'homme moderne la veut premièrement critique, ensuite sociale, universelle. Alors, quel avenir pour ce dilettantisme douloureux, le bouddhisme littéraire? pourles «religions de l'Humanité », ces sentimentalités pures? pour l'anarchisme aristocratique des « chrétiens libéraux » ? pour l'orthodoxie protestante, qui ne tient plus devant l'Histoire?
Reste le catholicisme. Avec ses certitudes définies, il est réaliste et optimiste, immuable et souple, hiérarchisé et progressiste, social et transcendant à la critique. Ennemi des ctfstes, étant éminemment fraternel, démocratique, offrant une satisfaction rationnelle à l'idéalisme comme aux besoins religieux les plus concrets, il a chance, une fois mieux connu et approfondi, de reconquérir les masses par les chefs de la pensée.
Ma foi personnelle me garantit qu'il le fera.
M. Ludovic Halévy
de l'Académie française. Ne comptez pas sur moi pour votre enquête, car
s6 La question religieuse
je me considère comme un de vos contemporains les moins autorisés à répondre à de telles questions.
P** S. — Je suis de ceux qui Usent votre excellente Revue avec le plus vif intérêt. Cela, je peux le dire et j'ai grand plaisir à vous le dire.
Comte de Bomanones
Ancien ministre (Madrid).
L'époque contemporaine est témoin de deux grandes batailles : sur le terrain philosophique, entre la raison et la révélation ; sur le terrain politique, entre cléricaux et anticléricaux, et cette double lutte, quelle que soit la religion positive qui serve d'enseigne pour la division des camps. Le christianisme, ses conceptions cosmologiques, ses livres sacrés et ses dogmes 6ont des barrières ouvertes à toutes les pensées, comme les esprits chrétiens se sont vus mis en brèche et sans défense devant l'irruption de tous les doutes. La philosophie allemande, depuis Kant, a ébranlé les ciments des croyances ; à repenser la pensée germanique, comme l'affirme Taine, les âmes latines ont eu une floraison de vacillationset de questions révélatrices. L'évolutionnisme darwinien et spencérien ouvrit des sillons de clarté dans les ténèbres soudainement rompues par l'ébranlement de l'autorité religieuse. La critique savante, l'érudition et l'exégèse des Strauss et des Renan compléta l'œuvre de ceuxlà. Ainsi la mentalité nouvelle des Allemands, des
LA OUBSTÏON MLlGIfiUSE 2J
Anglo-Saxons et des Français a préparé cette crise de la conscience religieuse qui a jeté au public dans tous les pays civilisés une montagne de papier imprimé sur les questions de croyance et de religion.
L'influence des penseurs sur la foule a été considérable durant le dernier tiers du siècle passé. La propagande sociale a porté avec elfe les semences de la fermentation religieuse. De leur côté, les religions positives, spécialement les trois grands rameaux du christianisme, ont perdu en Europe leur contact avec la multitude. Les foules et les églises se regardent, depuis ce temps, comme des étrangères, ainsi que le faisait remarquer, du haut d'une tribune française, Mgr Ireland. Sur cet éloignement du peuple français, rien n'est plus instruclif et plus convaincant que les tableaux tracés dernièrement par le P. J. Chaptain dans Ylrish Rosary. Dans le champ abandonné par les églises a crû abondamment l'herbe ennemie. Et comme, dans le peuple, les idées se transforment nécessairement en sentiment, on vit dans tous les pays se condenser et se propager dans la vie publique le sentiment anticlérical. Les premiers chocs de ce mouvement passionnel eurent lieu Contre les privilèges politiques et contre les faveurs et cristallisations sociales dont, sous une forme ou sous une autre, jouissent partout les représentations ecclésiastiques. II s'engagea des combats analogues à ceux qui firent du xvin e siècle le siècle de la raison par excellence, bien qu'avec les changements imposés par le fait que les nouvelles luttes se déroutent au sein de sociétés démocratiques. Les hommes
publics enfin, placés entre les penseurs et le peuple, point de jonction entre Pidée qui guide et le sentiment qui fonce, assumèrent la responsabilité de signaler à ces volontés dispersées les institutions légales sur lesquelles devait se concentrer leur action.
Et voici organisé le mouvement anticlérical qui s'éveille et se répand dans tous les pays. La France expulse les congrégations et sépare les Eglises et l'Etat ; l'Angleterre livre des combats autour du bill sur l'enseignement ; l'Allemagne s'insurge contre l'influence exercée par le centre catholique ; la Russie voit se briser le prestige de son orthodoxie liée au sort d'une autocratie en ruine; l'Espagne et l'Italie enfin se trouvent secouées par les ardentes explosions de multitudes qui s'émancipent de leur tradition religieuse et par l'appareil belliqueux d'autres multitudes qui mettent leur honneur dans la conservation d'un ordre ecclésiastique séculaire, incompatible de toutes manières avec Pâme complète, riche et variée de la civilisation moderne.
Le phénomène se produit donc chez les penseurs, dans le peuple et dans la vie publique. Ce n'est pas une question simplement politique : c'est une crise plus profonde, une crise religieuse qui a ses dérivations naturelles dans les trois ordres de l'activité psychique: l'intelligence, le sentiment et la volonté. En présence d'un problème humain si décisif, il est permis de se demander : Dans cette crise de la conscience, l'idée [et le sentiment religieux se dissolvent-ils? Evoluent-ils? Quel sentier s'ouvre devant notre pénible, mais inéluctable poursuite de l'idéal ultraterrestre?
Il n'y pas, évidemment, une dissolution de l'idée etdusenlimentreligieux. L'histoire enregistre beaucoup de crises spirituelles semblables à celle que nous traversons, sans qu'en aucune d'elles ait péri la puissance religieuse de l'espèce. Un des plus remarquables penseurs français a écrit : « Ce qui appartient à l'humanité et, par conséquent, sera éternel comme elle, c'est la nécessité religieuse à laquelle ont correspondu jusqu'à aujourd'hui toutes les grandes conjonctions de doctrine et de cérémonies. » « La sensation de notre dépendance vis-àvis d'un pouvoir plus haut, a dit Schleiermacher, est l'origine du sentiment religieux. » Cette sensation ne s'est pas évanouie chez les multitudes. La science moderne a élargi le cercle de nos regards, a éclairci un grand nombre des relations des choses, mais au delà se trouve, toujours impérieux, infini et muet, le domaine où réside le suprême Pouvoir dont nous dépendons.
Mais l'idée et le sentiment religieux évolutionnent sans conteste avec une grande rapidité. Particulièrement le monde chrétien marche vers de plus hautes conceptions de la foi en laquelle il croit. Pour cela, aucune époque historique peut-être, ni même le xin e siècle, n'a été si profondément chrétienne que la présente. L'essence éthique de la doctrine de Jésus va s'incorporant avec rapidité dans les aspirations sociales : et les principes de liberté, d'égalité et de fraternité, nerf des démocraties contemporaines, conquêtes idéales où tend l'évolution politique actuelle, sont l'écho de la prédication chrétienne, les rejetons vigoureux des semences placées par Jésus dans la conscience de l'humanité.
3q LA QUB8T10N RELIGIEUSE
Les différentes églises se sont déclarées incompatibles avec ces aspirations sociales, dans le profond desquelles court, confessée ou non, h sève religieuse. L'orthodoxie catholique comme l'orthodoxie schismatique ont anathématisé les efforts en route vers la réalisation du contenu chrétien. Ainsi, en îtalie,ellecondamnela démocratie chrétienne; en France, elle lutte contre la République ; en Russie, elle s'allie avec l'autocratie; en Angleterre, elle combat la laïcisation de renseignement ; en Espagne, elle maudit le libéralisme. Et, placée dans cette situation, l'orthodoxie des églises constituées souffre d'un formidable ébranlement dans son autorité et dans son prestige. Les phases de la bataille engagée sont distinctes : conquête du droit constitutionnel en Russie ; indépendance de l'Etat en France; revendication des prérogatives de la Couronne en Espagne. Le fond est le même partout : évolution de l'idée religieuse qui i*end les peuples plus profondément et plus substantiellement chrétiens, et évolution du sentiment religieux qui élève les peuples contre les prétentions des églises constituées à s'opposer à cette évolution pour des fins et par des moyen* purement politiques. Ainsi le mot de combat est contre l'intromission des représentations théocratiquesdans la sphère du pouvoir civil, quel que soit le champ sur leqiiel se livre la
bataille.
Et ce caractère de l'évolution à laquelle nous assistons s'apprécie avec plus d'exactitude si Ton observe la vitalité et les progrès des confessions positives aux Etats-Unis. La violence des luttes anticléricales n'existe pas dans l'Amérique du
LA QUESTION HELIGIEÙSE 3l
Nord. Les églises n'ont pas eu recours aux moyens politiques pour s'opposer à révolution de l'idéal religieux dans l'étendue de la doctrine chrétienne. Et l'évolution s'est réalisée; mais en même temps les églises évoluaient aussi. L'harmonie ne s'est pas rompue. Et il est digne d'étude , le contraste qu'offre le catholicisme du cardinal Gibbons et de l'archevêque Ireland avec le catholicisme européen, et particulièrement avec le catholicisme espagnol. Là-bas, la communion entre les multitudes et les temples est étroite; en peu d'années on a atteint le chiffre de douze millions de catholiques. Dans les sociétés du viètfx continent, le divorce lamentable subsiste. Elles sont désolantes pour le croyant, les statistiques tjui accusent la crise de la piété catholique en France; et, en Espagne, on marche avec rapidité à un antagonisme entre lé clergé et le peuple, dont les symptômes précurseurs apparaissent clairement chaque fois que le vent de quelque agitation secoue les passions populaires.
Le terme de la crise actuelle se trouvera partout dans le triomphe de la liberté qui est dogme chrétien et dogme philosophique en même temps. Les orthodoxiés intransigeantes et dominatrices abandonneront l'autorité politique qui ne leur appartient pas et reviendront à leur domaine propre , ((ni est purement spirituel. Sur ce domaine, elles rencontreront des flots de piété sincère, anxieux de couler vers des dogmes d'amour et de respect pour la divinité. Les églises chrétiennes découvriront des champs d'action illimités qui aujourd'hui sont abandonnés. La doctrine sublime de Jésus trouvera des chemins d' activité féconds dans les entrailles
sociales aujourd'hui laissées à elles-mêmes. Une évolution des institutions ecclésiastiques correspondra à l'évolution du sentiment humain. Et la conscience religieuse, sublimée, ennoblie par les épurations auxquelles l'a soumise la pensée moderne, sortira plus robuste et plus forte de cette crise, pour guider l'Humanité vers de nouveaux destins. Parce que la foi en Dieu, quel que soit le nom sous lequel il est invoqué, ne peut mourir.
M. Théophile Braga
Professeur de littérature portugaise à l'Ecole des Lettres de Lisbonne.
L'Idée et le Sentiment ont séparément évolué au cours de l'ascension humaine.
En établissant l'harmonie mentale de la subjectivité et de l'objectivité, à travers l'élaboration des conceptions scientifiques et des généralisations philosophiques, l'Idée se disciplina; en abandonnant toute préoccupation dé causalisme et de finalisme, en renonçant à tous regards jetés vers l'inaccessible, elle atteignit ce résultat : la Mentalité positive. Le sentiment n'est pas encore parvenu à effectuer son évolution intégrale ; abandonné à la spontanéité organique, confiné dans un subjectivisme complet, le pouvoir de l'émotion lui permet de prévaloir sur la raison dans la détermination des actes, sous forme hallucinatoire, fortifié qu'il est par les courants imitatifs du Prosélytisme. A travers celui-ci, la Pandémie mondiale prend tan-
tôt le caractère religieux, tantôt le caractère politique; tantôt elle accepte les vésanies des- modes, des prestiges vulgaires: Millenium et Royaume de Dieu, Croisades, Terrorisme politique, Théocraties et Autocraties sont les produits monstrueux et dévoyés hors de l'humanité du sentiment aux impulsions désordonnées.
Le sentiment, systématisé en théologies, extériorisé en actes cultuels, suggestionné par le pittoresque de symbolismes diversement dramatisés, parvient à réaliser l'unanimité des crédules.
Telles sont les époques religieuses, qui se prolongent jusqu'au moment où la raison vient diriger les actes humains et jouer un rôle actif à travers la collectivité sociale. Les religions perdent leur influence sur l'unité nationale, laquelle s'appuie sur des institutions et des lois et non plus sur les mystères sacerdotaux d'une classe, qui s'écarte du conflit social pour s'imposer par des sacrements. A travers cette décadence théologique a pu surgir encore l'effort vers l'universalisme religieux, dont le Christianisme fut l'une des formes ; mais, pour capter les multitudes incultes, il dut les entraîner par l'hallucination; l'idée d'humanité s'obscurcit, que la civilisation hellénique était parvenue à rendre nette dans les esprits, et l'on se précipita dans cette nuit de mille ans du Moyen-âge chrétien.
Danscette unanimité des crédules réalisée vers la fin du Moyen-âge, il y eut un sentiment religieux manifesté en Architecture, en Sculpture, en Peinture, en Musique et dans la Poésie hymnique.
Un jour cessa cette création, parce que le sentiment religieux s'était éteint, que ne devaient par-
venir à ranimer ni les bûchers de l'inquisition, ni les perfidies de la Compagnie de Jésus.
Et pourquoi cette crise survint-elle?
Parce que le moment était tenu pour l'esprit moderne de mettre en rapport, selon Tes lois d'une solidarité mutuelle, le sentiment et l'idée, et de nous acheminer ainsi à la Mentalité positive.
Le sentiment a cessé de se complaire et de puiser sa satisfaction au sein de fictions théologiques, ou de traditions que les études comparatives dissolvent en vieux mythes de valeur uniquement ethnologique. Le sentiment religieux est une ardeur excitée matériellement par des captations cléricales, par des hystérismes compliqués, par des suggestions à l'ignorance et à l'imbécillité.
Le Sentiment doit exercer sa subjectivité la plus intense dans la représentation de l'humanité, comme prévoyance de l'homme depuis l'existence des cavernes jusqu'aujourd'hui, et non se traduire en fictions banales qui placent cette prévoyance providentielle en dehors de l'homme, en fables arran* gées à la façon des contes de vieilles femmes.
Les Religions révélées ou organiquement factices ne suscitent que des sentiments faux sans bases sociales, et tendant à dévoyer hors de l'humanité ceux qui les acceptent.
Le Sentiment, dirigé ou éclairé par l'Idée Rationnelle, servira la concorde humaine, en établissant la convergence qui doit unifier les Races, les Civilisations, les Nations et les Puissances individuelles dans l'assemblage de l'humanité. Ainsi atteindrat-il le pur altruisme, dans le relief suprême de notre être moral.
M. Maxime Gorki
Homme de lettres (Russie).
Si vous entendez par « idée religieuse » l'idée de Dieu, c'est-à-dire d'un être supra-naturel, dirigeant les destinées de l'univers et des hommes, — cette idée-là, — je crois, — meurt graduellement et doit inévitablement mourir.
Des hommes, bons et sensés, n'ont besoin ni de Dieu, ni des enseignements de l'Eglise à son sujet, ils voient qu'une fière conscience de la valeur humaine ne se développe que sous l'influence de l'art et de la science, ils voient que la religion sépare les hommes, en créant de l'antagonisme entre eux, et que, seule, la science peut leur donner une unité spirituelle,
Moïse, le Christ, Mahomet et tous ceux qui prêchèrent la foi en Dieu, furent plus ou moins des fanatiques d'une seule et même idée, de l'idée de la subordination de l'homme à des forces situées en dehors de lui. Dans tous les systèmes religieux l'homme apparaît comme le matériel servant aux expériences inconnues de l'Etre suprême. Tous les docteurs de la foi font descendre l'homme à la condition d'un être soumis à la volonté capricieuse et inaccessible à l'esprit d'une force mystérieuse.
Je suppose que le danger d'une pareille erreur est très clair. Tout effort fait pour persuader l'homme delà nécessité qu'il y a pour lui à se soumettre avec humilité à une rolonté étrangère, qui existe
en dehors de lui, doit être considéré comme une violence, comme un désir criminel de limiter sa liberté d'esprit.
Pour cette raison, l'athéisme, en tant que négation de la croyance à l'existence d'un Dieu personnel, m'apparaît comme souhaitable, parce qu'il délivre l'humanité d'une erreur dangereuse.
Dans les masses populaires, — je ne puis naturellement parler que du peuple russe, — Dieu est le symbole de la justice suprême, du juge incorruptible, de la force bonne et bienveillante. « La vengeance m'appartient et je punis les péchés », — dit Dieu aux hommes. Mais ils ne voient que trop clairement qu'il ne venge pas les injures qui leur sont faites, et qu'il ne punit pas les crimes qui sont perpétrés sur eux; ils voient que l'Eglise ne sert pas les intérêts du peuple, mais se soumet à la volonté du gouvernement et seconde ses tentatives de domination absolue, de violences commises contre la nation. Les manifestations de la volonté bienveillante de Dieu ne sont visibles nulle part, la foi à la justice tombe, la représentation de l'existence de Dieu disparaît, le rationalisme remplace le mysticisme, la pensée, — délivrée de la crainte de la force divine, — commence à travailler d'une manière indépendante.
Ainsi, la dissolution de l'idée d'un Dieu personnel me paraît inévitable aussi bien dans les milieux intellectuels que dans les masses.
Quant au sentiment religieux, voici comme je le définis : le sentiment religieux est un sentiment joyeux et fier de la conscience d'un lien harmonique^ unissant V homme à l'univers. Ce sentiment
naît de l'aspiration vers la synthèse inhérente à chaque individu, il se nourrit d'expérience, il se manifeste au début par la conscience qu'a l'homme de son rôle et de sa place, dans l'innombrable suite des phénomènes de la vie, et se transforme ensuite en « pathos » par la joyeuse sensation de liberté intérieure qu'il éveille dans l'homme. Le « pathos» est religieux. L'infinie variété des faits de la vie, la beauté de l'aspiration humaine, tendant à en approfondir les mystères, la force créatrice de nos désirs de liberté, de vérité, de justice, le lent mais sûr acheminement de l'homme à la perfection — voilà les sources auxquelles l'humanité puisera le « pathos ».
Le chemin que suit l'humanité, — quoi qu'en disent les hommes au foie malade, — est un chemin qui mène à la perfection spirituelle, et la conscience de ce processus doit éveiller dans tout homme sain d'esprit ce que j'appelle l'humeur religieuse — c'est-à-dire un sentiment créateur et complexe de foi en sa force, d'espoir en sa victoire, d'amour de la vie, d'émerveillement devant la sage harmonie qui existe entre son esprit et celui de l'univers entier.
Je crois que nous assistons à la formation d'un nouveau type psychologique ; je vois dans l'avenir un être que j'appelle parfait à cause de l'harmonieux développement de toutes ses facultés, sans contradiction entre elles.
Pour que cet être puisse se former, un commerce libre et large est obligatoire entre des hommes dont la situation serait égale — et ce problème est résolu par le socialisme.
Un pareil commerce crée pour tous et chacun l'égalité dans l'expérience, il admettra la possibilité d'une complète compréhension des hommes entre eux, il créera des relations dépourvues de colère, d'envie, de voracité, il permettra à chacun de se servir librement de l'expérience de tous et fera bénéficier tous de Pexpérience de chacun.
J'entends par expérience toute la quantité de nos connaissances, tous les résultats auxquels sont arrivées nos facultés créatrices dans le domaine de la science et de l'art, qui est le domaine le plus élevé dans lequel puisse travailler notre esprit.
La possession de cette expérience,en enrichissant l'homme, éveille en lui la conscience de sa valeur — et l'impérieux et fier désir de rivaliser par ses créations avec les générations du passé, et de créer des exemples dignes d'être suivis par les générations à venir.
Alors la vie de l'homme revêtira le caractère d'un processus créateur ; non seulement la sensation de son union avec le passé lui viendra accessible, mais il pourra également avoir une conception claire de l'influence de son esprit dans l'avenir. Il ne faut pas oublier le fait que notre conscience peut être agrandie à l'infini.
Le sentiment religieux comme je l'entends doit donc exister, se développer et rendre l'homme parfait.
Voici le schéma grossier de mes idées sur cette question. Je m'excuse de la négligence de mon exposition et vous souhaite beaucoup de bien.
LA QUESTION RELIGIEUSE Zç)
M. A. Mézières
de l'Académie Française.
Un volume ne serait pas de trop pour traiter la question dont vous me faites l'honneur de m 'entretenir. En quelques mots, je ne puis que vous exprimer un sentiment .La dissolution de l'idée religieuse serait sans précédent dans l'histoire de l'humanité qui en vit. Une évolution, à la bonne heure I
Je ne crois pas qu'il s'agisse d'autre chose.
M. G.-J. Istrati
Ancien ministre, Membre de l'Académie roumaine.
L'idée religieuse, le sentiment religieux, ïa religion — mais pas les religions — ne peut jamais disparaître tant que l'homme vivra et pensera.
Cette idée est inhérente à l'existence de l'homme, de la pensée, du monde ; à la question du nex causal! C'est, pour ainsi dire, le réflexe de l'existence de l'Univers.
C'est par l'étude scientifique que la religion de l'avenir prendra définitivement place : on connaîtra, dans l'immensité de l'œuvre, l'âme de l'humanité dans l'âme universelle; peut-être le but même de la création dans l'évolution générale et constante du tout.
Jésus-Christ, de même que les grands penseurs de l'Extrême-Orient qui Font précédé, restera toujours un grand exemple : de pitié et d'amour, de patience et d'affection, aussi bien pour les riches que pour les pauvres, de vertus pour tous.
L'humanité présente tâche — et y réussira — de s'émanciper seulement du clergé, de la caste religieuse, que ce clergé dépende du Pape, du Patriarche œcuménique ou de n'importe quel chef bouddhiste, mahométan, grand rabbin, etc. C'est une évolution naturelle, et l'effet varié produit inquiète l'observateur superficiel qui croit à une dissolution.
Leclergé, partoutet toujours, a malmené l'homme et la pensée à son profit. Il a souvent abaissé même l'idée de Dieu, laquelle ne peut surgir que d'un sentiment élevé et altruiste, qui implique l'idée du beau, du vrai, du bien.
L'Inquisition, tout particulièrement, ne sera jamais oubliée.
La religion de l'avenir, basée, comme la science, sur l'observation et l'expérimentation, sera, à mon avis, le spiritisme.
Ainsi la science et la foi seront à jamais réunies.
Nous assistons donc à l'évolution constante et variée,calme ou agitée, selon les races et l'état social du moment, mais non pas à une dissolution. Ou, si l'on préfère : nous assistons à la dissolution des formules et à l'évolution de l'Idée.
M. Miguel de Unamuno
Recteur de l'Université de Salamanque.
Les mouvements sociaux que vous me signalez dans votre demande sont une preuve de plus du caractère impérissable de la lutte religieuse, ce ressort intime du processus delà culture. Le sentiment religieux, le désir anxieux de tout ce qui tend à déchiffrer le mystère de la mort,est immortel. Quand il perd une solution, il en cherche une autre, qui est toujours la même. Et Tune de ses formes est de déclarer le problème insoluble, actede désespérance. La désespérance, plus ou moins contenue et résignée, est le caractère de toutes les époques d'hypercriticisme comme la nôtre.
Depuis des années le socialisme a proclamé la fin des luttes religieuses et que tout se réduisait à une question d'estomac. Ce fut là une sorte de recours cherché par le pauvre esprit humain désespéré de ne pouvoir résoudre le problème de sa destinée transcendantale. Voyant qu'il ne lui était pas possible d'obtenir le pain de l'âme, il se tourna vers le pain du corps. Mais les chefs du socialisme se char gèrent de démontrer que le problème religieux les préoccupait plus que le problème économique. Et il n'y a là rien d'extraordinaire, tous étant bien nourris et bien abreuvés I
Au fond des luttes religieuses qui renaissent aujourd'hui, il n'y a pas autre chose, tant d'un côté que de l'autre, que désespérance. Tous sont déses-
pérés de ne pas trouver Tunique vérité qui nous intéresse : qu'en sera-t-il de nous après la mort? Et ainsi la raison désespère d'elle-même et la foi tout aussi bien.
Ils crient, ceux qui apparaissent comme croyants, et ce sont des cris de désespoir par lesquels ils essayent de se convaincre eux-mêmes ; ils crient, ceux qui apparaissent comme incrédules, et leurs cris sont également des cris de désespoir. Les uns et les autres voudraient la foi simple ou la raison compliquée, mais comme ils ne l'obtiennent pas, les uns affirment et les autres nient. Comme ils ne peuvent poursuivre et attraper Dieu, la Nature, la Raison ou le Destin, ils se poursuivent et s'attrapent Jes uns les autres, comme des frères querelleurs châtiés par le père contre lequel ils ne peuvent se retourner. Ceux mêmes qui ne nous apparaissent pas comme des hypocrites et des « poseurs », à l'instar des néo-catholiques littéraires, sont des désespérés intimes qui jouent le rôle après lequel ils soupirent.
Croire en Dieu, c'est, en première instance, vouloir que Dieu existe, et Dieu est pour nous, avant tout et surtout, notre projection dans l'infini, productrice de notre immortalité. Nous voulons que Dieu nous fasse immortels, et tant déistes qu'athées, nous le sommes parce que nous désespérons. Nietzsche, un désespéré typique du christianisme, a inventé le retour éternel, forme du désir immortel et anxieux de l'immortalité, base concrète du sentiment religieux. Le nirvana même est une solution analogue, une solution du désespoir. Nous ne nous résignons pas à mourir entièrement; c'est
dire que nous ne nous résignerons jamaisà la raison pure.
La science, qui pour beaucoup tient lieu d'opium, d'alcool, de morphine, se désespère et engendre Yodium scientificum , aussi terrible que Yodium theologicum. L'orthodoxie scientifique est aussi intransigeante que l'orthodoxie religieuse.
La fameuse joie de vivre elle-même, si préconisée, n'est qu'une autre forme de la désespérance. Rien de plus triste que l'allégresse réfléchie,et autant dire professionnelle, de vivre. Celui qui veut imposer la joie est un désespéré. Par peur de perdre la viejl s'immerge en elle, comme celui qui se suicide par terreur de l'au-delà de la mort, par vertige. Les traits amers,il faut les épuiser vite et en fermant les yeux.
Les désillusionnés, les « désabusés» combattent à sang et à feu, avec le sarcasme et l'insulte, par l'effet de leur désespoir, l'illusion qu'ils ont perdue ou qu'ils n'ont pas reçue et ceux qui la conservent.
Un individu pourra vivre sans croire à l'immortalité de l'âme, mais un peuple ne peut pas vivre d'une vie spirituelle sans croire sous une forme ou sous une autre à cette immortalité, avec la raison, sans la raison ou contre la raison.
Tel est le point capital. Et la preuve, c'est que l'aimable tolérance de nos sceptiques prend fin là. Ce sont alors les ironies, les sarcasmes et les sourires méprisants, véritables actes de désespérance. Les fins Athéniens, qui passaient le temps à parler de la dernière nouveauté du jour, écoutèrent avec un sourire silencieux Paul de Tarse à l'Aréopage, jusqu'au moment où l'apôtre leur parla de la résur
rection des morts. Il mit le doigt sur la plaie et ils le chassèrent.
Comment cela finira-t-il?
Sophocle a dit que la vérité pouvait plus que la raison, et que la vérité était ce qui maintenait la vie. C'est une eau véritable que Peau qui apaise la soif, quelle que soit sa formule chimique. Et la vie inventera une autre religion ou restaurera les anciennes, pour qu'elles consolent l'homme de vivre en le faisant croire à sa persistance éternelle.
L'incertitude nous sauve. Au fond de l'âme du croyant le plus ingénu demeure un : « qui sait ? et s'il n'y a rien? », de même qu'au fond de l'âme de l'incrédule le plus convaincu qu'en mourant nous mourons entièrement, il reste un : « qui sait? et s'il y a quelque chose? » C'est une rumeur aussi vague que le bourdonnement d'un moustique, sous un roulement de tonnerre, mais on l'entend. Et grâce à ce motif d'incertitude, aussi petit que nous le supposions, nous vivons. La certitude absolue de l'une ou l'autre alternative nous rendrait impossible la vie. La foi ainsi que la raison s'alimentent de doute:
Les luttes religieuses qui renaissent aujourd'hui sont une nouvelle recherche désespérée de la vérité religieuse vitale. Les combattants sont solidaires et cherchent la même victoire. Il en ressurgira l'éternelle illusion, c'est-à-dire la vérité de vie à laquelle la raison se soumettra de nouveau. Parce que quand la raison cesse de donner forme aux vérités de vie, de sentiment, — ce qui est sa fonction, — et se met à en scruter le fondement et la matière, en les détruisant elle se détruit elle-même.
Sir Charles Dilke
Ancien Ministre, Membre de la Chambre des Communes.
C'est assurément la vanité de l'homme qui l'incite à croire que son propre instant dans ce qu'il appelle le temps est le témoin spécial d'une tt évolution d'idées ». Il n'y a pas, je le pense, pour les idées, de « dissolution ». Leur évolution est continuelle, excepté toutefois dans certaines périodes de l'histoire de la Chine et d'autres pays tories. L'idée religieuse est, de toute évidence, indépendante des Eglises. En Angleterre, et peut-être en Ecosse, l'idée religieuse est, jusqu'à un certain point, entravée par l'existence d'une Eglise établie. Il a pu en être autrement en France, mais les circonstances y sont totalement différentes, et rien de ce que je dis ici ne se rapporte au problème spécial qui se présente en France.
Le Mahométisme, peut-être aussi le Bouddhisme, et, dans le monde chrétien, l'Eglise d'Orient, l'Eglise d'Occident, l'Eglise anglicane, et, depuis les xvn e et xvm e siècles, les Eglises protestantes orthodoxes, et l'Eglise baptiste (se séparant des autres comme elle le fait sur un point nettement défini de doctrine) ont réussi à maintenir une certaine permanence dé doctrine. Toutefois les doctrines subissent une évolution dans le giron même des Eglises, comme le prouvent les interprétations variables du Coran et l'histoire de toutes les branches de l'Eglise Chrétienne.
Dom J.-M. Besse
Bénédictin de l'abbaye de Ligugé.
Il n'y a pas d'illusion à se faire sur la crise religieuse qui sévit. Elle est profonde et risque d'avoir des conséquences très graves. Bien qu'elle soit entretenue et développée par les intérêts politiques et les passions sectaires, force est bien de reconnaître qu'elle a ses sources dans les conditions présentes du monde. Le matérialisme, qui prévaut presque partout dans l'ordre politique et social, et l'anarchie, qui règne dans les intelligences desquelles les foules aiment à recevoir leurs idées, ont mêlé à notre civilisation moderne des éléments fort actifs., auxquels la religion et en particulier le catholicisme répugnent. La religion et surtout le catholicisme ont pour ces mêmes éléments une répugnance non moins vive. Nous sommes en présence de forces incompatibles.
Des catholiques et des protestants, que l'on désigne sous le nom de modernistes et qui s'appellent eux-mêmes progressistes, nient cette incompatibilité. Ils travaillent à réconcilier ces forces et à les rapprocher. Leurs efforts sont vains. Quelquesuns, pour mieux réussir, cherchent à faire disparaître de l'Eglise ce qui est le plus rebelle à toute adaptation aux aspirations de l'âme contemporaine» D'autres ont, longtemps avant eux, essayé une entreprise pareille ; il en est qui ont réussi à former une sorte de christianisme mulâtre, schisme ou
hérésie. Ces tentatives sont désormais vouées à un échec piteux. Les chrétiens, catholiques ou protestants, qui en voudront faire Fexpérience, se heurteront aux énergies conservatrices de l'Eglise catholique, car l'Eglise entend rester elle-même; c'est son droit et aussi son devoir. On perd sa peine et son temps à vouloir la transformer.
Les observateurs, qui n'ont pas la foi, envisagent forcément l'issue de la crise religieuse qui nous occupe sous un aspect qui ne saurait être celui d'un chrétien. Je comprends que beaucoup parmi eux la considèrent comme fatale au catholicisme et à toute religion. On pourrait cependant, même sans le secours de la foi, entrevoir une issue différente. Mais je n'ai pas à discuter ce sentiment. Le point où mes convictions religieuses me placent me laisse voir la situation sous un autre jour. Tous les catholiques, je le sais, ne se rangeraient point à mon avis. L'avenir paraît à quelques-uns fort sombre. La diminution de la foi leur semble appelée à augmenter de jour en jour. C'est la ruine de l'Eglise et aussi la fin du monde, qu'ils entrevoient. Le pessimisme religieux se manifeste chez d'autres d'une manière différente, mais c'est toujours la défaite de la religion qu'ils sentent inévitable. Je ne discuterai pas ce sentiment. Il me suffit de déclarer que l'on peut envisager le présent et l'avenir avec un optimisme raisonnable.
Ce qu'on est convenu d'appeler la société moderne, rame contemporaine, offre-t-il, dans la réalité, des garanties d'avenir ? J'en doute fort et cet avis ne m'est point personnel.
Les systèmes philosophiques, que des hommes
ingénieux ont voulu introduire à la place occupée par le christianisme, ne se comptent déjà plus. Le cimetière où ils s'accumulent, après quelques instants de vogue, est déjà encombré. Le cerveau contemporain est cependant en travail continuel. Les fruits que sa fécondité inépuisable livre à la circulation ne me paraissent guère assurés d'avoir un lendemain.
En somme, que trouve-t-on, après avoir délivré les esprits de l'autorité religieuse ? L'anarchie intellectuelle. C'est cette anarchie qui remplit le premier acte de la crise contemporaine. Mais ce premier acte est suivi d'un deuxième, l'anarchie morale* Le deuxième se verse dans un troisième, l'anarchie sociale. Le troisième aboutit au quatrième, l'anarchie politique. Et la crise a pour terme la fin d'une société, la chute d'une civilisation. Gela s'est vu jadis. Cela se reverra encore. Les mêmes causes produisent les mêmes effets.
Sera-ce la fin du monde ? Je ne le pense pas. L'humanité, ou, tout au moins, une partie de l'humanité entrera dans une phase nouvelle. Que serat-elle ? Ceux qui en seront les témoins le verront.
En attendant, l'Eglise reste elle-même, elle n'a pas autre chose à faire. Il n'est pas en son pouvoir d'empêcher la crise contemporaine de suivre son cours. Les défections que provoquent l'anarchie intellectuelle et l'anarchie morale parmi ses fidèles l'affligent, sans la troubler. Elle peut avoir à déplorer l'apostasie ou la chute lente dans l'indifférence et la corruption d'un peuple qui avait jadis accepté loyalement sa doctrine. Cela s'est vu en Orient. L'Eglise n'en mourra point. Quand les erreurs
condamnées par elles auront produit dans le monde leurs conséquences inévitables, elle apparaîtra audessus des ruines. Ce sera pour les désabusés l'espérance et le salut.
Non. Il n'est pas possible de conduire les peuples avec le matérialisme et l'athéisme. Cette erreur, car ce n'en est qu'une,pousse fatalement les nations à un désordre mortel. L'Eglise, en vertu de sa forte constitution monarchique et grâce aux énergies de la vie divine qui la possède, restera, pour les peuples qui ne voudront pas se résigner à la mort, le moyen nécessaire de ramener l'ordre dans les intelligences et dans les cœurs, en attendant de pouvoir le rétablir dans les institutions.
Les événements viendront à leur heure mettre cette divine Guérisseuse au service des nations. Mais, pour les sauver, il lui faudra, non des hommes d'Etat, non des diplomates, non des savants, non des artistes (je pourrais multiplier encore les non), il lui faudra des Saints. Ces chrétiens extraordinaires, dans lesquels Dieu accumule ses énergies, sont seuls capables de résoudre la crise et de faire tourner au bien du monde les souffrances dont elle aura été l'occasion.
C'est par ses saints que Dieu sauve et rajeunit l'Eglise et, quand il le juge bon, domine le monde.
Voilà ce que ma foi de chrétien me met dans l'esprit et ce que me confirment les enseignements de l'histoire.
M. Maurice Vernes
Directeur à l'Ecole pratique des Hautes Etudes (Section des Sciences religieuses).
Ce n'est guère que par voie de comparaison qu'on peut s'essayer à la solution d'un problème aussi complexe.
Le dernier des grands mouvements religieux en Occident — c'est-à-dire dans les pays qui, depuis le xm e et le xiv e siècle, ont pris la tête de la recherche scientifique et philosophique — est celui de la Réforme. Ce fut un effort extraordinaire, appuyé sur les raisons les plus décisives et qui, néanmoins, n'aboutit que partiellement au xvi e siècle et perdit du terrain au xvn e . Le catholicisme dit romain sacrifia certains abus, mais n'introduisit aucune modification dans son dogme, dans ses rites et dans sa hiérarchie.
L'assaut donné à la révélation chrétienne par la philosophie anti-religieuse du xvm e siècle nous apparaît considérable parce qu'il s'est produit dans une société lettrée et dans le domaine de la librairie. Tout au plus, à l'envisager avec soin, a-t-il effleuré l'épiderme de l'aristocratie intellectuelle : il a passé par-dessus — ou à côté — des masses religieuses sans les atteindre. Le Cartésianisme avait eu une action beaucoup plus réelle.
L'influence du xvm e siècle n'a pas atteint Chateaubriand; elle a été nulle sur Victor Hugo, dont l'œuvre entière — malgré l'interprétation officielle
LA QUESTION RELIGIEUSE 5l
— traduit avec candeur les façons de sentir et de penser de l'éducation catholique, disons le mot : du catéchisme.
Voici cependant que l'indépendance philosophique professée par Descartes se fortifie par l'adoption de règles plus précises pour l'étude des sciences physiques et naturelles et reçoit un appoint considérable de la constitution d'une histoire des sociétés humaines entreprise en dehors du cadre théologique.
L'un des chapitres de cette histoire, celui qui est consacré à l'étude comparatrice des croyances et formes religieuses, vulgairement : histoire ou science des religions, prend un remarquable développement, grâce aux apports de la philologie et de l'archéologie.
En somme, les hommes de science, qu'ils s'intitulent philosophes, historiens, philologues, sociologues, chimistes ou naturalistes, travaillent et enseignent aujourd'hui en dehors du système dogmatique chrétien. Cela se passe de la sorte en France, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, aux Etats-Unis d'Amérique.
Les représentants attitrés du christianisme ne semblent pas comprendre toute la portée de cette évolution, dont les effets sont destinés à se propager en partant des centres d'Universités, et finiront par avoir leur répercussion sur le dogme. Le catholicisme maintient absolument sa croyance, son rite et sa discipline : il ne voit même pas le scandale du merveilleux populaire imposant à ses chefs les produits d'une grossière crédulité. Le protestantisme, inquiet et mobile, adopte volontiers une attitude
opposée : il ouvre les bras aux« résultats avérés de la science », de cette science qui doit être tenue pour la sœur jumelle de la Foi. En attendant, l'Eglise sévèrement constituée par Calvin s'éparpille en une infinité de groupes et de sous-groupes.
La séparation des Eglises et de l'Etat, récemment survenue en France, confirme les données qui résultent des divers mouvements qui ont agité, depuis un siècle, les communions chrétiennes d'Occident. Il n'y a eu, en fait de schisme, qu'une tentative ridicule, et nul n'a tourné ses regards du côté du protestantisme.
Il ne j>eut pas être question présentement d'une dissolution de l'idée et du sentiment religieux; dévolution, pas le moindre symptôme ! Le rationalisme, qui triomphe en matière d'études historiques et scientifiques, n'est, au fond, qu'une « méthode de travail », destinée à renouveler successivement les divers domaines de la recherche. Y voir la catapulte qui va du jour au lendemain culbuter la religion, c'est se faire une grande illusion — ou se payer de mots.
M. Oscar Browning
Professeur au King's Collège (Université de Cambridge).
Je crains que mes idées ne soient quelque peu déplacées parmi les nombreuses réponses philosophiques que vous recevrez pour votre intéressante enquête. Je croisa l'existence deDieu et au gouvernement divin du monde. Je pense aussi que, pour
être efficace, la religion doit être organisée en une Eglise et qu'une Eglise ne peut exister sans dogme. Je suis aussi d'avis que, pendant l'ère chrétienne, l'Eglise chrétienne a été, somme toute, l'influence la plus civilisante en Europe, que, pendant toute l'histoire du monde, à vrai dire, la religion, de quelque genre qu'elle soit, a été le facteur dominant pour déterminer, chez les humains, une conduite noble et vertueuse.
Je crois que l'Angleterre est une contrée profondément religieuse, et que si jamais elle cesse d'être religieuse, elle cessera d'être grande. J'ai constaté avec une vive joie, pendant ces dix dernières années, la recrudescence du sentiment religieux en Italie. Je regrette que le Luthérianisme, en Allemagne, ne se prête pas à des formes plus spirituelles de religion et je déplore plus profondément que je ne saurais le dire le terrible schisme qui s'est produit en France entre la religion et l'État. L'histoire de la France nous enseigne qu'à ce conflit il ne peut y avoir qu'une issue, que le gouvernement de la France n'a jamais rompu avec la religion sans se vouer à une période de misère et d'abaissement qui a duré jusqu'à ce qu'un maître sage ait établi une réconciliation. Votre question a donc ainsi sa réponse. Pour un homme qui professe mes opinions, la dissolution de l'idée ou du sentiment religieux signifie seulement la dissolution de la Société, que je juge impossible. D'autre part, le progrès de la civilisation, de la diffusion des lumières intellectuelles, et de l'amitié universelle entre les nations, qui devient chaque année plus puissante, peut amener une évolution des formes reli-
gieuses qui sera salutaire tant qu'elle n'affaiblira pas les bases spirituelles sur lesquelles doit toujours reposer la religion.
M. Salomon Reinach
de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
Pour répondre à la question posée par le Mercure, il faudrait d'abord s'entendre sur le sens des termes. J'ai fait effort, depuis plusieurs années, pour accréditer l'opinion que la religion est, à l'origine, l'ensemble des scrupules qui font obstacle au libre exercice des facultés humaines, c'est-à-dire un système de tabous. Ces tabous se transforment, se rationalisent, mais ne disparaissent pas. Il existe encore, dans toutes les religions, un élément magique, qui tend, depuis de longs siècles, à se spiritualiser, à s'évaporer dans le symbolisme ; la prière et le sacrifice de communion sont des faits de cet ordre. On peut croire que cette évolution se poursuivra encore longtemps avant que les idées de prière et de sacrifice n'aient disparu. Enfin, le fonds commun de toutes les religions étant l'animisme, et l'homme naissant animiste, restant animiste malgré les enseignements delà science, les préjugés qui dérivent de l'animisme, tels que celui de la survie des âmes ou l'idée d'un Grand-Esprit chef des esprits, sont proprement indéracinables. Seuls ceux qui considèrent la religion comme les inventions de prêtres, de fourbes bienfaisants ou malfaisants, peuvent parler de la fin des religions ; mais cette
opinion du xvni e siècle a fait son temps. Nous savons aujourd'hui que la religion, sous ses formes primitives, est identique à la civilisation humaine à ses débuts ; elle peut donc et doit se transformer sans cesse. Mais il ne saurait être question, même dans les milieux les plus civilisés, d'une disparition ou d'une dissolution du sentiment religieux.
M. Louis Gumplowicz
Professeur à TUaiversité de Graz.
Chacun sait que Copernic a délogé le Bon Dieu. Seulement on ignorait où était son domicile. Alors vint Spinoza qui déclara l'avoir découvert : ce serait « l'Espace et le Temps », chose qui se trouve partout. C'était là une bonne plaisanterie. Mais la prêtraille n'est pas sotte et ne permet pas qu'on plaisante avec elle. Les cardinaux romains mirent à PIndex l'ouvrage de Copernic, qui sentait le fagot, et les rabbins d'Amsterdam jetèrent l'interdit sur Spinoza.
Et de quoi s'agissait-il dans ces affaires? De la religion? que non! Mais delà domination des Eglises l Car la Religion est un « moment » psychique intérieur et non pas une institution sociale extérieure. La Religion est un ensemble de représentations, naissant dans l'esprit de l'homme comme une réaction des neffs qui sont troublés, au milieu des énigmes du monde, et qui, grâce à ces représentations, trouvent le repos. Le contenu de ces
représentations est indifférent, pourvu qu'elles remplissent leur office, qui est de [calmer notre système nerveux. Mais chaque besoin humain, qui veut se satisfaire, fait naître toujours une classe d'hommes, dont le métier est d'apporter cette satisfaction : ainsi le besoin religieux créa toujours et partout la classe des serviteurs de la religion, de même que le besoin de se faire raser créa les barbiers. Tant qu'ils ne sont que des serviteurs, il n'y a rien à objecter là contre et on n'a pas à leur refuser un salaire honorable. Hélas ! Ils ne se contentent pas de ce rôle ; mais ils s'organisent, forment des Eglises et des Hiérarchies, et veulent dominer. Cela leur réussit parce que les hommes sont faibles et sots. C'est à l'Eglise Romaine que cela a réussi de la façon la plus grandiose, à cette église qui, sur la base de la religion, voulut fonder la domination du monde et, de fait, étendit sa domination sur de nombreux Etats.
Mais, avec le temps, après que les Copernic et les Spinoza eurent éclairé beaucoup d'entre eux sur les mensonges de la prêtraille, les hommes devinrent plus avisés et se dirent : « Que les serviteurs de la religion vaquent à leur service ! Mais leurs organisations et leurs églises, qui veulent nous dominer, sont superflues. C'est déjà suffisant d'avoir la domination de l'Etat, qui est indispensable ; mais la domination des Eglises, nous pouvons nous en passer. » Aussi les Etats qui sont arrivés au sommet de la culture moderne se délivrent-ils de la domination des Eglises et laissent les particuliers satisfaire suivant leur goût leurs besoins religieux, s'ils ont de semblables besoins, de même
qu'ils se font, suivant leur goût, raser et couper les cheveux par les barbiers.
Une telle victoire remportée sur les églises est dans l'évolution sociale naturelle. C'est une des nombreuses étapes vers la liberté. La France qui, de fait, en Europe, marche à la tête de la civilisation, atteint aujourd'hui cette étape et elle s'est vivement débarrassée de toutes les Eglises. Ainsi elle vient de prouver son rôle de guide dans la voie de la libération de l'humanité. Les autres Etats la suivront lentement, comme ils l'ont suivie dans la voie de la libération politique des hommes. Sur ce point, il n'y a aucun doute ; car les besoins religieux des hommes ne peuvent donner aucun prétexte à les faire tomber en servitude par des hiérarchies organisées, comme jusqu'ici c'était partout le cas. La France, par son acte le plus récent, par la séparation de l'Etat et des Eglises, n'a pas rendu à Phumanité européenne un service moins important que par sa grande Révolution. Vive la République Française!
M. Siegfried Wagner
Compositeur de musique (Bayreuth) .
Etant sur le point de partir avec ma mère pour le Midi, je ne trouve pas le temps de vous répondre comme il faudrait à une question aussi délicate et difficile.
Etant artiste, je ne jugerais que de ce point de vue et je répondrais que je ne crois pas qu'une
religion qui a produit les plus grands chefs-d'œuvre dans la peinture, la poésie et la musique (Raphaël, Dante, Bach et mon père) puisse être détruite, que la vérité de l'Evangile est éternelle, malgré ce que les hommes en ont fait.
Voilà tout ce que je puis vous dire en ce moment, livré aux malles et billets de chemin de fer.
M. Francis Jammes
Homme de lettres.
Nous assistons à la dissolution de tout ce qui n'est pas le catholicisme.
M. Guglielmo Ferrero
Historien (Turin).
Je sais trop bien par expérience quelle difficulté il y a à savoir ce qui s'est passé, pour me hasarder à prédire ce qui se passera. Celui qui pourrait dire si nous assistons à une dissolution ou à une évolution du sentiment religieux serait un aussi grand homme que celui qui, sous Vespasien, aurait prévu qu'un jour l'Europe serait devenue chrétienne et que le chef de l'Eglise aurait occupé à Rome la place de l'empereur.
Il est au contraire possible de faire une conjecture conditionnelle. Il me semble probable que si notre civilisation continue à se développer, comme
elle le fait depuis un siècle, — ce qui du reste n'est pas certain, — les doctrines qui servent aujourd'hui à créer la mentalité des masses deviendront trop simples pour le rôle que les masses populaires semblent destinées à jouer. Il ne suffira plus, évidemment, comme il suffisait il y a deux siècles, d'apprendre au paysan et à l'ouvrier qu'il ne faut ni tuer ni voler. Il faudra leur donner la conscience des autres devoirs, très nombreux et très compliqués, qu'ils doivent accomplir pour que la société fonctionne bien. Mais il serait téméraire de prédire si on y réussit par la transformation des doctrines existantes ou par la création de doctrines nouvelles. Trop de facteurs divers entrent en jeu dans ces grands événements.
M. Jules Soury
Directeur d'études à l'Ecole pratique des Hautes Etudes.
Un catholique, un clérical, fidèle à l'Eglise où il est né, où ses pères ont passé, où il doit les suivre, trahit-il la science, qu'il sait vraie, pour la foi, qu'il connaît fausse? Certes, si les doctrines delà science qu'on oppose aux dogmes de la foi avaient la force et la portée qu'on leur prête, le conflit de la science et des religions serait plus tragique que jamais.
Mais ce conflit est illusoire ; il n'existe pas, puisque les mots même d'athéisme et de matérialisme nient ou affirment l'existence de ce que nous ignorons d'une ignorance invincible. Voilà comment, sans paradoxe, un athée se peut dire clérical.
L'illusion naïve d'une science absolue de l'univers et des êtres vivants, soit dans le présent, soit dans l'avenir le plus reculé, s'est à jamais évanouie depuis qu'a paru dans le monde, — avec David Hume et Kant, — la critique de la connaissance humaine. Les limites de l'intelligence ! Hélas ! il n'était pas nécessaire de lui en marquer, ou, mieux, de lui en découvrir ! La raison a, en effet, des limites naturelles, fatales, condition de toute conscience, et partant de toute science, si bien qu'à l'audacieux cri de guerre que pousse chaque génération nouvelle qui part pour la conquête de la vérité, l'écbo attristé répond par cette parole des sages : « Nous ne savons pas, nous ignorerons toujours et ce monde et nous-mêmes. » Ignoramus et ignorabi* mus.
Ainsi, terrassé par l'énigme, et désormais sans illusion, ce n'est point une joyeuse et virile assurance que le savant rapporte des sombres bords où s'est presque égarée sa raison : c'est une gravité triste et stoïque; c'est une humilité sincère, qui le grandit, loin de l'abaisser; c'est, en un mot, « cette tristesse qui est l'essence de toute religion», comme s'exprime Huxley lui-même.
— Mais, dit-on, ce n'est pas cette sublime religion des savants et des philosophes que visent les grosses colères de la foule et les vexations qu'infligent aujourd'hui à la religion certains hommes politiques français.
Je réponds qu'il n'y a pas deux religions; que les symboles du christianisme et du bouddhisme, que les fétiches même des sauvages sont, pour les hommes d'une culture inférieure ou moyenne, ce
LA QUESTION RELIGIEUSE 6l
qu'est le sentiment de l'inconnu et de l'inconnaissable pour le savant et le philosophe.
L'honnête homme peut donc, sans feinte et sans hypocrisie, accepter le joug de la religion où il est né. Libre à lui d'interpréter, dans un sens de plus en plus raffiné, les croyances de ses frères et de ses sœurs. S'il est galant homme, il ne scandalisera aucun de ces humbles et de ces petits qui prient si bien à leur manière. Renan l'a reconnu, non sans leur envier peut-être la joie, la consolation et la force de l'oraison !
L'homme qui sait et qui réfléchit ne peut plus se reposer sur aucun dogme d'église, pris à la lettre, ni déposer son bâton de pèlerin sous le portique d'aucun temple. Mais, s'il ne prie comme ses frères, qu'il prie du. moins avec eux, et que, s'il attache un autre sens aux symboles de la foi où il est né, qu'au moins les simples n'en soient pas offensés, eux qui puisent toujours presque tous les motifs d'aimer et de faire le bien, la paix intérieure, la résignation à la douleur de vivre, dans ces vieilles disciplines de l'esprit humain, — les religions.
M. Philipe Godet
Professeur à la Faculté des Lettres de Neuchâtel.
Votre question ne me paraît comporter qu'une réponse de la part d'un croyant.
Dissolution^ c'est-à-dire anéantissement? — Non, cela ne saurait être.
Tant que l'homme aura des aspirations supé-
rieures à ce monde ; tant que sa conscience morale lui parlera d'obligation et lui imposera un idéal qu'il se sentira impuissant à réaliser par la seule force de sa volonté, — en un mot, tant qu'il sera homme, — la religion sera. Je crois que c'est là un fait humain indestructible.
Mais si la dissolution — c'est-à-dire la disparition — du sentiment religieux me paraît contraire à la nature même de l'homme, je crois aussi que nous traversons une crise très sérieuse, que nous assistons à une évolution, qui se manifeste bien par une dissolution.
Dissolution de quoi ? — De certaines formes de la religion (par exemple, des religions d'autorité extérieure).
Cette crise aura sans doute pour effet de donner à la religion une assiette nouvelle, à savoir: d'une part, certains faits qui sont d'expérience actuelle aussi bien qu'historique (en premier lieu la personne du Christ); d'autre part l'obligation morale, l'impératif catégorique, — qui, en dépit de la prétendue morale évolutionniste, subsiste aussi comme un fait que l'expérience atteste tous les jours.
Il semble donc qu'à cette heure on tende à écarter l'intellectualisme ancien, pour donner à la religion une base expérimentale et morale.
D r Max Nordau
Homme de lettres (Autriche).
Il convient de distinguer soigneusement entre le
confessionnalisme et la religiosité ou le sentiment religieux.
Le confessionnalisme signifie l'adhésion à une église constituée, prétendant être en possession d'une doctrine révélée par Dieu, enseignant des dogmes et ayant des prêtres dispensateurs de sacrements. 11 n'a rien à faire avec la foi au surnaturel. Il est une attitude sociale et politique. On peut être rigidement confessionnel et en même temps un parfait athée. C'était, dit-on, le cas du célèbre Windthorst, chef du centre catholique allemand. C'était notoirement celui de maint pape de l'époque de la renaissance italienne. On est confessionnel, non pas par un besoin de cœur, par la hantise de l'au-delà, mais par indifférence qui fait qu'on continue automatiquement une tradition familiale, ou par esprit conservateur, parce qu'on considère l'autel comme une barricade contre l'anarchie, et l'église comme un sûr refuge contre les entreprises révolutionnaires. Le confessionnalisme n'évolue pas ; il reste stationnaire ; s'il se modifie, c'est tout au plus dans le sens d'une plus grande rigidité, d'une plus stricte orthodoxie, d'un formalisme plus impérieux, sa raison d'être étant justement son sévère autoritarisme. Il ne se dissoudra, toutefois, que lorsque les masses seront intellectuellement assez développées pour sentir comme une offense personnelle l'enseignement d'un dogme, et lorsque les classes supérieures auront péremptoirement constaté que le prêtre n'a plus aucune prise sur les esprits et ne saurait plus défendre efficacement les privilèges des gouvernants et possédants. Ce moment me semble encore assez lointain.
Toute autre chose est la religiosité, ou, comme vous dites : l'idée religieuse, le sentiment religieux. Dépouillée de toutes ses contingences, suivie, à travers ses manifestations multiformes, jusqu'à sa source première dans la vie psychique humaine, la religiosité est le sentiment effrayant de la faiblesse physique et intellectuelle de l'homme en face de l'immensité écrasante de l'Univers. Ce sentiment est primordial. Le sauvage à peine sorti de l'animalité inférieure l'a déjà. Le plus haut penseur, aux intuitions souveraines, l'a encore. Il s'agrège et polarise tous les éléments de la conscience et par là prend les aspeéts les plus divers. Il est tour à tour grossière superstition, crainte de méchantes puissances surnaturelles, désir d'apaiser leur courroux et de gagner leur faveur, imagination mythogène et théologique, angoisse de la mort, aspiration éperdue à la survie infinie, à l'immortalité de l'âme, noble curiosité de la « chose en soi » et des causes premières, effort acharné vers la compréhension du phénomène cosmique, recherche anxieuse d'un sens de la vie individuelle, générale, planétaire, universelle, d'une règle morale, d'un code rationnel, acceptable, des rapports entre les hommes et entre l'homme et le grand mécanisme du Cosmos. La s religiosité évolue comme toute la vie psychique humaine. De même que l'amour, de simple appétit brutalement charnel, s'est affiné, par étapes, jusqu'à devenir le culte du Dante pour Béatrice, de même la religiosité, de fétichisme niais, s'est sublimée jusqu'aux spéculations de Mach,de Guyau,de Ribot, de Hœffding, jusqu'aux inspirations artistiques de Beethoven (la neuvième I), de Dubois (la
Jeanne d'Arc I), de Mercié (Génie au-dessus du guichet du Louvre), de Carrière (la Maternité du Luxembourg), jusqu'à la poésie du Faust de Goethe, et du monologue de Haralet. La religiosité durera autant que l'humanité et évoluera avec elle. Elle répondra toujours au degré de culture intellectuelle que Phumanité aura atteint.
M. Ch. Wœste
Ancien Président du Conseil des Ministres, Membre de la Chambre des représentants (Bruxelles).
C'est se tromper que de croire que nous assistons à une dissolution ou à une évolution de l'idée religieuse et du sentiment religieux. D'une part,en effet, il n'est pas une période de l'histoire du monde, où les luttes entre les hommes ne se soient pas portées sur le terrain religieux ; ces luttes ont présenté un caractère plus ou moins radical ; mais toujours elles ont cherché à battre en brèche l'idée d'une vérité religieuse immuable s'imposant à l'homme comme le phare de son intelligence et le guide de ses actions. D'autre part, jamais plus qu'aujourd'hui, le Catholicisme n'a réuni sous son drapeau des disciples plus convaincus, animés d'un esprit de propagande plus ardent et pratiquant leurs croyances avec une ferveur plus intense.
Sans doute, l'hostilité à la foi religieuse est empreinte à l'heure actuelle d'une âpreté singulière. Mais il ne faut pas oublier que l'homme est bien plus touché des phénomènes du présent que de
ceux du passé : de là une tendance à attribuer aux premiers une importance qu'on incline à ne pas découvrir dans les seconds. Et puis, il est certain que, tandis qu'autrefois la bataille religieuse visait certains dogmes ou certains points de discipline seulement, aujourd'hui elle va jusqu'aux négations absolues. Se présentant sous cet aspect, elle fait envisager les agressions actuelles comme plus redoutables que par le passé ; mais si Ton songe aux formes changeantes que les batteries dirigées contre la religion ont successivement revêtues, on doit reconnaître que ceux qui les ont dressées paraissent avoir peu de confiance dans le succès final de leurs campagnes.
On ne comprend guère que l'on puisse parler d'évolution de l'idée religieuse ou du sentiment religieux. L'idée religieuse implique l'existence d'une vérité religieuse; or, s'il y a une vérité religieuse, celle-ci n'est pas susceptible d'évoluer : elle est ou elle n'est pas ; si elle variait, elle ne serait plus la vérité.
Est-il, d'un autre côté, possible d'imaginer que « l'idée religieuse » puisse se dissoudre? Ce serait supposer que les hommes devinssent indifférents auxjproblèmes de leur origine et de leur fin ainsi qu'à ceux de l'origine et de la fin du monde ; et, s'il est exact que, cédant à une sorte d'étourdissement, quelques-uns d'entre eux se réfugient à cet égard dans une insouciance non exempte de partipris, il n'estfpas admissible qu'une telle disposition se généralise. D'ailleurs nier Dieu, ce n'est pas le supprimer: sa puissance et sa providence se révèlent chaque jour par des milliers et des milliers de
faits et d'actes qui s'imposent à l'attention de tous; et, dès lors, c'est faire injure au bon sens de l'humanité prise dans son ensemble, que de la supposer indifférente à ces témoignages écrasants.
M. Emile Verhaeren
Homme de lettres.
Les Dieux ou le Dieu sont les masques de la crainte, de l'espoir, de la fureur, de la tendresse, de la haine et de l'amour que l'homme prétend découvrir dans la nature. Le jour où son esprit s'aperçoit que la nature n'est douée d'aucune passion, les Dieux ou le Dieu deviennent inutiles.
L'homme occidental essaie de s'en passer aujourd'hui. C'estla plus importante évolution de sa pensée, depuis longtemps. L'équilibre des consciences en fut d'abord rompu, mais peu à, peu un nouvel ordre s'est substitué à l'ancien et je sais quelques esprits qui déjà ont retrouvé la paix nouvelle. Ils vivent sereins et quelques-uns d'entre eux sont morts, sans angoisse, simplement.
La séparation des Eglises et de l'Etat en France, les débats sur l'enseignement en Angleterre, les manifestations en Italie et en Espagne comptent parmi les moindres des phénomènes annonçant qu'à son tour la foule désire s'affranchir. Certes passera-t-elle par bien des étapes avant d'arriver au point où se sont arrêtés tels penseurs. Actions et réactions, flux et reflux, le résultat seul importe»
Pour les foules, le besoin est la mesure de la
vérité. Si l'homme abandonne aujourd'hui son Dieu ou ses Dieux, par ce seul fait il prouve qu'ils ne lui sont plus nécessaires. Il peut vivre, il vit sans eux. L'humanité rejette ainsi, au cours des temps, tout ce qui l'embarrasse, après l'avoir servie. Elle est ingrate et féroce et pourtant admirable.
Ce fut le sort des Dieux d'être ses auxiliaires. Ils ne le sont plus. Leur culte est dispendieux ; la prière est une perte de temps.
Les poètes pourtant vénéreront toujours les Dieux et regretteront longtemps encore qu'il ne soit plus possible de leur obéir.
M. Auguste Strindberg
Homme de lettres (Stockholm).
Si religion veut dire A nsckluss mit Jenseits (Communication avec l'au-delà) ou sentiment de solidarité avec le Kosmos et Dieu, cette communication peut être momentanément rompue et ce sentiment peut être affaibli par des préoccupations d'ordre matériel. Ce fut le cas pour nous autres, enfants du siècle passé, qui, aux environs de 1870, vécûmes les grandes transformations économiques, assistâmes aux découvertes les plus importantes pour notre bien-être physique et vîmes changer entièrement notre existence matérielle. Nous perdîmes le contact avec le câble aérien et restâmes terre à terre. En même temps, on nous fit accroire — et Fon peut faire tout accroire aux jeunes gens — que les plus hauts problèmes pouvaient être réso-
las par les quatuor species du bon sens ; Strauss, Renan et d'autres dégradèrent la raison divine, l'Intuition, et élevèrent le sens commun ou le simple raisonnement, que nous partageons avec les animaux.
Bientôt nous en eûmes fini avec le christianisme et, immédiatement après, la religion fut « une manière de voir surannée » qu'on ne prit même pas la peine de discuter. Sur ces entrefaites, on découvrit le Gorille; et lorsque les Darwiniens y reconnurent leur image, l'image de leur Dieu, le Crépuscule des Dieux descendit sur la terre.
Mais, vers 1890, une aube nouvelle parut à l'horizon. Le sentiment religieux se retrouva, mais sous des formes nouvelles. L'antique sagesse fut déterrée, le Védantisme, le Bouddhisme pénétrèrent en Europe, et la religion fut de retour sous le couvert de noms tels que Théosophie, Occultisme. Un sourire divin rayonna sur le monde, lorsque le matérialiste Charcot eut la mission divine de déclarer les miracles tout naturels, et il fut contraint de prophétiser « le retour des procès de sorcellerie pour dans 5o ans ». Ses élèves allèrent jusqu'à confirmer les guérisons miraculeuses de Lourdes, — et quoique les faits fussent dénommés des phénomènes hypnotiques, le nom ne changea pas la chose.
Vers la fin du siècle, nous pûmes saluer les congrès des religions, où tous les peuples et toutes les confessions du monde s'agenouillèrent ensemble (Chicago,. Paris, Stockholm). Bossuet et Leibniz, qui ont recherché l'union de toutes les églises chrétiennes (syncrétisme) se seraient trouvés clair-
voyants et plus que cela. Et le but visé par les congrès est poursuivi par les sciences religieuses qui s'appliquent à séparer le bon grain, les vérités éternelles de la paille et des fétus qui, après avoir servi d'abri à leur croissance, avaient fini par les couvrir et les étouffer.
Qu'en France on ferme les églises, cela ne signifie pas la déchéance de la religion, mais bien que les formes tombent. Les moules où la fonte a été faite seront brisés, et lorsque chaque confession aura donné sa part de la fonte, la seule, Tunique religion de l'avenir sera placée sur un piédestal autour duquel tous les peuples pourront se réunir.
Telle semble bien être la marche de l'évolution religieuse vers le but — une confession moniste « sans dogme ni théologie » ; — donc, vers révolution par la dissolution.
M. Jules Lemaître
de l'Académie française.
Je vous avoue que je n'en sais rien.
M. Georges Plékhanoff
Chef du parti socialiste démocrate russe.
Vous demandez : Assistons-nous à une dissolu-
tionoiT à une évolution de l'idée religieuse et du sentiment religieux ?
Vous me permettrez de me placer au point de vue de l'évolution sociale et de formuler la question de la manière suivante : la dissolution de l'idée religieuse n'est-elle pas le terme nécessaire de son évolution ?
Pour y répondre, rendons-nous compte de ce qu'a été jusqu'ici l'évolution de cette idée.
Mais d'abord qu'est-ce que la religion ? Si nous nous servons de ce que Edward B . Taylor appelle « définition minimum du terme religion », nous dirons que la religion est la croyance en des êtres spirituels existant à côté des choses et des processus naturels (i).
Cette croyance, qui est l'élément nécessaire de toute religion, sert en même temps à expliquer tous les phénomènes de la nature. Mais à une phase supérieure de l'évolution sociale,nous voyons s'ajouter à cet élément primitif un nouvel élément: l'élément moral.
L'alliance entre ces deux éléments devient déplus en plus étroite. C'estalors qu'on arrive à ce que je pourrais appeler : définition maximum du terme religion, soit la croyance en des êtres spirituels associée à la morale et lui servant de sanction. C'est à ce point que, pour beaucoup de gens, l'essence de la religion consiste dans la morale.
(1) Il est vrai que tout être spirituel n'est pas dieu. Pour devenir dieu, un être spirituel doit passer par une certaine évolution. Un dieu est un être spirituel se trouvant en relations de services mutuels avec une tribu ou une peuplade donnée. Mais tout dieu est un être spirituel. Et cela nous suffit ici*
Mais nous ne sommes point encore au terme de celte évolution.
L'alliance qui semblait indissoluble entre la religion et la morale est condamnée à disparaître de par le progrès de l'esprit humain.
L'explication scientifique des phénomènes est forcément matérialiste. L'intervention des êtres spirituels, qui, aux yeux du sauvage, explique tous les phénomènes, n'explique rien aux yeux d'un Berthelot; sa valeur diminue de plus en plus pour Fhom me civilisé qui peut s'assimiler les résultats du travail scientifique.
Si nombre de gens croient à l'existence d'êtres spirituels et surnaturels, c'est que — pour diverses raisons — ils n'ont pu surmonter les obstacles qui les empêchent de se placer au point de vue scientifique.
Une fois ces obstacles écartés — et il faut croire que ce sera l'œuvre de l'évolution sociale — toute conception surnaturelle s'évanouira, et alors la morale sera forcée de reprendre son existence indépendante. La religion, dans le sens de sa définition maximum, aura vécu. — Quant au sentiment religieu x , il disparaîtra é videmment avec la dissolution de Tidée religieuse. Mais il y a plus de conservatisme dans les sentiments que dans les idées. II peut y avoir et il y aura certainement des survivances qui engendreront des conceptions plus ou moins bâtardes, mi-spiritualistes, mi-matérialistes, du monde.
Mais à leur tour ces survivances sont condamnées à disparaître, surtout quand disparaîtront certai-
nés institutions sociales que la religion paraît sanctionner.
Le progrès de l'humanité apporte avec lui l'arrêt de mort de l'idée et du sentiment religieux. Les gens timides ou intéressés ont peur pour la morale. Mais, je le répète, la morale peut mener une existence indépendante.
La croyance en des êtres spirituels, même à l'heure qu'il est, est loin de renforcer la morale. Bien au contraire, les religions des peuples civilisés actuels sont, pour la plupart, en arrière du développement moral de ces peuples.
W.-K. Clifford Ta dit avec raison : « Si les hommes n'étaient pas meilleurs que leurs religions, le monde serait un enfer! »
M. Félix Le Dantec
Professeur d'embryologie à l'Université de- Paris.
Quoique les croyants nient le conflit entre la Science et la Foi, une coïncidence remarquable ne s'en manifeste pas moins entre le développement des sciences et le recul de l'idée religieuse. Cette coïncidence se comprendrait, alors même qu'il n'y aurait pas contradiction entre les dogmes et les découvertes des savants. Les principes de Lamarck nous enseignent en effet que les organes, se développant par un usage continu, s'atrophient par désuétude; on connaît aussi la loi du balancement organique. Or, nous appliquons aujourd'hui notre esprit scientifique à des problèmes dont notre sert'
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tintent religieux nous donnait autrefois la solution simpliste ; nous développons donc le premier aux dépens du second. L'hypertrophie prodigieuse de l'esprit scientifique aux xviii 6 et xix 6 siècles a naturellement déterminé une atrophie correspondante de la foi, chez les penseurs et chez ceux qui les suivent et les imitent.
Mais un organe, fixé dans notre espèce par un usage séculaire, ne disparait pas tout d'un coup. Il est devenu caractère acquis et se transmet par hérédité en dépit des contingences. Il y a évolution lente et non dissolution.
L'appendice de notre caecum, ridicule souvenir de la seconde poche alimentaire des ancêtres herbivores, n'a pas disparu, et peut encore nous tuer. La régression de notre sentiment religieux est loin d'égaler celle de notre appendice, elle n'en est pas moins certaine chez tous, quoique moins avancée chez quelques-uns ; mais elle n'a pas abouti à une disparition complète de l'organe, même chez les athées. Marcel Hébert a essayé de substituer le Divin au Dieu personnel pour expliquer cette antinomie apparente, qui provient d'une confusion prolongée entre la croyance aux Dieux et le désir de comprendre.
Parce que le sentiment religieux existe chez tous et est opposé à la tendance scientifique, on devient anticlérical. On le serait peut-être moins si l'on envisageait seulement les dangers de la domination des prêtres. De même, on redoute les fous, bien moins pour le mal qu'ils peuvent faire que par la crainte justifiée de participer à leur folie. Etant anticlérical, on élève ses enfants en es-
sayant de détruire chez eux une survivance nuisible ; de même, on a proposé d'enlever l'appendice à tous les bébés. Mais les pères qui auront subi l'ablation transmettront cependant à leurs descendants cet organe rudimentaire, persistant comme le prépuce des circoncis. Une vieille chose héréditaire ne s'en va pas tout d'un coup. L'appendice eh est une, le sentiment religieux une autre.
Si l'on redevenait végétarien aujourd'hui, ce ne serait pas l'appendice qui grossirait, mais peut-être l'estomac, à moins qu'une poche nouvelle se formât ailleurs, sur le tube digestif. De même il serait illusoire de vouloir réveiller le sentiment religieux au profit d'une religion en décadence ; c'est une religion neuve et vivace qui profiterait de la restauration. Aujourd'hui, la Science tient la corde. Où nous mènera-t-elle?
M. E. Vandervelde
Membre de la Chambre des Représentants, Chef du parti socialiste belge.
Si l'on avait posé la même question à quelque philosophe du n e siècle, affranchi des anciennes croyances et dédaigneux ou ignorant des croyances nouvelles, qui s'élaboraient obscurément parmi les pauvres et les esclaves, il eût répondu sans doute : « Les Dieux s'en vont; les Dieux s'en sont allés; la Raison seule va régner à leur place. »
Aujourd'hui que nous avons vu le sentiment religieux survivre à des formes religieuses que les an-
ciens considéraient comme la seule religion possible, nous sommes plus circonspects et, avant de répondre, nous demandons à définir.
S'agit-il des religions officielles, dogmatiques, autoritaires, du Catholicisme, par exemple, qui est, assurément , de toutes les conceptions religieuses issues du Christianisme, la plus cohérente, la plus logique?
Je n'hésite pas à dire que nous assistons, en ce qui les concerne, à une dissolution, et non pas à une évolution.
Il est bien vrai que, parmi ceux qui s'intitulent catholiques, ou protestants, certains croient les religions actuelles susceptibles d'évoluer, de se transformer de telle sorte que leurs dogmes, réduits à Tétai de symboles, et leurs livres saints, interprétés subtilement par une exégèse savante, cessent d'être en contradiction avec les faits susceptibles de vérification scientifique.
Mais,, sans compter que ces néo-catholiques ou ces néo^pro testants se heurtent à l'opposition tenace des hiérarchies, qui ne voit que les religions ainsi transformées ne sont plus elles-mêmes et qu'en définitive des catholiques comme Loisy, des protestants comme Ré ville, des libres-penseurs comme Berlhelot sont infiniment plus près les uns des autres qu'ils ne le sont de leurs prétendus coreligionnaires.
Ce qui les rapproche, en effet, c'est, d'une part, qu'ils ne tolèrent point que leurs croyances ou leurs hypothèses philosophiques portent la moindre atteinte à leur liberté de savants; c'est, d'autre part, qu'ils croient à la pérennité du sentiment reli-
gieux, qu'ils pensent que, dans l'avenir comme dans le présent et dans le passé, il y aura toujours des hommes — et, sans doute, l'immense majorité des hommes — qui seront irrésistiblement portés à faire des hypothèses métaphysiques.
Et, sur ce point, je suis complètement d'accord avec eux. Je suis convaincu que, dans la société socialiste, comme dans la société bourgeoise, les problèmes de la mort et de la vie, du mystère de nos destinées et de nos origines, continueront à engendrer des hypothèses métaphysiques, ou, si l'on préfère, des croyances religieuses. Mais ces croyances ne seront que des hypothèses. Nul ne songera plus, au nom d'une prétendue révélation, à les imposer comme des vérités absolues. Il y aura encore, selon toute vraisemblance, des associations religieuses, mais il n'y aura plus — sinon comme d'archaïques survivances — des églises, autoritaires, intolérantes, despotiques.
M. François Goppée
de l'Académie Française.
J'ai dit, ce matin, et je redirai, ce soir, en faisant ma prière :
Credo in sanctam Ecclesiam catholicam.
Ce seul mot « Credo » sera, s'il vous plaît, ma réponse à l'enquête du Mercure de France.
M. René Bazin
de l'Académie française.
Vous demandez « si nous assistons à une dissolution ou à une évolution de l'idée religieuse ».
Ni à Tune, ni à l'autre : nous assistons à une persécution. Elles ont toujours été plus ou moins contagieuses. Nées en France, on ne les a jamais vues s'y renfermer. L'agitation qui se produit aujourd'hui, sur divers points du monde énumérés dans votre questionnaire, a ceci de remarquable qu'elle n'est pas seulement anti-catholique, mais anti-chrétienne. Elle ne vise pas à une transformation, mais à un anéantissement. Elle semble avoir, presque partout, des origines, une allure, une organisation politiques, et ce qu'elle attaque d'abord dans Tidée religieuse, c'est le principe d'autorité. Même sous cette forme et avec cette étendue,elle n'est pas un phénomène nouveau.
D'autre part, vous observez, très justement, que u Fidée religieuse, le sentiment religieux, la religinn ou les religions, l'influence de telle ou telle forme religieuse sur le développement des mœurs, font, depuis quelques années, l'objet d'un nombre croissant d'ouvrages ». Cette étude passionnée du problème religieux a amené au catholicisme des esprits de haute culture, principalement en France et en Angleterre. Est-elle le prélude d'une renaissance religieuse, qui s'annoncerait de loin, sur les
sommets? Peut-on voir en elle un effet indirect de l'agitation politique et anti-religieuse que vous signaliez tout à l'heure ? N'en serait-elle pas plutôt Tune des causes ? Quoi qu'il en soit, ce second phénomène me semble de plus d'importance que le premier, et, malgré les apparences, plus plein de conséquences pour l'avenir.
M. l'abbé Romolo Murri
(Italie).
A une évolution et non à une dissolution.
L'apparence d'une dissolution, dans les pays d'Europe, vient du fait que le christianisme, durant le cours de plusieurs siècles, s'est resserré en un dogmatisme jaloux et intolérant, se retranchant hors des progrès de la pensée et de l'esprit humain. La libre spéculation religieuse n'en fut pas diminuée ; mais elle ne trouva pas d'écho dans les corps religieux, dominés avant tout par la préoccupation de l'orthodoxie littérale et formelle; et le terrain lui a pour ainsi dire manqué pour se traduire en vastes mouvements collectifs et prendre forme dans les doctrines et dans les rites.
H y a donc aujourd'hui un déséquilibre énorme entre la pensée religieuse des différentes collectivités chrétiennes d'une part et la culture scientifique moderne de l'autre; et de là aussi entre la vie religieuse, avant tout extérieure et rituelle, et les profondes agitations de la société démocratique contemporaine. Ce déséquilibre explique le malaise
8o LA QUESTION RELIGIEUSE
profond des âmes, en fait de religion, et la crise du catholicisme.
Si le sentiment et l'esprit religieux étaient réellement des formes historiques de croyance et d'orientation pratique de l'âme humaine maintenant dépassées, et non les exigences perpétuelles de celle-ci et le fruit naturel du contact de l'esprit avec la réalité, les religions positives auraient marché, pendant la phase actuelle, à une lente et tranquille décomposition. Mais la gravité même et la violence de la crise religieuse et son universalité montrent qu'il y a là une période de recherche anxieuse d'un nouvel équilibre entre la religion et la vie, et non de dissolution de celle-là.
Et de cela, à ce qu'il me semble, il y a deux grandes preuves.
En philosophie, la critique des sciences, de leurs méthodes et de leurs limites, et les études de psyrhologie, ont établi définitivement le champ propre ihs croyances, expression provisoire et obscure de la réalité profonde et totale, inaccessible à l'expérience et perçue et sentie par l'esprit qui ne peut orienter que vers elle les fins suprêmes de la vie et de l'activité consciente.
Dans la vie sociale, la démocratie, déjà considérée comme un simple progrès de l'association dans les relations extérieures, économiques ou politiques, apparaît toujours plus comme un fait de conscience, comme une communion des biens intellectuels et rulturels, qui se répercute ensuite dans les actes et dans les rapports extérieurs. Elle est ensuite la tendance des multiples vers l'Un, le détachement et la venue au jour d'une conscience universelle et
LA QUESTION RELIGIEUSE Si
absolue des nombreuses consciences contingentes et passagères. La démocratie devient ainsi, dans son intime substance, un fait de caractère religieux de création et de formation des consciences, prises dans la totalité de leur vie.
Dans l'apparente dissolution, laquelle n'est réelle que pour quelques formes historiques, relativement récentes, d'état de la pensée et de pathologie de l'esprit religieux (résumées par quelques-uns dans ce mot : cléricalisme), se dessine déjà, si nous ne nous trompons, un vigoureux mouvement de reconstitution.
M. Havelock Ellis
Angleterre.
La religion est fondée sur des instincts humains profonds, et jamais ne se posera la question de sa disparition. Les Eglises — chrétiennes ou non — peuvent se développer et disparaître, mais c'est là une toute autre question. Une Eglise est construite à l'aide d'idées philosophiques, de convictions morales, de traditions anciennes, d'intérêts personnels; à l'origine elle a pu sourdre de l'instinct religieux, mais à la fin la religion n'y joue qu'un rôle minime. Lorsqu'un homme doué d'un instinct profondément religieux apparaît au sein d'une Eglise, c'est à grand'peine qu'il y demeure : le plus souvent on l'en chasse. La religion est une source qui prend naissance à l'intérieur de l'âme humaine individuelle, et les Eglises n'ont aucune part à
cette naissance. Elles trouvent souvent plus commode de la faire disparaître que de la protéger. Si-par suite, un ennemi de la religion pense qu'en aidant à détruire une Eglise il aide à détruire la religion, il se trompe cruellement. Il ne fait qu'ouvrir les voies à une forme nouvelle de religion.
Quant aux Eglises, je pense que nous devons reconnaître qu'une civilisation avancée leur est toujours et partout défavorable. La complexité de la civilisation implique de grandes variations entre individus; au lieu qu'une Eglise a besoin d'une grande uniformité parmi ses membres. Un individu très civilisé ne peut d'ordinaire se conformer à toutes les exigences que formule une Eglise. Les Eglises ont toujours réussi le mieux chez des groupements en train de sortir du stade sauvage.
La religion est également affranchie d'idées particulières. Elle peut s'associer à n'importe quel système d'idées; et un athée peut être tout aussi profondément religieux que tel ou tel chrétien. L'instinct religieux est un élément de la nature humaine, presque autant que l'instinct sexuel, auquel il est si curieusement allié. Il y a des individus qui sont anesthésiques au point de vue sexuel, et d'autres qui le sont au point de vue religieux. Mais ceci ne peut affecter que la conduite et l'activité de l'individu; c'est uniquement une question personnelle quine rend cet individu ni meilleur ou pire ni plus moral ou moins moral que d'autres individus.
M. Frédéric Mistral
VEGUEN VENI
S'acô's pas vuei, sara deman :
Lis amelié de la calanco Se van garni de siflour blanco Pèr lou plasé (Fou galimand Que sus la routo vai trimant.
S'acô's pas vuei, sara deman ; Bello Jlourido porto em'elo Lis ameloun e lis amelo :
Nàsti pichot, que soun groumand, Tôuti ié van manda la man.
S'acô's pas vuei, sara deman : Tant-lèu embaimo la viôuleto Lou parpaioun ié fai Caleto, E la ninoio a soun amant , Tant-lèu lou sen ié vèn pouman.
S'acô's pas vuei, sara deman :
Duro jamai, quand plou e nêvo ; Pèr tôuti lou soulèu se lèvo E grum d'eigagno en sefourmant Autant lusis coume diamant.
S'acô's pas vuei, sara deman :
Uumble ques dins lou pequinage.
Vengu soun jour, mounto aureinage, E lou que fai soun ardimand, Bràu ! toumbo coume un calaman.
S*aco's pas vuei, sara deman :
Rapelen-nous que la paciènci Es lou cepoun de la sapiènci E, mau-grat tout, sian flourimand Quand de paciènci nous arman.
S*acô 9 s pas vuei, sara deman :
Oau Felibrige e de si membre Se gardara poulit remembre E noste gènt parla roumand Para lingueto au franchimand.
S'acô'spas vuei, sara deman :
En un desbord de lèi marrido Pèrfes lou mounde se desbrido ; Mai) vèngue Vouro, à soun coumand Dieu giblara li sacamand.
S'acô's pas vuei, sara deman :
Lou gaudre foui cour à la baisso...
Basto qu après lou boui-abaisso Noun regreten, pàuris uman, Dou vièi passât lou tèms charmant !
VOYONS VENIR (i)
Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain : — les amandiers delà côte — vont se couvrir de leurs fleurs blanches — pour le plaisir du chemineau — qui est en marche sur la route.
Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain :—
(i) Cette pièce a été traduite du provençal par l'auteur.
la belle floraison porte avec elle — les amandes vertes et mûres. — Et nos gosses, petits gourmands,
— tous, vont y envoyer la main.
Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain :
— dès que la violette embaume, — le papillon voltige sur elle, — et la fillette a son amant, — dès que son sein en pommes s'arrondit.
Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain :
— cela ne dure pas, lorsqu'il pleut ou qu'il neige.
— Le soleil se lève pour tous — et la goutte de rosée qui se forme — luit aussi bien que le diamant.
Si ce n'est aujourd'hui, cesera pour demain : — l'humble qui est dans la misère, — son jour venu, monte au triomphe, — et le présomptueux — tombe soudain comme une poutre.
Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain : — rappelons-nous que la patience — est le pilier de la sagesse; — et, malgré tout, nous florissons, — quand nous nous armons de patience.
Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain :
— du Félibrige et de ses membres — on gardera jolie mémoire — et notre gai parler roman — fera envie au parler de France.
Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain :
— en un débord de lois mauvaises — parfois le monde se débride; — mais, vienne l'heure, et les méchants, — Dieu les courbera sous ses ordres.
Si ce n'est aujourd'hui, ce sera pour demain : — le torrent fou court à la chute... — Fasse le ciel qu'après le branlebas — nous ne regrettions pas,
pauvres humains, — le temps charmant du vieux passé !
M . G. Bonet-Maury
Professeur à la Faculté libre de Théologie protestante de Paris.
Pour peu qu'on soit familier avec l'histoire des religions, la réponse n'est pas douteuse : il y a évolution. Le sentiment religieux est impérissable; en elFet, comme l'a dit avec raison M. Paul Guieysse, avec l'autorité qui lui appartient comme égyptoloçue :
« On retrouve cet instinct inné chez l'homme, « aussi loin qu'on peut remonter dans l'histoire, et « jusque dans les périodes les plus archaïques. C'est 6 cet instinct qui leur fait pressentir que notre « existence n'est pas limitée à notre période terres- « ire, mais qu'il y a un au-delà. »
Ce quia pu faire naître des doutes sur sa pérennité, c'est le spectacle de la lutte engagée entre le pouvoir civil et l'église dans certains pays, et de l'i n différence des masses populaires pour la cause de cette dernière. Mais il faut bien se garder de confondre le sentiment religieux avec tel ou tel organisme ecclésiastique, qui prétend le monopoliser.
On ne peut pas juger de l'avenir de la religion d'après des pays comme le nôtre, où la question religieuse est trop mêlée aux intérêts politiques ou économiques. Les églises passent ou se transfor-
ment :1e sentiment religieux est éternel. Il faut donc élargir notre horizon, considérer le mouvement religieux dans le monde et examiner tour à tour l'état des religions universalistes.
Prenons d'abord le christianisme. Voici, à mon sens, les signes de vitalité qu'il offre :
Le premier est V expansion missionnaire. Depuis la fin du xv e siècle, les églises chrétiennes de l'Europe — et depuis le début du xix e , celle des Etats- Unis de l'Amérique du Nord, ont envoyé des religieux ou des prédicateurs annoncer l'Evangile de Jésus aux tribus les plus sauvages, comme aux peuples les plus cultivés du monde païen, et, quoi qu'on en dise, ils ont grandement contribué à élever leur niveau moral, familial et religieux.
En second lieu, il s'est produit, au cours des deux derniers siècles en Allemagne (Spener), en Angleterre (John Wesley),^en Italie (Fogazzaro),dans le Sud de la France et récemment au pays de Galles, des [recrudescences du sentiment religieux, amenant un relèvement moral, qu'on a, à juste titre, appelées des réveils.
La place que les questions religieuses occupent dans la littérature des peuples les plus civilisés est aussi une marque du rôle important que joue l'idée religieuse dans la vie intellectuelle de l'humanité. Il suffira de signaler le succès de J/ Ue de La Quintinie, de George Sand, et de l'Evangéliste d'Alph. Daudet en France, celui de Robert Elsmere par M me Humphry Ward, en Angleterre et Amérique, de Résurrection, de Tolstoï, et à' Il Santo, de Fogazzaro, dans le monde entier.
Enfin, Y intérêt croissant des laïques hommes
pour les affaires religieuses est aussi un signe de
l'évolution en question.
Ce sont des laïques qui ont organisé les Cercles ouvriers et les conférences sociales (Comte de Mun, Marc Sangnier), les patronages d'apprentis, les Unions chrétiennes déjeunes gens et la Fédération miernationale des étudiants chrétiens et, dans le régime de la séparation, ce rôle des laïques s'accroîtra encore, pour le bien des églises.
Si, après le monde chrétien, nous examinions ta situation de l'Islamisme, du Judaïsme, du Bouddhisme, du Parsisme,etc, nous constaterions des iViîls analogues, qui révèlent des fermentations, «1rs transformations du sentiment religieux sous l'influence, soit des milieux, soit des races différentes. Dans le monde musulman, entre autres, il y a depuis un siècle et demi une recrudescence du sentiment religieux, qui se manifeste par la propagande des Confréries en Afrique et, de temps a autre, par l'apparition de « mahdis ». Et nous verrions que ces évolutions tendent vers le monotlicïsme et vers l'adoption d'une morale commune.
- On peut dire, d'une manière générale, que la murale suit le contre-coup de l'élévation ou du déclin du sentiment religieux.
Ainsi, en dernière analyse, l'idée comme le sentiment religieux font partie intégrante de l'âme humaine, leur cause est étroitement liée à celle de
:i civilisation. Pour qu'ils périssent il faudrait que l'homme disparût de la surface de la terre ou qu'il
>erdît son âme et revînt à l'état animal.
M. Lévy-Bruhl
Professeur de philosophie à la Faculté des Lettres de Paris.
L'histoire que nous comprenons peut-être le moins est celle qui se fait sous nos yeux. Pour bien juger de la force relative des idées, des sentiments, des tendances qui luttent entre elles dans une société à un moment donné, pour en évaluer les chances de survie, il faut les voir d'assez haut, et distinctement. Aux yeux des contemporains, la mêlée est trop proche, et trop complexe. A moins d'être doué d'une faculté spéciale de divination, infiniment rare, on en est réduit à des conjectures plus ou moins plausibles. Et si nos inductions nous semblent vraisemblables, ou même probantes, les faits ne manquent guère de les démentir. Je ne me sens donc pas en état, pour ma part, de décider, ni même de chercher utilement si nous assistons à une dissolution ou à une évolution de l'idée religieuse et du sentiment religieux. Mais je puis vous soumettre, si vous le voulez bien, quelques réflexions simples que votre très intéressante question m'a suggérées.
Nous ne sommes pas forcés d'opter entre ces deux propositions contradictoires : les gens n'ont plus la foi religieuse qui leur a été transmise, ou bien ils l'ont encore. La réalité psychologique échappe à ce dilemme. Les gens peuvent penser qu'ils continuent à croire, alors qu'en réalité ils ne croient plus ; — c'est le cas d'un grand nombre de
fidèles aujourd'hui, dans les classes dites dirigeantes. Ils peuvent aussi s'imaginer qu'ils ne croient plus, tandis qu'au fond de l'âme ils restent attachés à des croyances que leur raison juge périmées; — on en trouverait beaucoup d'exemples, dans les mêmes classes, parmi les esprits qui pensent être affranchis. Aussi est-il toujours difficile de dire où en est exactement une religion qui décline après avoir longtemps dominé.
En outre, l'effet de croyances qui ont profondément pénétré la mentalité et la vie morale d'une civilisation persiste après que ces croyances ont presque disparu. Des esprits qui cessent d'être chrétiens peuvent demeurer christianisés pour des siècles, Ainsi, la plupart des « philosophes » du xviti" siècle, adversaires déclarés de la métaphysique chrétienne, ne voulaient plus entendre parler d'une Providence, qui régit le monde en le menant aux fins voulues par Dieu dans sa sagesse. Mais ces mêmes philosophes se complaisaient à l'idée d'une nature bonne et prévoyante, attentive aux besoins des êtres vivants, et en particulier à ceux de l'homme : cette nature était-elle autre chose qu'une Providence laïcisée? Avec moins de naïveté, la spéculation philosophique qui a suivi porte presque toujours la marque de la même influence. Depuis l'école d'Alexandrie, depuis que la métaphysique religieuse qui s'en est inspirée a dominé en Europe pendant plus de mille ans, personne peutêtre n'a plus regardé le monde avec les yeux clairs d'un philosophe grec. Notre vision de la réalité est toujours teintée de mysticisme.
Est-ce à dire que les derniers siècles écoulés
n'aient rien apporté de nouveau? Si fait: le développement des sciences positives, et les conditions économiques des sociétés modernes retentissent sur les croyances. L'incompatibilité entre ce que nous savons, — si peu que nous sachions eacore, — et les dogmes pieusement acceptés jadis devient chaque jour plus criante. S'il était vrai que « les idées mènent le monde », on pourrait croire à l'imminence de grandes transformations. Mais elles ne le mènent pas seules, et les éléments irrationnels qui leur font contre-poids ont des réserves de force peut-être inépuisables.
M. Georges Goyau
Homme de lettres.
Je ne crois pas, Monsieur, que l'idée religieuse soit en dissolution. Les « libres penseurs » — je les suppose généreux — s'acharneraient-ils ainsi sur une morte?
Longtemps on Ta reléguée dans les sacristies : dès qu'elle en sortait, dès qu'elle aspirait à un rôle social, on la taxait de cléricalisme. Aujourd'hui, sans crainte de se contredire, on reproche à ses adeptes de trop se soucier du ciel et d'être indifférents au progrès humain. Le reproche a réveillé les énergies de l'idée religieuse : elle devient plus conquérante, plus exigeante, plus ambitieuse, plus entrante, plus empressée de se manifester comme une maîtresse de morale sociale. L'individu qui la porte en soi est désormais aussi pressé de réaliser
dans la vie sociale les conséquences sociales de son credo que de propager ce credo lui-même; c'est par des services sociaux que l'apostolat religieux s'inaugure : c'est comme un lien de fraternité humaine en même temps que de filiation divine que la religion se propose. Au moment où les questions sociales nous captivent, cette attitude de l'idée religieuse n'est pas une posture d'agonie.
Que le sentiment religieux évolue, cela va de soi, puisqu'il n'y a pas d'acte religieux sans que nous y mettions quelque chose de nous-mêmes, et puisque nous ne ressemblons pas aux aïeux. Jadis le sentiment religieux naissait surtout en présence du mystère de la nature; nous sommes plus inquiets, aujourd'hui, du mystère que nous sommes à nousmêmes. Les hommes d'autrefois étaient, je crois, plus accessibles que ceux de notre époque au langage des cieux leur racontant la gloire de Dieu (cœli enarrant); aujourd'hui ce sont les profondeurs mêmes de nos âmes, bien plutôt que les voûtes du ciel, qui nous paraissent postuler Dieu. Il me semble, dès lors, que le sentiment religieux, suscité par une obsession toujours plus pressante et toujours plus personnelle du mystère humain, implore une satisfaction toujours plus précise. Le bon Dieu dont les cieux nous racontaient la gloire pouvait n'être qu'un Dieu inconnu; le Dieu dont nos âmes ont besoin — livres maculés qui réclament un exégète — doit être un Dieu connu, un Dieu que des efforts de dialectique ne suffiraient point à faire toucher, qui fasse vers nous plus de la moitié du chemin, un Dieu qui soit venu, qui vienne... Il est des âmes pour qui l'expérience eu-
charislique devient le plus grandiose argument d'apologétique; et par l'exercice même de leur piété, par l'acte pascal, elles satisfont l'immortel instinct qui, dévié, a produit les philosophies panthéistes. Voici qu'en effet l'évolution du sentiment religieux coïncide avec une insistance de plus en plus grande des lèvres sacerdotales en faveur de la communion fréquente. Si le jansénisme l'eût emporté, toutes les âmes religieuses seraient devenues panthéistes. En un mot, Monsieur, l'attitude actuelle de l'idée religieuse et l'évolution actuelle du sentiment religieux me semblent, si j'ose ainsi dire, faire de la religion une « actualité », dans une époque où le panthéisme attire les intelligences, où le socialisme émeut les consciences.
M. Bêla FÔldes
Membre de l'Académie hongroise des Sciences, Professeur à l'Université de Budapest.
Je pense qu'il y aura toujours une religion, c'està-dire- une philosophie de l'inconnu, un culte du suprême, un autel pour nos idéals irréalisés ; et même pour cette part très petite des hommes qui atteignent les hauteurs de l'humanité. Mais les religions positives du passé n'auront pas une vie éternelle. C'est donc plutôt une évolution qu'une dissolution de l'idée religieuse, évolution qui est accompagnée par une hostilité contre les systèmes religieux existants. La religion est éternelle, les religions sont transitoires.
M. Antonio Fogazzaro
Sénateur, Homme de lettres (Italie).
Parlons d'abord du sentiment religieux, puwn'il précède l'idée dans le sens historique et dans le sens psychologique. Le sentiment religieux est tellement essentiel, à mon avis, à la nature humaine, que sa dissolution est impossible. Il a certainement évolué depuis les origines de l'humanité : la cons- < içnee d'une réalité surhumaine incarnant la beauté morale parfaite et suprême, l'aspiration à cette réalité conçue comme amour et intelligence ont pris le dessus sur la terreur qu'on trouve à l'origine des religions, en la transformant en crainte filiale. Evoluera-t-il encore? Je pense que oui, dans certaines limites. Je pense qu'il est en train d'évo- Jner comme aspiration et aussi comme crainte. Les progrès des sciences, qui sont intimement liés à l'évolution religieuse, ont ouvert dans ces derniers temps des vues nouvelles sur l'Inconnu qui ne nous i ïtoure pas seulement, mais nous pénètre. En stimulant notre désir naturel de la vérité et en nous faisant sentir plus vivement nos impuissances, ces sciences nous reconduisent, d'une certaine manière, <kins le sens d'une spirale, vers nos origines; elles ravivent notre sentiment religieux par l'impression d'un mystère formidable, non pas pour notre existence physique, mais pour notre moi intérieur, dont le besoin suprême est de se reposer dans une conception rationnelle, claire et sûre de l'univers et de la vie.
LA QUESTION RELIGIEUSE g5
Et l'idée religieuse évolue, nécessairement, d'une manière correspondante. Puisque l'élément mystérieux de la religion nous apparaît toujours plus réel et plus insondable, il s'ensuit que l'insuffisance des formules théologîques nous devient de plus en plus évidente et en même temps que le devoir de croire devient de plus en plus impérieux, car cette relation entre notre intelligence et la Réalité insondable est la seule possible ; car la disposition à croire nous est innée, et doit, par conséquent, s'appliquer; car, enfin, il est difficile d'admettre que notre obligation envers la vérité cesse vis-à-vis d'une vérité qui s'impose à notre entendement, à notre imagination, aux instincts de notre cœur, sans se dévoiler, d'une vérité que nous ne pouvons pas comprendre, mais que nous pouvons aimer.
Nous n'allons pas vers la conception religieuse rêvée par des hommes de science, une conception où le surnaturel ne gênerait plus la morale. Nous allons vers une conception religieuse où le dogme tiendra une très grande place, mais où les relations entre l'intelligence humaine et le dogme seront des relations de foi vivante dépassant les formules, plongeant dans le mystère, y puisant l'amour, la force, la vie à traduire en action.
M. Emile Durkheim
Professeur de sociologie à l'Université de Paris. Il paraît de toute évidence que nous assistons à
gG LA QUESTION RELIGIEUSE
la dissolution d'une forme religieuse. C'est celle qui s'est constituée et organisée dans les sociétés européennes au cours du moyen-âge : il est aussi impossible de la restaurer que les formes sociales correspondantes. Au reste, cette dissolution ne date pas d'hier : la crise religieuse du xvi e siècle en était déjà une première étape. Et l'indifférence au milieu de laquelle est en train de s'accomplir chez nous la séparation de l'Eglise et de l'Etat semble bien témoigner que ces croyances religieuses ne tiennent plus aux consciences que par d'assez faibles racines.
Le fait que la religion est, de plus en plus, l'objet de recherches historiques et scientifiques n'infirme en rien l'assertion précédente, mais, au contraire, la corrobore. Tant que la religion, surtout la religion catholique, gardait toute son autorité, elle était au-dessus delà critique et de la science; le fait que l'esprit scientifique s'en empare et l'interroge avec la même liberté que les autres phénomènes naturels tend à prouver qu'elle a perdu de cet ascendant qui la soustrayait à la pensée profane.
Est-ce à dire que la pensée religieuse soit arrivée au terme de sa carrière? Il est contraire à toute vraisemblance que les causes qui ont suscité les religions dans le passé cessent tout à coup d'être agissantes. Quant à savoir quelles seront les formes religieuses de l'avenir, c'est une prophétie que l'état de nos connaissances ne nous permet guère de faire. Tout ce que l'on peut présumer, c'est qu'elles seront encore plus pénétrées de rationalité que les religions même les plus rationnelles d'aujourd'hui, et que le sens social, qui a toujours été l'âme des
LA QUESTION RELIGIKUSIC 97
religions, s'y affirmera plus directement et plus , expressément que par le passé, sans se voiler de mythes et de symboles.
M. Camille Lemonnier
Homme de lettres.
Même chez les hommes les plus détachés des pratiques d'un culte, il subsiste, à l'état latent, un sentiment vaguement religieux, en dehors de tout dogme et de toute confession, soit qu'il constitue une des formes de l'exaltation de l'âme devant les prodiges du monde, soit qu'il ait pour cause l'atavisme. Il ne peut donc être question de sa dissolution dans la minute trouble où les consciences et les églises sont aux prises : l'idée religieuse se déplace et se modifie, mais ne s'éteint pas. Serait-ce tout au moins le signal d'une évolution prochaine dans le sens d'une modification des directions de la foi ou des modalités liturgiques?
Conjecturons plus simplement dans les conflits actuels le retour d'une de ces crises qui reviennent à travers les siècles et où les confessions sont remises en cause, sans que pour cela leur existence soit au fond menacée.
On peut dire toutefois que la question de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, qui faisait redouter une croisade violente pour la foi, aura servi, par le rapide apaisement de l'agitation qu'elle a soulevée, à témoigner de l'affaiblissement du sentiment catholique chez un grand peuple où celui-ci semblait surtout affermi.
qS la question religieuse
M. J.-F. Raffaëlli
Artiste-peintre.
D'une façon générale, le sentiment religieux se développe chez l'individu sous la pression qu'exerce la crainte.
C'est ainsi quel'homme vivant éloigné desgrands centres a le sentiment religieux plus développé que celui habitant la ville, parce qu'il a plus à craindre des éléments et des hommes, et que celui habitant la montagne ou les bords des mers est plus religieux que l'habitant de la plaine et des centres de pays, parce qu'il est plus près des dangers et plus loin des secours.
Nos aïeux étaient donc plus religieux que nous, parce qu'ils avaient plus que nous la crainte des épidémies, des famines, des maladies, des guerres, de la justice et des malfaiteurs. — Et nous le sommes moins qu'eux, parce que nous avons moins à craindre ces horreurs, et que les voies ferrées, les lignes télégraphiques, les téléphones, le journalisme, ayant établi entre les hommes des rapports incessants, ceux-ci s'en trouvent réconfortés, leur seuLinieat religieux diminuant d'autant.
Le sentiment religieux est donc en décroissance dans l;i plupart des pays.
Cependant certains peuples positifs, les Anglo- Saxuns, par exemple, qui acceptent exactement les choses qui les servent et dans la mesure exacte où elles les servent, pratiquent le sentiment religieux
avec beaucoup de soin, leur situation insulaire les rendant plus sensibles, d'autre part, à ce sentiment.
— Ils comprennent la religion comme une sorte de sport de l'âme, comme une discipline morale utile, indispensable. Ilsy trouvent une grande force, ces soins ajoutant infiniment à leur caractère. Le protestantisme, qui est une religion ne nuisant aucunement au développement de l'individu auquel il laisse des libertés, — ce qui explique les très nombreuses sectes existant dans les Iles Britanniques,
— est, tel qu'ils l'acceptent, une religion confortable, nette, bien ordonnée, excellente pour la santé physique et morale des individus. Ils s'en rendent parfaitement compte.
Le sentiment religieux n'est donc pas en décroissance chez les Anglo-Saxons.
M. Edoardo Sanz y Escartin
Sénateur, Secrétaire de l'Académie des Sciences morales et politiques de Madrid.
Le développement des sciences naturelles, spécialement des sciences biologiques, en déterminant l'ordre inflexible desuccession des phénomènes, a brisé toute idée d'une intervention surnaturelle dans le cours des événements humains.
La psychologie moderne, qui indique les conditions organiques de la vie de l'esprit et démontre sa dépendance intime des processus de la substance nerveuse, paraît incompatible avec les concepts
traditionnels de la spiritualité, de la responsabilité et de la sanction morale.
Une sensibilité plus délicate, un sentiment de solidarité et de justicechaquejourplusintense relèvent davantage, rendent plus poignante la contradiction entre notre idéal et la réalité éternelle de la vie. La douleur répandue de toutes parts avec une prodigalité infinie, la souffrance implacable qui met son empreinte d'horreur aussi bien sur le visage candide de J'enfant que sur la face flétrie du vieillard, excluent dans beaucoup d'âmes l'image d'un Dieu de justice et de bonté.
S'il y a une justice surnaturelle, — pense-t-on, — ce n'est pas notre justice; s'il y a une bonté surnaturelle, ce n'est pas notrebonté. Nos jugements ne peuvent servir pour apprécier ce qui leur est étranger.
Cela veut-il dire que méritent l'approbation les grossiers radiealismes du jacobinisme antireligieux et les platitudes de la libre-pensée professionnelle?
Les vérités, sous leur aspect social, sont essentiellement relatives. Le degré de civilisation des différents peuples, leur histoire, leurs mœurs déterminent telles ou telles formes de pensée ou d'action. Quand Guy au écrivait qu'une erreur féconde est plus vraie, du point de vue de l'évolution universelle, qu'une vérité trop étroite et stérile, il énonçait un principe de valeur pratique considérable. Et, quel que soit le degré de leur vérité intrinsèque, les religions ontété> sont aujourd'hui, pour beaucoup de peuples et pour beaucoup d'âmes, leur vérité propre, une vérité sociale.
Il y a, sans doute, un courant de dissolution du
sentiment religieux traditionnel qui se manifeste aujourd'hui dans le monde civilisé. Il doit en être nécessairement ainsi., étant données les conditions actuelles de l'évolution humaine, sans que cela signifie que les vérités contenues sous les symboles séculaires doivent perdre pour cela de leur virtualité, ni que les antiques formes de penser et de sentir doivent disparaître àbref délai. II ne paraît pas possible d'ailleurs que surgissent de nouvelles religions. La phase du protestantisme représentée avec une haute autorité par Aug. Sabatier est, simplement, la dernière étape sur le chemin de sa dissolution.
Mais l'énigme du monde et de la vie continuera à rester muette, impénétrable à notre raison. Un sentiment de subordination, de respect, peut-être même d'espérance, germera toujours dans l'esprit humain à méditer sur le mystère insondable des choses.
D'autre part, le développement de l'intelligence, le perfectionnement de la sensibilité produiront en plus grand nombre des individus supérieurs, doués d'un haut idéal de beauté morale et de justice.
Si, avec saint Paul, si, avec de grands penseurs modernes, nous nommons religieux ces sentiments etces idées qui nous libèrent de l'égoïsme, des préoccupations rampantes, de la servitude de la sensualité, et mettent un sceau de noblesse sur notre vie, ah! alors, c'est certain, la religion ne meurt pas, mais, bien au contraire, elle aura chaque jour à prendre racine avec plus de force dans nos cœurs.
M. Georges Dumesnil
Professeur de philosophie à l'Université de Grenoble.
L'existence d'un sentiment religieux est liée à l'existence de Fidée religieuse.
J'entends par idée religieuse un système d'idées organique, parfaitement défini en concepts, et qui ainsi se présente vraiment comme idée.
La mode de la philosophie contemporaine est d'expliquer l'idée par le sentiment, en sorte que le sentiment pourrait subsister sans l'idée épiphénomène.
Cette explication contient du vrai en ce sens que « la nature commence tout en nous » (Aristote); par là, l'idée claire repose sur un fonds de sentiment spontané.
Pour le surplus, cette explication est toute fausse.
Le sentiment se soulève par l'idée et c'est elle qui l'attire, le soutient, le fixe et l'accroît; dès là, c'est le conscient qui fait le subconscient et l'inconscient, c'est la forme qui maintient le fonds. C'est l'idée chrétienne qui a formé la mentalité sentimentale européenne; c'est l'idée catholique qui (c'est un truisme) a fait en très grande partie la mentalité et le sentiment français.
L'idée changeant, le sentiment change. Simple exemple de l'empire de l'idée sur le plus violent des sentiments, l'amour : — Une femme est votre belle sœur, cette idée vous tient dans un sentiment de retenue respectueuse. — Son mari meurt, vous
avez l'idée qu'elle est libre, vous convoitez cette femme qui n'excitait pas votre amour, vous l'aimez, vous voulez l'épouser. — Vous apprenez qu'elle oublie sa liberté dans les bras d'un ami, il y a des chances pour qu'à cette nouvelle idée votre amour, après une passagère exacerbation, dégénère en détachement. Chaque idée disparue a emporté son sentiment avec elle. Une idée meurt, un sentiment meurt.
L'abolition de l'idée absolue semble d'abord favoriser la recrudescence du sentiment qui y est lié, mais c'est un leurre. Par exemple, si l'idée de mariage, de dévotion mutuelle absolue des époux était subitement abolie, le sentiment de l'amour semblerait pendant quelque temps flamber furieusement sur le monde; au fond, l'amour périrait; les animaux ont l'instinct sexuel, non l'amour. L'introduction du divorce en France y a diminué l'amour. Si l'idée de richesse individuelle était tout à coup supprimée, il y aurait un rêve où tout le peuple se croirait riche ; mais que deviendrait le sentiment de la richesse ou désir d'en créer? Quand l'idée polythéiste fut frappée à mort, on vit la plus prodigieuse effloraison de formes sentimentales et sensuelles de la religion de la nature; mais c'était la fin.
Là où l'idée religieuse concrétée en concepts définis a été grandement ébranlée, dans les pays protestants, le sentiment religieux a paru s'exalter en tous sens; mais ce fut un leurre. Les communions protestantes sentirent la nécessité de formuler leurs sentiments en idées, d'arrêter des « confessions », des « articles », symboles de foi; mais
comme tous ces credos s'entreheurtent au dehors et se désagrègent en dedans, tout homme de bon sens prévoit, avec Auguste Comte, que tout ce qui restera de sentiment religieux théologique s'agrégera de nouveau, sous peine de mort, à la seule idée religieuse inébranlable, parce que transcendante, la catholique.
Supposons que, par impossible, celle-ci, qui occupe en fait toutes les confessions chrétiennes, soit« dissoute ».On verrait pulluler, avec les religions nationales provisoires, toutes les formes monstrueuses d'idées religieuses suscitées par le sentiment désorganisé : les superstitions, théosophies, cultes de Phumanité, cultes du moi ou de l'instinct égoïste et passionnel, magies, satanismes, spiritismes, divinations par les médiums, les hystériques, les tables tournantes, les pythonisses, les cartes, le marc de café (déjà il y a là une source d'importants revenus pour nos percepteurs), toutes les sorcelleries que même la discipline catholique n'a pu extirper parla force, ni supprimer tout à fait en donnant de justes orientations au sentiment qui les inaugure.
On peut prévoir cependant, au delà de ce stade, un état plus abject de l'humanité dû aux progrès de la science relativiste, excellente en soi, mais pernicieuse si on l'oppose à la connaissance transcendante de la réalité religieuse. Nous supposons que les superstitions disparaîtraient à peu près à la lumière de cette science, mais que, prévenu par elle, l'homme renoncerait à vivre dans le commerce de l'amoureux mystère du monde. Il s'adapterait pour son « bien-être » à sa planète, laissant mou-
rir en lui sa raison en tant qu* « instrument universel » (Descartes). Il ne voudrait plus que proportionner son action aux conditions physiquement ambiantes et saurait de mieux en mieux le faire ; et comme l'animal, par une sagacité naturelle, proportionne exactement son action aux réactions dp son milieu, par une sagacité apprise l'homme pnttiqueraitla même vie sur le plan intellectuel. D'animal raisonnable, c'est-à-dire métaphysique et religieux, par une récurrence évoluée, il deviendrait simple animal intellectuel.
C'est peut-être ce que l'Apocalypse a prévu en disant que les hommes de la fin du monde auraient sur le front le signe de la bête.
La liberté de pensée négative aurait son aboutissant naturel dans le néant de pensée.
D'une pareille tendance à la rechute de l'homme pourraient être ministres les races qui jusqu'ici ont donné de moindres gages que nous, Européens, de pleine aptitude métaphysique.
Le moyen de nous prémunir contre le désastremoral et ethnique est donc d'adhérer inébranlablement, d'une raison aimante, à la seule idée religieuse, la catholique, et de tendre à restituer grâce à elle l'idée de chrétienté qui, par sept cents ans de croisades, sauva sinon tout notre patrimoine, du moins toutes nos races; ainsi, au lieu d'être précipités en bas par la victoire de civilisations non chrétiennes, nous élèverons tous nos frères, comme c'est notre devoir, à la dignité d'hommes métaphysiquement raisonnables.
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lOÔ LA QUESTION RELIGIEUSE
Baron Hans von Wolzogen
Directeur des Bayreuther Blœtter.
A cette demande du Mercure de France il n'est pas possible, avec la brièveté qu'on désire, de répondre d'une façon détaillée, mais seulement par une profession de foi. Du reste, dans la manière de poser la question, se trouve déjà une partie delà réponse. On compte évidemment que les intelligences de notre temps s'intéressent en général aux questions religieuses et Ton ne ferait nullement d'enquête sur les choses religieuses, si elles ne se trouvaient pas dans une agitation fortement marquée.
Cela répond aussi tout à fait à la loi des contrastes qui régit la vie intellectuelle. Une époque où l'on a une préoccupation excessive des intérêts matériels et où l'on se trouve écrasé sous le poids des nécessités terrestres, provoque dans l'âme humaine le besoin d'une réaction intérieure. Nous sommes arrivés à un point où l'âme, opprimée par l'extérieur, « rentre en elle-même », comme nous disons, nous Allemands. Là elle trouve son essence propre comme quelque chose d'éternel. Cette essence éternelle et intime de l'âme est le fondement du rapport moral avec les âmes des autres hommes et du rapport religieux avec l'âme universelle que l'homme de tous les tempsa révérée comme divinité.
Le sentiment religieux dit à l'âme qu'elle est une partie de cette essence éternelle; l'idée religieuse
prête à ce sentiment là forme changeante de la représentation d'une divinité à laquelle nous croyons. Quand on parle d'une évolution de la religion, on entend simplement par là le changement des formes de représentation. Le sentiment religieux de Thumanité «n'évolue pas », mais renaît sans cesse du fond de l'âme. Lorsqu'elle se tourne de cette profondeur vers la lumière du jour où tout est reconnu comme réalité selon la loi des phénomènes, alors l'essence éternelle prend aussi la forme d'une réalité dans la représentation que s'en font les hommes, mais d'une réalité de nature absolument supérieure à toutes lejs créations, infiniment nombreuses, qui sont dans le temps, qui peuvent se mouvoir dans l'espace et disparaître. Ainsi se constitue une personnalité divine.
Plus cette personnalité, ainsi conçue, incarne en elle l'essence éternelle et intime de l'âme, plus la religion humaine est parfaite. Or, comme l'âme ne connaît jamais rien de plus élevé que le sentiment de l'Amour, celui-ci, reporté sur l'essence éternelle, devient le véritable sentiment religieux. Ce sentiment nous paraît incarné dans la figure d'un Rédempteur qui non seulement annonce à tous les hommes la divinité de l'amour et l'amour éternel de la divinité, mais qui les a encore confirmés par sa propre vie, par son œuvre et par sa vie après la mort. En effet, dans cette apparition, — la plus grandiose et la plus digne d'amour de toute l'histoire universelle, — la représentation du sentiment se fond avec la personnalité religieuse jusqu'à ne faire qu'un avec elle.
De toute renaissance religieuse rien ne peut
tû8 LA QUESTION RELIGIEUSE
naître de plus divin que cette réalisation de Pidée religieuse : Jésus-Christ toujours plus intimement compris.
Sur cette façon d'envisager la religion est fondée ma profession de foi. Nous assistons de nouveau, non point à une « évolution », mais à une libération: c'est le commencement d'une renaissance de l'idée chrétienne, jaillissant du sentiment religieux de l'âme humaine.
M. Vilfredo Pareto
Professeur à l'Université de Lausanne.
Il faut d'abord définir les termes qu'on emploie.
J'entends par religion l'acquiescement à certains principes a priori 9 non démontrés ni démontrables scientifiquement; cet acquiescement étant l'effet de sentiments vifs et puissants.
Cela posé, on peut énoncer les propositions suivanies> qui n'ont d'autre valeur que celle des faits qu'elles résument, et qui, par conséquent, séparées ici de ces faits, que nous avons exprimés autre part, pourront paraître paradoxales.
i° Le sentiment religieux varie fort peu d'un siècle à un autre. Ce sont les formes qu'il revêt qui peuvent varier considérablement ;
2° Actuellement,]] se produit en Europe une fluctuation qui a fait perdre du terrain aux religions avec un Dieu personnel et des interventions surnaturelles, et qui en a fait gagner aux religions humanitaires, pacifistes, socialistes, et aussi à l'occul-
tisme. Il est probable: que les gains compensent à peu près les pertes ;
3° La religion est le ciment indispensable de toutes les sociétés humaines, telles que nous les connaissons.
Môme là où l'uniformité paraît le plus fortement établie, la religion est réalité plus ou moins différente selon les différentes classes sociales. Il paraît utile pour la société que les principes religieux soient interprétés différemment selon les différentes fonctions sociales des hommes;
4° L'effet social d'une religion n'a que peu de rapports avec sa théologie ou ses principes théoriques ; il dépend surtout des sentiments qu'elle développe ou qu'elle fortifie chez les hommes. Son succès est dû à cet effet social, et non à des recherches théologiques ni à des exégèses plus ou moins subtiles ;
5° Dans un milieu imbu de principes autoritaires, une religion de libre examen peut être utile; dans un milieu tendant à l'anarchie, une religion autoritaire est indispensable pour empêcher la dissolution de la société. Il importe peu d'ailleurs que la forme de cette religion soit nouvelle ou ancienne.
Une nouvelle forme religieuse pourrait nous être donnée par le syndicalisme, qui, en dépit de son apparence anarchiste, est, au fond, grâce à son culte pour la force, une religion autoritaire.
Un mouvement de reflux peut se produire pour les anciennes religions.
Si de grandes et longues guerres survenaient, la religion patriotique aurait un regain considérable d'activité.
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D'autre part, il est loin d'être démontré» par exemple» que le rôle du catholicisme soit fini dans le monde; il se peut qu'à un moment donné celte religion devienne la seule ancre de salut pour les nations minées par l'anarchie et chez lesquelles le patriotisme va en s'affaiblîssant, Seul le catholicisme romain peut remplir cette mission; le néocatholicisme n'est qu'une supcrféLalinn de l'humanitarisme et ne répond à aucun besoin réel des masses. Le Pape n'est guidé que par des motifs religieux, et pourtant son œuvre actuelle paraît, au point de vue scientifique , ce qu'il y a de plus parfait pour reserver l'avenir à la religion catholique.
M. G- Wildeboer
Duc leur et Professeur de théologie à Groûingue (Hollande).
Une dissolution de l*idée religieuse et du sentiment religieux — si c'est possible — nous amènerait la ruine des peuples chrétiens et de leur civilisation.
D'autre part, nous n'avons pas besoin d'une évolution de l'idée religieuse et du sentiment religieux.
Voici ce qu'il nous faut : c'est le retour des éçlises et des personnes à la pureté de l'Evangile de Jésus-Christ, à la religion d'expiation et de rédemption du Nouveau Testament-
M. Charles Gide
Professeur à la Faculté de Droit de Paris.
Je bornerai mal réponse au petit monde que je connais de plus près, c'est-à-dire la petite minorité qui, en France, se rattache aux diverses églises protestantes.
On ne peut constater chez elle aucune dissolu* tion de l'idée ni du sentiment religieux, mais au contraire une indiscutable revivifi cation. Tandis qu'il y a un peu plus d'un demi-siècle le rationalisme, comme on rappelait, était professé par presque tous les pasteurs et l'indifférentisme par presque tous les laïques, aujourd'hui la plupart des pasteurs sont a évangéliques », y compris ceux de la gauche dite libérale, ce qui veut dire que ceux-là même qui ne croient pas au surnaturel s'affirment comme fidèles disciples du Christ. Le nombre des églises, des pasteurs, des journaux religieux, des sociétés d'activité chrétienne, des stations missionnaires, a décuplé. Les contributions pécuniaires des fidèles n'ont cessé de s'accroître et, spontanément, elles ont comblé l'énorme gouffre que la séparation de l'Eglise et de l'Etat vient de creuser.
Mais on peut constater certainement une évolution dans l'idée religieuse et dans le sentiment religieux ; ou plutôt l'idée tend à évoluer en sentiment. L'idée religieuse tend à s'évader des formules dogmatiques dans lesquelles autrefois elle cher-
chait à se fortifier. On tend à remplacer la croyance en certains faits déterminés par une certaine conception de la vie chrétienne, par une communion plus intime avec Dieu et avec le Christ. Mais, en même temps, on tend à remplacer la préocupatîon individualiste du salut et du ciel par la préoccupation du salut commun. Toute une école ardente de jeunes pasteurs répète la vieille prière: « Que ton règne vienne ! » en déclarant que cette parole doit être entendue désormais en ce sens : « ton règne sur la terre » — et n'admet pas que le Christianisme puisse être autre qu'un christianisme social.
Je crois que les mêmes constatations, ou à peu près, peuvent être faites dans les églises protestantes de l'étranger, avec quelques réserves peut-être pour l'Allemagne. Mais en Angleterreet aux Etats- Unis, « les réveils », comme on les appelle, qui vont croissant en fréquence et en intensité, « les sociétés bibliques », dont la première date du commencement du xix e siècle, et qui ont imprimé la Bible dans toutes les langues et dialectes du monde, même celles qui jusqu'alors n'avaient point d'écriture; « les Unions chrétiennes de jeunes gens », dont la première date de 1 844? qui comptent aujourd'hui 700.000 membres et vont tenir leur Congrès international en mai à Tokio, — voilà des signes de vitalité qui paraissent assez caractéristiques.
Ne se manifestent-ils pas avec la même intensité dans la religion catholique et même dans les religions israélite, musulmane ou bouddhiste? Probablement, mais d'autres de vos correspondants sans doute seront mieux renseignés.
LA 0UB8TI0N RELIGIEUSE Il3
M. E. Humperdinck
Compositeur de musique (Berlin) .
Permettez-moi de répondre à votre question en me plaçant au point de vue, peut-être un peu spécial, d'un musicien.
On sait que tous les beaux-arts prirent leur origine dans la religion, sous la conduite de laquelle ils grandissent et s'épanouissent, pour finalement s'émanciper d'elle.
En fait nous voyons que les époques de l'esprit humain où une idée religieuse s'empare des âmes et devient une puissance dominatrice sont toujours accompagnées d'une nouvelle et originale floraison de l'art.
Ce lien étroit entre l'art et la religion se constate particulièrement dans l'histoire de la musique, car elle est certainement l'art qui réfléchit le plus directement et le plus profondément le sentiment religieux de l'humanité. Ses plus anciennes manifestations, comme celles qui remontent -aux époques florissantes des cultures hébraïque et hellénique, sont malheureusement perdues pour nous. Nous ne pouvons nous faire d'elles qu'une idée imparfaite, en comparant les émanations poétiques de l'esprit religieux à la même époque, comme nous les trouvons dans les Psaumes de David, dans les tragédies d'un Eschyle et d'un Sophocle, dans les chants de Pindare.
Il4 LA QUESTION RELIGIEUSE
Un sort plus heureux a été départi aux révélations musicales des idées chrétiennes. Nous connaissons les trésors magnifiques du Moyen-âge romanocatholique, depuis les origines du plain-chant grégorien j usqu'aux créations tout à fait mûries d'un Palestrina, et les admirons aujourd'hui encore dans leur simplicité archaïque et leur beauté. Non moins féconde fut l'impulsion donnée par la Réformation aux énergies artistiques, encore sommeillantes, des peuples germaniques; et nous pouvons en suivre les résultats profonds depuis les chorals de Luther jusqu'aux immortelles œuvres d'un Jean-Sébastien Bach. Cependant, depuis cette époque, on peut constater un évident affaiblissement des forces religieuses; quelque parfaites que soient les œuvres d'art laissées parles maîtres de la période classique, elles ne sont plus animées par le souffle puissant et profond de l'esprit qui pénétrait les œuvres musicales des époques antérieures. Toute tentative pour amener une renaissance de la musique religieuse devait échouer, parce que manquait l'étincelle vivifiante de l'inspiration religieuse qui peut seulement s'allumer à une époque d'essor religieux. Comme le plus récent et le plus intéressant exemple, nous pouvons prendre Parsi/al, de Richard Wagner, qui, conduit par la philosophie de Schopenhauer, essaya de combiner l'idée chrétienne de Rédemption avec les idées bouddhiques, et dont l'influence morale se fera sentir peut-être dans un avenir lointain. D'une façon générale, il semble qu'actuellement se répètent les phénomènes des époques passées où l'art religieux en déclin fut remplacé par un épanouissement de l'art
LA QUESTION RELIGIEUSE Il5
profane, jusqu'à ce que ce dernier subît lui-même la loi de la décadence.
On peut sûrement conclure de la dissolution notoire de l'esprit religieux dans la musique de nos jours, — dissolution également évidente dans les autres arts, dans la peinture aussi bien que dans la sculpture et l'architecture, •— • que F idée religieuse de notre temps est arrivée à une totale « improductivité », et qu'il est vain d'essayer une renaissance artificielle aussi longtemps que n'agiront d'une façon féconde de nouvelles idées transcendantales. Quant à savoir si de tels résultats sont à attendre d'un avenir prochain, ou si, dans la lutte pour la domination des esprits, la science remportera la victoire, qui peut le prédire?...
M. E.-M. de Vogué
de l'Académie française.
Vous me demandez si nous assistons à une dissolution ou à une évolution de l'idée et du sentiment religieux.
Dissolution? Si je comprends bien, cela revient à demander si le cœur humain va brusquement changer dans ce qu'il a de plus essentiel, dans ses besoins primordiaux, conslants, toujours attestés par les plus anciennes comme par les plus récentes histoires. Le passé ne m'ayant rien montré de semblable, j'attends de voir cette étrange nouveauté pour y croire.
Evolution? — Feu M. de Mazade, mon regretté
Il6 LA QUESTION RELIGIEUSE
confrère, écrivait régulièrement dans chacune de ses chroniques : « Nous sommes à un moment de transition. » Il ne risquait rien à le dire : c'était toujours vrai. Ce fut toujours vrai, depuis qu'il y a des hommes qui passent, qui assistent à l'évolution des faits et des idées générales dans le cercle assez large, mais pourtant limité, où tournent la pensée et l'activité de ces hommes. Ils y voient évoluer, sans que la plupart s'en rendent compte, la plus importante de leurs idées, celle qu'ils se font de leurs relations avec l'Infini. Je ne distingue pas en quoi nos années diffèrent, sous ce rapport, des milliers d'années que l'humanité a vécu dans le même souci.
Au lieu de nous demander des prophéties hasardeuses, les lecteurs du Mercure feraient plus sagement, à mon sens, de relire un abrégé d'histoire. Ils se convaincraient aussitôt que les épisodes actuels, troubles de conscience, luttes politico-religieuses, etc., ne sont que la répétition des milliers d'épisodes antérieurs, tous pareils, qui attestèrent à chaque époque le tourment d'une humanité déchirée entre son invincible besoin de croire et les révoltes de son orgueil, de ses passions, des « illusions qui emplissent nos reins », comme disait énergiquement l'excellent maître de psycho-physiologie qu'était le Psalmiste.
M. L.-A. Bourgault-Ducoudray
Compositeur de musique.
Le sentiment religieux ne peut périr. Il est
inhérent au cœur de l'homme qui sera éternellement préoccupé du mystère de 1' « au-delà »,sans que la Raison et la Science puissent jamais trouver de solution au problème qui l'intéresse le plus. L'homme, émancipé de la contrainte d'une doctrine non adéquate à ses aspirations, ne sera pas pour cela complètement heureux. Tous nous aspirons à un large rayonnement de la sympathie, à une communion étroite de sentiments et d'idées avec d'autres êtres.
Cette mise en commun de nos ardeurs nonégoïstes, de nos aspirations vers l'idéal, de nos préférences pour « ce qui dure », assure une base inébranlable au sentiment religieux.
Mais l'idée religieuse doit évoluer, sinon dans son principe éternel, au moins dans ses formes. Les terribles conflits qui bouleversent actuellement plus d'une nation chrétienne ne proviennent pas uniquement de l'impatience des appétits débridés. C'est aussi de la résistance opposée par certaines formes vieillies à des aspirations plus modernes que naissent les révoltes, non seulement contre l'obstacle créé par des formes sans souplesse, mais contre l'idée même d'un principe divin.
Le jour où l'harmonie sera rétablie entre l'idée religieuse et les besoins nouveaux d'une société qui évolue sans cesse, le sentiment religieux s'étendra sur le monde comme une rosée fécondante. Nous ne croyons pas à la solution des problèmes sociaux et à une plus équitable répartition des joies terrestres sans l'application de la loi d'amour, dont l'Evangile du Christ nous montre la première et la plus sublime révélation.
Il8 LA QUESTION RBLIGIBU8B
M. Albert Leclère
Professeur à l'Université de Berne.
Les causes de la religiosité peuvent être très différentes. Quelques-unes sont peu honorables, telles la peur de l'inconnu, le goût du merveilleux uni à l'absence d'esprit critique, ou un désir violent qu'il existe des puissances capables de réaliser les plus audacieux de nos rêves; il est vraisemblable que jamais l'homme ne se perfectionnera à tel point que ces causes de la religiosité disparaissent. Montons d'un degré; il y aura toujours des âmes à qui, pour diverses raisons intellectuelles ou sociales, la philosophie sera interdite: si elles aspirent cependant à quelque chose de tel, la religion sera le substitut, pour beaucoup d'entre elles, de la philosophie qui leur aura manqué. Il y a plus : comme l'instinct scientifique et l'instinct philosophique, l'instinct religieux a sa racine dans l'essence même de notre mentalité. Inévitablement, le moi humain aspire à concevoir, de l'ensemble des choses, une théorie générale dont le centre soit précisément lui-même et sa destinée ; à la philosophie proprement dite, où il se considère avec tout le reste par rapport à l'universel, il juxtapose spontanément une conception du monde qui consiste â faire tourner en quelque sorte l'universel autour de l'individuel et finalement du moi ; c'est la religion. Et rien ne pourra jamais faire que le pur philosophe lui-même^ s'il est métaphysicien,
LA QUESTION RKUQtfcUSfc H9
ne souhaite en savoir davantage qu'il n'est humainement possible d'en apprendre par la simple réflexion pur le fond des choses ; il veut aussi croire à l'invisible avec plus de sécurité qu'il n'y en a dans le plus prudent des dogmatismes; il ne se résout pas toujours à se passer de l'idée que l'appui d'une force surhumaine serait bien utile à l'homme, même pour n'être que parfaitement homme ; et toute âme où la loi morale parle haut doit lutter contre elle-même pour ne pas achever de concevoir la majesté de cette loi en la considérant comme vivante, comme sacrée. -*• Mais une religion naturelle suffit-elle ? A consulter simplement la psychologie et l'histoire» non, car une telle religion redevient vite pure philosophie : qu'est-ce qui pourrait en garantir la valeur? Une foi fondée «ur des motifs analogues à ceux des croyants de» religions positives? Mais ces motifs sont la pro* priété exclusive de ces religions i la religion natu* relie jadis à la mode était tttt reste de Christia* nisme, et la religion de l'Humanité n'est qu'un jeu d'esprit. — Les religions positives ont donc de l'avenir. Mais où vont celles qui existent ? Les plus nouvelles, comme celle de Behâ, ne sont que des perfectionnements des anciennes* qui seules sont viables, telles quelles ou dans des avatars : aucune autre n'est plus possi ble* En dehors du christianisme, toutes les religions évoluent soit vers lui, soit vers l'Islam, soit graduellement vers le positivisme. Le Judaïsme se rationalise fort. Quant aux Slaves, ceux qui pensent ou s'imaginent penser ne croient à rien, et ceux qui ne pensent pas ne sont que superstitieux : il n'est pas vrai, en somme, que le
Japon ait vaincu une nation chrétienne. Pour le protestantisme, il vit d'équivoques ; sa dogmatique se transforme peu à peu en une simple symbolique : la religion des plus intelligents de ses théologiens» c'est l'exégèse. Seul, le catholicisme réalise pleinement le type d'une religion positive, et sa puissance d'adaptation lui assure une vitalité indéniable pour ses adversaires clairvoyants. L'avenir religieux du monde paraît être celui-ci : en face d'une science et d'une philosophie également indépendantes, un catholicisme de plus en plus capable de s'accorder avec le siècle, mais combattu de plus en plus vivement, non pas par le socialisme, qui aura des successeurs, ni par l'occultisme, dont la science fait justice, mais par un anticléricalisme très exactement modelé sur lui. Il est permis de ne pas préférer ce dernier, et il serait sage, ne fût-on point catholique, de souhaiter que les catholiques n'oubliassent jamais que l'avenir religieux du monde est entre leurs mains .
M. Edmond Picard
Sénateur, Professeur à l'Université Nouvelle de Bruxelles.
La Religion est un des phénomènes historiques les plus constants et les plus vastes de l'activité des sociétés humaines.
Demander où il en est et ce qu'il devient, c'est, dans une bataille comme Sadowa ou Moukden, demander à un simple soldat où en est la chance du combat*
A peine un esprit vaste et averti comme celui d'un général en chef pourrait-il répondre avec exactitude.
Je vous souhaite d'en rencontrer un parmi la multitude de ceux que vous interrogez.
Il n'en manquera pas qui auront la présomption de se croire en mesure de le faire.
Quant à moi, je ne puis qu'indiquer ce qui m'apparaît instinctivement. Aussi longtemps que les hommes n'auront pu pénétrer le mystère de la mort, de la vie future, de l'immortalité de l'âme, de la force qui préside à la morphologie universelle, il y aura des religions résolvant puérilement ou convenablement ces inquiétants problèmes, et leurs prétendues dissolutions ne seront que des transformations.
M. Dmitry Merejkowsky
Homme de lettres (Russie).
La dissolution de l'idée religieuse n'est qu'apparente dans le moment actuel. Ce que ce moment présente, c'est cette suprême tension d'un processus évolutif qui devient révolutionnaire. La future révolution religieuse sera pareille à celle qui s'accomplit lors de la naissance du christianisme.
Toute évolution passe par trois moments objectifs correspondant à trois moments subjectifs du développement dialectique ; au début, c'est l'unité primitive, intégrale, inférieure, la confusion de
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principes contraires, puis c'est la séparation, la différenciation de ces principes, enfin vient leur union ultérieure, leur intégration parfaite en un type supérieur d'évolution. Thèse, Antithèse* Synthèse,
À ces trois moments du développement biologique et dialectique correspondent les trois moments de révolution religieuse de l'humanité.
Toutes les religions qui précèdent le christianisme, depuis le polythéisme païen jusqu'au mono-» théisme juif, appartiennent au début de cette évolution. Elles affirment l'unité inférieure non différenciée du Monde et de Dieu, de la Terre et du Çïolj delà Matière et de l'Esprit; elles considèrent la réalité objective de la nature — le Cosmos — comme; l'unique absolu; elles ne séparent pas Tob*jet du sujet, l'extérieur de l'intérieur, l'impersonnel de l'individuel. Le fond inconscient de ces religions est la divinisation du Tout, le panthéisme dans lequel Tout (Elav) ne se sépare pas de Dieu (0e6;) : Tout est dans Dieu et Dieu est en tout, — sans mouvement, sans conscience, sans processus dynamique.
C'est la révélation de Dieu le Père comme l'Unique Objet Absolu, impersonnel, par qui est absorbée toute réalité particulière, subjective* individuelle.
Le second moment e6t le christianisme qui dissout I unité intégrale primitive, la différencie, opposant le sujet à l'objet, l'individuel à l'impersonnel. Le christianisme est la révélation du Sujet Absolu, de l'Individualité, du Fils de Dieu s'incarnant en Christ.
LA QUESTION HILIGIIU8E ia3
Pour toutes les religions précédant le christianisme, le royaume de Dieu est de ce monde^ Cosmos- Dieu. Le royaume du Christ n'est pas de ce monde. Pour la première fois apparaît avec le christianisme une séparation du monde en deux ordres : phénoménal et transcendant, terrestre et céleste, matériel et spirituel. Le postulat chrétien est l'union suprême de ces deux ordres : Moi et le Père sommes Un; mais cette union n'est possible qu'après l'accomplissement de la dernière sépara* tiôn : Mon Lfieu^ mon Dieu , pourquoi ri as-tu abandonné? L'intégration finale ne peut se faire que si Ton a passé tous les degrés de la différenciation.
Le troisième et dernier moment, celui qui s'annonce maintenant, est la révélation de l'Esprit qui unira la révélation du Fils avec celle du Père.
Les religions antéchrétiennes sont la thèse, le christianisme est l'antithèse, la religion de l'Esprit sera la synthèse,
Le premier Testament est la révélation de Dieu
dans le Monde.
Le second Testament, celui du Fils, est la révélation de Dieu dans l'homme, de Dieu-Homme.
Le troisième Testament est la révélation de Dieu dans l'Humanité, de Dieu-Humanité.
Le Père s'incarne dans le Cosmos.
Le Fils dans le Logos.
L'Esprit dans l'union suprême du Logos et du Cosmos, dans l'Etre Un, personnel et universel, Dieu-Humanité.
Le monde doit sortir de la seconde période, la religion du Fils, pour pouvoir entrer dans la troisième, la religion de l'Esprit.
ta4 LA QUESTION RELIGIEUSE
La thèse etrantithèse sont deux moitiés opposées de ta vérité synthétique suprême. Chacune d'elles a sa part de vérité dans la mesure où elle aspire à s'unir avec l'autre moitié. Mais si Tune, niant l'autre, s'affirme comme la vérité parfaite, elle devient un mensonge. C'est précisément ce qui est arrivé au christianisme.
Le christianisme, tant qu'il demeurait à l'état dynamique, qu'il en était à sa création, à son développement, aspirait vers la révélation suprême, l'Apocalypse, unissant Dieu et le Monde, vers la synthèse ultime : Que tous soient un, comme toi, père^ en moi et moi en toi. Mais quand la statique prit le dessus, quand le christianisme s'arrêta, se pétrifia en un dogmatisme mort, il transforma la contradiction non résolue, mais éternellement résolvable des deux principes opposés en une contradiction irréductible, l'antithèse en antinomie. L'expression de cette antinomie est l'ascétisme monacal, le renoncement au monde phénoménal au nom de Dieu transcendant, la mortification de la Chair au nom de l'Esprit, la malédiction de la Terre au nom du Ciel. L'antithèse, au lieu d'aspirer à l'union avec la thèse, l'absorbe et l'anéantit. Une moitié de la vérité, la religion du Fils, niant l'autre, la religion du Père, et s'affirmant comme vérité par- Faite, est devenue un mensonge. La première alors subjuguée, mais non vaincue, s'éleva contre l'autre; la thèse mortifiée, mais non anéantie, s'éleva contre l'antithèse, la Terre contre le Ciel, le Monde contre Dieu. Cette révolte, c'est « la Renaissance de l'antiquité païenne », commencée au xv e siècle et continuée jusqu'à nos jours dans notre culture con-
temporaine, antichrétienne, — dansl'art,la science, la philosophie, dans toute la vie sociale politique révolutionnaire.
L'athéisme apparent du monde contemporain est en réalité la lutte avec Dieu (Théomachie). Dans son sommeil, Jacob combattit avec Dieu et quand Dieu vit qu'il ne pouvait le vaincre, il lui dit : Laisse-moi, car voici l'aurore. Mais Jacob répondit : Je ne te laisserai pas , tant que tu ne me béniras pas. Et pour cette sainte lutte,Dieu aima Jacob plus que tous les fils de l'Homme, il l'appelle Israël, lutteur contre Dieu (Théomache). L'humanité contemporaine aussi lutte en songe inconsciemment avec Dieu, cette[fois non plus avec le Père, mais avec le Fils, avec Christ. Et voilà pourquoi, bien que ceci semble étrange, les athées contemporains, les lutteurs avec Christ, sont plus proches du Christ que les chrétiens actuels : sans voir Son visage, sans connaître Son nom, ils le serrent dans la lutte, le touchent et s'unissent à lui. Et Christ ne pouvant vaincre le monde lui dira : Laisse-moi. car voici t aurore. Et le monde répondra: Je ne te laisserai passant que tu ne me béniras pas. Et Christ bénira le monde dans l'aurore naissante, dans la révélation de l'Esprit, dans le Troisième Testament. Et il donnera à l'humanité le nom nouveau de Fils de Dieu, de l'Humanité-Dieu.
M. Paul Sabatier
Homme de Lettres.
Les premiers chrétiens furent accusés d'athéisme
I*ft LA QUESTION RELIGIEUSE
et de même aujourd'hui des hommes que ne satisfait pas le culte traditionnel sont proclamés athées et Se croient peut-être ennemis de l'Eglise, alors qu'en réalité leur sens religieux s'est affiné, approfondi, intériorisé.
Bien loin d'aller à une dissolution religieuse, nous allons à une glorieuse rénovation. Le chris- ?:anisme primitif n'a pas été le renversement du judaïsme, il en a été, au contraire, l'épanouissement. Le christianisme actuel n'est que la bégayante préface et le symbole de la religion de demain.
Déjà parmi les prêtres qui, là-bas, au fond de la cathédrale, psalmodient la séculaire cantilène, plus d'un s'est senti troublé d'une nostalgie mystérieuse* Son cœur s'est dilaté, sa voix a tremblé d'émotion, car, dans les ombres du soir qui montent, il a perçu le bruissement lointain de l'armée des peuples qui s'agite, et s'apprête à faire de l'idée de catholicité une vivante réalité.
M. R. Mocsary
Ancien député, ancien chef du parti de l'Indépendance (Hongrie).
À mon avis, il ne pourra jamais être question d'une dissolution, mais seulement de Y évolution de Tidée religieuse et du sentiment religieux. L'humanité pourra peut-être mettre à part l'idée d'un créateur de l'univers, mais elle restera toujours encline X supposer un suprême Législateur delà loipérempuire de la morale, dictée par la conscience. Dieu
reconnu, la religion est là; pour chercher son origine, il n'est pas besoin du « premier fourbe qui a rencontré le premier sot », comme disait un des encyclopédistes; s'il y a une religion, il y aura aussi des cultes pour satisfaire aux besoins spirituels des masses ; le socialisme même, s'il arrivait, ne saurait jamais plonger l'humanité dans le pur matérialisme.
Quant à l'évolution, dans mon pays, en Hongrie, aussi bien que dans les pays adjacents, elle ne se manifeste pas par quelque grand mouvement universel; c'est toujours la politique et l'idée du nationalisme qui tient le premier rang dans l'occupation des esprits. Depuis environ soixante-dix ans, il y a plutôt stagnation. Les membres des multiples confessions, aussi nombreuses et entremêlées que les nationalités, ont trouvé leur modus Vivendi dans la tolérance. L'église orthodoxe persiste, pétrifiée depuis onze cents ans ; les protestants vivent paisiblement dans la jouissance de leur autonomie, modèle d'un selfgovernment; les juifs mêmes ne portent pas rancune à ceux de leurs co-religionnaires qui se présentent aux fonts baptismaux.
Si cette tolérance, qui règne en général dans les affaires religieuses, pourrait faire croire à un affaiblissement universel du sentiment religieux, il y a, d'autre part, des symptômes montrant qu'à l'occasion il est toujours prêt à se raviver, qu'il est toujours en pleine vigueur. Le sentiment religieux se rattache souvent au mouvement national en lui prêtant une alliance puissante. Le grand zèle catholique des Polonais s'identifie avec la haine politique contre les Russes schismatiques et les Allemands
luthériens. En Hongrie, l'exercice d'une large autonomie ecclésiastique renforce le sentiment de consistance nationale des Roumains, des Serbes et des Ruthènes.
Mais ce qu'il y a de plus remarquable, dans la situation religieuse, ce sont les efforts inouïs que fait le catholicisme pour ressusciter le fanatisme. Ces efforts n'ont pas encore fait une grande impression sur les masses, ni troublé leurs dispositions tolérantes, mais ils ont réussi à envahir certaines classes de la société, et des plus importantes. La haute aristocratie jouanttoujoursungrand rôle leur est acquise; pour elle, la ferveur religieuse fait partie de l'élégance. Au parlement, il s'est formé un parti clérical sous le nom tendancieux de « parti du peuple », dont le programme contient pour point principal l'abolition du mariage civil. Ce parti semble fonder de grandes espérances sur le règne prochain de l'archiduc François-Ferdinand, réputé catholique fanatique. On trouve dans ce parti des personnages de grande notoriété, sincèrement fanatiques, un surtout comptant parmi les illustrations du génie hongrois. Personne n'attaque ni ne menace le catholicisme, pourquoi donc cette levée de boucliers? PeuUêtre s'aperçoit-il que, par son organisation despotique, « son règne n'est plus de ce monde ». Est-ce contre le matérialisme qu'il s'arme? Mais ce sont précisément ces efforts extravagants qui aboutiront à diviser les hommes en deux camps celui des athées et celui des fanatiques.
M. Camille Saint-Saëns
de l'Académie des Beaux- Arts.
Ce n'est pas à moi qu'il appartient de traiter de si graves questions; tout au plus puis-je me permettre de les effleurer, comme je l'ai fait dans Problèmes et Mystères.
11 me semble que beaucoup de ceux qui parlent des religions en méconnaissent l'essence et les confondent avec la religiosité vague dont se contentent la plupart des hommes.
Les religions ont toutes la prétention de représenter la Vérité absolue. C 'est ce qui fait leur force d'abord, leur faiblesse ensuite. Voilà ce qu'il ne faut pas perdre de vue quand on parle d'accommoder la religion à la science, à l'esprit moderne, tâche impossible qui consisterait à concilier des contraires.
Les religions tiennent une trop grande place dans l'histoire de l'humanité pour qu'il soit permis d'en parler légèrement; il est évident qu'elles sont un facteur nécessaire dans l'évolution des sociétés. Hâter leur chute est peut-être une œuvre aussi néfaste que l'opération qui consisterait à faire éclore une fleur par la force.
Quand tous les hommes auront la mentalité d'un Berthelot, les religions seront devenues inutiles. Ce jour est loin encore.
l3(J la question religieuse
M. Camille Saint-Saëns a bien voulu compléter sa réponse par la lettre suivante :
Je n'avais voulu dire que peu de mots, par un sentiment deréserve qu'on appréciera. Mais l'exemple est contagieux: cette question est si attrayante, si grande est la tentation de cette tribune grande ouverte! je reprends la suite de mon discours. • Nul ne peut prédire l'avenir; nul ne peut dire ce que sera l'humanité dans mille siècles. Tout ce qu'on peut faire, c'est d'étudier l'évolution de l'humanité dans le passé, et d'en tirer des probabilités.
C'est ce qu'on ne fait guère. Le plus souvent, consciemment ou inconsciemment, on prêche pour son saint, on obéit à des idées préconçues.
La Religion, nous dit-on, est inhérente à l'homme. Ce n'est pas la vérité. On a trouvé des peuplades qui n'avaient aucune idée religieuse.
Il est vrai qu'ici, comme dans beaucoup d'autres discussions, on attribue aux mêmes mots des acceptions très différentes, ce qui fait souvent qu'on ne peut arriver à s'entendre. C'est un phénomène général. Pour en donner un exemple, Deus est le même mot que Zeus : quelle différence, pourtant, n'y a-t-il pas entre le Dieu des chrétiens et le maître de l'Olympe ! Et, de nos jours, on habille du même mot des conceptions très diverses.
Quoi qu'il en soit, on peut affirmer que l'idée religieuse est née, comme on la dit souvent, de l'impossibilité de comprendre les phénomènes de la naLure attribués à une puissance surnaturelle. Elle s est développée peu à peu jusqu'à l'épanouissement des magnifiques polythéismes de l'Inde, de l'Egypte,
IA QUS9TI0N RKU6IEU8E l3l
de la Grèce. Pais elle s'est orientée vers le mono» théisme, ce qui est généralement considéré comme un progrès. N'est-il pas permis plutôt d'y voir une dégénérescence? N'est-ce pas un signe de dégénérescence que le manque d'originalité des dernières religions? Le Bouddhisme dérive du Brahmanisme, le Christianisme et l'Islamisme ont leur source dans le Mosaïsme. Depuis, il n'y a plus eu que des schismes, des hérésies et des sectes. Le Catholicisme, qui ?e proclame hautement monothéiste, apparaît à des yeux non prévenus comme un polythéisme atrophié, avec sa Trinité, sa Vierge quasi-divine, ses Saints et ses Anges; et c'est à ce caractère qu'il doit sans doute sa puissante séduction, son charme dont ceux qui n'ont pas été élevés dans cette belle religion ne peuvent se faire une idée. La Réforme l'a simplifiée et desséchée; si le fanatisme et le prosélytisme n'y ont rien perdu, le culte y a perdu son importance, ainsi que l'esprit de pauvreté, de renoncement qui fait lefond de la Religion chrétienne. Il semble que l'on s'achemine vers cet idéal : le moins de Religion possible.
U est bien entendu qu'ici ce mot « Religion » signifie « Religion basée sur le surnaturel ». Là où il a'y a pas de surnaturel, il n'y a plus de religion dans le sens primitif du mot: le mot sert alors à exprimer d'autres idées. Si l'on appelle « Religion » le sentiment d'inconnu et d'effroi que nous inspire la nature, il est certain que le sentiment religieux durera jusqu'à oe que l'Homme ait pénétré tous les secrets de l'Univers.
L'Homme y arrivera»t-il jamais? On n'ose l'es* pérer. Mais il est bien probable que l'idée du sur-
l3* LA QUESTION RELIGIEUSE
naturel est destinée à périr et à entraîner' avec elle le sentiment religieux qui en est la conséquence.
À propos de la question du polythéisme et du monothéisme on objectera que les Hébreux étaient monothéistes. C'est vrai, mais le polythéisme n'en existait pas moins alors ; seulement chaque peuplade avait son Dieu. Par leurs victoires sur leurs voisins, les Hébreux ont imposé Jéhovah.
A notre époque, la croyance en un Dieu personnel, créateur de l'univers, va s'affaiblissant de jour en jour dans le monde des savants et des penseurs. Je ne parle pas du monde de M. Homais, chez qui l'irréligion n'est qu'une forme de l'inintelligence et de la vulgarité.
Le Dieu des déistes est bien inconsistant. Le vers convulsif de Victor Hugo :
// est, il est, il est, il est éperdumentl
inarque plutôt un désir ardent et désespéré de croire qu'une foi véritable. La Vérité n'est pas « éperduinent » ; elle est, tout simplement.
Que conclure de tout cela? Que l'idée religieuse n'est pas en progrès, et que la naissance d'une nouvelle religion apparaît, non comme impossible, — rien n'est impossible, — mais comme improbable. Au contraire, les progrès de la Science sont énormes, surtout depuis un siècle et l'avenir lui appartient pour le moment. Mais elle ne sera jamais une « religion ». Voyez à quel ridicule arrive un grand savant comme Haéckel, quand il veut décrire un temple monistet II y met des herbiers et des aquariums. Il n'arrive qu'à ouvrir un cabinet d'histoire naturelle.
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M. Louis-Germain Lévy
Rabbin de Dijon.
Parler d'une dissolution de l'idée religieuse dans le sens d'une ruine définitive de cette idée, c'est comme si l'on parlait d'une dissolution de l'idée poétique ou de l'idée esthétique. Chacune de ces idées, en effet, groupe et définit un ensemble de besoins, d'impressions, de réactions particulières et fondamentales de l'âme humaine.
D'aucuns affirment que la science doit éliminer la religion. Il faudrait se rappeler qu'on ne détruit que co qu'on remplace. La science remplace-t-elle donc la religion? — Que non pas ! La science n'atteint que les rapports entre les choses, non les choses elles-mêmes, non le fond des choses. Tout ce qui estqualité, originalité, individualité, c'est-à-dire ce qui proprement est être et vie, lui échappe. Prétendre que devant la science la religion doit disparaître, cela équivaut à soutenir que la catégorie de la qualité peut se ramener à la catégorie delà quantité, ce qui est absurde.
Or, qui dit qualité dit Esprit, avec la riche complexité de ses diverses, multiples et incompressibles aspirations: pensée, qui est ivre d'infini, qui, par sa nature même de pensée, veut connaître, non seulement le « comment »,mais le « pourquoi » du monde et de la vie, pénétrer les principes et les fins, embrasser l'ordonnance totale des choses; cœur, qui a ses intuitions, ses élans, ses enthousiasmes,
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auxquels il ne peut pas croire qu'il ne corresponde rien, parce qu'ils lui communiquent les plus doux, les plus nobles, les plus sacrés frémissements ; conscience qui, par une contradiction qui, à elle seule, suffirait à ruiner le phénoménisme, serait une série de sentiments pouvant se connaître soi-même entant que sériel — à moins précisément d'admettre qu'elle est la réalité se saisissant elle-même, et, par là, se posant comme un sujet, sans commune mesure avec l'ordre phénoménal, tenant sa dignité du fait qu'elle est et se sait une forme originale de l'Esprit, fond des choses, spontanéité vivante, éternellement créatrice, avec lequel elle peut donc communiquer et communier»
Pourtant, assure- t-on, le nombre augmente de ceux qui ne voient dans l'esprit qu'une résultante de phénomènes physico-chimiques. Est-ce bien vrai? Combien parmi ceux qui se disent a affranchis » ne paraissent tels que pour poser à l'esprit fort ou parce qu'ils ont une fausse idée de la religion* ou parée qu'ils n'envisagent les problèmes que sous l'une de leurs faces et non pas sous la totalité de leurs aspects, ou parce qu'Us n'analysent pas jus* qu'au bout les notions de « nature », de « force », etc. Mais, même accordé que le nombre des librespenseurs aille croissant, il y aura toujours une minorité d'hommes qui, par leur tournure mentale, seront hantés des problèmes d'origine, de fin, de destinée, de principe dernier, si bien que jamais l'idée religieuse ne disparaîtra complètement de la carte psychologique de l'humanité.
U reste donc que l'idée religieuse évolue. Effectivement Cette évolution, c'est le progrès de la
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science qui la commande et la dirige. Car s'il est faux qu'il y ait opposition radicale entre la science et la religion, il demeure vrai que la science influe sur la religion. Il convient, en effet, de ne pas oublier que le contenu religieux se compose non seulement d'émotions, mais aussi d'idées. Dès lors, étant donné que la conscience n'est pas une chose à compartiments étanches, mais une synthèse vivante où tout se compénètre, il ne se peut point que les conceptions nouvelles n'agissent sur l'idée religieuse. Forcément, les notions de déterminisme deslois naturelles, d'héliocentrisme, d'évolution, de subconscience, d'autonomie morale, les résultats de l'exégèse biblique, de la critique historique, de l'histoire comparée des religions, les observations de la psychologie pathologique déterminent une modification profonde de l'idée religieuse.
Les religions ne pourront donc subsister qu'autant qu'elles feront leur part aux exigences légitimes de la pensée moderne. Il faut s'attendre à voir les religions se transformer, en vertu de cette vérité que pour vivre il faut s'adapter au milieu. Mais que parlé-je d'attendre? Déjà cette transformation s'opère sous nos yeux, dans le sens d'une épuration et d'une élévation progressives. Une idée religieuse s'élabore qui élimine l'irrationnel (i), le nuracle, la révélation extérieure, la petite dévotion d'apeurcment et de calcul»
{i) J'entends irrationnel dani le sens de « contraire à la raison » ; je ne dis pas non-rationnel, car toute religion, pour la part qu'elle frit au c cœur », renferme nécessairement du non-rationnel.
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M. l'abbé Klein
Professeur à l'Institut Catholique de Paris .
L'espèce d'alternative que vous posez, en demandant si nous assistons << à une dissolution ou à une évolution de l'idée religieuse et du sentiment religieux »,ne me semble pas telle qu'on n'y puisse du tout échapper. Ce n'est précisément ni dans l'idée ni dans le sentiment religieux que se manifeste, en ce qu'elle présente de nouveau, la crise objet de votre enquête, mais bien plutôt dans les rapports des représentants de la religion avec la science et avec les institutions d'ordre purement temporel.
Maintenant de même que jadis, la religion possède un fond immuable, qui consiste dans la société libre de Dieu avec nous et de nous avec Dieu, dans la participation de la vie humaine à la vie divine. Maintenant de même que jadis, tant comme idée que comme sentiment et même comme pratique, la religion varie en intensité et en conscience, en chaleur et en lumière, suivant nos aptitudes, nos goûts, notre éducation, notre générosité de cœur; mais ce progrès, soit individuel, soit social, n'est pas ce qui fait la nouveauté de la situation actuelle : il s'est toujours accompli, et dans des proportions qui, pour être de nos jours sensiblement accélérées, n'en suivent pas moins une direction analogue à celle des siècles passés .
Mais ce qui change surtout, en notre temps, ce
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qui se transforme avec une rapidité qu'on a peine à suivre, —qu'on ne suit pas toujours, — ce sont les institutions profanes et les conditions purement naturelles, avec lesquelles nécessairement la religion se trouve en contact, avec lesquelles depuis longtemps elle s'était habituée à des rapports qu'il faut désormais modifier ou tout à fait rompre.
Telles sont, par exemple, les sciences naturelles, dont la religion avait, comme il le fallait bien, accepté le langage ; et encore certaines données de Thistoire, où les théologiens avaient installé, sinon, à dire vrai, les dogmes, au moins des théories qui leur tenaient fort à cœur. De là, une grosse émotion, mais qui se calmera, et qui est déjà calmée, pour un grand nombre d'entre nous, auxquels il a suffi de distinguer entre la religion, toujours identique, et la science delà religion, qui est, elle, toujours exposée à se transformer. Et il importe ici de noter que, sur ce terrain, la paix ne se cherche plus dans le concordisme, dans de nouvelles tentatives pour concilier la religion avec les résultats mouvants des diverses sciences, mais, au contraire, et beaucoup plus à fond, dans l'établissement d'une démarcation absolue entre son domaine et le leur comme étant d'ordres tout à fait distincts. Et ce qui a changé encore, ce qui change perpétuellement et ne trouvera point de forme définitive, c'est la condition temporelle des peuples, naguère si lente à évoluer, maintenant rendue si mobile par les applications, sans cesse renouvelées, des découvertes scientifiques à la vie humaine. Si vous voulez bien vous reporter, Monsieur, aux faits que vous rappelez dans votre lettre pour mettre en
évidence l'universalité de la crise religieuse, vous verrez qu'ils se ramènent tous à des transforma* lions politiques ou sociales, qu'il s'agisse du Japon ou de la Russie, de l'Italie ou de l'Espagne, de L'Allemagne ou de la France. Bien plus encore qu'aux passions religieuses ou anti-religieuses, la Séparation de l'Eglise et de l'Etat» par exemple, — ce réservoir de difficultés pour les nations intolérantes, — doit être attribuée à la transformation, en idée et en fait, de ce qu'on appelle un gouvernement et qui, autrefois concentré dans une personne responsable de tous et de tout, se partage maintenant entre spécialistes voués, pour peu de temps du reste, celui-ci à la marine, celui-là au commerce, cet autre à l'agriculture, à la guerre ou bien aux finances, c'est-à-dire tous à des fonctions plutôt étrangères aux rapports entre l'âme et Dieu *
A de si nombreuses et si profondes transformations ce n'est pas sans difficulté que s'adaptent les élu Glissements qui incarnent la religion, et spécialement, pour ne parler que du plus notable d culte eux et de celui où nous sommes le plus intéressés, < — le catholicisme. Mais soyez sûr, Monsieur, que, plus ou moins vite, plus ou moins joyeusement, il s'y adaptera : sans rien sacrifier jamais de ce qu'il a d'essentiel; en sacrifiant peu à peu, de ce qu'il a d'accidentel, tout ce qu'il faudra, voire même, au besoin, sa diplomatie I
Prenez-en comme bonne garantie l'adaptation qu'il a su faire de lui-même, pendant dix-neuf siècles, à tant de races et de civilisations dissemblables. Prenez-en, comme meilleure garantie en-
LA QUESTION RELIGIBUSB l3g
core, l'allure aisée dont il se meut parmi les nations les plus neuves, les plus hardies, les plus franchement libres et démocratiques ; et dites-vous bien qu'une religion n'est pas en voie de « se dissoudre », qui ne se trouve nulle part si gênée que chez les peuples d'ancienne formation, comme nous, nulle part si prospère que chez les peuples vraiment modernes, comme les Etats-Unis.
Comte Goblet d'Alviella
Sénateur, Membre de l'Académie royale de Belgique, Professeur à l'Université de Bruxelles.
Avant de décider si le sentiment religieux est en train de disparaître ou simplement d'évoluer, il convient de dire ce qu'on veut entendre par religion. A mon sens, c'est le sentiment engendré par la croyance à un pouvoir surhumain et mystérieux avec lequel l'homme estime nécessaire de marcher d'accord. Toutefois, la religion se maintient rarement au niveau d'abstraction qu'implique la célèbre définition de Matthew Arnold : « la conformité aux impulsions du pouvoir éternel qui travaille pour la droiture. » L'idéal que l'esprit humain projette sur l'écran de l'incognoscible y revêt généralement des formes concrètes qui varient avec notre conception de la nature. La religion, ou, si Ton préfère ce terme, la théodicée, a toujours une base philosophique ; seulement cette base ne cesse de se modifier avec le progrès des connaissances, tandis que les dogmes et les rites, une fois formés, pré-
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tendent rester sur leurs positions. De là un désaccord qui s' accentue surtout aux époques de révolution scientifique ou de transformation sociale et qui se traduit alors par un affaiblissement du sentiment religieux rivé aux vieilles formes. Cet interrègne de la religion peut durer jusqu'à ce qu'une conception nouvelle de l'univers et de l'homme luimême s'impose avec un caractère suffisant d'évidence et d'universalité.
Telle est la crise religieuse qui s'est terminée dans l'Inde, il y a quelque 24 siècles, par l'avènement du Bouddhisme et, sous l'Empire romain, par l'alliance de l'idéalisme chrétien avec la philosophie la plus avancée de l'époque. Telle est la crise qui sévit de nouveau aujourd'hui et qui ne prendra fin que le jour où se constituera une synthèse capable de réconcilier les éléments antagonistes de notre horizon philosophique et moral.
Nous sommes en pleine transition. Partout où nos dernières générations ont cru prendre pied sur un terrain solide, le sol s'est dérobé sous leurs pas. En matière sociale et même politique, il me suffira de faire allusion aux vicissitudes qu'a traversées depuis un siècle le principe de la liberté. En philosophie, les systèmes se succèdent et se remplacent avec une rapidité décourageante. Le Kantisme n'inspire plus que quelques âmes d'élite. Hegel n'est plus cité que comme le fondateur d'une grande école aujourd'hui peut-être trop dédaignée. Auguste Comte en reste aux fidèles de sa brillante, mais petite chapelle. Guyau peut être considéré comme ayant échoué dans sa courageuse tentative de fonder une morale sans sanction ni obli-
gation. Fouillée, Wundt Bergson, n'ont fait que poser des pierres d'attente ; ce qui est déjà beaucoup. Qui se souvient de Moleschott et de Vogt? Bûchner et même ce grand naturaliste qu'est Hœckel n'alimentent plus que la philosophie de M. Homais. Gustave Lebon ne nous offre encore que de vertigineuses échappées sur la cosmogonie de demain. Si Herbert Spencer reste debout, c'est parce que la vision de ce géant intellectuel a porté assez loin pour embrasser toutes les découvertes de la science jusqu'aux approches de l'au-delà. Mais sa synthèse ne comporte qu'une face du problème. Elle implique, en effet, dans l'évolution de tous les phénomènes, même intellectuels et moraux, la notion de continuité et de fatalité absolues. Or, sans une part faite à la liberté et à la spontanéité delà conscience, il n'y a pas de responsabilité chez l'individu; l'idée même du devoir disparaît et avec elle un fait aussi nécessaire dans l'ordre moral que la croyance au règne de la loi dans l'ordre cosmique. Le jour où un penseur génial trouvera la solution de cette antinomie, il aura rouvert la voie aux sentiments de confiance, d'espoir et d'enthousiasme que ne manque pas de susciter dans l'âme humaine la conviction de s'accorder avec le Pouvoir qui mène l'univers vers des fins meilleures. En attendant, conclure que le sentiment religieux est proche de son extinction finale, c'est le confondre avec ses manifestations superficielles et passagères.
l42 LA QUESTION RELIGIEUSE
D r J. Grasset
Professeur â l'Université de Montpellier .
i. Je ne pense pas que nous assistions à la du* solution de l'idée et du sentiment religieux, parce que Tidée et l'émotion religieuses paraissent contemporaines de l'homme, comme apparition sur la terre, sont des phénomènes psychiques liés à sa nature même et ne disparaîtront par sui(e probablement qu'avec lui.
Ce ne sont pas là des processus psychiques patho* logiques ou accidentels. Il y a des maladies de l'é* motion religieuse, comme de toutes les émotions. Mais l'idée religieuse est un élément physiologique de notre esprit. Elle procède: i° du besoin de connaître au delà de ce que la science peut nous apprendre (notre origine et notre destinée) ; %• du besoin de justice pleine et entière que la vie actuelle ne réalise pas.
2. S'il n'y a pas de dissolution, il y a évolution. Cette évolution n'est pas tant dans la forme de
Tidée religieuse elle-même (le temps n'est plus aux fondations de religions nouvelles) que dans lesrap» ports de cette idée avec la science.
3. Quand la science est née, l'idée religieuse gouvernait le monde et a cru par suite avoir, par essence, sur cette science le droit de contrôle et de maîtrise qu'elle exerçait sans discussion sur l'entière vie psychique de l'humanité.
C'est la première phase pendant laquelle la science
a dû, pour être admise à l'existence légale, démontrer qu'aucune de ses conquêtes n'était contradictoire aux dogmes de la religion maîtresse.
Peu à peu la science s'est émancipée de cette tutelle et, éblouie elle-même par son magnifique épanouissement, a voulu appliquer à la religion les procédés de domination que la religion lui avait appliqués à elle-même. Dans cette période, on souligne encore les conflits de la science et de la religion et on s'efforce de ruiner l'idée et l'émotion religieuses en démontrant leur contradiction avec la science positive, seule dépositaire du réel et du vrai.
Je crois que cette deuxième période touche à sa fin et que nous voyons commencer et se développer la troisième.
Cette troisième phase, actuelle, de l'évolution religieuse n'est caractérisée ni par le triomphe ni
()ar la défaite de la religion dans celte bataille sécuaire contre la science. Elle est caractérisée par l'émancipation et la proclamation de l'indépendance respective de la religion et delà science. Ce n'est la faillite ni de Tune ni de l'autre.
La religion et la science, sans rien abandonner de leur essence et de leur idée directrice, ne se régentent plus et ne se redoutent plus mutuellement. Pour prendre un exemple dans une des religions les mieux définies par l'unité dogmatique et les plus fortes par l'autorité doctrinale, je dirai qu'il n'y a plus ni science catholique ni science anti-catholique.
L'idée et l'émotion scientifiques, l'idée et l'éinoto religieuses sont deux processus psychiques
l44 ' A QUESTION HEUGÏBUSE
distincts qui n'ont à servir ni à l'apologétique nia la controverse l'un de l'autre,
i\. En un mol, révolution actuelle de la religion peut être ainsi caractérisée ; longtemps la religion a été domina; puis elle a para être condamnée par la science à être ancilta; aujourd'hui et demain, elle restera à sa place et sera nec domina nec ancilta.
M. Richard Dehmel
Homme de lctlres (Hambourg),
Le sentiment religieux ne peut jamais périr dans la race humaine ; il demeurera sur la terre aussi longtemps que les étoiles du ciel seront inaccessibles. Les idées religieuses, qui prennent leur source dans ce sentiment, sont assurément si changeantes qu'elles semblent même parfois disparaître comme les nuées dans le libre azur. Je crois — et c'est mon désir — que maintenant les idées commencent à retourner dans le sentiment, comme les nuages retombent dans la mer, et qu'un jour l'élément religieux ressuscitera de nouveau, seulement sous une forme purement poétique.
M. Albert Verwey
Ho mine de lcUroe (Pays-Bus).
Nous participons à un changement du monde, rapide et essentiel. Les hommes et les circonstances
changent également; et, avec les hommes, leurs sentiments. Si, par sentiment religieux, on entend les émotions par lesquelles l'homme se sent une partie du tout vivant, ce sentiment ne disparaîtra jamais ; et dans une vie aussi puissante que celle que nous vivons de nos jours il s'exprime et s'exprimera d'une manière nouvelle. Si cependant, par sentiment religieux, on entend l'amour d'une des religions, d'un des cultes qui existent actuellement, ce sentiment décroîtra. Et il n'est point sûr que les formes religieuses nouvelles ressembleront à ce que nous appelons culte.
Pour moi, il n'y a qu'un culte : vivre.
M. Camille Flammarion
11 est assez surprenant de voir des hommes doués d'un esprit supérieur à la moyenne générale confondre les formes religieuses avec la religion. Religions et Religion sont deux. Victor Hugo nous Ta écrit en vers superbes, et Jésus l'avait dit avant lui.
Nous n'assistons pas à une dissolution du sentiment religieux, parce que cette dissolution est impossible, mais aune évolution. Evolution perpétuelle d'ailleurs.
S'imaginer que Ton supprime l'idée religieuse dans l'humanité serait s'imaginer que. l'on supprime les étoiles. L'un de nos Ministres n'a-t-il pas, du reste, combiné chimiquement les deux idées, et déclaré que ces points d'interrogation qui planent
l40 LA QUESTION RELIGIEUSE
sur nos létes sont en voie de disparition, le génie de l'homme étant sans doute supérieur à l'Esprit universel que certains philosophes sentent régner dans la nature.
Parce que les prêtres de tous les cultes sont des hommes, c'est-à-dire des animaux plus ou moins raisonnables, parce que plusieurs ont menti, volé, assassiné, parce que la Bible, l'Evangile, leKoran, les livres de Confucius ont invoqué le dieu des armées, inspiré des massacres et des supplices, béni l'inquisition, ensanglanté tous les peuples, abêti les âmes simples en une crédulité stupide, exploité sous toutes ses formes l'insondable bêtise humaine, certains dialecticiens en concluent que tout est faux dans le sentiment religieux et que l'esprit est absent de la Nature.
C'est ce qui s'appelle avoir la vue courte; c'est prendre son horizon pour les bornes du monde.
Supposer, comme on le fait dans le système d'éducation actuellement préconisé en France, qu'il n'y a, à la base du monde, aucun principe intellectuel et moral, que la Matière et ses propriétés régissent tout, c'est commettre une erreur monstrueuse et déplorable, qui aboutit d'ailleurs, comme on le constate, au règne des Apaches dans toutes les classes sociales.
L'homme est l'habitant d'une planète assez médiocre, lourde comme une balle de plomb, minuscule, un million de fois plus petite que le Soleil qui la tient suspendue dans ses rayons. Ce soleil, plus d'un million de fois supérieur à la terre en volume, est un astre si petit qu'il est imperceptible dans le système sidérai : le soleil Canopus, par exemple,
LÀ QUESTION RELIGIEUSE ify
est plus d'un million de fois plus volumineux que notre soleil. Ce Canopus, à sou tour, est un grain de poussière, un atome dans l'immensité stellaire dont la voie lactée nous montre la condensation équatoriale semée de dix-huit millions de systèmes, etc., etc.
Ce même homme terrien, infiniment petit sur un infiniment petit, ne voit rien, ne sent rien, ne sait rien. Son misérable organisme n'est doué que de cinq sens, sur lesquels quatre sont à éliminer comme sources d'investigation : le goût, l'odorat, le toucher et l'ouïe, qui ne le mettent en communication qu'avec son voisinage immédiat. La vue seule lui permet d'acquérir quelque idée sur la constitution de l'Univers. Mais quelle idée encore I Son nerf optique ne vibre, ne sent, ne voit que dans une série de vibrations éthérées extrêmement restreinte, entre 4oo et 756 trillions par seconde. Audessous de 4qo trillions, rien ne se manifeste à lui; au-dessus de 756, rien non plus. Il ne possède, ni nerf électrique, ni nerf magnétique, ni nerf d'orientation, ni aucun des sens qui pourraient le mettre en relations avec la réalité.
Et c'est ce misérable atome qui s'imagine pouvoir 'uger l'infini !
Contradiction suprême! Il frémit parfois dans son isolement. Le profond silence des nuits étoilées écrase son âme contemplative. Il admire un coucher de soleil ; il écoute la plainte éternelle des flots sur le rivage ; il sent la vie dans la Nature ; il voit l'oiseau construire son nid, et sait que, dans ces œufs, si patiemment couvés par la mère, des cœurs vont bientôt battre ; il remarque l'instinct
.Ifs plantes, qui, sans cerveau, savent trouver leurs meilleures conditions d'existence; il sait que la terre et les planètes gravitent autour du soleil suivant des lois harmonieuses ; il constate que tout est organisé, qu'il y a, par conséquent, de l'esprit dans tout; et, précisément lorsqu'il veut analyser Ia« matière »,il ne trouve plus rien de« matériel»; tes atomes se résolvent eux-mêmes en centres de ïi Tces. L'élément psychique s'impose àson attention curnme le seul réel.
Il le sait, par idée innée, il le sent, il le pressent, il le devine, il ne peut s'en passer. Dans tous les temps, dans tous les pays, les religions ont essayé dt représenter la Religion. Les premières passeront; celle-ci restera parce que l'esprit humain est relief mu, attaché inéluctablement à l'Esprit universel, jiHtce que là est le vrai, lejuste, le beau, parce que li' reste est illusion ou mensonge.
Telle a toujours été, d'ailleurs, la doctrine des penseurs isolés du monde vulgaire. Et il n'y a pas du utre doctrine qui réponde à la réalité absolue et inconnaissable.
M. Is. Querido
Homme de lettres (Amsterdam).
Pour traiter philosophiquement et psychologiquement la question que vous posez, il faudrait disposer du cadre d'un essai très développé. Mais puisque je dois me borner, je résumerai le plus
LA QUESTION RELIGIEUSE l49
brièvement possible quelques réflexions qui me viennent.
De toutes les illusions qui composent la Vie, la Foi en Dieu est sans doute la plus éclatante. Cette Foi ne saurait éternellement subsister, mais ce qui se perpétuera sûrement, ce sont les énergies psychiques et idéalistes qui l'ont fait naître.
Vous connaissez le principe de la conservation de l'énergie, si clairement énoncé par Robert de Mayer. Ce principe, nous pouvons, je crois, le transporter du monde de la matière dans le monde de l'esprit. Si, comme l'enseigne la physique, rien ne se perd dans le monde matériel, pas même le plus petit grain de poussière, à plus forte raison les forces spirituelles, qui ont vécu dans l'âme de l'humanité pour donner naissance auxcosmogonies, ne sauraient disparaître ou périr ; elles ne feront que se transformer en d'autres idées créatrices, en de nouvelles aspirations idéalistes, différentes d'aspect, mais identiques, au fond, à la Foi susdite.
Le jour viendra — et il n'est pas éloigné peutêtre — où l'humanité entière fera tendre tous ses efforts au libre développement de la Vie humaine et où elle créera une société socialiste d'abord, puis anarchiste. Mais, pour atteindre à la perfection morale,ilfautle soutien psychique d'une croyance: ce sera la confluence des meilleures affections de l'esprit et du sentiment, laquelle remplacera, pour l'Humanité future, en force et en profondeur, ce qu'esta présent la Foi à Dieu pour les vrais dévots. Car la plus haute fraternité est, elle aussi, une Religion, qui ne peut être baséeque sur la Foi, une Foi refondue.
l5o LA QUESTION RELIGIEUSE
M. E. Ménégoz
Professeur à la Faculté de théologie protestante de Paris.
Il est tout aussi impossible de détruire la religion qu'il est impossible de détruire l'atmosphère qui nous entoure. On peut nier la religion, on peut aussi ne pas s'en rendre compte comme on peut nier l'atmosphère ou ne pas la remarquer. Mais l'esprit de Dieu est présent partout; il est présent au fond de l'esprit de l'homme ; il s'affirme par un témoignage, interne, absolument impérieux, qui nous dit de faire le bien et d'éviter le mal, et nous atteste d'une manière irrécusable que le bien mérite une récompense et le mal un châtiment. De là, le sentiment du péché et le besoin de pardon, besoin spécifiquement religieux, qui sollicite la repentance et le retour au bien, à Dieu. Voilà le fondement de la religion.
Ce fondement est indestructible. Ce qui est soumis aux fluctuations du temps, c'est la forme concrète dans laquelle se traduit le sentiment religieux et moral, chez les individus et les collectivités, à travers les siècles. Cette forme se fixe dans les dogmes officiels des religions historiques. L'erreur des partisans bornés de ces religions est de se figurer posséder la formule parfaite et définitive de la vérité. Or, ces formules sont soumises aux lois de l'évolution. Pleines de vie, à leur origine, et en harmonie avec l'esprit de leur temps, elles finissent par se momifier et par ne plus répondre aux con-
LA QUESTION RELIGIEUSE l5l
ceptions scientifiques, historiques, philosophiques, sociales d'un milieu complètement transformé.
La conséquence en est que les générations nouvelles les délaissent de plus en plus. Alors, on dit que la religion s'en va. Elle disparaît, en effet, chez beaucoup d'hommes qui, confondant la forme surannée et le fond éternel, rejettent à la fois et le fond et la forme. Mais les esprits judicieux — ils se trouvent dans toutes les religions, et nous les voyons sympathiser les uns avecles autres — savent faire le départ entre la substance éternelle de la vie religieuse et ses traductions imparfaites, temporaires, contingentes, transitoires. Ils s'appliquent à incarner la substance de la religion dans une forme nouvelle, appropriée à la conception moderne du inonde. Les esprits arriérés, rivés aux vieilles formules, les tiennent pour des démolisseurs. En réalité, ils sont les pionniers d'une régénération spirituelle, les artisans d'un organisme nouveau pour la religion éternelle. Les religions historiques évoluent et périssent ; la religion elle-même est indestructible, car elle a sa vie dans l'Etre suprême, dans le Vivant, dans l'Esprit éternel, dont elle est la manifestation dans l'humanité.
ML André Niemojewski
Directeur de Vidée Indépendante (Varsovie).
Votre question a une signification de grande portée pour le pays que j'habite, c'est-à-dire pour le Royaume de Pologne, où, après les premiers orages
l52 LÀ QUESTION RELIGIEUSE
de la révolution politique, a éclaté la révolution de lu pensée. En bas, parmi les masses sans instruction, a surgi la secte des Maria vîtes, qui se sont déjà détachés de l'église catholique et vivent d'une vie indépendante. Par contre, en haut, parmi les intellectuels s'organise la Libre-Pensée, qui tend à créer la Commune Libre avec mariages civils, etc., qui possède son propre organe périodique, influe déjà sur le caractère d'autres publications et intéresse très sérieusement les esprits. Si donc en bas nous constatons le développement de l'idée religieuse et du sentiment religieux, — caria secte des Maria vi tes se civilise relativement vite, — en haut nous voyons la transformation de l'idée religieuse et du sentiment religieux en idées scient ifico-sociales et en sentiments socialo-éthiques. Ce mouvement a chez nous sa grande tradition, car, vers la fin du xvm e siècle et au commencement du xix e , la fninc-maçonnerie polonaise régnait complètement sur toute la société intelligente, et elle ne succomba que par l'effet de la réaction qui suivit la défaite de la révolution de i83i. Dans la suite, ce mouvement revécut sous la forme du positivisme varsovien, dans les années 1865-1890, créant le type contemporain de l'homme de progrès en Pologne. Après i83i, la réaction acquit un puissant allié dans la poésie romantique, car nos plus grands poètes sont u is de la Lithuanieetde la Russie Blanche, foyers de mysticisme : ils étaient très religieux et contribuèrent au développement du Towianisme, philosophie religioso-sociale qui cependant ne devint pas une secte et qui aujourd'hui n'existe presque plus en réalité. En revanche, les positivistes var-
soviens n'eurent aucun poète et ne surent agir sur Jes esprits. Quant au modernisme qui, en art et en littérature, apparut chez nous en 1890, il imitait le mysticisme et la religiosité. Mais, comme en témoignent nos vieux écrivains, par exemple Barzykowski, la race originelle polonaise, c'est-à-dire les Mazoviens, ne portent en eux aucune trace de mysticisme, quoique en général ils possèdent beaucoup de sentimentalité. C'est pourquoi le mouvement actuel de libre-pensée, qui se développe sur un fond révolutionnaire, sur un fond de sentiments nouveaux, et qui a ses poètes, déploie deux ailes, l'aile de l'idée nouvelle et l'aile d'un nouveau sentiment. Le catholicisme s'est mis en trop grande contradiction avec la vie,etles Polonais, en rompant avec lui, n'iront à aucune autre religion et n'en créeront non plus aucune, pour peu qu'ils appar tiennent aux sphères intelligentes.
Voilà pour notre pays. A présent quelques observations générales.
On convient unanimement que les pays germa niques, qui possèdent des églises nationales, ont devancé, dans le domaine de la culture générale et de la culture religieuse, les pays romains vivant sous la tutelle dissolvante de l'église universelle. Il me semble que nous sommes les témoins d'une époque où cette vérité historique établie va chanceler fortement. Le protestantisme a toujours eu certaines soupapes de sûreté et a su, au moins en partie, s'adapter aux temps plus nouveaux. Le catholicisme ne possède pas cette qualité et, dans les rapports avec la vie, il devient une telle absurdité qu'il compromet toute religiosité et tout sentiment
f54 LA QUESTION RELIGIEUSE
religieux. La science moderne pénètre partout, au moyen de l'école, de la fabrique, de la brochure à bon marché, et la religion, en tant que science', ne peut lutter avec elle : l'envolée poétique, la fantaisie, le lyrisme, la générosité, la morale, tout cela fleurit beaucoup plus brillamment en dehors de l'église, qui devient un doctrinarisme desséché. L'enfer catholique ne peut rivaliser, pour l'horreur, avec une fonderie de fer ou une mine de charbon, et le ciel catholique est tout simplement fade en comparaison des délices de Paris ou delà beauté de l'Italie. Les puissants mystères que la science nouvelle découvre à l'esprit, dans les abîmes des mondes attirent cet esprit, par leur côté fantastique, avec beaucoup plus de force, sans comparaison, que les mystères dialectiques et sophistiques des mysticismes religieux. On a donc enlevé aux vieilles religions tout ce qu'il a été possible de leur enlever: science, envolée, sentiment, mystère. Que leur est-il resté? La tradition? Elle aussi, l'histoire contemporaine la recouvre sous la masse des événements basés sur la nouvelle psychologie. Et ce qui est arrivé de pire, c'est que l'humanité s'est aperçue qu'en réalité elle ne possédait pas la définition de Dieu, de celui que les Allemands appellent Begriffsmonstrum.Or celui qui modifie les idées religieuses et les sentiments religieux au point de remplacer les rapports de l'homme avec Dieu par les rapports de l'homme avec l'Univers, celui-là a arraché à l'organisme religieux son nerf vital, sans lequel la religion ne pourra plus vivre et sera condamnée à une lente consomption, aune atrophie sénile, — appelez cela comme vous voudrez.
LA QUESTION RELIGIEUSE i55
M. Pompeyo Gêner
Homme de lettres (Barcelone).
Je crois qu'avant tout il faut se mettre bien d'accord sur ce que ces mots signifient. Si, par idée religieuse ou sentiment religieux, on entend l'attachement aux dogmes et aux définitions des Religions positives et à leurs cultes respectifs, on peut bien dire que tout cela a fait déjà son temps parmi les esprits supérieurs des peuples civilisés de l'Occident. La civilisation moderne, essentiellement humaine et scientifique, n'a pas besoin de prêtres, de liturgie, ni de rituel; étant foncièrement progressive, elle est contraire aux dogmes de toute sorte, car le dogme suppose qu'il enferme en soi toute la Vérité absolue, et, partant, l'investigation scientifique et l'induction philosophique deviennent inutiles, si on l'accepte.
Mais il existe un sentiment profond que l'homme éprouve comme spectateur de l'Univers. L'immensité des phénomènes, d'où provient-elle? La Nature formée par cette infinité de séries de phénomènes qui vont se perdre dans l'infiniment grand et dans ''infiniment petit, séries éternelles dans le passé, éternelles dans l'avenir; cette féerie toujours changeante, quel est son fond ? quel support a-telle, si tant est qu'elle en ait un? Ce Tout incompréhensible, immense, éternel, infini, omniforme, omniactif, omnicréateur duquel émergent tous les êtres et toutes choses, qu'est-il en soi? Existe-t-il
il A) LÀ QUESTION RELIGIEUSE
même? Cette Création, qui nous remplit d'uneespèce Je stupeur sacrée, ne serait-ce pas seulement une sorte de fantasmagorie de notre moi, la seule réalité étant l'unique, cette ombre de Dieu rêvée par Max Stirner?
Voilà l'état d'âme qui produira, dans certaines consciences, à l'avenir, des rêveries mystiques grandioses qui continueront sous des formes profondément poétiques le sentiment religieux, devenant comme le parfum des grandes civilisations alors existantes.
Et la Science continuera, enregistrant des relativités phénoménales, et la Philosophie donnera la synthèse, toujours intérieure, chaque fois plus complète, des vérités scientifiques, sans prétendre jamais atteindre la vérité absolue.
M. André Pératé
Conservateur-adjoint du Musée National de Versailles.
Il me semble que la question sur laquelle vous me faites l'honneur de me consulter porte en ellemême sa réponse. L'idée religieuse, loin de se dissoudre et de disparaître, s'impose évidemment toujours plus à l'attention des esprits sérieux. Et quant au sentiment religieux, il n'est pas moins évident qu'il évolue et qu'il s'épure. Mais si, au lieu de parler de Pidée et du sentiment religieux, nous parlons de l'idée et du sentiment catholiques, car enfin c'est de catholicisme qu'il s'agit en France, et de prendre parti pour ou contre le catholicisme,
LA QUESTION RELIGIEUSE l5y
je répondrai que la Séparation, quels qu'en puissent être les premiers résultats, sera une libération pour cette idée et pour ce sentiment : d'une religion devenue bourgeoise, engourdie sous les liens du Concordat, elle fera, ou refera plutôt, une religion profondément populaire, plus jeune et active que jamais. C'est la force suprême que de vouloir conquérir les âmes, et rien autre.
M. Paul Seippel
Professeur au Polytechnicum de Zurich.
N'étant point astrologue, je ne puis me risquer à vous dire la bonne aventure de l'âme humaine. Pour oser décréter d'avance ce que penseront et croiront les hommes des âges futurs il faudrait avoir, comme Auguste Comte, un cerveau de mathématicien sectaire, déformé par la tradition romaine ; il faudrait oublier que l'esprit souffle où il veut. Tout au plus chacun de nous peut-il avoir, sur un tel sujet, de vagues pressentiments ; mais il est prudent de n'y voir qu'une projection, sur l'écran opaque de l'avenir, de la clarté vacillante de nos convictions intimes. En vérité, le temps des prophètes est passé.
Ces réserves faites, et au risque d'égayer à mes dépens M. Delarue et M. Desmaisons, dont les dialogues me divertissent fort, je puis vous confesser :
i°Que la fonction mystique est selon moi inhérente à l'humanité et qu'elle réclamera toujours
l58 LÀ QUESTION RELIGIEUSE
ses droits dans l'avenir, comme elle les a sans cesse réclamés dans le passé ; le fait qu'en aucun temps aucun peuple n'a été jusqu'ici dépourvu de religion me paratt tout au moins une présomption dont il faut tenir compte ;
2° Que nous devons nous garder d'exagérer l'importance relative des événements qui se passent sous nos yeux et qu'en particulier des incidents tels que la séparation des Eglises et de l'Etat en France ne sont que des moments insignifiants dans l'évolution totale de l'espèce humaine;
3<> Que tous les cadres vermoulus des dogmes et des institutions ecclésiastiques pourraient bien tomber en poussière, sans que fût atteinte pour cela l'essence même de lareligion, et plus particulièrement de la religion chrétienne;
4° Que les modes intellectuelles du temps présent durent rarement plus d'un lustre ou deux, tandis que le Christ, après être resté vivant et agissant parmi les hommes depuis dix-neuf siècles et plus, a bien des chances de survivre aux Messies qu'on lui oppose aujourd'hui.
M. l'Abbé Ernesto Buonaiuti
Directeur de la Rivista délie Scienze Teologiche.
Tenir pour possible la dissolution du sentiment religieux équivaut, me semble-t-il, à tenir pour possible une véritable absurdité psychologique. Le sentiment religieux, en fait, ne vient pas d'une attitude imposée à l'esprit par une contrainte exté-
LÀ QUESTION RELIGIEUSE l5Q
rieure ou amenée par une habitude aveugle, de telle sorte qu'il soit facile de le déraciner ou de l'étouffer avec une contrainte ou une habitude opposées ; mais c'est au contraire une faculté primitive et autonome des êtres raisonnables.
Ainsi, dans la hiérarchie des forces dont est riche notre esprit, la religiosité occupe la position la plus élevée : elle est au faîte de la vie psychologique, laquelle, partant de la capacité de réagir sous l'impulsion du monde extérieur, s'élève à la perception réfléchie des phénomènes, à leur compréhension scientifique, à leur explication philosophique. Le sentiment religieux, synthèse originale de tous les sentiments qui lui sont inférieurs, correspond au besoin de verser, — par une affirmation énergique de notre volonté, — notre idéal, nos espérances, nos désirs dans la totalité des êtres, dans l'infini. Les grands et profonds sentiments humains de douleur comme de joie, d'attraction comme de répulsion, ont toujours en eux quelque chose de religieux; et l'individu qui les éprouve est attiré irrésistiblement à la dévotion ou à l'admiration envers l'Etre qui lui apporte la réalisation de son rêve ou l'apaisement de ses douleurs. Et quand, par une sorte de contagion, ces sentiments se répandent dans un peuple, quand, aux heures solennelles de l'histoire, la vie sociale est obscurcie par le nuage d'une indicible tristesse ou exaltée par le rayon d'une nouvelle joie, la religiosité qui vibre dans l'âme de chacun se multiplie par la solidarité et se manifeste dans une forme collective.
C'est pourquoi, si l'on croit que l'humanité peut devenir irréligieuse, si l'on a l'illusion d'avoir débar-
rassé son âme de toute trace de mysticisme, c'est que Ton a atrophié en soi les plus nobles facultés de l'esprit, ou bien détourné les élans de son cœur vers un nouvel objet de désir. En tout cas, on pourra sembler irréligieux à la masse qui vit sous la domination des vieilles conceptions, mais on ne sera pas réellement irréligieux: votre expérience personnelle pourrait même avec letemps devenir une expérience religieuse collective, tandis que celui qui s'est obstiné dans l'expérience du passé pourrait paraître irréligieux.
Après avoir ainsi affirmé la vitalité impérissable du sentiment religieux, après avoir constaté d'autre part les symptômes de crise, extérieure et intérieure, qui affligent les diverses confessions, doit-on conclure que nous assistons à une évolution du sentiment religieux? Le mot évolution me semble ambigu en cette matière. Il signifie en fait un mouvement de l'être vers une nouvelle forme d'existence. Aujourd'hui, le sentiment religieux est-il en marche vers une transformation de lui-même, ou plutôt la crise enveloppe-t-elle simplement les éléments secondaires et caducs des diverses confessions? Historiquement parlant, il n'est pas possible de répondre à cette question. Parce que, étant donné et non concédé qu'une évolution profonde est en train de s'opérer dans le sentiment religieux, nous qui en serons les sujets et les instruments, nous ne pourrons pas en avoir conscience. Les transformations du sentiment religieux, quand elles existent réellement, sont toujours insensibles et inconcevables : il n'est possible de les signaler qu'après leur accomplissement. Parmi les premiers chrétiens de
LA QUESTION RELIGIEUSE l6l
la Palestine qui vivaient encore en plein hébraïsme, lequel eût pu se représenter une évolution aussi radicale de la religiosité et apercevoir la. nouveauté du message évangélique, auquel son âme s'était ouverte ?
M.Franz Stuck
Artiste peintre (Munich).
J'observe la séparation de l'Eglise et de l'Etat en France avec envie et admiration. Je désirerais qu'en Allemagne nous fussions aussi avancés.
M. Marcel Hébert
Professeur à l'Université Nouvelle de ; Bruxelles.
Le sentiment religieux me paraît être un goût spécial qu'a la réalité, la vie, pour un très grand nombre de sensibilités — pas nécessairement pour toutes (est-ce étonnant dans l'ordre esthétique?). Pour ceux qui le ressentent vraiment, ce sentiment est irréductible à tout autre; intimement uni à ceux du bien, du beau, il peut et doit en être distingué.
Selon que prédomine l'émotivité, l'intellectualité, ou l'activité, ce sentiment revêt différentes nuances et formes que j'ai essayé de décrire dans une récente étude sur Le Divin.
Une des formes, la plus généralement répandue chez des êtres humains conscients, capables de
l6l LA QUESTION RELIGIEUSE
réflexion, est celle-ci : on constate,par l'analyse de l'action morale, l'élément valeur idéale des êtres, des choses, donc un surplus que n'expliquent pas complètement les schèmes mécanistes et utilitaires des sciences. On objective ce surplus : désintéressement et obligation, et on l'incorpore en des représentations imparfaites, inadéquates, mais pratiquement vraies : Dieu, l'âme, la liberté, la vie future — moins, certes, pour tenter d'expliquer l'inexplicable, ou se donner le plaisir d'exquises rêveries, que pour sauvegarder l'originalité irréductible dudit élément d'ordre idéal et lui assurer pleine influence sur la vie.
Je crois donc à l'originalité, à la légitimité, à la pérennité du sentiment religieux.
La crise irréligieuse ou areligieuse que traverse actuellement la démocratie n'est qu'une réaction (trop facile, hélas 1 à comprendre). Une fois passée la période de luttes, le problème religieux réapparaîtra avec le problème moral auquel il est inhérent. Jaurès l'a dit admirablement dans son discours du i3 novembre dernier; c'est la meilleure réponse à la rhétorique de Viviani. L'humanité ne cherche plus le Divin « derrière les nuages »,mais dans sa conscience.
Les religions « rationalistes, philosophiques, etc. » sont stériles. Tout se fait, en pareille matière, par de profonds mouvements collectifs, où d'ailleurs certains individus (mais non détachés de la collectivité) jouent un rôle essentiel.
Sapé par la critique historique et philosophique, le catholicisme romain ne se maintient que par de multiples équivoques. D'abord, en ne hasardant
LA QUESTION RELIGIEUSE l63
plus ni enseignement officiel (par exemple, sur la question Loisy),ni condamnations définitives. On fait un peu de bruit avec les Congrégations romaines (Index, etc.) parce qu'elles rC engagent pas F infaillibilité. 1/ « infaillibilité » se sent anéantie en face d'hommes munis d'une bonne méthode .
Grâce à cet habile silence, le catholicisme réussît à conserver dans son sein des hommes de valeur, mais dix fois, cent fois hérétiques. Combien de temps l'équivoque se prolongera-t-elle ?Jel'ignore. Quand elle aura cessé, des formes nouvelles pourront s'organiser. Quoi qu'on dise, elles ne semnt pas davantage le catholicisme romain, l'authentique, celui des Conciles de Trente et du Vatican, que le christianisme n'est le judaïsme. On se tire d'affaire par le symbolisme. Mais si la Trinité, l'Eucharistie, peuvent être interprétées symboliquement, une autorité symbolique n'a pas de sens; or, pas de catholicisme sans l'omnipotence papale.
S'ils ne retardaient « l'évolution », ces jeux de mots, ces tours de force symbolistes seraient de peu d'importance. Ce sont jeux de conservateurs* Quand les masses populaires seront prêtes, elles sauront bien dégager des vieilles traditions ce qui répondra à leur conscience.
M. Charles Morice
Homme de lettres.
Nous assistons à la démonstration de l'absolue nécessité d'une nouvelle forme de « tendresse raï-
l64 LA QUESTION RELIGIEU8E
sonnée » — si par ces deux mots il est permis de définir ce lien essentiel des âmes, la « Religion ».
Quelle sera cette forme? Nul ne peut se vanter Je le pouvoir prophétiser, bien que plusieurs pensent en avoir de clairs pressentiments, et ce n'est pas l'objet propre de la présente enquête.
Pour me tenir dans les limites de celle-ci, et pour éluder les développements considérables qu'appellerait impérieusement l'étude approfondie de telles questions, je me borne à répondre :
— Que les foyers spirituels allumés jadis dans • rit humain, et imposés à sa conscience avec raatorité de la « révélation », s'éteignent et jalonnent derrière nous la route d'augustes monceaux de cendres, l'homme n'en garde pas moins la faculté et le besoin de croire. L'homme est essentiellement religieux et ce ne sont pas les provisoires certitudes de la science qui le consoleront s'il doit rester longtemps encore privé d'espèces sensibles du divin. Le sentiment de la suite ininterrompue des générations, le sens de l'universalité des rapports conditionnent aujourd'hui la recherche de la vérité: l'espérance de vérifier dans l'évidence l'identité des lois de la nature et des lois de notre vie intérieure est le secret ressortde l'énergie que déploient les meilleurs d'entre nous ens'efforçant de dégager la morale des chaînes du dogme.
Mais quand l'Esprit aura profondément possédé la Nature, elle sera fécondée : les 'Dieux renaîtront.
LA OUE8TI0N RELIGIEUSE l65
M. Antoine Baumann
Membre de l'Exécution testamentaire d'Auguste Comte.
Les modalités religieuses varient avec les temps et les lieux. La religion est éternelle. On la croit morte. Elle renaît de ses cendres, plus belle que devant. Parfois, certaines oscillations imprévues donnent à penser aux esprits myopes qu'ils vont contempler un effondrement. L'instant d'après, on s'aperçoit que ce n'était rien. Dans un léger effort de croissance, le colosse a secoué quelque vétusté ornementation qui entravait l'aisance de son geste. Sa puissance vitale s'est encore accrue.
Parmi les contingences actuelles dont la pensée se frappe, la séparation des Eglises et de l'Etat en France est sans doute celle qui paraît la plus grosse de conséquences destructives. Eh bien I à l'inverse de beaucoup, j'y trouve le germe d'un regain de force pour la vieille religion française, pour le catholicisme. Une église est une association des esprits et des cœurs. Pour réaliser le degré d'influence qu'elle peut atteindre, dans un état de civilisation où les hommes ne confondent plus les opinions et les sentiments intérieurs avec les actes imposés par la force, elle a par-dessus tout besoin de liberté. On vient de la donner au catholicisme français. Sans doute, le détail des lois et règlements nouveaux trahit pas mal d'arrière-pensée. Mais il n'importe. On lui a donné la liberté. Depuis plusieurs siècles, le pouvoir civil ne lui avait pas fait d'aussi
Utile nui eau. Les risques mêmes d'une entière indépendance lui seront profitables. Ils deviendront des stimulants pour améliorer un organisme et des moyens d'action pratique qui n'ont jamais rien eu d'immuable.
Je ne serais pas positiviste si je croyais à l'éternité du catholicisme, mais je ne crois pas du tout que Sun rôle soit maintenant terminé. Il y a mieux. De même qu'on retrouve en lui les traces du fétichisme initial, maint souvenir des cultes polythéiques, la secrète croyance des prêtres égyptiens en la suprématie d'un seul Dieu, la meilleure part du prophétiame juif, beaucoup de philosophie grecque, et jusque l'organisation administrative de l'empire romain; de même, s'il doit un jour passer à l'état de souvenir historique, son esprit revivra sous de nouvelles formes, d'ailleurs impossibles à préciser. Couibnnément à la grande loi de l'évolution humaine, il a su accroître l'héritage de ses prédécesseurs, A leur tour, nos descendants ajouteront au patrimoine commun, et, pour ce faire, ils commenceront par ne pas le détruire.
Comme le disait Auguste Comte : « Il n'y a au fond qu'une religion. »
M. Van den Bergh van Eysinga
Homme de lettres (Pays-Bas).
Le développement progressif de l'esprit philosophique profitera à la religion. Non en ce sens qu'il naîtra une nouvelle religion, laquelle remplacera le
christianisme. De même que Beethoven constitue une limite que ne peut dépasser une certaine musique, de même le christianisme est la religion parfeite. Mais il est rarement compris dans sa profondeur. C'est la conscience de cette profondeur qui constituera l'évolution ultérieure de la religion. Très probablement, cette évolution sera accompagnée d'une disparition de l'Eglise : le vin nouveau qui fermente fait éclater les vieilles outres.
M. Paul Adam
Homme de lettres.
Il est audacieux de répondre en quelques lignes à une question soluble en quelques tomes ou même en quelques bibliothèques. Toutefois, on peut inscrire un sommaire du travail qui conviendrait. Voici.
Le sentiment religieux, par étymologie, est le besoin de lien de solidarité, d'entente. Or certaines croyances fondamentales permettent un principe et une logique d'association entre gens qui respectent les mêmes postulats.
La foudre, la nuit, l'orage, l'éruption volcanique, l'inondation brusque, l'avalanche inspirèrent aux familles anthropoïdes d'irrépressibles inquiétudes. Elles recherchèrent la cause de ces phénomènes terrifiants, et ne la découvrirent pas. Elles conçurent seulement l'existence de Forces supérieures, destructrices et léthifères, aux mobiles inconnus. Cet inconnu et ses manifestations on les nomma :
l68 LA QUESTION RELIGIEUSE
« Les dieux... » La première religion fut donc une foi commune en l'évidence de Causes mystérieuses, omnipotentes, éternelles. Le fétichisme fut la science graphique de symboles aptes à désigner ces Forces, ou des effigies perpétuant l'hommage d'une humanité faible devant elles. Comme le vaincu se prosternait devant le vainqueur en signe de soumission définitive, geste qui parfois sauvait la vie, de même un rite de prosternations, d'attitudes et de prières fut élaboré, que l'on crut, par analogie, devoir aussi pacifier la menace des Eléments.
Dieu c'est donc l'ensemble des forces inconnues. iEloha-iElohims.
En étudiant la succession des cultes divers, depuis le fétichisme australien jusqu'au catholicisme de l'an mil, on acquiert cette certitude que les religions furent les symbolismes de sciences expérimentales puis de philosophies. Symbolismes capables de satisfaire le besoin général de se rassurer devant les catastrophes de la nature. Légendes et rites eurent pour but d'expliquer à la mesure de l'âme populaire grossièrement les Forces, et offrir un moyen soit d'échapper à leurs coups, soit de s'allier à leurs intentions.
Cependant, le collège des prêtres conservait par devers soi une gnose plus réaliste qu'il conférait aux seuls esprits capables de la comprendre. C'est le système des religions chaldéennes, égyptiennes, phéniciennes, grecques. Memphis, Ephèse, Eleusis furent des facultés de sciences et de philosophie dont les sacerdotes promulguaient les théorèmes et les axiomes sous des métaphores que nous appelons mythes.
La philosophie communiste-anarchiste des Essénieqs et du Christ dépouilla même presque totale* ment le manteau de la Fable.
Dans un chapitre de mon livre, le Triomphe des Médiocres, j'ai tâché de faire voir ce qu'il fallait entendre par Dieu le Père, Dieu le Fils, la Vierge- Mère, etc.. Ce sont des formules, telles que le DR 2 de la géométrie. Elles désignent des dogmes métaphysiques et logiques extrêmement spéculatifs. Par exemple, la Vierge-Mère représente le dogme de F Identité des Contraires surabstraits.
Le christianisme a perdu sa suprématie pour ceci. Le haut clergé de Rome se recrute, depuis sept ou huit siècles, ainsi que se recrutent tous les politiques, parmi les médiocres plus capables de gagner les suffrages du vulgaire. Ces hommes-là ne s'aperçurent point que les bourgeoisies s'instruisaient et qu'elles acquéraient ainsi des curiosités plus exigeantes que celles de générations moins averties. Oublieux des premiers dogmes philosophiques esséniens et chrétiens, les cardinaux ne devinèrent pas l'urgence d'initier les élites à l'ésotérisme de la légende. Plus le temps passa, plus il y eut divergence entre l'esprit pieux et l'esprit cultivé. Tant que l'éducation demeura l'apanage d'une bourgeoisie sceptique et dirigeante, celle-ci garda pour soi les contradictions qu'elle vérifiait entre la science et la foi. On continua de pratiquer afin de donner au peuple l'exemple d'une espérance nécessaire à sa détresse, à sa résignation et au pouvoir des classes privilégiées. Mais quand l'instruction devint le fait de l'élite ouvrière et artisane plus bête, plus simpliste, plus franche aussi,
cet Le combinaison en partie double ne persista plus.
-Jacques Rousseau copiste de musique n'avait jk)3 les raisons du Cardinal de Rohan pour marier e scepticisme intérieur à la dévotion extérieure. L'Encyclopédie fut, qui produisit la Révolution, puis l'athéisme blanquisle du xixe siècle.
Que le Sacré Collège eût, vers 1700, exhumé l'urne essénienne et communiste des Apôtres, qu'il i.mU proclamé cet esprit comme l'essentiel, qu'il eût rédigé le credo des intellectuels en expliquant lVsotérisme du Père, de la Vierge-Mère, du Fils, du Saint-Esprit, et le catholicisme n'eût pas fléchi
1e. L'ignorance des cardinaux tua l'Eglise.
an n'aurait pas dû prêcher hors des cathédrales, anais dans les cathédrales, et sous la bénédiction pontificale.
Aujourd'hui la catholicité, le christianisme huguenot déclinent, mais le bouddhisme ni l'islamisme ne semblent atteints. Tout au contraire. Si l'on ajoute créance aux statistiques, la crise religieuse ne sévirait qu'en Occident. Et encore. Aux Etats- Unis, les catholiques démocrates convertissent, chaque année, les protestants réactionnaires par millit rs.
Le caractère du religieux, c'est la foi, la foi qu'aucun raisonnement n'ébranle. Il arrive qu'un dévot intelligent reconnaisse la valeur des arguments opposés. Mais la conclusion lui répugne. Il s'y dérobe, en passant, comme il dit, du profane au sacré. La logique n'est qu'un divertissement sur le domaine de la vie matérielle. Elle perd tout mérite dans le domaine du divin, puisqu'elle n'est qu'à la mesure de l'homme et de son ignorance plané-
taire. Déduction, d'ailleurs, admissible ; car nous ne savons que relativement à notre infimité dans l'univers.
Or le dévot d'église n'est pas le seul à préférer ainsi. Supposez un instant M. Jaurès, disposant de toute son adresse opportune et de toute son éloquence socialiste, devant un auditoire hostile de boutiquiers nationalistes. Supposez M. Maurice Barrés discutant, avec la plus soigneuse habileté, les opinions d'un auditoire agricole et radical. Supposez M. Leroy-Beaulieu démontrant à une foule ouvrière enrôlée dans la Confédération générale du travail, telles lois économiques contraires à la proximité de l'ère collectiviste. Ces trois orateurs peuvent, en un certain moment, réfuter de manière victorieuse, sur quelque point, l'opinion de ces trois assistances. Chacun des électeurs se verra contraint d'avouer, en soi, la faiblesse de sa thèse sectaire. Cela est si vrai que les meneurs épars, dans un public de réunion, sentent parfois cette persuasion envahir la masse. Alors ils se décident au tumulte, aux cris, aux injures pour écarter, par une diversion, les conséquences du discours bien conduit. Insultant l'orateur, ils remettent en mémoire de leur troupeau qu'il est lié à un parti avant que d'être lié à la raison. Ils en appellent de la logique triomphante à la religion politique. Et la majorité, convaincue par l'apôtre du tréteau, ne l'en conspue que davantage. Elle ne lui pardonne pas de l'avoir surprise en défaut de foi. A l'heure du scrutin, elle votera contre lui.
Voilà l'exemple quotidien de l'esprit religieux chez les athées mêmes. Les sortes de sectaires, pour
différents que soient leurs dogmes, l'emportent à présent sur la sagesse de ceux qui voudraient admettre l'évolution parallèle de toutes les forces sociales dans une République de fraternité.
La « Confédération générale du Travail », le «t Grand Orient », après la « Patrie Française », agissent comme des clergés fanatiques. L'esprit religieux n'est pas près de mourir en France. Il change seulement déformes.
Quant au catholicisme et au christianisme, s'ils ne contentent plus les élites bourgeoises, ouvrières et agricoles, ils trouvent dans le scientifisme un successeur parfait. C'est une autre foi. Voyez le dédain du monsieur qui a passé sa vie à classer des coléoptères, ou à décomposer des gaz, pour l'historien qui a retrouvé certains documents propices à la meilleure exactitude d'appréciation sur les facteurs d'une guerre, d'une famine, d'une émeute. Pourtant, et aujourd'hui surtout, la science varie de vingt années en vingt années. La biologie de 1907, après la découverte du radium et de la télégraphie sans fil, modifie des principes essentiels et qu'on assurait définitifs en 1880. Cependant nous rapportons tout, et il le faut bien, à l'étalon scientifique, comme nos aïeux de l'an mil rapportaient tout à l'étalon catholique.
Il n'y a donc pas dissolution, mais évolution de ridée religieuse.
Les hommes ont besoin de s'associer, de se lier (religare), et, pour cela, de partager en masse des haines, puis des amours, puis une foi. L'ouvrier misérable s'insurge contre l'exigence et la parcimonie du patron. C'est la haine d'un seul individu qui
naît. Dix ouvriers du même atelier l'approuvent ; et ensuite cent travailleurs des ateliers voisins. Enfin mille appartenant au même métier, mille autres d'un métier différent éprouvent des sentiments pareils. La haine du premier a constitué le motif d'assentiment pour ces deux mille en accord làdessus, en amour de la révolte commune contre le même adversaire. On déclarera bonnes toutes actions qui diminueraient cet adversaire, pour absurdes et néfastes qu'elles puissent être démontrées. On déclarera mauvaises toutes actions qui seconderaient même indirectement l'œuvre de cet adversaire, pour excellentes et fastes qu'elles puissent être démontrées. La foi devient plus forte que la raison.
Très peu de gens, ceux de la suprême élite intellectuelle, admettent que, parmi les éléments de leur opinion préférée, certains valent moins que d'autres composant les opinions contraires. Et ils se résignent à savoir que le meilleur et le pire s'acoquinent en toutes pensées. La faculté de synthèse que possèdent ces hommes les rend un peu sceptiques sur les cas simples, et très enclins à se préoccuper des phénomènes complexes- Le simple, le net, le clair sont des erreurs. Seul le complexe est vrai. Or, l'homme de foi c'est le simpliste. Tant que l'humanité n'accroîtra point la somme de ses types intelligents synthétistes, elle demeurera livrée aux idées religieuses, simplifiantes.
L'évolution de notre monde planétaire tend à 1 association progressive des individus. Les espèces qui pullulent ce sont les sociables. La terreur
iy4 LÀ QUESTION RELIGIEUSE
des éléments formidables divinisés fut le moyen de la nature pour lier les premiers faisceaux des hordes humaines. L'hérédité, l'atavisme implantèrent,de génération en génération, le besoin très puissant de s'unir, qui, de nos jours, prend la forme de l'internationalisme, comme, au moyenâge, il prit la forme de la religion catholique, c'est-à-dire universelle. Le socialisme se métamorphose en foi religieuse évidemment.
Cet instinct atavique de révérer l'Inconnu ne désertera pas demain nos âmes. Si les conjonctures s'y prêtaient un peu, il y aurait de la gloire pour tel Messie qui prêcherait adroitement un évangile affirmant ceci : I. Toutes les religions antérieures : fétichisme, magisme, hermétisme chaldéen, phénicien, égyptien, mythologies grecque et romaine, bouddhisme, christianisme, islamisme, etc., ne sont que les phases d'une même Révélation Progressive. — II. Voici l'explication scientifique, historique et philosophique de ces dogmes, la raison occulte de ces légendes vulgaires (Astronomie des mages. Forces naturelles des initiés memphites. Spéculations des sages d'Ephèse. Communisme des Esséniens, etc.). — III. Elevons des temples-musées au total de ces croyances grâce auxquelles l'homme se développa depuis l'état de l'anthropoïde épouvanté jusqu'à celui du savant moniste et sceptique. — IV. En ces panthéons restaurons tous les vieux cultes par une sorte de messe qui aura pour conclusion l'hommage aux Forces Universelles. — V. La plus antique adoration étant celle du feu solaire, puis du feu ; et la plus nouvelle révélation étant celle du
LA. QUESTION RELIGIEU8E 175
mouvement-lumière-chaleur cause de toute vie, rendons à la Foudre, expliquée par des prêtres physiciens, un culte logique, un culte de laboratoire. — VI. Surles indications de la biologie récente, nos prédicateurs établiront, en chaire, la morale de solidarité. — VIL Pour plus de commodité, tâchons d'insérer ces prônes et cérémonies, autant que possible, dans le rituel catholique habituel à nos races.
Une telle religion me paraîtrait de tous points acceptable, et adaptée à nos besoins du temps. Elle influerait de la meilleure manière sur l'intelligence et l'éthique des foules. Il ne m'étonnerait guère, si je ressuscitais dans un siècle, de voir ce panthéisme en usage.
• M. Léon Bloy
Homme de lettres.
La vie d'un chrétien est vraiment trop courte et surtout trop grave pour répondre à d'aussi vaines questions.
Adressez-vous donc à des penseurs. Ces genslà ont du loisir.
M. Sully- Prudhomme
De [l'Académie Française.
La réponse à une pareille question exigerait une préparation que je n'ai ni le loisir ni la force d'entreprendre. Je dois avouer, comme mon confrère
Jules Leraaître, que je n'en sais rien. Tout ce que je peux tenter, c'est de définir l'idée religieuse et le sentiment religieux. Peut-être en résultera -t-il quelque indication propre à orienter la réflexion du lecteur qui doute.
La curiosité humaine ne serait pleinement satisfaite que si l'Univers, considéré dans son être et dans les changements qui s'y produisent, était à la fois expliqué et justifié. Or, spontanément, notre pensée cherche à atteindre l'être, l'objet métaphysique, appelé par les philosophes la substance de l'Univers, soit en nous-mêmes, soit hors de nous : en nous par ce qu'on nomme la conscience ou le sens intime, hors de nous par l'observation et l'expérience au moyen de nos sens. Or, dans l'un et l'autre cas, la nature intime de la substance échappe à nos prises. Aussi les savants se bornent-ils sagement à consulter le témoignage de la conscience et des sens en tant qu'il les renseigne sur les rapports que soutiennent entre elles les causes inconnues des impressions sensibles, des états conscients, rapports qui, généralisés sous le nom de lois, constituent la matière des diverses sciences expérimentales, dites positives.
A supposer que l'œUvre des sciences positives fût achevée, c'est-à-diré que les lois découvertes aient été restreintes au moindre nombre possible, ces lois mêmes ne seraient en réalité que des faits très généraux qui demeureraient inexpliqués et inexplicables par tous les instruments de connaissance dont dispose l'esprit humain. L'humanité est donc condamnée à ignorer ce qui, au fond, lui importe le plus de connaître, à savoir : l'origine
et la fin de l'Univers et partant]celles de l'humanité même et comment sera satisfait son besoin de justice, de récompense et de réparation. Or, pour la plupart des hommes cette ignorance est intolérable. Ils n'admettent pas l'inconnue résiduelle et irréductible ; ils veulent à toute force expliquer et justifier ce qu'ils ne comprennent pas et ce qui les scandalise. Ils sont donc éminemment prédisposés à croire que cette inconnue, sous le nom de divinité,* été révélée à l'homme par d'autres voies que celles de la connaissance normale. J'appelle Tidée religieuse, l'idée que ces esprits se font de cette inconnue révélée, en un mot de la divinité. L'idée religieuse varie selon le degré de culture des croyants; mais, en général, la divinité est personnifiée par eux en un ou plusieurs dieux assimilés à un souverain, à un père, à un juge doués d'une puissance créatrice et ordonnatrice capable de satisfaire intégralement la curiosité et la conscience morale des croyants. Quant au sentiment religieux, c'est l'état psychique générateur de l'idée religieuse, c'est-à-dire le besoin de cette satisfaction même. Si ces définitions sont exactes, il appert que l'idée religieuse, soumise à une critique de plus en plus éclairée par le progrès des sciences positives, tend à exclure l'anthropomorphisme de l'essence divine, et par suite à se transformer, mais que, le sentiment religieux étant inextinguible en tant que besoin moral, cette transformation n'aboutira jamais à l'anéantissement de l'idée de la divinité. Ces vues sont beaucoup trop sommaires, il serait utile de les développer pour les rendre tout à fait intelligibles.
M. Edmund Gosse
Homme de lettres (Londres).
Sans aucun doute, les disputes et les agitations relatives aux questions religieuses, qui troublent en ce moment toutes les contrées de l'Europe,semblent indiquer un réveil du zèle religieux. Mais, à mon avis, cette apparence est illusoire. Dans chaque cas, nous voyons un grand nombre de personnes occupées activement à défendre les institutions théologiques, beaucoup d'entre elles y dépensant une énergie et une ardeur considérables. Mais dans toutes les questions d'activité religieuse, îidus avons à nous demander d'abord: Quelestlebutfînal de l'énergie dépensée? Si ce but est politique ou social? ou même philanthropique, son véritable caractère religieux devient gravement suspect. L'idée centrale de la vraie religion est la piété envers Dieu, manifestée sous la forme d'humilité, de foi et de culte. Le politicien, le réformateur ou le philanthrope peut avoir la fantaisie de se ranger du côté de la religion, mais sa philanthropie, sa réforme, ou son système politique peut exister et prospérer sans aucune base religieuse. Il est pour la religion un auxiliaire, appelé à combattre ses batailles, et, très souvent, il est un dangereux allié, aussi difficile à éliminer que le furent, pour les faibles empereurs byzantins, les hardis vikings qu'ils avaient appelés pour les protéger.
Autant que me le permet mon observation per-
sonnelle, je dirai que la véritable religion intérieure, dans son sens spirituel et privé, a énormément décliné pendant le dernier quart du siècle, et que le zèle des personnes religieuses a été détourné vers le rituel et la politique. Le résultat dans une contrée libre de la transformation de la piété en ces deux branches, dont ni Tune ni l'autre n'est en soi une portion de la piété,tend assurément à la démoralisation de la religion intérieure,quene doit dénaturer aucun élément étranger. Je suis d'avis, en conséquence, que, en dépit des bruyants conflits de l'heure actuelle, tout indique une dissolution de la foi dans sa simplicité primitive.
M. Domela Nieuwenhuis
Chef du parti Libertaire néerlandais.
La question que vous mettez en discussion n'est pas bien posée, il me semble. Vous opposez deux choses, comme pour donner lieu au choix de l'une d'elles ; mais elles ne constituent pas une antithèse. En effet, nous assistons à une évolution de l'idée religieuse, parce que tout évolue, mais justement cette évolution tend à une dissolution de l'idée religieuse.
Comme l'alchimie précède la chimie, comme l'astrologie précède l'astronomie, la théologie se transforme en anthropologie, le théisme en athéisme, la religion en irréligion. Un des auteurs de la Bible a dit : « La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse. » Oui, nous commençons par
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craindre, faute de savoir exactement. La foi aux fantômes a disparu, mais seulement grâce à une meilleure science. Quand on connaît la cause d'un mouvement, personne ne peut vous faire accroire qu'il y a un fantôme qui occasionne le mouvement. Quandfnous avançons en science, la crainte disparaît. Chaque progrès de la science est une victoire sur la foi, sur la religion, car science et religion ne peuvent pas marcher ensemble. La science fait des progrès — il est difficile de nier cela — mais c'est au détriment de la religion. Donc l'idée religieuse, qui ne peut pas échapper au contact du monde, de la science, doit évoluer ; et quand on fait une comparaison avec la foi de Tertullien et son précieux : « Credo quia absurdum » (je crois parce que c'est absurde, — car si ce n'était pas absurde, je n'aurais pas à croire, je saurais), on oublie que c'est là une foi tout à fait différente de celle d'un croyant de nos jours. La véritable foi est celle d'un Tertullien, qui a le courage de sa conviction, et ce qu'on nous donne aujourd'hui comme foi est un mixtum compositum, deux parties de foi et trois parties de science qu'on mêle ensemble pour obtenir une foi scientifique ou une science croyante, une contradictio in terminis.
Mais l'Eglise ou les églises,qui sont l'incarnation de l'idée religieuse, feront tout le possible pour se maintenir et elles constituent encore une force très puissante, parce qu'elles pénètrent la vie intime de la famille depuis le berceau jusqu'à la mort, pour ne pas parler du rôle qu'elles jouent comme grandes capitalistes. Relativement, il y a peu de parents qui soient persuadés de la pernicieuse influence que le
LA QUESTION RELIGIEUSE l8l
supranaturalisme exerce sur les jeunes cerveaux et c'est pour cela qu'ils donnent ou laissent donner une éducation religieuse à leurs enfants, et quoique eux-mêmes rient des préjugés religieux, ils admettent que leurs enfants apprennent ces préjuges. Ils sont indifférents, ils se moquent même de la religion, et cependant ils tolèrent que leurs enfants fassent leur communion et que leur cerveau soit empoisonné par la religion. Gœthe a dit : « Qui possède l'art et la science n'a pas besoin de religion, mais celui qui ne possède ni l'une ni l'autre, qu'il aie de la religion. » Donc pour lui la religion est une remplaçante de l'art. Eh bien, le système des remplaçants doit être aboli aussi sur ce terrain, et nous qui voulons rompre complètement avec la religion, nous devons donner à tous l'art et la science. Celles-ci se répandant de plus en plus,nous vivons dans une période où l'idée religieuse devient de plus en plus superflue. L'idée religieuse, malgré les efforts désespérants des religieux, est en pleine décadence, en complète dissolution et, comme je l'ai dit au début de ces lignes, justement l'évolution de l'idée religieuse tend à sa dissolution. On fera très bien de répandre les idées de Guyau développées dans son superbe livre : F Irréligion de F avenir, surtout dans les chapitres où il parle de la religion et de l'irréligion chez le peuple, chez l'enfant, chez la femme, car tant qu'on n'aura pas gagné la femme à la libre pensée, on n'aura pas l'enfant, et l'enfant, c'est l'avenir. L'évolution est malgré tout en pleine marche, et elle signifie la dissolution de l'idée religieuse.
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M. Lucien Descaves
Homme de lettres.
Votre question m'est agréable en ce qu elle me permet de renvoyer vos lecteurs, pour la réponse, à l'un des plus beaux livres de ce temps : V Irréligion de l'avenir, de Guyau.
Guyau observe fort justement qu'une religion ne meurt pas : elle cesse. La foi s'en va par débris et les sentiments qu'elle a suscités s'en vont avec elle, non sans léguer quelque chose d'eux-mêmes à de nouvelles croyances. Rien ne se perd, tout s'utilise.
Aussi Guyau est-il également fondé à concevoir « un certain mysticisme s'alliant au socialisme, lui empruntant et lui communiquant de la force » .
Longtemps encore, on découvrira des réminiscences des Evangiles dans la morale la plus indépendante, comme des bouts de fil traînent sur un vêtement neuf.
A un camarade libertaire qui me disait — ou à peu près : « L'opulence est toujours le produit d'un vol. » Ou bien : « C'est l'iniquité qui fait la propriété privée, » je répondis :
— Toi..., tu viens encore de chez la couturière! Il me regarda : — Quelle couturière ?
— La Bible, parbleu ! Tu t'es frotté contre saint Jérôme et contre saint Clément. N'en rougis pas. Jésus lui-même « allait chez la couturière ». Les maximes qu'on lui attribue ont dérobé des aiguillées à Isaïe, à Jérémie, aux psaumes et aux
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proverbes juifs. Il y a beaucoup de paganisme dans le catholicisme et Alfred Maury, dans son Essai sur les légendes pieuses, n'a pas eu de peine à démontrer que la vie des saints n'est, somme toute, qu'une sorte de mythologie du christianisme.
Les vieilles religions ne meurent pas ; elles se transforment en même temps que les sociétés.
M. Henri Scharling
Professeur à l'Université de Copenhague.
La réponse à la question que vous posez dépendra tout à fait de la conviction et de la croyance de la personne interrogée.
Le libre-penseur radical dira : « Il va de soi que c'est une dissolution non seulement du christianisme, mais de la religion en général ; tous les deux disparaîtront peu à peu comme les anciennes mythologies, et les esprits libres, pleinement conscients, seront, dans ce siècle, ou dans le siècle prochain, débarrassés de tous les liens dogmatiques et religieux. »
Le rationaliste dira : « Nous voyons une dissolution des anciennes confessions religieuses, et des dogmes définis, mais une évolution de l'esprit religieux vers une religion morale fondée sur la raison, vers une foi dans le Père céleste, et, par là, dans l'amour et dans l'espérance. »
Le fidèle chrétien dira : « Certainement beaucoup de choses se dissoudront dans ce que nos
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pères ont lenu pour vrai ; les dogmes prendront d'autres formes, et la constitution de l'Eglise sera modifiée, mais le christianisme historique et l'Eglise fondée sur lui restera inébranlable. Une évolution n'est pas exclue par cette affirmation, mais elle consistera en une nouvelle direction intérieure, elle amènera une compréhension plus profonde et une adaptation plus exacte du christianisme. »
Ainsi les réponses à la question que vous posez auront toujours un caractère subjectif.il ne saurait en être autrement. On ne peut pas faire une réponse objective et scientifique : là-dessus nos idées sont insuffisantes et le cercle de notre connaissance scientifique est restreint.il est vrai qu'on peut dire beaucoup de choses pour et contre ; seulement ce n'est pas au fond sur le raisonnement que nous nous appuyons, mais sur notre sentiment et notre volonté.
C'est pourquoi la réponse sera si souvent amère et passionnée; bien plus, si des peuples entiers viennent à être agités par ces controverses, il peut en résulter de sanglantes guerres de religion. Il y a beaucoup d'arguments à donner pour l'une ou l'autre opinion, mais le dernier argument repose sur la vie même, c'est-à-dire sur l'expérience de la vie que nous acquérons personnellement en dehors et au dedans de nous.
C'est une pensée pleine de mélancolie et d'exactitude que celle du grand penseur J.-G. Fichte : « Le choix que nous faisons d'une philosophie dépend de l'homme que nous sommes. »
Pour ce qui concerne mon attitude personnelle en face de la question que vous posez, j'appartiens
à la troisième des catégories énumérées plus haut : je suis un fidèle chrétien-évangélique. Parla même je vous donne ma réponse ; mais je ne suis pas sans la fonder sur des raisons que je vais vous indiquer brièvement, ainsi que vous le désirez.
L'idée religieuse et le sentiment religieux sont, l'un comme l'autre, aussi ineffaçables dans l'humanité que la morale, la politique, la science et l'art. Les formes sous lesquelles se manifestent les forces spirituelles peuvent changer, mais les idées et les sentiments qu'elles font naître demeurent.
Le christianisme et le judaïsme, qui Ta préparé, sont des religions historiques, et diffèrent des autres religions en ce que toutes deux ont un fondement historique. Mais l'histoire, c'est de la vie; et toute vie perceptible sur cette terre est une évolution. Ainsi le christianisme est également une évolution, aussi bien dans ses formes extérieures (constitution, culte, dogme) que dans l'adaptation personnelle de chaque conscience (foi).
Le christianisme a été pendant plus de quinze cents ans le soutien de la civilisation la plus élevée et il le restera toujours : aucune véritable civilisation sans christianisme, comme aucun véritable christianisme sans civilisation. Il est vrai que la civilisation et le christianisme peuvent se séparer; bien plus, ils peuvent se dresser en face l'un de l'autre comme des ennemis ; mais ils se retrouveront; ils se donneront mutuellement une plus grande force extérieure, et, en eux-mêmes, une plus profonde plénitude.
M. Nico van Suchtelen
Homme de lettres (Pays-Bas) .
La décadence réelle de la religion, que démontrent avec évidence les événements mondiaux actuels, résulte de l'évolution de l'esprit vers une phase nouvelle, phase de conscience et d'amour li u main supérieurs. Seules sont en décadence et en dissolution, et niées, les formes du sentiment religieux qui ne sont pas vraies et qui sont devenues insoutenables pour la raison élargie; en revanche, ce sentiment même, maintenant mieux compris, se relève et s'affirme davantage. Toute religion, tout fétichisme sont actuellement vaincus. Partout l'Eglise symbolique est repoussée et tend vers l'anéantissement final. L'adoration et l'amour inconscients de son propre esprit, qui avaient poussé l'homme primitif à animer les choses mortes et à créer, au cours de l'histoire, des dieux à sa ressemblance, vivent consciemment dans l'homme nouveau et n'ont plus, par suite, besoin d'une révélation extérieure et fausse. « La foi en la puissance de l'intelligence est la première condition de la philosophie », a dit Hegel. Cette foi a été également la base de toute religion. « L'homme, étant intelligence, doit s'estimer lui-même digne de ce qu'il y a de plus élevé ; il ne saurait s'exagérer la grandeur et la puissance de son intelligence.» Nous savons que le mystère qui constitue le fotidementdu sentiment religieux est notre propre
intelligence. Notre amour et notre vénération sont devenus conscients et humains. « Admirez-vous les uns les autres »,nous crie Emile Verhaeren; notre unique révélation — intérieure — n'a pas besoin d'autre sanction que celle de notre humanité profondément consciente, ni d'autre culte que celui d'une vie intellectuelle vraiment admirable.
Nous assistons à l'anéantissement de la religion: à l'extérieur, dissolution ; à l'intérieur, évolution puissante du sentiment religieux.
M. George Fonsegrive
Ancien Directeur de la Quinzaine.
La religion me paraît être un système de croyances et de pratiques qui ont pour but d'établir la communion universelle des esprits, la multiplication de la joie individuelle par la joie de tous.
Toute idée qui tend à ce but est une idée religieuse.
Tout sentiment qui nous pousse à l'harmonie, à la joie universelle, est un sentiment religieux.
Ainsi vos socialistes, épris de justice, vos anarchistes, qui veulent supprimer les lois pour avoir la paix, ont des idées, des sentiments religieux.
Cependant ils n'aboutissent point à la religion.
La religion, en effet, est proprement transcendante.* Elle aspire à la communion entre les hommes, au développement plénier de la vie, mais en même temps quelle prend pleine conscience de ses hautes ambitions, elle se rend très nettement compte
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que l'homme est impuissant à les réaliser. Car l'homme n'aspire à rien moins qu'à se faire dieu. Il sent qu'il ne le peut pas. Il fait alors appel à une puissance surhumaine. Il demande à Dieu sa grâce pour monter vers lui, pour réaliser en Lui et par Lui la communion universelle.
Les trois éléments essentiels de la religion sont donc : l'aspiration de l'humanité à la divinisation, l'existence de Dieu, la grâce de Dieu.
Le christianisme étant la seule religion positive qui ait très nettement compris ces trois éléments du problème religieux est par là même la vraie religion.
C'est pour cela qu'il n'y a pas, qu'il ne peut pas y avoir dissolution du christianisme.
Il y a dissolution de toutes les formes religieuses qui sont inadéquates aux données essentielles du problème religieux, par exemple dans le christianisme les diverses formes du protestantisme qui tendent à éliminer la transcendance divine, le surnaturel et la grâce.
Il n'y a pas dissolution du catholicisme, on y voit au contraire s'opérer une concentration.
Il n'y a pas non plus évolution au sens propre du mot, il y a cependant vie et progrès , mais sans mutation d'une forme en une forme spécifiquement différente. Tous les phénomènes auxquels nous assistons: laïcisation progressive de l'Etat, péremption de certaines coutumes intellectuelles, disparitions même de certaines formes disciplinaires, tout cela n'est que le résultat des lois de la division du travail. De plus en plus la religion prend conscience et possession de son domaine
propre, qui n'est ni le forum, ni l'école, ni la science profanes, mais la communion spirituelle de l'homme avec Dieu, et, par Dieu, avec ses frères dans le temps et par delà le temps.
Tout ce que nous voyons et qui paraît hostile à la religion nous y ramène au contraire, et tout l'effort de l'anticléricalisme tournera, par l'épuration, par le renouvellement de vie puisé dans l'effort, au bénéfice du catholicisme.
M. Gesare Lombroso
Professeur de psychiatrie à l'Université de Turin.
Pour qui a étudié sérieusement l'histoire des religions, il n'y a aucun doute : elles s'appuient sur une série d'erreurs qui viennent de quelques besoins humains, spécialement du besoin d'être protégés contre des forces, vis-à-vis desquelles nous nous sentons impuissants, comme les météores, les épidémies; et, s'il se peut qu'une institution sortie d'une erreur puisse évoluer, elle finit toujours par tomber dans une autre erreur.
Ainsi, la religion qui est la création d'un vrai et grand philosophe — celle de Bouddha — a fini dans les rites et les formules presque vaticanesques du Thibet. Une évolution véritable serait sa chute et épargnerait aux peuples de semblables mésaventures. Pourtant, c'est un fait certain, n'importe quelle religion — même la religion catholique, qui est empêchée d'évoluer par ses dogmes (sint ut sunt, aut non sint, c'est la maxime des
I9O t* QUESTION RELIGIEUSE
Jésuites) — est contrainte de s'adapter à la culture des peuples auprès desquels elle est en honneur; de s'adapter par fragments, mais de s'adapter. Et c'en est un symptôme que ce jésuite anglais, excommunié il est vrai par l'Eglise, mais pourtant jésuite jusqu'à la fin des temps, qui ne désavoue pas Darwin.
M. Bjœrnstjerne Bjœrnson
Homme de lettres (Norvège).
A l'une et à l'autre [dissolution et évolution].
Les idées que l'on se faisait de l'origine et de l'évolution du monde, de la naissance et des premiers temps de l'humanité, idées qui sont à la base de tous les systèmes religieux, sont ruinées, lentement et sûrement, par les découvertes scientifiques. Elles perdent leurs racines, mais s'attardent encore, comme des ombres sans vie, dans les cerveaux imaginatifs, jusqu'au jour où l'élément rationnel et le sens du réel deviennent les plus forts.
Mais combien d'hommes sont dans ce cas?
Un grand nombre, le plus grand nombre même des hommes cherchent dans des puissances étrangères à eux-mêmes un soutien pour leur volonté et leur destinée. C'est pour eux un besoin et une nécessité. L'hérédité est trop forte ; l'imagination trop exercée ; la volonté trop faible.
Mais l'armée de ceux qui obéissent à la science remportera sans cesse une double victoire sur l'ar-
mée opposée, sur les victimes de l'hérédité et des représentations mystiques.
La première conquête est celle de tous les hommes qui changent de camp, à mesure que le savoir et la responsabilité, élargissant leur horizon, leur rendent la vie impossible dans leur camp. La seconde victoire est remportée sur ceux qui restent. Des dogmes, désormais insoutenables, tombent, et du même coup diminue la distance qui sépare les religions de la réalité. Cette transformation s'opère lentement, mais elle ne cessera guère avant que toutes les religions et toutes les sectes religieuses, renonçant à peu près à tout ce qui les distingue, se rapprochent en une commune adoration pour une puissance éternelle et secourable.
Mgr Lacroix
Evêque de Tarentaise.
Vous trouverez la réponse à la question que vous me faites l'honneur de me poser dans un livre qui va paraître ces jours-ci à la librairie Pion, et qui a pour auteur le D r Marcel Rifaux. Ce livre a pour titre : Des conditions du retour au Catholicisme, et il est le résultat d'une enquête à peu près semblable à la vôtre.
J'ajoute que je partage presque toutes les conclusions du D r Rifaux.
D r Marcel Rifaux
Homme de lettres.
Assurément non, nous n'assistons pas à une dissolution ni du sentiment, ni de l'idée religieuse.
Si le matérialisme ou l'agnosticisme ont eu leur moment de gloire, il semble que leur règne soit bien fini.
Il reste psychologiquement démontré que la religion, sous une forme ou sous urne autre, est un besoin fondamental de notre nature humaine. Tout en nous postule rigoureusement le surnaturel, parce que le surnaturel est primitivement offert à tous, et, du point de vue de la vie totale, nous ne pouvons, sans nous mutiler ou nous amoindrir, briser les liens qui nous rattachent à la vie divine.
Le sentiment religieux ne saurait donc périr, puisque, dans le sens absolu du terme, la Religion est au nombre des besoins nécessaires à la vie de l'homme en particulier et de l'humanité en général. Ceux qui, du haut de leur sagesse, prophétisent la ruine très prochaine et définitive des religions font preuve d'une psychologie bien rudimentaire. On ne résout pas d'un trait de plume des problèmes d'une telle complexité.
Mais si le sentiment ou l'idée religieuse ne saurait périr, il serait puéril de nier qu'ils soient soumis 1 un et l'autre à la loi de l'évolution.
Tout évolue en ce monde, même la Religion. Et la raison en est simple. Pour arriver jusqu'à nous,
LA QUESTION RELIGIEUSE ig3
la vérité divine est obligée d'emprunter les images et les symboles qui correspondent à l'état de culture des hommes auxquels elle s'adresse. Sous peine d'être inintelligibles, les Théologiens ne peuvent spéculer sur leur Religion sans faire état de la philosophie qui règne dans les esprits de leur temps, car la raison elle-même est susceptible de progrès. Un bon sauvage ou un soldat de Clovis ne peut ou n'a pu se faire de la Religion la même conception qu'un Bossuet ou un Loisy.
Tout en professant que la Religion catholique est la Religion la plus parfaite, c'est-à-dire celle qui finira tôt ou tard par absorber toutes les autres, parce qu'elle procède sans contestation valable du Christ même et que le Christ a été envoyé par son Père pour orienter les hommes dans la voie du salut, il nous paraît néanmoins impossible qu'elle échappe aux lois de tout organisme vivant.
Il suffit d'ailleurs d'observer attentivement toutes les manifestations de la Pensée catholique depuis ces dix dernières années pour se convaincre que cet effort de renouvellement est la préoccupation maîtresse de tous ceux qui veulent à la fois rester fidèles aux impératifs de leur credo catholique et aux exigences de la pensée moderne.
Et ces catholiques authentiques sont intimement convaincus qu'ils restent fidèles à l'esprit de l'Eglise en travaillant à alléger l'arbre divin de toutes les végétations parasitaires qui entravent sa croissance.
Anthropomorphisme grossier, scolastique archaïque et périmée,légendes parfois ridicules, dévotions puériles, textes inauthentiques, reliques fausses,
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mercantilisme éhonté de certains sanctuaires, idolâtrie des hommes, respect fétichiste des décorations et des pourpres, abus des titres et des distinctions, esprit non d'autorité, mais d'autoritarisme, tels sont, en raccourci, les points sur lesquels les catholiques progressistes font porter leurs revendications.
Et si nous n'étions pas limité par les exigences de Fenquête du Mercure de France^ il nous serait facile de démontrer que toutes ces revendications s'incarnent dans des personnages considérables de l'Eglise catholique contemporaine.
Certains Jésuites allemands et belges, d'une autre race intellectuelle, semble-t-il, que nos Jésuites latins, les Bollandistes, des Dominicains comme le P. Lagrange, le P. Rose, le P. Sertillanges, des historiens comme Mgr Duchesne, des théologiens comme Mgr Mignot, des érudits comme l'abbé Ulysse Chevallier, des moines aussi populaires que le P. Semeria, des philosophes de haute tenue comme le P. Laberthonnière et l'abbé Grosjean, etc., etc., témoignent, parmi tant d'autres, que l'esprit de progrès, tel un ferment, ne cesse de travailler le pain de la vérité.
L'action des laïques catholiques est peut-être plus significative encore. A aucune époque de l'histoire de l'Eglise, les hommes de haute culture n'étudièrent leur religion d'une façon aussi intense que de nos jours.
Et c'est là une raison puissante d'espérer que la religion catholique reprendra dans un délai plus ou moins éloigné la maîtrise des intelligences et des cœurs. Car, en somme, les laïques dont je parle,
LA QUESTION RELIGIEUSE ig5
et dont à dessein j'omets ici les noms, sont prêts à justifier publiquement leur foi. Et comme ce sont des hommes avertis, pénétrés de l'esprit critique, admirablement renseignés sur le mouvement antireligieux et au surplus foncièrement loyaux, il faut bien admettre que, même au regard de la raison la plus exigeante, le catholicisme conserve sa valeur.
Et si l'on veut bien réfléchir sur ce fait que, d'un côté, la science est incompétente sur le terrain religieux et que, de l'autre, la religion catholique est, de toutes les philosophies et de toutes les religions, celle qui nous offre la solution la plus cohérente au problème si obscur de notre destinée, nous pouvons prédire en toute certitude que le catholicisme vivra autant que l'humanité.
Mais, nous objectera- t-on, les catholiques dont vous parlez, qui se font de la religion une conception si haute, si épurée, et qui s'efforcent de faire accepter par leur Eglise les réformes légitimes dont nous avons parlé, ne sont-ils pas précisément traités en suspects? La Croix , t Univers, le Nouvelliste et toutes les revues du mémo esprit, dont il serait vain de méconnaître l'influence momentanée dans l'Eglise, n'appellent-ils pas sur eux les condamnations de Rome? Et s'ils sont condamnés, ne justifieront-ils pas l'opinion de ceux qui prétendent que l'Eglise est désormais un organisme abandonné par la vie?
Nous ne le pensons pas. L'histoire nous apprend que toutes les sociétés ne se peuvent transformer que lentement. Les réformes ne s'obtiennent qu'au prix des larmes et du sang. Car les individus qui
forment un organisme social donné ne sont jamais tous au même point d'évolution et fatalement ceux qui sont plus développés sont partiellement incompris de ceux qui le sont moins. De là des heurts et des conflits. Aussi bien les catholiques progressistes ne sont-ils nullement surpris de l'ostracisme dont ils sont l'objet. Ils souffrent douloureusement, il est vrai, de l'enténèbrement de leurs frères, mais, confiants dans les ressources infinies de leur foi, ils sacrifieront volontiers non leurs idées, mais leur personne, convaincus que le meilleur moyen de promouvoir le progrès est encore de souffrir pour lui.
R. P. G. Tyrrell
(Londres).
Ma ferme conviction est que nous assistons non pas à une dissolution, mais à une évolution de ridée religieuse.
Par religion j'entends un certain principe de la vie rationnelle de l'homme que les traditions et les institutions religieuses ont pour objet d'expliquer et de diriger.
Au lieu de prouver aux hommes l'existence de Dieu, il faut leur montrer qu'ils sont nécessairement religieux, et, ensuite, leur indiquer ce que cette religion implique théoriquement et pratiquement.
L'expérience religieuse n'est pas un sentiment accidentel, ni le privilège de quelques rares mystiques, mais c'est une expérience commune à tous au cours normal de leur vie rationnelle.
Elle consiste enune impulsion permanente, qu'elle soit suivie ou refrénée, vers une Fin non percevable, qui est universelle, impulsion qui est non seulement distincte, mais souvent contraire aux impulsions et intérêts de l'individu considéré en soi.
Elle consiste en une impulsion vers ce qui est objectivement bon et vrai et juste., indépendamment de tout profit ou avantage palpable en faveur du moi., considéré entant que distinct du Tout. Elle consiste à désirer que l'Univers tout entier corresponde, théoriquement et pratiquement, non pas à mon intérêt propre, mais à quelque idéal progressif, souvent en conflit avec cet intérêt personnel.
Cette impulsion, si souvent en conflit avec le moi individuel, ne peut procéder de celui-ci. Je me sens parfois uni à elle comme par une force; d'autres fois, opposé à elle ; toujours indépendant d'elle. Je sens que ses droits sont absolus et impératifs, exigeant soumission complète et sacrifice du moi. Je ne la sens pas comme une idée subjective, mais comme une « puissance extérieure à moi-même », une force aussi réelle que n'importe quelle impulsion naturelle.
Il y a donc en moi quelque chose de spirituel, de supérieur à mon moi isolé, qui subordonnerait mon bien propre au bien universel ; quelque chose qui appartient à mon moi, non pas en tant que moi isolé, mais en tant que faisant partie du Tout. C'est l'Esprit qui gouverne le Tout, qui agit en moi, partie du Tout.
Il est aussi impossible d'expliquer cette impulsion vers un Bien supra-individuel et absolument universel en en faisant le produit de la réflexion
ou d'un intérêt personnel complexe, que d'expliquer de la même façon l'impulsion sexuelle vers un Bien supra- individuel et relativement universel. L'une et l'autre sont élémentaires et innées. Toutes deux nous appartiennent comme à des instruments d'une vie et d'un intérêt supra-individuels ; mais la première nous appartient comme à des instruments d'un Bien qui n'est pas seulement supra-familial et supra-racial, mais absolu.
Gomme toute notre vie rationnelle, la religion est rudimenlaire et indistincte, mais néanmoins réellement présente au milieu de la confusion de l'âme humaine, individuelle ou collective, non encore développée.
Comme les autres facteurs ou aspects de notre vie rationnelle tout entière, elle doit être isolée de cette confusion ; elle doit être expliquée et développée par la théorie et la discipline, et à l'aide dés traditions et institutions sociales.
Puisque le Bien absolument universel qui inspire et dirige l'impulsion religieuse doit être un, et un seulement, la religion est le facteur coordonnâtes suprême de notre vie rationnelle, sans lequel les autres facteurs pourraient être dirigés vers une multiplicité de fins, individuelles ou tout au moins relativement universelles. De même, des hommes différents et des nations différentes peuvent être réunis en vue de lins personnelles et relativement universelles. La religion, seule, les unit dans un intérêt puremçnt objectif, — dépassant l'intérêt de tribu et de race, — celui de la Vérité et de la Justice et du Bien désintéressé. Aussi l'irréligion dé-
LA QUESTION RELIGIEUSE l$Q
truit-elle la vie rationnelle, aussi bien individuelle que collective.
Le but de tout effort religieux, qu'il émane des individus ou des institutions religieuses, c'est de comprendre graduellement et progressivement et de réaliser la signification unique de l'objet de l'impulsion religieuse.
Devant être bref, je ne peux pas entrer dans l'exposé des différences essentielles entre la Morale et la Religion, ou entre la Religion naturelle et la Religion surnaturelle.
Mais, pour en revenir à votre question, j'ajouterai qu'au même sens et au même degré que nous assistons plus ou moins aune évolution de l'esprit humain, il me semble que nous assistons aussi à une évolution du sentiment religieux et de l'idée religieuse pris selon leurs essences intimes ; et tout cela nonobstant la dissolution de plusieurs institutions religieuses exigée précisément par la croissance d'un sens religieux plus large et plus profond.
M. Eugène de Roberty
Ancien Professeur à l'Ecole russe de Paris.
Il y a à la fois dissolution et évolution .
Le savoir des élites les pousse vers des synthèses mondiales qui écartent, avec un sourire indulgent, la faiblesse infantile de l'illogisme théologique. Ici, la dissolution de l'idée religieuse et du sentiment vague d'effroi (devant la mort) et d'espoir tenace
qui l'accompagne, est un fait accompli. On peut galvaniser — pour combien de temps ? — on ne ressuscite pas les cadavres.
Par contre, l'ignorance — encore stupéfiante sur tant de points divers du globe — des grandes masses humaines les condamne à subir bénévolement, sinon même avec joie, le joug de la vieille erreur philosophique, du faux calcul général que nos ancêtres établirent sur les maigres données d'une expérience manifestement insuffisante. Ici, la « mentalité» et la « sentimentalité » religieuses ont force de vie ; et comme tout ce qui existe, ces états collectifs de conscience s'altèrent, se modifient, se transforment et suscitent, à mesure, des conflits sociaux plus ou moins graves et prolongés. Une telle « évolution » est lente de sa nature. Mais elle s'accélère déjà visiblement dans les pays où s'accroît la puissance des deux grandes causes sociales qui toujours la déterminèrent: i° la science, démocratisée , l'instruction (intégrale) répandue dans le peuple ; et 2° l'exemple contagieux des élites.
En somme, et n'en déplaise aux « matérialistes de l'histoire » (que j'engage à réfléchir un peu sur la leçon émanée des récentes élections allemandes et autrichiennes), la question religieuse semble destinée à rester longtemps encore la question sociale par excellence. Car sous le problème — que je crois passager — de la « divinité », se cache le problème — que je crois éternel — de 1' « humanité » ; la soif inextinguible de cette justice sociale qui porte aussi le nom d' « égalité » et qui exige impérieusement que le savoir, cause immanente de toute supré-
matie sociale, de la suprématie économique encore plus sans doute que de la suprématie politique ou juridique, devienne, en fait et non pas en droit seulement, accessible à tous.
M. Gabriel Monod
Membre de l'Institut, Chargé de cours au Collège de France.
La religion me paraît être en voie de dissolution et d'évolution tout ensemble, ainsi que toutes les choses humaines. La vie intellectuelle et physique de Thomme n'est qu'une succession de morts partielles, et la mort totale de l'individu n'est que le passage de toutes ses parties à la fois à des formes de vie nouvelles.
Depuis deux siècles, le catholicisme traditionnel aussi bien que le protestantisme traditionnel sont en voie de dissolution. Il suffit d'ouvrir les yeux et de regarder consciencieusement pour le voir. L'ardeur avec laquelle toutes les questions religieuses sont agitées aujourd'hui chez les catholiques, comme chez les protestants, est le résultat même de cette dissolution. On cherche fiévreusement des raisons de croire.On sent que les bases antiques de la foi chrétienne, l'autorité de l'Eglise ou des Ecritures, la spéculation théologique et mystique sont à jamais ruinées, et on cherche à substituer un christianisme moral et social à l'ancien christianisme dogmatique, à fonder sur l'action et la vie, sur l'agnosticisme, le pragmatisme, le relativisme universel, la foi aux réalités suprasensibles qu'on reconnaît
étrangères au domaine de la raison et de la science. Mais on achève ainsi de détruire ce qu'on veut sauver.
Est-ce à dire que cette dissolution du christianisme traditionnel doit amener la dissolution de toute religion ? Nullement. Ce n'est qu'une évolution de la religion. Tant que les hommes ignoreront d'où ils viennent et où ils vont, le pourquoi de la vie et du monde, tant qu'ils jetteront vers l'infini inconnaissable qui les environne et les engloutit des regards de curiosité, de crainte et d'espérance, c'est-à-dire tant qu'il y aura des hommes la religion renaîtra d'âge en âge dans leurs cœurs sous des formes sans cesse renouvelées. Seulement il est vraisemblable que les grandes organisations religieuses du passé, qui imposaient des croyances uniformes à d'immenses masses de fidèles, seront remplacées par des groupements de plus en plus restreints, par des conceptions religieuses de plus en plus individuelles.
M* Arno Holz
Homme de lettres (Berlin) .
A mon avis, les religions ne sont que des pétrifications laissées par la science. Si bizarres que nous paraissent aujourd'hui ces corps immobilisés, — lorsqu'ils étaient encore vivants leurs organismes répondaient pleinement aux exigences et aux besoins de leur temps. La marche de la Scienceétant continue, je ne vois pas pourquoi ne se formeraient
LA QUESTION RELIGIEUSE 2û3
pas très naturellement dansFavenir de semblables résidus, à moins que tous les hommes subitement — et même de naissance — ne soient affligés d'une intelligence également forte : situation dont l'idée même ne me paraît pas réjouissante. Il est une chose sûre pour moi dans l'histoire : l'universelle danse de Saint-Guy autour de semblables pétrifications ne se manifesta jamais dans toute sa force que lorsqu'on croyait être tranquilles, pour un moment, avec ce « Toujours en avantl » Et que nous soyons dans cette dernière condition, malgré ton l os les criailleries contraires, c'est une chose certaine plus quejamais.
M. Maurice Denis
Artiste peintre.
Il faut donc prendre parti, une fois déplus : cVst ainsi depuis l'Affaire ! Car vous n'attendez pas de mon incompétence quelque lumière nouvelle sur ta question que vous posez. Il s'agit de voter. La République de Dreyfus reconnaîtra les siens.
Je vote donc pour le catholicisme, qui évolue naturellement comme tout au monde et sans que M. Loi3y ait besoin de l'y aider; qui s'adaptera perpétuellement au sentiment religieux de toute époque future, lequel sentiment religieux ne périra jamais.
Tandis que la Maçonnerie s'efforce d'imposer au peuple le matérialisme le plus déprimant, il se trouve comme par hasard que notre temps aura
produit le plus beau poète catholique de notre littérature, le Verlaine de « Sagesse » ; le plus mystique de nos musiciens, le Franck des « Béatitudes » et l'admirable peintre de 1' « Inspiration chrétienne » et de « Sainte Geneviève ».
C'est de quoi renseigner et rassurer les inquiets sur la vitalité de l'esprit chrétien, et sur la permanence des qualités profondes de la civilisation occidentale.
M Ue Ellen Key
Femme de lettres (Suède).
Il est aisé de répondre en peu de mots, comme vous le désirez, à la question que vous posez,en s'adressant à un public français. Car la France possède sur cet argument deux ouvrages admirables : V Irréligion de Vauenir par Guyau et le Divin par Marcel Hébert. Je suis persuadée, avec Guyau, que si on rattache à une religion positive l'idée religieuse et le sentiment religieux, nous marchons vers l'irréligion; Avec Hébert, je suis persuadée que l'idée du divin — en d'autres mots l'idée religieuse — est l'idée qui nous fait véritablement humains et que cette idée, une fois évoluée, ne pourra jamais se perdre ; avec tous les deux, je suis persuadée que le sentiment religieux est la source de nos plus profondes inspirations et de nos plus hautes aspirations.
Donc je crois que nous assistons à une dissolution de la religion positive et à une évolution de l'idée religieuse et du sentiment religieux.
Je trouve les signes de cette dissolution et de cette évolution partout.
Parmi ces signes je ne rappellerai que certaines pages de Maeterlinck, certains poèmes de Verhaeren, où le nouveau sentiment religieux vibre dans toute sa plénitude.
Mais cette évolution, qui s'accomplit déjà dans les âmes les plus hautes, s'accomplira un jour dans les multitudes : l'idée religieuse ne s'appuiera que sur la conception nouvelle de la divinité de l'univers entier et le sentiment religieux n'aura d'autre objet que la vie entière dans ses manifestations les plus intimes comme les plus universelles, les plus élevées comme les plus infimes.
C'est l'irréligion qui nous conduira à la vraie religion, la religion individuelle dans le sens le plus absolu de ce mot ; c'est la dissolution de la foi positive qui donnera au sentiment religieux une étendue et une profondeur jusqu'ici inconnues.
M. E. Grasset
Artiste peintre.
Je pense que le sentiment religieux a augmenté partout au lieu de diminuer et de se dissoudre. Le monde n'est plus le même qu'il y a cinquante ans, car depuis lors les moyens de communication ont porté leurs fruits. Il y a certainement transformation de l'idée religieuse prise dans son ensemble. — Mais est-ce que les idées de politique, de progrès, d'hu-
manitarisme, les idées sociales ne sont pas de la religion ?
Comment le nier puisque, comme les autres croyances, elles n'ont en vue que Y espérance? Puisque, comme les autres, elles persuadent leurs adeptes qu'ils sont en possession de la « vérité »? Puisque, commeles autres, elles les conduisent au fanatisme?
L'homme ne se fanatise que sur des idées éternellement discutables et dont la vérité d'axiome est impossible à exposer. Le reste va de soi, puisque chacun l'admet, telle la science expérimentale.
Jamais en aucun temps les hommes n'ont autant caressé d'espérances. Cette soif d'espérance est toute chrétienne d'origine et n'a rien à voir avec les idées antiques, plus résignées, plus fortes et plus stables, plus philosophiques et mieux en rapport avec la vie naturelle.
Les hommes sont devenus peu à peu trop ambitieux, entretenus qu'ils sont, depuis près de deux mille ans, dans des convictions d'avenir « meilleur». Oui, le Christianisme dure et durera longtemps encore dans son principe et sous sa nouvelle forme, le socialisme.
Les différences entre les bonheurs futurs « spiritualistes »et « matérialistes » ne sont qu'extérieures, car très peu d'êtres humains ont jamais pu s'abstraire, à l'égal d'un Çakyamouni, au point d'oublier toute matérialité et de se représenter le « bonheur futur » autrement qu'avec une physionomie concrète et matérielle. Peut-on croire que les Croisés du xn e siècle avaient une conception de ce bonheur futur de beaucoup plus immatérielle que les sectateurs de l'Islam ? Ne voyons-nous
pas cette dernière religion en progrès précisément parce qu'elle décrit « l'avenir meilleur » sous une forme matérielle et positive ?
Mais le goût de la spiritualité, fils de l'orgueil de se croire supérieur, agite encore de nombreuses congrégations chrétiennes, entre autres chez les Calvinistes, qui voient leurs sectes s'augmenter chaque jour autant dans l'Ancien que dans le Nouveau Monde. Au reste, cette tendance à un spiritualisme non accessible aux brutes « mal élevées » et « ordinaires » existera toujours, et toujours l'on verra se remplir les chapelles nouvelles, parce qu'elles reparaîtront bien que vieilles comme le feu des Parsis autrefois puissant et aujourd'hui relégué, tenace, dans quelques contrées ennemies.
Mais quoi, les neurasthéniques et les hystériques sont plus abondants que jamais et leurs cohortes énervées suivront tous les cultes qui pourront trouver des Thaumaturges. Levi e siècle de l'Empire Romain présentait ce tableau aussi complet que dans notre xx e . — Quant à nous, Européens, nous possédons le noyau religieux le plus solide parce qu'il est récent dans son évolution. Sans un Christianisme de vingt siècles jamais le Socialisme n'aurait existé, et il est destiné à faire de nombreux petits.
• M. P. Schiel
Homme de lettres (Londres).
Qu'est-ce que la Religion ? M. Matthew Arnold la définit :1a direction morale de la vie, imprégnée
par l'émotion, — ethical conclue t touched with émotion. Or, la philosophie morale, l'éthique, est une science expérimentale qui a, pour pierre de touche de la vérité de ses doctrines, notre expérience du bonheur; et quand je suis « éthique »,je suis heureux. Mais quand je suis heureux, que se passe-t-il? Immédiatement je suis religieux, car, le bonheur étant une émotion, vers quoi cette émotion va-t-elle, sinon vers Dieu, par qui je suis heureux? La Religion, donc, n'est pas ce que la définit Matthew Arnold, mais je puis la définir : « une émotion résultant de la direction morale de la vie», ou « l'émotion du bonheur », ou encore « l'émotion de la santé », que ce bonheur ou cette santé soient dus à l'humilité, à la gymnastique ou à quoi que ce soit. Jusqu'ici, à vrai dire, aucun homme n'a été sain ni religieux, l'éthique étant dans son enfance; mais l'éthique avance ; et la mort certaine de l'Eglise, demain, sera due à ce fait que l'idéal de santé ou de bonheur qu'elle propose a été approximativement atteint par les hommes, est devenu suranné, et cède la place à un idéal plus élevé. En outre, l'émotion religieuse du bonheur chez l'homme est à présent infiniment plus intelligente et plus vaste que celle de Jésus ou de saint Paul ; car saint Paul, heureux et religieux, s'écriait : a Grâces soient rendues à Dieu ! » et il songeait à Adam, au second Adam; mais quand je suis heureux et religieux, je m'écrie : « Grâces soient rendues à Dieu !» et je songe aux âges géologiques. Je connais un peu ce que j'adore; ils ne savaient pas ce qu'ils adoraient. De plus, mon émotion religieuse du bonheur n'est pas seulement beaucoup plus
intelligente et plus vaste, mais elle est plus complète puisque Féthique, à laquelle le bonheur est dû, est plus avancée, ne s'intéressant plus surtout au corps, comme chez les Grecs, ni uniquement à l'esprit, comme chez les chrétiens, mais également maintenant à Fesprit et au corps. Je dis donc que nous n'assistons pas à la « dissolution », puisque cela est impossible, mais à « Févolution » du sentiment religieux,et, pour ce qui concerne l'Eglise, qui a été la grande instigatrice de ce sentiment, bien que dans la forme sous laquelle nous la connaissons elle doive bientôt périr, je dis que, cependant, sous une forme quelconque, une Eglise peut continuer à exister, et cette forme, nous pouvons maintenant l'affirmer en toute assurance, comportera : a) Finstigation d'une éthique plus haute, ou d'un idéal de bonheur qui ne s'adressera pas seulement à l'âme, mais aussi au corps, ayant spécialement en vue la progéniture à naître, et l'avenir de notre race; b) l'instigation d'une intelligence plus haute et d'une largeur d'esprit plus vaste dans l'émotion religieuse, c'est-à-dire :1a connaissance scientifique, la conscience émotionnelle du passé, de la nature et de l'avenir de l'univers, et, ces deux éléments d'une Eglise future, j'ai essayé, dans mon récent livre The Last Miracle (le Dernier Miracle), de les esquisser, encore que confusément,en faisant consister surtout le culte en mouvement, en une gymnastique dont chaque geste, source de plaisir et de santé pour le corps, est le symbole de quelque fait scientifique débordant de signification religieuse et faisant impression sur F âme.
M. Minsky
Homme de lettres (Russie)
/. Toutes les grandes religions qui existent encore de nos jours sont fondées sur le sentiment de la croyance, La religion et la croyance furent si étroitement unies pendant des siècles que ces deux idées, si différentes par leur contenu, sont encore aujourd'hui considérées comme des synonymes.
La religion chrétienne, la foi chrétienne ou la croyance chrétienne, tout cela sont des expressions dont le sens est pareil.
2. La croyance est l'admission du miraculeux, qui est en contradiction avec les lois générales des faits. La croyance en Dieu est l'admission d'un être miraculeux, dont l'existence est en dehors des phénomènes, mais qui intervient dans le monde des phénomènes non selon des lois naturelles, mais en transgressant ces lois, conformément à ses intentions inscrutables.
Chacune de ces interventions est nommée miracle par le croyant, qui en tire l'apologétique et la confirmation de sa croyance. La croyance etl'attente de miracles sont inséparables.
3. Le phénomène de la croyance se produit dans la conscience,mais prend naissance dans la volonté. Le croyant admet l'existence de la force dont il attend le bien ou dont il redoute le mal. C'est pour cette raison que toutes les religions fondées sur la croyance, aussi bien que les rites, prières et sacri-
fices, institués par elles, sont imbus de l'esprit de crainte et d'intérêt.
4. N'étant pas une fonction de la raison ou de la volonté, mais seulement un mirage, le reflet de la volonté dans la conscience, la croyance, doit se dissiper et disparaît à mesure que s'éclaircit la raison. Nous cessons de croire aux miracles, non pas parce que nous n'en voyons pas ou que nous soyons persuadés de l'impossibilité objective du miracle. Mais en étudiant ciïtiquement la nature de la raison, nous acquérons la persuasion que, subjectivement, nous ne possédons pas d'organe pouvant percevoir le miraculeux, même s'il se produisait devant nous. Nous n'avons rien par quoi nous puissions croire à ce qui n'est pas conforme aux lois primordiales, parce que toute raison et toute notre expérience intérieure sont aussi conformes à ces lois que l'expérience extérieure. En admettant ce qui est en contradiction avec ces lois, nous affirmerions notre raison, tout en la niant en même temps. Si la transgression des lois établies était possible sur un point quelconque et en quoi que ce soit, alors tous les résultats de nos connaissances perdraient ce qu'ils ont d'obligatoire, et, en assistant à un miracle, nous ne pourrions rien déduire de ce fait, parce que faire une déduction veut dire prendre connaissance d'un fait conformément à des lois primordiales.
5 . Avec la destruction de la croyance, toutes les religions fondées sur elle sont condamnées à une mort inévitable. Quels que soient les trésors de beauté et de vérité que renferment ces religions, elles ne sont, en somme, que les fantômes d'une
conscience trompée. Toutes les tentatives faites pour réformer les vieilles religions ou pour construire le temple d'un nouveau judaïsme ou d'un nouveau christianisme doivent être reconnues vaines et inutiles, tournées vers le passé mort et non vers le vivant avenir. De nos jours, les temples de toutes les vieilles religions sont penchés et menacent ruine. Mais ces ruines présentent encore une certaine valeur, et c'est cette valeur que tâchent d'exploiter encore au dernier moment les clergés de toutes les religions.
6. Si la croyance était l'unique fondement possible de toute religion, il faudrait dire alors que l'avenir des hommes est areligieux. Mais la pensée religieuse et le sentiment religieux sont indéracinables et aussi immanents à un esprit conscient que les survivances scientifiques et esthétiques. L'univers est créé de telle sorte que tout ce qui se trouve en lui est achevé en soi-même, mais entouré en même temps d'infini,avec lequel il se confond. Notre vie intérieure ne peut se borner à des rapports envers nous-mêmes , envers les autres et envers la nature. Ces rapports sont entourés d'une atmosphère d'infini et d'absolu qui forme le contenu de la connaissance religieuse. La science étudie la cause des phénomènes, commensurables avec la réalité. Mais il existe encore des fins, incommensurables avec cette réalité. La mort est réelle, mais en discordance avec notre volonté. Nos désirs peuvent se satisfaire de certains phénomènes, mais la réalité dans son ensemble n'est pas désirable. C'est à ce point de rupture qu'apparaît la vérité religieuse, qui explique la mort du dedans et la
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sanctifie, de même que la science explique du dehors la vie et la sanctifie à son tour.
7. La croyance n'est qu'une des sources de la conscience religieuse,et en même temps une source temporaire et la moins vraie. En dehors d'elle, il existe des sources éternelles et intarissables ; ce sont : notre raisoa mystique, notre volonté mystique et notre sentiment mystique. Le mystique se distingue du miraculeux en ce qu'il ne transgresse pas les lois naturelles, mais au contraire crée une nouvelle et plus vaste condition de ces lois.
Nous ne savons rien du Dieu extra-cosmique et transcendant, mais nous savons tout à fait sûrement qu'à mesure que s'élève l'activité de notre raison, et de notre volonté, nous découvrons en nous des idées et des sentiments sui generis distincts de toutes les manifestations sensuelles et métaphysiques. Le caractère fondamental des idées et des sentiments mystiques consiste en ce qu'ils sont absolument désirables et en même temps méoniques, c'est-k-dire absolument opposés à toute notre expérience (jjlyj èv, non existant). Mais ce n'est pas l'opposition du phénomène miraculeux (tel que fut toujours le Dieu des croyants), mais celle de l'idéal, toujours inaccessible. Dans notre conscience méonique, nous découvrons que la vie n'est pas une idylle matérialiste de confort et de science, mais une tragédie mystique, que notre but n'est pas l'affirmation de nous-mêmes dans le bonheur, mais la négation de nous-mêmes dans la conception de la divinité. Et de même que l'univers se nie dans la divinité, la divinité apparaît à la raison comme se niant dans l'univers, comme sacrifiant
2l6 LA QUESTION RELIGIEUSE
de Schopenhauer et de Hegel — a beaucoup de défauts. La mort de Dieu y apparaît d'une manière logique, comme un processus nécessaire de la dialectique divine, et non d'une manière mystique comme Faction perpétuelle de l'amour divin et créateur. La métaphysique de Mainlaender n'est qu'une espèce de « Naturphilosophie » également éloignée de la vraie science et de la vraie philosophie. Et sa morale consiste en une apologie de la mort, et bien que l'apologiste ait confirmé sa parole par l'action et, ayant signé la dernière feuille des épreuves de la « Philosophie der Erlôsung », se soit volontairement donné la mort, l'apologie delà mort, comme d'un but désiré du processus mondial restera toujours inacceptable et contraire à la nature humaine, Mais tous ces défauts sont incapables de faire oublier le grand mérite de Mainlaender qui, le premier, a déterminé l'essence de toute vérité religieuse future.
L'importance et la force du méonisme consistent en ce qu'il prend comme base de la conscience religieuse l'idée même qui, jusqu'à présent, était considérée comme négation de toute religion. Le principe contraire à la conception religieuse a été de tous temps l'athéisme, le doute de l'existence de Dieu ou la conviction de sa non-existence, cette non-existence étant conçue comme celle d'un phénomène dans les limites du temps et de l'espace. Dans le méonisme, la conviction de la non-existence de Dieu devient la pierre angulaire de la conscience religieuse, mais l'idée de la non-existence est conçue d'une manière absolue, comme la mort primordiale et durant éternellement, comme
la mort éternelle et par conséquent la résurrection éternelle. Ces deux principes divins — l'existence absolue et la non-existence absolue — étaient jus qu'à présent séparés dans les religions historiques, dont une partie (égyptienne, hellénique, judaïque, chrétienne et mahométane) avait pour centre l'existence éternelle, et l'autre moitié (védique, brahmane et bouddhiste) — la non-existence éternelle, le nirvana. Dans le méonisme, ces deux éléments sont pour la première fois unis de façon vitale et cl si pourquoi la vérité méonique, ne craignant pas la menace de l'athéisme, apparaît comme inébranlable.
Dans le méonisme, la divinité se conçoit comme l'Unité absolue, qui, par amour pour le monde multiple, meurt volontairement, se sacrifie continuellement pour l'univers et ressuscite dans l'aspi ration de l'univers vers l'Unité absolue. La divinité conçue de cette manière apparaît comme un principe plutôt féminin que masculin. La divinité donne naissance au monde et meurt pendant l'acte de la délivrance, et le monde, qui n'a jamais vu l'être qui lui a donné la vie, contemple mystiquement ses traits et adore son sacrifice. Mais si la non-existence de Dieu est la condition de notre existence, d'où apprenons-nous cette non-existence et le mystère du sacrifice divin en général ? Ce mystère nous apparaît non dans la croyance ou dans la tradition, mais dans notre propre existence temporaire et bornée, parce que chaque action de notre esprit est l'aspiration vers l'unité absolue, vers ce qu'on désire et qu'on ne peut atteindre. Le côté tragique de la psychologie humaine, l'incommensurabilité
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entre le caractère relatif de nos forces et le caractère absolu de notre idéal — telle est la grotte, la crèche où naît la légende religieuse de la divinité créatrice. La connaissance de Dieu, contrairement à l'opinion de Comte, représente non pas le commencement, mais la fin de l'activité de l'âme, le sommet où nous mènent la psychologie et la métaphysique. Les auteurs des hymnes védiques pressentaient le sacrifice divin ; ils appelaient Dieu î'archiprêtre et la victime. Le sacrifice de Dieu a été chanté par Orphée, il apparaissait dans la mort et la résurrection de Dionysos, dans la mort et dans la résurrection du Christ. Et les sages de toutes les époques enseignaient que notre but est d'aspirer vers la divinité et non pas de l'atteindre. Toutes ces présomptions deviennent vérité dans le méonisrae, qui couronne nos connaissances du monde et de l'âme.
Il n'y a pas de raison pour implorer le Dieu qui se sacrifie pour le monde et lui adresser des prières, puisque avant nos prières il nous a tout offert : son existence et son unité. L'amour du monde pour Dieu peut être aussi désintéressé que le sacrifice de Dieu pour le monde. Mais une religion sans prières et sans espérances est-elle nécessaire à l'humanité? Si « nécessité » est synonyme de profit, il faut répondre de la façon la plus catégorique que la religion n'est pas nécessaire aux hommes, de même que la beauté, qui est le contraire de l'utilité, est inutile. Tout ce dont Thomme a besoin pour son bien personnel et social, il peut le trouver dans la nature, dans la morale. Mais il y a des éhis qui ne se contentent pas de l'utile et recherchent le beau et
pour eux la beauté devient plus utile que l'utilité elle-même. De même il y a des élus qui ne se contentent pas des biens de la vie et recherchent la justification et la sanctification dé ces biens. Pour eux, la vérité religieuse apparaît plus nécessaire que toutes les vérités de la science et de la morale. Celui qui, comme Mainlœnder, approche de la conception du sacrifice divin, devient luimême à l'instar de Dieu et, comme Dieu, il se sacrifie pour le monde qui ignore ce sacrifice.
Les religions, au pluriel, sont mortes; la religion naît. Les religions des foules sont mortes; la religion des uniques naît. Les religions des miracles divins et des prières humaines sont mortes; la religion du sacrifice désintéressé et de l'amour désintéressé naît. Le nom de cette religion naissante est le méonisme.
M. Frank Puaux
Ancien Directeur de la Revue chrétienne.
Nulle hésitation dans ma réponse : évolution et non dissolution du sentiment religieux. Inhérent à la nature humaine, se révélant même dans le fétichisme le plus grossier, il peut, sans doute, être méconnu, mais non point disparaître. De l'hostilité ou de l'indifférence de ses adversaires, des erreurs ou des fautes de ses défenseurs, conclure à sa dissolution, me paraît une affirmation que les faits contredisent. Mais il faut savoir reconnaître qu'une perpétuelle confusion, identifiant la religion avec les Eglises, peut laisser croire que le principe
d'autorité extérieure, base de tous les systèmes ecclésiastiques, étant l'objet de très vives attaques, le sentiment religieux est menacé .
Les Eglises sont des sociétés religieuses provisoires appelées à d'incessantes transformations. Affirmation qui pourra paraître téméraire, surtout si l'on admet la prétention de l'Eglise catholique à lu perpétuité de son œuvre,mais il n'est pas en son pouvoir d'échapper à la loi de l'évolution. Ce n'est dts ne pas aux Eglises qu'il faut regarder, mais au priacipe constitutif de la religion, pour se prononcer dans ce débat.
Tout le problème de la destinée humaine se rtsoud en deux termes contradictoires : Intelligence ou Fatalité. Si l'univers dépend d'une intelligence suprême, nécessité et justification du sentiment religieux; si ce même univers n'est que ta résultante de forces inconscientes, ce sentiment reste sans objet. Dans l'un et l'autre cas, nulle certitude scientifique; seul l'acte de foi détermine soit la croyance en Dieu, soit la croyance au néant. A des degrés divers, sous des formes multiples, les sociétés humaines sont partagées entre ces deux croyances qui se traduisent aussi bien par l'ascétisme le plus rigoureux que par l'indifférence la plus complète.
Mais nous avons le droit d'affirmer que la croyance religieuse, loin d'être atteinte dans son principe, se révèle, dans le monde, plus puissante que jamais. La crise d'incrédulité française ne saurait infirmer ce jugement. Les Eglises chrétiennes sont en pleine évolution, preuve de l'intensité de vie qui les anime. La plus ancienne, l'Eglise catholique, elle-même en présente tous les symptômes;
les formes surannées sont délaissées, les dogmatiques se renouvellent, les servitudes anciennes dis* paraissent, un désir ardent de conquête religieuse se manifeste.
Evolution scientifique préparée par le travail de géant de la critique religieuse, qui, étudiant le problème des origines de la religion, en a maintenu le principe. Evolution sociale tendant à séparer d'une manière définitive la religion de la politique et concentrant son action dans le développement moral et religieux, par la lutte contre toutes les iniquités sociales, au nom du Christ.
Non seulement évolution, mais progrès ; preuves ; la Bible, la source la plus pure du sentiment religieux, traduite dans presque toutes les langues humaines et répandue dans le monde entier; l'œuvre de la Mission chrétienne en terre païenne, ponrsuivie depuis plus d'un siècle, entretenue par les sacrifices des croyants, réunissant une armée de vingt mille missionnaires, avec un budget de lafi millions, les unions chrétiennes de jeunes gens comptant plus de six cent mille membres et dont la conférence universelle siège en ce moment même au Japon. Les faits, et ils pourraient être multiplias, parlent plus haut que les raisonnements les plus habiles. Je maintiens donc mon affirmation : évolution, et non dissolution du sentiment religieux.
M. R. Saleilles
Professeur à la Faculté de Droit de Paris.
Puisque vous voulez bien me demander mon avis
au sujet de la crise religieuse qui se manifeste en ce moment en Europe, je me ferai un devoir de vous répondre, en vous adressant une impression très optimiste.
Toutes les manifestations auxquelles nous assistons sont dirigées beaucoup plus contre la situation politique faite à certaines religions, plus ou moins privilégiées, que contre le sentiment religieux ou même contre la foi religieuse.
Il n'y a aucun rapport entre les attaques formulées aujourd'hui contre la religion, entendue d'une manifestation libre de la conscience, et celles dont elle était l'objet il y a un demi siècle, sous l'influence du rationalisme voltairien.
De plus en plus, dans le monde moderne, on a le respect du sentiment religieux et même une certaine sensation du mystère de l'au-delà. Seulement, les générations nouvelles ne veulent pas que ces préoccupations de la vie future puissent entraver ce qu'elles croient être le progrès, et ce qui n'est que l'évolution de la vie présente.
C'est ce dernier sentiment, tout de surface, qui explique l'attitude d'hostilité, au moins apparente, qui nous frappe en ce moment. Mais, derrière cette réaction de caractère plus politique que philosophique, se dissimule, non pas l'indifférence, mais tout au contraire la curiosité, des choses religieuses.
Comparez l'attitude des socialistes, par exemple, avec celle des radicaux ou des franc-maçons de la vieille école.
Comparez celle des intellectuels au sens nouveau mot. Combien y en a-t-il qui veulent de ce qu'ils
LA QUESTION RBLIGIBU8I! 223
appellent un catholicisme élargi, et qui l'attendent avec une sympathie non dissimulée ? Je ne suis pas de ceux qui croient à une manœuvre hypocrite de leur part, mais bien à une sincérité réelle. Alors c'est donc qu'ils croiraient compatible avec leurs propres convictions philosophiques l'utopie d'un catholicisme qui ferait bon marché de ses dogmes. Je dis utopie, car il cesserait d'être le catholicisme- Mais sous cette illusion réside l'idée, mal dissimulée, que Ton pourrait donc encore admettre la croyance en un Dieu personnel philosophiquement, et c'est le seul mystère qui importe. Ceci admis, tout le reste n'est rien. Alors c'est l'idée de Dieu qu'affirme, qu'on le veuille ou non, toute notre génération.
D'autre part, nous assistons à la faillite progressive de toutes les religions fondées sur le libre examen et sur la Bible. La critique historique a enlevé au Protestantisme biblique toutes ses bases rationnelles.
Tout ce qui restera de Christianisme dans le monde tendra à se concentrer autour de l'idée dEglise, autour d'une institution ayant son point de départ dans la réalité historique du Christ et se développant comme un organisme incessamment progressif et vivant. Religion à la fois d'autorité et de liberté, pour réunir et confondre ce dont Auguste Sabatier avait fait une opposition et une contradiction.
Seulement cette religion d'autorité, le jour où elle sera seule à représenter le Christianisme, où elle recueillera tout le profit des succès qui lui reviennent déjà en Angleterre et en Amérique, sera
22 f\ LA QUESTION RELIGIEUSE
bien obligée, pour remplir sa fonction d'universalité et de catholicité, d'assouplir certains de ses rouages ; tout en restant elle-même, elle saura, comme elle Ta fait dans le passé, s'adapter aux nécessités nouvelles.
Tel me paraît donc l'avenir réservé à l'idée religieuse.
Peut-être me pardonnerez-vous, en faveur de celle note optimiste qui risque sans doute d'être assez peu représentée dans votre enquête, d'avoir quelque peu dépassé les limites que vous aviez indiquées.
• M. Urbain Gohier
Homme de lettres.
L'idée religieuse, le sentiment religieux, ne disparaîtront pas : leur évolution consistera, comme nos évolutions politiqueset sociales, dans un changement d'épi thètes. On n'emploiera plus les mots religion, religieux, et voilà tout.
Les maladies mentales de l'homme ne varient pas plus que ses maladies physiques; on leur donne seulement de nouveaux noms, et les charlatans en profitent pour vendre de nouvelles drogues.
Déjà les curés rouges remplacent les noirs; il y a des pontifes, des évangiles, des catéchismes, des conciles, des excommunications maçonniques ou socialistes, des baptêmes laïques, des communions humanitaires, des Pâques et des Noëls civiques, des banquets du Vendredi-Saint, des processions de saint Etienne Dolet au lieu des neu vaines de Saint-
Etienne-du-Mont, un culte de saint Zola au lieu du culte de saint Labre.
Au reste, les somnambules, chiromanciennes et cartomanciennes font autant d'affaires que jamais. Je connais des « libres penseurs » frénétiques, en plein quartier latin, qui n'ont pas fait baptiser leur enfant, même à l'eau du Jourdain, maïs <]ut l'ont voué jusqu'à douze ans au blanc et au bleu.
La crédulité du public anticlérical est pareille à la crédulité du troupeau clérical. Mêmes pasteurs, mêmes ouailles, même intolérance rageuse, même sottise comique des deux côtés.
L'homme s'est prosterné successivement devant toutes sortes d'idoles; il finit par se prendre lui-même pour idole : il n'en a jamais eu de plus laide ni de plus ridicule.
• M. Israël Zangwill
Homme de lettres (Londres).
C'est une évolution, que la religion subit, mais la transformation est si grande qu'elle peut également s'appeler une destruction. Du point de vue du têtard, c'est sans doute aussi une destruction d'où la grenouille émerge.
• M. Ernest Naville
Ancien professeur à l'Académie de Genève, Membre associé de l'Institut de France.
La réponse à la question que le Mercure me fait
l'honneur de m'adresser demanderait, pour être quelque peu complète, un travail que je n'ai ni le temps ni la force cérébrale nécessaires pour le bien faire en ce moment, travail si long d'ailleurs que le Mercure ne trouverait pas la place de l'insérer.
« Assistons-nous aune dissolution ou à une évolution de l'idée religieuse et du sentiment religieux? » — La réponse dépend beaucoup du côté où l'on regarde, et des dispositions subjectives de celui qui regarde.
Sous les variations et les extrêmes diversités de ses manifestations, la religion renferme pourtant toujours ces trois éléments : idées, sentiments, actions. Existe-t-il des tentatives pour la dissolution de ce composé? — Oui, un certain nombre de nos contemporains semblentméconnaître,plus ou moins complètement, le lien qui unit la pensée aux sentiments et aux actions. De là l'admission d'une religion sans dogmes, d'une vie sans doctrines. Ces tentatives de dissolution sont une attaque contre la religion, une attaque non moins directe contre la raison, contre la part nécessaire de l'intelligence dans toutes les manifestations des faits humains et enfin contre les résultats manifestes d'une psychologie sérieuse. Lorsque je rencontre, sous la plume d'écrivains contemporains, cette formule, très souvent employée avec diverses variantes : Plus de doctrines , mais la vie, j'éprouve un sentiment dans lequel l'étonnement s'accompagne d'un peu d'impatience. Quelle sera la vie qu'on nous propose? Une vie sans règle et sans loi, et par conséquent une vie livrée aux instincts aveugles de la sensibilité, car toute règle et toute loi sont des éléments d'in-
tell igence. Ces éléments d'intelligence ont pour postulats des doctrines qui, bien que, le plus souvent, inconscientes, demeurent pourtant l'objet d'affirmations légitimes. Il y a donc dans les phénomènes religieux des tentatives de dissolution. Il y a aussi des évolutions remarquables; j'en indiquerai deux dans le inonde chrétien, après avoir remarqué que le mot évolution, qui ne s'employait autrefois quepour les armées de terre ou les flottes en mouvement (il en est encore ainsi dans le dernier Dictionnaire de l'Académie) a pris aujourd'hui, dans l'usage, un sens beaucoup plus large. On appelle maintenant évolution le développement d'unechose quelconque, matérielle, psychique ou sociale; on dira même l'évolution d'une idée. Il est seulement nécessaire de comprendre que l'évolution est l'expression d'un fait et ne l'explique pas. Le temps, qui laisse les causes agir avec persistance, est la condition absolue de tout développement, mais il n'est pas une cause par lui-même.
Le temps n'est pas un facteur; l'évolution laisse seulement se montrer en acte ce qui était contenu en puissance à son point de départ. Gela dit, pour prévenir une erreur assez répandue de nos jours. Voici mes deux exemples d'évolutions que j'observe dans le monde.
Jésus a dit à ceux qu'il avait chargés d'être ses messagers: « Enseignez toutes les nations. » Suivez dans l'histoire du monde l'évolution de ce commandement. Les disciples du Christ, et même ses apôtres (des juifs d'abord), eurent de la peine à comprendre que l'œuvre de leur maître n'était pas réservée aux enfants d'Abraham, mais devait
s'étendre à toute l'humanité. Qu'est-ce que l'œuvre des missions chrétiennes, œuvre ralentie parfois, mais toujours reprise après ses époques d'affaiblissement, et très vivante de nos jours? Cette œuvre est l'évolution séculaire d'une parole prononcée il y a vingt siècles.
Autre parole du même maître qui me fournira mon second exemple. Jésus de Nazareth a formulé pour ses disciples un modèle de prière. Il y a inséré cette demande que la volonté de celui qu'il nomme le Père céleste soit faite sur la terre. Cette demande réclame de celui qui la prononce rengagement de travailler au bien de ses semblables, de ses compagnons dans le voyage de la vie sur la terre. Il y a là le principe d'une évolution nature l le . Elle s'est manifestée dans l'amélioration sociale qui résulte de la foi des Chrétiens dans tous les paya où elle règne et dans la mesure où on en déduit et met en pratique les justes conséquences... Mais voici ce qui se produit de nos jours. Dans la prière du Seigneur, la demande que la volonté de Dieu soit Faite sur la terre est unie par un lien indissoluble à la pensée du Ciel. Ce lien est indissoluble pour le chrétien parce qu'il sait que sa foi est morte s'il ne travaille pas de toutes ses forces au bien de ses semblables sur la terre par l'accomplissement des devoirs de la Charité.
C'est ce que des hommes de bonne volonté croient utile de rappeler en parlant du Christianisme soda L Cela peut être utile à rappeler; mais, pour quelques défenseurs de cette juste pensée, il arrive que l'adjectif dévore le substantif. Leur souci de l'amélioration des choses terrestres et temporelles
LA QUE8TI0N RELIGIEUSE 3BfJ
les dispose à trop oublier les choses éternelles dont la religion s'occupe. La déviation de la piéiiî qui se traduit par une dévotion mystique et au fond égoïste (préoccupation exclusive de son salur personnel) a été l'un des fléaux de la Chrétienté. Le Christianisme dit social, quand l'adjectif dévore le substantif, est une évolution maladive de la pensée de Jésus-Christ que nous devons prier et travailler pour le bien de l'humanité. Ce qu'on oublie souvent, c'est que si le bien se développe dans le monde, le mal se développe aussi.
Les grains de blé semés dans un bon terrain n sous une température convenable produisent par leur développement le pain de l'humanité ; il est des semences vénéneuses dont les produits soul des poisons. Il est des religions qui portent dans leur sein, au lieu de principes de pureté, de jus tir** et de paix, des germes impurs de débauche et de cruauté. Tout ce qui arrive n'est pas bon, comme le disent les disciples de Spinoza, qui ne réussissent pas à le penser... Tout ce qui est nouveau nVst pas réjouissant ; tout ce qui est ancien n'es! o;is méprisable, et l'adjectif moderne dont on use tant aujourd'hui ne désigne pas toujours des choses excellentes.
Pour terminer ces pages rapidement rédigées, j'écris, en manière de conclusion, cette maxime morale : Travaillons à la dissolution de tout ce qui est mal ; travaillons à Y évolution de tout ce qui est bien; nous serons dans la bonne route.
23o LA QUESTION RELIGIEUSE
M. l'Abbé Henri Bremond
A proprement parler, le sentiment religieux n'évolue pas. Réduit à ses éléments premiers, dégagé des croyances qui l'accompagnent, l'expriment et l'entretiennent, des manifestations qui le traduisent, des autres émotions qui se combinent avec lui, il est toujours le même dans tous les temps. Mais il peut diminuer ou augmenter d'intensité, et, pour ma part, je crois fermement que nous assistons à un retour, à un réveil du sentiment religieux* Et pourquoi le Mercure mènerait-il son enquête, si rien de nouveau ne s'était produit dans le domaine des choses religieuses ? Simple curiosité de sa part — j'entends bien, et voilà qui donne raison à notre optimisme. La curiosité du grand public ne se porte pas d'ordinaire sur les choses qui achèvent paisiblement de mourir. S'il s'agissait d'un dénouement brusque et tragique, passe encore, mais les agonies interminables n'intéressent que la famille du moribond.
On a signalé vingt fois ce renouveau de curiosité, mais peut-être n'a-t-on pas assez remarqué sur quel objet très défini se porte aujourd'hui l'attention de tant de monde. Jadis, les curieux de religion s'attachaient exclusivement aux phénomènes plus ou moins morbides, aux expériences pathologiques. Jusqu'à William James la psychologie religieuse était comme un appendice à la médecine générale. Aujourd'hui, tout au contraire, on étudie les formes
LA QUESTION RKLIGIEU8B l3l
les plus simples, les plus communes et, j'allais dire, les plus quotidiennes de l'activité religieuse. Rappelez-vous le succès du livre de W. James. Rien de bien original, rien de génial dans cette oeuvre. Quatre-vingts ans après Joseph de Maistre, l'auteur s'aperçoit qu'« un homme qui prie à genoux est un spectacle bien intéressant » — (je cite de mémoire, n'ayant pas les Soirées sous la main). Voilà où Ton vient, où Ton viendra plus encore. Cette curiosité est d'ailleurs beaucoup moins impersonnelle et détachée qu'on ne croit. Autrefois, on regardait le sentiment religieux comme une maladie; aujourd'hui, plusieurs se demandent avec une secrète angoisse si par hasard le malade, l'être d'exception, ne serait pas celui qui ne sait plus prier.
Ce n'est là qu'un indice, et tout extérieur. Quant au mouvement lui-même, il faudrait dix volumes pour le raconter. Qu'il me suffise de vous rappeler : i° l'influence croissante des penseurs religieux, Pascal, Newman, Blondel et son école, et, par un contre-coup nécessaire,la faillite du rationalisme. Quiconque a le sentiment du ridicule n'oserait plus aujourd'hui parler des « droits de la raison », comme on faisait il y a vingt ans; 2° l'activité intellectuelle du clergé, en France et en Italie surtout; 3° la laïcisation de la littérature religieuse proprement dite. Franchise et vivacité du sentiment religieux dans des œuvres comme celles de Huysmans, de Fogazzaro, etc. Que nous sommes loin, je ne dis pas seulement de Volupté, mais du Génie et à'Atala. Popularité de ces livres dans des milieux qui ne s'intéressent ni à l'esthétique de Huysmans ni au mérite littéraire de Fogazzaro»
a3i LA QUESTION RELIGIEUSE
Quant à l'orientation de ce mouvement, elle est nettement catholique. Pour les artistes, cela va de soi, mais les philosophes et les exégètes, qui jadis co quêtaient volontiers avec le protestantisme, vont maintenant dansunsensdécidémentcontraire. Sauf un petit nombre d'esprits embrouillés et chimériques — (on les rencontrerait, je crois, beaucoup plus en Italie qu'en France) — tous s'accordent à traiter le protestantisme, non pas avec animosité, comme un adversaire redoutable, mais avec une sorte d'indifférence, comme une force épuisée et quia donné tout ce qu'elle pouvait donner. C'est ici II* point où se rencontreront tôt ou tard la renaissance du sentiment religieux et le catholicisme extérieur, le « romanisme » de Charles Maurras. (Gt\ le « Je suis romain »,dans le Dilemme de Marc Sangnier.)
Mais, encore une fois, il faudrait un livre, et ce livre ne sera possible que lorsque la psychologie reïi$peuse,née d'hier, aura défini sa méthode. Il est d 'ailleurs trop clair que tout ce qui vient d'être dit ne s'applique pas à la foule. Celle-ci, loin de revenir au sentiment religieux, me semble chaquejour s'en déprendre davantage. Même en Italie, la foi du peuple est beaucoup plus ébranlée qu'on ne l'imagine d'ordinaire, et pour moi, le vrai, le terrible problème est de savoir, non pas si l'élite revient à la religion, mais par quels moyens on pourra jamais rechristianiser les foules. N'était leur insondable bêtise, nos députés anticléricaux auraient compris que, pour arriver à leurs fins, ils n'avaient qu'à laisser courir les choses.
Je suis loin de .croire que la situation soit sans
espoir, et si les ouvriers de la présente renaissance achèvent leur œuvre, dans quelque cinquante ou cent ans, le Mercure fera une nouvelle enquête sur le retour du peuple à la vieille foi.
Marquis Pietro Misciattelli
(Rome).
11 ne me semble pas qu'on puisse envisager sérieusement la possibilité delà dissolution du sentiment religieux dans les âmes. A monavis, il serait également absurde d'admettre la dissolution du sentiment de l'amour. Toujours, la prière, silencieuse et profonde, s'élèvera vers l'Etre Suprême tant que battront des cœurs humains, tant qu'il y aura la douleur, et qu'il y aura la mort.
Lorsque je réfléchis aux événements de politique religieuse sur lesquels vous rappelez mon attention, et que je les compare à ceux des siècles qui nous ont précédés, mon esprit ne peut y apercevoir que des manifestations constantes, quoique diverses, de la vitalité du sentiment religieux, qui se révèle particulièrement dans la lutte.
La passion religieuse qui agite, à présent comme jadis, toutes les nations, n'est pas, à mon avis, une simple question de caste, ou pour mieux dire un mouvement purement clérical. Au-dessus des convoitises personnelles et du fanatisme aveugle, brilla la flamme ardente d'une croyance millénaire.
L'idée religieuse, alimentée sans cesse par cette flamme, trouve une voie naturelle creusée par le
travail de la science, et y entraîne les âmes Yen les splendeurs de la Vérité, vers ce ciel où chante la plus haute espérance.
M. Paul Ritti
Membre de l'Exécution testamentaire d'Auguste Comte.
Les questions que vous voulez bien me poser sont sans aucun doute les plus complexes que Ton puisse soulever. Pour y répondre clairement je dois avant tout exposer mes vues sur la loi de révolution de notre nature altruiste. La connaissance de cette loi suppose celle des sentiments sociaux. Et puis, après avoir fait comprendre que l'altruisme n'est autre chose que l'ensemble des diverses sensations que nous tirons des besoins d'une existence qui n'est plus la nôtre, il me faut enfin montrer que ces besoins sont les mêmes que ceux qui se manifestent dans un être quelconque, aussi bien collectif qu'individuel.
C'est ainsi qu'on arriverait à se convaincre que le grave problème que vous proposez ne peut trouver de solution que si Ton connaît préalablement les conditions essentielles de toute existence, quelle qu'elle soit.
L'être a besoin de maintenir réunis les éléments dont il est composé. C'est en quoi consiste sa conservation, c'est-à-dire la première des conditions essentielles de son existence. Mais ces éléments, il les tire des autres êtres. Il est donc nécessaire qu'il reste continuellement en contact dominant avec le
milieu. La relation est par cela même la seconde condition essentielle de l'existence. Enfin, pour exister, il lui faut une dernière condition, celle de pouvoir se modifier et modifier les êtres ambiants suivant ses propres exigences.
La conservation, la relation et la modification sont donc leg trois conditions essentielles de toute existence, individuelle ou collective, animée ou inanimée. Elles sont toujours les mêmes et ne diffèrent que par les moyens qu'elles emploientpour se réaliser.
Dans un volume intitulé ; De la méthode senti* mentale (i), que j'ai récemment publié, je montre comment ces conditions deviennent de plus en plus difficiles à effectuer, à mesure que les moyens de réalisation se compliquent eux-mêmes. Chez l'être animé, leur complication exige enfin qu'il en nït d'abord conscience. Voilà pourquoi chacune de ces mêmes conditions se manifeste en nous par un ensemble de sensations, ensemble auquel nous donnons le nom de sentiment. Par exemple, pour l'existence individuelle de l'être animé, l'instinct nutritif résume les besoins de la conservation; l'orgueil, ceux de la relation ; l'instinct destructeur, ceux de la modification. Dans ces trois cas, l'individu tend à imposer au milieu sa propre influence. C'est en effet à lui que revient alors l'initiative de la convergence, de la dépendance, de la convenance, puisque la triple condition essentielle doit s'opérer à son profit. Les autres êtres ne peuvent plus être consi-
(i) De la méthode sentimentale, i vol. in-8, Nouvelle Librairie n ationaIe, Paris.
dérés que comme des éléments destinés à satisfaire les besoins d'un seul.
La plupart des espèces douées de la vie animée ne possèdent que les sentiments de l'existence égoïste. Seule la nôtre, grâce à une graduelle évolution, a pu prendre conscience d'une existence autre que la sienne, dont elle se considère à son tour comme un simple élément. Les dispositions qui nous inclinent à faire partie d'une collectivité sont ce que l'on appelle les sentiments altruistes. Quant à cette existence elle-même, c'est en nous vouant à elle que nous réalisons les conditions essentielles qui lui sont aussi indispensables qu'à tout autre être. C'est grâce à l'attachement, c'est-à-dire à notre disposition à l'union qu'elle maintient sa conservation ; c'est grâce à la vénération, c'est-à-dire à notre disposition à la soumission, qu'elle peut dominer dans sa relation ; c'est enfin grâce à la bonté, c'està-dire à notre disposition à l'amélioration, qu'elle sait réaliser la modification.
Mais, quoique les trois conditions essentielles soient toujours nécessaires pour qu'une existence puisse se manifester, il n'en est pas moins certain que, dans les diverses étapes qu'un être doit parcourir pour arriver à son état normal, chacune d'elles acquiert une importance-prépondérante sur les deux autres. Ainsi, par exemple, au début l'être animé sent surtout les besoins de sa conservation; ceux de la relation ne s'imposent qu'ensuite ; et c'est quand cet être est enfin complètement développé que les nécessités de la modification prennent le plus d'importance.
A plus forte raison est-il évident que les dis-
positions qui nous poussent à réaliser les conditions essentielles de l'existence sociale doivent subir la même évolution. Chacune d'elles conserve la prépondérance sur les deux autres tant que de son côté l'existence sociale développe la condition essentielle qui lui correspond. Voilà pourquoi l'attachement a dominé dans notre nature altruiste pendant la phase fétichique del'humanité ; voilà pourquoi la vénération dominera tant que ne sera pas totalement accomplie la phase théologico-métaphysique. Lorsqu'enfin notre éducation de la soumission sera près d'être achevée, le sentiment de l'amélioration, c'est-à-dire la bonté, saura dominer à son tour notre nature altruiste. C'est qu'alors l'existence sociale aura atteint son plein développement, et ne se préoccupera plus désormais que de perfectionner son régime normal.
Ces quelques aperçus suffisent pour montrer que le sentiment religieux, ou plutôtla vénération, n'est pas destiné à présider indéfiniment à la direction de l'humanité, et par suite à prévaloir sans cesse dans notre nature altruiste.
Est-ce à dire que les religions soient condamnées à disparaître? Le croire, c'est tomber dans la même erreur que de s'imaginer qu'une société peut se passer de la famille et de la patrie. Ces institution* sont toutes trois également indispensables; elles remplissent envers le corps social les mêmes fonctions que les organes analogues dans l'être vivant. Ce dernier, par exemple, ne cesse pas d'avoir besoin des organes de la nutrition, malgré qu'il u &it plus comme au premier âge l'unique souci de sa conservation individuelle. 11 en est de même
lorsqu'il s'agit du corps social. Une société ne tarderait pas à disparaître si elle était privée de ses trois institutions fondamentales ; car ces dernières ont pour fonction de renouveler sans cesse les éléments altruistes dont l'existence sociale est composée. Pour devenir un être social, l'individu doit parcourir les mêmes phases que celles de l'espèce. 11 faut en outre ne pas oublier qu'ils sont nombreux ceux qui ne peuvent atteindre jusqu'au terme de cette évolution. Ce serait donc se priver de la part de concours altruiste dont ils sont capables si Ton supprimait l'une des trois institutions affectées à cet effet.
Ces quelques considérations générales suffiront, je l'espère, pour rendre plus intelligible la réponse aux questions que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser.
Vous demandez d'abord si nous assistons à une dissolution du sentiment religieux.
Les explications dans lesquelles je viens d'entrer vous prouvent suffisamment que telle n'est pas mon opinion. Mais nous assistons à la dissolution du régime social basé sur la prépondérance du sentiment religieux, ou plutôt de la vénération.
Pendant la phase altruiste que nous finissons de traverser, l'existence sociale avait besoin d'imposer la soumission aux éléments qui la composent. A cet égard l'éducation de l'espèce humaine est désormais assez avancée pour que cette unique préoccupation ne soit plus nécessaire. Après s'être d'abord assimilé, puis subordonné l'être humain, la société devra de plus en plus porter ses soins à l'améliorer, afin de rendre plus parfaite sa propre existence*
Dans la sentimentalité humaine, qui n'est autre que la combinaison de nos trois impulsions altruistes, devra donc finalement prévaloir la bonté. Ce sera la phase positive de Pexistence sociale, de même que la vénération domina pendant la phase qui comprend le règne du théologisme, de la métaphysique et même de la science; de même enfin que l'attachement resta prépondérant dans la phase du fétichisme.
Pour former un être social, la société se trouve désormais en pleine possession de ses trois organes, qui sont la famille, la religion et la patrie. Mais si la vie individuelle, une fois arrivée à son complet développement, attache moins d'importance ù ses organes de la conservation ou de la relation qu'à ceux de l'amélioration, il en est également ainsi pour la vie collective. Lors de sa maturité celle-ci appréciera davantage l'influence de son organe de perfectionnement qui, nous le savons, consiste dans la patrie. L'avenir subordonnera la religion et la famille à la patrie, lorsque cette dernière se sera dégagée elle-même de la phase religieuse ou domestique.
En résumé, le corps social peut aussi peu se passer de religion et de famille que l'être vivant de ses organes de la conservation et de la relation. Seulement dans l'un et dans l'autre cas la fonction correspondante devient secondaire. La religion et la famille continueront à rester nécessaires pour former des êtres sociaux, soit pendant l'évolution altruiste de l'individu, soit pour la stimulation du degré <le sociabilité qui ne peut être dépassée par certains éléments.
a4o LA QUESTION RELIGIEUSE
Enfin, pour répondre à votre seconde question, je dirai qu'il n'y a pas dissolution, mais évolution du sentiment religieux. De primordiale qu'elle était jusqu'à et jour, la vénération tend insensiblement à devenir secondaire. En un mot, au lieu de diriger la vie publique ou collective, la religion ne sera plus dès lors qu'une affaire privée ou individuelle.
M. Francesco Gosentini
Professeur à l'Université Nouvelle de Bruxelles.
Je pense que nous assistons et que nous assisterons à une progressive dissolution aussi bien de Vidée que du sentiment religieux, La religion, comme idée, prétendait nous présenter une conception générale du monde, dans un ensemble systématique en harmonie avec le dogme ; la religion, comme sentiment, prétendait assumer la direction de toute activité pratique et morale, et suggérer les règles d'une bonne conduite éthique. L'une et l'autre prétention vont devenir incompatibles avec le progrès de la pensée scientifique et avec une plus rationnelle conception de la vie morale.
En fait, d'un côté, la science, qui à cette heure n'est plus le privilège d'un petit nombre, mais devient chaque jour plus accessible à tous, a ébranlé les bases de Vidée religieuse, prouvant l'absurdité du dogme et son antinomie avec l'expérience positive ; d'un autre côté, V éthique tend à se détacher complètement de toute enveloppe religieuse qui, le plus
souvent, soit par des folies ascétiques, soit par un stupide ritualisme devient l'anesthésique delà conscience, et renforce des préjugés et des tendances contraires aux instincts mêmes et aux besoins naturels de l'homme.
Tous ceux qui veulent le progrès de l'humanité doivent préparer cette dissolution, soit en faisant connaître les conquêtes de la science positive, soi l en propageant une morale sociale rationaliste débarrassée de tout vêtement religieux.
M. Willem Kloos
Rédacteur en chef du Nieuws Gids (Pays-Bas).
11 est probable que la grande question de la vie, la question du « où » et du « pourquoi » de l'Etre et de l'Esprit, restera toujours une énigme pour l'humanité, jusqu'à ce que cette terre rejoigne le soleil à qui elle doit son existence.
Ce fut la religion qui donna à l'humanité la solution de l'énigme, tant qu'elle n'était qu'un grand enfant, jouant sérieusement. Le matérialisme scientifique fut la réponse qu'elle se donna lorsqu'elle fut devenue un garçon très précis, mais présomptueux et superficiel; — et enfin la philosophie qui hanta toujours les plus intelligents remportait sa plus grande victoire avec Schopenhauer.
Et pourtant, ni le sentiment et l'imagination, ni l'observation et le calcul, ni la méditation profonde ne surent prononcer le mot décisif; aucun de ces trois moyens n'eut la puissance d'apporter la solu-
lion qui se maintiendra, ferme et inébranlable, à travers les temps futurs.
Donc chaque homme intelligent de ce siècle ne peut être qu'un « agnostique ».
Car, de même qu'une mouche n'aura jamais conscience de la vie intellectuelle de l'homme, de même la cervelle humaine ne saura jamais comprendre l'existence dans sa plus profonde et sa plus vraie signification, bonheur qui n'est destiné peut-être qu'aux habitants d'une de ces planètes, pour nous invisibles, qui tournent autour de Sirius ou de tel autre soleil gigantesque.
La suprême vérité, dans toute sa profondeur, n'est pas à la portée de nous autres, pauvres mortels, et chacun n'a plus qu'à faire sa propre hypothèse, selon son intelligence et son tempérament.
Tant qu'une partie importante des hommes resteront de grands enfants, la croyance pure et simple, et par suite le culte, suffiront à leurs besoins, et par conséquent, il existera toujours une religion ou une autre l
M. Maurice Blondel.
Professeur de philosophie à l'Université d'Aix.
Puisque l'on veut bien me questionner sur Je problème qui, aujourd'hui autantque jamais, domine tous les autres (et l'enquête même du Mercure en est une preuve), j'apporte simplement le témoignage de ma conviction très méditée et de ma confiance entière.
L'idée religieuse, le sentiment religieux sont et resteront indestructibles : ils expriment le fond même de l'être humain ; ils ont une originalité et une solidité radicales.
Les reculs apparents, les sommeils passagers ne font que préparer un éveil, un élan. La crise présente, d'une étendue et d'une profondeur peutêtre sans précédent, — car elle est tout ensemble scientifique, métaphysique, morale, sociale et politique, — n'est point une « dissolution » (car l'esprit de foi ne meurt pas), non pas même une « évolution » (car l'esprit de foi ne change pas); elle est une purification du sens religieux et une intégration de la vérité catholique.
Une purification : car ce qui succombe ou se dissout dans les luttes présentes, ce n'est que choses mourantes ou déjà mortes, institutions caduques, formes périmées. On a beau abriter sous le pavillon religieux tout un arsenal de souvenirs et de revendications, vouloir encore faire du Christ un roi de Judée, attendre toujours une « Parousie », rêver un <c parti » de circoncis : de mille façons, sous la pression des événements ou des hommes hostiles, par l'action des âmes intérieures ou des esprits clairvoyants, à travers les scrupules judaïsants de Pierre ou grâce aux remontrances audacieuses de Paul, la vision libératrice de la terrasse de Joppé se reproduit. En vain dresse-t-on bloc contre bloc : ceux qui s'acharnent à refouler le sentiment religieux travaillent à le fortifier et à l'étendre; ceux qui, pour le défendre, s'enferment dans le donjon des résistances, hâtent les épanouissements futurs* Par leur intransigeance « d'hommes an-
ciens », quelques-uns espèrent peut-être que, sans se changer, ils réussiront à changer les autres; non; ils ne réussiront ainsi qu'à se faire modifier plus profondément eux-mêmes et qu'à se faire dépouiller du « vieil homme »; et c'est quand ils seront ramenés aux conditions de l'Evangile qu'ils a Mireront de nouveau les cœurs. Toujours, en ce monde, fût-ce à Tinsu ou contre le gré des fidèles, la foi joue à qui perd gagne.
Et, par là même, à travers tant de déblaiements cl de ruines apparentes, c'est une intégration plus riche de la pensée et de la vie religieuse qui s'élabore dans lé Christianisme et par le Christianisme. Aucune religion autre que le Catholicisme ne profitera de l'effort radical de la critique et de la philosophie : ce n'est pas à une sorte de symbolisme détaché du dogme défini ou de la pratique littérale qu'aboutira cette laborieuse parturition de la conscience moderne; c'est à une détermination plus précise des faits et des vérités dogmatiques. Et c'est cette précision, en apparence restrictive, qui permettra d'en mieux voir l'universelle extension et le merveilleux équilibre : religion d'autorité surnaturelle, mais aussi de liberté intérieure; loi d'amour, mais aussi règle mortifiante, et lettre vraie qui doit être prise à la lettre ; gratuité d'un don qui s'impose, mais en même temps ordre de justice qui, dans l'ignorance même delà vérité révélée, permet atout homme droit de participera la réalité rédemptrice ; corps étroitement assemblé en tous sesmembres, mais aussi âme qui attire à elle tout ce qu'il y a de vérité et de bonté, voilà l'Eglise qui a les paroles de la vie éternelle, celle qui, descendant
de Dieu et montant des profondeurs de l'humanité où le germe surnaturel a été déposé, s'égale à l'idée qu'exprime le mot de « catholique ».
M. Gian Pietro Lucini
Homme de lettres (Italie).
I. La Foi, comme manifestation du sentiment ne s'abolira jamais.
IL Qu'il y ait une mystique de la nature, comme il y a une physique : rite et science, intuition et expérience.
III. Une théorie de l'abstention systématique et volontaire à la croyance déiste serait une théorie négative. L'Athée ne produit pas; il s'annihil comme le fakir, quoique inversement : deux désordres.
IV. La Religion est l'Art de la Foi. Or, chaque art évolue, suit le temps, sollicite les poètes; Dieu est un réflexe du génie créateur qu'interprètent l'épuque et ses nécessités. — Les Dieux se reproduisent idéologiquement selon les modifications sociales et intellectuelles, les différences organiques des races, les bigarrures des mœurs, la physiologie des individus. Dieu est et sera toujours un Etre en évolufro/i.Car l'humanité souhaite son Dieu à son image (même l'homme de Blanqui, qui n'a ni Dieu ni Maître) décorativement représentatif de ses aspirations. — Avec Dieu l'homme hypothèque sur l'avenir et sur l'immortalité la présomption égoïste de se survivre. Avec Dieu, l'art se fait ministre gnos-
tique et le poète l'explicateur de la nature. Dieuutilité. Or, Il est un locus communi sermonis, un mot catégorique, comme tant d'autres, avec lequel nous représentons des illusions, des images : donc signification d'une méthode. Concorder dans l'unité générale, c'est le rêve. — Leibnitz, qui eut la passion de l'unité et de l'harmonie, répète mystiquement : « La gloire de Dieu n'est pas seulement l'immuable et l'éternel ; elle est le devenir naturel et l'humanité le fragment. » Mais l'Art et la Science, c'est-à-dire la Foi et la connaissance la répandent et l'augmentent, successivement : aussi la religion se ploie à toutes ces métamorphoses en détermination d'une philosophie de la vie; philosophie potentielle et cinétique. — Peut-être que Dieu est le dernier échelon de la série biologique à la découverte duquel marchent les Arts, les Sciences, les Religions. — Le Dieu d'une Epoque industrielle est mécanique.
V. L'Idéalisme déterministe et expérimental est la doctrine qui nous révèle le Dieu-Nature, positivement, sans les images et les symboles de la révélation.
VI. A mon avis, la crise actuelle est une manifestation anticléricale, non pour la dissolution de l'idée religieuse en soi, mais pour l'intégration d'un dogme scientifique-religieux. Le Poème est son acte de foi. Son utilité sociale fiance le rêve, besoin passionnel, avec la réalité, constatation sensorielle et musculaire. Le mouvement est en synthèse. — Il y a aussi réaction contre un formulaire imbécile et dépourvu de valeur, et une renaissance idéaliste: nous demandons, de par la conscience moderne, la
LÀ QUESTION RELIGIEUSE 2^f
décadence d'une institution qui nous répugne, incapable de satisfaire au besoin de certitude el de repos qui nous angoisse.
M. Virgile Rossel
Député au Conseil National Suisse .
Le champ de mon expérience et de mon observation est trop borné, pour que j'apporte à votre enquête une contribution de quelque prix. Dïma le milieu protestant où je vis, j'ai l'impression que nous assistons moins à une dissolution, même tenta, qu'à une évolution du sentiment religieux. An reste, l'attitude religieuse sera toujours l'attitude naturelle de l'homme en face du mystère. Il y a un au-delà comme il a un au-dessus, si l'on peut dire ainsi, qui nous appellent et vers lesquels un immense espoir nous fait lever les yeux. Ne pas savoir et ne pas comprendre, ce n'est point là une raison suffisante pour déclarer que le ciel est vide.
Mais je crois que la religion s'individualisera déplus en plus. Nous ne sommes plus assez ignorants et nous sommes trop divers, pour alimenter notre vie spirituelle aux mêmes sources. Ni le pessimiste de tempérament, ni l'optimiste, ni le mystique, ni le savant, ni l'illettré, ne peuvent phis avoir, do notre temps, la même conception des choses suprêmes. Les églises élargiront leurs enceintes et assoupliront leurs crédos. La foi deviendra essentiellement une règle de vie ; le domine reculera devant la loi morale j la religion sera, ch
deux mots, moins cléricale et plus religieuse. Nous ne cesserons pas, pour autant, de regarder en haut, vers les réalités invisibles qui nous enveloppent et nous dominent. Et la seule pensée que notre fidélité au devoir n'aura pas été vaine est déjà de la religion.
M. Alfred Naquet
Professeur agrégé à la faculté de médecine de Paris, ancien sénateur, ancien député.
Le principal est de s'entendre sur les mots.
li 'en tend-on par religion ou par sentiment religieux?
Si c'est le désir qu'a l'homme de scruter les problèmes non encore résolus par la science, et sa tendance à les expliquer par des hypothèses plus ou moins plausibles en attendant une explication positive, il est certain que le sentiment religieux n'est pas près de disparaître.
Je ne sais quel auteur comparait la somme des connaissances humaines à la fraction d'une corde infinie qui traverserait une chambre; quelque éloigné que fût le plafond du plancher, cette partie de la corde représentante science serait infinitésimale par rapport à celles qui se prolongeraient au-dessus du plafond ou au-dessous du plancher et qui représenteraient la religion.
Mais prendre l'expression « sentiment religieux» dans une telle acception, c'est jouer sur les mots.
L'homme qui fait une hypothèse sur l'éther et sa
condensation, sur la formation et la mort des corps sidéraux, sur l'origine de la vie à la surface de notre planète, voire sur ce qui aurait pu précéder notre naissance ou pourrait suivre notre mort, cet homme-là se livre à un exercice de métaphysique que la science n'exclut pas, qui même peut être un adjuvant de la science ; mais il ne fait pas de la religion.
Il sait, en effet, et il le professe hautement, que ces conceptions ne sont que des artifices de l'esprit destinés à coordonner les faits connus, à en faire découvrir de nouveaux, capables peut-être de donner dans une certaine mesure une apparence de satisfaction à la curiosité qui lui est inhérente,mais qu elles ne répondent à aucune réalité objective, qu'elles ne peuvent être acceptées que sous bénéfice d'inventaire, et qu'il doit se tenir prêt à les abandonner sans regrets le jour où des faits nouveaux seraient découverts avec lesquels elles seraient incompatibles.
C'est là l'hypothèse scientifique nécessaire et féconde, dont M. Poincaré a tracé si magistralement le rôle, hypothèse à laquelle on ne demande pas d'être vraie, mais seulement d'être utile.
Toute autre chose est la religion.
La religion entend faire accepter ses hypothèses les plus invraisemblables à titre définitif. Elle en fait des dogmes révélés ; et, en tous lieux, lorsqu'elle en a la puissance, elle en impose le respect par la force, allant jusqu'à la ciguë de Socrate et aux bûchers de l'Inquisition.
L'esprit religieux n'est donc pas l'esprit de recherche métaphysique. C'est l'esprit de l'absolu
qui impose sa domination ou s'efforce de l'imposer.
Ceci étant bien défini, je réponds à la question posée : « Nous n'assistons pas à l'évolution, mais à la dissolution du sentiment religieux. »
De plus en plus l'homme devient positif ; de plus en plus., même lorsqu'il est porté aux spéculations mystiques, il s'affranchit des croyances absolues. Dès que cette évolution de notre espèce déjà très avancée sera complète, la religion sera définitivement morte. Ce sera une phase finie de l'évolution de la vie sur la terre.
Le xix e siècle a donné à cette évolution une poussée énorme, en déracinant l'idée enfantine du dualisme, de l'âme immortelle et d'un Dieu personnel ; et comme à l'heure où nous sommes les évolutions se font avec une rapidité vertigineuse, si on les compare à ce qu'elles étaient dans le passé, on peut conclure que la fin des religions est relativement proche.
D'autant qu'une transformation radicale s'annonce comme imminente dans les sociétés humai* nés.
Si, en haut, le sentiment religieux a été, au début, un effet de la curiosité non encore satisfaite, en bas il a été la conséquence de la misère et du désespoir. L'esclave, le serf, le prolétaire voué au malheur avaient besoin, pour supporter la vie, d'inventer la cité idéale de l'au-delà.
Mais l'être humain a pris conscience de luimême. 11 ne se paie plus d'eçpérances vaines. Il est déterminé à conquérir un état social d'égalité et de justice ; et quand il l'aura conquis, il abandonnera
LA QUESTION RELIGIEUSE a5l
son vieux vêtement spiritualiste et cultuel dont il n'aura plus besoin.
Il l'abandonnera d'autant mieux que, dans ta vie saine et heureuse du monde nouveau, il appren* dra à considérer la mort comme un phénomène naturel et ue la redoutera plus.
Je conclus donc : le phénomène historique en cours d'évolution nous conduit à la dissolution Je la religion et à la dissolution de la vieille société, qui se tiennent.
M. L. Dimier
Agrégé de l'Université, docteur es lettres.
En matière de religion, pas plus qu'en aucune autre, je ne crois à un cours des choses déterminé par des lois intérieures. Le grand hasard des circonstances d'une part, l'industrie des hommes de l'autre disposent du sort des sociétés. Dans l'Europe contemporaine, tous les jours plus divisée de mœurs, d'intérêts et de culture, ni ces circonstances ni cette industrie ne sont de nature à motiver une consultation d'ensemble.
Il faudrait donc traiter la question par chapîtrès.
Ainsi prise, on verra qu'elle n'oblige pas du tout à conclure au détriment de la religion. En Angleterre, en Allemagne, le protestantisme se soutient. Dans l'une, où les progrès du ritualisme balancent l'effet ma» vais des sectes dissidentes ; dans l'autre, où des cadres électoraux puissants, l'alliance M la
droite protestante et l'intérêt de l'Empire défendent les catholiques; en Hollande, où leur nombre et leur influence croissent; en Italie, où le rapprochement prochain duQuirinal avec le Vatican ne peut manquer de réconcilier le nationalisme et l'Eglise, il s'en faut de beauconp que l'avenir soit menaçant pour la religion.
En Espagne, où le parti de la persécution s'agite ; en Belgique, où il ne cesse d'attaquer, on peut craindre davantage, mais rien n'est arrivé. Quant à la révolution russe, il est certain qu'elle ne procède d'aucune désaffection du peuple pour l'orthodoxie, quoiqu'elle puisse en entraîaer la chute.
Reste la France, où l'Eglise catholique est excessivement combattue. Mais, en dehors des politiques de profession, personne ne prétend que ce combat soit réellement mené par l'opinion. Il n'est l'effet d'aucune hostilité des masses. On dit qu'il s'accommode de leur indifférence. C'est qu'on évite les apparences d'une persécution déclarée, et que, devant trois refus du Pape d'autoriser ses constitutions, la République française a reculé trois fois.
L'irréligion gagne du terrain en France; c'est IVffet de l'action persévérante de ses autorités civiles, agissant par le quadruple organe des lois, de l'administration, des écoles et de la presse. Si l'on ajoute que, jusqu'à ces derniers temps, elle pouvait compter sur l'inertie ou la complicité des évèques eux-mêmes, on sera surpris du peu de progrès que la libre-pensée a faits en France; bien loin de supposerun concours favorable, un entraîne ment fatal des esprits dans le sens d'une em-
preinte nouvelle. Vingt-cinq ans écoulés depuis les lois Ferry ; durant ces vingt-cinq ans tant de vigueur dans l'attaque, tant de mollesse, d'hésitation, de frivolité dans la défense, et que tant d'influence pourtant reste à l'Eglise, tant de fidèles et tant d'autorité sur ces fidèles, tant de crédit dans la société, tant de ressources de zèle et d'argent, c'est l'étonnement de tous ceux qui, ne jugeant que d'après les lois les plus ordinaires de la politique, s'efforcent de réfléchir et de comprendre.
L'audace du mécréant a crû, l'abattement des catholiques est à son comble; la diminution des fidèles n'est pas en proportion des traits de ce tableau. De ce côté donc, s'il fallait marquer l'effet des forces obscures qui s'opposent aux projets des hommes, on devrait avouer qu'elles sont en sens contraire de l'effacement des croyances religieuses.
II est vrai que l'action politique peut venir à bout de ces forces. Selon toute apparence pourtant, elle n'y parviendra qu'avec beaucoup de lenteur. Avant qu'elle n'y ait réussi, de nouvelles forces peuvent grandir, qui, changeant l'état politique, ôteront à l'incrédulité tout espoir de s'imposer au pays.
Je sais qu'un préjugé tenace représente ces faits ennemis comme un effet de la résistance des forces conjurées du passé. Une inertie naturelle dans les masses, une réaction inévitable de la part des monarchies ne doivent pas, dit-on, nous dérober les approches de la Révolution.
Je ne nie pas le danger que celle-ci fait courir à l'ordre politique comme àla religion. Elle se flatte de n'épargner rien. Il se peut qu'elle l'emporte, et la conspiration ourdie par elle marche avec assez
d'ordre et s'étend assez loin pour épouser aux yeux de nos contemporains, aveuglés de fatalisme et d'évolution, l'aspect d'une force delà nature. Qu'on remarque au moins ceci : c'est que l'ordre politique sera ruiné ayant l'édifice des croyances, bien loin que celui-ci en tombant prépare la chute du premier. Un coup de main doit ouvrir les voies à la propagande d'irréligion, et premièrement triompher de l'opposition des princes et de la résistance instinctive des foules.
Ceux qui poussent à ce coup de main le tiennent pour légitime, parce qu'ils croient la fausseté de ces croyances démontrée. J'avoue qu'ils donnent l'idée de quelque chose de cela ; mais qui ne voit que cette illusion n'a de cause que la témérité de leur affirmation ?
Sans passera l'examen du fond, où voit-on qu'en France, par exemple, la science ait banni la religion du plus grand nombre des esprits qu'elle fréquente? Je m'en remets à chacun de ce qu'il en peut savoir. Les savants catholiques abondent. Certains points du monde savant même sont comme un rendez-vous d'ennemis de l'irréligion, et de suspects à la République. À ces sphères, qui décrient son ouvrage, elle oppose le crédit de son enseignement primaire, composé de mécréants, que le peuple ignorant prend pour des représentants de la science.
Aux menaces de la Révolution, on ne voit donc pas qu'aucun prestige soit joint 'autre que celui de la force pure. Le triomphe qu'elle escompte ne passera qu'à ses yeux pour celui de la science et de la raison. L'histoire, en l'enregistrant, n'y verra
aucun terme d'un développement de l'humanité, mais un chapitre à joindre aux chapitres sans nombre des révolutions de ce monde.
Toutes ont un lendemain. Celle-là se fera-t-elle ? J'ai dit les raisons d'en douter. Elles sont fortes. Elles soutiennent l'espoir. Elles maintiennent citez un catholique l'humaine confiance au salut de l'Eglise, dont il est assuré par la foi.
M. Napoleone Colajanni
Député, directeur de la Ri vis ta Popolare di Politica, Lettere e Science sociali (Rome).
La question posée est des plus ardues. Je pense qu'on ne peut pas faire de prévision à longue échéance sur les phénomènes sociaux ; et de celle impossibilité j'ai donné les raisons dans ma. S tati stique théorique et je les avais données déjà dans h Socialisme (i884).
Si du passé on peut déduire le futur, je dirai que la religion ne meurt pas, que les religions se succèdent et se transforment, que le sentiment religieux s'atténue, mais ne disparaît pas entièrement, au moins dans les grandes collectivités.
Les exemples dépeuples très religieux en grande décadence, d'athées très moraux, des Chinois, des Japonais, des adeptes du Confucianisme ou du Bouddhisme, qui représentent un minimum de religion, me donnent la conviction qu'un prog moral est possible parallèlement à un affaiblis-., ment du sentiment religieux.
M. Jules Sageret
Homme de lettres.
Il semble que la religion évolue chez nous en se spécialisant. Son empire, jadis universel, tend à nr plus être que strictement religieux. La politique, les mœurs, la philosophie, la science, là sociologie, les arts, qui lui obéissaient pendant le Moyen- Age, se séparent d'elle peu à peu, de sorte qu'enfin son domaine ne contiendra plus ni connaissances, ni activités positives, en un mot, plus rien de terrestre. Sera-t-elle alors dissoute ? On pourra le soutenir ou le nier à volonté. Le royaume du rêve, de l'espoir, de l'incompréhensible, du mystère, c'est tout et ce n'est rien. Il n'y a aucune raison pour que la religion perde ce royaume. Nul ne lui arrachera l'insaisissable.
Toute la question se résume à savoir si le sentiment religieux subsistera. Il nous a été légué par des aïeux très lointains. Or, les plus vieilles hérédités sont les plus tenaces. Nous croyons encore, sur la foi de l'âge de pierre, que le monde a i'ié façonné comme les outils de silex par un ouvrier et pour une fin utile. Un penchant spontané nous fait attribuer à la nature des intentions humai ries. Et sans doute la science combat cet instinct. Elle habituera probablement nos esprits, au liout de quelques siècles, à se considérer comme un résultat et non comme un but de l'univers. Mais, cela fait, tout restera encore à faire, parce que
l'homme conserve sans aucune gêne des sentiments incompatibles avec sa raison. La disparition du sentiment religieux, si toutefois celle de l'humanité ne la précède pas, aura donc toute la lenteur des phénomènes géologiques les moins violents. Elle appartient à un avenir tellement éloigné qu'il est sans intérêt pour nous de l'escompter.
M. Camille Enlart
Directeur du Musée de Sculpture comparée.
C'est une évolution, incontestablement. Tout ce qui vit évolue ; l'idée religieuse comme les autres a toujours évolué.
Beaucoup d'évolutions, sinon toutes, aboutissent à la dissolution; commence-t-elle pour l'idée religieuse? La postérité le saura. En tous cas, nous assistons à une dissociation du sentiment religieux et de la vie civile.
Ce sentiment était, au moyen âge, sincère et universel; une discipline acceptée maintenait l'unité, au moins apparente, de la foi ; elle pénétrait si intimement la vie civile que tout acte de celle-ci revêtait une formule pieuse, tandis que Fart religieux admettait maint sujet profane. Au respect de la religion s'alliait le mépris de ses ministres, comme chez les orthodoxes et musulmans. Leur relâchement n'entame pas la foi; le clergé s'est amélioré, mais nous discutons, car la critique a progressé en même temps que progressait l'abus de
F autorité en matière de foi, et de leur conflit est née la Réforme.
Graduellement^ avec l'Humanisme, elle nous a amenés à l'opposé de l'ancienne mentalité. La Renaissance a si bien accompli son œuvre qu'au xvn e siècle Boileau proscrit l'idéal chrétien, et Pension , évêque, précepteur d'un prince catholique, rroit devoir donner à ses leçons un travestissement païen. De l'art et de la littérature, la suppression de l'idée chrétienne, ou au moins de sa fnrmule, s'étendent maintenant à toute la vie.
La foi reste cependant un besoin pour certaines ;imes, jet tel se croit incrédule qui a ses dogmes : le socialisme ressemble à une religion, d'où sa haine des religions.
L'idée religieuse reste immuable en Orient, elle échappe momentanément aux discussions chez les peuples dont l'activité intellectuelle ne se porte pas sur les questions historiques, comme les Amérir, lins. Chez nous, le dogme de la divinité du Christ, qui a fait les succès passés du christianisme, embarrasse maintenant catholiques et protestants ; le catholicisme s'est mis dans l'embarras parce qu'il a trop précisé ses dogmes et s'est trop proclamé mable; ses pratiques, puissants moyens de gouvernement autrefois, froissent maintenant les âmes ) le devoir de croire apparaît comme un contresens; l'unité de foi, comme aussi chimérique que toutes les égalités, la mentalité comme les facultés de ckacun variant à l'infini. La foi, même chez les mtholiques, n'échappe plus à l'individualisme.
Renouvelant ses fautes du xv e siècle, l'Eglise ne veut pas faire la part du feu, et refuse à la raison,
à la science et aux consciences les concessions qu'elles réclament. Irrités de tant d'intransigeance, ses ennemis se montrent aussi intolérants qu'ellemême, et leur injustice lui ramène des sympathies, mais elle les découragera.
Remplacera-t-on jamais la discipline morale qu'elle avait su imposer? Il est à craindre que non, mais on ne supprimera pas non plus le besoin de croire, et si la science historique est recueil du christianisme, les sciences naturelles apportent des arguments au spiritualisme. La morale, éternelle expression de la conscience, pourra faiblir ou se retremper, mais ne changera pas ; quant aux dogmes spéciaux aux diverses Eglises, leurs fondements sont sapés et leur ruine forcément s'achèvera tôt ou tard.
M. J. Novicow
Homme de lettres (Odessa) .
Pour le moment actuel on peut dire que nous assistons plutôt à une dissolution qu'à une évolution de l'idée religieuse et du sentiment religieux. Mais cette question est d'une complexité si prodigieuse qu'elle comporte difficilement une réponse catégorique.
La première cause de complexité vient de ce qu'il existe dans les groupes sociaux des individus se trouvant aux phases les plus diverses du développement mental. Il y a, dans les pays les plus civilisés, des millions d'hommes dont l'esprit ne s'élève pas au-dessus du plus grossier fétichisme.
,200 LA QUESTION RRUGIEU8E
Four ceux-ci. la religion, quelle qu'elle soit, n'est certainement pas en voie de dissolution. Et il y aura toujours des gens de cette espèce dans les sociétés humaines, parce que les facultés mentales un peu hautes sont très parcimonieusement partagées par l'avare nature.
Après le point de vue individuel, il y a le point de vue collectif. Les gens qui règlent leurs actions sur des raisonnements personnels sont très rares, ha plupart des hommes règlent leurs actions sur T imitation des individualités marquantes. Il peut donc arriver qu'à certains moments historiques une religion donnée ne soit pas en honneur, et qu'il ne soit pas de très bon ton de la pratiquer. Alors elle peut tomber en dissolution. Tel me paraît être actuellement le cas pour l'orthodoxie en Russie et peut-être pour le catholicisme en France.
Enfin une dernière cause de complexité, c'est que la religion est une vaste synthèse de phénomènes t rès divers. On peut les classer sous deux divisions principales : le dogme et le culte.
Au point de vue du dogme, il me semble que les religions subissent une dissolution incontestable. L'idée de Dieu est une erreur anthropomor- [ihique de l'esprit humain. Il n'y a pas deux principes dans l'univers : la matière et la pensée ; il y en a un seul qui prend, tour à tour, les aspects les plus divers. La pensée est un phénomène naturel iomme le magnétisme. Le nombre des personnes <]ui pensent de cette façon tend constamment à augmenter dans le monde, donc les religions anciennes, toutes fondées sur le dualisme ou le déisme, tendent à se dissoudre.
LA QUESTION RELIGIEUSE 2Ôî
Il en est autrement du culte.
On peut dire que la religion est le « sentiment » direct de l'infini. Le culte est un ensemble de procédés psychologiques à l'aide desquels ce sentiment est provoqué dans l'être humain.Le sentiment religieux offre à l'âme la jouissance la plus haute qu'il lui soit possible d'éprouver ici-bas. L'extase religieuse me paraft supérieure comme source de délices même aux ivresses merveilleuses de l'amour. Le culte est un bain de pureté qui offre un charme surhumain. L'intensité de la béatitude venant du culte religieux est si grande que l'homme n'y renoncera certainement jamais. Il ne pourrait pas y renoncer, d'ailleurs, sans se dégrader de la façon la plus déplorable. A un certain point de vue, on peut dire que ce qui fait la grandeur et la dignité de l'homme, c'est la religion.
Je pense donc que le culte religieux se maintiendra toujours et pourra s'épurer de plus en plus. A ce point de vue, la religion, loin de marcher vers la dissolution, marchera, au contraire, vers la rénovation. Le culte est beaucoup plus beau dans les églises anglicanes que dans les églises orthodoxes. Aussi les classes supérieures vont presque toutes à l'église en Angleterre et n'y vont presque pas en Russie.
Le culte est nécessairement allié au dogme, mais d'une façon assez lâche. Le christianisme n'aurait pas existé et nous aurions continué toujours à adorer Jupiter et Vénus que notre culte aurait fort bien pu ressembler à celui que nous pratiquons actuellement par rapport à Jésus-Christ et à la Vierge Marie.
â6l LA QUESTION RELIGIEUSK
Un jour viendra sans doute où le dogme religieux rejettera entièrement toute souillure païenne, toute croyance à une divinité quelconque. L'homme pratiquera alors la vraie religion, la religion sans Dieu. Cette religion pourra évoluer éternellement sans jamais se dissoudre, si elle trouve dans son culte des procédés de plus en plus parfaits pour donner aux hommes le sentiment de l'infini et pour les élever dans les régions de la pureté et de l'idéalisme.
M. l'Abbé Lemire
Député.
Dissolution ? Evolution? Tout cela à propos d'incidents comme l'histoire en compte par centaines : c'est aller bien vite en besogne, à ce qu'il me semblé. Je ne suis pas à même de promener, comme vous, mon regard à travers le monde et de faire, d'un coup d'oeil, une vaste synthèse des problèmes qui se posent, et de prendre les gens à la gorge et de leur arracher une réponse à ce formidable dilemme. Dissolution ou évolution du sentiment religieux, de l'idée religieuse: De quel sentiment s'il vous plaît, de quelle idée? car les sentiments et les idées ont bien des aspects. Et vous n'avez pas la prétention, j'imagine, de me faire faire une revue des religions qui serait aussi complexe que l'humanité elle-même. Au fond, convenez-en: c'est la situation religieuse de la France qui sert de point de dépar et de motif à votre enquête. Et alors la question se
précise et devient la suivante : La séparation vat-elle dissoudre le catholicisme ou lui donner des adaptations sociales nouvelles, lesquelles feront croire aux yeux superficiels qu'il y a évolution quand il n'y a qu'harmonie avec l'ambiance, quand il y a, je ne puis mieux dire, qu'adaptation nécessaire et puissante et efficace. Je crois fermement que c'est la seconde chose dont vous serez témoin. Entre le catholicisme social des catacombes et le catholicisme politique de Théodose, entre celui-ci et le catholicisme féodal du moyen âge, entre le catholicisme féodal et celui du concordat monarchique, entre ce dernier, qui est mort en France, et celui dont nous allons faire l'expérience, difficile mais féconde, que s'est-il passé? Y a-il eu évolution religieuse ou adaptation à l'ambiance? Je laisse la parole aux historiens ; mais, quelles que soient leurs terminologies, je suis sûr qu'ils me diront qu'il s'est rencontré des transitions moins rapides que celle à laquelle nous assistons en France, moins faciles même et surtout moins riches d'espérances. On nous impose en effet le régime de l'association. En estil un plus conforme à notre constitution religieuse essentielle? Pourvu qu'on nous laisse respecter notre hiérarchie, — on fait plus que nous le permettre, on nous y convie, on nous demande d'inscrire ce respect dans nos statuts et on s'offre à les enregistrer, tels quels, et à leur donner force légale; — pourvu qu'on nous laisse faire tous les actes de notre vie religieuse soit individuelle et privée, soit collective et publique, — pourvu qu'on nous traite comme les autres citoyens : qu'avons-nous à craindre? Sommes-nous moins capables d'énergie,
de réflexion, de bon sens, de dévouement, d'esprit de sacrifice? Un catholique qui n'est pas un homme dans toute la force de ce mot, est-il vraiment un catholique ? La grâce ne repose-t-elle pas sur la nature? n'a-Uelle point pour effet de la purifier, de l'élever, de la transfigurer ? Alors? qu'avons-nous à craindre du progrès, de la liberté civique, de la solidarité sociale, de l'émancipation humaine, de toutes les transformations que la science, que les communications faciles, que les inventions de toutes sortes multiplient? Rien! Nous n'avons rien à craindre. J'ose dire que nous avons beaucoup à espérer. L'Evangile n'a pas donné tous ses fruits et le catholicisme n'a pas développé toutes ses forces. J'ai l'intime conviction que tout ce qui arrive autour de nous en France prépare pour l'Evangile et pour le catholicisme le plus merveilleux champ d'action qu'ils aient connu jusqu'ici. Nous ne faisons que commencer à l'apercevoir; quelques-uns tournent leurs yeux vers lui ! Mais nous en sommes encore, pour la plupart, aux séparations nécessaires, aux ruptures avec les préjugés, avec les étroitesses,avec un monde qui s'en va. Laissez-le s'en aller. Maisne croyez pas que nous, catholiques, nous nous en allons 1
M. Michel Revon
Professeur de l'histoire de la civilisation de l'Extrême-Orient à Ja Faculté des Lettres de Paris.
Permettez-moi de ne répondre à votre question
qu'en ce qui concerne le pays dont je m'occupe d'une manière spéciale, c'est-à-dire le Japon.
Une revue de Tokio, le Shinnkôron, vient justement de publier une enquête sur le point de savoir quelle serait, dans cent ans, la religion de l'empire ; et les réponses qu'elle a reçues des hommes les plus compétents en la matière nous permettent d'apprécier, par la nature même de leurs hypothèses sur l'avenir, la tendance dominante à l'époque actuelle. En somme, les avis sont très divergents, comme on pouvait s'y attendre en voyant côte à côte les noms d'un professeur évolutionniste et d'un croyant bouddhiste, d'un pasteur protestant et d'un missionnaire catholique, d'un directeur de journal et d'un apôtre de l'Armée du salut; mais, de ce chaos, on peut tirer une impression générale : c'est que le sentiment religieux persistera en s'affaiblissant, que les doctrines religieuses les plus opposées se confondront peu à peu, et que, finalement, la religion deviendra surtout une morale pratique.
Ces prévisions semblent raisonnables, si l'on juge de l'avenir d'après le passé. L'histoire religieuse du pays nous montre en effet que les Japonais ont toujours été des éclectiques, aussi disposés à la conciliation des systèmes qu'à l'arrangement amiable des procès, et en même temps des esprits positifs, concrets, amis de la sagesse plutôt que de la métaphysique. Au début de l'ère présente, les questions religieuses furent négligées, parce que d'autres problèmes, plus urgents, s'imposaient à l'attention de la classe intellectuelle; depuis quelques années, une réaction se produit contre cette
indifférence ; mais on peut être certain que ce ré vcil n'aboutira pas au triomphe d'une religion exclusive. Les éléments les plus contradictoires en apparence seront combinés, digérés, assimilés, et l'évolution religieuse du Japon montrera la même souplesse que son évolution politique, parce qu'elle sortira du même fonds psychologique essentiel.
Permettez-moi de faire remarquer en terminant que si l'on a vu récemment, comme vous le dites, une « victoire remportée par la civilisation japonaise sur une nation chrétienne », ce conflit n'a eu, à aucun degré, le caractère d'une guerre de race ou de religion. Au moment de la déclaration de guerre, un professeur éminent de l'Université de Tokio m'écrivait pour protester d'avance contre cette idée, qu'il craignait de voir attribuer à ses compatriotes. Le Japon/qui nous a devancés d'un tiers de siècle pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat, n'est certes pas religieux au point de songer à guerroyer pour des dogmes .
M. Leopoldo Lugones
Inspecteur général de l'Université (République Argentine).
J'ai l'honneur de répondre à votre question sur l'idée religieuse et le sentiment religieux.
Je crois d'abord que, quand on emploie ces termes, il faut leur attribuer une signification cultuelle, sous peine de tomber en divagations.
La foi, c'est-à-dire l'idée religieuse même, et l'amour mystique, qui forme le sentiment religieux,
seront des choses impérissables aussi longtemps qu'on ignorera la cause des phénomènes et qu'on révéra d'immortalité. Mais c'est trop généraliser, et il faut, alors, s'en tenir au culte.
Pour ne parler que du christianisme, le seul que je connaisse, je crois que nous assistons à sa dissolution définitive, et cela pour des raisons plutôt sociologiques.
Notre société est constituée, depuis lesGrecs,sous le concept d'obéissance ou principe d'autorité, dont les deux supports sont la religion pour l'âme et le gouvernement pour le corps.
L'esprit grec était militaire avant tout ; et la civilisation européenne, tout en adoptant les idées grecques à travers Rome, leur incorpora le caractère essentiellement religieux de l'esprit sémitique, assumé à travers le christianisme, composant ainsi la synthèse autoritaire du moyen âge. Et le moyen âge fut pour cela encyclopédique.
Le culte, étant son dernier reste, est encyclopédique aussi; un anachronisme dans notre époque d'analyse.
Mais l'essentiel est d'établir qu'aujourd'hui c'est la désobéissance qui règne. Nous assistons évidemment aux préludes d'une nouvelle civilisation, dont le concept fondamental est contraire au principe d'autorité, et, par conséquent, à l'idée religieuse. D'autre part, la religion, qui était le bien des pauvres, est maintenant l'alliée des riches. Elle a parcouru entre ces deux extrêmes tout le cycle des possibilités, ce qui démontre son épuisement.
Je crois, en somme, que le sentiment religieux se transformera en adoration individuelle parmi
les spiritualistes, réalisant ainsi l'évolution échouée avec la Réforme.
Quant à l'idée religieuse, ou dogme cultuel, je pense qu'elle a fait son temps.
M. Marcellus Emants
Homme de lettres (La Haye).
Le dieu séjournant en dehors du monde devient de plus en plus un esprit mondial séjournant dans l'Univers même.
La révélation que nous avons dû accepter sans contrôle, parce qu'on la prétendait venue de ce dieu extérieur, devient une révélation de l'esprit mondial à lui-même, révélation qu'en tant qu'expressions individuelles de cet esprit mondial nous contrôlons scientifiquement. Ainsi le sentiment religieux, qui était autrefois une adoration pleine d'amour de l'omnipotence créatrice et destructrice en dehors de nous-mêmes, se change en une simple reconnaissance de cette puissance créatrice et destructrice en nous-mêmes et en tout ce qui vit. De cette manière,Pévolution du sentiment religieux me semble consister en une « dissolution ».
Le fait que nous pouvons observer également en ce moment une renaissance du sentiment religieux à l'ancienne mode ne prouve rien contre ce que je viens d'exposer, car nul développement ne se fait sans réactions temporaires.
M. l'Abbé Wetterlé
Député alsacien au Reichstag.
L'Allemagne catholique ne connaît ni dissolution ni évolution de l'idée religieuse. La crise du vieuxcatholicisme a passé sans laisser aucune trace. Les théories aventureuses de l'école théologique de Wurzbourg n'ont eu aucune action appréciable sur les esprits. La persécution étatiste, connue sous le nom de Kulturkampf, a fait disparaître les derniers vestiges du Joséphisme. Le catholicisme est donc plus robuste que jamais.
Il s'est d'ailleurs accommodé aux besoins de notre temps, sans rien sacrifier de sa doctrine. Les catholiques sont à la tête du mouvement social et, au Reichstag, la fraction du Centre (ses adversaires eux-mêmes le reconnaissent) a su doter l'empire d'une législation ouvrière modèle.
Le désaccord actuel entre le chancelier et les députés catholiques ne sera pas durable. On ne saurait longtemps gouverner contre un tiers conservateur de la population, quand les socialistes, puissamment organisés, disposent d'un autre tiers des électeurs. Les protestants ne pouvaient se faire à l'idée que, dans la patrie de la Réforme, les catholiques fussent à même de déplacer à leur gré les majorités au Parlement. De là l'alliance contrenature des conservateurs orthodoxes et de la gauche libérale lors des dernières élections. Cette alliance ne survivra pas cependant à la première
épreuve de travail en commun sur le terrain économique, social ou religieux.
Le catholicisme allemand a fait ses preuves. Il envisage l'avenir avec sérénité. C'est moins contre l'incrédulité que contre le symbole chrétien rival qu'il défend ses positions. La lutte perpétuelle contre le prosélytisme protestant Ta contraint à se délester des superfétations qui alourdissent la dévotion dans les pays latins. Il est moins extérieur, mais plus combatif, moins brillant, mais plus sérieux.
Dans son organisation, l'élément laïque, tout en ne violant jamais les lois de la hiérarchie, joue un rôle considérable. Le prêtre, de son côté, s'attache à garder constamment le contact avec les groupes politiques et sociaux qui lui garantissent son indépendance .
A quoi bon évoluer, puisque l'Evangile, livre toujours vivant, et l'Eglise, société éternellement jeune, donnent la solution la plus large et la plus bienfaisante à tous les problèmes de notre époque? Unis dans une foi, en même temps simple et raisonnée, les catholiques allemands sont d'autant plus forts que le protestantisme se désagrège et s'effrite en une multitude de sectes dont beaucoup n'ont plus de chrétien que le nom. De ce côté-là il y a dissolution presque complète dans le camp libéral, comme évolution vers un dogmatisme plus rigoriste dans le camp orthodoxe.
M. Georges Brandes
Homme de lettres (Copenhague).
Nous assistons certainement à une dissolution partielle des orthodoxies européennes, mais à une dissolution si lente qu'elle a déjà duré plus détruis cents ans et ne s'est accélérée que très peu de nos jours. Le peuple s'est un peu éclairé, les classes dirigeantes ont plutôt reculé.
Au xviii 6 siècle, Frédéric II s'exprimait franchement en libre penseur, et, comme lui, des ministres de grands pays. Au xix e siècle, nul prince ne l'a fait, pas même Napoléon I er , et nul ministre d'an royaume, pas même Bismarck.
Je ne sais pas bien ce qu'on entend par idée religieuse et par sentiment religieux. On essaie de garder les mots, tout en en délayant de plus en plus la signification. Si le spiritisme est une idt ; e religieuse, je pense que la foule remplacera les orthodoxies — encore assez vigoureuses — par la croyance aux esprits. La raison n'y gagnera pas beaucoup.
La haine réciproque des races ou des prétendues races, la haine réciproque des nations et la haine violente des classes paraissent vouloir remplacer la haine religieuse proprement dite.
La haine des races a un caractère religieux, le patriotisme est partout une religion, le socialisme en est une autre. Tout cela aboutit à la haine sincère et universelle — sentiment éminemment religieux
— que l'humanité combat avec enthousiasme, mais faiblement.
M. H. Bergson
de l'Académie des Sciences morales et politiques, Professeur au Collège de France.
Je me rends à votre aimable insistance, mais je me sens tout à fait incapable de prédire ce que deviendra, dans sa manifestation extérieure, le sentiment religieux. Tout ce que je puis dire est qu'il ne me paraît pas destiné à se dissoudre. On ne dissout que ce qui est composé. Or, je veux bien que le sentiment religieux se soit graduellement enrichi, compliqué d'éléments très divers : il n'en est pas moins vrai que, dans ce qui en fait l'essence, il est chose simple, sui generis, et qui ne ressemble à aucune autre émotion de l'âme. — Dira-t-on qu'un élément simple peut, sinon se décomposer, du moins s'anéantir, et que le sentiment religieux disparaîtrait naturellement s'il ne trouvait plus d'objet auquel s'attacher? Ce serait oublier que l'objet du sentiment religieux est, en partie au moins, intérieur à ce sentiment lui-même, qu'il est senti plus encore qu'il n'çst pensé, et que l'idée est ici l'effet du sentiment autant qu'elle en est la cause, L'approfondissement de l'idée pourra donc éclairer le sentiment de plus en plus, mais non pas le modifier dans ce qu'il a d'essentiel, encore moins le faire disparaître.
M. Scipio Sighele
Sociologue (Italie).
Je pense que nous assistons, non pas à une dissolution, mais à une évolution de l'idée religieuse et du sentiment religieux. La dissolution, c'est la mort ; et le sentiment religieux, dans le sens vaste et indéfini à'ignorance des causes dernières de t 'univers, ne peut pas mourir. Athées ou croyants, nous devons tous reconnaître qu'il y a un mystère au delà des limites de notre intelligence. D'où venons-nous? où allons-nous? On peut essayer des hypothèses, on ne peut pas donner de certitudes.
Et c'est justement la persistance (que je crois éternelle) de ce mystère, qui ne permet pas aujourd'hui, et ne permettra jamais, la dissolution ou la disparition du sentiment religieux.
Mais si le sentiment religieux, dans le sens que je viens d'indiquer, ne peut pas mourir, — peuvent mourir ou se transformer les religions, c'est-à-dire les rites sous lesquels ce sentiment se manifeste.
Mon opinion personnelle est que, dans l'avenir, par œuvre de l'internationalisation matérielle, intellectuelle et morale qui, aujourd'hui, est à peine commencée — les religions deviendront toujours moins nombreuses, visant à l'idéal d'une religion unique, comme d'une morale unique, dans le monde. Et je crois que cette religion unique de l'avenir ne sera rien autre chose qu'une philosophie, c'est-à-dire une branche de la science qui — en
confessant son impuissance à expliquer le mystère qui nous enveloppe — permettra aux hommes d'appeler du nom de Dieu ce que Spencer nommait l'Inconnaissable.
Les luttes qu'à présent nous voyons engagées partout contre telles doctrines religieuses, contre une religion ou au nom d'une religion, ne sont — selon moi — que les phases nécessaires de l'évolution à laquelle je viens de faire allusion. C'est la réaction de l'intelligence humaine de plus en plus libre, contre des formules et des formes encore arriérées; c'est le désir de conserver l'essence da sentiment religieux sans l'amoindrir et l'avilir dans <les rites auxquels, désormais, notre culturerépu-
Et dans cette œuvre que je juge féconde, les ou- \riers les plus utiles ne sont pas — comme onpourrait le croire — les esprits laïques ou anticléricaux: ce sont,au contraire, lescléricaux, les croyants. Nous en avons une preuve en France et en Italie, où les croyants, les prêtres mêmes — comme, par exemple, Loisy, — en soumettant les textes à une critique scientifique, sapent (sans le vouloir) les bases de la religion catholique, pour sauver l'essence et la [jureté du sentiment religieux.
M. Maurice Barrés
de l'Académie fraoçabe, Député de Paris. ,
Je ne me sens pas en état de prophétiser, et même j'y répugne. Je ne vous annoncerai ni l'évo-
LA QUESTION RELIGIEUSE 2j5
lution, ni la dissolution du sentiment religieux.
Aussi bien ce que vous nous demandez, c'est plus exactement notre profession de foi.
Votre indiscrétion n'est pas facilfe à satisfaire. Se connaître soi-même, voir clair dans son fond religieux! Quelle difficulté! Je puis du moins vous donner deux notes que vous mettrez, si la chose vous plaît, sous les yeux de vos lecteurs.
Il y a peu, j'indiquais à la Chambre une position française du problème religieux.
« ... Je me range, disais-je (i), parmi les défenseurs du catholicisme. Je ne vais pas au milieu d'eux en qualité de fidèle ou de croyant ; je n'y vais même pas en invoquant le principe de liberté. Liberté est un beau mot, mais autorité n'est pas mal non plus. Je rejoins et défends le catholicisme menacé, parce que je suis patriote, au nom de l'intérêt national. »
Je n'aurai pas l'impertinence de me citer tout au long. Je vous indique seulement ma position, un des aspects de ma « vérité » .
«En arrachant delanation le catholicisme,disaisje à Jaurès et à ses amis, vous ne pouvez pas prévoir tout ce que vous arracheriez de forces morales, de sentiments exquis, de délicatesses, de vertus que ce catholicisme a déposés dans les âmes françaises et que lui seul y peut maintenir. C'est contre vous-mêmes que se tournerait votre besogne. Dans ses parties les plus nobles, la sensibilité à laquelle, chaque jour, vous faites appel est de formation catholique, et le jour où cette formation
(i) Séance du ai décembre 1906.
viendrait à manquer totalement, vous seriez épouvantés de la sécheresse, du silence des nouvelles générations. Leur Dieu, à défaut de Jésus, ne seraitce pas la pièce de cent sous? Et quand vous prononceriez ces mots d'égalité et de fraternité, qui ne retentissent si fort dans la conscience de votre clientèle que parce qu'ils y rejoignent les plus beaux mots de l'Evangile, vous apparaîtriez simplement comme un clergé de raseurs. »
J'abrège mon discours. Il n'était qu'un point dans l'ensemble de mon raisonnement religieux, et voici un second point, que j'exposais, dans une conférence récente (1), à ceux des instituteurs primaires qui enseignent la haine ou la dérision du catholicisme.
« Vous êtes libres-penseurs, leur disais-je,vous redoutez la religion, parce que, dites-vous, elle est un fanatisme, toujours capable de troubler la raison et d'irriter les hommes les uns contre les autres. Je ne vous chicanerai pas là-dessus, mais vous m'accorderez que l'homme est un animal religieux, dont vous ne pouvez pas transformer la constitution. Eh bien ! avez-vous réfléchi qu'en privant nos garçons et nos filles de ce catholicisme français qui forma leurs pères, vous les livrez fatalement à quelque religion nouvelle ? Et cette inconnue, êtes-vous si frivoles qu'elle ne vous effraye pas ? Ignorez- vous qu'il y a dans l'être humain tout un monde obscur de puissances, que notre catholicisme héréditaire discipline et dirige
(1) Les Mauvais instituteurs ,16 mars 1907, publiée aux bureaux de la Patrie française, 196, rue de Rivoli, Paris.
au mieux , mais qui pourraient éclater en fanatismes rétrogrades ?
«Chez nous, le catholicisme (pour parler un langage que tous aimez) est une religion assimilée et atténuée; en le détruisant, comprenez que vous laissez le champ libre, l'âme toute ouverte à une religion plus neuve et plus virulente. »
Voilà deux indications, deux points marqués.
Ils vous donnent, tant bien que mal, une direction. Mais il faudra s'expliquer et dire quelque jour avec quelle plénitude un Français — né de Français, si loin qu'il se retourne — respire dans l'Eglise catholique : son atmosphère nous favorise, elle nons rend mieux intelligibles à nous-mêmes et jamais elle ne nous gêne.
M. Nicolas Berdaieff
Homme de lettres (Russie).
La question que vous me posez est si compliquée, que c'est avec difficulté que je me décide à vous donner ma brève réponse. Je pense et je crois que la religion ne se dissout pas, mais se développe. La dissolution momentanée de la religion, qui frappe un regard superficiel, n'est qu'une éclipse passagère du soleil, après laquelle l'univers sera éclairé d'une lumière plus intense et plus aveuglante. Je crois que le développement religieux de l'univers allait au Christ et dépasse le Christ, mais la future renaissance de la religion ne peut-être une simple restauration du christianisme. Le processus reli-
gieux, partant du centre de l'histoire universelle — du Christ, — n'est pas encore terminé, il n'a pas encore vaincu le dualisme, résultant du but céleste de l'humanité et de sa destinée terrestre, le dualisme du divin et de l'humain dans l'histoire. Le processus de l'invocation du ciel par l'homme et de l'effort personnel qui s'y rattache a déjà été vécu par l'église historique, mais la vérité concernant l'humanité, la vérité de sa délivrance sur terre, la vérité humanitaire, s'est développée en dehors de l'Eglise et s'est élevée contre cette derrière. En ce moment nous approchons d'une crise, de la crise la plus grande; les choses saintes de F Eglise chrétienne doivent s'unir à la vérité prophétique au sujet de l'humanité, de son histoire et de sa délivrance terrestres, le divin doit s'unir à humain dans \eDieu homme. L'histoire s'achemine par une route mystérieuse vers une église universelle, — renfermant l'entière vérité,, non seulement sur le divin et le céleste, mais également sur ce qui est humain et terrestre, vers une église s'érigeant au dessus de l'orthodoxie, du catholicisme et du protestantisme; l'histoire va vers une théocratie libre, s'érigeant au-dessus du césarisme catholique des papes et au-dessus du papisme orthodoxe des Césars.
Excusez-moi d'avoir si schématiquement et peutiHre si peu clairement exposé les idées religieuses qui commencent à germer actuellement chez nous '.'H Russie, et à la vérité desquelles je crois.
M. Marc Sangnier
Directeur du Sillon,
Le sentiment religieux est si naturel à l'homme que les adversaires mêmes de la religion s'essayent toujours, consciemment ou non, à reconstruire une religion nouvelle pour la substituer à celle qu'ils prétendent détruire. C'est ainsi que, pour beaucoup d'anticléricaux contemporains, la Science est une idole. Ils ont en elle une foi aveugle et lui décernent un véritable culte... Et pourtant la science contemporaine, en se développant et en se précisant, s'est dégagée de plus en plus nettement de la métaphysique. Elle abandonne la recherche de la causalité et de la finalité, renonce aux données qualitatives, réduit tout à des données quantitatives et se borne à formuler des lois, c'est-à-dire à enregistrer des concomitances ; les hypothèses dont elle se sert ne sont que des façons de raisonner ; « toutes les choses se passent comme si... »
Je crois fermement que la crise religieuse actuelle, bien loin d'être nuisible à l'idéal religieux, aboutira au contraire à purifier et à surnaturaliser cet idéal.
Je suis catholique, et je tiens à bien affirmer qu'il ne faut pas confondre le catholicisme, religion divine et universelle, faite pour tous les temps et pour tous les lieux, avec les conceptions politiques et sociales, les habitudes de penser ou, plus exactement, le plus souvent, de ne pas penser, d'une
aSû LA QUESTION RELIGIEUSE
foule de catholiques français qui forment ce qu'on appelle communément le parti catholique.
Il y a là une grossière et dangereuse équivoque, et voilà, sans doute, pourquoi certains peuvent avec quelque apparence de raison prédire la faillite du catholicisme.
Mais s'ils regardaient de plus près, s'ils ne s'arrêtaient pas à Técorce, ils découvriraient dans le catholicisme une force sociale et un étonnant mélange de discipline et de liberté, d'individualisme et de solidarité, et comprendraient que la démocratie a besoin de cette force pour préciser et réaliser ses aspirations les plus généreuses et les plus hardies.
Nous n'avons point le temps de développer ici ce point de vue. Nous nous contenterons d'indiquer que les difficultés intellectuelles, morales et sociales, au milieu desquelles nous nous débattons, nous semblent préparer une très opportune restauration de l'idéal religieux, et même de l'idéal catholique. L'obstacle ne provient pas des idées, mais des personnes, et de ce que beaucoup d'hommes, qui se prétendent religieux, apparaissent comme incapables de tirer parti pour le mieux être de la société et pour le progrès social, d'une doctrine qu'ils Semblent souvent professer sans la comprendre.
Nous avons toutefois confiance, car les hommes passent et la doctrine reste. Nous savons d'ailleurs que la nouvelle génération catholique, et en particulier le jeune clergé, s'orientent, malgré tout, vers la démocratie, et cela nous permet de bien augurer de l'avenir.
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M. A.-D. Xenopol
Recteur de l'Université de Jassy, membre de l'Académie Roumaine.
Nous pensons qu'il faut faire une distinction précise entre Pidée et le sentiment religieux. Si on peut parler d'évolution des idées religieuses, on ne saurait le faire pour le sentiment religieux qui, comme tout sentiment qui agite le cœur humain, reste éternellement identique à soi-même et ne saurait changer ni donc évoluer.
Les idées religieuses, malgré leurs tendances à rester stationnaires, ne peuvent faire autrement que de s'adapter au milieu intellectuel créé par le développement de l'esprit, et ce qui introduit précisément la discordance entre les peuples et leurs églises, c'est que ces dernières veulent maintenir coûte que coûte des idées assez souvent surannées, au sein des sociétés qui ne peuvent plus y croire. Le conflit s'aggrave surtout, lorsque ces idées touchent non seulement à la sphère plus abstraite des croyances, mais aussi aux formes de la vie concrète, telles que les mœurs, le système d'instruction, la vie politique. On voit alors surgir des conflits, comme ceux dont la France a été et est encore le théâtre, par suite de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Cette séparation n'est, en dernière instance, que le résultat du conflit entre les idées catholiques et leur tendance à dominer la société et les idées dues à un long développement social, cultural et politi-
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que qui ne pouvaient plus admettre la domination des premières.
Le conflit a pris en France une forme plus grave, parce que tout le peuple n'a pas encore adopté les Uée8 nouvelles. — Il s'éteindra aussi dans les consciences, à mesure que ces idées en prendront davantage possession.
Les religions positives sont donc toutes obligées nu bien d'adapter leurs systèmes de croyances à leur temps, qu bien, à la longue, de disparaître.
Il en est tout autrement du sentiment religieux. Ce dernier est inné, et on ne saurait pas plus l'éliminer de l'âme humaine qu'on ne saurait en bannir ï\imour, la haine, la jalousie, l'envie, le remords, Ir courage, la peur, et toutes les autres nombreuses vibrations qui peuvent agiter l'âme au contact de la réalité.
Le sentiment religieux s'allume comme les étoiles, sur lefondnoirdu ciel de l'âme, sur l'immense horizon de l'inconnu qui entoure l'homme de tous côu% car F homme adore ce qu'il ne comprend point , et il l'adore, parce qu'il éprouve un malaise indéfinissable, lorsqu'il constate d'une part la tendance de son esprit à pénétrer l'essence des choses, et de l'autre l'impossibilité absolue dans laquelle il se trouve pour y arriver.
Il ne faut pas croire que la science est destinée à nous révéler le mystère de la vie. La science pour- - 1 lit seulement la connaissance du mode d'accomplissement des phénomènes, et pour certains d'entre eux l'explication causale la plus rapprochée. Mais tous ces phénomènes, ainsi que les causes que l'on en connaît, s'arrêtent devant une dernière
question que l'esprit ne peut résoudre, devant le grand point d'interrogation qui se trouve au fond de toutes les conceptions humaines.
C'est ce grand point d'interrogation qui est la source éternelle du sentiment religieux. Devant lui les forces de l'esprit sont impuissantes. L'homme doit s'incliner, et doit s'avouer vaincu par le mystère insondable de l'univers.
Les religions positives pourront disparaître; mais l'homme sera éternellement troublé quand il contemplera la voûte étoilée, quand il entendra le grondement de la mer ou le bruissement des forêts, ou bien quand il contemplera la pâleur éternelle que la mort étend sur les visages de ses semblables.
M. Charles 'Wagner
Pasteur de l'Eglise réformée évangélique libérale.
Recevoir et dépenser, c'est le commerce. Emmagasiner et exclure, c'est la vie. Tant que l'idée religieuse et le sentiment religieux sont en prospérité et en vie, les deux fonctions d'assimilation des matières saines et de rejet des matières usées et nocives gardent leur activité.
A le juger sur ces indices, notre temps est un temps très vivant en ce qui concerne la religion. Certes, il se nettoie et se débarrasse de bien des choses. Mais il en acquiert d'autres. Peu de générations ont soumis à une révision plus soignée et plus scrupuleuse l'ensemble de leur patrimoine spirituel. Et c'est là tout à la fois un acte de res-
pect envers le passé et un acte de foi pour l'avenir.
Nous sommes à un tournant. Le caractère évolutif est très accusé. Des astres se couchent, d'autres se lèvent; mais ils se lèvent et se couchent dans le même ciel immense.
Tant qu'il y aura des hommes et que ces hommes méditeront sur leur destinée, il y aura des religions. Si cependant nous nous demandons ce qui dans la religion a le plus de chance de durer, je répondrai : ce qui se justifie le mieux par les services rendus.
Tout ce qui devient inutile est impitoyablement rejeté du torrent de la vie. Ce temps est utilitaire. Un le lui reproche parfois. Je trouve qu'il ne l'est pas assez. L'utilitarisme vrai n'accorde de prix qu'à ce qui sert. Je voudrais que nous soyons tous ->nvertis des vanités superficielles à ce qui est d'une profonde et durable utilité. Mais qu'importent nos jugements? La vie les rectifie. Elle condamne ce qui ne sert pas, ou a cessé de servir.
Si dissolution il y a dans le monde religieux, elle
• I- te sur les idées mortes, les paroles qui ne sont plus du pain pour les âmes, les coutumes qui ont ii ni d'être salutaires ou intelligibles, les actes qui ne se justifient ni devant la conscience ni devant [a raison. Les divinités fainéantes contemplent la fin de leur règne. — Mais le crépuscule des uns est l'aube des autres. S'il y a des dieux qui meurent, il y en a qui naissent. Et plus je regarde ce temps en travail, plus aussi je vois se dégager des m nbres une religion qui est celle de demain : c'est la Piété humaine dans sa simplicité puissante; c'est le respect sacré de la vie, de la douleur, du tra-
vail, de tout ce qui constitue l'humanité. Les sacrements de cette religion sont les actes ordinaires et caractéristiques de la vie, animés d'un esprit de bonté et de sainteté. Ses vases sacrés sont les outils du travail et les objets coutumiers témoins de nos peines, de nos espérances, de nos affections. Elle regarde l'homme et lui dit : Paix sur toi ! Elle regarde le ciel étoile et dit : Je fais crédit au pouvoir qui gouverne les mondes. Ce qu'il y a de meilleur dans les religions du passé, c'est ce qu'elles ont de plus humain et c'est là ce qui les rend immortelles. Mais ce qui en elle est inhumain est condamné à mort.
Croyant dans l'âme, ayant reçu par la naissance un esprit dont chaque fleur qui germe, chaque enfant qui sourit, chaque famille qui tombe ne fait qu'aviver le respect immense et pieux des choses, ie fraternise avec toute piété vraie, quel que soit la sanctuaire où elle se prosterne. Je ne crains rien pour la Foi pure et profonde à qui tout rayon de soleil est un messager de l'infini. Mais je voudrais que la religion se fît toujours plus humaine. En cela je suis un disciple du simple et pacifique Evangile où Dieu lui-même s'est fait homme.
M. Giuseppe Rensi
Rédacteur en chef du Cœnobium (Lugano).
A une évolution de l'esprit religieux et à une dissolution de la religion.
Je crois qu'il faut distinguer entre esprit reli-
a8Ô LA QUESTION MCUGIBU8B
gieux et religion. Le premier consiste essentiellement dans le sentiment d'unité et de subordination du Moi au Tout. La seconde consiste dans l'ensemble des représentations et figurations intellectuelles (croyances) par lesquelles, aux différentes époques, ce sentiment s'efforce de s'exprimer.
L'esprit religieux crée ainsi chaque construction religieuse positive. Mais, une fois créée, celle-ci se solidifie, prend des contours rigides, s'immobilise et se ferme, pendant que l'esprit religieux voudrait poursuivre sa marche vers les hauteurs et conquérir une réalisation de soi-même toujours plus claire et plus élevée.
Alors il arrive que l'esprit religieux, se trouvant Hé et emprisonné par la religion qu'il a lui-même créée, se heurte contre elle (hérésies) et finit parla faire éclater. Ce qui ruine les croyances établies, bien plus que la pensée négatrice, c'est la théologie, par son effort de purifier et élever ces croyances, de les mettre à même de réaliser l'insaisissable idéal, de fournir à l'esprit religieux une vie pleine et adéquate au moyen de représentations intellectuelles. Par exemple, l'effort pour élever l'idée de Dieu au-dessus des représentations fétichistes et anthropomorphiques a conduit (et doit toujours conduire) à ôter à Dieu tous les attributs déterminés (Scot Erigène), c'est-à-dire à le pousser hors de ce qui constitue pour nous la catégorie de l'existence. Et de même, l'effort pour libérer la morale religieuse de toute trace d'eudémonisme a conduit, et ne peut pas ne pas conduire, aux conclusions des quiétistes qu'il faut vouloir sa propre damnation, et, à cet effet, haïr Dieu et faire le mal.
Aujourd'hui, nous sommes à un de ces tournants de l'histoire religieuse où l'esprit religieux ne peut plus se renfermer dans la forme religieuse existante et tend à la rompre. Nous sommes donc en présence d'une évolution de l'esprit religieux qui, comme toujours, se traduit en une dissolution de la religion. Et la vive résistance que le Vatican oppose aux idées des abbés Murri, Loisy, Houtin, Tyrrell, etc., dit assez clairement que, aujourd'hui encore, la religion aperçoit comme sa propre dissolution l'évolution de l'esprit religieux.
L'esprit religieux détruira encore une fois la religion, et peut-être en constituera une autre. Mais le conflit se renouvellera ; et il continuera jusqu'à ce que l'esprit religieux ait appris à vivre sans avoir besoin de la religion, c'est-à-dire jusqu'à ce que le sentiment d'unité et de subordination du Moi au Tout (esprit religieux) puisse se maintenir, s'affirmer et se réaliser sans avoir besoin de représentations et de figurations intellectuelles (croyances religieuses), mais uniquement au moyen de concepts philosophiques : — jusqu'à ce que, en un mot, toute construction religieuse soit transformée, sans laisser de résidus, en connaissance métaphysique.
M. Péladan
Homme de lettres.
M. Emile Ollivier a eu raison de pousser Pie X à la résistance. Ainsi la prodigieuse unité de l'Eglise a paru avec un incomparable éclat.
Mais il a dépassé la vraisemblance en lui disant : « La France est avec vous. » Hélas! Elle n'est plus avec elle-même !
Ce n'est pas à une dissolution de l'idée religieuse que nous assistons — pour employer vos termes — mais à une dissolution générale des idées traditionnelles, légitimes rectrices, puisque filles de l'expérience.
Les intérêts se substituent, avec un cynisme imprévu, aux doctrines et aux passions : voilà le fait global, le symptôme majeur de notre décadence.
Le prêtre a perdu son prestige, mais nul n'en a hérité, et incomparablement l'homme politique porte la cbappe du plus grand mépris.
Jusqu'à nos temps, l'Eglise vivait de son prestige séculaire : ce crédit est épuisé. Il lui faut renouveler ses mérites.
La façon dédaigneuse employée par Pie X pour revendiquer le maintien de la hiérarchie dans ses encycliques indique bien que l'infatuation sacerdotale survivra à tous les cataclysmes. « L'Eglise se compose de docteurs et de pasteurs, puis du troupeau ; celui-ci n'a qu'à obéir. » Une telle phrase révèle que cérébralement le Vatican est aussi lointain que le mont Athos.
Les Docteurs actuels de l'Eglise n'en savent pas plus que les laïcs qui ont étudié et l'autorité doctorale du clergé ne renaîtra jamais en Occident.
En revanche, l'Eglise peut reconquérir tout ce qu'elle a perdu et plus encore si, rejetant à la fois le bonnet doctoral et le manteau césarien, elle conçoit pour idéal la charité, non pas celle qui con-
siste à enseigner le catéchisme, mais celle du bon Samaritain, la charité physique, positive, pratique.
Une religion meurt ou renaît par la seule vertu de son clergé et nous n'apprécions plus que la vertu rayonnante et qui s'exerce au profit d'autrui .
Le peuple n'a jamais cru qu'aux prêtres, quand il a cru, et non à des dogmes qu'il ne comprend pas. Précisément parce que la ruée vers le bien-être entraîne nos générations, les hommes qui donneront le spectacle du renoncement domineront l'époque, comme ils ont toujours dominé les autres. Toutefois, il y a trop longtemps que le clergé s'entête à régner; le moment arrive où il doit servir ou périr. Servir de ses mains, de ses veilles, de tout son cœur et de tout son corps et non pas entre des murs de cloître dans la recherche de l'extase, mais parmi nous, dans la vie, voire dans la rue.
Le seul argument populaire contre la religion tient en quelques mots : « Les prêtres ne sont pas meilleurs que nous 1 » En effet, ils ont toujours manqué, ils manquent encore de sensibilité. La seule faculté qu'on devrait développer chez le séminariste, on l'atrophie. Jamais le curé de village ne prêche la bonté envers les bêtes : et dans l'abolition de la torture, de l'esclavage, nous chercherions vainement la part du clergé ! Le cardinal Lavigerie fonda ses Pères blancs pour la défense des nègres, il se tut sur les atrocités des compagnies de discipline, et c'est un journaliste qui fait entendre le cri de l'Humanité en face de cet enfer algérien.
Les exacts lecteurs du bréviaire ne représentent rien pour nous. La robe ne fait plus le prêtre : il
igO LA QUESTION RELIGIEUSE
faut désormais que l'homme sauve la fonction de sa longue médiocrité .
Ceux qui voient dans les conflits actuels la lutte du libéralisme contre l'orthodoxie autocratique se trompent. Il n'y a de dissous qu'un clergé médiocre qui a ennuyé les hautes classes et scandalisé les autres. Si les prédicateurs exécutaient des sermons de Bossuet avec le talent d'un Mounet- Sully, on les suivrait. Pourquoi l'homme de Dieu ne serait-il pas astreint au même effort que l'homme de théâtre ?
L'idée religieuse évolue dans le sens de l'esthétique et de la sentimentalité . Il faut plaire et il faut toucher, et on ne plaît qu'avec des prestiges d'art et on ne touche que par des générosités.
Jusqu'ici le prêtre a beaucoup ressemblé au médecin de Molière : il participait au prestige de la Faculté.
Maintenant réduit à lui-même, forcé à faire la preuve de sa mission, il n'a plus d'autre voie que le sentiment et s'il ne se manifeste pas comme le meilleur des hommes, il sera tenu le dernier, car l'Art a enseigné à tous un idéal religieux, très différent de la notion ecclésiastique.
L'Amfortas catholique attend les purs ingénus qui restaureront le Graal. Viendront-ils? Quand? Gomment? L'apparente dissolution du catholicisme n'est en somme que la défaite d'un clergé paresseux et routinier. Mais ce que tout le monde voit, excepté S. S. Pie X, c'est qu'il n'y aura plus désormais, en religion, que des victoires de charité.
Les têtes ne sont plus courbées, étant trop lourdes et remplies : les cœurs seuls restent réceptifs
au miracle, et nous n'en admettons point d'autres que ceux de la pitié et de Famour.
M. Baldassare Labanca
Professeur d'histoire religieuse à l'Université de Rome.
La question posée dans votre lettre s'impose à nous au milieu des luttes nombreuses qui se livrent entre la science et la religion, la philosophie et la théologie, le dogme et la critique, les cléricaux et les libéraux, l'Eglise et l'Etat. Voici la question que vous posez : « Assistons-nous à une dissolution ou à une évolution de l'idée religieuse et du sentiment religieux ? » Je réponds qu'ici n'est pas de mise Vaut, aut de la logique. Dans les questions historiques et pratiques, Vaut, aut s'applique souvent à l'excès. Aujourd'hui, en fait, on assiste, sous divers aspects et en même temps, à une dissolution et à une évolution de la religion .
D'un côté, on voit se dissoudre en grande partie dans la religion le passé théologique, dogmatique, liturgique, ecclésiastique ; parce que la science, la critique, la philosophie, la recherche historique et la politique combattent la théologie, le dogme, le culte et l'Eglise. Mais celui qui observe bien et qui n'a pas la vue courte s'aperçoit que la théologie, le dogme, les rites et l'Eglise ne sont pas la religion. Ils en sont plutôt les successives explications, déterminations et organisations acceptées ou non, soutenues ou attaquées au cours des siècles.
La véritable religion, qui persiste au milieu des
conflits théologiques, dogmatiques, liturgiques et ecclésiastiques, est celle de la charité, de la bienfaisance, de la justice et de la sainteté, fondée par Jésus de Nazareth. Ainsi comprise, la religion fait renaître le passé disparu de la religion chrétienne, — qui est le passé et le présent de la religion, — à travers les guerres contre le théologisme, le dogmatisme, le liturgisme et l'ecclésiasticisme. Ce sera encore Ta venir de la religion chrétienne, pendant des siècles dont il n'est pas facile de prévoir le nombre»
Difficile à croire, mais pourtant vrai ! Le siècle présent, qui a étudié et critiqué d'une façon extraordinaire la religion en général, et la religion chrétienne en particulier, a été le plus sceptique pour la dogmatique chrétienne dans ses diverses confessions, le plus attentif à travailler pour la charité, la bonté, la justice, la pitié, selon les commandements enseignés et pratiqués par Jésus. Cela veut dire qu'à côté des parties qui se dissolvent existe dans la religion — surtout dans la religion chrétienne — un courant d'idéalisme moral et social qui en constitue l'admirable fonds intrinsèque et l'évolution.
Ce que je vous expose ainsi rapidement, je l'ai montré, avec des arguments et des documents, dans le Christianisme primitif (1886) , dans Jésus- Christ dans la littérature contemporaine étrangère et italienne (1903), dans la Papauté \ son origine, ses luttes et ses vicissitudes, son avenir (1905), et dans un petit volume allemand : Die Zukunft des Papsttums (l'Avenir de la Papauté) (Tubingen, 1906).
LA QUESTION RELIGIEUSE 2û3
R. P. Laberthonnière
Ancien supérieur du collège de Juilly, directeur des Annales de Philosophie chrétienne.
Si les astronomes peuvent prédire ce qui se passera dans lé ciel, les philosophes ne sauraient prédire ce qui se passera dans l'humanité. L'homme, en effet, dispose de lui-même; il décide de la fin qu'il poursuit et de l'attitude qu'il prend. Etant homme, il lui appartient même d'abdiquer et de vivre animalement, s'il le veut. En conséquence, on peut essayer de dire ce qu'il doit faire, mais on ne peut songer à dire ce qu'il fera. Aussi la question n'est pas de savoir si la religion subsistera dans l'humanité ; mais la question est de savoir si l'humanité pourrait réellement vivre sans religion et avoir une vie qui pourrait encore être qualifiée de spécifiquement humaine.
En disant qu'il appartient à l'homme d'abdiquer pour vivre animalement, j'entends par là qu'il lui appartient pratiquement — quelque intelligence et quelque habileté que du reste il y mette — d'appliquer toutes ses facultés et tous ses efforts à organiser sa vie dans le temps et dans l'espace, comme s'il pouvait épuiser toute sa volonté d'être et de vivre en se limitant aux horizons terrestres. C'est ainsi qu'en fait il se passe de religion. Mais pourrat-il jamais faire que des préoccupations plus hautes n'aient pas surgi et ne continuent pas de surgir en lui ? Pourra-t-il jamais faire que la question ne
se soit pas posée et ne se pose plus de savoir pourquoi il existe et dans quel rapport il se trouve avec l 7 infini mystérieux qui le pénètre, l'enveloppe et le déborde ?
Sans doute, il peutlafuir, cette question, il peut s'en distraire. Mais elle n'en sera pas moins toujours là ; et il la rencontrera impitoyablement chaque fois qu'il rentrera en lui-même, chaque fois qu'il voudra savoir, comme il convient à un homme, ce qu'il fait en vivant. Essayer de faire comme si elle ne s'était pas posée ou comme si elle ne se posait plus, c'est donc simplement se tromper soime m p. Et pour se justifier de s'en distraire, qu'on ne dise pas qu'elle est insoluble : car en tout cas on n 'aurait le droit de le dire que si on n'y avait usé toutes ses forces et tout son temps jusqu'à la dernière minute. Mais de toute façon, puisqu'elle se pose, elle domine la vie humaine, et rien ne peut valoir que par la solution qu'elle comporte. Etre homme, vraiment homme, non seulement par nature, mais par volonté réfléchie, c'est la Wt en face, c'est se donner délibérément et hardiment pour tâche de travailler à la résoudre. El travailler à la résoudre, c'est la vivre, c'est en faire Târne de son âme, le ressort de ses pensées et de ses actions; c'est s'y engager avec son être tout entier. Or, qui ne voit que c'est en cela même que consiste essentiellement l'attitude religieuse. Chaque fois donc que l'homme entreprendra de vivre pleinement sa vie, — au lieu de l'escamoter, comme disait Flaubert, ou par les plaisirs, ou par Part, ou par la science, ou par autre chose, — chaque fois il s'apparaîtra à lui-même comme étant
en relation avec un infini dont il relève. Il sera religieux ou en voie de le devenir.
Gomment la religion, pour prendre toute sa valeur et toute son efficacité, devra s'organiser dogmatiquement et pratiquement, s'extérioriser aussi en vie sociale, intégrer en elle d'une certaine façon et l'art et la science et le reste, de manière àne rien rejeter, mais à tout transformer enl'éternisant, ce n'est pas le lieu de le dire. Il suffit d'avoir marqué que cette dissolution du sentiment religieux que les uns semblent attendre et les autres craindre, à supposer qu'elle se produise, ne saurait résulter, comme on a l'air de le croire, d'une sorte d'usure naturelle. La raison d'être de la religion est dans la vie elle-même, au plus profond de la vie. Et si, au lieu de regarder seulement au dehors pour voir ce que les hommes font et ce que les hommes sont, on rentrait aussi en soi-même pour ouvrir intérieurement son âme et son esprit à l'inquiétude vivifiante du mystère de l'existence, c'est ce que l'on comprendrait sans beaucoup de peine.
• M. W. J. Me Gee
Directeur du Musée public de Saint-Louis, Président de l'Association américaine d'Anthropologie.
Pour examiner avec toute largeur d'esprit des mouvements religieux actuels, il est indispensable de tenir compte du cours général de l'évolution de la religion tel que nous le révèlent les recherches
ag6 LA QUESTION RELIGIEUSE
anthropologiques. Grâce à ces recherches parmi les races et les peuples des divers continents et fies du monde, il a été possible de définir quatre grandes phases de développement religieux, correspondant tuix phases principales du développement esthétique, industriel et social.
Dans la plus ancienne et la moins connue de ces phases, l'organisation sociale estbaséesurla parenté dans la lignée maternelle, les motifs d'art sont grossièrement symboliques, les motifs industriels sont imitatifs d'attributs imputés à des animaux totémiques ou tutélaires, tandis que la foi est zoothéiste. Il y a dans cette phase une pluralité indéfinie d'animaux déifiés (ou d'autres objets supposés doués de puissance animiste ou mystérieuse) qui sont habituellement craints et redoutés, de sorte que les principales pratiques religieuses sont propitiatoires et invocatives, y compris les cérémonies,oblations, libations, sacrifices humains et autres, etc.
Dans la phase suivante, l'organisation sociale est basée sur la parenté dans la lignée paternelle, les motifs esthétiques et industriels de viennent conventionnels, tandis que les croyances s'attachent aux forces naturelles (le soleil, le tonnerre, la tempête, les fleuves, etc.) à qui sont imputés des amalgames progressifs d'attributs zooïques et humains ; les pratiques religieuses sont laborieusement cérémouï elles et sont pour la plupart des actions de grâces envers des déités amicales ou des actes déifiques qui graduellement pénètrent dans le panthéon.
Dans la troisième grande phase, qui débute avec des concepts civiques, l'organisation sociale est basée sur les droits territoriaux, ou autres droits
accessoires à la propriété ; les motifs esthétiques et industriels commencent à surgir spontanément, tandis que les croyances se spiritualisent, encore que les déités deviennent anthropomorphes et que leur nombre se réduise éventuellement à l'unité ; les pratiques religieuses sont essentiellement dévotionnelles et deviennent graduellement personnelles plutôt que collectives.
Dans la quatrième phase — la phase actuelle — du développement humain, l'organisation sociale repose plus ou moins définitivement sur la reconnaissance des droits de l'individu ; les motifs esthétiques reflètent largement des réalités qui sont pourtant en partie idéalisées ; les industries sont largement inventives et les croyances les plus répandues deviennent éthérées et personnelles, tandis que les pratiques religieuses sont généralement reléguées à l'arrière-plan de la vie quotidienne.
En suivant la trace du développement de l'idée religieuse à travers ces phases, il est facile de constater en premier lieu qu'il existe dans une tendance à l'intégration des protecteurs tutélaires du clan ou de la race en déités de tribu ou de nation, progressivement réduites à la trinité ou à l'unité, avec une tendance subséquente vers le développement d'un monothéisme nominal, dans lequel, cependant, chaque déité est largement personnelle ou individuelle, c'est-à-dire un réflexe de la foi personnelle; en second lieu^que les pratiques religieuses tendent pour un temps à devenir plus généralement exotériques et collectives, et par la suite plus essentiellement ésotériques et individuelles; en troisième lieu, que l'intensité de la foi, ou tout
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au moins son influence sur la conduite, tend,somme toute, à décliner au cours des phases successives, hormis que, avec chaque phase, la religion devienne de plus en plus rationnelle et s'ajuste mieux à la complexité sans cesse croissante des relations sociales et industrielles, et devienne par là un guide de plus en plus sûr pour vivre bien ; et en quatrième lieu, que le statut religieux de chaque peuple, pendant chaque génération ou chaque siècle, reflète simplement ou exprime sa position dans l'échelle du développement humain général, en tant que des vestiges de mouvements précédents restent pour troubler l'équilibre entre la foi et les habitudes de vivre — et la plupart des spasmes et des catastrophes inhérents à l'évolution de la religion sont dus aux réajustements que nécessite la suppression de ces vestiges.
M. H -G. Wells
Homme de lettres (Londres).
L'idée religieuse et le sentiment religieux font, je crois, partie intégrale du processus intellectuel et moral de l'humanité. Ils changent continuellement leurs formes d'expression avec le développement de l'humanité, et, à l'heure présente, aune époque de fluctuations inconnues encore dans les proportions, la méthode et la portée de l'existence de l'homme, il est naturel et nécessaire que ces formes subissent, elles aussi,des fluctuations et des modifications. Les grands systèmes, qui traduisent ces
UL QUESTION RELIGIEUSE ,29g
rapports et ces sentiments inextinguibles, constituant la religion en termes qui impliquent les concepts d'une cosmogonie limitée et surannée, et une impossible psychologie, se disloquent, pour laisser place, je crois, à un système d'affirmations plus nouveau et plus conforme à la vérité. Ces confusions engendrent, selon moi, d'autres confusions, comme la confusion des organes dans la chrysalide.
M. Yves Guyot
Ancien ministre des Travaux publics.
J'éprouve d'autant moins d'embarras à répondre à votre question que j'y ai déjà répondu dans mes Etudes sur les doctrines sociales du christianisme, dont la première édition a paru en 1873.
Toute religion se compose de trois éléments : le dogme, le rite, la prédication.
i° Le dogme représente des conceptions subjectives; et la science a pour objet la recherche des réalités.
Le dogme est indiscutable; et toutes les conceptions objectives sont soumises au contrôle et à la critique.
Toutes les recherches scientifiques sont subordonnées à cette règle : Rien ne se crée, rien ne se perd; et la notion de loi élimine la foi aux miracles.
La méthode objective supprime donc le principe fondamental de toute religion.
2 Le rite. Dans les civilisations primitives, la forme l'emporte sur le fond. Plus nous allons et
moins nous sommes formalistes. Qui donc attribue aujourd'hui une vertu à un signe de croix?
Combien y a-t-il d'hommes, dans les pays avancés en évolution, qui fréquentent les églises, « accomplissent leurs devoirs religieux », et s'astreignent aux cérémonies et aux usages au point de s'y conformer machinalement?
3° La prédication comprend les explications cosmogoniques, les menaces et les promesses des religions.
Où est l'adulte qui accepte les explications du catéchisme, qui frémit aux descriptions de l'Enfer et^se pâme de joie aux descriptions du Paradis?
Je conclus : — La dissolution de l'idée religieuse est en raison du progrès de la méthode objective. Joseph de Maistre était logique quand il s'acharnait contre Bacon.
M. Vincent d'Indy
Compositeur de musique.
Si je n'ai pas envoyé plus tôt ma réponse à votre enquête, c'est que je n'avais pas très bien saisi la position même de la question,car le sentiment religieux étant l'un des principes fondamentaux de l'humanité, autant vaudrait demander si nous assistons à une dissolution des idées d'amour ou de haine.
J'ai donc attendu de connaître, par vos colonnes, l'opinion de personnalités plus autorisées que celle d'un compositeur de musique « Après les
LA QUESTION RELIGIEUSE 3oi
avoir lues — dois-je l'avouer? — je n'ai plus compris du tout...
Mais, par exemple, cette lecture m'a donné la conviction que, question religieuse mise à part, nous assistons à une véritable dissolution de cette vaine science qui fut, dit-on, si belle sous la République... athénienne : la Philosophie ; on n'a, pour s'en convaincre, qu'à parcourir les réponses à votre enquête émanant de ceux qui enseignent officiellement cette science dans les diverses capitales de l'Europe .
Excusez la naïveté d'un simple artiste et laissezmoi, jusqu'à ce que ces MM. les professeurs soient parvenus à fonder un corps de doctrine qui vaille l'Evangile et le Catéchisme, garder ma vieille foi catholique, la seule qui n'ait point changé, parce qu'elle est appuyée sur des idées généreuses qui s'adressent, non point à la raison humaine, source d'erreurs, mais au cœur humain, qui n'a pas pour objet de démontrer la vérité, ce qui est inutile, mais de la sentir y ce qui est mieux.
Nous ajoutons ici quelques réponses qui nous sont parvenues après la clôture de l'enquête ou qui nous ont été envoyées par diverses personnes comme réflexions sur notre enquête. La première de ces réponses est une lettre que nous a adressée un professeur bien connu de renseignement libre, M. Gbarles Boucaud.
M. Charles Boucaud
Je parcours avec intérêt les réponses que vous avez reçues dans votre enquête sur la question de savoir si le sentiment religieux est en voie de dissolution ou en voie de transformation.
Me permettez-vous de développer rapidement devant vos lecteurs les raisons pour lesquelles, bien loin de croire à sa dissolution, je crois à son progrès ?
Je pense d'abord que, livré à lui-même, le sentiment religieux ne peut que se transformer cbez les esprits d'élite, se dissoudre et se corrompre dans les masses ethnographiques .
Livré à lui-même, le sentiment religieux semble, en effet, ne procéder que du sentiment de Y insuffisance de la nature humaine à se satisfaire elle-même. Il intervient d'abord en toute occasion où, la nature paraissant
ne pas suffire, on éprouve le besoin de faire appel à un l surnaturel ». Il vient ainsi au secours des défaillances théoriques et pratiques de la nature humaine, en compagnie d'un deus ex machina qui éclaire les mystères de la connaissance intellectuelle et donne force de loi aux postulats juridiques et moraux de Tordre social. La « superstition » tient lieu de l'explication scientifique que Ton n'a pas encore trouvée; le <c cléricalisme » théocr atique confère aux gouvernements et aux lois l'autorité qu'ils n'ont pas encore conquise.
Plus tard, à mesure que la simple « nature », se suffisant à elle-même, n'a plus besoin de faire appel à un « surnaturel » dans les domaines qu'elle a su conquérir, Je sentiment religieux se transforme en se déplaçant.
Avec la « différenciation » de la pensée intellectuelle, réalisée par les méthodes scientifiques ou simplement philosophiques, il se transforme et s'améliore en délaissant les dieux « ex machina », provisoirement imaginés par Tignorance, pour s'attacher au Dieu véritable et ralioanel, au Dieu distinct, non seulement des forces connues de la nature, mais de toutes ses forces quelconqaesy au Dieu dont la nécessité défie tout progrès scientifique parce qu'elle est l'explication nécessaire des ultimes explications de la science et des forces quelconque de la nature. Immanent au monde, mais distinct de lui., Dieu n'est plus une machine qui tient lieu d'explicaliou, mais l'explication dernière des explications ellesmêmes. Le sentiment religieux se transforme et se précise, grâce aux explications scientifiques, en esprit philosophique : la science a fait connaître comment, par quelles « causes secondes », agit le Dieu qu'une religion rudimentaire faisait agir mécaniquement.
Avec la différenciation de la société civile, réalisée par la « laïcisation » de la politique, le sentiment religieux se transforme et se corrompt en reportant sur l'Etat luimême le culte des anciens dieux auxquels l'Etat em-
APPENDICE 3o5
pruntait son prestige. L'idolâtrie devient de la « statolâtrie».
N'est-ce pas là ce que nous montre l'histoire comparée de 1* Antiquité, où les « crises » de la mythologie et du cléricalisme paraissent s'être dénouées constamment au profit — Tune, de la philosophie rationnelle — et, l'autre, de l'Etat laïque ? L'anticléricalisme et la crise des croyances ne sont pas des phénomènes absolument nouveaux : l'Egypte, la Grèce, Rome les ont connus. Il semble que ce soit, pour toutes les religions, un cap nécessaire à doubler, et que, jusqu'à présent, elles y aient plus ou moins sombré. Les anciennes religions ont connu, semble-t-il, et la dissolution et la transformation ; elles se sont transformées en philosophies dans les milieux intellectuels ; elles sont tombées en dissolution dans les milieux populaires.
En sera-t-il de même dans les sociétés modernes, où le sentiment religieux est le sentiment chrétien? La religion chrétienne doublera -t-elle le « cap des Tempêtes » ou bien y sombrera-t-elle comme les autres? Le pilote qui conduit sa barque peut-il être assez sûr de lui pour voir joyeusement dans ce cap un « cap de Bonne-Espérance »,et escompter son heureuse entrée dans « l'Océan Pacifique »?
Au regard d'un incroyant, la réponse n'est presque pas douteuse : une induction naturelle fait prévoir à l'incroyant que la religion chrétienne aura le même sort que les autres.
Au regard d'un croyant, la réponse est encore moins douteuse : la religion chrétienne sortira victorieuse de la crise ; la « transformation » des esprits ne se fait pas, au fond, contre le sentiment chrétien; elle se fait même secrètement et en grande partie oar lui ; elle ne saurait donc entraîner sa dissolution.
Pourquoi ?
Parce que, sous sa forme chrétienne, le sentiment
3o6 LA QUESTION RELIGIEUSE
religieux n'est pas livré à lui-même. Le ce surnaturel » [uel il croit n'est pas un surnaturel factice, artificiel, imaginé par la nature humaine elle-même pour remplir <ie faux dieux les vides de son ignorance et de son impuissance. Dans le Christianisme, ce n'est pas la « nai jre » qui, consciente de son insuffisance à se satisfaire -même, se crée elle-même, ptr une contradiction inconsciente, un soi-disant surnaturel, provisoire et tout humain; dans le Christianisme, le surnaturel n'est pas un pis-aller de la nature : c'est une nature vraiment surnaturelle à celle de l'homme qui répond au sentiment religieux de l'homme; c'est le vrai Dieudela raison etde 1,1 philosophie, — et non quelque «deus ex machina »—, jui se communique à la nature humaine, non pour se substituer à elle, mais pour la porter a au 'delà » d'ellemême et de ses propres forces. Dans le Christianisme, le sentiment religieux rencontre vraiment le surnaturel et non pas seulement la représentation que l'homme s'en fait. II est ainsi proportionné à son objet, et ne risque pas les désillusions que réserve aux « idolâtres » la disproportion de leur sentiment religieux avec les objets provisoires «L'invention humaine qu'il se donne à lui-même. En un 'iiot, dans le Christianisme, le sentiment religieux n'est pas seulement humain, il est humano-divin, il est réellement en communication avec un objet distinct de son mjet.
Mais il est tout de même partiellement humain. Aussi faut-il distinguer en lui ce qui est humain de ce qui est ilivin.
En tant qu'elle est humaine, la religion chrétienne et, notamment, l'Eglise, n'échappe pas à la loi commune des religions. Elle a donc dû, comme les autres religions fout humaines, connaître d'abord une période de succès temporel chez les peuples chrétiens, être théocra tique et cléricale, et même s'ingérer dans le domaine scientifique pour y utiliser les dogmes surnaturels comme explica-
tions provisoires des phénomènes naturels. Plus tard, comme les religions tout humaines, elle a dû connaître une période de déclin, subir les assauts de l'anticléricalisme et de la science, et succomber plus ou moins à ces assauts.
Mais cette décadence, vraisemblablement inéluctable, de ce qu'il y a d'humain dans les religions ne fait que mieux dégager ce qu'il y a de divin dans la religion chrétienne. Dans l'histoire collective de l'Eglise, comme dans l'histoire individuelle de chaque chrétien, c'est la victoire progressive que la « grâce divine » remporte sur le « vieil homme ». En déchirant le vieux manteau humain, tissu de restes païens, qui cachait parfois la divinité du Christianisme en la revêtant d'opinions et d'ambitions tout humaines, les bourreaux de l'Eglise dégagent peu à peu la parfaite et solide structure du Catholicisme tout nu. Sans le vouloir, ils dégagent les dogmes proprement dits et la foi proprement catholique des opinions parasitaires et parfois superstitieuses que l'homme y avait ajoutées en dehors du magistère authentique de l'Eglise ; ils font voir que, réduit à sa vraie signification, telle que l'ont définie les interprétations que l'Eglise donne comme infaillibles, le Catholicisme n'est point incompatible avec les progrès de la science ou de la politique ; ils conduisent le Catholicisme à se transformer de plus en plus en lui-même, à être de plus en plus la religion divine, qu'il est proprement, et à être de moins en moins encombré par les restes des religions humaines.
Il est vrai que, pour partager cet optimisme, il faut avoir les bonnes raisons qu'ont les croyants de croire à la divinité du Christianisme. Cependant, les incrédules eux-mêmes peuvent avoir tout au moins des présomptions que notre optimisme est justifié, s'ils songent aux différences historiques qui distinguent le Christianisme des autres religions.
3o8 LA QUESTION RELIGIEUSE
D'abord, au lieu de naître dans la nuit de la « préhistoire » légendaire, comme les mythologues de l'Antiquité, le Christianisme est né au plein jour de l'époque historique et, pour ainsi dire, à midi, à une époque de critique et de rationalisme qui, dans la civilisation romaine, était l'équivalent de notre xix e siècle européen. Et puis, loin d'être une victime des transformations de la pensée, il fut lui-même un agent de transformation: il a transformé le monothéisme et le messianisme d'Israël en les dégageant de leurs « anthropomorphismes », et, loin d'être tué par la philosophie grecque, il se l'est assimilée par deux fois. En lui-même, d'ailleurs, il n'est ni antiscientifique, ni « clérical » ou « théocratique » : il ne l'est devenu que relativement tard, et par contre-coup, et pour un moment, lorsque l'humanité barbare, succédant à l'humanité grécoromaine et fermant le livre de la civilisation ancienne, se mit à écrire les chapitres « primitifs » d'une nouvelle civilisation ; l'histoire, alors, recommença, et le Christianisme servit ainsi accidentellement aux conceptions théocratiques et superstitieuses des peuples primitifs; les Barbares se l'adaptèrent, et ce qu'il y a d'humain en lui se prêta à cette adaptation ; et c'est ainsi que, par une sorte de « mimétisme » historique, mais par mimétisme seulement, le Christianisme a momentanément pris la couleur d'une religion primitive.
Voilà, rapidement résumées, les raisons pour lesquelles, au lieu de croire à une dissolution de notre sentiment religieux, je crois à sa transformation en lui-même et non pas en autre chose.
M. l'Abbé Joseph Brugerette
Dissolution ou évolution? Les deux actions s'exercent à la fois au sein de la société catholique. Certains éJé-
ments y sont en voie de disparition; d'autres en voie de transformation.
Les catholiques d'étiquette ou de surface, j'appelle ainsi ceux pour qui les pratiques sont affaires de coutume, de tradition de famille et môme de respect humain, ceux dont la religion n'a aucune influence sur la conduite morale, parce qu'ils n'ont eux-mêmes de religieux que le geste extérieur ; ces chrétiens de fantaisie, dont tout le mérite est de faire nombre sur une feuille de statistique, disparaîtront par la force des choses plus encore que par le progrès de la raison.
Il en sera de même de ces catholiques dits cléricaux pour lesquels la religion n'est qu'un pavillon et une marchandise. Ils finiront par se lasser de recommencer inutilement la même aventure, je veux dire, le pacte stérile de la religion et de la politique. Ils abandonneront, un jour ou l'autre, une Eglise impuissante à assurer le triomphe de leurs ambitions électorales et de leur rêve inlassé de régression. Et l'Eglise n'aura pas à déplorer outre mesure le départ de ces alliés dangereux.
Restent les charbonniers et les intellectuels du catholicisme. Il est dans la logique des choses que ceux qui représentent dans l'Eglise l'intelligence, la conscience, l'idéal assument la tâche de promouvoir les développements et adaptations devenues nécessaires ; l'élite est le levier qui soulève la foule. Mais où tend l'évolution du catholicisme moderniste ? A des simplifications de la croyance. La religion du charbonnier comme la religion du plus grand exégète catholique se résume dans la même formule : « Le Christ est Dieu pour la foi. » Voilà le commun credo. Ni le charbonnier ni Loisy n'ont trouvé la divinilé de Jésus dans l'histoire, ni l'un ni l'autre n'ont besoin de l'histoire pour conformer leur conduite aux leçons de l'Evangile. Et l'un et l'autre reconnaissent, du reste, que ce n'est pas en épluchant le Christianisme qu'on découvre la loi divine.
La grâce, la disposition de l'esprit, la nécessité du cœur, voilà les facteurs indestructibles de la foi catholique.
M. Paul Bureau
Professeur à l'Institut catholique de Paris.
Si Ton veut répondre méthodiquement à la question
posée, il me semble qu'il faut, avant tout, se bien mettre
un face des deux faits très significatifs que votre ques-
inaire a si judicieusement signalés : d'une part l'inté-
rât croissant chaque année,que présente pour les esprits
temporains l'étude des phénomènes religieux et des
i institutions religieuses, soit dans le passé, soit dans le
présent; d'autre part, l'a prêté, croissante aussi, des luttes
•âgées contre les doctrines spécifiquement religieuses,
contre certaines religions. Toute réponse doit tenir
compte de ces deux faits, dûment constatés, et elle doit
eu fournir une explication cohérente.
Aussi le premierfait exige-t-il, à ce qu'il semble, qu'on ousse aussitôt l'hypothèse d'une dissolution du sentiment religieux. Nous assistons, au contraire, à une t ces active reviviscence de ce sentiment. Il y a cinquante jius.il était communément admis parmi les rationalistes, «|tie les dispositions religieuses ne se devaient rencontrer que chez les races encore dans l'enfance ou chez les moles déformés par une mauvaise éducation. Que nous tmes loin de ce jugement! On a reconnu que le sen- 4 1 ment religieux fait partie intégrante de la psychologie dm hommes les plus développés des peuples supérieurs i p de son côté, la science sociale est venue attester que < j sentiment était nécessaire pour relier ensemble, en vue de la grande tâche sociale collective, les activités, i nturellement égoïstes, et donc divergentes, des individus.
Aussi, toute grande doctrine sociale, qu'il s'agisse du Solidarisme, du Socialisme ou du Laïcisme lui-même, veille avec soin aujourd'ui à se donner elle-même comme une religion: elle ne dit plus que le sentiment religieux doit disparaître, elle dit, ce qui est tout différent, qu'elle seule peut désormais répondre aux aspirations qui en forment l'essence. Et ces affirmations vont si bien audevant du sentiment populaire qu'on pourrait dire, en un certain sens, que cette question religieuse est la seule qui nous intéresse actuellement. Sans doute, le progrès des méthodes de travail et des inventions industrielles, des institutions sociales et politiques nous importe beaucoup, mais nous savons qu'il existe, pour assurer ce progrès, des forces puissantes et toujours en action : au contraire, le mystère de notre propre vie, l'énigme que nous sommes nous-mêmes à nous-mêmes nous inquiète el nous trouble plus que jamais.
Il faut maintenant rendre compte du second des deux faits signalés au début de ces observations. Manifestement, puisqu'on rejette l'idée de dissolution, il faut admettre celle d'évolution ; autrement comment pourraiton expliquer les luttes si âpres, les batailles si violentes dont nous sommes les témoins? Toutefois, on doit éviter une équivoque. Si, par évolution, on entend dire que les religions de la Science, de l'Humanité, de la Solidarité, du Socialisme, etc., remplaceront désormais les religions spécifiquement dogmatiques j usqu'ici professées et notamment l'Eglise catholique, il me paraît que Ton commet une erreur très grave. Ces divinités apparentes peuvent suffire pendant quelque temps à des hommes qui sentent en eux-mêmes une pensée religieuse active et qui, cependant, estiment avoir des raisons graves de ne pas admettre l'existence de Dieu. Mais, le jour où, sous la double action du progrès des études religieuses et d'une meilleure adaptation morale de l'attitude pratique des croyants, ces raisons auraient perdu leur valeur — et
ce jour ne semble pas très éloigné — on remarquerait aussitôt la vanité de ces pseudo-religions; on sentirait le besoin de revenir à l'affirmation de l'existence de Dieu et de rendre à ce Père, Etre infini, à la fois immanent et transcendant, Etre personnel et seul vivant,le culte souverain et l'adoration qui lui sont dus.
Et encore ne s'en tiendrait-on pas là. Les meilleurs esprits reconnaîtraient sans doute que l'institution d'une %Hse hiérarchiquement constituée et divinement préservée de l'erreur dogmatique est nécessaire pour l'expérience religieuse organisée de l'humanité, que, seule, elle est capable de préserver les individus des excès d'un particularisme confessionnel qui, sous prétexte de mieux respecter les droits sacrés de la conscience, aboutit, en venté, à la négation de l'idée religieuse même.
Si l'on demande quelle place je réserve dans ce plan à l'idée d'évolution, il me sera facile de répondre qu'une des plus inexactes manières de se représenter l'Eglise catholique consiste à la considérer comme un organisme cristallisé en toutes ses parties. Les règles du droit canonique et ce que je pourrais appeler d'un terme impropre k-s institutions administratives de l'Eglise ont subi dans le. passé de nombreuses et graves modifications, et le dogme lui-même est toujours susceptible d'un travail d'approfondissement qui en fait mieux ressortir les harmonies admirables avec les besoins intellectuels ou moraux des chrétiens de chaque époque. L'encyclique récente Pascendi, que tout catholique doit lire dans un esprit de soumission et de respect, démontre que ce travail n'est pas sans périls, mais la vie même implique des risques et rien n'autorise à croire que l'Eglise ne compte [Anu dans ses rangs des exégètes, des théologiens et des philosophes capables de poursuivre un labeur qui, depuis dix-neuf siècles, a illustré la mémoire de tant de docteurs et de tant de saintes.
APPENDICE 3l3
M. C. J. Dissescou
Ancien ministre de la Justice, Professeur à l'Université de Bucarest.
La Religion disparaît-elle ou est-elle en voie de disparaître?
Pour répondre à cette question, il nous faut d'abord avoir la notion claire de ce qu'est Dieu, de ce qu'est la religion. Pour moi, Dieu est ce qui est et ce qui doit être. Ce qui est et ce qui doit être ne peut exister que conformément ou en vertu d'une loi. Dieu est la loi. L'un et l'autre se confondant en une seule chose : la nécessité de l'Etre et du Devenir. La divinité n'est donc autre chose que la loi suprême .
Qu'est-ce que la Religion? L'ensemble des idées et des sentiments qui précisent la notion de Dieu et qui déterminent nos rapports avec lui, quelle qu'en soit notre conception . Dés lors la réponse à la question posée vient d'elle-même. Au fur et à mesure que l'homme découvre et formule la Loi suprême en tout ou en partie, la religion évolue. Conséquence : la religion ne peut pas disparaître. Elle se transforme en science officielle ou non officielle. Le Dieu de demain, c'est la loi scientifique. La religion ainsi conçue, nous pouvons changer la formule des anciens temps. Nous n'humanisons plus Dieu, comme le faisaient les mythologies anciennes ; nous divinisons l'homme de plus en plus.
M. Albert de Mun
de l'Académie Française.
Je vous prie d'excuser le retard de ma réponse, et de me pardonner aussi le silence que j'ai gardé, vis-à-vis
du a Mercure de France », au sujet de la question posée par l'enquête que vous êtes chargé de conduire. Je serais désolé que vous paissiez l'attribuer à l'indifférence ou au mauvais vouloir.
La vérité est que, si je ne méconnais pas l'intérêt de Ja question, ni celui des lettres qu'elle a provoquées, et dont le gracieux envoi du « Mercure » m'a permis de prendre connaissance, je me sens incapable d'intervenir dans le débat avec quelque utilité»
Je ne crois pas, en effet, à la possibilité de ce que vûus appelez une « dissolution » de l'idée religieuse sans
[uelle l'humanité n'a jamais subsisté et je n'aperçois, <lans notre temps, rien qui y ressemble. Ce n'est pas à une dissolution, mais bien à une persécution de la religion que nous assistons dans notre pays.
Peut-être aboutira-t-elle, comme il y a cent quatorze ans, à une abolition momentanée de la vie chrétienne: les mêmes causes peuvent produire les mêmes effets et ta barbarie peut, pour un temps, triompher de la civilisation.
Mais la vie religieuse, éternellement vivante au fond îles âmes, renaîtrait nécessairement du besoin universel.
Je ne crois pas davantage à une évolution, si, comme je le suppose, vous entendez par là une transformation des croyances catholiques, et je n'aperçois rien, non plus, dans le mouvement actuel des idées, qui justifie cette appréhension ou cette espérance.
J'entends bien le bruit des discussions philosophiques aussi anciennes que le catholicisme lui-même. Mais je remarque qu'une fois de plus elles expirent impuissantes I levant la majestueuse affirmation de la vérité, et qu'à aucune époque, elles n'ont moins réussi à ébranler l'autorité de l'Eglise.
Vous le voyez, Monsieur, je n'aurais pu participer utilement à une enquête dont je n'accepte pas le principe, et c'est pourquoi j'ai cru préférable de m'abstenir.
Nous avons recueilli quelques appréciations publiées sur notre enquête par différents journaux et revues.
Nos confrères ont été particulièrement bienveillants pour la consultation du Mercure de France ; nous remercions nos amis de la presse française et étrangère pour la publicité qu'ils ont bien voulu faire à notre enquête. Nous ne pouvons songer à reproduire tous les articles parus à cette occasion ; mais nous donnerons quelques-uns des plus « représentatifs ».
M. Edouard Rod
Journal des Débats