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propreté, l’infuction de leurs tanières avaient appauvri leur sang, pâli leur visage et dégradé leur physionomie. Quelques-uns d’entre eux ne présentaient plus figure humaine. On aurait pu les prendre pour des animaux, si l’on n’avait pas su qu’ils étaient intelligents, propres aux affaires, résignés, faciles à vivre, excellents dans le cœur, dévoués à leurs familles et irréprochables dans leur conduite.
Je n’ai pas besoin d’ajouter que la canaille romaine, élève des moines catholiques, les méprisait, les bafouait et les dépouillait. La loi défendait aux chrétiens de lier conversation avec eux, mais c’était pain bénit de leur voler quelque chose.
11 n’était pas permis de les égorger, mais les tribunaux faisaient une différence entre l’assassin qui tue un homme et celui qui abat un Juif. Lisez plutôt celle plaidoirie :
« Messieurs, d’où vient que la loi punit sévèrement les meurtriers, et va qiiehpiefois jusqu’à les frapper de mort? C’est qu’en assassinant un chrétien, on tue à la fois un corps et une âme. On envoie devant le souverain juge un être mal préparé, qui ne s’est point accusé de ses fautes, qui n’a point reçu l’absolution, et qui tombe droit en enfer, ou du moins en purgatoire. Voilà pourquoi le meurtre, j’entends le meurtre d’un chrétien, ne saurait être trop puni. Mais nous, qu’avons-nous tué? Rien, messieurs, qu’un misérable Juif, damné à l’avance. Lui eût-on laissé cent ans pour se convertir, vous connaissez l’obstination de sa
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race, il aurait crevé sans confession comme une brute. Nous avons, j'en conviens, avancé de quelques années l’échéance de Injustice céleste; nous avons hâté pour lui une éternité de peines qui ne pouvait lui manquer tôt ou tard. Mais soyez indulgents pour une erreur vénielle, et réservez votre sévérité pour ceux qui attentent à la vie et au salut d’un chrétien. »
Ce discours serait absurde à Paris, il était logique à Rome. Le coupable en fut quitte pour quelques mois de prison.
Vous me demanderez pourquoi les Juifs ne fuyaient pas à cent lieues de cette vallée de boue ? Hélas ! c’est qu’ils y étaient nés. La légèreté des impôts, la modicité des loyers, les retenaient aussi. Ajoutez la charité dédaigneuse des papes, qui leur jetait quelques osa ronger en temps de famine ou d’inondation. D’ailleurs les voyages coûtent cher, et il n’y a pas de passe-ports pour tout le monde.
Mais si, par quelque miracle d’industrie, un de ces malheureux amassait un peu d’argent , son premier soin était de dérober sa famille et lui-même à l’avanie du Ghetto. 11 réalisait sa petite fortune et courait chercher, en pays moins catholique, la liberté et la considération. C’est pourquoi le Ghetto se trouva aussi pauvre à l’avénement de Pie IX qu’aux plus mauvais jours du moyen âge.
L’histoire s’est hâtée d’écrire en lettres d’or tous les bienfaits du pape régnant, et surtout l’affranchissement des Juifs.
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Pie IX a démoli les portes du Ghetto. 11 a permis aux .luifs de circuler nuit et jour dans la ville, et d’habiter partout. 11 les a dispensés du coup de pied municipal, et des 4000 francs qu’il coûtait. Il a fermé la petite église où ces pauvres gens étaient catéchisés malgré eux et à leurs frais, tous les samedis. Il semble donc que son avènement ait été pour les Juifs une ère de délivrance.
L’Europe, qui voit les choses de loin, doit supposer que, sous un règne si tolérant, tous les Israélites sont venus se fixer dans les États de l’Église, pour jouir des bontés de Pie IX. Mais voyez comme la statistique est une science paradoxale! Elle nous apprend qu’en 1842, sous Grégoire XVI, en pleine captivité de Babylone, il y avait 12700 Juifs dans le petit royaume pontifical. Et en 1853, après tant de bienfaits et tant de réformes, malgi é tant de justice et tant de tolérance , la population Israélite s’est trouvée réduite à 92.37 âmes! 3463 Juifs, formant plus d’un quart de la population , s’étaient dérobés à l’action paternelle du saint-père ! Il faut que cette race soit bien ingrate, ou que nous ne sachions pas tout.
J’ai cherché à savoir, du temps que j’étais à Rome. J’ai fait questionner secrètement deux notables du Ghetto. Lorsqu’ils ont su à quelle intention je me mêlais de leurs affaires, les pauvres gens ont poussé de grands cris. « Au nom du ciel, m’onl-ils fait répondre, ne nous plaignez pas ! Gardez-vous d’impri-
mer que nous sommes malheureux ; que le pape regrette activement ses bienfaits de 1847 ; que le Ghetto est fermé par des portes invisibles , mais infranchissables ; et que notre condition est pire que Jamais! Tout ce que vous diriez eu notre faveur retomberait sur notre tête , et le bien que vous nous voulez nous ferait trop de mal! »
Voilà tous les renseignements que j’ai pu obtenir de ces persécutés. C’est peu ; c’est pourtant quelque chose. J’ai vu que leur Ghetto, où quelque puissance occulte les tient enfermés comme autrefois, était le quartier le plus horrible et le plus négligé de la ville, et j’en ai conclu que la municipalité no faisait rien pour eux. J’ai su que ni le pape, ni les cardinaux, ni les évêques, ni les moindres prélats ne pouvaient ' mettre le pied sur ce terrain maudit sans contracter une souillure morale; l’usage de Rome le défend. Et j’ai songé à ces parias de l’Inde qu’un brahme ne pourrait toucher du doigt sans perdre sa caste. J’ai appris que les emplois les plus modestes dans la plus modeste administration étaient inaccessibles aux Juifs, ni plus ni moins qu’aux animaux. Un enfant d’Israël, sollicitant un emploi d’expéditionnaire, serait plus ridicule là-bas que la girafe du Jardin des plantes demandant une sous-préfecture. Je me suis assuré qu’aucun d’eux n’était propriétaire et ne pouvait le devenir , et j’ai reconnu à cette marque que Pie IX ne les regardait pas encore tout à fait comme des hommes. Si quelqu’un d’entre eux cultive le champ
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d’autrui, c’est par contrebande, et caché derrière un préte-nom : comme si la sueur d’un Juif devait déshonorer la terre. Les travaux de fabrique leur sont interdits comme autrefois : ils pourraient faire tort à l’industrie nationale, eux qui ne sont pas de la nation. Enfin , je les ai vus eux-mêmes, sur le seuil de leurs misérables boutiques , et je vous jure qu’ils ne ressemblent pas à un peuple réhabilité. Le sceau de la réprobation pontificale n’est pas effacé de leurs fronts. S’ils étaient affranchis depuis douze ans, comme le prétend l’histoire, leur figure en montrerait quelque chose.
Je veux bien que Pie IX ait eu un mouvement généreux au début de son règne, mais nous sommes dans un pays où le bien coûte des efforts énormes, tandis que le mal se fait tout seul. Figurez-vous un chariot moulant une côte escarpée : il faut quatre bœufs pour le tirer en avant, et il recule de luimême.
Si je vous racontais tout ce que M. de Rothschild a fait pour ses coreligionnaires de Rome, vous en seriez émerveillés. Non-seuleiment il les nourrit de son argent, mais il ne conclut pas une affaire avec le pape sans introduire un ou deux articles secrets en leur faveur. Et le chariot recule toujours.
L’occupation française devrait être un bienfait pour les Juifs. Ce n’est pas le bon vouloir qui manque à nos officiers; mais la mauvaise volonté des prêtres est plus forte que tout. Permettez moi de vous
conter une anecdote toute fraîche où vous verrez le
combat de ces deux influences.
Un Israélite de Rome s’était fait cultivateur en dépit de la loi : un chrétien l’abritait de son nom pour sauver les apparences; mais tous les voisins savaient que la récolte était le bien d’un Juif : c’était à qui la volerait sur pied. Imaginez une ivresse de pillage, un délire de maraude. Le pauvre fermier, qui se voyait ruiné avant l’août , demanda très-humblement qu’on lui permît d’assermenter un garde pour la défense de son bien. L’autorité lui répondit que sous aucun prétexte on ne ferait jurer un chrétien pour le service d’un Juit. Ainsi éconduit, il conta sa peine à quelques oRiciers français, implorant l’assistance du général en chef. M. de Goyon, homme de cœur s’il en fût, se chargea de l’aflaire et la [)orta lui-mème au cardinal : « Monsieur le comte, lui répondit-on, vous demandez une chose impossible; mais comme le gouvernement du saint-père n’a rien à vous refuser, nous la ferons. Non-seulement votre Juif aura un garde assermenté, mais nous le lui choisirons de notre main pour l’amour de vous. *>
Le général, enchanté d’avoir fait une bonne action, remercie chaudement et s’en va. Trois mois se passent et le garde ne paraît point. Le Juif, toujours pillé, réclame timidement. M. de Goyon, toujours généreux, se remet en campagne. Il presse, il insiste, il veut rapporter la permission lui-même; bref, il l’enlève d’assaut. Qui fut heureux’? Le Juif. Il versa
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des larmes de reconnaissance et revint montrer à sa faniille le nom trois fois béni du garde qu’on lui octroyait.
C’était le nom d’un homme disparu depuis six ans, et qui n’avait jamais donné de ses nouvelles!
Et quand nos ofliciers rencontraient le pauvre Juif ils lui disaient : « Hé bien! vous êtes content? » Le malheureux n’osait pas répondre non : la police lui avait défendu de se plaindre!
Les Juifs les plus malheureux sont les Juifs de Rome. Le voisinage du Vatican leur est funeste comme aux chrétiens. Au delà des Apennins, loin du gouvernement, vous les verrez moins pauvres, moins opprimés et moins flétris. La population Israélite d’Ancône est vraiment belle.
Ce n’est pas à dire que les agents du pape se convertissent à la tolérance en traversant les Apennins. 11 y a deux ans le préfet d’Ancône a rajeuni la vieille loi qui défend aux chrétiens de converser publiquement avec les Juifs.
11 n’y a pas un an que l’archevêque de Bologne a confisqué le petit Mortara au profit du couvent des néophytes.
11 n’y a pas dix ans que M. Padova fut privé de sa femme et de ses enfants par un événement aussi extraordinaire, quoiqu’il ait fait moins de bruit.
M. Padova, négociant aisé, habitait à Cento, dans la province de Ferrare. Il avait une jolie femme, deux beaux enfants, et un commis catholique qui séduisit
Mme Padova. Le mari se douta de quelque chose et chassa l’employé infidèle. L'employé partit pour Bologne et sa maîtresse l’y rejoignit bientôt avec les ^ enfants.
I Le Juif donnant sa femme au commis et le commis à tous les diables, s’adressa à la justice pour qu’on lui rendît au moins ses enfants. La justice lui répondit que ses enfants, comme sa femme, avaient embrassé le christianisme et n’étaient plus de sa famille. Cependant il fut condamné à leur payer une pension sur laquelle ils vivent tous, sans en excepter le commis.
Quelques mois plus tard, le cardinal Oppiszoni, archevêque de Bologne, célébra lui-même le mariage de Mme Padova et de son amant.
Padova était donc mort? Point du tout. Il se porte encore à merveille. Mais une femme mariée à un Juif et à un chrétien ne saurait être accusée de bigamie dans un royaume où les Juifs ne sont pas des hommes.