‹ La question russe. I. Le prince Menschikoff.--II. L'église gréco-russe.--III. La Russie devant l'EuropeChapitre 14 sur 16 · Voici cet ukase · texte numérisé non relu

Voici cet ukase

« Par la grâce de Dieu, nous, Nicolas 1er, par notre manifeste du ler-13 août 1834, nous avons ordonné : Chaque année, il y aura dans certaines parties déterminées de l'empire des levées d’hommes; aujourd’hui nous ordonnons :

« 1° Pour compléter l’armée de terre et de mer, et conformément à un ukase contenant des dispositions spéciales adressé au sénat dirigeant, le dixième recrutement partiel suivant aura lieu dans la partie occidentale de l’empire, à raison de sept hommes par mille, comme celui qui a eu lieu en 1852 dans la partie orientale.

« 2° Indépendamment de cela, on lèvera trois hommes sur mille dans les gouvernements de la partie orientale de l’empire, comme complément des six hommes par mille que cette partie a fournis de moins que la partie occidentale dans les précédents recrutements.

« 3° Dans les gouvernements de Pskoff, Witepsk et Moliileff, qui avaient été exemptés par les manifestes du 31 octobre 1845 et du 2G septembre 1846, en raison delà mauvaise récolte des années 1846 et 1847, on procédera au complément du recrutement de 1852 (trois hommes par mille).

« Sur les Israélites du gouvernement de Witepsk et de Mohileff, on lèvera de la même manière que sur les Israélites des autres gouvernements, dix hommes sur mille , sur la hase du règlement sur le recrutement.

« 4° La levée commencera le 1er novembre et finira le lpr décembre.

« Donné à Saint-Pétersbourg le 8-20 juilLetde l’an 1853, et de notre règne le vingt-huitième. Signé Nicolas. »

lois russes, au titre des impôts; c’est l’impôt du sang. Mais il ne frappe point toutes les classes de l’empire indifféremment; il épargne les nobles et les prêtres, pour retomber de toute sa rigueur sur les serfs et sur les bourgeois ,. s’attachant ainsi exclusivement à ceux des sujets impériaux qui payent d’ailleurs l’impôt de capitation.

Quand viennent les mois consacrés au recrutement, c’est-à-dire les mois de novembre et de décembre, l’empereur publie un ukase où, en meme temps qu’il règle l’exécution des levées , il lîxe le nombre d’hommes dont elles doivent se composer1. Ce nombre, ordinairement de cinq par mille, en temps de paix, est illimité en temps de guerre. Alors aussi, le recrutement lui-même peut être renouvelé une ou plusieurs fois , suivant les besoins de l’armée. Cependant, il ne faudrait pas s’imaginer que les empereurs se déterminent volontiers à de pareils renouvellements. L’empire de Russie est si vaste , les moyens de transport y sont si longs, si compliqués, que, malgré toute la rapidité que l’on pourrait mettre à lever les recrues, celles-ci ne seraient jamais prêtes assez tôt pour répondre à l’urgence des circonstances. Une levée

H . Ce recrutement ne s’exerce pas cliaque année dans tout l’empire, mais dans la zone orientale et dans la zone occidental. La premiôie comprend trente gouvernements; la seconde, vingt-six. La population soumise au recrutement s’élève à environ vingt-trois millions d âme».

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en masse nous paraît en Russie chose chimérique , à moins qu’il ne s’agisse d’un mouvement intérieur où le paysan n’aurait à défendre la patrie que dans son village ou dans son district.

Dans une position aussi difficile , la politique vient au secours de l’administration. Mesurant de loin les éventualités de guerre , elle apprécie les nécessités probables, et, d’après ces prévisions, règle les levées de manière à prévenir le besoin d’un recrutement extraordinaire. C’est ainsi qu’en 1847 ces bruits de guerre et de révolution qui couraient vaguement dans l’espace , et dont la Russie, mieux que toutes les autres puissances, comprenait le sens fatal, firent porter le chiffre des recrues à sept par mille. La même chose a lieu aujourd’hui !

La base du recrutement est le recensement. En effet, lorsque se fait le recensement, c’est-à-dire tous les vingt-cinq ans, il est dressé dans chaque gouvernement un grand registre ou matricule , où tous les sujets de l’empire sont inscrits par séries de mille âmes1. Ces séries portent le nom de parcelles de recrutement. La manière dont elles sont formées et dont les familles y sont distribuées est remarquable.

On forme les séries dans chaque gouvernement

I . Chaque série confie la direction de ses intérêts à un staroste ou ancien , lequel touche un traitement de sept roubles et demi à quinze roubles (de trente à soixante francs).

un y commençant l’inscription des familles par un endroit quelconque , et poursuivant ainsi de commune en commune, jusqu’à ce que toute la population du gouvernement ait été inscrite. Le surplus du dernier mille d’une commune sert de noyau pour la première série de la commune suivante. Mais si , toutes les inscriptions étant terminées, il se trouve

qu’une série soit incomplète, cette série reste telle jusqu’à ce que de nouvelles incorporations aient permis de la compléter. Il en est de même des membres d’une même famille ; la loi s’oppose à ce qu’ils soient dispersés sur des séries différentes. Cependant il peut arriver qu’un serf, trouvant son avantage à se faire inscrire dans une autre série que celle à laquelle il appartient naturellement , par exemple dans la série où figure la famille de sa femme, sollicite la permission de transmuter. Cette permission lui est accordée, mais à la condition de n’en user qu’en dehors de l’époque du re-

crutement. Quant à la corporation qui autorise un de ses membres à changer de série, elle en est responsable et doit combler, par une nouvelle inscription, le vide que ce changement a produit dans la série abandonnée.

Chaque série ne peut renfermer que des âmes appartenant à la même classe ou corporation. Ainsi le serf ne peut figurer sur le même rôle que le bourgeois, et réciproquement,

^ si

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Un numéro d’ordre est affecté à chaque série, e< reste invariable d’un recensement a 1 autre; de cette manière, l’administration a toujours sous les yeux un tableau synoptique , essentiellement complet, de la population recrutable de l’empire. On conçoit la facilité qui en résulte pour les opérations, quand le moment d’effectuer les levées est venu.

Nous devons faire remarquer que toutes f es dispositions énoncées jusqu’à présent ,ne s’appliquent qu’aux paysans de la couronne et aux bourgeois imposés des villes et des villages. Quant aux serfs des seigneurs , on les inscrit de même par gouvernements, évitant seulement de comprendre dans la même série ceux qui appartiennent à différents propriétaires. Les serfs des domaines privés de la famille impériale, ainsi que ceux qui dépendent des mines et des haras, suivent aussi, [pour l’inscription, un régime exceptionnel.

Après la formation des séries, ce qui fixe sur-

tout l’attention, c’est la manière dont les familles y sont distribuées.

On entend par famille la réunion des individus inscrits dans le recensement sous le même numéro, quel que soit d’ailleurs le lieu qu’ils habitent, quelles que soient les alliances qu’ils aient contractées. Mais, si les membres d’une même famille obtiennent la permission de se diviser, chaque division forme une famille à part.

Le rang qu’une famille occupe dans une série est déterminé par le nombre des travailleurs mâles qui y ont été inscrits à l’époque du recensement, ou qui y ont été portés depuis par diverses causes. Ces travailleurs ne peuvent avoir moins de dix -huit ans ni plus de soixante; ils doivent, en outre, être exempts de toute infirmité qui les rendrait impropres au service militaire.

La famille qui possède le plus grand nombre de travailleurs tient le premier rang dans la série, puis viennent successivement les familles qui en ont un moins grand nombre , jusqu’à celles où il n’y a que deux travailleurs. Une famille dont les deux travailleurs sont le père et le fils, le grandpère et le petit-fils, ou l’oncle et le neveu, est considérée comme n’ayant qu’un seul travailleur et jouit du droit d’exemption. Toutefois, si les familles de cette espèce ne formaient pas moins d’un tiers de série , on en composerait une série particulière d’où on tirerait le nombre de recrues désigné par l’ukase impérial. Lorsque plusieurs familles ont le même nombre de travailleurs, on met en avant dans la série celles dont les travailleurs sont le plus âgés; s’ils ont le même âge, les familles où il y a le plus de garçons et de veufs; s’il se rencontre des familles où les garçons et les veufs soient en nombre égal, on inscrit d’abord celles où il y a

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le plus d’âmes ouvrières, c’est-à-dire le moins d’enfants et de femmes; enlin, s’il se trouve des familles où tout soit identiquement semblable, le sort décide du rang qu’elles doivent occuper dans la série.

Les séries restent invariables jusqu’au renouvellement du recensement; mais tous les trois ans il se fait une révision des familles , qui alors changent de place dans leurs séries respectives, suivant le mouvement qui s’est opéré dans l’effectif de leurs travailleurs.

La base du recrutement étant ainsi posée , l’opération devient facile et prompte. Il est des gouvernements où tout est terminé en moins de deux semaines; il faut dire aussi que l’émulation et l’espoir des récompenses excitent vivement les gouverneurs à se hâter; car, chaque année, celui qui a fini le premier reçoit un remerciaient spécial de la part de l’empereur, tandis que celui qui a fini le dernier en reçoit une réprimande.

Le recrutement ne frappe une famille qu’autant qu’elle possède au moins deux travailleurs; il n’enlève qu’un seul homme à la fois. Ainsi, pour qu’il y ait équilibre dans les séries et égalité dans la répartition , les familles qui possèdent plus de quaire travailleurs satisfont à deux recrutements consécutifs, et celles qui en possèdent plus de sept, à trois recrutements. Quand dans une famille, il se

trouve à la fois des célibataires et des hommes mariés, les célibataires sortent les premiers, et, parmi eux, les plus âgés avant les autres; si tous sont mariés , ceux qui n’ont pas d’enfants passent avant les pères de famille; enfin, si tous sont pères de famille, le choix de la recrue dépend du chef de la maison , ou de la bonne volonté des sujets, ou même du sort. Il est entendu qu’il ne peut y avoir d’hésitation qu’entre individus aptes au service militaire ; car si , dans toute la famille, il n’y avait qu’un seul membre qui remplît cette condition, marié ou célibataire, père de famille ou sans enfants, il devrait subir la loi du recrutement.

Nous avons vu que les séries, une fois fixées, restent invariables jusqu’au renouvellement du recensement.

Ainsi tous les sujets qui naissent dans l’intervalle, ne pouvant y être inscrits, sont par là même exceptés du recrutement. Toutefois, la loi permet aux communes de choisir pour recrues ceux d’entre ces derniers qui ont atteint fàge de vingt ans, suppléant, par cette levée anormale, au déficit que les années introduisent dans l’effectif des recrues portées originairement dans les séries.

Quant à la distribution et au choix que les seigneurs laisses font de leurs levées, leur volonté en

est la seule règle. Cependant il leur est interdit de

livrer comme recrue le serf qui serait avec eux en procès pour le rachat de sa liberté. En outre, lorsqu’un de leurs biens , engagé à la banque pour cause d’emprunt, est surchargé d’arrérages, la banque a droit de veiller à ce que les seigneurs ne fassent pas tomber sur ce bien le plus grand nombre de recrues. Ce droit de surveillance appartient également aux créanciers, pour les propriétés sur lesquelles sont hypothéquées leurs créances.

Ainsi se pratique le recrutement de l’armée russe. Il serait difficile , je crois, d’imaginer un système plus puissamment combiné et mieux approprié à l’organisation de l’empire. De la sorte , le tzar peut réunir avec une facilité extrême et à son gré tous les soldats qu’il veut, et cela, quoi qu’on ait dit, sans trop dépeupler ses communes. Cependant, indépendamment des difficultés géographiques que j’ai déjà signalées, il en est encore d’autres, d’un genre différent, qui s’opposeraient efficacement à ce que les recrutements fussent ou trop multipliés ou trop chargés d’hommes. Parmi ces dernières difficultés je rangerai surtout les frais qui pèsent sur les communes à l’occasion de la levée et de la livraison des recrues. Ces frais sont énormes; les paysans y succombent. Et ici, il ne faut pas tant s’en prendre au tarif légal qu’à la rapacité des membres des tribunaux de recrute-

ment, lesquels, comme tous leurs collègues (le l’empire, et plus encore, font de leurs fonctions un véritable marché.

Pour compenser, autant que possible, les désastres qu’elles ont à souffrir de ces monstrueux abus , les communes cherchent par tous les moyens à sauver du recrutement ceux de leurs sujets que recommandent un tempérament solide et des habitudes laborieuses , pour ne livrer, à leur place , que l’écume de leur population. Les seigneurs font de même. A cet égard, il est vrai, la loi impose des conditions rigoureuses ; mais quoi de plus facile à éluder que ces conditions , avec des agents que la soif de l’or tourmente et qui sont complètement étrangers à ce que l’on appelle conscience et honneur !

Si à cette facilité qu’ont les seigneurs et les communes de livrer comme recrues leurs sujets vicieux et inutiles , on joint les cas d’exemption et d’exclusion ainsi que les divers modes de remplacement, tels qu’ils sont formulés dans le svod , on sera étonné de l’effroyable qualité des élément dont se compose généralement l’armée russe. On pourrait presque la considérer comme l’égout de l’empire. Tout mauvais sujet est acquis , ce semble, de droit aux drapeaux. Ne voit-on pas, en Russie, condamner au métier de soldat comme ailleurs on condamne au bagne ? Il faut dire aussJ

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que ce métier est tellement misérable qu’il équivaut, et au delà, à la vie du boulet; quelques-uns même lui préfèrent ce dernier. J’ai vu, dans un des gouvernements septentrionaux de l’empire, plusieurs soldats, fatigués des rigueurs du service, mettre le feu à des cabanes de paysans, pour se faire condamner, comme incendiaires, à l’exil en Sibérie.

Quoi qu’il en soit, et de quelque vice que le soldat russe soit souillé à son origine , il n’en est pas moins, une fois en ligne de bataille, un terrible instrument de force. La discipline le transforme ; elle le dépouille tellement de sa personnalité, qu’en vain chercherait-on en lui le plus léger reflet d’une volonté ou d’un sentiment propres. C’est l’ordre du chef incarné. M. de Custine, qui a défini le Russe une machine incommodée d'une âme , trouverait à cet égard le soldat du tzar parfaitement libre. Il est machine , rien de plus. N’attendez de lui ni réflexion, ni conseil. Si on lui dit : Halte! il fait halte; si on lui dit : Marche I il marche, dût-il passer à travers les flammes de l’incendie , les glaçons tourmentés de la débâcle ou les flots de

l’inondation. On remarquait autrefois dans le soldat russe une certaine verve de fanatisme. Cette verve n’existe plus : Nicolas a achevé l’œuvre de Paul; il commande à des automates; l’important c’est que le ressort matériel soit bien monté. Aussi

n’attaché-je qu’un mince intérêt à ce manifeste religieux que publiait naguère avec tant de fracas l’empereur orthodoxe : c’est Là un coup de cloche pour étourdir l’Occident ; l’armée russe ne l’a pas entendu. Pacho (en route J ! ce mot que l’empereur dit à son cocher quand il monte en droschky ou en traîneau, serait plus efficace cent fois pour pousser les soldats russes en avant que toutes ces splendides tirades de patrie et de religion qu’ils ne comprennent pas.

Pour apprécier une aussi merveilleuse passivité d’obéissance, il faudrait bien connaître les étranges moyens par lesquels on a réussi à l’obtenir. Un fait en donnera l’idée. J’ai connu très-particulièrement, en Russie, un général chargé d’inspecter un des corps détachés de l’armée. Ce général était d’origine allemande, de formes très-polies, de mœurs privées très-douces, un homme du monde, en un mot. Or, voici comment il formait ses soldats. Quand l’un d’eux s’était rendu coupable dê quelque délit disciplinaire, il convoquait toute sa compagnie, qu’il faisait ranger autour d’une fosse creusée d’avance; puis, le délinquant étant amené, il lui ordonnait de se mettre à genoux par terre, sur le bord de la fosse, et le faisait battre à coups de baton jusqu’à ce qu’il y tombât. Alors, élevant une voix sévère : « Souviens-toi , lui disait-il , de ce châtiment, et garde-toi de t’y exposer une

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seconde fois, car cette fosse te servirait de tombeau. » Le malheureux soldat était ensuite ramené à la caserne , souillé de sang et de terre ; je laisse à juger s’il profitait de la leçon. Tel est le mode d’éducation dont faisait usage un homme éminemment civilisé. Quel doit donc être celui de tant d’autres généraux russes qui n’ont pas encore secoué leurs instincts de barbarie, et dont on n’aurait qu’à gratter l’épiderme pour retrouver, comme disait Napoléon, le Tartare ?

Mais, si une discipline aussi excessive réussit à transformer le soldat en machine, réussit-elle également à lui inspirer l’esprit militaire? Comment cela serait- il possible? L’esprit militaire a-t-il jamais été le fruit de l’abrutissement? Cet esprit, je puis l’affirmer, est tout à fait étranger au soldat russe. 11 ne veut rien, il ne sent rien ; il obéit. Du reste, la vie qu’il mène pendant la durée de son service n’est guère plus propre à élever son âme que l’éducation qu’il y reçoit. Mal vêtu, mal nourri, à peine payé, il n’a de soulagement à sa misère que dans la faculté qui lui est laissée de mettre ses bras au service de tout le monde. Avez-vous une maison à démolir, un déménagement à faire , un bateau à décharger, allez à la caserne. Les soldats russes sont les premiers manœuvres, les premiers hommes de peine de l’empire. Ils travailleront pour vous à outrance, et si, pour prix de leur

labeur, vous leur donnez quelques copecks , quelques verres de mauvaise eau-de-vie , ils yous baiseront la main. Servilisme au dedans, servilisme au dehors, servilisme toujours, voilà la vie du soldat russe. On ne sait même quels privilèges on pourrait reconnaître, à cet égard, aux grenadiers de la garde impériale.

Comment, du reste, espérer de rencontrer dans les simples soldats ce qui fait absolument défaut aux officiers? Depuis Souwaroff, la Russie pourrait-elle citer un seul général d’une valeur sérieuse? On vante, il est vrai, la haute capacité du maréchal Paskewitsk ; mais ceux qui ont pu former leur conviction sur d’autres pièces que sur des rapports officiels savent ce qu’il faut penser de cette renommée conventionnelle. Rien d’élastique ni de complaisant comme un ukase ! N’a-t-on pas vu, en 1843, Nicolas promouvoir, en une seule fois , cent généraux , dont trente généraux en chef? Est-ce que le pays s’est cru doté, pour cela, de cent illustrations de plus? Il en est des épaulettes d’or que le tzar confère à son armée comme des croix et des diamants dont il chamarre la poitrine de ses fonctionnaires : charlatanisme du 1 pouvoir qui ne fait illusion à personne. Les plus beaux cordons du monde ne sauraient forcer l’opinion à voir un mérite réel là où elle n’avait découvert jusqu’alors que de la vulgarité et de l’impuissance.

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Non, je le répète, c’est en vain qu’on demanderait à l’armée russe actuelle une épée vraiment illustre. Rien de ce qui pourrait contribuer à la former n’existe dans l’empire : ni l’amour de la gloire, ni l’exaltation du patriotisme, ni la force du caractère, ni la générosité de l’âme, ni, enfin, ce qui couronne toutes ces qualités souveraines , ce qui en est comme le sceau vivant, l’esprit militaire. Il est vrai qu’en compensation la Russie s’appuie sur son ambition séculaire, sur sa passion effrénée de conquêtes, et que, du haut de ses succès passés, elle défie audacieusement le monde. Mais, j’insiste encore sur ce point, ce que la Russie fut jadis militairement, elle ne l’est plus aujourd’hui. D’ailleurs une ambition, quelque ardente qu’elle soit, suppléerait-elle jamais au génie des batailles? C’est assez trembler devant le colosse; il est temps de le mesurer de sang-froid et de ne plus prendre pour du bronze ce qui n’a qu’à peine la solidité de l’argile.

Un des attributs les plus essentiels d’un chef d’armée, c’est la science. Or, où en sont, sur ce point, les officiers russes? Écoutons un homme qui a vu de près la Russie, et dont les jugements, malgré leur sévérité , sont regardés par les Russes eux-mêmes comme étant généralement d’une exactitude irréprochable ►

« En Russie , les milliers d’officiers qu’on élève

dans les écoles de cadets forment une classe à pcii près nulle; ce qui s’explique en partie par l’indifférence que les officiers ont, en général, pour leur profession, par la frivolité de leur caractère et la nature superficielle de tout ce qui concerne leur éducation.

«Les officiers russes, en très-petit nombre, qu tiennent à grandir dans leur état, savent très-bien qu’ils ont pour cela cl es moyens plus prompts et plus efficaces que de se donner la peine d’étudier les principes militaires, ou de se préparer à l’avancement qu’ils ambitionnent. Ce n’est pas qu’à l’imitation de ce qui se pratique chez d’autres peuples, l’avancement soit subordonné à l’influence des intérêts aristocratiques; tout au contraire, l’ empereur semble avoir tellement à cœur d’éviter tout favoritisme de ce genre, qu’on pourrait lui supposer l’intention d’bumilier encore davantage cette partie de la noblesse déjà si déchue ; les officiers issus de grandes familles ont plus de peine à s’élever par la faveur de leurs généraux, et sont plus sévèrement punis pour la moindre infraction à la discipline militaire que ceux d’une naissance obscure.

« A la vérité, la fortune qui, en Russie, accompagne souvent la naissance, leur fournit des moyens de compensation; la clef d’or ouvre indirectement la voie à l’avancement, et tire le rideau sur bien

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des fautes. Le général ou le colonel d’un régiment ne manque jamais d’indulgence ni de bons témoignages en faveur des cadets ou des subalternes qui leur achètent , à des prix énormes , des chevaux usés ou défectueux. Les mêmes raisons font que les examens ne sont que de pures formalités. De son vivant, le grand-duc Michel examinait personnellement tout cadet, tout volontaire qui aspirait à l’épaulette d’officier ; mais la sévérité de ces investigations portait uniquement sur la tenue et sur la manière de monter à cheval : de sorte que tel homme pouvait obtenir, sur ces deux points, son entière approbation , qui, après tout, n’était guère bon qu’à devenir caporal.

« Les jeunes Russes ne montant jamais à cheval que pour le service ou dans les écoles d’équitation, leur pratique est peu brillante , malgré toutes les peines que se donnent leurs chefs. Autrefois, les moyens les plus burlesques étaient mis en usage pour abuser le grand-duc dans ces parades du manège. Des cadets faisaient coller leurs culottes de peau à la selle; d’autres y faisaient attacher leurs bottes, afin de ne pas s’écarter trop aisément du siège. Mais, comme le grand-duc les fit quelquefois descendre de cheval, la supercherie fut découverte, et il devint par la suite fort difficile à tromper.

« Pour l’instruction intellectuelle, l’examen, solli-

cité d’une manière convenable, est moins difficile. Nous avons connu un officier qui désirait obtenir une commission dans l’artillerie. Il fut informé qu’il devait solliciter du général chargé de l’examiner la faveur de quelques leçons ; ce général l’invita à déjeuner, lui donna une bouteille de I champagne , et prit ensuite fort tranquillement le billet de mille roubles (1125 fr. ) que son élève venait de déposer, d’une main tremblante, sur la table, dans une belle enveloppe.

« Ceci , dit le général , quand ils eurent fini la «« bouteille, suffit pour une leçon.

« — Et combien, dit le cadet, Votre Excellence « pense-t-elle qu’il m’en faille encore ?

« — Trois autres , et vous serez en état de pas- « ser avec distinction votre examen.

« — Et vous ne croyez pas qu’une leçon puisse « suffire?

« — Cela dépend de vous! »

« Profitant de l’avis , le jeune homme renferma trois mille roubles dans un billet. En conséquence, le moment venu, il fut déclaré fort capable et reçut sa commission '. >>

Tels sont les officiers de l’armée de terre. Il faut en dire au moins autant des officiers de la marine. Après un cours insignifiant d’études dans un corps

\ . Révélations sur la Russie , par un résident anglais.

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spécial, et quelques manœuvres entre les verge a| d’un vaisseau suspendu comme une escarpolette au plafond d’une grande salle, ces derniers entrent au service actif. Mais quel service ! C’est à peine s’ils ont le temps de voir la nier, tellement la saison des croisières est courte dans les eaux moscovites. Il serait pourtant bien nécessaire à ces officiers, si antipathiques pour la plupart à la vie de marin, de prolonger leurs exercices. Aussi peut-on affirmer de la manière la plus absolue, et sans s’arrêter à des exceptions dont il ne vaut vraiment pas la peine de tenir compte, que la marine russe ne possède aucun officier d’une science réelle. Un vieux pilote norvégien, qui a rencontré souvent les escadres du tzar dans la Baltique, me disait qu’il ne les avait pas vues une seule fois manœuvrer avec intelligence. Je pourrais citer à l’appui de ce témoignage des faits nombreux et auxquels je n’aurais certainement jamais ajouté foi, s’ils ne s’étaient passés sous mes yeux.

Un autre rapport que les officiers de la marine ont en Russie avec les officiers de l’armée, c’est une vénalité et une corruption dont rien ne saurait donner une idée. Nous avons vu comment ils spéculent sur les examens et les diplômes ; cette spéculation s’étend à tout. Ces navires si beaux d’apparence, si richement équipés, qui se pavanent dans les bassins de Cronstadt ou de Sébastopol,

manquent souvent des pièces les plus nécessaires

îlu mome,lt (,e Prendre la mer. Les officiers les oui vendues. Voyez aussi ces malheureux soldats de l’intérieur, aux vêtements sales et déchirés, au teint hâve, aux membres ruinés. Est-ce donc que le gouvernement néglige de les nourrir et de les habiller ? Non. Les officiers ont vendu vivres et e quipements , ci moins qu’ils n’aient déjà prévenu les livraisons des fournisseurs, en s’appropriant l’argent destiné à les payer. Mais c’est surtout dans

les marches de guerre que les dilapidations des chefs d’armée se donnent libre carrière. Il est avéré aujourd’hui que sur les cent mille hommes que la Russie perdit en 1828, dans la campagne des Balkans, la plus grande partie périt victime des privations de toute nature qu’imposa à l’armée la cupidité des généraux et des intendants.

Plaie monstrueuse qui s’étale en Russie à tous les degrés de l’échelle administrative. Depuis le chétif expéditionnaire qui touche quatre-vingts roubles par an, jusqu’au ministre le plus favorisé du budget, tous les employés du tzar volent. C’est en vain que l’empereur Nicolas s’arme d’énergie pour frapper les coupables. Ils lui échappent tous

infailliblement ; ou si par hasard quelqu’un tombe sous sa colère, le châtiment qu’il lui inflige ne produit sur la masse qu’un effet dérisoire. J’ai vu des colonels, j’ai vu des généraux, des contre-ami-

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raux, dégradés ou faits soldats. « Les sots, disaiton , qui se sont laissé prendre ! »

C’est que , pour corriger de pareils abus, il faudrait autre chose que des ukases , dût-on même les renforcer du knout. Le génie du vol tient au génie national des Russes; telle est, du moins, l’opinion généralement accréditée. Mais, en dehors d’un pareil principe, ne serait-ce pas assez, pour développer chez les Russes un aussi odieux penchant , que ce système de gouvernement qui pèse sur leur tête? Quand un peuple est enlacé par une police qui épie jusqu’au moindre souffle de sa vie, ne devient-il pas nécessairement fourbe et trompeur? El si cette police va jusqu’à enchaîner de sa main de plomb les ressorts les plus subtils de son âme , desséchant ainsi en lui tous les phénomènes de la vie intellectuelle, ne se sent-il pas fatalement entraîné à chercher une compensation dans les basses convoitises , dans les appétits matériels ? Mais alors il faut de l’argent , il faut de l’argent à tout prix.

Tel est le secret de la vénalité et de la corruption des Russes.

Comprend-on quel est le sort d’une armée dont ces vices délétères ont fait leur proie? L’histoire des campagnes moscovites le dit suffisamment. N’a-t-on pas vu des colonels du tzar vendre même à l’ennemi , parce qu’il surenchérissait, les vivres et les habits destinés à leurs troupes? Mais

suri LE PROTOCOLE DE VIENNE. 323

trop de faits de ce genre seraient à raconter. J’ai signalé le principe d’où ils procèdent; cela suffit.

Résumons. Qu’est-ce que la Russie considérée dans sa force?

Sur terre. — 1° Une armée hypothétique d’un million d’hommes , une armée réelle de six à sept cent mille, une armée disponible de deux à trois cent mille ;

2° Des soldats-machines, sans initiative, sans esprit militaire, mais formés à une discipline de fer , solides comme un mur de forteresse , et ne cédant qu’au boulet ou à la mitraille ;

3° Des officiers ignorants, sans courage, héros de parade et non chefs de guerre ;

4° Des administrateurs cupides , spéculant pour eux et leurs complices sur les caisses de l’armée , et s’inquiétant peu qu’elle meure de froid ou de faim , pourvu qu’ils se gorgent d’or ;

5° L’impunité assurée aux dilapidateurs, ou tout au plus quelques supplices individuels , isolés , sans réaction sur F ensemble.

Sur mer.. — 1° Deux grandes flottes superbes aux yeux, pourvues officiellement d’un matériel complet, et armées de puissants canons ;

2° Quatre-vingt mille marins, dont près de cinquante mille sérieusement équipés , tant dans la Baltique que dans la mer Noire ;

APPENDICE

3° Ces memes marins sans instruction , sans exercice , inhabiles à la manœuvre , et détestant instinctivement la mer;

4° Officiers d’apparat, initiés à peine à la science nautique, inférieurs à leurs matelots qui les méprisent, agents de concussion et de pillage , bons pour désorganiser un navire et non pour diriger une expédition ;

5° Deux grandes forteresses , Cronstadt et Sébastopol, d’aspect inexpugnables, mais qu’en réalité leur garnison, leur situation même seraient impuissantes à défendre.

Voilà la Russie militaire et maritime. Je demande si cet appareil , imposant sans doute , est vraiment de nature à effrayer l’Europe?.,.

Mais, actuellement, il ne s’agit plus de guerre. Les négociations pacifiques l’emportent, dit -on, et chacun s’entretient du protocole de Vienne. Faut-il s’affliger ou s’applaudir de ce résultat ? Assurément nous ne sommes pas de ceux qui ont soif de sang ; mais nous ne croyons pas non plus que la guerre soit toujours une calamité. Dans la question présente, par exemple, si la Russie se fut obstinée, malgré une manifestation armée, dans ses injustes prétentions, n’eût-il pas été utile au monde, comme le disait récemment un honorable membre de la chambre des communes, d’effrayer par un exemple les malfai-

tours qui voudraient troubler la paix de l’Europe ?

Quoi qu’il en soit , c’est sur un protocole et non sur des coups de canon que nous avons à raisonner.

Quel est ce protocole ?

Personne 11e le sait encore ; mais les questions qu’il soulève sont graves, et c’est h juste titre, on le conçoit, que l’opinion impartiale et éclairée se préoccupe de la satisfaction qui leur sera donnée. La situation de la France, surtout, est ici fort délicate Elle est loin d’être identique à celle des autres puissances. Ni l’Angleterre, ni l’Autriche, ni la Prusse ne se sont rencontrées, en face du divan, engagées dans un débat personnel avecla Russie. On se souvient, au contraire, que, tant que ce débat se maintint dans ses limites originelles, l’Angleterre resta inactive. Mais, en prenant des proportions européennes , les exigences de la Russie n’ont pas perdu pour cela leur caractère spécial. Le protectorat , tel que le tzar le réclame, 11’est point étranger aux deux firmans, objet de nos réserves ; il y lient essentiellement ; et, si le tzar a mis tant d’insistance à l’obtenir, c’est qu’il le regarde comme un instrument qui les consacre, et qui lui met entre les mains les. moyens d’en assurer l’exécution. Ainsi donc, que le tzar obtienne* une note, un traité, peu importe! du moment où

32ü APPENDICE SUR LE PROTOCOLE DE VIENNE.

cette note ou ce traité ne font pas abstraction des firmans, c’est un titre que le tzar obtient contre nous ; car, en se fortifiant ainsi sur un terrain défendu par nos réserves, n’augmente-t-il pas pour nous la difficulté de les faire prévaloir? On voit jusqu’où pourrait nous conduire un raisonnement approfondi sur cette matière. Nous espérons que le gouvernement en aura prévu toutes les conséquences; nous espérons que, dès que le protocole de Vienne sera connu , nous pourrons y applaudir , non comme à une solution provisoire qui laisse tout en question , mais comme à une solution définitive, comme à un acte de force qui, en sauvant les grands principes , sauvera l’honneur et la dignité des nations, c’est-à-dire qui donnera raison au droit contre la violence, au catholicisme contre le schisme, au sultan contre le tzar, à la France, à l’Angleterre , à l’Europe contre la Russie.

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