AVERTISSEMENT
Trois questions €ont à poser ou à éclaircir dans la question d'Orient : question de personne , questiùn. de principe , question de fait. Il importe de savoir ce que c'est que cet ambassadeur extraordinaire dont l'empereur Nicolas s'est servi pour signifier ses réclamations au sultan ; ce que c'est que cette Église au nom de laquelle , ou plutôt sous prétexte de laquelle ces réclamations ont été formulées ; il importe enfin, l'état des choses étant nettement précisé, d'apprécier la part respective que les grandes puissances fiont appelées à prendre au débat , le rôle d'activité armée ou de pacifique intervention qu'elles doivent y jouer.
Jusqu'à présent, la presse française et étrangère n'a louché, si je puis ainsi parler, qu'aux sommités de la question. Suspendue aux flancs de la diplomatie russe, elle a suivi bravement chacun de ses pas. Si quelquefois elle s'est laissée déconcerter par tes évolutions inattendues d'un insidieux cabinet, elle n'a pas perdu
a AVERTISSEMENT» J
pour cela le fil principal , et dégageant peu k peu la l'ei lumière de l'ombre, la vérité -de l'imposture, elle estiroi arrivée enfin à forcer le monstre k montrer sa tjête; ellm elle Ta clouée au pilori de l'Europe. pt
Ce résultat fait honneur k la presse. Je me bornerai jho k le constater ; car mon but, dans cet écrit, n'est point I de reprendre des généralités qui n'offriraient aucun ! aspect nouveau. Je préfère aborder certains détails spéciaux dont personne ne s'est encore occupé. Cela reposera des hautes considérations dans lesquelles le public est entretenu depuis si longtemps et dont il est fatigué peut-être. D'ailleurs , en matière politique, les moindres éléments sont précieux ; tel grand résultat ijtu étonne n'a souvent pour cause qu'un imperceptible accident.
Qu'est-ce donc que ce prince Menschikoff dont tout le monde parle et que personne ne connaît ? Qu'est-ce que cette Église gréco-russe qui , sous son fastueux manteau à* orthodoxie ^ cherche si orgueilleusement ken imposer au monde? Quelle est, vis-k-vis de l'empereur de Russie, dans la question d'Orient, la position respective des quatre grandes puissances continentales, de la Prusse et de l'Autriche surt(»ut ?
Trois questions auxquelles je vais m'efforcer de répondre. Les documents que j'ai pour cela entre les mains sont nombreux; ils sont le fruit de mes observations personnelles pendant mes voyages répétés en Russie et en Allemagne, pendant mon long séjour en Finlande, où le prince Menschikoff est gouverneur général. J'userai de ces documents avec réserve, mais je
AVERTISSEMENT. ni
n'en ôterai rien qui puisse altérer leur vérité. On me trouvera sévère sans doute : que l'on m'enseigne donc un moyen d'être vrai avec la Russie sans paraître en même temps sévère, je dirai plus, sans paraître hostile !
Paris, le42 juilleU853.
LE PRINdl MENSCHIKOFF
LE
PRINCE MENSGHIKOFF
Le prince Memchikoff elle vieux parti nisae. — Portrait du prince — Scm Age. — Sa démarche. — Histoire curieuse de sa blessure de Wama. — Fortune du prince MrnscIiikufT. — Le prince Mcnschikoff courtisan. — Son antipatliie pour les étrangers. — Ses façon« flBvera les Finlandais. — Parallèle entre le prince Menschikoff et le comte de Nesselrode. — Caractère et conséquences de sun ambassade à Constantinoplc. — Le prince MenâcbikufT frondeur. — Père de famille et homme d'esprit. — Bon mot.
Bien que le silence commence à se faire autour
|du nom de Menschikoff, c'est pom'tant sur lui que fixerai tout d'abord l'attention. Le prince Menlikofif et la question d'Orient sont désormais insécables et presque corrélatifs : impossible de bien "
iîomprendre l'une sans pénétrer intimement dans nature de l'autre. Ce n'est donc point d'une sim-
ïle biographie qu'il s'agit ici , c'est d'une étude ilitique. J'initierai au grand fciit qui nous tient
[en suspens par l'appréciation de l'instiiiment
4 LK PRINCE MENSCHIKOFF.
dont Nicolas s'est servi pour le poser en face di inonde.
A l'arrivée du prince Menschikoflf à Constanli nople, l'émotion de l'Europe a été grande. On s'es demandé ce que signifiait cet étrange diplomate (|ui débutait par l'insulte et poursuivait par la me nace. Cela contrastait si fort avec les allures habi tuelles de la diplomatie !
Pour ma part, je l'avoue, mon émotion s'est dis sipée vite. Connaissant déjà, depuis longtemps , l prince Menschikoff, loin de m'étonner de ses pro cédés, je les ai trouvés naturels et logiques; je n*; ai vu que l'inspiration du système, qui prévaut au jourd'hui dans les conseils de Saint-Pétersbourg et d'avance il m'eût été facile de déterminer l'issui à laquelle aboutirait la mission de l'envoyé impérial.
Qu'est-ce, en effet, que le prince Menschikoff On commence à le dire aujourd'hui : c'est le repré sentant du vieux parti russe. Là est la clef de tou le mystère. Représentant du vieux parti russe c'est-à-dire de ce parti aux yeux duquel les réformes de Pierre le Grand ont toujours passé poui une tentative impie ; de ce parti qui maudit le prè sent, et qui, pour s'élancer vers l'avenir, ne prendrait volontiers d'autres ailes que celles du passé ; «le ce parti fanatique et violent, impatient de ses steppes où il se sent à l'étroit et aspirant à des en-
LE PRINCE MENSCHIKOFF. 5
vahissemeiits sans limites ; de ce parti ennemi déclaré des idées et de la civilisation européenne, tressaillant d'aise à Tespoir d'asservir un jour l'Occident et de le refaire à son image ; de ce parti, enfin, qui ne connaît de droit que la force, de mobile que l'intérêt, et qui, sous le prestige dont il se pare quelquefois, ne cache que des passions barbares et tous les instincts de la horde. Voilà le parti que représente le prince Menschikoff.
Il ne manque pas d'esprits abusés qui poussent à la ruine des Turcs et crient hurrah à la Russie. Mais savent-ils bien ce qm arriverait, si les vœux qu'ils forment pour le triomphe des tzars se réalisaient jamais? Jusqu'à présent, les manifestations de leur poUtique ne l'indiquent qu'incomplètement. Us n'ont guère fait jouer encore qu'un des deux principes dont ils subissent l'action tour à tour. C'est l'initiative germanique, c'est le drapeau de Nesselrode qui ont flotté sur le monde. Laissez le vieux génie russe , laissez le parti de Menschikofl' se frayer leur route, et vous verrez quelle transformation. Quand un tel homme est mis en avant, il ne s'agit plus d'évolution diplomatique , ni d'influence de cabinet ; il s'agit de domination violente, il s'agit de conquête.
Les faits qui se sont produits depuis deux mois no le prouvent-ils pas déjà? Ceux que l'avenir réserve le prouveront encore plus. Et voilà pour-
6 LE mnVCE SENSGHIKOFF.
quoi, en présence de cette grande question qui agite le monde, la personnalité du prince Menschikoff me paraît d'un si haut intérêt à étudier. Dans la nouvelle phase où est entré le cabinet nisse, le prince Menschikoff n'est pas seulement un homme, im ambassadeur, €'est un principe.
On risquerait singulîèremenit de se fourvoyer, si l'on voulait juger de ht physionomie du prince Menschikoff par les quelques portraits que l'on a de lui. Le prince Menschikoff n'a jamais pris la peine de poser. • Attendez, dit- il aux peintres avides de reproduire ses traits, attendez que je sois mort. «H n'y a, en eifet, que la mort qui puisse fixer cette nature turbulente et saccadée, aussi impatiente de toute gène que détenninée à imposer sa volonté.
Le prince Menschikoff, arrière-petit-fils du favori de Pierre le Grand, est âgé d'entiron soixante dix ans. U a la taille moyenne, les cheveux courts et blancs, la tête petite, le front osseux et découvert, les traits anguleux et roides, l'œîl d'une vivacité extrême. Sa démarche est fière, mais par moment un peu alourdie, ce qu'on attribue à la blessure qu'il reçut en 1828, au siège de Warna. L'histoire de cette blessure est curieuse. C'était vers le soir ; le prince Menschikoff, alors général ,
LE PRmG£ HENSCHIKOFF. 7
ayant donné ses derniers ordres à ses traupes, se dirigeait tranquillement yers son quartier. Il s'arrêta un instant, les janibes écartées, pour prendre une prise de tîdiac, dit-on. Tout à coup une détonation se fit entendre. Le prince tomba ; il était grièvement blessé. Un boulet, lancé par im canon ennemi, lui avait passé entre les jambes, traçant un sillon sanglant dans la partie cbamoe des deux cuisses. Le prince Menschikoff fut longtemps à se rétablir. Comme on demandait à un de ses aides de camp si le général souffrait beaucoup : «Parbleu, je crois bien, répondait-il, ce n*estpas impunément que l'on va à cheval sur un boulet ! »
Le prince Menschikoff est un des plus riches sei- ^eurs de l'empire ; il compte ses âmes par milliers, et défie par la variété et l'étendue de ses domaines territoriaux les plus fastueuses opulences' d'Angleterre. Mais, contrairement à ce que font la plupart des nobles russes, qui ne jouissent de leurs biens qu'en les gaspillant, il centuple chaque jour la valeur des siens. Car son économie €st- sans rivale; elle atteint même, si l'on en croit les mieux informés, à ces hmites extrêmes où notre langue lui donne un autre nom. Une chronique particulière se plaît à raconter , à ce sujet , des faits qui nous paraîtraient étranges.
Mais, à Dieu ne plaise que pour ma part je prenne ces lEsdts pour de l'histoire ! Le prince Hen-
8 LE PRINCE MENSCHIKOFF.
scliikofTsait trop ce qu'il se doit à lui-nième, i qu'il doit à son rang, à sa position dans Tempin pour céder à des instincts qui le brouilleraiei avec l'étiquette . D'ailleurs, vivant habituellemei sous l'œil du maître, et courtisan plus que pei sonne, il fait naturellement passer le favori avai le propriétaire, la passion de l'influence avni l'amour du gain.
Par une habileté merveilleuse, le prince Mei schikoff réussit à faire accepter chez lui comme t l'originalité ce qui chez d'autres serait traité < simplicité outrée. Du reste, dans les circonstanc solennelles, son ton est grandiose. Hôte d'un d plus beaux palais de Saint-Pétersbourg, entou d'aides de camp chamarrés d'or, de nombrei valets, il se montre vraiment le digne minisi d'un tzar.
Une répugnance que l'on explique diBicilemeii c'est celle dont le prince MenschikotT est possédé l'égard des étrangers. Il n'en reçoit aucun. J'ai e tendu un jour l'un de ses familiers répondre à ui personne qui lui demandait si le prince Menscl koff connaissîiit le ministre de France : « J'en doul et en tout cas, si ses salons lui sont ouverts, sera une bien étonnante exception. » Cette biza rerie retombe quelque fois sur ceux qui devi'aieii ce semble , y être le moins exposés. Par exempl il n'est pas rare que des Finlandais de distinctio
LE PRINCE MENSGHIKOFF. 9
venus tout exprès de leur pays pour jouir des audiences du prince^ soient obligés de s'en retourner sans ravoir 7U. Cependant le prince Menschikoff est gouverneur général de Finlande. On raconte, il est vi'ai, qu'en compensation, les visiteurs ont pu , s'ils l'ont voulu , prendre le thé dans ses antichambres avec ses aides de camp et ses majordomes. Que de plaintes n'ai-je pas entendues moimême de la bouche de Finlandais ainsi éconduits î On a voulu attribuer cette antipathie du princ(» pour les étrangers à cette nature profondément russe que j'ai signalée tout à l'heure. Pierre le Grand, l'auteur de sa fortune, qui avait tant de foi dans les étrangers, n'était-il donc pas Russe, lui aussi? Quoiqu'il en soit, le prince Menschikoff se produit dans la vie privée avec toutes les façons Ae l'antique boyard. Il est brusque , impérieux, fantasque; son geste est souverain, et, quand la colère fait bouillonner son sang, il est terrible. Si la vie de cour et les soucis de l'intérêt n'eussent un peu assoupli ce que son humeur native a de trop rude, on prétend qu'il ferait bon marché du joug impérial et qu'il se signalerait par d'étranges manifestations d'indéi)endance. Il se dédommage de la senitude officielle en frondant tous les ridicules ([ui l'entourent; et comme son esprit est des meilleurs, il y réussit à merveille. Aussi le prince Menschikoff a-t-il beaucoup d'ennemis.
Le prince Menschikoff a épousé un des grands noms de l'empire , une princesse Dolgorouki , je crois; il en a eu deux enfants, un fils, une fille. Celle-ci, mariée au comte***, fait, sous certains rapports , contraste avec son père. Elle raffole de l'étranger ; son bonheur est de trouver des prétextes pour s'échapper. Dernièrement, malade à mourir, comme le sont toutes les dames russes qui éprouvent le besoin de prendre les eaux, elle obtint un passe-port pour Baden-Baden. Ce passe^wrt la copr duisit directement à Paris, où elle fit sa cure. A son retour à Saint-Pétersbourg, chacun s'empressait de la féliciter sur sa mine rose et florissante. « Oh! oui, disait le prince Menschikoff , félicitez la comtesse; les eaux de Paris lui ont fait un excellent bien. •
Pourijuoi Menschikoff csi-il le ministre de prédilection de rempereor Nicolas. — Esl-il capable? — lienschikoff minislre deja marine impériale. — Organisation de son ministère. — Fatalité de sa mission. — Menschikoff mauvais administrateur. — Le grand-duc ConsCmtin lui est donné pour adjoint. — Signification de cette nomination. — L'empereur Nicolas , le grand-duc héritier et le ministre malTcrsatf*ur. — Le grand-duc Constantin et la marine russe.
Le prince Menschikoff est une de ces natures que leur flexible ambition, ou une faveur que rien ne déconcerte, rendent propres à tout. C'est d'ailleurs, comme je l'ai dit , l'homme national ; il doit donc
LE PBINCE 1IE19SGHIK0FF. il
contenir plus que tout autre à Nicolas, lui qui affecte yis-^yis des Russes une si grande passion de leui* nationalité. Aussi, ce qui est bi^i ranarquabie, c'est que toutes les fois quMl s'agit de donner à un acte ou à une foikîtion un caractère vraiment russe, c'est sur le prince Maisckikoff que l'empciieur porte son choix. 11 semble même qu'à cet égard le succès personnel de son agent lui importe peu. Ce qu'il veut de lui, c'est qu'il serve de drapeau et comme de passe-poit à sa volonté, il saura bien plus tard reprendre lui-même, en sous-œmre , un acte mal exécuté, une négociation échouée, ^ il sera d'autant plus fort pour le succès qu'il aura plus "vivement popularisé sa première initiative aux yeux de sa nation.
Bien donc que le prince Menschikoff soit comblé dTionneurs et de dignités, bien qu'il occupe les plus hauts postes de l'empire, on ne saurait en inférer en sa faveur »ni singulière aptitude, ni capacité éminente. Russe de la vieille roche , de quel autre titre a-t-il besoin pour faire valoir ce titre souverain?
Suivons le prince dans l'exercice des principaux emplois qui lui sont confiés, et, jEaisant abstraction du maître qui l'inspire, ne nous attachons qu'à ce qui émane de sa propre initiative. Le personnage qui nous impose si fort comme instrument passif de l'autocrate nous paraîtra bien pâle, peut-être, abandonné à lui-même.
12 LE PRINCE MENSCHIKOFF.
Le prince MenscbîkofT est ministre de la marlM, frouverneur gén^Tal de Finlande , président du seil (le censure* : trois grands postes au (les({uels Teinpereur Nicolas doit, en effet, avoir] c(eur criniprimer le sceau moscovite.
Pour fciire a])prôcier au juste Timportance do' [»remier, je donnerai quelques détails surl'organisation de la marine impériale de Russie. Ces détaib viendront ici (fautant plus à propos que, tout a n'^pondant au\ exigences de la situation actuelle, ils coinpk*teront ceux que la plupart des jou^j iiaux ont d(»jà tournis sur le même sujet.
{ . Voici le compléinonl des litres el dignilés du prince Menscliihol^ Icis (ju'ils s(^ trouvent dans Tarmorial général de Finlande : Prince dr rcinpire, aide de camp {général, amiral, membre dn conseil de l'espirc , cher de Tancien régiment d'ingric , chef de Tétat-maJor de il marine, ciiinmandanl les tn)iipes cantonnées en Finlande, chevalier de Tordre impérial de Saint-André avec les insignes en diamants, de^o^ dre de Saint-Alexandre Newsky également en diamants, de Saint-Wlidimir de \d première classe, de Sainte-Anne ^e la première classe en diamants, de Saint-Georges de la troisième classe, et de Saint-Stooislw de la première classe, des ordres prussiens de TAigle-Xoîr, de rAig^e- Rouge de la première classe en diamants, et de Tordre pour le méiilr, de Tordre impérial d'Autriche deSaint-Léopoldde la première clasae, àf Tordre suédois des Séraphins, commandeur grand'croix de Tordre dr TÉpée de la première classe, chevalier de Tordre royal de Saint-Louis de France, de celui de Saint-Hubert de Bavière, de Tordre royal grec du Saint-Sauveur de la première classe , grand'croix des onlres de Saint- Maurice el de Saint-Lazare de Sardaigne, chevalier de Tordre du Lion de Bade de la première classe, el de Tordre militaire de Hesse-Cassel : portant Tépée d'or avec celle inscription : Pour bravoure, ainsi que le» médailles frappées à l'occasion des campagnes de 1812 el 4 814, et de celles de Perse et de Turquie.
LE PRINCE MENSCHIKOFF. 13
Depuis Pierre le Grand , la Russie tend à devenir issance maritime : condition complémentaire, on elle, de Tinfluence qu'elle prétend exercer en Orient, soit en Occident. Tous les succes- Ceqrs de Pierre ont été fidèles à cette tendance; mais aucun n'y a déployé tant de persévérance et d'énergie que l'empereur Nicolas.
A son avènement au trône, il avait trouvé la
marine de l'empire dans un état voisin de la ruine.
Absorbé par la guerre continentale, Alexandre
g'i'avait négligée forcément. De leur côté, officiers et
[^soldats, mettant à profit les préoccupations du
^maître, ravageaient à l'erivi le matériel des arse-
■^naux : c'était le pillage organisé. Nicolas se hâta
de porter remède à un aussi grand mal. Il punit
les prévaricateurs, et, la charte de Pierre le Grand
à la main, il jura à la Russie de lui rendre sa
marine.
Aussitôt toutes les stations maritimes de l'empire s'animent d'un mouvement depuis longtemps inconnu. Les ports s'élargissent, les docks se creusent, les casernes s'élèvent, les arsenaux, les usines, les entrepôts se multiplient, les corps et les écoles sont reformés , les douanes reconstruites ; Kronstadt, Kherson, Ismaël, Nicolaéf, Sébasfopol, la Baltique et la mer Noire se couronnent d'une splendeur inaccoutumée, et déjà, du haut de ses tlottes restaurées, l'autocrate peut annoncer à
LE PRIHCE KENSCBIKOFF.
l'Euroi>c qu'une ère nouvcllt; s'est ouverte jjourl marine russe.
C'est de l'époque de cette restauration , dire de Tamiée 1827, que date, en Russie , l'insl tution du ministère de la marine, lequel toutela ne fut défînitivement organisé qu'en 1831. Il fkllai^ en effet , pour réaliser les plans de l'empere Mict^s, un centre administratif fortement conal lue, à'oix put jaillir, avec l'unité de direction, Inmmeuse initiative et une exécution résolue. { ne sait pas assez, en France, sur quel pied magi ticpje sont monlées les grandes administrations i l'empire russe. Celle de la marine snrtoul mérl tonte noire attention.
Elle se compose : 1° du ministre avec hnrt aià de camp ordiaaii'es et sli aides de camp extra dmaires; 2° du conseil de l'amirauté, formanfl conseil particulier du ministre ; 3° de la chanc^ei sédentaire et de la chancellerie ambulante ou é campagne; 4° de la direction du personnel; la direction hydrographique; 6" de l'inletMiaiice gé-" nérale de la flotte ; 7° de la direction de rartillerie cl de la direction des forèfs; 8' du comtnisi'ariat général; 9° de l'auditoriat général; 10° de l'adni nistratîon générale de la santé ; ! 1° de deux com tés scientifiques , l'un pour les conslniclions contf nentales, l'autre pour les consti^ctions maritime^ 12" de la direction des ingénieurs de la marine:
LE PBISGE ME^SCnSOFF. iS
13* du comité économique fonnant la prinripiir administration de la flotte de la mer Noire.
En créant on ministère aussi Taste et aussi complet, Temperenr Nicolas se mettait éfidemment entre les mains on levier d*une incroyable puissance, n ne s'agissait plus que de le faire mouvoir. Le prince Menschikoff fut diargé de ce soin. A quel titre? Non-seulement le prince Menschikofl' n*est pas marin, mais encore il ne possède aucune connaissance théorique en marine. Que de fois Tempereur ne l'a-t-il pas involontairement embarrassé en l'interrogeant sur ce sujet! Cependant si une ad-* ministration fortement organisée et bien assise smses traditions peut à la rigueur s'accommoder d'un chef dépourni de science spéciale, en est-il ainsi d'une administration naissante où tout est à réparer, sinon à reconstruire? Mais, en prenant le prince lienschikoff pour ministre de la marine , Nicolas visait surtout au prestige national. 11 voulait, tout en flattant l'amour-propre de son peuple , montrer à l'Europe que la marine russe allait désormais voler de ses propres ailes. Un homme comme le prince Menschikoff, avec sa haine de l'étranger, avec son enthousiasme pour les facultés indigènes , n'était-il pas de force à faire surgir de l'écume des mers boréales des amiraux russes tout formés, et à dégoûter ceux des marins anglais ou hollandais qui eussent songé à mettre leur intelligence au service du pa-
^S' - lE PRINCE MENSCHIKflîfr
Villon des Izare? Quant à la partie elTeclîve Je Vd inbiisU'atiou , Nicolas se rallriltiuiil t sort à lui-même. Qu'est-ce Jonc qu'un ministp ilans le caliinet russe, sinon un fantôme de fai; laîsie ? L'empereur est à lui seul tout le cabinet •■ Tais-toi, disait un jour Nicolas au ministre ( linances Wronchenko, i|ui, senlanl son i ntù profonde, voulait donner sa démission, est-* donc toi qui es ministre? "
Le prince Menschikolï n'était pas honune à i mettre au-dessus d'un pareil système. Docile A Q registrer les ukases de son mailrc, il s'est soiicid peine de faire éclater un mérite ]}ersonnel dam s manière de provoquer et de diriger leur application. Tel était pourtant son droit comme fonctionnaire immédiat. Mais n'était-ce pas assez pour lai d'imprimer k l'institution confléc à ses soins le caractère de nationalité qui tient à sa nature et à son uomf 11 ne s'est donc appliqué que très-secondairement à l'élever k l'idéal voulu par les ukases. La marine russe , en un mol, n'a eu dans le prince Menscliikoff qu'un chef national, et non un ministre.
Il ne suffit pas, en effet, pour être un vrai ministre de la marine, d'édifier des ports, de construire ou de radouber dos vaisseaux , il faut encore donner ime àme à celte matière, en d'autres termes, il l'aut former de bons officiers. Or, sui- i c
LE PUNCE MENSCHIKOFF. 17
dernier champ , quels ont été les résultats de Tadministration du prince Henschikoff? La marine de l'empire compte, il est vrai, quelques marins étrangers de moins; mais elle n'a pas un seul marin indigène de quelque valeur. C'est toujours la même ignorance, la même^énalité, la même corruption. Il est facile, je le sais, de dresser des états imposants, d'accumuler les hauts grades , les brillants uniformes ; il est facile même de simuler la force , et de ce charlatanisme les Russes ne se font faute. Mais pénétrez jusqu'au cœur de la vérité : le vide et la disette vous apparaîtront là où l'on vous annonçait la plénitude et l'abondance.
L'empereur Nicolas , qur perce parfois les ténébreux arcades où se réfagient ses subalternes, s'est senti épouvanté de l'indigence de son personnel maritime. Il eût pu destituer le prince Menschikoff; il ne l'a pas fait. Qui eût-il mis à sa place? Il a pris im moyen plus énergique et qui sera certainement plus efficace; il a donné pour adjoint^ au prince son propre fils, le granddgp Constantin , amiral général des flottes de l'empire. Un fils du tzar adjoint d'im simple ministre ! Cette mesure a une signification profonde. N'est-ce
â . En Russie, chaque ministre a auprès de lui ce qu'on appelle un adjoint, dont les fonctions répondent, mais dans un degré encore plus élevé, à celles de nos anciens sous-secrétaires d'État. L'adjoint succède habituellement au titulaire.
iB LE PAINCË MENSCHIKOFF.
pas la conséquence d'une parole échappée dernièrement à l'empereur dans un mouvement de poignante douleur?
Il était dans son cabinet avec son fils aîné, le grand-duc héritier. Un aide de camp arrive et lui remet un paquet contenant les preuves d'une effroyable malversation commise par un ancien ministre, aujourd'hui mort , que la famille impériale comblait des plus intimes faveurs. « Quoi donc, s'écria l'empereur en se tournant vers son fils, n'est-il donc que nous au monde à qui nous puissions nous fier? »
Quoi qu'il en soit, l'accession du grand -duc Constantin au ministère' de la marine garantit désormais à l'empereur l'exécution de sa volonté souveraine. Marin éclairé , soldat courageux , puissant caractère. Russe aussi, Russe à l'égal du prince Menschikoff, le grand-duc Constantin imprimera aux études navales une direction féconde; sous lui, les officiers incapables ou démoralisés rentreront dans l'ombre. Certes , il faudrait que la marine russe fiit déjà bien atrophiée pjûBr ne pas se relever avec un pareil chef.
LE PRINCE HENSCHIKOFF. 19
]^e prince MenscliikofT gouverneur général de Finlande. — Caractère de ce pays. — Politique habile de la Russie. — Brutalité du prince MenscliikofT. — Les Finnois et les Hongrois. — Odieuses tracasseries. — Incertitude de Tadministration. — Intervention du grandduc héritier. — Langue flnnoisc proscrite. — Le prince MenschikofT soulève la Finlande contre la Russie. — Haine profonde qu'excile son nom chez les Finnois.
Le champ sur lequel le prince Menscbikoff était appelé à déployer le plus d'intelligence, c'était, sans contredit, son gouvernement de Finlande. Ce pays nouvellement conquis, et dont l'empire pouvait retirer tant d'avantages, demandait un régime spécial. Tout éprise qu'elle soit de l'excellence de sa nationalité, la Russie l'avait compris, et les deux souverains qui s'étaient succédé depuis la conquête avaient juré , chacun à leur tour, de consener à la Finlande sa constitution et ses lois. On avait depuis agi en conséquence. Persuadée qu'elle n'arracliernit jamais du cœur de la Finlande son antique affectiogfypour la Suède, et qu'elle tenterait vainement de se l'identifier à elle-même, la Russie avait lounié^la difficulté , en s'efforçant de réveiller dans le cœur des Finnois leurs instincts primitifs les plus vivaces, afin de les rattacher ainsi à leur propre nationalité; système d'une habileté infinie, qui, avec le tpmps, devait unir la conquête à la métropole.
20 LE PRINCE MENSCHIKOFF.
et, par suite, créer entre elles une mystérieuse solidarité. Comment ne tiendrait-on pas à qui vous rend la jouissance de votre âme et vous permet de vivre de votre vie?
Le prince Menschîkoff parut d*abord entrer dans cette voie ; mais une telle modération n'allait point à son humeur moscovite. Ne connaissant que par la surface le pays qu'il avait mission de gouverner, il prétendit cependant le prendre par les entrailles et le faire plier autant que possible sous la loi commune ; fidèle en cela à la mission dont il est fatalement investi, et dont il ne croit pas pouvoir retarder la marche sans se nier lui-même.
La guerre de Hongrie vint bientôt offrir au prince gouverneur un prétexte pour appliquer ses idées. Frères des Hongrois par la langue et peut-être aussi par le sang, les Finnois n'avaientpu maîtriser leur émotion à la nouvelle du soulèrcment de la Hongrie contre l'Autriche. Ds enregistrèrent avec complaisance dans leurs journaux les succès de leurs armes. Tant que Georgey n*eut pas trahi, on les laissa faire; mais une foÎB la campagne terminée , la réaction conmiença.
Au lieu de respecter ces sentiments fraternels qui , en définitive , n'avaient abouti qu'à des manifestations inofifensives, le prince Menschikoff ne voulut y voir que des symptômes révolutionnaires. Excité par des conseillers qui, pas plus que lui, ne
LE PRINCE MENSCHIKOFF. 21
connaissaient la Finlande, il se fit un monstre de cette nationalité dont on avait jusqu'alors favorisé l'essor. Il écrasa sous son pied brnlal tout ce qui la rappelait même va^ement. La société de littérature, finnoise fut traitée en société secrète ; ses imprimeries furent fermées ; elle n'eut plus le droit de faire imprimer dans sa langue nationale que le catéchisme de Luther et les préceptes de l'économie domestique. N'avait-on pas persuadé au prince que, s'il laissait échapper du sanctuaire académique de la Finlande la moindre petite ballade , c'en serait fait de la Russie ? Telle qu'un brandon enflammé, œtte ballade se serait abattue au milieu desOstiaks, des Wotiaks, des Tschérémisses, des Wogoules, en un mot de ces deux ou trois millions de Finnois dispersés à Test et à l'ouest de l'empire, et on les eût vus, se levant comme un seul homme, étouffer dans leur étreinte les trente millions de Slaves , leurs co-snjets et leurs maîtres. Voilà ce qn'on avait persuadé au prince Menschikoff.
Dire les tounnents que lui causa cette idée serait impossible. J'en ai été moi-même témoin, car j'étais alors en Finlande. C'était un désarroi générai; toffâ les gouverneurs de province perdaient la tétc. Hus de système suivi : de rari[)itraire , de la brutalité. Comme j'en témoignais mon étonnemesD^ à des fonctionnaires : « Que voulez-vous nous y fasâoDS? me répondaient-ils; le prince
Menschikoff est si fantasque ; aujourd'hui il veut (îeci, demaîn cela; personne ne sait à quoi s'en tenir ; nous sommes dans les ténèbres ! » Un jour l'irritation causée par lui ou par ses agents monta si haut qu'il ne fallut rien moins que l'mlervenlion du grand-duc héritier lui-même, qui fit exprès le voyage de Finlande pour réparer le mal.
Cette circonstance donna lieu à un incident que je relèverai , parce qu'il confirme tout ce que je viens de dire. Chéri des étudiants de l'université de Finlande, dont il est le haut chancelier, le grand-duc héritier fut fêlé par eux, lors de son jubilé académique, avec le plus vif enthousiasme. Des vers furent chantés en son honneur, entre autres une ballade finnoise composée pour la cir- . constance sur une vieille mélodie nationale. Croirait-on que les censeurs du prince Menschikoff défendirent l'impression de cette ballade, sous prétexte qu'étant écrite en finnois, elle tombait sous le coup de la proscription générale? Tout ce (ju'on put obtenir, ce fut d'en publier une traduction suédoise , et encore sans indiquer que (î' était une traduction.
Le résultat d'un aussi incroyable système a été diamétralement opposé à celui qu'on eût voulu oblenir. Au lieu de se rapprocher de la Russie, la Finlande s'en est éloignée. La nation finnoise, cette nation probe, honnête, intelligente, plus
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(*ivilîsée peut-être dans le dernier de ses paysans (Iiie la Russie dans le plus superbe de ses gentilshommes, la nation finnoise n'est pas de celles que Ton mène en esclave. Courbée sous la force, i*lle reste silencieuse; mais que gagne à ses murmures secrets, à ses douleurs concentrées, la puissance qui l'opprime? On comprend une politique de violence à l'égard d'indomptables rebelles. Quand un peuple, au contraire, ne vous demande que sa place au soleil et accepte sans mot dire vos lois et votre police, à quoi bon l'écraser? Aussi quelles malédictions haineuses n'entend-on pas retentir de tous les échos de la Finlande quand on leur jette le nom de MenschikofT! Jamais la Finlande n'a pu se plier à ces façons du génie moscovite.
Li' princo Mcnscliikoff el la cenêure. — Détails curieux. — La crnsuiv russe, la liberté el Toraisoii dominicale. — Le censeur reraplacé par un manœuvre. — Le prince MenschikofT ennemi de la France. • — Les correspondants étrangers des journaux russes. —Sentiments «les Russes à Tégard de la France. — Fausse idée que Ton s'en Tait. — Les Russes jaloux et haineux. — Joie que leur causent nos révolutions. — Impression contraire dans nos prospérités. — Ln Russie nation sans principe. — Intérêt et Torce.
J'arrive maintenant à la censure. Rien de plus étrange que le caractère qu'a pris cette institution sous la présidence du prince MenschikofT. Sans
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doute, la censure russe ne s'est jamais distinguée par une grande finesse de discernement; mais il était réservé au prince Menschikoff de kiii fiiire franchir sous ce rapport toutes les limites du possible. C'est ici véiitablement le triomphe du vieâ esprit moscovite. Je n'entreprendrai pas de signaler tous les ridicules , toutes les inepties, tous les malentendus dans lesquels cette malheureuse censure est entraînée chaque jour. Je me bornerai à quelques faits.
Le mot liberté est proscrit aujourd'hui du vocabulaire russe ainsi que tous les adjectifs et adverbes qui en dépendent. Or , voici comment la censure interprète cette proscription. Un professeur de mathématiques lui ayant présenté dernièrement le manuscrit d'un ouvrage de mécanique , il s'y trouva qu'en définissant une machine U disait d'elle que ses rouages devaient tourner librement, La censure biffa le mot librement. On lisait dans 1q même manuscrit que la ligne droite s'étend dans un espace infini et sans bornes; la censure biffa les mots sans bornes. Qui donc en Russie , autre que l'autocrate , a le droit de ne pas être borné ?
La censure russe est aujourd'hui dans un tel état de trouble qu'elle ne sait plus ce qu'elle doit permettre ou ce qu'elle doit défendre. En Finlande l'institution a pris un caractère ai odieux , je dirais
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presque si infamant, qu'aucune personne honorable ne veut plus en faire partie. Un censeur ayant dernièrement donné sa démission, on n'a trouvé pour le remplacer qu'une espèce de scribe subalterne , bon tout au plus pour faire im manœuvre. Mais ce sont là , ce semble , les gens qui vont le mieux au prince Menschikoff. Le parti qu'il représente pourrait-il avoir de meilleurs instruments ? On a vu, sous le souffle créateur du prince, un pauvre diable de Finlandais, trop ignorant pour être promu aux fonctions de Idnsman (dernier rang dans la magistrature municipale), s'élever rapidement aux grades de capitaine, de major, de colonel, de général!... Mais passons.
De ce triomphe des nullités, il résulte que les gens distingués se tiennent autant que possible à l'écart, ou du moins qu'ils affectent une excessive prudence. Un des censeurs, homme d'esprit, voulant éviter toute tracasserie importune , a pris un parti décisif, le parti le plus sage, c'est de ne plus rien laisser passer du tout. Conune on lui demandait si l'orat- SG» dominicale ne trouverait pas au moins grâce devant son tribunal : « Ah ! ah 1 répondit-il , cela dépend ; il y a là certains mots passablement suspects. />t»»ntfis-not» aujourd'hui notre pain quotidien frise singulièrement le sociaUsme ; et ce verset : Que votre règne arrive l Ne dirait-on pas que l'on est peu satis&it de eelui dont on jouit ? »
2fi LE PRINCE MENSCHIKOFF. ^
Cependant il est des cas où ie priDCC MtmscUH kofT, se (lépiit'tiint (le ses sévérités hnbitaell^^| ouvre libre carrière aux écrivains. Chose étraiigl^H c'est surtout i]tiaiid i! s'agit d'insulter ta Fran4^| l^e nalionalilé rrançalse, en eflet, iies'hnrmonisei^H ^uère avec la nationalité russe. Pendniil mon d^H 'nier séjour en Finlande, c'est-à-dire de 18f)0^| ]8âl, il ne s'imprimait pas un mauvais arl)<j^| en Europe contre la Fnuice qui ne lût aiissil^| reproduit par ordre du prince ou de ses agei^^ dans les feuilles du pays. Mais la source on 4H puisait le plus lai^nient, cV-tail un journiil jH Sainl-Pétersboui^ , qui soudoyait à cette époqi^| un correspondant ou plutôt une correspondante^^ Paris. On écrivait à ce journal que nous n'élii^H plus qu'une nation déchue ; qu'il était couvé^H même à Paris que la vraie civilisation avait d^se^H la Ft^ncc; que le hou ton, les belles manièil^H r»gprit d'ordre et de justice s'étaient réfugiés sur1^| hords de la Néwa , et autres frracieusetés du niênaB ^^enre. l,e prince Menschikolf s'emparait de loni cela avec une sorte de volupté féroce; il ronviail les Finnois à y prendre pari et en saturait les colonnes de leurs journaux. Voilà qui leur convenaîl bien mieux que de chanter leurs ballades ! Tons les esprits loyaux étaient outrés ; moi surtout, j'en souffrais cruellement , car enfin j'étais là , seul Français, envoyé du frouvcmemenl , et portant par
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conséquent , avec la responsabilité de mon caractère officiel, cet amour-propre national qui nous tient d'autant plus vivement au cœur que nous sommes plus loin de la patrie.
Cependant, quand on voit dans le prince Menschikoff tant d'antipathie contre la France, il ne
faut pas trop lui en vouloir. Ce sentiment ne lui est point personnel ; il répond à celui qui prévaut
généralement dans son pays. On se fait mallieureusement une très-fausse idée des Russes. Parce (|u ils parlent français , parce qu'ils s'habillent à la française, nous nous imaginons qu'ils nous adorent. Erreur. Us nous jalousent, ils nous haïssent. Cette influence que nous exerçons sur eux et qui étreint le tzar jusque sur son trône, cette influence leur pèse comme un cauchemar. Sentant qu'ils ne peuvent la secouer, ils en rongent convulsivement le frein; les plus superbes la nient : c'est la rage (lu copiste contre le maître.
Aussi , que ne font-ils pas pour masquer à leurs propres yeux la dépendance où nous les tenons ! Que d'efforts pour croire à leur faculté d'initiative , tandis qu'ils vont chasser sur nos terres, et qu'ils ne composent leurs gerbes que d'épis ravis à nos moissons ! Jusqu'à leur littérature d'emprunt qu'ils se donnent le plaisir de regarder comme originale !
Ce qui marque bien l'inanité de cette sympathie
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que les Russes nous témoignent , c'est rincroyablc joie que leur causent nos désastres. Si le canon gronde dans nos rues, si nos pavés se dressent en barricades , si notre sang coule : « Bravo ! s*écrient-ils, voilà les Français qui se tuent. ■ Ils tremblent cependant, mais c'est qu'ils craignent que le sabre dégainé chez nous n'étende sa pointe jusque chez eux. Égoïsme du salut personnel, et non commisération de fraternité.
Et quand Tordre se rétablit, quand le soleil verse de nouveau sur nos têtes ses rayons de paix et de prospérité, croyez-vous qu'ils se réjouissent? Je me trouvais en Russie quelques semaines après le 2 décembre 1851. C'était le moment où la plupart des journaux de l'Europe célébraient l'acte énergique qui, selon eux, avait brisé la tète de l'hydre révolutionnaire et ramené la paix et la sécurité aux peuples et aux rois. Quoi de plus propre à charmer un gouvernement absolu , un gouvernement surtout qui se pose en apôti'e si fervent des principes conservateurs! Eh bien, je n'ai trouvé nulle part tant de mauvaise humeur, tant d'hostilité contre le 2 décembre et contre les actes qui l'ont suivi qu'en Russie. De très -liants personnages, et qui ont tenu ou qui tiennent encore de très-près au tzar, m'ont dit sm' ce sujet des choses que ma plume se refuse à retracer. La Russie ne demande pas que le monde périsse, mais
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c'est à la condition que nul autre qu'elle même ne s'avisera de le sauver.
On parle, je le sais, d'aatipathie de principe. Mais, est-ce qu'il existe des principes pour là Russie ? Ne les a-t-eile pas joués tous? Les Bourbons de la branche aînée ont régné sur la France. De quQls bienfaits les a-t-elie comblés? Sans doute, sous leur règne, elle n'a point pris Constantinople, mais elle a pris la Crimée. On se rappelle encore les déplorables hésitations du comte de Vergennes, la décoration envoyée par l'impératrice Catherine II à M. de Saint-PriestS notre ambassadeur en Turquie,
4 . Ce Tait étrange est rapporté par le baron de Staël, alors ambassadeur de Suède à Paris.» Il s'exprime ainsi dans une lettre du 26 décemiire 4785, tirée de sa correa^ondamce avec k roi GnstsTe 10 , que j^ai transcrite pendant mon dernier séjour à Stockholm.
« Je profitai de Taudience de M. de Vergennes pour parler de M. de Saint-Priest , dont la prochaine arrivée dans ce pays Tait beaucoup de bruit. M. de Vergennes m'a répondu que M. de Saint-Priest était trop connu pour qu^il fût probable qu'il jouât un rôle bien important. Pour Yons en convaincre, me dit le minisire, je vous mettrai au fait de ce qui «'est païaé an commencement des dernières prétentions que Vimpératrice a îoaaées contre les Turcs. M. de Saintr-Priest avait alors un congé pour revenir en France. Je lui écrivis une lettre d'ami par laquelle je lui conseillais de ne point quitter dans un moment où sa ftéaesÈce était û intéressante 'pour le service du roi. Je lus extrêmement surpris quand, en réponse à ma lettre, M. de Saint-Priest m'en écrivit une qui était de la dernière extravagance. 11 y dit entre autres choses qu'il ne pouvait décemment contrarier les projets de S. M. Impériale, puisque c'était elle qui lui avait donné du pain. Que cependant, si on voulait le mettre absolument en état d'agir , il fallait lui envoyer l'ordre du Saint-Esprit, afin qu'il pût renvoyer. à Vimpératriee la marque de distinction qu'il tenait d'elle. M. de Vergennes finit par m'as-
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les dons de tout genre que la magnifique souveraine faisait pénétrer jusque dans les bureaux de nos ministères. La branche cadette est venue : comment Ta-t-elle traitée ? Quant à la révolution de février, elle n'a laissé dans le souvenir des hommes d'État russes que ce calembom* inventé par le grand-duc Michel, et que tous se plaisent encore à répéter : La France de février nous a envoyé le flot* révolutionnaire.
Non, je le répète, il n'est pour la Russie aucun principe. Deux choses seulement sont sacrées à ses yeux : l'intérêt et la force ; l'intérêt , qui lui montre le but, la force, qid l'aide à l'obtenir. Soyez ce que vous voudrez, pourvu que }a Russie trouve en vous, à ce double point de vue, un espoir do concours efficace, elle vous donnera la main.
surer que celle leltre n'aiirail jamais été monlréc , si , quelques joui> après son arrivée , M. de Sainl-Priest n'avail pas en forme demandé son rappel , ce qui l'avail obligé de monlrer sa lellre au conseil du roi , ou on la conserve. Je ne crois pas, sire, que M. de Vergennes ait voulu me tromper. Il y avait dans son maintien et dans son expression trop de vérité pour que je puisse le soupçonner. »
4 . On se rappelle que le général Leflô fut envoyé par le général Cavaignac, en qualité de ministre plénipotentiaire, à Saint-Pélersboiu?.
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prince Mcnschikoff homme d'esprit. — 11 a à Sainl-Pélerabourg le monopole des bons mois — Traits divers. — Esprit du prince MenschikofT, aiguillon de la guêpe. — Le ministre du tzar et le diable. — Le comte KisselefT et les villages à détruire. — Le prince Menschikoff à Constantinoplc. — Ce que les Russes pensent du sultan. — Mise en scène de Tempereur Nicolas. — La Russie démas- •piée.
Le prince Menschikoff n'est pas toujours aussi solennel ou aussi rude d'allure qu'il nous est apparu jusqu'à présent. J'ai dit plus haut qu'il était homme d'esprit; il l'est, en effet, et à un degré peu commun. Le prince Menschikoff jouit si pleinement dans l'empire du monopole des bons mots, que, si quelque autre sujet du tzar s'avise d'en trouver un, la première idée qui vienne au monde, c'est qu'il l'a volé au prince. De la sorte , il s'est attribué peutêtre bon nombre d'enfants adoptifs. Quoi qu'il cii soit, le prince Menschikoff amuse la cour et h ville ; et c'est à qui s'empresse , quand il anive dans un salon, de se suspendre à ses lèvres malicieuses. Je citerai quelques traits de ses célèbres facéties.
Le point de mire favori du prince Menschikoff, ce sont les ministres de l'empereur; pas un qm lui échappe. Mais alors son esprit qui, dans les rapports habituels de salon, est vraiment plein
32 LE PRINCE MENSCHIKOFF.
de charme , change de caractère ; ce n'est plus la gracieuse pointe qui pique innocemment, c'est l'aiguillon de la guêpe.
Ministre des voies de communication, le comte Kleimichel joint, dit-on, à ses talents administrar tifs, une sorte de faculté qui le rend propre à une foule de choses. C'est im dévouement hors ligne, ce qu'on appelle une âme damnée. Quelle proie pour notre prince !
Dn soir il arrive à la cour, l'air préoccupé , lugubre. Tout le monde en est frappé.
Les dames l'entourent :
« Qu'avez-vous donc aujourd'hui, prince? vous paraissez bien singulier !
— Oh! laissez-moi, un rêve, un mauvais rêve.
— Un rêve ! vous allez nous conter cela.
— Impossible.
— Vous plaisantez ; allons , petit prince , exécutez-vous. »
Et Menschikoff poussant un gros soupir.
« J'étais , dit-il , à travailler dans mon cabinet. Tout à coup, on frappe à ma porte. « Entrez !... » C'était le diable... » Que cherches-tu? lui demandai-je un peu ému. — Je cherche le ministre des eaux de l'empire. — Est-ce le ministre des eaux douces ou le ministre des eaux salées? — Le ministre des eaux douces. ■— En ce cas, va-t'-en chez Kleimichel, je suis ministre de la marine.
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« Le diable s'en alla chez IQeimichel. En le voyant entrer, celui-ci , vous le comprenez , fut un peu plus ému que moi. « Que cherches-tu ? lui demanda-t-il en tremblant. — Je cherche le ministre des eaux douces de Tempire. — C'est moi , qfue me veux-tu ? — Je veux ton âme. — Imbécile ! tu sais bien que je n'ai pas d'âme ; je n'ai qa^m dévouement sans bornes. »
Après Kleimichel, l'ancien ministre de la gnerre, Alexandre Tschemicheff, était celui surle(piris*e3wrçait le plus volontiers la verve mordante de notre prince. D faut dire aussi que Tschemicheff y prêtait souvent le flanc , sinon lui , du moins sa fenune.
La princesse Tschemicheff se plaisait à vanter, en toute occasion, les exploits militaires de son mari ; elle ne manquait jamais, par exemple, de rappeler certaine petite ville d'Allemagne, où il entra le premier pendant la campagne de 1814. Un jom* que, dans un salon où se trouvait le prince Menschikoff, la princesse se Uvrait à ses récits habituels : « Mon Dieu, fit-elle en ayant l'air d'en avoir oublié le nom, quelle est donc la ville qu'a prise Alexandre? — Babylone 1 madame, » dit Menschikoff.
Mais, de tous lès bons mots du prince, voici le meilleur. Le comte Kisseleff, ex-ministre des domaines, et comme tel chargé d'administrer les villages de la couronne, avait, à tort ou à raison, la réputation d'avoir compromis l'existence de quel-
34 LE PRINCE MENSGHIKOFF.
ques-uns de ces derniers. C'était au moment où le' prmce Woronzoff, fatigué de son gouvernement du Caucase , manifestait à l'empereur l'intention de demander sa retraite. L'empereur était fort inquiet de cette nouvelle.
« Quel malheur ! dit-il au prince Menschikofif ,* voilà Woronzoff qui veut se retirer, et cela quand la guerre touche à sa fin et qu'il n'y a plus que quelques villages à détruire. Je ne sais qui envoyer à^ place.
— Il me semble pourtant, répliqua le prince , que Votre Majesté ne devrait pas être embarrassée ; elle a sous la main juste l'homme qu'il lui faut.
— Lequel?
— Kisseleff.
— Kisseleff!
— Certainement : Votre Majesté prétend qu'il n'y a plus que quelques villages à détruire ; or , qui en a plus détruit que Kisseleff? >»
Ainsi donc, on le voit, le prince Menschikott" est vraiment un homme d'esprit. Cela fait contraste , ce semble , avec le caractère que nous lui connaissons et la mission dont il est fatalement investi. Cependant , si nous nous rappelons les faits par lesquels cette mission se manifeste , nous y trouverons peut-être plus d'harmonie qu'on ne le croirait, au premier abord, avec cette humeur caustique et amère qui forme l'élément dominant do
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l'esprit du prince Menschikolf. Trancher dans le vif, biiitaliser hommes et choses, et, come on dit vulgaireuient, casser les vitres, n'est-ce pas ce qui distingue toute intervention où il met la main ? Or, en cela, certainement, un esprit du genre de celui du prince Menschikoff est d'un merveilleux secours; il peut servir d'instrument à la volonté russe même la phis nettement caractérisée.
Reviendrai-je, maintenant, sur l'ambassade du prince Menschikoff à 'Constantinople? Ce que je viens de dire de cet important personnage ne nous en expUque-t-il pas bien tout le mystère? Avec.de tels éléments d'initiation , nous fussions-nous étonnés de ces procédés insolites que l'envoyé du tzar s'est plu à déployer vis-à-vis du sultan? Quand on représente un parti aussi vivement que le prince Menschikoff représente le parti russe , on en porte instinctivement en soi toutes les allures. Or, le parti russe se met-il en avant, n'attendez de lui ni cette tempérance de paroles, ni cette aménité de formes, ni cette modération de caractère qui distinguent le diplomate européen. Ce parti est de sa nature incidte et rude ; il ne négocie pas , il brusque. Volontiers s'armerait-il du knout.
La Porte n'a point pUé sous ses exigences; le prince Menschikoff a dû. se retirer. Mais quel éclat dans cette retraite! On n'a peut-être "pas assez mesuré la portée de cet acte significatif. Les es-
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prits sont restés en suspens, quand la situation étak des plus nettes. Sait-on comment, surtout dq>uis que le vieux parti national a prévalu, la Russie apprécie sa prépondérance en Orient? A ses yeux le sultan n'est point un souverain ordinaire, c'est un vassal. « Avec le sultan, dit-on dédaigneusement à Saint-Pétersbourç, on ne négocie pas, on commande. »
Et c'est là ce que le prince Menschikoff est venu faire à Constantinople ; il est venu donner des ordres au sultan. Le sultan s'est permis de résister, le prince est allé chercher main-forte. H s'agit bien de conventions écrites, de parole jurée, de droits reconnus I Qu'importe tout cela? Qu'importent l'équilibre européen, et les protestations des peuples, et les démonstrations des puissances ? C'est un rdiielle à punir ; la Russie ira jusqu'au bout.
Singulier raisonnement, sans doute, moralité plus singuUère encore ! Mais, enfin, la Russie se rît des protocoles, elle ne cédera qu'à la force.
On s'est bercé quelque temps de cette incroyable illusion que l'empereur Nicolas désavouerait son ambassadeur. A quel titre? Est-ce que Nicolas peut se désavouer lui-même? Or, qu'a fait le prince Menschikoff, sinon d'exécuter les ordres de son maître? 11 s'y est pris, il est vrai, d'une façon brur taie. Mais pouvait-il exprimer autrement l'espèce de politique qu'il représente? Aussi, loin de tomber
LE PRUffCE MENSCHIKeFF. a?
avec son échec ,. le prince M enschikoff monte en grade : le voilà, dit-on, gouverneur de la Crimée.
Si le prince eût immédiatement réussi , son intervention eût été peut-être moins appréciée. En se servant du prince Menschikoff, Nicolas, comme je le dé^lfatrerai plus longuement dans la suite, voulait se grandir aux yeux de son peuple, par un acte fortement empreint de nationalité. Il devait donc se soucier peu d'un succès trop facile. Ce qu'il lui fallait, c'était une opposition bien tranchée , c'était un reftis mêlé de bruit d'armes. Car alors, tout se prétait k la mise en scène dont il avait besoin, et l'effet qu'il lui importait de produire était produit. Croit-on que Nicolas ne s'applaudit pas d'une situation qui lui a permis de publier le fameux manisfeste que nous cpnnaissons? Il suivra ce manifeste , croyons-le bien , jusque dans ses plus extrêmes conséquences.
Mais ce système qui , au point de vue du tzar de Russie et du parti dont il subit l'influence, présente tant de force et de logique ; ce système , au point de vue européen, est souverainement absurde et barbare. Je fais même ici abstraction du but final auquel il tend. Oui, disons-le hautement : de longtemps la Russie ne se lavera aux yeux de l'Europe de la tache que l'ambassade du prince Menschikoff a imprimée à son front. Il est triste vraiment, après s'être posé tant d'années en puissance gardienne
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des trônes, en conservatrice des principes sodaus, de ne pouvoir donûner plus longtemps sa nature, et en reprenant tout à coup le cours de ses exploits machiavéliques, de montrer à la face du moi que Ton n'a d'autre mobile au fond qu'un brutal, et que Ton ne cherche à endormir pies et les cabinets que pour déchirer les trait plus à son aise et satisfaire impunément ses voi lises.
Mais, ce sont là des idées européennes. Le noni de Menschikoff nous dit assez quel sort est fait aujourd'hui à ces idées dans les conseils de rautocrate.
DéAnitioii de l'Église russe. — Conversion de la Russie su cfaristiftnisme. — La Russie cathoIiq[ue. — Fief du saint-siége. — L'Église russe se sépare de Gonstantinople. — Patriarcat de Moscou acheté à prix d'or. — Immunités du patriarche rosse. — • Admiration et culte de la forme. — L'Église russe, institutioa morte. — Livres lhéologiq[ues. — Éducation religieuse des Russes. — Dieu et le tzar. — Principe de la vie morale.
« Qu'est-ce que l'Église russe ? — C'est l'Église catholique réduite à l'état de pétrification. *• Ainsi s'exprimait un jour le père Lacordaire du haut de la chaire de Notre-Dame. Ces mots sont d'une vérité profonde.
Transfuge^ de l'Église de Rome, imitatrice servile de l'Église de Constantinople, l'Église russe n'a eu, ce semble, d'autre but, depuis trois siècles surtout, que d'étoufifer peu à peu en elle le principe qui la vivifiait à son origine, pour arriver à cette torpeur morne où elle languit aujourd'hui. Que signifie ce titre d'orthodoxe dont elle se pare avec tant d'orgueil? Je le demande en vain à l'histoire. Ce que
i± L'ÉGLISE GRËCO-RUSSE.
rhistoire m'apprend, c'est qu'en 867 le patriarche byzantin Ignace , qui vivait alors en par£aite harmonie avec le pontife romain, envoya des missionnaires dans la Russie pour travailler à sa conversion*; ce que l'histoire m'apprend , c'est qu'en 980 Wkdimir le Grand, premier grand-duc de Russie , après la princesse Olga, qui ait embrassé solennellement le christianisme, reçut le baptême des mains de l'évùque grec de Kherson. Or, en 867 et en 980, ({uelle est la foi que les Russes réputaient orthodoxe ? Évidemment celle dont ils faisaient profession. Mais cette foi , quelle était-elle , sinon la foi catholique pure , sinon la foi romaine ? Je sais que les historiens russes, accumulant les ténèbres autour du berceau de leur conversion, se sont efforcés de persuader au monde que leur Église ne relève directement et originairement que de Photius. L'histoire, heureusement, parle plus haut que ces historiens. Est-ce qu'il était question de Photius en 867 ? Non : Photius ne parut qu'en 880. Est-ce qu'il en était question en 980 ? Non, encore ; ce temps fut pour l'Église de Constantinople une phase de repos ; elle vivait alors dans l'oubli des hardiesses de Photius, sans que rien vînt troubler ses bons rapports
f . Voyez les preuves citées dans l'ouvrage intitulé Vicissitudes de VEgUse Catholique des deux riteSy en Pologne et en Russie , par un prêtre de l'Oratoire ,J t. 1, pages 2 et suivantes. — Chez Sagnier et Bray, 4843.
L'ÉGLISE GRËCO-RUSSE. i3
avec Rome; ce n'est que soixante ans plus tard que Michel Cerularius reprit de nouveau l'œuvre du schisme pour la consommer sans retour.
Cependant il ne faudrait pas croire que l'Eglise russe se laissa entraîner, même dès cette époque, à la remorque de l'ÉgUse byzantine. Longtemps encore , elle resta fidèle à la déférence qu'elle témoignait depuis son origine au saint-siége. Elle entretenait avec lui une correspondance suivie , lui demandait des conseils, et, bien qu'elle relevât hiérarchiquement de Constantinople , elle semblait avoir à cœur de puiser aux sources de saint Pierre la pureté des dogmes, les règles de la discipline canonique et les splendeurs de la foi. Ne vit-on pas , en 1075 , le grand-duc Isaslaff demander aide et protection au pape Grégoire VII contre les empiétements de son frère Wseslaff*? Le pontife rétablit entre eux la bonne harmonie , confirma le premier dans la possession de ses États , en lui assurant en outre l'alliance de la Pologne , et octroya au second, au nom du prince des apôtres , la souveraineté de la Russie. On sait ce que signifiaient alors dans l'esprit des peuples ces so- 'lennclles investitures que le superbe Hildebrand conférait aux maîtres de la terre.
Mais déjà les Tatars avaient envahi la Russie.
I . Voir Iç même ouvrage que ci-dessus, de la page 10 à la page 1 5 inclasivement.
Courbés sous la plus amère servitude, les Russes perdirent peu à peu leur force d'àme; l'épanouissement de leur caractère national avorta. Comment, dans de telles conditions , eussent-ils pu résister i nnfluence délétère des pontifes schismatrqaes qm leur venaient de Constantinople? Politiquement et socialement esclaves, ils le devinrent aussi ecdésiastiquement; ils copièrent Byzance. Toutefois , le lien ne fut définitivement rompu qu'à la fin dn XV* siècle.
Séparée de Rome, l'Eglise russe voulut aussi s'affranchir de Constantinople ; en d'autres termes, elle voulut se donner un patriarche cpii fût national et indépendant. Ceci réclamait le consentement et l'intervention du patriarche byzantin.
Voici le moyen dont on se servit pour les obtenir :
A cette époque, c'est-à-dire en 1672, le siège patriarcal de Constantinople était Uvré en proie à d'impudentes rivalités. Jérémie II, prélat d'une foi douteuse, inclinant tantôt vers le schisme de Photius , tantôt vers l'hérésie de Luther, Jérémie II l'occupa le premier. Il en M renversé par Métrophane , lequel dut à son tour céder sa place à Pachomius, puis à Théolept, deux évoques sinioniaques. Le règne de ces derniers fut court. Jérémie II les supplanta de nouveau , et au moyen d'une pension de cinq cents ducats qu'il fit à cha-
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Clin, il obtint d'eux l'engagement de cesser toute concurrence.
Un prélat qui achète si bien les autres doit savoir au besoin se vendre lui-môme. Telle est la réflexion que fit le grand -duc de Hoscovie ou plutôt Boris Godounoff, son favori et son ministre, n invita donc Jérémie à se rendre à Moscou, et lui promit tout l'or qu'il pourrait désirer, s'il voulait conférer la dignité patriarcale k Job, nouvellement élu métropolitain de la ville sainte.
Jérémie n'eut garde de refuser ; il appaiiit à Moscou dans toute la pompe de sa dignité sacrée; et c'est lui qui , en sacrant le patriarche national de l'Église russe , fut censé lui inspirer cet esprit • de force et de sagesse qui devait constituer désormais cette Église dans son indépendance propre et l'affranchir de l'antique tutelle. Merveilleux esprit, en effet, que celui de Jérémie II, et bien propre surtout à fonder celte orthodoxie dont la Russie se fait aujourd'hui un titre d'influence.
Cependant le marché du patriarche de Constantinople fut loin d'être ratifié par ses confrères d'Orient. Dans un synode qu'il convoqua, à cet effet, lors de son retour à sa métropole , la plupart des évoques se déclarèrent contre lui; il ne fallut rien moins pour les mettre à la raison que l'intervention de l'ambassadeur du grand- duc de Russie lui-même, et les efforts insidieux de Mêlé-
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lius , patriarche d'Antioche , gagné d'avance à la cause de Boris Godounoff. Du reste , l'année suivante , Jéréinie étant mort , le grand-duc attira encore à prix d'or dans les murs de Moscou Théophile, son successeur, qui confirma pour la seconde et dernière fois la nouvelle institution'. Telle fut l'origine du patriarcat moscovite. Au bout d'un siècle, il fut aboli par Pierre le Grand. Mais quel éclat jeta-t-il durant cet intervalle sur l'église orthodoxe? Comme ils en avaient fait les frais, les grands- ducs s'en attribuèrent naturellement les bénéfices ; ils en disposèrent suivant leur caprice. Tous ces souverains, que l'empereur Nicolas appelle aujourd'hui ses glorieux ancêtres^ ne reconnurent, en effet , au patriarche de Moscou d'autres immunités que l'honneur de servir d'instrument à leur despotisme, et la faculté de se mouvoir au gré de leurs ukases. Aussi, avant comme depuis Pierre le Grand, l'Eglise orthodoxe n'a-t-elle fait' que précipiter sa décadence. Détachée du tronc originel où elle puisait sa sève, elle s'est peu à peu pétrifiée, s'enveloppant , à défaut d'animation intérieure , dans une foule de cérémonies et de formules vides, sorte de fétichisme qui rivalise peut-être avec celui auquel se livraient les Russes , à l'époque où ils s'inclinaient devant un bloc de pien^e ou de bois.
-1. Voyez l'ouvrage déjà indiqué, pages 47, 48, 49.
Et voilà ce qiii fait que l'Église iiisse n'est maintenant, à tout prendre, qu'une institution morte. L'Eglise catholique s'est signalée par des prodiges de civilisation, les églises protestantes elles-mêmes ont émancipé la pensée; car il y a dans ces Églises un principe intérieur qui exalte» l'âme ; l'Église russe , au contraire , manque d'essor; autour d'elle tout s'atrophie; -et, si Ton veut établir le bilan de son progrès, on y trouvera , il est vrai , une certaine somme de signes de croix , de génuflexions , de prosternements, ajoutée au programme primitif , mais pas une seule idée féconde , pas une seule création qui accuse le mouvement de l'intelligence. L'Église russe peut servir de levier à une politique abrutissante , non de cadre à un culte ami de la liberté humaine et des évolutions spontanées de l'esprit.
Que de fois, pendant mon séjour en Russie, n'ai-je pas été frappé de l'inanité de cet amas de fonnules qu'on a baptisées du nom d'Église orthodoxe ! Enfouis dans les Uvres sacrés ainsi que dans une nécropole murée, les dogmes n'en sortent jamais pour rayonner sur le peuple. N'est-il pas défendu aux prêtres d'en faire trop fréquemment l'objet de leurs prédications , de peur qu'ils ne viennent à les altérer? Ils veillent sur eux comme le dragon de la fable, sans en comprendre eux-mêmes ni l'éclat ni la valeur. Quelques
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livres de théologie s'impriment, il est vrai, aujourd'hui, mais ce ne sont que des compilations isolées, des extraits Msiiîés, fruit de labeui's solitaires, sans crédit dans le clergé comme sans inQuence sur les masses. Une l'ois que le Ru^e sait que Dieu est Dieu et que le Izar est son prophète , son éducation reiig;ieuse est terminée. On s'en rapporte, pour le maintenir dans les voies de la morale, à l'impulsion d'un naturalisme mstiactif qui pourrait être tout aussi bien le Tait d'un païen que d'un disciple du Christ.
Luje de ngnes de croii el Je gftimlloiions. — Giminisliquc du nilip.
L-anoniB*i. — Bol de remparcur Nieolfle. — La vieille femme ei la nmdoiie miraculeaae, — Salai Méiroplituie el la lumenr i la «orge-
Où va ce ftioujih, où va ce marchand, où va cet employé , qui, passant devant une église, font tout à coup volte-face, s'aspergent de quelques signes de croix , courbent l'échiné et mui'murent machinalement trois ou quatre mois de prière ? L'un va à son bureau voler l'empereur, l'autre à son comptoir voler SCS pratiques , le troisième va au cabaret s'eni*Ter. Nul lien, en elVet, u'cxisle entre les symboles de l'Église ortliodoxc el la vertu. C'est de la gynmastique, voilà tout.
Croyez-vous,; par exemple, que tous ces saints encadrés , qui ornent invarialdement les maisons russes, sanctifient le lieu et les maîtres du lieu?... On retrouve de ces saints jusque dans les lupanars. 11 est vrai qu'à certains moments, et après le signe de croix préalable, on leur yofle la face!...
Heureux encore ces saints, s'ils n'encourent point la disgrâce de ceux qui les invoquent! Tel saint Nicolas , requis par un voleur de lui prêter main-forte , et n'ayant répondu que faiblement à son appel, s'est vu impitoyablement fustigé. Il arriva un jour, dans le gouvernement de Pskoff, si je ne me trompe, que des moines découvrirent dans les souterrains de lejir monastère un vieux cadavre desséché. On le canonisa, des miracles s'ensuivirent, et les dons et les oflrandes affluèrent aux pieux reclus. Vint une épouvantable sécheresse. Les paysans désolés accoururent en foule au monastère pour y demander de la pluie, essayant, en même temps, d'allécher le miracle par des arrhes que les moines du lieu durent apprécier. La pluie ne vint pas. Furieux alors et se croyant mystifiés , les paysans escaladèrent pendant une nuit les murs du monastère, s'introduisirent dans l'église, et ayant tiré le saint de sa châsse, ils le dépouillèrent des oripeaux qui le couvraient et le rouèrent de coups. Des saints de ce genre ne sont pas rares en Russie. On en découvrait autrefois tous les jours ; •7 <i
!M) L'ËGLISK GRËCO-RUftSE.
c'était une spéculation. Depuis , rempereur Nicolas s*est montré beaucoup moins prompt à canoniser. Comme on Fimplorait dernièrement en fayeur d'un vieux débris humain découvert à Kasan , et qui , au dire de ceux qui plaidaient sa cause, avait aa moins autant de titres que tous ses devanciers aos honneurs de Fapothéose : « Eh bien! va encore pour celui-ci, dit l'empereur; mais que ce soit le dernier! »
Cette difBculté de se procurer de nouveaux saints a inspiré à certains popes l'idée de tirer un plus grand parti des anciens. Le pope d'un village du gouvernement d'Iaroslaf, où j'ai séjourné longtemps , avait dans son église une image de madone qui , bien que restée jusqu'alors improductive , lui parut merveilleusement apte à faire sa fortune. D monta la tète à une vieille femme malade,. à laquelle il persuada que certains cauchemars nocturnes dont elle se plaignait étaient autant d'avertissements célestes qui l'invitaient à demander sa guérison à la madone. Dès lors, la vieille ne sortit plus de l'église ; et, chaque atténuation de ses souffrances lui paraissant un miracle, elle ne tarda pas à faire à la madone une réputation colossale. De toutes parts, et jusque du gouvernement d'Archangel, les malades arrivèrent, et. avec eux, ce qui charmait surtout le pope, des dons de toute nature. Cela dura plus de deux ans. L'honune de Dieu al-
L'fiGLISfi GRÉCO-RUSSE. 51
lait s'enrichissant , liii et son église. Mais voici qu'un couvent du voisinage, qui, lui aussi, exploitait une madone, s'apercevant que les hommages dont celle du pope était Fobjet portaient préjudice à sa caisse , s'en plaignit à Tévêque. Un simple prêtre pouvait-il, aux yeux d'un évoque russe, avoir raison contre un couvent? La madone fut enlevée de l'église du village et transportée dans la chapelle du prélat, qui lui défendit désormais de faire des miracles. Parmi les saints à miracles que FEglise russe fête de préférence, il faut citer saint Métrophane. Il n'est sorte de services que ce saint ne rende à l'humanité. Avez- vous froid? mettez une bonne pelisse et invoquez saint Métrophane , soudain une douce chaleur viendra circuler dans vos veines. Avez-vous l'àme tourmentée? prenez une tasse de thé et invoquez saint Métrophane, immédiatement vous recouvrerez la paix. Mais voici un fait plus important. Dans la paroisse de l'empire où l'on conserve le manteau de saint Métrophane, se trouvait un individu qui souffrait horriblement d'une tumeur à la gorge. Après avoir épuisé en vain toute la science des médecins, il résolut de s'adresser au saint. Il se rendit à son église, s'agenouilla devant ses reliques et invita les prêtres du lieu à unir leurs prières aux siennes. Ceux-ci firent [dus ; tandis que le suppliant était prosterné jusqu'à terre, ils étendirent sur lui le manteau du
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bienheureux. Alors, soit que ses soufGrances fussent devenues tout à coup intolérables, soit qu'une sorte de délire se fût emparé de son esprit, le pauvre patient eut la tentation de se suicider. Mais (le quelles armes se servir? n prit le parti de s'introduire peu à peu dans la gorge un des pans (lu sacré manteau. prodige! une effroyable expectoration se déclare; le malade crache, crache, il est guéri. Le drap qu'il s'ingurgitait avait en effet pénétré si avant dans sa gorge cpi'il y avait percé la fatale tumeur. Ce fait est consigné dans une relation officielle publiée en Russie. Les prêtres le racontent au peuple , et le peuple y croit.
Images peintes seules orthodoxes. — Statues proscrites. — Images domestiques. — Place d'honneur );hez les paysans. — Salut aux bogs.-^he lapidaire dévot et fripon. — Talismans sacrés.
Ces images , que les Russes multiplient avec un si grand luxe dans leurs églises et dans l'intériem* de leurs maisons, sont peintes sur toile ou sur bois. Jamais de statues ni de reliefs, l'Église russe les proscrit comme hétérodoxes. Tout ce cpi'elle se permet, c'est de recouvrir les images les plus précieuses de plaques d'or ou d'argent ciselées de manière à ne laisser à découvert que la tête et les bras des personnages. Ceci produit un effet bizarre.
On incruste aussi dans leurs cadres des pierres fines, même des diamants, n est peu de nobles, peu de marchands surtout, qui n'aient de ces luxueuses images suspendues à l'un des angles de leur salon ou de leur chambre à coucher.
Dans les isbas ou chaumières des paysans russes, la place d'honneur est sous la petite chapelle qu'ornent les images de famille; on y fait asseoir les personnes respectables et les hôtes de distinction. J'ai toujours vu les moujiks s'indigner vivement quand on n'a pas l'air de comprendre leur politesse ; ils le seraient bien davantage si , en entrant chez eux, on n'adressait pas son premier salut à leur saint. Tel est, du reste, l'usage général dans' les maisons russes. Les bogs avant tout; ce qui n'empêche pas de faire en leur présence des choses où la perfection chrétienne est tristement aventurée. Ces hogs orthodoxes sont si indulgents!
Lors d'une mission que je remplissais en Russie en 1846, je recevais souvent chez moi un lapidaire de PéterhoflT, qui m'apportait des échantillons polis de porphyre, de malachite, de jaspe, de topaze et autres pierres fines de Sibérie. En entrant dans ma chambre, il avait toujours l'air inquiet; ses regards se portaient à droite et à gauche, et il ne se décidait enfin à me saluer que lorsqu'il semblait avoir perdu l'espoir de trouver ce qu'il cherchait. Je lui demandai un jour d'où lui venait cette agitation .
U L'tGLISE GRfiCO-RUSSE.
«Vous n'aimez donc pas les bogs? » me répondh-il. ie compris. Le lendemain j'allai au bazar de la ville, où je fis emplette d'une magnifiqpie image. Uuand le lapidaire revint me voir , il la trouva suspendue à Tangle du mur qui faisait face à ma porte. Son visage s'illumina; ce fut une suite de génuflexions, de signes de croix, mais si rapides, si rapides, que j'en étais ébloui. « Ah! ah! te Toilà content, lui dis-je. — Oui, sans doute; je vois bien, maintenant, que Votre Seigneurie aime aussi les bogs. » Ce fut pourtant ce jour-là que le malheopeiix choisit pour me tromper avec le plus d'eflronterie. Parmi les cpielques pierres que je lui achetai et que je lui payai très-cher, il s'en trouva plus de la moitié de fausses. La présence des saints ne serait- elle donc pour certains Russes qu'un encouragement à la friponnerie?
Indépendamment des images suspendues dans leur maison , les Russes en portent encore une attachée au cou. Celle-ci ne les quitte jamais ; ils la regardent comme un taUsman sacré ; et leur confiance en elle est si grande, qu'ils l'implorent dans toutes les circonstances de la vie. Qu'elle se garde Men, toutefois, de tromper leur attente! Nous savons à quelle expiation ils la cmidamnent.
L^GLisE enfico-iirosE. ss
Madone ambulante. — LeB moines quèieure. — SnpentitionB étrangefl. — Appétit des moiaos russes. -^ Le peuple niste et l'ivrogiierie. — Sentiment des nobles à ce sujet. — Coopération de l'État. — L'ivrognerie principe de bonheur.
J'ai parlé des madones de couvent. Voici, sur ce sujet, un curieux épisode. C'était en 1860 : je passais Tété chez le comte de B..., dans une magnifique terre du gouvernement de Novgorod. Les blés étaient mûrs, la moisson touchait à sa fin. On était doue fort occupé au château; mais n'ayant, moi, aucun intérêt à la récolte, je m'ennuyais. Je parlai de départ. « Donnez-nous encore quelques jours, me dit le comte B..., nous attendons l'image du couvent voisin , il fout que vous voyiez cela. » Une image de couvent! Que pouvait-il y avoir là de si attrayant pour me retenir? Je me laissai faire, et ne m'en repentis pas.
Au bout de deux ou trois jours, des paysans des environs arrivèrent, annonçant que l'image avait commencé sa tournée , et que , dans vingt-quatre heures , elle serait à la résidence seigneuriale. Soudain tout le monde s'agite : le pope nettoie son église, les paysans leur cabane, le seigneur luimême fait repeindre à neuf la façade de son château.
Le moment solennd est imminent. Les cour-
riers se succèdent de minute en minute. « La voilà ! la voilà ! » Je montai , avec les fils du comte B... , au clocher de l'église pour voir ce qui en était. Nous aperçûmes, à quelques centaines de pas, un épais nuage de poussière, à travers lequel scintillaient de temps en temps l'argent d'une croix grecque et la pourpre d'une bannière. Une heure après , la procession déroulait sous nos yeux son interminable serpent. Nous descendîmes pour aller à sa rencontre. Déjà le pope était sur le perron de l'église, entouré de son clergé, auquel s'était joint le comte B..., orné de ses décorations et accompagné de quelques gentilshonmies russes de ses amis, qu'il avait invités pour la circonstance. Nous nous mêlâmes au cortège. Les cloches carillonnaient, les paysans vociféraient des hourras.
Bientôt la procession fut en présence. A sa tête marchait une troupe de mendiants déguenillés, puis une dizaine de moines, haletants, couverts de sueur; des croix, des lanternes, des bannières, des boiteux, des aveugles, des sourds, toutes les infirmités de la terre; enfin, sur un brancard porté par des paysans , l'image, représentant une madone, encadrée dans une niche d'argent incrustée d'emblèmes. Cinq ou six fourgons fermaient la marche. L'image fut introduite dans l'église et placée au milieu de la nef. Qui pourrait décrire la scène qui se produisit alors? Ce n'était pas de la dévotion ,
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c'était de la frénésie. On se précipitait sous la niche ; chacun voulait la baiser, la toucher, du moins. En même temps, les aveugles, les sourds, les boiteux faisaient entendre de sourds gémissements, tandis qu'à l'extérieur des décharges de mousqueterie se mêlaient au bruit des cloches qui carillonnaient sans interruption.
L'office divin terminé , l'image fut enlevée, et la procession se mit en marche vers le château; mais celte fois ce n'étaient plus les paysans qui portaient le brancard, c'était le comte B..., aidé de ses lils et de ses amis ; je ne pus même me dispenser de leur donner un coup de main. Arrivée à la porte d'honneur, la -foule s'arrêta, respectueuse, et il n'entra dans le château que l'image et ses porteui-s, le clergé et les moines. Alors commencèrent de nouvelles prières, de nouveaux chants; le peuple y répondait du dehors, cherchant à jouir de la cérémonie par les fenêtres, et baisant pieusement les murs qui abritaient l'objet sacré. Toutes ces dévotions tinrent au moins deux heures.
Les moines sortirent ensuite pour faire leur quête : tâche facile , car , parmi les paysans du comte B..., c'était à qui jetterait dans leurs fom*gons, qui des poulets, qui des jambons ou des quartiers de mouton salé, qui du blé ou d'autres, denrées. Quant au comte lui-même, il paya son aumône en argent. Delà sorte, les moines char-
.S8 LËGLISE GRÉC041USSE.
gés de promener la sainte image faisaient à merveille les affaires de leur eouvent. J'entendais dire autour de moi que chaque tournée annuelle , dans les villages de leur district, leur valait plus de cent mille francs.
I^ quête était à peine terminée , que le comte B.... fit prévenir les moines que le dîner était sern. Es s'empressèrent de serrer les coi*dons de leur bourse, de fermer leurs fourgons, et se rendirent à la salle à manger. Un moine russe est un géant d'appétit ; il a surtout ime faculté de boire dont personne ne connaît la limite. Ceux que le comte B.... recevait pour le moment à sa taUe avaient bu la veille , à eux dix , chez un seigneur du voisinage, vingt-trois bouteilles de bière, douze de qvass^ et deux bouilloires de thé contenant chacune près de dix litres.
Me sentant peu disposé à être témoin de leurs nouveaux exploits, je sortis pour voir ce qui se passjiit au dehors. Des tables avaient été dressées sur une esplanade faisant face au château , et les gens du comte s'occupaient à les couvrir de viandes froides, de pain et de bière, destinés aux pauvres et aux malades qui composaient la suite des moines. Tout fut dévoré en un clin d'œil; j'admirais comme tous ces malheureux , qui naguère ,
4 . Sorte de bière faite avec de la farine de seigie et d'orge mêlée d'etn.
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à Véglise, poussaient de si lugubres plaintes, avaient Festomac élastique et complaisant. De leur côté, les paysans du village firent aussi leur festin. Le soir, les moines, étendus sur des canapés ou sur des matelas, ronflaient comme des soufflets de forge; les pauvres, les malades, les paysans jonchaient l'herbe des champs, ivres morts. L'ivresse est, en Russie , le complément obligé de toutes les fêtes populaires. Non-seulement les seigneurs n'en détournent pas leurs serfs, il les y poussent au contraire : « A quoi bon , disent-ils , ôter à ces pauvres gens un si grand élément de bonhem* ? » L'État lui-même les seconde en cela avec une admirable efficacité ; car, de tous les droits qu'il aurait pu s'arroger sur leurs terres, il n'a pris que celui d'y établir des cabarets *. Quel pays que celui où le peuple ne mesure la durée de son bonheur que sur œWe des heures où il fait divorce avec sa raison!
Popes adonnés à l'ivrognerie. — A quoi tient ce vice. —- Te Deum domesUqne. — Physionomie du pope russe ; son ignorance. — ÉducatioB des séminaires. — Controverse nulle. — Points de litige entre l'Égliie grecque et l'Église latine. — Inraillibilité de l'empereur. — Le saint synode et le général de cavalerie.
Conunent, du reste, le peuple russe ne s'enivre-
I . L'impôt sur l'eau-de-vie forme, en Russie, le plus fort revenu de la comoime.
en L'ÉGUSE GRÉCO-RUSSE.
rait-il pas? l'ivrognerie n'est-ellc pas sanctîliùtf h ses yeux par l'exemple des prêtres, ses docteurs naturels? Telle paroisse, dont je pourrais dire le iioni, avait l'habitude, il y a quelque temps, de mettre son pasteur sous clef depuis le samedi soir jusqu'au dimanche après raidi. Moyen sûr, selon elle, de lui ménager une têle libre et des pieds fermes pour la célébration de la messe. Il est yrai qu'elle comptait sans la bouteille que le pope pouvait , de temps en temps , cacher sous sn robe.
Un tel penchant de la part du clergé russe tient, indépendamment de la passion personnelle, d'un côté aux coutumes liturgiques , de l'autre aux mœurs populaires. En France et dans les autres pays catholiques, l'église est à peu près le seul lieu qui soîl ouvert à ce que j'appellerai la prière officielle. Il n'en est pas de même en Russie. Libre au premier venu de transformer, s'il lui plall et quand il lui plait , son salon, sa chambre à coucher, en chapelle, et d'inviter le clergé de sa paroisse à venir y célébrer l'olïice. Cela s'appelle faire dire des Te Deum. Les seigneui's sont fort prodigues de ces sortes de cérémonies. A chaque événement important qui se produit dans leur famille, ils y appellent les prêtres ; ils les y appellent aussi au moment de leui- départ pour un voyage ou de leur retoui-. Alors toute la maison
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du seigneur se réunit dans un salon, où se dresse, en guise d'autel, une table couverte d'une nappe blanche; et ce sont les mêmes chants, les mêmes génuflexions, les mêmes signes de croix que dans les églises. Je ne saurais dire si le culte grec gagne beaucoup en dignité à se faire ainsi colporter de maison en maison ; ce qui est certain , c'est que la sobriété de ses prêtres y trouve un écueil dont rarement elle réussit à triompher; car, après l'offlce domestique , on mange , on boit : or, comme il arrive souvent que le même pope dessert le même jour plusieurs familles, on peut se figurer dans quel état il se trouve quand il arrive à son dernier Te Deum.
J'ai été bien des fois témoin de cette étrange manière d'implorer les bénédictions du ciel. Mais c'est surtout aux fêtes de Pâques qu'il faut en voir l'application. A cette époque, les prêtres n'attendent plus qu'on vienne réclamer leur ministère, ils vont eux-mêmes au-devant de leurs paroissiens. Non-seulement ils envahissent les maisons seigneuriales, Yisha le plus chétif n'est point à l'abri de leur zèle. Il faut dire aussi que partout ils sont les bienvenus. Le paysan , qui tôt ou tard a besoin d'eux, profite de cette occasion pour se ménager leur bon vouloir; il pense, par exemple, qu'ils se montreront d'autant moins difficiles en matière de dispenses matrimoniales , que le souve-
nir de Taccueil dont ils auront été l'objet leur sera plus agréable. Donc les popes trouvent partout table ouverte; Teau-de-vie coule à flots en leur honneur ; chacun de leurs Te Deum en est largement arrosé. ïfisba en isba^ de chaumière en chaumière, ils vont chantant, mangeant, buvant. Enfin, quand tombe le soir, ils rentrent chez eux. Testomac repu, le cerveau troublé, et les plus saints des mystères se terminent comme les plus avilissantes des orgies.
Cependant, lorsque le pope russe n'est point troublé par l'ivresse, il offre un type de majestueuse solennité. Cette longue barbe qui roule jusque sur sa poitrine, ces longs cheveux flottants que le fer n'a jamais touchés, lui donnent im air de Christ qui impose. Ajoutez à cela une tog€ d'une ampleur infinie, un haut bonnet fourré qui forme diadème, un respectable bâton pastoral, e1 vous aurez une idée de l'impression que le popt russe pourrait produire sur les masses, si son étal moral répondait à sa physionomie extérieure.
Une autre chose , une chose triste, qui frappe encore dans le ministre du culte orthodoxe , même lorsque l'excès du boire n'a point abruti ses traits, c'est une insignifiance d'expression qui dépasse tout ce qu'on pourrait imaginer. Le prêtre catholique le plus disgracié de la nature , le plus pauvre d'intelligence, porte toujours, du moins dans
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sa personne 9 une sorte de mystérieux reflet qui accuse en lui la conscience de sa mission surhumaine. Rien de semblable dans le pope russe. Pontife d'un culte mort, il en est la froide et muette image. QueUe ignorance d'aiUeurs est la sienne !
Si Ton excepte quelques membres du haut dergé, qui tous appartiennent à Tordre monacal, quelques religieux qui ne franchissent jamais le seuil de leur couvent , les prêtres russes sont, en général, complètement dépourvus d'instruction. Placés jeunes dans un séminaire, ils y apprennent la langue slavonne, le chant, Fart du signe de croix orthodoxe, et toute la gymnastique de la hturgie. Quant à la théologie et à Texégèse, ils en effleurent à peine quelques principes. >Mais point de controverse. Qui donc oserait discuter, en Russie, même dans un séminaire*? Les points de Utige
4 . Un historien raconte, cependant, une discussion solennelle qui eut lieu en 4 554 entre le patriarche russe et un prélat d'une autre commanion. Ce Tait est curieux à rappeler : « Laurenlius Pétri, évêqu* de Suède, avait été envoyé en Russie pour ime négociation importanle. Peu de jours avant son départ de Moscou , le grand-duc Tinvita i entamer, en sa présence , avec le patriarche une discussion savante sur la religion. Laurentius y consentit ; mais de quelle langue se serrirail-on? Le grand-duc no sachant ni le grec ni le latin, et Tenvoyé Kiédois fort peu le russe , le prince proposa l'allemand. Le patriarche s'y retasa. Enfin, après bien des pourparlers, il Tut arrêté qu'on discuterait en grec à l'aide d'un interprète. La quantité de questions métaphysiques que Laurentius adressa au patriarche firent suer celui-ci à grosses gouttes , tandis que le pauvre truchement chargé de rendre la discussion mot pour mot au grand-duc était dans des transes mortelles.
les plus vivaces qui séparent TÉgljse latine de l'Église grecque ne sont même point livrés à leur examen. Tout au plus les permet-on à quelques esprits d'élite ; et encore c'est moins chez les prêtres que chez certains nobles dévots qu'il faut en chercher une appréciation un peu sérieuse.
On sait que la divergence des deux Églises porte, indépendamment de la lutte du pain levé contre le pain azyme , et de quelques autres articles subsidiaires, sur trois questions principales : l'autorité du pape , le purgatoire et la procession du Saint-Esprit. Les Grecs ne veulent point du pape ; ils ne peuvent admettre, disent-ils, un homme impeccable; ils repoussent également le purgatoire, et envoient d'emblée leurs morts au ciel ou en enfer ; ce qui ne les empêche pas cependant de prier pour eux. Quant au Saint-Esprit , au lieu de le faire procéder , comme les Latins, du Père et du Fils, ils ne le font procéder que du Père.
Ne sachant que Taire ni comment sortir d'embarras , il disait tout ce qui lui passait par la tôle , employant des phrases si plaisantes et si peu appropriées aux choses qu'il devait exprimer, qu'un des membres de l'ambassade suédoise, qui savait également bien le grec, le latin et le russe, partit d'un grand éclat de rire. Le grand-duc, qui en 4evina le motir, en fit autant, de même que tout l'auditoire. La dispute finit là, et le pauvre interprète, plus mort que vif, s'enfuit enchanté d'être quitte d'une besogne aussi difficile. » Je demande ce qui arriverait aujourd'hui si Nicolas mettait aux prises un de ses docteurs avec un de nos théologiens ? Sa censure est déjà glacée d'un tel effroi quand elle voit tomber sous ses ciseaux un ouvrage dogmatique étranger où l'on s'avise de mettre en question le problème de l'orthodoxie russe!
t'ËGLlSE GRËGO-RUSSE. «5
Le comte B..., dont j*ai déjà parlé à roccasion des ûnages ambulantes , se plaisait à me pi'ovoquer sur ces questions.
c Convenez, me disajt-il, que ni les Latins ni les Grecs ne sauront jamais à quoi s^cn tenir sur les rapports du Saint-Esprit aTec les autres i)ersonnes de la sainte Trinité. Â quoi bon, par conséquent, en faire un sujet de dispute? Convenez encore que notre doctrine sur le destin des morts est bien préférable à la vôtre. Ne vaut-il pas mieux en finir tout d'un coup avec leur jugement que de les laisser languir si longtemps dans un purgatoire inutile ? Pour votre pape , la conscience que nous avons tous de notre fragilité s'oppose invindblement à ce que nous le regardions comme «mpeceable. »
Si cette manière de discuter du comte B... n'était pas fort théologique , elle témoignait du moins d'un certain esprit de tolérance, d'une tendance même à la fusion. Il n'y a que la question du pape sur laquelle il se montrait intraitable. Je n'ai jamais pu lui faire comprendre qu'il était la dupe d'une méprise; que pas plus que les Grecs les Latins ne croyaient à l'impeccabilité du pape, qu'ils n'en défendaient que V infaillibilité. . Contradiction étrange! Ces orthodoxes, qui se moquent si amèrement de ceux qui croient à l'infaillibilité du pape , vous sauteraient à la gorge si
VOUS VOUS avisiez de prétendre que le tzar est sujet à erreur. Voici qui est plus fort. Quelle est, chez les Russes, en matière religieuse, Tautorité suprême? Le saint synode, c'est-à-dire un conseil formé des sommités du clergé, mais auprès duquel siège comme représentant de l'empereur un procureur dont le veto peut annuler ou suspen* dre à son gré toute décision du synode, prise même à l'unanimité. Ce procureur, qui le croirait ? est un général de cavalerie , le général Protasofr^ Quant aux membres ecclésiastiques du saint synode, leur nombre est indéterminé. Libre à l'empereur d'y attacher qui bon lui semble. Ordinairement, et tel est actuellement le cas, le saint synode se compose d'un métropoUtain , de trois archevêques , d'un évêque, du confesseur de l'empereur, d'un archimandrite, de l'aumônier en chef de l'armée et de la flotte et d'un archiprêtre. Inutile dédire que, quels que soient le mérite et le caractère personnels de chacun de ces titulaires, ils sont complètement subalternisés par le procureur impérial. Au saint synode, comme partout, la volonté du tzar
1 . Dans les numéros des 24 ci 26 mai , la Presse religieuse publie deux articles signés La Fite de Pelleporc, où l'admiration pour le saint synode cl l'oi^anisation hiérarchicpie de l'Église russe est poussée jus- <|a*4 renUiousiasme. Je ne m'arrêterai pas à réruter toutes les choses éinnges que renferme cet article. Je demanderai seulement comimH un journal catholique n'hésite pas à ouvrir ses colonnes à une col* lakimiMi qu'un journal russe orthodoxe poun'ait seul avouer.
L'ÉGLISE GRËGO-RUSSE. 67
est le seul flambeau qui éclaire comme la seule loi qui dirige.
Réaction de Tignorance des prêtres russes sur le culte. — La vieille .. dévote et les deux cents signes de croix. — Fêtes, abstinence et
carêmes. — Leur mulUplicité. — Leur rigueur. — Serfs et nobles.
— Maîtres d*h6tel aux abois. — Atroce Tanatisme. — Les sauveurs
d*àmes.
L'ignorance des prêtres russes réagit fatalement sur le culte. J'ai déjà dit ce luxe de signes de croix, de prostemements , de génuflexions qui accompagnent chacune de ses cérémonies. Une vieille dévote de Moscou me demandait un jour combien je faisais de fois le signe de la croix dans ma prière. « Cela dépend, lui répondis-je; une fois, deux fois. — Oh! ce n'est pas assez; si vous ne faites pas au moins deux cents signes de croix de suite , votre prière ne vaut rien ! » Ainsi pensent, ou du moins font tous les Russes. Entrez dans une église à l'heure de la messe , quelles évolutions de bras, de mains, de jambes, de têtes, d'échinés ! On dirait d'une assemblée d'acrobates.
A toutes ces pratiques extérieures, il faut joindre les fêtes, les carêmes et les jours maigres. Nulle part les fêtes ne sont plus nombreuses qu'en Russie. U est tel mois où elles vont jusqu'à douie,
68 L'ÉGLISE 6RÉCQ-EUSSE.
sans compter les dimanches^ : prétexte de repos pour les employés, d'ivresse pom* le peuple. Ce dernier les célèbre, pour la plupart, sur la foi du prêtre et sans en savoir seulement le nom. Quand, passant un de ces jours-là dans un village, vous rencontrez un paysan qui chancelle et qui chante , demandez-lui pourquoi il ne travaille pas. « Ett prasnik! (c'est fête!) répondra-t-il. — Quelle fête ? — Ja ni snaiou! (je ne sais pas.) »
Les carêmes et les jours maigres sont plus connus, L'Église russe impose deux jours maigres par semaine , le mercredi et le vendredi , et cinq carêmes dans l'année, à l'occasion des solennités de Pâques , de Noël , de la Pentecôte , de l'Assomption et de la Saint-Pierre. Tout cela forme un total de plus de six mois , pendant lesquels les Russes orthodoxes sont astreints à l'abstinence la plus sévère. Ils ne peuvent manger ni viande , ni œufs ,. ni beurre, ni lait. Le peuple vit alors de poisson sec, d'huile de chènevis, de gruau et de choux aigres. C'est là , du reste, à peu près sa nourriture habituelle pendant toute l'année. Quant aux seigneurs , ils se dispensent généralement du maigre hebdomadaire, et bornent celui du carême à la dernière semaine. On se prépare longtemps d'avance à cette période de dévotion ; on en parle, du moins^ Mais ce sont surtout les maîtres d'hôtel qu'elle préoccupe, obligés qu'ils sont, en pareil cas, de se
L'EGUSE GRÉCO-RUSSE. <;9
creuser la tète pour trouyer des procédés culinaires qni, tout en satisfaisant la scrupuleuse orthodoxie* de leurs maîtres, ne désolent pas trop leur estomac.
Ce sans-&çon avec lequel les nobles lusses ti'aitent les lois d'abstinence, est rarement pour leurs serfs un sujet de scandale. Comme ceux-ci croient leurs seigneurs d'une autre natm-e qu'eux , et qu'au besoin les prêtres les maintiennent dans cette croyance, ils ne trouvent pas étonnant que le joug même de l'Église pèse plus légèrement sur leur tête. Ce n'est que parmi les serfs résidant dans les villes, et qui ont quelque contact avec les étrangers, que l'on trouve quelquefois des esprits moins- flexibles ; mais jamais ils ne s'avisent de donner jour à leurs idées ; ils se contentent d'espérer que la justice de ciel les vengera un jour des injustices de la terre.
Cependant il s'est rencontré des paysans nisscs qui ont signalé leur conviction religieuse par des actes du plus atroce fanatisme. On raconte qu'aux environs de Smolensk un voyageur, s'étant arrêté à une station de poste un vendredi pour y dîner, demanda de la viande. L'hôte le regarda d'un air sombre , et , comme le voyageur insistait , il s'empressa de le servir. Mais , au moment où le malheureux portait le premier morceau à sa bouche , il lui abattit la tête d'un coup de hache. La même chose arriva à im autre voyageur qui avait de-
mandé de la crème un jour de carême. Les meurtriers prétendirent qu*en assassinant leurs victimes ils n'avaient eu d'autre but que de leur épargner un péché qui eût perdu leur àme. Ces deux faits se sont passés il n'y a pas quinze ans.
Communion par ordre. — Insignifiance du mystère aux yeui des Russes. — Confession en masse. — Le pope, sa femme et Tempereur. — Terrible liistoire. — Le prêtre fait soldat.
La communion qui suit le grand carême peut être considérée en Russie comme un acte officiel. L'empereur y tient essentiellement : qui donc oserait s'y soustraire ? Aux yeux d'un Russe , la crainte d'une disgrâce ou d'un retard dans son avancement est cent fois plus efficace que toutes les menaces de l'enfer, que toutes les promesses du paradis. Pour lui, d'ailleurs, la communion n'est qu'une cérémonie ordinaire : il n'y attache pas plus d'importance qu'à un signe de croix bien tracé. Dès la mamelle il s'est vu porté à la sainte table ; et quand plus tard il eût été en état de comprendre la sublimité du mystère , on lui en a parlé à peine. Le Russe n'éprouve jamais ces douces émotions , ces craintes salutaires, ces vertueuses aspirations qui accompagnent l'enfant catholique à la première commu-
L'ÉGLISE GRËCO-RUSSE. 7i
nion y et dont le souyenir le suit jusqu'à la tombe. J'ai connu un noble de Saint-Pétersbourg, assurément fort dévot, qui, trois jours avant celui qu'il avait fixé pour la première conununion de ses enfants*, n'avait pas encore songé à les en avertir. Faut-il donc s'étonner si le devoir imposé par l'empereur n'a pas d'autre portée aux yeux de ses sujets, que celle d'une simple formalité?
Ce qui ajoute un grand prix à la communion chez les catholiques, c'est la confession qui la précède. La confession les préoccupe plus, peut-être, que la communion elle-même. Car enfin celui qui veut se confesser sérieusement doit se repentir et s'amender. Or cela mérite réflexion et exige des efforts. Le Russe n'est point tourmenté, lui, d'un pareil souci. Quel cas peut-il faire de la confession? De la part des prêtres, la forme en est dérisoire. N'en voit- on pas confesser en masse dans les églises, interrogeant à droite et à gauche les individus présents, et, sur leur réponse affirmative ou négative , verser sans plus de cérémonie sur tout l'auditoire une absolution générale? D'un autre côté, des confesseurs tels que les popes n'inspirent aucune confiance. Comment espérer qu'ils garderont fidèlement le secret du saint tribunal? N'ont-ils pas dans leur femme un étemel tentateur, et dans l'em-
i . Il B^agil ici de la première communion guc font les jeunes Russes après leur première confession.
7i L'fiGUftB GRÉCO-RUSSE.
pereur im maître qui se croit le droit de pénétrer comme Dieâ jn6qn*au fond des consciences? J*ai entendu plusieurs fois des Russes instruits s'exprimer sur ce sujet; tous s'accordaient à affirmer que chez eux la confession était impossible. « Car enfm , disaient-ils , puisque nous ne pouvons compter sur le secret, nous ne saurions éridenunent confesser les choses graves; quant aux choses légères, à quoi bon*? »
Voici un exemple de la violation du secret de la confession par un pope qu'il me paraît intéressant de citer.
C'était sous le règne de l'empereur Alexandre. Une jeune fille d'une grande famifie de province , s'étant éprise d'im domestique qui était à son service, eut le malheur de devenir mère. Redoutant la colère de ses parents, elle fit disparaître le fruit de sa faute , et ce fut son amant lui-même qui se chargea d'accomplir le meurtre. Peu de temps après, ses parents moururent ; elle resta orpheline. Alors le domestique se mit à la persécuter, exigeant
I . Un noble nisse racontait qu'étant au senrice militaire il était allé se conressor, à Tépoque de Pâques, au pope du lieu où il se trouvait en garnison. Il Tut sincère et déchargea sa conscience, à ce qu'il paraît, de choses qui scandalisèrent le pope. Celui-ci , se retournant brusquement vers lui : « Aimes-tu l'empereur? » lui demanda-t-il. Le pénitent, persistant dans sa sincérité, répondit : « Non ! » A quelque temps de là le noble tomba en disgrâce et se vit privé de tout avancement dans sa carrière, par suite des péchés mêmes qu'il avait confessés.
d'elle des sommes considérables sous la menace de dévoiler son déshonneur et son ^^rime. La jeune fille céda d'abord ; mais, fatiguée enfin des'obsessions du valet, elle le fit périr dans un incendie qu'elle provoqua à dessein. Ce crime, ajouté aux précédents, lui causa bictntôt d'intolérables remords. Elle se rendit ft Téglise de sa paroisse et déchargea sa conscience aux pieds du prêtre.
Celui-ci raconta tout à sa femme,- sous le sceau du secret. A quelques jours de là, la jeune fille fut invitée à un grand bal. Brillante de richesse et de beauté , elle s'y voyait l'objet de tous les hommages, quand tout à coup s'étant approchée de la femme du pope qui se trouvait aussi parmi les invités^ celle-ci, l'apostrophant brutalement, raconta tout haut ce qu'elle avait confessé à son mari. On cria au scandale. La jeune fille fut traduite en jugement; elle avoua tout. Mais, avant de la condanmer, les juges crurent devoir en référer à l'empereur. Alexandre, indigné de la trahison du prêtre, le dégrada de ses fonctions et le fit soldât à perpétuité. Quant à la jeune fille , touché de sa sincérité, il lui imposa seulement une pénitence de deux mois dans un monastère, après quoi elle réussit encore, malgré ses antécédents, à faire un brillant mariage.
Vin.
Non-indélébilité du caractère sacerdotal en Russie. — L'Ordre corol- Jaire du Mariage. — Malheureux sort du prêtre veur. — Conséquences de la déchéance du prêtre en matière de conresslon. ~ Dépendance du clergé russe. — Le pope imbécile et remperenr Alexandre,
Un prêtre fait soldat! D y a dans cette mesure quelque chose gui choque singulièrement nos idées catholiques. Ce n'est pourtant qu'une simple application du code ecclésiastique de la Russie*. D'après
^ . Voici, sur ce sujet, les dispositions du swod (code des lois russes] .
* " Lorsqu'un prêtre ou un diacre désirent renoncer à leur état , il leur est imposé trois mois de réflexion, pendant lesquels ils sont exhortés à renoncer à leur dessein.
2*» Si, au bout de ces trois mois, ils y persistent, ils peuvent, avec l'agrément du saint synode, être déliés de leurs vœux. Dans ce cas, il est Tait un rapport sur leur changement de condition à la régence du gouvernement auquel ils appartiennent ; mais bien que, par l'effet de l'acte résolutoire du saint synode, le prêtre et le diacre rentrent immédiatement dans la vie civile et recouvrent tous les droits qu'ils tiennent de leur naissance , ils ne peuvent cependant occuper aucune place officielle qu'après un délai de six ans pour le diacre et de dix ans pour le prêtre. Ils ne peuvent, non plus, reprendre les grades et les décorations dont ils jouissaient avant leur entrée dans le clergé.
3® Aucun prêtre ou diacre , se trouvant sous le coup d'un jugement ou d'une enquête, ne peut être relevé de ses vœux avant que sa position soit liquidée.
4® Tout membre du clergé que des vices, des malversations ou une mauvaise conduite ont fait rejeter dans la vie civile , ne peut entrer au service de l'Etat qu'en qualité de soldat : les diacres pour douze ans , les prêtres pour vingt. Ce terme expiré , si leur conduite a été bonne ,
VÊGUSE GRfiCO-RUSSE. 75
ce code, le sacrement de Tordre n'imprime point un caractère indélébile. Libre au pope de secouer quand il lui plaît le joug de ses vœux et de rentrer dans la vie civile ; il n'a à remplir pour cela que quelques formalités peu sévères. Nous venons de voir qu'une condamnation criminelle suffit pour lui faire perdre, au spirituel comme au temporel, la vertu de sa consécration. Voici qui va paraître plus étrange. Tout au contraire de ce qui se pratique dans l'Église latine où le sacrement de l'Ordre exclut nécessairement celui du Mariage , l'Église grecque fait de l'un le corollaire obligé, l'élément inséparable de l'autre. Ainsi, nul individu ne peut être ordonné prêtre, en Russie, si préalablement il n'est marié; et, comme pour mieux indiquer que le mariage est la base essentielle du sacerdoce, le prêtre ne conserve ses fonctions, et par suite son caractère sacré, que tant que sa femme vit. Celle-ci morte , il ne peut convoler à de secondes noces ; l'Église russe n'admet pas le prêtre mari de deux femmes : il ne reste alors au malheu-
ils sont admis Tun et l'autre à se présenter pour telle place qu'il leur convient, et à laquelle leur naissance ou leur rang leur donnent droit.
50 Les prêtres dégradés pour mauvaise conduite sont faits soldats ; et, dans le cas d'inaptitude au service militaire , exilés dans les gouvernements lointains de Tempire pour y être colonisés.
6<* L'expulsion du corps clérical , qui ressortit ordinairement aux autorités ecclésiastiques, est provoquée, en matière criminelle, par les tribunaux séculiers.
76 L'ÉGLISE GHÉCO-ftrSSE*.
reiix veiif tl'aulr*; ressource que de se fa ou de rentrer formellement dans la vie civile. Trtste institution que celle qui subordonne un principe aussi important que le caractère sacerdoliil h na fait naturel dont personne ne peut répondre, ei tjiii s'expose à jeler violenunenl hors de sa vocation an homme jeune encore, dont tout le crime serait d'avoir survécu h sa moitié! Saint Psul éprouverail peut-fitre une grande suqinse à voir iulerpréler de la sorte ce passage de son épitre à Timolliée : i. Il convient que l'évèque soit l'époux d'une seule femme. » Du reste, il ne le serait guère moins s'il venait à chercher dans le pope rnsse les qualités qu'il a fixées dans la mi^me épîlre comme marques distlnctîves du type sacerdotal'. La non-indéléhilité du sacrement de l'ordre chez les prêtres orthodoxes donne lieu, relativement au
I. Je cileTsi dans don entier cp puiagf de L'éprii'V à 1 se seryent les UiéologicnB rusece pour a{ipu;i.-r Imr orga r«Jp. • It coOTlcnl que l'éttijnc bdïI in^proeliible, épaia d'ime leulc feoune , isini , ckaslc , décent Jaas tei rneears , honfittlier , aafotli d'crutigiur, point adonné à Vivrogatrie , peinl impélueut, ni cajablt de M laisser corrompre par un intérêt sordide,- mais , an ronlraire , i rnul qn'U goli Ëqniiablc , linVasanl les diacnsiionn , inacccitibU à T^irgeni, capable de gouveniur sa prnpre maiaan el de raninleoir sea enrsnts dans la laumiialun el le respecl. I[ [mporle itu'îl ne xill poinl D^Dphyle, de craïnle qae Torgaeil ne 1b FaBie lombEr dans Isa pièges de l'eapril de linèhrea. Il lUnl à cela prt» ^a'U rènnhie Ui ténmgnagiafavorabla Je ceux gui rcnvironnenl , pour ne point ifermir !e jaut Je Satan. • Voy. \Comidératioui nir la daelrine el Vetfrit de /■figfwortAorfojB.iHir AleianilreSlounlï«,pnge 13*. Wrlinir, litifl.
L'ËGUSE GRËCO^RUSSE. 77
secret de la confession, à des conséquences quin*ont point échappé aux classes qui réfléchissent. Supposez, par exemple, que l'empereur tienne à con-. n^tre ce que tel ou tel de ses nobles ou de ses employés a confessé à son pasteur , et que celuici , fidèle à Son devoir de prêtre , refuse de parler , l'empereur aura un moyen bien simple de le réduire. Sous un prétexte ou sous un autre, il le cassera. Alors le discret confesseur, n'ayant plus rien dans son caractère qui autorise ses scrupules, se rendra immédiatement; il révélera comme simple citoyen , comme simple sujet , ce qu'il avait caché comme prêtre. Je n'ai pas besoin de dire que les popes russes me paraissent, en général, fort peu disposés à provoquer de tels excès d'autorité.
On ne saurait, en effet, se faire une idée de l'esprit de dépendance et de serviUté du prêtre russe. Habitué à mêler dans ses instructidhs, comme dans ses prières, le nom de l'empereur et le nom de Dieu, il finit par les confondre aussi dans* son culte. Il tremble devant l'un comme devant l'autre, et plus encore devant Tempereur que devantDieu. Toujours, mais surtout depuis l'époque où le patriarcat s'est vu brisé par Pierre le Grand, le clergé russe a été sous les pieds des tzars. Ceux-ci ont beau le flatter de temps en temps, ils ne l'écrasent pas moins. Le clergé, russe a-t-il le sentiment de ce joug ? Je l'ignore. Mais qu'importe ? Aurait-il la
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force , aurait-il le pouvoir de le secouer? Ce qui est fait est fait; le roc pulvérisé ne redevient point marbre.
Il est d*usage, quand l'autocrate entre dans une église, qu'il y soit reçu par le pope, lequel lui donne l'eau bénite et fait sur lui le signe de la croix avec la main droite que l'autocrate saisit en même temps et baise. Or, l'empereur Alexandre étant en voyage dans ses provinces de l'intérieur, eut la dévotion, à son arrivée dans un village, d'en visiter l'église. II y fut reçu par le pope avec le cérémonial accoutumé à l'exception toutefois de la bénédiction, le pope n'osant tendre sa main au baiser impérial. « Donne donc ta main ! » lui dit doucement l'empereur; mais le pope encore plus intimidé ne bougea pas. Alors Alexandre éclatant de colère « Veux-tu bien donner ta main , imbécile {d(mrak)1 » s'écria-t-îl. Le prêtre tremblant obéit.
Condition matérielle des prêtres russes. — Immunités du clergé grec de Constantinople. — Revenu et casuel. — Simonie. — Dtme.
Cet exemple , auquel on pourrait facilement en ajouter d'autres, donne la mesure du traitement auquel les prêtres russes sont exposés, non-seulement de la part du maître de l'empire, mais encore des seigneurs particuliers dont ils desservent les parois-
L'ËGLISE GRÉCO-RUSSE. 79
ses. Il n'est pas rare qu'étant appelés chez ces derniers pour affaire concernant leur église ils en soient accablés de reproches et^ congédiés avec le plus insultant mépris; ce qui n'empêche pas cependant les seigneurs de réclamer dans l'occasion leur eau bénite» leurs signes de croix et leurs Te Deum •.
4 • Opposons dés maintenant à Télal de senrilisme où est plongée l'Église gréco-russe sous le sceptre des tzars les immunités et les privilèges dont jouit l'Église grecque orientale sous le sceptre des souve-* i rains musulmans :
'^ Le patriarche de Constantinople est le chef de la nation grecque. Il p" préside le synode et juge souverainement toutes les causes civiles et rc- ^ ligieuses. Lui et les douze métropolitains qui forment, sous sa présif dence, le synode ou grand conseil de la nation, sont exempts du ftarac, i~ c'est-à-dire de la taxe personnelle.
^ Les archevêques et évéques sont de droit membres des conseils mu- ' nicipaux, au même titre que les gouverneurs et les muftis, c Le patriarche et l'es archevêques président , dans l'intérêt de la nation ^ grecque, à la répartition des impôts.
^ Tous les cadis et tous les gouverneurs sont obligés d'assurer l'exécution des sentences judiciaires du patriarche qui concernent les chrétiens du rite grec. Ils sont également obligés de faire exécuter les sentences des évêques qui concernent leurs diocésains. Ils doivent, en outre, prêter main-forte au clergé grec pour la perception des taxe» qui lui sont dues et pour le recouvrement de ses revenus.
Le clergé reçoit de chaque famille une contribution annuelle pour l'entretien du culte ; il fait les mariages , prononce les divorces , rédige les testaments et perçoit pour tous les actes qui émanent de lui des taxes considérables. Il a même, en certaines circonstances, le pouvoir de se faire assurer des legs pieux.
Dans tout jugement, le patriarche, et, comme lui, tous les métropolitains, prélèvent un droit de dix pour cent sur la valeur de l'objet en litige. Us condanment i l'amende , à la prison , à la bastonnade , à l'exil ; ils ont, de plus, le droit d'excommunication, et ils en ont souvent fait usage.
Le patriarche, les archevêques et les évêques exigent une rétribution
80 L'ËGLISE gréco-russe:
Comment les popes jouiraient-ils d*iuie considération sérieuse auprès des propriétaires de leurs paroisses? Quand un homme tient son pain de la main d'un autre homme , il est bien près A*ea être Tesclave. Telle est la condition des popes visà-vis des seigneurs. Nommés par eux encore pins que par l'évêque diocésain , ils reçoivent d'eux les
éléments nécessaires de l'existence, dans les localités de leurs domaines où il convient à ces derniers de les établir. Voici quelle est la position du clei^é dans un village du gouvernement d'IaroslalBf, appartenant au comte B..., où j'ai longtemps séjourné. Ce village est desservi par deux prêtres auxquels sont attachés un diacre, quatre bedeaux et un diantre. Tous ces individus sont mariés et pères de famille ; ce qui forme un pei'sonnel de trente à quarante têtes. Or à l'entretien de tant de monde il n'est affecté qu'un fonds nominal représentant une valeur de trente-six arpents de terre , dont le comte B.... paye la rente à raison de six cents roubles (six cent quati'e- vingt-dix francs). Le comte joint, en outre, à cette allocation des logements convenables pour toute la colonie.
des pvÊlres auxquels ils confient les liaules fondions du ministère sacerdotal ; ceux-ci exigent à leur tour une rétribution des prêtres subalternes. Les honoraires des trois patriarches de Jérusalem , d'Ântioche et d'Alexandrie, ainsi que des trente-deux archevêques et des cent quarante évêques, sont con8idéral)le8, et on les prélève sur le montant dcA contributions publiques.
L'ÉGLISE GRÉCO-RUSSE. 8i
De pareils moyens sont assurément fort minimes; ils suffiraient toutefois au prêtre qui voudrait vivi'e comme le paysan auprès duquel il habite. Remarquons d'ailleurs que le comte B. . . , homme éclairé et sincèrement religieux , est un des propriétaires lusses qui traitent le mieux leur clergé. Si l'on prend comme exception rare l'exemple qu'il vient de fournir, on peut donc arriver à se former une idée assez exacte de l'état général des popes de paroisses dans toute l'étendue de l'empire; je n'excepte même pas ceux qui desservent les villages de la couronne.
Au revenu fixe que les popes tiennent des seigneurs ils ajoutent l'éventualité du casuel; et c'est ici que leur cupidité se donne libre carrière. Comme depuis Pierre I" le tarif des choses d'ÉgUse n'a point été renouvelé , et que les prescriptions du grand homme sont devenues, par suite de la variation des valeurs , tout à fait inapplicables , les popes n'ont d'autres règles pour fixer le prix de leurs fonctions que leur arbitraire et leur caprice. La simonie est chez eux d'exercice journalier. Ils vendent les sacrements. On a vu un pope refuser de porter l'extrême -onction à un malade dont la famille refusait de payer ce qu'il demandait. Le seigneur fut obligé d'intervenir, et ne parvint qu'à grand'peine à opérer une transaction entre les parties. Mais c'est surtout en matière de à\sçe.^'&^^ xws^xv-
81 L'ÉGLISE GRËCa-RUSSË.
moniales que l'avarice des popes a beau Jeu. Dans ces villages de Russie où les jeunes gens vont si rarement chercher femme au dehors, il leur est si facile de trouver entre les familles des degrés prohibés!^ il leur est si facile surtout de donner cette apparence à ceux qui ne le sont pas, aux yeux de paysans ignorants et abusés ! L'important pour les popes , c'est que Ton paye. Or ils savent bien que les gens qui |iennent à se marier payent toujours. En pariant des Te Deum que les popes vont chanter dans les familles , j'ai indiqué cette particularité des dispenses comme un des motifs qui lem* valent de la part des paysans un bienveillant accueil. Ceux-ci, en effet, ne manquent pas, le cas échéant , de leur rappeler lès verres d'eau-de-^ie qu'ils leur ont versés, les pirogues (pâtés au poisson et aux œufs) qu'ils ont entamés à leur honneur. Quelque avides que soient les popes , il leur est difficile de ne pas se montrer sensibles à ce souvenir, et, par suite, de ne pas faire quelques concessions. Mais les occasions ne leur manquent pas de prendre leur revanche : deux ou trois fois l'an, ils font encore raie tournée dans les chaumières , prélevant sur les paysans une sorte de dîme qu'ils s'efforcent autant que possible de leiu' faire acquitter en argent. De la sorte, s'établit entre le prêtre misse et son paroissien un système de bons procédés apparents, mais qui, n'ayant pour but
L'ËGUSE GRfiCO-KUSSE. M
réel qu'un échange rédiE*oque de dons spirituels et de dons temporels, introduit fatalement entre les parties, du côté du paroissien, un esprit de suspicion qui lui ôte toute confiance dans son pasteur; du côté du pasteur, un esprit 4^ spéculation qui paralyse tout le zèle qu'il est appelé à déployer vis-à-vis de son paroissien. C'est à qui jouera au plus fin. Mais que devient dans ce commerce, je le demande, l'idéal religieux , et ce type sacerdotal que l'église russe orthodoxe prétend avoir emprunté à saint Paul ?
Couvents. *— Scienêe et yerlu des moines russes. — Réunion par ukase des Grecs catholiques à l'Église orthodoxe. -^ Opinion des protesianls sur l'Eglise russe. — Couvents de fenunes. — Ignorance et désordre.
Entrons maintenant dans les couvents. C'est là que s'est réfugié le peu de vie qui reste encore au fttntôme de l'Église gréco-russe. On y trouve des hommes de science et de vertu ; mais, comme ces liammes-là ne franchissent jamais, ainsi qu'il a déjà été dit, le seuil de leur cellule, leur science et leur vertu ne profitent qu'à eux-mêmes , tout au l^us aux quelques religieux qui vivent sous le même toit. Ceux d'entre eux qui sortent du cloître pour revêtir la dignité à'è\èGBûLe ou ^tîccv)w^
L'SfîtIftE fin&Cd-ltDSSE,
v(>(|uc perdent par ih mtine leur indépendance et ne sont plus que des ]K>nlifes d'apparat donllp tzar se platt, sans doute, à omcr son Irôniî, maii dont il briserait impitojablenient la mitre, si jamai» elle abiilBit une tète qui se permît de penser librement. On sait jusqu'à quel point poussai! le métier de courtisan ce vieux méti-opolitain de Sainl- Pétersbourg, sous lequel fut consommé l'acte de réunion à l'Ég-lise russe orthodoxe des Grecs catholiques établis dans l'empire. Scandale inouï que cet acte, et qui marque bien la façon tout humaine dont on traite en Russie les choses religieuses. Après avoir épuisé en vain contre les mallieureux dissidents toutes les violences, et jusqu'aux brutalités de la soldatesque, après leur avoir imposé un catéchisme fabriqué par des schismatiques, des sermons fabriqués par des schismatiquos, après iivoir condamné à des peines ridicules ou infamantes ceux de leurs pasteurs qui repoussaient ces falsifications impies , après les avoir accablés , en un mol, de tons les excès de la persécution, le go| vemement impérial se résolut à mie mesure ( lui panit péremptoire. H remplaça par des prétn russes les prêtres grecs-unis chassés de leurs p i-oisscs, et déclara par ukase que, les ouailles | pouvant appartenir à une autre foi qu'à celle i leur pasteur, la réunion des deux Églises était dés mais un fail accompli. Quand je disais que le cul
L'ËGLISE GRËCO-RUSSE. 85
russe ne tient qu'à la forme ! D est vrai qu'il eût été difficile même au général de cavalerie, procureur du saint synode , de trouver un autre moyen de conversion. Qui donc s'est jamais senti entraîné de conviction vers l'Église russéJ^Des protestants sujets du tzar, auxquels je demandais si, dans le cas où ils changeraient de religion, ils se feraient baptiser dans la foi orthodoxe. « Comment! me répondaient-il , est-ce que l'on change de religion pour déchoir ? »»
Je reviens aux couvents. Autant ceux qu'habitent les hommes se recommandent en certaine mesure par leur science et leur vertu, autant ceux qui servent de refuge aux femmes se signalent généralement par leur ignorance et leurs désordres. On a déjà raconté sur ces derniers des faits étranges ; je pourrais y en ajouter de plus étranges encore, et je défierais qui que ce soit de les contester. Mais à quoi bon grossir une honteuse chronique? Le respect que nous portons à ceux qui nous lisent nous impose une pudeur qu'il nous serait impossible de garder si nous touchions trop vivement aux mystères des vierges orthodoxes. Laissons ces vierges donnir dans leur linceul d'ignominie ; d'autres que nous remueront cette boue.
86; L*É6USE GItfiCQ>RUSSE.
Sectes disflidenlefl. ^- Les raskolniks. — Communion sanglante . — ■ Tendance êÊi sectes à s'accroître. — Pierre le Grand les perséaile.
— Le prêtre russe ni apôtre, ni martyr. — Le pope et le lièvre. ^- Conversion à la russe. — Résumé. — L'Église russe, fille de TÉglise de Constantinople. ~~ Rien ne justifie le protectorat qu'elle réclame.
— Elle a plutôt besoin d'être protégée elle-même. — Les lienx saints et la horde.
Ce serait maintenant le cas de parler des sectes de l'Église russe, si les limites que je me suis imposées me permettaient d'aborder un aussi vaste sujet. Je préfère renvoyer le lecteur à l'excellent ouvrage du baron Haxthausen*, qui l'a traité avec étendue, tout en avouant cependant lui-même qu'il est fort loin de l'avoii' épuisé. On compte, en effet, dans L'Église orthodoxe plus de deux cents sectes, dontles membres sont désignés généralement sous le nom de raskolniks ou de starovertzi (vieux croyants), mais qui offrent des variétés infinies soit dans le dogme, soit dans le culte. Si la plupart sont iuoffensives, il en est qui professent d'effroyables principes et se souillent des plus monstrueuses énormités. Telle est la secte des scoptzi, chez lesquels la mutilation est en honneur, celle des chlisti, par-
I . Études sur la situation intérieure , la vie nationale et les institua tiofis rurales de la Russie. Hanovre, 4 848, t. I, page 296.
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tisaiis de la coDimuDauté des femmes et de toutes les hontes de la chair; telle est la secte des sabat^ nikiy où se renouvellent toutes les impostm'es de l'antique magie. H. Haxthausen a raconté trois ou quatre cérémonies en usage chez les rmlgûlniks; je joindrai quelques traits à son récit.
Certains sectaires du gouvernement d'Archangel ont pour fête de prédilection la fête de Noël. Ils vont ce jour-là dans tout le pays à la recherche d'un nouveau-né. Si aucune femme n'est accouchée , c'est signe de grands malheurs ; il en est de même lorsque l'enfant est une fiUe ; mais si c'est un garçon, les sectaires l'emportent avec eux. Alors les vieillards se réunissent dans un lieu secret, et là, se rangeant en cercle, ils se jettent de l'un à l'autre le malheureux enfant, comme des maçons une pierre , et continuent ainsi jusqu'à ce qu'il expire. Celui dans les bras duquel l'enfant tombe mort est regardé comme un autre Siméon, et entonne le Nunc dimittis. De son côté, la mère de la victime est proclamée madone. En même temps on dépèce le cadavre, et, de ses lambeaux sanglants, toute la secte communie. Cet horrible mystère rappelle la communion non moins horrible que d'autres sectaires russes font avec les débris d'une mamelle que de hideuses matrones ont enlevée à la poitrine d'une vierge de quinze ans.
Loin que les raskolniks àînùaxv^XLV , \^^^ft.
orthodoxe les voit, au contraire, aufiiiienter toi les joure. Le nomljre des sectes eiles-niûmes teï à s'acci'oître ; on en compte dont l'apparition i poslérienre à Pierre le Grand. Une Église où ï gnnrance du clergé n'a d'égale que son aLmtisS nient ne peut manquer, en effet, de domier pri à de telles dissidences. Les sectes russes compre nent parmi leurs adeptes non -seulement des \i^ sans, mais de riches marchands, des nobles mùn Presque tous les orfèvres et les changeui-s de Saî] Pétersbourg, de Moscou, de Riga, d'Odessa, et dit M. Ha\lliausen, sont des scoptzi. Des espi éclairés prétendent que là est le germe de i pour i'EgUse orthodoxe. Je crois celle opini exagérée.
Cependant le gouvernement impérial ne laij pas t(ue de s'en préoccuper sérieusement. Pierrï Grand, qui ne ménageait pas les violences, poi suivit par le fer et par le feu les sectes de son lem' Elles u'en devinrent que plus opiniâtres, gurèrenf dés loi-s un prosélytisme ténébreux i devait les rendre insaisissables. Par où attaquer ( fanatiques qui, dérobant leurs dogmes sous l'o: bre des voûtes , se montraient d'ailleurs d'une s mission absolue aux lois civiles de l'empire! E l avait à déployer contre eux que des mesures de îf lice qui nécessairement ne pouvaient aboutir. Si du moins les prêtres ortliudoxes, se liguant
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croisade sainte, eussent marché résolument à leur conversion ; mais un tel effort de zèle n'est point dans leur nature. Que dis-je? Partout où dominent les raskolniks, ne voit- on pas ces prêtres courber la tête et se laisser traiter en subalternes? Le clergé russe n'a ni apôtres ni martyrs.
Pendant mon dernier voyage au lac Onega, j'eus occasion de passer quelques jours dans une paroisse composée presque exclusivement de raskolniks. Le prêtre orthodoxe chargé de les évangéliser tremblait devant eux. Ce n'était pourtant pas un ignorant, ni un homme sans piété. Il avait même certaines prétentions à la science qui contrastaient avec ce qu'on rencontre habituellement chez les popes; il s'occupait de vaccine, discutait sur les systèmes de Copernic et de Galilée , et comparait h Christophe Colomb im paysan de son village qui avait découvert une île dans le lac Onega. Mais, en présence des raskolniks^ toutes ces belles qualités s'évanouissaient. Le malheureux prêtre n'osait surtout les contredire dans cette partie de leur doctrine qui leur interdit l'usage de certains animaux , du lièvre notamment.
Je l'attaquais fréquemment sur ce dernier point. Il me coûtait, en effet, dans un pays où je n'avais guère que des lièvres blancs à manger, de ne pouvoir appuyer au moins de l'exemple du prêtre le 3candale de mes consonunations.
flO L'ÉGLISE GRÉCO-RUSSE.
■■ Crois-lu doiiL* , me disnil-il , que j'acci Imites les idées des raskolni&a?
— Mais alors pourquoi n'y !ais-tu pas oppositîi — Ah! c'est là le difficile!
— Tu conviens donc que Ton peut manger du lièvre?
— Quelle question ! »
Je pris acte de l'aveu. Le surlendemain, j'invitai le pope -A diner en compagnie de Visprawnik du lieu (espèce de juge ou de commissaire de iwlïce) et de quelques autres notaLililOs rurales, tous gens parlaileiuenL orthodoxes.
Un superbe lièvre rûti ligurait sui- la table au milieu <le cinq ou six morceaux de viande froide , reste de mes provisions de voyage,
A l'aspect du lièvre, le pope recula.
■ Eh hien ! lui dis-je , cet animal te Ëùt-i) |ieur?
— Oh! non, non, mais.... »
Sans lui permettre d'achever, je le lis asseoir et lui servis immédiatement une tranche de mon gibier.
Le pope hésita d'abord, puis,, séduit par le fumet , il attaqua la tranche à belles dents.
Mais voici (pie la porte de la chambr* dans laquelle nous dtuions roula sur ses gonds. Cinq on six paysans eolrèrent. Ces braves gens, siichanl que j'6lais dans leur pays pour y chercher la
pierre du tombeau de Napoléon, m'apportaient à chaque heure du jour , et sans s'inquiéter s'ils me dérangeaient ou non, des échantillons minéralogîques des espèces les plus diverses qu'ils soumettaient à mon examen.
Qu'on se rappelle la tète de Méduse ou la statue du Commandeur, et l'on se fera une idée de l'impression que produisit sur le pope l'apparition suhite des paysans.
Il faillit tomber à la renverse ; mais , se ravisant tout à coup, il étendit ses deux mains sur son assiette et se donna l'air de marmotter des prières.
Les paysans sortis , il se remit à manger.
Cependant tous les prêtres russes ne sont pas également timides en face des raskolniks. .11 en est qui entreprennent bravement de les convertir. Voici un fait qui m'a été raconté par im témoin digne de foi.
Dans un des gouvernements septentrionaux de la Russie, où les ràskolniks sont très-nombreux, un jeune pope nouvellement installé reçut un jour une lettre de son évêque^ par laquelle il lui était enjoint de convertir hnmédiatement tous les dissidents die sa juridiction, sous peine d'être jeté en prison.
Le jeune prêtre se mit aussitôt à l'œuvre; il réu- ^nït tout ce qu'il put rencontrer de ràskolniks , et les évangéJJsa de son mieux.
Mais ceux-ci se boucliaienl les oreilles.
Désespéré de son insuccf'S et se regardant comme prisonnier de l'évèque, le pauvre était assis im jour, triste et rtveur, dai chambre de son presbytère.
L'ixpraumik entra.
« Eh bien! voire révérence, comment va hi conversion de nos hérétiques?
— Mal, trés-mal; j'y perds mon temps et inii peine.
— Eh bienl ne vous lourmenlez pas davantyye, c'est moi qui les convertirai. »
Le lendemain, Visprmvnik arriva au milieu de lii réunion suivi de cinq ou six moujiks armés de fouets.
" Comment! misérables, s'écria-t-0, d'mie voi\ tonnante, en s'adressant aux sectaires, vous ne roulez pas voMS convertir h notre religion?
— Non.
— Eb! pourquoi, s'il vous plaUÏ
— Parce que ni nos pères ni les pères de nos pères ne nous l'ont enseignée.
— Deux cents coups de fouet à chacun ! -
Les coups de fouet furent administrés; les sectaires restèrent inébranlables.
Vispravinik écumait de colère.
.. Ohl je saurai bien vous réduire, n mm'inural-il.
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Et il fit enchaîner les rebelles, puis ordonna qulls fussent transportés dans un endroit couvert de glace où il les laissa toute la nuit.
Le jour suivant , de bonne heure , il s'y rendit accompagné du pope.
« Ah ! ah ! fils de chiens , dit-il aux malheureux à moitié gelés, que pensez -vous de mes moyens de persuasion? Vous allez vous convertir maintenant j'espère....
— Non! répondirent les sectaires d'une voix ferme.
— Non?
— Non.
— Deux cents coups de verges !... »
Le sang coula.
De temps en temps \isprawnik faisait suspendre l'exécution , et renouvelait ses questions.
Enfin, on n'entendit plus qu'un sourd murmure, où il était impossible de distinguer si c'était un (mi ou im non qui s'exhalait de ces poitrines sillonnées et livides.
« Ah ! je savais bien, dit liUpraivnik avec un sourire de triomphe, que je vous forcerais à confesser la vérité. «
Et sans attendre davantage , il fit conduire les nouveaux convertis à l'église où le pope les confessa et les communia.
Quelques semaines après, cet heurev\% ^cyç^ x^-
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levait une Icllrc de félicilalioii du son év(>qHe
uae décoration du renipcreur.
L'histoire ne dit pas si l'énergique isprawnik eut part à la récouipeuse. Quant aux prosélytes conquis par lui à la religiou de Temperenr, ils se gardèrent de remettre les pieds une seconde ibis dans l'église orthodoxe qui les avait vus se confesser et cQuiuiuuier,
Telle est donc l'Eghse i-ussc, telle est ■ Église dont on voudrait imposer le protêt aux Grecs, sujets du sultan. Prétention supi que rien ne justifie : ni les fastes de l'Iiistolre ,le droit politique , ni le droit religieux. L'Église lusse a-t-elle donc oublié qu'elle est tille de TEglise de Constantinople ; quti c'est par elle quelle a été marquée au front du sceau du scliisme ; que c'est d'elle que, jusqu'à la fin du x\t siècle, clic a reçu ses patriarches, lesquels, encore, n'ont jmmais occupé que le cinquième rang dans la hiénii'chic orientale? A-t-elle donc oublié qu'au moment où eUe eût pu monter au plus haut échelon de la suprématie, elle en est tombée tout i coup. Pierre le Grand ajant brisé le lien spirituel qui unissait la fille à la mère, en sénilarisant dans Sii personne la dignité patriarcale î Mais voilà précisément le titre que l'on cherche à faire valoir en favieur du protectorat qiie l'on réclame. C'est patte
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que l'aulocrate s'intitule souverain orthodoxe qu'il se croit le droit d'étendre son sceptre , jusque pardessus la tête du sultan , sur ses coreligionnaires de Turquie. Si ce principe était admis , pourquoi donc l'empereur catholique des Français n'irail-il pas protéger, contre Léopold et contre Frédéric, les catholiques de Belgique et d'Allemagne ; pourquoi ii'irait-il pas demander compte à l'emperem- de Russie lui-même du sort qu'il fait aux catholiques de Pologne? Ah! si l'Éghse russe portait en elle ce caractère de science élevée , de vénérable morahté qui impose, si par l'étendue de ses immunités, par l'éclat de ses privilèges, elle dominait véritablement cette autre Église dont elle ambitionne la tutelle * , on concevrait jusqu'à un certain point les prétentions de son chef. Mais une Église réduite à l'état de cadavre ; une Église qui réussit à peine à défendre , contre le travail souteri'ain des sectes, son unité intérieure; une Église dont chaque pontife est serf du trône; dont presque chaque prêtre est un type d'ignorance ou de désordre ; ime Église où la. simonie est un régime normal, où le culte n'est qu'un amas de formes vaines, de superstitions ridicules, où l'administration des sacrements n'est que parodie , où la parole du Christ est sans retentissement comme sans
<!. Voy. la note ci-dessus, p. 70.
écho; une telle Eglise, au lieu de se poser en protectrice, n*a-t-elle pas besoin plutôt de trouver elle-même quelqu'un qui la protège? Quel est donc le piège que depuis tant d'années les tzars de Russie cherchent à tendre à l'Occident? Il est vrai qu'au moment où ils sont découverts, ils se hâtent de donner le change et de se réfugier dans la question des lieux saints. Mais là encore le terrain est-il pour eux si soUde? Quels sont leurs titres aux privilèges qu'ils revendiquent sur Jérusalem? Ont-ils versé leur sang pour arracher le tombeau du Christ des mains des infidèles ? Hélas ! tandis que les Occidentaux volaient aux croisades, les Russes, courbés sous le joug des Tatars, se rendaient à la horde des khans pour y baiser leur étrier, et léchaient de leur langue, sur la poussière, la goutte de lait tombée de la coupe que l'orgueil de leurs maîtres les forçait à leur présenter.
LA
Question religieuse, pur prétexte. — Il s^agit de conquête. — La Russie veut Constantinople. — Enthousiasme des salons i Saint-Pétersbourg. — Projets d'émigration au Bosphore. — Attitude de l'empereur Nicolas. — Résumé de son règne et caractère de sa politique.
— Pèche en eau trouble. — Antipathie de Nicolas pour Gatherftie II.
— Les portraits détrônés. — Nicolas et le parti russe. — Signification du rôle du prince Menschikoff à Constantinople. — Embarras de M. de Nesselrode. — Sa circulaire. — Défaite du principe: qu'il représente. — La lance du Cosaque. — Les vingt-cinq ans de règne de l'empereur Nicolas et le titre de Grand. — Déception. — Bésolution désespérée.
Quel sens précis doit-on attacher au choix du prince Menschikoff comme ambassadeur à Constantinople; quelle idée doit-on se former de cette Église au nom de laquelle la Russie vient de formuler ses prétentions sur les Grecs orientaux : ces deux points nous sont connus. Ma tâche, maintenant, est d'établir l'état réel de la question et de fixer la part que chacune des grandes puissances est appelée à prendre à sa solution ; en d'autres termeaf
irexainintT ce que veut la Russie , et quelle est sa position devant l'Europe.
Malgré les ultimatum répétés du prince Menschikoff, malgré les notes et les circulaires 4e M. de Néssdrode , malgré même le manifeste de l'empereur Nicolas, il n'est personne aujourd'hui qui n'apprécie à sa juste valeur le rôle que la Russie cherche à faire jouer à l'élément religieux dans la question d'Orient. Ce rôle, disons-le, est purement nominal; il sert de prétexte, il ne saurait servir de principe. N'en a-t-il pas, du reste, toujours été ainsi? Sans les Dardanelles, la Russie n'a pas la clef de sa maison. Ce mot de l'empereur Alexandre résume toute la question. La Russie veut Constantinople.
Allez maintenant à Saint-Pétersbourg. Quel magnifique entliousiasme y éclute! Mais croyez-vous que tous ces Russes de salon , les seuls qui pensent en Russie, se préoccupent bien vivement du destin des rayas? Ëli! mon Dieu, ils savent mieux que personne le gem'e d'immunités dont ces malheureux auraient à jouir s'ils passaient jamais du sceptre du sultan sous le sceptre du tzar. Aussi, comme ils rient des efforts que fait, ou, du moins, que faisait naguère la diplomatie pour transformer, aux yeux de l'Europe, le prince Menschikoff en missionnaire évangélique!
fiien de plus curieux vraiment et de plus instruc- ^ à la fois , que ce qui se passe , à l'heure qu'il
LA RUSSIE DEVANT L'EUROPE. iOl
est, sur les bords de la Néwa. Les hommes du cabinet s'y dissimulent à peine. Quant au reste, gen& de la cour ou de la yille, c'est à qui trahira le mystère. On ne rêve que de Byzance et des rivage» enchantés du Bosphore. « Partez-vous bientôt poui* la campagne? — Non, j'attends; mais, pour Dieu, que l'on en finisse ! » Ce sont des projets d'émigration en masse. Jusqu'aux négociants et aux banquiers qui démonteraient déjà volontiers^eurs comptoirs. Triste Pétersbourg, quel serait ton sort si l'aigle des Iwans remplaçait un jour le croissant de Mahomet ! Tes palais de marbre et de granit rentreraient dans la boue des marais d'où on les avait tirés, et les loups et les ours, que le génie de Pierre le Grand avait mis en fuite, reviendraient hurler dans tes rues et dormir sur le pavé de bois que tes perspectives ont emprunté à leurs forêts ! Que dis-je? les tzars de Constantinople ne feraientils pas de toi un lieu d'exil pour ceux de leurs sujets qu'ils envoient aujourd'hui en Sibérie?
Au milieu de cette exaltation générale, quelle est l'attitude de l'empereur Nicolas? Elle est sombre et mystérieuse, sans doute, mais il n'en cédé pas moins au torrent. Ne l'a-t-il pas déchaîné luimôme? L'empereur Nicolas ne saurait être jugé actuellement conune il pouvait l'être, par exemple, il y a vingt ans. A cette époque, vainqueur d'une révolution gui avait failli le reTïveYç>e\: ôixxVrtyw^n*'^
était en proie à des préoccupations tnlÉiieur l'absorbiiient loiit enlier. 11 lui fallait, non-seulement raffemiir son autorité , mais encore l'entourer d'inslitutions et d'éléments de force qui la reii- {lissent à la fois redoutable et éclatante de prestige. Cette tiche k peine ébauchée, la Pulogiie leva. Nicolas voulut la réduire, et pour cela il enil convenable de l'exlerniiner peu à peu. Ceci lui démoda du temps. Puis il reprit sonceuvre d' ganisation et d'influence. De longues années lui furent données pour la développer solidement. Enfin, la révolution de février vint lui fournir t'occasiou d'en éprouver la force. Tandis que tout s'ébi autour d'elle, la Russie resta ferme. Nicolas, sur lui-même et de son système, se posa dès lors yeux des rois épenlus en invincible protecteur leurs droits. Les rois le «Tirent , l' Autriche se ji dans ses bras. Un moment le tzar moscovite fut gardé comme la pierre angulaii-e des principes dans, comme l'aibitre du monde.
Ce moment passa. La paix revint à l'Europe, colas rentra dans l'ombre. Et c'est alors que, se pliant sur lui-même, il se sentit dévoré d'une d leur amcre. Catherine II se plaisait, comme el l'avouait sans détour, à pécher en eau trouble,colas avait pu largement se livrer auK infmes goitl Il s'irrita donc de voir les rois raffermis , les pei pigs calmes. D'un autre côté, sou intervention «ï>j
Hongrie lui parut moins riche en résultats qu'il ne se rétait promis. Il comprit que les scandaleuses malversations conunises par, les officiers de son année en face de l'étranger, que les cadavres sans nombre dont , par suite de son mauvais régime, cette armée avait jonché les routes et infecté les campements ; il comprit que tout cela , étant pour l'Europe autant de nouveaux traits de kunière sm* les effroyables plaies qui rongent son empire , risquait de le faire passer à ses yeux plutôt pour le conservateur du mal que pom* l'énergique organisateur du bien. Nicolas savait bien d'ailleurs que la reconnaissance imposée dégénère en un joug qui irrite , et qu'au besoin on ne fait I)as difficuhé de le secouer, comme disait le prince Schwarzenberg, par une suprême ingratitude.
Nicolas éprouva donc un souverain mécontentement de l'Europe. Plus jeune, il se fût retiré, peut-être, dans l'intérieur de son empire pour y travailler consciencieusement à la régénération de son peuple , et attendre en silence les si- ^es de l'avenir. Maintenant , il ne le peut plus. L'4ge le pousse ; il faut qu'il marche. N'espérant plus rien, ni pour lui ni pour son empire, des idées de l'Europe auxquelles, il y a seulement quelques années, il se montrait d'assez facile accès, il rompt tous les jours de plus en plus avec elles. Catherine n, gui n'était pas moins avnîhWîexv^^ e^^ ^s^w^
i04 LA RUSSIE DEVANT L'EUROPE.
petit-fils , cherchait à justifier ses projets d'agrandissement aux veuv des souverains occidentaux par un spectacle de civilisation dont elle leur empnmtait le masque. Son but était, non de feii-e parmi eux une halte violente, mais d'y conquériiun droit de cité. Ce système, qui a longtemps souri à l'empereur Nicolas, il le repousse aujourd'hui. B s'est môme pris d'une telle antipathie pour son aïeule, que l'aspect seul de ses portraits l'exaspère. Chaque jour, ces malheureux portraits sont tirés des musées et dispersés au loin. Lors de ma dernière visite à l'un des établissements scientifiques de Saint-Pétersbourg où Nicolas va rarement, j'en remarquai un nouvellement arrivé. « Comment donc, dcmandai-je à un employé, vous êtes-vous procuré un si beau portrait? — C'est bien sunple, me répondit-il , il faisait partie de la galerie d'un château impérial ; or , comme l'empereur déteste tout ce qui lui rappelle l'impératrice Catherine, on nous l'a envoyé ici pour le soustraire à ses regards. >^
L'Europe mise au ban de l'empire , il ne restait à Nicolas que de se tourner du côté du parti contraire, c'est-à-dire du vieux parti russe. Non, sans doute, que Nicolas eût jamais rompu décidément avec ce parti ; il est pour cela trop national ; mais, comprenant tout ce qui lui manque en faculté rVîniîjntïve, en idées fécondes, il a\a\l e\\e\re\\<i à le
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pénétrer du souffle étranger, pour rharinoniser ainsi, et sans le dépouiller de son caractère propre, avec le reste du monde. De là llnfluence longtemps acceptée de la civilisation occidentale dans les conseils de l'autocrate, de là le règne florissant de M. de Nesseirode.
Maintenant, Nicolas arbore un autre drapeau. Il renonce à cette .œuvre qui avait fait le rêve de sa vie. Peut-êti'e aussi a-t-il reconnu l'impossibilité de le réaliser. La diplomatie ne lui paraît plus qu'un instrument stérile ; c'est à la violence et à la force qu'il veut désormais s'en rapporter, n semble que sa couronne d'empereur lui pèse sur la tête , il prend le bonnet du khan ; le tzar devient chef de hoixle. L'apparition du prince Menschikofî sur la scène politique est le signal de cette transformation profonde, n y a dix ans, il y a moins encore, jamais Nicolas n'eût employé un pareil honnne; car je ne pense pas qu'il faille tenir compte de la triste ambassade du prince en Perse : la cause d'un scliali est isolée, la cause d'un sultan est européenne.
Je sais bien que le comte de Nesseirode vient d'èlre appelé aussi h dire son mot; mais je le demande à tous ceux qui ont lu sa circulaire : n'est-elle pas la preuve évidente de la défaite du principe qu'il représente? Ce style filandreux, ces ambages perfides, ces contradictions flagrantes, ces incroyables Sciions qui en foA-n\ev\V \vi \!\s<?\\ , xsss^wr
trent assez jusqu'à quel point le ministre allemand s'est trouvé mal à l'aise sur un terrain qui n'a jamais été le sien. Le comte de Nesselrode a toujours fermé , autant que possible, aux Russes l'accès de son département. Quand on lui en recommandait quelqu'un : « Je n'en veux pas, répondait-il, les Russes ne m'ont jamais fait que des bévues. » Qu'a-t-il donc pensé du prince Menschikoff? et comme il a dû se prendre en pitié lui-même, lorsque, par ordre de son maître, il se battait les flancs à trouver des motifs là où il n'y a pas même im prétexte, des raisonnements là oii manque jusiiu'à l'ombre d'un principe! Mais qu'importe? la circulaire de Nesselrode n'était , aux yeux de l'empereur Nicolas, qu'un manteau trompeur jeté sur la binitalité de ses arguments ; leur sève véritable est dans la lance du Cosaque chargé par lui de monter à cheval , pour aller les notifier aux gouvernements de l'Europe.
Un fait qui se racontait à Saint-Pétersbourg, lors de mon dernier séjour en Russie, pourrait conr tribuer, ce semble, à jeter encore quelque lumière sur la question qui nous occupe. Quand, au mois de septembre 1851, l'empire tout entier célébra l'anniversaire des vingt-cinq ans de règne de son souverain, Nicolas s'attendait, dit-on, à ce que le sénat, faisant trêve cette fois aux hommages vulgaires qui figurent au programme de toutes les
tètes officielles, se rendrait en corps aux pieds de son trône, et lui présenterait le titre de Grand. Le sénat n*en eut pas môme la pensée. Est-ce donc à un sénat russe qu'il appartient, serait-ce pour flatter son maître, de s'arroger la moindre initiative? Nicolas en conçut un mécontentement qu'il ne put dissimuler. Le manifeste de grâce que les tzars ne manquent jamais de publier dans les circonstances solennelles, et qui avait été annoncé îivec grand éclat, ne parut pas. Depuis ce moment , le caractère de l'empereur, ce caractère si calme, si majestueux, si logique, se montra en proie à des vicissitudes étranges. Il devint fantasque, boudeur, plein de caprices et de dissonances. Par une coiTélation nécessaire , on vit alors l'étoile des hommes de l'Occident pâlir, et les vieux Russes reprendre le dessus dans le cabinet. Il semble qu'ayant échoué avec les uns , l'empereur Nicolas cherche à se relever avec les autres. En épousant les instincts, en prenant les allures, en s'associant aux tendances du parti russe, il compte obtenir de lui ce titre de Grand, qu'il a vainement espéré du parti européen.
iOè LA RUSSIE DEVANT L'EUROPE.
L'empereur Nicolas deviné. ^ Accord de la France et de rAnglelem. — Opiniâlrclé de la Russie. — Auxiliaires* qu'elle donne à ses armées. — Or et bronze. — Corruption, diplomatie des baiiMires. — Wama, Hongrie, Finlande. — Corruption de la pensée. — Incectilade (le l'opinion sur la question d'Orient. — A qui la faute. — Ce que fen la Russie contre la France et l'Angleterre. — La Turquie calonmiée.
Que l'empereur Nicolas aspire au titre de (irand , c'est un sentiment trop digne d'un soutbrain pour que l'on songe à l'en blâmer. H n'en est pas de même du genre de moyens dont il prétend se senir pour arriver à son but. Nous connaissons déjà à cet égard l'opinion de la France et de l'Angleterre ; la Prusse et l'Autriche hésiteront-elles à la partager? Ce serait un malheur dont les conséquences leur seraient fatales.
La France a cette gloire d'avoir la prenûëre saisi la véritable portée du débat; tout d'abord, elle a deviné la Russie; les ordres donnés dès le 4 juin à notre flotte le prouvent. Trompée 'par les fallacieuses affirmations de l'autocrate, TAngleterre a hésité un peu ; mais revenue bientôt de son illusion , elle a richement compensé par l'énergie et la persévérance de son attitude ce qui avait manqué à son initiative.
Maintenant les partis sont en présence.
La Russie reculera-t-elle? Je \\e le cvols \)as.
Mais, si elle marche en avant, c'est que son espoiidu succès ne s'appuie pas seulement, croyons-le bien, sur la force de ses années. Cette force qu'elle exagère aux yeux de l'étranger, elle l'apprécie elle-même à sa juste valeur, et sa confiance en elle est minime. Aussi déploie -t- elle d'autres moyens. Au bruit éclatant du canon moscovite se mêle toujours la voix souterraine des séduictions;. les conquêtes des tzars leur ont coûté plus d'or <jue de bronze. Dans cette campagne de 1828, dont on ignore encore les tristes mystères, la Russie n'a-t-elle pas dû, pour échapper peut-être à la honte d'une retraite, acheter le pacha de Warna ? Que fùt-il advenu d'elle en Hongrie, si elle n'eût provoqué la trahison de Georgey? Et ne saiton pas qu'en Finlande , bien qu'elle n'eût à lutter que contre une poignée de paysans, elle ne put s'assurer la victoire qu'en corrompant le gouverneur deSveaborg? Partout, oui partout, je le répète, où la Russie. foit briller son glaive, eUe fait en même temps sonner ses roubles ; ses mines de Sibérie lui sont plus chères, même sur les champs de bataille, que ses fabriques d'armes de Toula, de Systerbâck et de Briensk.
Ainsi donc , qu'on se le tienne pour dit , dans la lutte qui s'engage , la Russie compte avant tout sur la corruption. Et ceci ne répugne nullement au système qui prévaut. Le vieux i^axNi mû^s^cM^^fc ^^-^^
liO LA RUSSIE DEVANT L'EUROPE.
donc si scrupuleux? La corruption, c'est la diplomatie des barbares.
Cette corruption a déjà commencé son œuvre.
N'osant encore s'attaquer aux intérêts , elle s'attaque à la pensée. A quoi tient ce trouble , à quoi tiennent ces tergiversations où , depuis plus d'un mois, flotte l'opinion européenne? Si la Russie se fût prononcée tout d'abord , si elle eût nettement marqué son but, eussions-nous été désolés d'un tel spectacle ?
La Russie n'est pas à bout. (Comme elle croit tenir dans sa main la Prusse et l'Autriche, son idée fixe est de séparer l'Angleterre de la France; sa conviction, qu'elle y réussira.
Battue sur la question des lieux saints, elle prépare d'autres pièges. Que de proies n'a-t-elle pas à offrir aux griffes du léopard ! L'Egypte, l'Archipel, que sais-je? Prison, toutefois, dont elle se constituerait le geôlier. Et nos vieilles haines nationales, et nos étemelles suspicions réciproques, qu'elle cherchera à raviver! Puis, si tout cela échoue: « Eh bien , nous dira-t-elle, vous voulez vous armer pour la Turquie? De quel droit? N'est-ce pas là mon butin, à moi ? n'est-ce pas la clef de ma maison? Pourquoi donc entraver la loi de la nature? D'ailleurs, qu'est-ce que la Turquie? Squelette desséché, ruine qui croule. Vaut-il bien la peine de verser son sang pour cette poussière ? »»
LA RUSSIE DEVANT L'EUROPE. ill
Je ne parle pas de ce que la Russie fem contre les Turcs ; des promesses dont elle les flattera; des trésors qu'elle fera briller à leurs yeux ; des influences qu'eUe cherchera à se créer jusque dans leur foyer ; des haines , des troubles qu'eUe y suscitera. Depuis longtemps déjà cet étrange système d'influence est en vigueur; et certes, pour n'avoir point succombé tout à fait à tant de machiavéliques efforts, pour être encore ce qu'ils sont, il faut que les Turcs aient autrement d'énergie et de vitalité qu'on ne cherche généralement à le faire croire.
Intérêts matériels des puissances dans la question d'Orienl« — Développement agricole chez les Bulgares et les Turcs. — Ce qu'ils exportent de céréales. — Décadence de l'industrie. — A quoi tientelle?— Capitaux rares et législation libérale. — Système protecteur et libre échange. — La Turquie fait lès affaires de l'Europe. — Commerce. — Mauvais état du commerce des provinces russes de la mer Noire. — Système délétère. — Situation relative , au point de vue du conmierce, des divers États européens vis-à-vis de la Turquie. — France et Angleterre. — Turquie et Russie comparées. — Conséquences i[>olitiques.
Pénétrons plus avant dans cette dernière pensée; et, puisque c'est surtout dans l'ordre des intérêts matériels que l'on se plaît aujourd'hui à prendre ses éléments d'appréciation, montrons par l'observation des' faits quel est l'état ac\\xéV àe \tv '\\\xqî\\^
iJâ LA RUSSIE DEVANT L'EUROPE.
Cette étude nous aidera d'ailleurs à préciser queUe est son importance i*elativement aux autres nations de l'Europe.
J'ai dit plus haut. quelle triste idée les agents de l'autocrate cherchent à nous donner du caractère ottoman. Selon eux, et selon ceux qui leur font écho, les Turcs ne savent rien conserver ; sous leur main, tout dégénère , industrie , commerce , açriculture, etc.
Quoi de plus exagéré, quoi de plus faux? Entrez en Bulgarie, en Romnélie, dans ces belles .provinces qui ont participé les premières au bienfait du Hatti chéri f de Gulkané et du Tanztmat, et vous verrez si les produits de leur sol ne tendent pas chaque année à s'améliorer. Les Bulgares, qui sont , au dire de tous les voyageurs , des cultivaternes fort avancés, pratiquent l'irrigation avec une admirable entente des lois de la statique ; ils savent utiliser les moindres ruisseaux, et, dans leurs plaines comme sur le versant de leurs montagnes , pas une goutte d'eau n'est perdue. Aussi , dans les provinces, ces produits se sont-ils multipliés depuis douze ou quinze ans d'une manière considérable. Leur exportation en blé a plus que quintuplé : elle était en 1840 de 296 000 hectolitres ; en 1848 , elle s'est élevée à 1 593 000. Depuis lors, elle n'a pas cessé de s'accroître, et, chose remarquable , ce ne sont plus les Bulgares
seuls qui concourent à Tamélioration du sol ; le Turc lui-même s'est* piqué d'émulation; il travaille avec autant d'ardeur que les autres races, et participe pour un tiers à la production.
L'industrie, il faut en convenir, est loin, fort loin de cette situation rassurante. Là, en réalité, il y a décadence. Ces manufactures de soie et de coton qui employaient autrefois 40 000 métiers et fabriquaient chaque année pour 100 000 000 fr. de velours , satin et étoffes brochées d'or et de soie , les manufactures n'existent plus, ou du moins sont à peu près éteintes; leur produit actuel ne dépasse pas 7 ou 8 millions. Bagdad a presque perdu ses actifs ateliers de tannerie, de corroierie, de poterie, qui faisaient l'admiration de nos aïeux ; et la fabrication des armes, où les Turcs excellaient par la trempe supérieure de leurs aciers, se soutient à peine dans un état de langueur à Traonik et à Mostar ; la cherté des prix de vente ne permet plus l'emploi de ces produits que comme objets de luxe.
Mais cet état de choses , dont les Turcs souffrent les premiers, doit-il être attribué comme on le fait obstinément à leur insouciance et à leur apathie? Elles y contribuent sans doute , mais d'autres causes, des causes plus profondes s*y joignent ; et de celles-là, certes, nous n'avons pas à nous plaindre.
Je signalerai d'abord l'insuffisance du capital circulant, sans lequel, en prèseive-e âiÇi\^^<5Wi^^-
!Tf LA miSSlE BEVAW L'BFSOPE. V
i-L'iue eLii''i|if'euiie, il est impossible nujnurd'l^H (l'élever on de soutenir des inanufnciiireM ; ensaHH et flurlont le système cominerciai ilans lequel JB ['oi'te se trouve enfeimée par ses propres pnn^H pes et tmr les iuininnités qu'eUe accorde aux autriH peuples. ^Ê
le m'e?iplique. Q n'existe en Euiope nui-un pi^| dont l'industrie n'ait eu recours pour g'étabUr^| se développer au sysli'ine protecteur et inèine ^^^M |iroliibition. L'Angleterre , la Frauce , l'Âutricli^l lltalie , l'Espagne, la Sucile, la Russie, ont toutjH usé, usent encore, plus ou moins, du secours énefH gique des douanes , pour abriter leur pioduction manufacturière, pour l'agrandir, pour l'c'levcr au niveau de celle des peuples les plus heureux sous ce l'apport ou les plus habiles. La Porte seule-^ négligé ce moyen, jamais elle n'a songé h écart la concurrence des fabriques étrangères par 1 moindre rcslr-idion de tarif. De temps inunéi rial, elle percevait sur l'impoi'lation et surresiM liition des marchandises un droit purement f cier de 3 poiu' 100 de la laleur; et ce di^oit, g lanli par les eapitulalians , immobilisé en quelq sorte au profit de l'industrie étrangère , n'a\nit^ jfl mais varié .jusqu'en 1838. A celte époque, les II soins du trésor impénal se trouvant dépassetr i beaucoup les revenus, la Porte négocia avec 1 [lurssances européeimes pour eu obtenir la: f;iciil
LA RUSSIE DEVANT L'EUROPE. il 5
d'élever un peu sur la frontière , c'est-àrdire chez elle y le taux de la perception. Après de longs débats, celle-ci fut fixée d'un conunun accord à 9 pour 100 , ce qui , dans la pratique , se réduit à 6 ou 7 pour 100 tout au plus.
Pour le dire en passant, il n'existe à ma connaissance aucun autre exemple de ce genre dans l'histoire des nations civilisées. La Porte fait aujourd'hui à ses dépens l'épreuve du libre échange, et ce système , d'accord peut-être avec les principes libéraux de l'islamisme en matière commerciale, lui est imposé par l'Europe coalisée. Il est tellement entré dans les liens du droit international, que la Porte voulût-elle aujourd'hui s'en débarrasser n'y parviendiratit pas; elle soulèverait contre elle ses propres défenseurs. Me serait-il permis de demander aux chauds partisans de la domination misse en Orient &'ils croient que le tzar, une fois maître de Constantinople , se montrerait sous ce rapport d'aussi bonne composition que le sultan?
Considérons seulement par rapport à la France la condition que le tzar a faite au commerce des provinces de la mer Noire. Dans les >1ngt-trois millions^ de produits de toute nature et de toute origine que nous tirons de la Russie, ces provinces ne figurent que pour six millions sept cent mille francs; et dans les dix-neuf millions et demi de valeurs que nous expédions de France à dcsti-
remier I
imtioii (les |)orls russes, ceux de la iner Noire ■robtienuenl que trois millions huit cent francs.
Et potu'Uint la Russie, qui n'a guère sur la E lique que deux places de commerce de premier ordre, Cronsladt et Riga, toujours en butte à la concurrence de Stockholm, Copenhague, Hlheck, Hambourg, etc., possède sur la mer Noire Odessa, Kherson, Kertsch, Eupatorie, que n'égale aucun autre port dans leur cercle d'opérations',
Ces trois villes pourraient concentrer, à l'aide de la navigation descendante par le Niéper, le Dniester et le Don, les produits de toute la Russie centrale; les blés, les suifs, les cuirs, les goudrons, les bois de construction, les laines, le duvet, le tabac, les gi'aines de lin, etc., y pourraient affluer. Moscou, la métropole industrielle et la véritable capitale des Russes , ouvrirait volontiers ses entrepôts pom- faciliter, pour agrandir l'aclivité commerciale des ports du midi, qu'elle a toujours considérés comme l'intermédiaire naturel de i relations avec l'Orient et l'Asie Mineure. Nul doiri
FondÉfi f.n r77fl, sur l'pmplaccmflnl de l'ancipa Khod ird'hui, iDul le monde le Buil, un des melllenra pM| ptïcmdo cDnuDerceleaplaEcnnBJdérablee. SapnpulBlioD D lins de soimnle mille âmes, Kheraon, d l'emlMmcLure di , oprès Ode)iiB,ls ploi belle ville de CTÎmie. Son port ei Kerlseh , sur le dèlroil d'VénlIialé , l'eel encore dAvonlige. J
LA RUSSIE DEVANT L'EUROPE. in
qu'elle n'aim&t à les favoriser de ses capitaux et de son patronage.
Comment donc avec de tels avantages le littoral de la mer Noire reste-t-il dans un état de langueur et de marasme? Comment, du moins, Tespèce d'animation conunerciale que présentent les provinces riveraines de la Baltique ne s'est-elle pas répandue depuis longtemps dans ces contrées plus fiivorisées de la nature?
Ah ! c'est que pour appeler les bienfaits du commerce vers un pays si peu connu, si étranger encore aux transactions européennes, il faudrait toute autre chose que le système exclusif de la Russie ; c'est que ce système , bien qu'un peu mitigé dans les provinces méridionales , est encore beaucoup trop tendu pour des peuples aussi primitifs. Quel contre-sens économique que la protection industrielle là où il n'existe pas , où il ne peut pas exister d'industrie !
Les Turcs, malgré leur native insouciance, avaient mieux compris ces contrées et ceux qui les habitent. Leur système, comparativement trèslibéral , tendait à régénérer ces parties reculées de leurs domaines par l'influence des factoreries , du contact et du mélange des Occidentaux. Leurs vues administratives, insuffisantes sans doute, étaient saines et pouvaient fructifier. Los Russes leur ont ôté le temps d'en faire l'épreuve.
Beveiions à la situation actuelle. Loin d'en vouloir à cette déchéance de l'industrie ottomane que je viens de constater, l'Europe y applaudit et en profite. Ces riches contrées, autrefois si florissantes par la mise en œuvre de leurs propres ressources, nous livrent maintenant leurs produits naturels, en échange de nos fabrications. La soie, la laine, le coton, que les Turcs ne tissent plus, nous les enlevons pour les leur renvoyer enrichis de notre main-d'œuvre; nous en faisons de superbes étoffes dont nous les habillons, et qu'ils payent. Dieu sait combien! avec les produits de leurs mines, de leurs champs et de leurs forêts.
Il s'ensuit entre l'Europe et la Turquie un immense mouvement commercial; ncmbre de navires abordent tous les ans à Smyrne et à Salonique, en traversant les Dardanelles pour trafiquer avec Constantinople , Bourgaz, Warna, Trébizonde, etc., etc. Seulement ces navires ne sont pas turcs , ils sont grecs , anglais , français , autrichiens, sardes, russes, siciliens, etc. Le mouvement maritime, conune le commerce, se feit en Turquie à côté des Turcs, qui n'en recueillent qu'indirectement .la plus Mble part.
Enl846, le mouvement général de la navigation dans tous les ports de la Turquie, entrées et sorties réunies, a été de trente- cinq mille navires
jaugeant ensemble quatre millions sept cent .mille tonneaux. Bans ces cbiffî*es , Constantinoplc ligm*e pour quinze mille sept cent soixante*dix navires jaugeant deux millions six cent trente-huit mille tonneaux, ce qui forme ^ilus de la moitié de la navigation totale.
Pendant cette même année 1846, les Milem*s échangées eutre la Turquie et toutes les auti*es puissances ont présenté, importation et expoilation réunies, un ensemble de quati'c cent einquante4rois millions de francs. Les échanges avec les ptejs tributaires, l'Egypte, la Valacliie, la Moldavie et la Servie y ajoutent un chiffre de soixantetrois miUions cinq cent mille francs ; ce qui porte le total du commerce extérieur à cinq cent seize millions cinq cent mille francs.
Si l'on veut savoir comment se répartissent entre les principaux États les quatre cent cinquante-trois millions qui forment l'ensemble du commerce extérieur proprement dit, on trouve que :
L'Angleten-c y figure pour. . . 168 000 000 Ih
La France 77 856000
L'Autriche 68 753000
La Russie 39 432 000
La Hollande 8 lôaooo
Les autreis pays 70 819 OOO
•Ces données nmnériques, que je recommande {particulièrement à l'attention du lecteur, ont le
4te LA RUSSIE BBVAIfT L'EUROPE,
double avantage de tixer l'esprit sui- la valeur réelli du commerce em-opéen avec la Turquie, el d'asst- ^acr à chacune des grandes puissances leur pari d'iulérèl ainsi que leur rang dans l'échelle de ce commerce. On s'est un jieu mépris sur ce dernier point dans de récentes discussions; U m'a pariL utUc de rétablir les faits. N'est-ce pas là, d'aillem-s, une des bases importantes des conséquences politiques qui se rattachent h la frrande question qui l'ait le sujet de ce livre ?
Ainsi donc, ou le voit, les dciL\ premières places dans le commerce de l'Europe avec la Turquie ajipartiennent l'une à l'Angleterre, l'autre à lu France. Ceci explique l'énergie et la simultanéilr de leur action dans les derniers événements. Plus elles auraient à perdre à la destniction de la Tuiquie, plus elles montrent de décision à la défendre. C'est naturel , c'est logique.
Je suppose l'Angleterre parfaitement éclairée sur la portée de ses intérêts ; je n'insisterai que sur œ qui concerne la France,
Prenons tes cliilTres les plus récents, ceux i l'année 1851. Dans cette année, l'ensemble de e échanges avec les États ottomans, y compris 1*8 gjpte et les pays bai-baresques, a présenté une i leur totale de quatre-vingt-dix-neuf millions 1 cent quatre-vingt-sei2e mille francs , dont soixani un miUions deux cent soixante-onze mille franc^d
rimportation , et trente -huit millions cent vingtcinq mille francs à l'exportation.
Quelle éloquence dans ces chiffres! Lorsqu'on les rapproche des données recueillies sur nos relations avec la Russie, on trouve, par une déduction abstraite , mais frappante, que dans l'empire russe, peuplé de soixante millions d'âmes, chaque. individu consomme à peine tous les ans pour vingtcinq centhnes de nos produits, et ne nous donne que pour cinquante-deux centimes des siens , tandis qu'avec ses trente -cinq millions d'habitants, la Turquie nous fournit par tête pour un franc soixante-quinze centimes de ses produits, et reço pour un franc dix centimes des nôtres.
A quoi attribuer cette énorme disproportion?
Elle n'a pas d'autre cause que l'organisation politique et civile des Russes. Cette organisation ne ressemble à celle d'aucun autre peuple. En Russie, la vie sociale est à la circonférence, non au cœur. Le commerce et l'industrie, dans la faible mesure autorisée par la réglementation impériale, ne profitent qu'aux extrémités de l'empire. Les quarantedeux millions d'échanges que nous faisons avec le pays s'arrêtent aux frontières; il en est de /même /des échanges effectués par les autres peuples industriels et commerçants. Il suit de là que les produits de la civilisation sont exclusivement consommés par la dixième partie à peu près de la
Jââ LA RUâSlE DEVANT L'EUROPE.
population russe; les neuf autres dixièmes restent étrangers à Tinfluence de nos arts , de nos besoins et de nos idées. Cela est étrange, sans doute, mais cela est vrai.
D'autres conséquences encore ressortant du régime commercial auquel les tzars ont jugé convenable de soumctti'e leurs immenses possessions. Ce régime, qui de fait en interdit Taccès à la plupart des fabrications étrangères , réagit d*une mar nière funeste sur nos intérêts maritimes. <« De quoi vous plaignez-vous? dit le gouvernement russe : je traite vos navires avec douceur; mes droits de navigation sont modérés, je les supprime même sans ilifticulté en faveur de tout pays qui consent à m'accorder le môme traitement. — Oui, sans doute, vos lois sur la navigation sont en apparence douces et libérales; mais à quoi sert«i], ce prétendu libéralisme , s'il est annulé par vos lois sur les marchandises, si, tout en admettant le navii-e, vous repoussez la cargaison ? Il faut donc vous expédier nos produits pai* vos propres bâtiments au retour de nos ports, Ou nous résigner à vous envoyer nos navires soit sur lest, soit à peine chargés. »
Et, en effet, c'est bien là ce qui arrive la plupart du temps. Ces dix mille tonneaux de navigation qui figurent, en 1851 , au compte du pavillon fran- <;ais comme sortis de nos ports à destination des ports misses, font le tonnage nominal d(3 navii-es
LA RU^IE lœVANT L'EUROPE. 123
expédiés à un tiei^s ou un quart de charge, souvent moins. On emporte ce qu*on.peut, ce qu'on croit pouvoir débarquer légalement ou par l'interlope, afin de ne pas faire un voyage tout à fait à vide, et d'avoir au moins quelques valeurs qui permettent de ne pas solder la totalité des retoui*s en argent ou en papier. Mais c'est là un triste commerce, et, ce qui le prouve, c'est la part considérable que prennent encore dans l'intercourse , malgré le traité de 1846, les tiers pavillons, les Hanséates, les Danois, les Norvégiens, qui, à l'aide de leurs voyages mixtes et de la proximité de leurs ports d'attache , résistent mieux que nous aux restrictions .du tarif russe.
Quelle différence entre cette mesquuie intervention du pavillon français dans ses rapports avec la Russie, et l'animation de notre mouvement maritinle dans les possessions ottomanes! Dix mille tonneaux à la sortie, quinze mille à l'entrée, en tout vingt-cinq mille tonneaux, voilà le bilan de notre pavillon dans l'intercourse, avec un empire de soixante miUions d'âmes, plus étendu que l'Europe et l'Afrique réunies ! voilà ce que les tzai's laissent à notre marine ; tandis que ces Tm*cs , si décriés par eux, dont le territou'e n'égale pas en étendue la vingtième partie des possessions russes, donnent place dans leur commerce à cent soixantesix mille tonneaux de navigation française, dont
12( LA RUSSIE DEVANT LTCROl*.
siîixaiUc-douze mille à l'expédition de France, il qnatre-vingl-quatorze mille au retour.
Je ne sais si je me trompe; mais il me semble <iae ces faits, empruntés à l'ordre économique, disent assez bien quels sont, relativement aux deiis Étals comparés ici, les cliances el l'avenir de l'arlioii civilisatrice de l'Europe centrale. D'im côli', une population considérable, disséminée sur de vastes territoires heraiétiquemenl fermés au contact de nos mœure et de nos intérêts , qu'un pouvoir ambitieux et perlide organise silencieusement avec les ressources de la barbarie disciplinée pour l'invasion ei la conquête, et qui, en effel, sous un tel régime , ne saurait être bonne à antre chose ; de l'autre , une population agglomérée dans les plus belles contrées de l'univers, depuis longtemps ouverte aux produits de l'Europe et à ses idées; un gouvernement qui, sous l'influence delà civilisation occidentale, s'élève gi-nduellement d'an état moral stationnaire anx améliorations, aus progrès indiqués par le bon sens et le cours de." clioses, et qui, bien loin de menacer le monde df son ambition, lui offre au contraire une forte barrière contre l'ennemi commun par cette admirable position mililaire et commerciale du Bosphore et des Dardanelles, dont il lient la clef. Telles sont, qunnd on les réduit à l'arithmétique des faits, It^ deux parts de la question qui s'agite aujouijd'hui
dans les conseils des grandes puissances. Leui's préférences et leur détermination pourraient-elles hésiter?
^nécessité d*uiie union indissoluble entre la France et TAngletcrre. — Alliance firanco-russe ou anglo-russe impossible. — Quel parti en France arborerait le drapeau de l'alliance russe. — Ceux qui prêchent cette alliance sont ou des ignorants ou des traîtres. — Titres de la Russie. — Nullité des senrices rendus par elle à la civilisation el à rhmnanité. ^ Pologne et Finlande. — La carte du monde, Vempereor Nicolas et son ministre de rinslruction publique. — Politique, religion, intérêts, tout nous sépare de la Russie. — Le mot d'ami rayé du vocabulaire russe. — L'honneur russe. -* Quel parti prendront la Prusse et l'Autriche. — Opinion des vrais Allemands sur la Russie. — Extraits d'un publiciste allemand. — Conséquences générales de la prise de Constantinople par les Russes.
Non, je l'espère, elles n'hésiteront pas. Déjà la France, déjà l'Angleterre ont levé leur drapeau ; ce ne sera pas pour le replier, sans doute. Malheur à celle des deux puissances qui briserait le lien qui les unit! Reines de la civiUsation européenne, elles peuvent verser ensemble sur qui leur convient les splendeurs de leur soleil; jamais se séparer pour fraterniser avec les ténèbres. Au terme où elles en sont, et après les déclarations formulées des deux parts, une scission entre elles serait une de ces perfidies contre lesquelles l'histoire n'aurait pas assez de flétrissures ! Ah ! que le vieil antagonisme fasse enfin silence ! Une alliance franco-russe , une
«'illiaiice anglo-iHisse ! y songez-vous? Est-ce qu'où accouple raffirmalion et la négation? Voyez ce qu'ont gagné la Prusse et l'Autriche à l'inféodatioB moscovite. Je dirai tout à l'heure ce qu'elles en pensent elles-mêmes.
Ceux qui cherchent à nous pousser dans les bras de la Russie sont ou des ignorants ou des traîtres. Quel parti pourrait sérieusement arborer un pareil drapeau? Le parti légitimiste? A-t-il donc oublié la tache lugubre qu'une escorte de Cosaques à son retour et une odieuse compUcité dans le partage de la Pologne ont imprimée au front de ses rois? Le parti orléaniste? N'est-ce donc pas assez pour lui d'avoir mi son chef bafoué par le tzar et ses ministres traités en laquais? Le parti impérialiste? Et Moscou, et Fontainebleau? Le parti républicain? Mais les potences, mais le knout, mais la Sibérie? Si de la poUtique nous passons à la religion, où est le protestant, où est le catholique qui, au seul nom de la Russie, ne sentent bouillonner dans leur âme un. feu de céleste colère? Car enfin on connaît les violences de Vorthodoxie dans les provinces luthériennes de la Baltique ; on connaît ses persécutions en Pologne , et les prêtres qu'elle a faits soldats, et les évoques qu'elle n condaomés à être fous.
A quoi tient donc ce charme fascinateur que la Russie exerce encore sur certains esprits? Quand
: le grand Sully la reléguait dédaigneusement au fond de. se» steppes , l'Europe ne se passait-elle r pas kf merveille de son influence? Depuis, les cabinets lui ont tendu la main : c'était à qui favoriserait son essor. On voyait en elle une grande misère à guérir , un germe fécond à développer. La civilisation Tétreignait dans ses bras : quel précieux butinJ . La Russie &'est laissé faire. Accessible en appa- ^. rence aux idées de FOccident, et semblant n'aspit rer qu'à se former à son image, elle a pris peu à ^ peu place à son foyer; elle a réussi même à s'y faii'e regarder comme le héraut de sa civilisation danfr un autre hémisphère, et à y provoquer des voBux pour la multipUcation de ses conquêtes. Mys-. lification immense! On commence à s'en apercevoir aujourd'hui ; mais est-il temps encore de parer au: désastre?
Ce que la Russie a engagé de rapports Avec l'Europe ne l'a dégrossie qu'à la surface , et cela dans une proportion étroite. Quelques milliers d'àmes qui nous imitent sur plus de cinquante mlUions qui restent immobiles! C'est de ce qu'elle nous a emprunté que la Russie se fait un dioit pour nous asservir; elle se pose en protectrice pour masquer le besoin qu'elle aurait de tutelle.
Mais, entin, toute prétention à une influence, à une alliance, suppose des titres. On ne se livre pas
188 tA HDSHE UEVAÎfT L'ECTOPS.
;ui premier vonu. Uuels sont les litres ilc la Russie! ie l'ai déjà dit : ce qu'elle nous a pris. Est-ce îtssez? Qui oserait le soutenir? Voyez d'ailleurs ce qu'elle a fait de ces Liens d'emprunt. Se les estelle assimilés? Non. Ils la décorent, ils ne la pénètrent pas. Pour la Russie, la civilisation n'est point un souffle vivifiant, c'est une enseigne. Certes, si telle n'était la vérité, on l'eût vue du moins, quand elle s'est mêlée d'agir seule , précipiter un progrés. développer une idée. Elle n'a jamais su qiie dessécher et anéantir. Deu\ nations ont pris place dans ses domaines, qui portaient au front le sceau européen, la Pologne et la Finlande. Comment les at-elle traitées? La Pologne, elle l'a réduite en poussière; la Finlande, hélas! elle lui donne le délire. Habile à réglementer des serfs sauvages, dés qu'elle est aux prises avec des intelligences cultivées, la Russie perd la tôle. Il faut qu'elle les tue ou qu'elle en meure. Nonunez-moi donc un seul sei-vice, même le plus léger, que la Russie ait rendu à l'humanité, et je me déclare son champion. Vous avez beau chercher : autour d'elle il n'y a que le vide. Quelle est la noble pensée qu'elle n'ait opprimée, l'élan généreux qu'elle n'ait étouffé, la vive lumifere qu'elle n'ait éteinte? Un des sujets du tzar s'était plu dernièrement à faire l'illustration de son règne. Il représentait sur une mappemonde l'Europe illuminée d'un beau soleil, et, à l'extrémité , la Russie
MA AISSIE DEVA^n* L'EUROPE. 129
t;oinme vm ^point noir entouré d'une épaisse muraille. Cependant, à travers les fentes de cette mura^, quekpies rayons du soldl européen pénétraient, fficoias et son ministre de rinstruclion publique , armés chacun d'une truelle de maçon , s'occupaient à leur boucher le passage. Plaisanterie plus sérieuse cpie ne le pensait peut-être son auteur, et, dans tous les cas , d'une déplorable vérité. Oui, telle est la Russie : moins occupée à se développer dans son élément national qu'à se soustraire à l'élément étranger. Si quelques rayons en pénètrent jusqu'à elle, affaiblis par les obstacles qu'elle leur oppose, ils ne jettent sur son front qu'un éclat pâle et ne vont point jusqu'à son cœur pour le réchauffer. De là cette civilisation de prestige , sans vie intime, sans tressaillement puissant; civilisation qui peut éblouir, et encore médiocrement; féconder? jamais.
Et voilà donc l'allié qu'on nous propose ! Aberration étrange! Mais, dit-on, ce n'est point un élan de sympathie qui nous pousse vers la Russie, c'est la loi des intérêts. La loi des intérêts? Passe-t-elle donc avant la loi des principes?
Mais poursuivons, disséquons ces intérêts dont on fait tant de bruit. Appelez-vous intérêts les offres magnifiques que la Russie fait ou faisait jadis à nos industriels et à nos artistes? Mais, de ceux qui s'y sont laissé prendre , combien ont réussi? combien
au contraire n'oiil pas quitté le grand empire après avoir vu leur talent méconnu ou leurs pi-océdés frauduleusement usurpés? Appelez-vous intérêts Faccueil empressé que fait la Russie à nos coiffeurs et à nos modistes? Mais combien y vivent heureux, combien en reviennent riches ? On n'eu trouve d'ailleurs qu'à Pétersbourg et à Moscou. Appelez-vous intérêts la consommation que la Russie fait de nos produits? Mais ses soixante million:» d'âmes n'en prennent que pour cinq sous par tête ; il est vrai que des siens nous prenons pour dix sous. Appelez-vous intérêts l'essor que la Russie donne à notre navigation? Mais la plupart de nos navires y vont sur lest; somme toute, il ne s'agit que de vingt-cinq mille tonneaux. Quel contraste avec la magnifique part que nous fait la Turquie !
Ainsi donc, sur quelqae base que l'on cherche ù asseoir l'alliance russe, elle croule. Politique, religion, intérêts, tout la combat. Du reste, ce qui me frappe dans cette alliance, c'est qu'elle n'est défendue que par des gens ou qui n'ont jamais vu la Russie, ou qui ne l'ont vue qu'en passant. Bien rares sont ceux qui, la coimaissanl bien , partageai leur avis. J'aurais été de ce noml)re peut-être, si j'eusse traité cette question au retour de mon premier voyage. Les Russes nous en imposent de tant de manières! Ce n'est qu'après les avoir visijés
plusieurs fois, qu'après les avoir sérieusement étudiés, que j'ai pu m'arrêter à ropinion que je formule aujourd'hui. Triste aveu , hélas ! J'ajouterai que si, parmi les étrangers nouvellement arrivés dans l'empire, j'en ai rencontré qui se montraient encore indécis, la plus gi-ande unanimité dans mon sens régnait parmi ceux qui s'y trouvaient déjà depuis longtemps. Un autre fait, qui ne manque pas de valeur sur le terrain où nous sommes placés, c'est le peu de succès qu'ol)tient la Russie dans ses tentatives d'assimilation à l'égard des peuples qu'elle a conquis. Plus elle se montre de près, plus elle repousse. Un noble Finlandais, comblé des faveurs de la cour, et qui depuis longtemps s'est plié au joug du vainqueur, me disait un jour : « Voilà trente ans que j'appartiens à la Russie, trente ans que je vis avec les Russes , et je •n'y compte pas un seul ami. » Le mot d'ami n'existe pas, ou du moins n'est pas en usage dans la langue russe; on ne s'y sert que de celui de connaissance, ousnakom. Là où manque jusqu'au principe des amitiés , quel gouvernement, quel peuple pourraient donc espérer trouver celui des alliances? D'ailleurs, pour établir une alliance, il faut au moins que les parties contractantes puissent compter sur un sentiment réciproque d'honneur qui garantisse la foi des traités. Or qu'est-ce que l'honneur aux yeux de s
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Russes? « L'honneur, disent-ils, est ime chômère française*. »
Ce que je dis ici sera compris de la France et de l'Angleterre, car c'est à elles surtout que je m'adresse. Quant à la Prusse et à l'Autriche, la (condition est différente. Cependant, je suis loin de partager l'opinion que certains écrivains ont mise en avant, touchant l'indissoluble confraternité de ces pfoissances avec la Russie. La Prusse et l'Autriche, il est vrai, marchent généralement d'accord avec le grand empire, mais elles n'y tiennent point par le fond de leurs entrailles, fl y a loin entre subir un joug ou céder à une illusicm et répondre à une sympathie. Ni la Prusse ni TAutridie ne sont assez faibles pour se laisser entraîner dans un mouvement dont elles réprouveraient le but. Aussi bien que la France et l'Angleterre , imeux peut-être , elles comprennent ce qu'il y a d'astuce et de vanité dans le jeu superbe de la Rus^, ce que le triomphe de ses prétentions aurait de fatal. Il est plein d'intérêt d'entendre le langage de leurs hommes d'État dans leur cabinet, ou de îire ceux de leurs publicistes qui ont assez de franchise de conscience et d'indépendance de pensée pour se faire l'écho du sentiment national. On s'effraye alors beaucoup moins de celte chaîne de reconnaissance que la guerre de Hongrie , par
I c-i- ^kiti honneur? Ett Fratuàuki okimère.
Lit RUSSIE DEVANT L'EUROPE* i 33
exetni^e, a rivée, dit-on, entre l'empereur d'Autricke et le tzar; on peut apprécier à sa juste valeur ce service magnanime dont les Russes font tant de bruit, et qu'après tout la trahison de Gaorgieyv provoquée par eux, a plutôt transformé en opprobre à leur front qu'en tiiompbe et en méjriéft àt leur» armes. Qui pouniait dire l'excès d'irrilBliQn: qui gronde dans les rangs de l'armée au-
tndnnne? Certes, dans le cas d'une lutte sétieuse,
Je éucendant des Habsbourg hésiterait-il à se repopnlariser aux yeux de sa nation par ce moyen audacieux dont le prince Swarzenberg proclamait lui-même la légitimité, et qu'il appelait , nous le saiFons, la svpréme iit^gratilude?
fai parlé de pubhcistes allemands. 11 en est un qui, dans ces dernières années, mit au jour un écrit (pi'on dirait inspiré par les circonstances aciKielies. Cet écrit a pour titre : La question d*0fietUy c'est-à-dire la question russe. Tl fit sensation en Prusse et en Autriche; le Danemark et la Suède letradiûsirent dans leur langue. Quant à la Russie, il va sans dire qu'elle le consigna à ses frontières. te erdÎB' utile d'en réveiller le souvenir. Les données qu'il renferme sur les sentiments intimes de 1» Vtame et de l'Autriche à l'égard de la Russie serwont à nous édifier sur l'attitude probable de ces deux puissances* dans le mouvement européen qui se prépare. . ^
Notre publîciste commence par rappeler les faits c|ui indiquent clairement quel est, dans la question d'Orient, le but réel de la Russie.
« On sait, dit-il, qu'il se trouve quelque part un tableau où Timpéralrice de Russie, CatherineD, est rei)résenlée debout, triomphante , un pied sur Pétersbourg, l'autre sur Constantinople. Sous le vaste baldaquin formé par son manteau, tous les souveraii)|Lde l'Europe, y compris le pape, sont réunis, osant à peine lever un regard timide et abattu.
« Lorsque la puissante tzarine lit son voyage de Crimée, Potemkin lui fit élever un arc de triomphe avec cette inscription : Cest ici la rovte de Conslnnlinople. Kri 1828, quand le tzar Nicolas vint aussi dans ces contrées, allocutions et réponses Cnront également conçues dans ce sens.
« En 1833, la Russie déclara d'une voix haute et llére (lu'cllc ne tolérerait dans ses relations avec la Porte; aucune influence étrangère. Si plus tard, et noUunmcnt dans les affaires de Servie, elle a toléré cette influence, c'est dans le sens le plus strict du mot toléré.
« Les prélats de l'Église grecque enseignent dans les (Jiaircs que Dieu n'a fait que deux choses mauvaises, Rome et Mahomet, mais qu'il a donné mission d'exterminer ces deux fléaux et d'établir l(î monde dans la perfection à l'orthodoxe empereur de Moscovie. -.
« C'est en effet Tidée chérie des Russes : ils se regardent, ils se donnent officiellement comme le peuple choisi des temps modernes, appelé à foniler un nouvel empire d'orthodoxie, de piété et de mœurs patriarcales. Cette monarchie nouvelle est prêchée dans les langues les plus diverses. On voit . jusqu'à des apôtres anglais , français , allemands, voire même des apostats polonais , se lever et annoncer les splendeurs du nouveau royaume. Une chose remarquable surtout , c'est cette affectation toujours plus empressée à se sei^vir de l'expression Romain d'Orient, pour signifier sans doute que, par la puissance de sa foi orthodoxe, la Russie est l'héritière présomptive et légitime de l'empire byzantin.»
L'auteur caractérise ensuite l'ambition effrénée de la Russie et sa tendance à un envahissement sans limites.
« Ge n'est pas seulement la piété et la simplicité «le leurs mœurs que les Russes invoquent pour justifier leurs prétentions à la monarchie universelle. Le général Wcljaminoff disait aux Tcherkesses : •« Ne savez-vous pas que, si le ciel menaçait de tom- « ber, la Russie pourrait le soutenir de ses baïon- « nettes î » Il ne parait pas cependant que les Tcherkesses aient été pénétrés d'un fort grand respect |30ur les baïonnettes russes; mais les diplomates ile l'Europe ne sont rien moins que des Tcherkesses, comme on sait.
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•c JLe tzar Nicolas» dans sa réponse à la députatîoa du conseil d*£tat de Varsovie, s'exprima ainsi : « Au milieu des troubles qui agitent TEurope , en « face de doctrines qui ébranlent l'édifice de la se- « ciété y la Russie seule est restée forte et sans at- « « teinte. Croyez-moi^ c'est un vrai bonheur d'apparu « tenir à ce pays et de jouir de sa protection. » Ces paroles ne s'adressaient point seulement aux infortunés Varsoviens ; leur action devait se répandre au loin et dépasser les frontières. Certes, elles n'ont été que trop efficaces. C'est là pour la Russie comme une formule magique dont elle se sert pour retenir les États voisins dans le cercle de s(hi influence ; influence si puissante qu'elle réussit à contre-balancer les inquiétudes que doivent naturellement inspirer ses menées subversives parmi les peuples d'origine slave.
« On pourrait citer encore bien d'auU-es paroles, bien d'autres manifestations non moins significatives sur les projets ambitieux de la Russie et ses moyens d'exécution. Dans les derniei*s temps, l'orgueil moscovite est monté à une telle hauteur de confiance et de témérité, que, tout fidèle qu'il est encore, comme toujours il a été, à son génie astucieux et intrigant, il jette néanmoins son masque hypocrite et affiche sans crainte à la clarté du soleil son espoir et ses prétentions pour le- présent et pour l'avenir. On le voit même prendre le sceptre
LA RUSSIE DE¥ANT L'EUROPB. i37
et prodamer sa volonté de maître. Mais qu*est-il besoin' de témoignage quand retentit la voix éclataiito des ftiits? Oui, c'est un fait que la Russie, depuis l'époque où Pierre, que l'on appelle le Grand, s'est introduit dans le cercle des puissances européennes, aspire à la suprématie. EUe ne se contente pas de Thonneur, assez peu mérité par elle, de «léger au conseil des maîtres de la terre , elle leut encore donner des lois à ces maîtres, elle leKt en donner à. un hémisphère , elle veut en domerau monde.
« Cette idée de domination universelle qui s'élève si sou¥»it au sein des hordes barbares de FOrient ; cette rage qui ne s'agite que dans le sang et les tempêtes, semble être ancrée dans l'esprit des Russe» ainsi qu'une idée axe , et diriger depuis un siècle et demi , toutes les manœuvres de leur politique.
« Les mêmes motifs qui jadis précipitèrent sur l'Europe le fléau des barbares , travaillent aujomiTlHii les peuples de Moscovie.
• C'est l'irrésistible nécessité de donner enfin Teasor à une force trop longtemps comprimée par le diespotisme; c'est l'envie d'aller jouer aussi le maître au dehors, puisque la maison n'ofibre que les diaînes et la honte de la servitude ; c'est le désir de mener bonne vk au miheu de possessions et de joiuasances étrangères à la? barbarie indigène; c'est
le dédain, la haine enyieuse d*iine civilisation quon ne peut ni comprendre ni atteindre, et que par conséquent Ton voudrait détiniire pour faire disparaître un contraste humiliant. Tous ces motifs agissent, ou du moins peuvent aisément être mis en jeu , soit de dessein formé , soit par le pur effet du hasard.
« Mais tout cela devient mille fois plus dangereux encore par les ressources multiples et les moyens mflinés que la barbarie orientale a maintenant à 8a disposition. Au moyen âge, les barbares agissaient sans plan conçu d*avance et diplomatiquement préparé ; ils se ruaient avec une frénésie aveugle et grossière; ils éclataient, ils se dissipaient comme l'orage. Aujourd'hui, la barbarie d'Orient s'érige en syslème. La sîiuvage puissance des hordes est appuyée, dirigée par un art appris à notre école et «les ressources à nous empruntées. La corruption la plus variée, les amorces de la religion et de la nationalité , les ruses d'une artificieuse diplomatie sont les puissants soldats qu'elle a placés à son front. Aujourd'hui, la barbarie orientale ne nous menace point comme un orage qui rafraîchit, mais comme une vapeur pestilentielle qui étourdit, qui énerve , qui infecte , qui , à moins qu'elle ne soit bientôt arrêtée par un cordon de tous les peuples civilisés, peut avoir une influence si fatale, que la barbarie envahissante n'aïu-a plus qu'à en-
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terrer des morts , recueillir des liéritages , el jeter quelques secours de grâce aux veuves , aux orphelins, aux bonnes âmes épuisées, anéanties.
«( Que nous regardions comme vérité ou comme fiction que Pierre ait laissé à ses successeurs un plan de gouvernement mûrement médité et revêtu de toute la force d*une loi de famille, il est toujours certain que les tzars et les tzarines russes poursuivent un seul et môme but , et ils le poursuivent avec une persévérance, avec un acharnement , avec un enchaînement combiné de ruse , d'audace , de violence , dont on chercherait en vain ua autre exemple dans toute l'histoire moderne.
« Pierre, qui ne mérite son surnom qu'admise la vérité du principe : In magnis voluisse satesi; Pierre qu'on appelle le Grand, parce que, dans tout ce qui regarde les puissants de la terre, on est porté, je ne dirai pas par une indulgence outrée, mais par une déplorable servilité , à voir dans la fin la justification, la consécration des moyens; el parce qu'en appréciant les grands changements eux-mêmes, ébloui par le côté extérieur et brillant, on considère un succès conquis avec peine, un succès éphémère, comme une création solide, durable, fondée sur la nature.... Pierre n'est que le créateur à la serre chaude , le créateur par improvisation, le créateur au gobelet et à l'escamotage de ce nouvel empire universel qui a poussé en une
nuit comme un champignon, et qui s*efibrce d'étendre de plus en plus sur le monde sa tête noire et vénéneuse.
« Voilà donc la belle CFéation qui a fait de Pien*e , aux yeux de tant d'admirateurs passés et présents, le flambeau de la Russie, la. lainière da mande.... le philosophe couronné , rapAùTi; de rhumanitè, le Dieu fait tzar. Mais qu'oa juge Vm^ vre , et qu'on dise si le culte voué à l'oowieir nfest pas un scandale, un sacrilège.
« Non-seulement Pierre n'a pas créé de ci'vilisa^ tion russe , mais il en a gâté , il en a étoulSé lie germe ; le monstre informe auquel il a donné naissance se traîne avec une inquiète maladresse et une malveillance jalouse à la remorque du progrès de l'Europe , dont il entrave et suspend la marche. U pèse comme un cauchemar pénible et suffocant sur la poitrine du monde.
<t Pierre était par les dons de sa nature et de son éducation tellement au-dessus de son peuple qu'il rougissait de ses sujets. Mais en même temps il était si profondément Russe, qu'il croyait à sa volonté d'autocrate la force de combler l'aliime. U s'était créé par sa magique puissance de tyran une résidence superbe au sein des marais de la Névra, où il s'était imaginé que par ce seul mot, U tzar le veut, au besoin renforcé du knout, il pourrait aussi effacer la distance qui séparait l'étal
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soeial des Russes de la oiyilisation du monde. Il avaii appris à construire un navire en remontant aux Botions premières de Tart, mais il youlait faire jaillir de son cerveau, complet et tout formé, un État d^EtUsé.
« Toiute Tactivité impatiente de Pierre avait pour but bien mmtë le progrès de Fliumanité que la satifihctîon de son orgueil et de son ambition. Dans son intesiftion profonde, ce n'est pas une nation russe , vraiment , foncièrement civilisée qu'il voulait créer, mais un empire russe magnifique, splendide. U ne régnait pas pour civiliser, il civilisait pour régner, pour régner avec plus d'éclat et d'influence. Aussi la civilisation qu'il propagea ne fut rien autre chose qu'une organisation matérielle, qu'une parure extérieure.
« Telle est encore la civilisation russe d'aujourdTrai.
« Aujourd'hui, comme du temps de Pierre, la politique msse n'a pour ressort que l'ambitioîi effrénée de dominer , pour but que l'éclat de la forme, l'influence d'apparat.
« Dès sa première jeunesse , Pierre eut l'àme remplie des plus séduisantes images de la gloire et de la puissance des monarques européens. L'ambition lui fut inoculée. Il crut qu'il avait droit, qju'il était appelé, lui aussi, à jouer un rôle de grandeur; et l'on vit le jeune homme s'élancer
vers la conquête qa*il avait rêvée, et, le sc-eptre des tzars k la main , commander à toutes les inagnifiœnces qu'il avait \iies dans TEurope de yenir faire cortège autour de son trône.
« M^is Pierre n*avait ni assez de grandeur d'âme ni assez de lumière pour se contenter de la vocation de celui qui sème. 11 voulait recueillir les fruits et en savourer toute la jouissance. Ignorant des besoins et de la dignité naturelle d'un peuple , il se livrait dans sa confiance superbe à tout l'enivrement du pouvoir; il croyait à la magie du fiat^ et comptait par là rendre possible l'impossible lui-même. C'est ainsi qu'il fit peser sur son peuple cette civilisjition cruelle, tyrannique, plus semblable à une chasse aux bêtes fauves qu'à l'éducation de créatures liumaines. Le monde, il est vi^ai, y applaudit; le spectacle était si nouveau, si étrange! D'ailleurs quelque avantage passager en résultait. Mais la raison, le sentiment l'ont toujours réprouvée; et puis elle n'était vraiment possible que (îhez un [lareil peuple.
« Le Russe gisait engourdi dans l'enfance et dans la barbarie. Pierre voulut d'un seul coup en faire un homme instruit , un homme mûr. Pour atteindre ce but , il étendit sur la couche orthopédique l'enfant débile et lui fit tirer les membres; des échasses furent soudées à ses pieds ; sa tête fui munie d'une machine à croyances et à paroles, fonc-
lionnant au gré du tzar, qui réunissait dans sa personne la puissance d'un Cubo à la sainteté d'un Daifi^. Quant au cœur, avec tous ses vieux et rudes sentiments russes , il dut palpiter sous l'impulsion des ukases impériaux. Enfin, lorsque cet être nouveau fut affublé de toutes les livrées , de tous les unifonnes imaginables ; lorsqu'il fut bien et dûment instruit , à l'aide du bâton , dans la science de la guerre pour parades et pour campagnes , alors le grand empereur se réjouit, et l'univers se réjouit avec lui. On se félicita de voir se lever un nouvel astre de la civilisation; un astre qui, comme l'étoile polaire , ne devait plus jamais se coucher.
« Et pourtant la création de Pierre fut dès son origine et est maintenant encore une création malheureuse, une création fatale pour la Russie, pour l'Europe , pour le monde.
« Si les Russes, suivant l'expression souvent répétée de Pierre lui-même, n'étaient que des ours barbus, on ne peut guère lui accorder d'autre mériU' que celui d'avoir rasé ces ours, et de les avoir cruellement forcés de danser au son du fifre européen. Mais ce n'est pas là ce qui ennobUt un ours , c'est là seulement ce qui le rend ridicule et digne de pitié. Le jugement le plus indulgent que l'on puisse porter, c'est que Pierre a implanté dans s(^s
*. On sait quau Japon il y a deux empereurs : l'empereur leiiip"rel, le Cubo; l'empereur spirituel, le Dairi.
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domaines une culture absolument étrangère , à hquclle les Russes ne prennent part que comme des manœuvres ou tout au plus comme d'ig^iotants hmtaleurs. Et c'est ainsi que le germe d*uiie civflisafieD nationale, si toutefois il se trouvait chez les Rosses, a été corrompu et presque entièrement étouSê. 11 n en est sorti que ce mélange et ce plfttrage de civilisation étrangère et de barbarie indigène qui se trahit à chaque pas aux yeux de Tobservateur, é qui tout à la fois attriste et fait rire. *>
Qu on se rappelle que c'est un Allemand qui parle ; il n*est ici que Técbo de tous ceux de sa Afttion qui, pouvant parler en connaissance de cause, le fout selon leur conscience. Certes, si telle est Ti- (lée que les Prussiens et les Autridiiens se font de Tétat intérieur des Russes, ils doivent, ce semble , eux qui se vantent, et à juste titi-e , d'mie civilisation si profonde et si nationale , s'étonner bien fort d'avoir à donnei- la main à de pareils alliés. A quoi tiennent donc, malgré tant d'éléments qui les combattent , Tanibition toujours active , les [)rogrès toujours croissants de la Russie ? Écoutons encore notre auteur.
<* Les causes en sont claires et naturelles. Mais la Russie n'a pas grandi p;^ l'essor de son peuple. Ceci est évident. L'empire russe est devenu grand ; le peuple russe , non. C'est encore à peu près le même peuple que Pierre I" traitait en valet. Il n'c-
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tait et il n'est encore qu'un instrument matériel dans les mains du gouvernement. Toujours passif , s'il s'est réveillé quelquefois et mis en faction , ce n'a été que pour opposer une résistance malheureuse. La despotique énergie de quelques-uns de ses maîtres, la politique astucieuse de tous, le bonheur des hasards , l'infatigable ardeur à les mettre à profit , la mésintelligence et le désarroi des États européens, voilà les causes de l'élévation de la Russie.
«i II faut encore y joindre une considération importante ; c'est que, jusque vers les derniers temps, l'Europe n'avait jamais regardé l'essor de la puissance russe comme une calamité menaçante ; elle y applaudissait au contraire , elle la vantait comme une heureuse et utile victoire de la civilisation. La Hollande et l'Angleterre s'efforcèrent à l'envl d'aider le tzar à se créer une marine. L'Allemagne s'empressa d'ouvrir à l'empire slave tous les trésors de sa nature et de son intelligence. On croyait de bonne foi avoir fait une conquête à l'humanité. De son côté, la Russie se retrancha pendant quelque temps dans une réserve si modeste, qu'on eût pu croire qu'elle voulait rester à jamais l'élève reconnaissante de l'Europe civilisée. Aussi vit-on les plus grands poètes glorifier dans leurs vers ce nom de tzars , dont l'éloge aujourd'hui n'est plus qu'un symbole de servilisme et de vénalité.
«é6 LA BOSSlfi I
' Tunt de succès onl poussé la Russie dans u^| r^e d'ambition exagérée; elle a levé rièrcmeiit 1^ tête , elle a jeté de côté les humbles prétenlkins que seules lui permeUaîent son passé et son développement historique. Les grandes puissances lâviiisées l'avaienl gém^reusement élevée jusqu'à elles, {tour prix d'un pareil bienfait, elle chercha à les fouler aux pieds. A peine initiée aux principes élémenCairea de la oivilisatiuii em-opéenne, clkt se crut de force à juger cette civilisation ellenoème et à lui Ëilre la loi. Parce que , sans aucun droit de sa part, elle avait obtenu de niagnifiquei*' tuHUicurs, elle s'imagina , dans son ambition inquiète et jalouse , ne pouvoir jamais être assez lionoréf ; et, comme l'étendue de ses domaine^ est, à ses yeux, le pieniier titre à la considération qu'elle réclame, elle tend toutes ses forces vers Iji conquête, et allonge sans cesse autour d'elle sqû bras ravisseur et iusatiable.
Et pourtant la Russie est secrètement totd mentée par la conscience qu'elle a de sa poaiâM contre nalnre, et par conséquent de sa faibles radicule. Mais elle trouve dans ce sentiment mêBJ un motif plus intime de raulLiplicr ses empiétements.
« La Russie cherche sans cesse le trouble au dehors pour conserver le repos au dedans. Elle vil dans une tension, dans une sure.\cilation conli-
Lit- RUSSIE DfiVitNT L'EUROPE. ti7
imelies. Elle eombat sans relâche, ou du moins elle se montre, coimne toujours, occupée à combeâtafe-^
« EUe réussit aii^i. à entretenir une triple illusion.
M ft'àbord^ illusion à elle-même.
« La Russie sent bien sa propre faiblesse, mais elle s^efforce d- en dissimuler le* causes.
« Or ces causes, les voici :
* Son pouvoir public fondé sur l'oppression ;
« L'hostilité sourde et pleine draeniertume de la plupart de ses sujets ;
« Point d'harmonie , point tf inteMîgence entre le gouvernement et le peuple ;
« Les exemples nombreux d'heureuses révolutions de caserne et de palais ;
t Le caractère du peuple déformé, vicié;
« La mort de tout enthousiasme généreux, de tous les sentiments élevés du citoyen ;
« Le machinisme sans vie de l'État tout entier ;
« L'incommensurable étendue du territoire ;
« Les exactions des hauts fonctionnaires, la cor*ruption, la vénalité des employés subalternes ;
« En un mot l'autocratie violente et toutes les nécessités fatales de son arbitraire.
« Biais le gouvernement russe se fait illusion , il croit qu'il n'est pas assez fort parce qu'il lui manque telle ou teUe frontière. Et voilà pourquoi il est
toujours en course, chassant, traqiinnt les mmmi^iwj Il veut toul absorber autour de lui, et il ue soiU^| pas que, formée de tant d'éléments diven^,laRus^| finira tôt ou tard par se dissoudre, et par s'ablin^l elle-même dans ime épouvantable ruine. ^M
« La Russie, par les combats extérieurs, cberd^| encore à faire illusion k ses peuples, ^|
1 II faut se donner l'apparence tVélrc forcé d'isoler ses regards de l'état intérieur de l'empire , par la nécessité oùl'on est sans cesse de lutter contre des dangers extérieurs, el de régler les affaires de l'univers. Il faut, par cette fiction superbe de la prétendue silualion du monde, cliatouiller l'ambilion du peuple russe, augmenter du moins son respeci ou, pour parler plus franchement, sa crainte dir jj-ouvemement. La gloire des succès diplomatiques et des conquêtes limitrophes, le miroitage d'mi avenir splendide et dominateur, serventmerveilleusement dans l'intention de l'Etat à récompenser le peuple des dures privations el des lourdes charges du présent; toujours est-il qu'elles l'étourdissent et l'empêchent d'arriver à un sentiment trop clair et trop positif de son actuelle misère.
■■ La Russie veut enfin, par sa violente invasion du monde, s'imposer aux ^Tandes puissances.
" Elle se mêle à toul , elle si^ale à chaque instant quelque nouvelle offense ; elle gronde , elle iiienacc de toutes parts, pour faire croire qu'elle s
sent très-forte et que nul pouvoir de la terre ne lui est redoutable. Ce mouvement militaire, dans lequel elle s'agite sans cesse, n'a d'autre but que de persuader qu'à chaque heure de sa vie elle est prête à envahir, et que, si le monde conserve sa paix, il en doit l'hommage à sa grandeur d'âme et à sa générosité toute chrétienne. Elle fait parade en toute occasion de l'omnipotence de son autocratie , pour l'offrir aux puissances absolues comme modèle et comme appui , et se montre aux libéraux comme épouvantail. /
« De la triple illusion à laigigu^Ile la Russie travaille, cette dernière, il ftiat le dire, est celle où brille surtout le succès de ses ipianœuvres.
« Sous ce manteau fascinateiir, la Russie s'avance , tantôt avec ruse , tantôt avec audace , vers le but que son ambition et ses frayeurs lui ont marqué. Elle ne peut rester où elle est. Il faut qu'elle ose tout, parce qu'à cette audace est attachée la possibilité apparente d'un succès; tandis que rester dans son présent, c'est sa décadence certaine, sa ruine rapide, son extinction finale et sans retour. La Russie le sent, et c'est dans ce sentiment pénible qu'elle s'efforce, qu'elle s'empresse, inquiète et tremblante , de fondre violemment en un tout les éléments discords de son empire, et de briser les portes du monde qui lui sont encore fermées. Elle veut fonder un empire imiversel, uni-
que, un empire qui surpasse en puisBance Unis ceux qu*a célébrés l'hiëtoire.
u Cette marche sans mystère vers la suprématie, quel que soit l'Etat qui ose rentreprendre., inenace essentiellement tous les autres États. Entreprise par la Russie , son danger offre un caractère plus fbrmidable.
« La fondation de la puissance russe a été violente et illégitime; la fondation de la poissanee russe n'a point été un triomphe de riimiiaaDDlé. Donc cette puissance sera toujours, dans les phases (le son développement, en 'Odllision avec de dnoit des peuples et aveclatdKvilisation uni^ersëBe.
u La Russie ne peut pas se développer dans 'la sphère du droit des gens européen, ainsi 'qu'ont fait les autres peuples, sans' se contredire, sans se nier elle-même. Opposée dans sa eonslitation propre à l'état politique et civilisé de l'Europe , die ne l)eut que former un empire purement asiatique, et cet empire, dans sa pensée à elle, dodt non-seulement partager la domination en .Europe, mais encore y imposer la sienne.
« Tel est , en effet , le grand but vers lequel tendent depuis longtemps tous les efforts de la Russie. Seulement elle a détrompé trop tôt les enlhofusîastes cosmopolites, dont l'imagination abusée se berçait de la chimère que la Russie serait à jamais une ^;o/79uéle JntellectueUe de la ewïï\saAioTvexxT«!^<î«»fe,
cl en particulier de la civilisation allemsmdc. La Russie n'emprunte de la civilisation européenne que ce qu'il lui en faut pour faire plus habilement obstade à cette même civilisation. Elle se roidit contre l'Europe, et celte roideur a déjà pris envers l'Allemagiie un caractère décidéjment hostile. La Russie xtherche à utiliser les antipathies nationales et religieuses contre l'Europe; elle s'en sert pour rallier ses peuples, et, par suite, elle s'efforce d'étouffer les sympathies politiques et intellectuelles qui, peut-être, se sont éveillées dans lenr sein, ou qui, du œoins, poui'raient £acilement s'y éveiller. Elle veut séparer à jamais l'orient de l'occident de l'Europe, et, pour cela, susciter entre eux une éternelle hostilité.
« Ainsi donc, conclut l'auteur allemand, la Rus- ^e, par le seul développement de sa puissance, se pose en état d'hostilité contre l'Europe. Elle trouble, elle arrête , par le seul fait de son existence , le progrès de sa civilisation sons tous les rapports, et en particulier sous le rapport politique. De plus, elle se met en opposition directe et flagrante en Asie avec l'Angleterre, et en Europe avec les deux grandes puissances germaniques. Nous passerons ici «ous silence les efforts et les intrigues de la Russie en Perse, dans l'Afghanistan, dans la Chine et dans l'Inde. 11 nous suffit de remarquer qu'elle a conçu le plan gigantesque de (onàev \hi «xms?*^^
dont la prédominance embrasserait les deux parties du monde , qu'elle veut d*un pied fouler l'Europe et de l'autre l'Asie. Nous n'examinerons ici que ce qui intéresse immédiatement l'Europe et principalement l'Allemagne. »
Ici, l'écrit que je cite signale avec énergie les ejfforts maeliiavélifiues qu'a faits et que fait encore chaque jour la Russie pour étouffer jusqu'au dernier germe de la nationalité polonaise et pour nr»sifier, contre la foi des traités , les provinces allemandes de la Baltique. L'auteur fait ressortir ensuite les conséquences politiques de cette acUon délétère , relativement à la Prusse et à l'Autriche. Que le lecteur redouble ici d'attention , c'est dr l'actualité.
« La Livonie et l'Esthonie n'ont passé à la Russie par la capitulation de Riga, en 1710, et par la paix de Nystadt, en 1723, que sous la condition expresse du maintien de la foi luthérienne et des institutions allemandes. La Courlande, il est vrai, trahie par sa noblesse, qu'une haine profonde contre les bourgeois avait aveuglée, s'est livrée sans conditions à la Russie en 1795; mais Catherine II s'engagea volontairement, elle et ses successeurs, à maintenir aussi dans ce pays les institutions germaniques. Eh bien, aujourd'hui on travaille sans ménagement et sans pudeur à rencontre de tous ces engagements.
LA RUSSIE DEVAirr L'EUROPE. 453
« Ces provinces allemandes sont couvertes d'employés russes, les prêtres russes y pullulent. S'il ■-iS'y révèle quelques talents, toutes les séductions Jsont mises en jeu pour les gagner à la Russie. Le code russe lui-même, le swod, y est à peu près introduit. Les enfants qui ne comprennent pas le russe sont exclus des collèges. L'université de Dorpart, spécialement fondée par Alexandre pour le maintien et la propagation de la science allemande, ne peut recevoir dans son sein, depuis 1842, Fétudiant qui ne sait pas le russe. D'ailleurs \v ministre des cultes nomme les professeurs sans aucun égard pour le droit d'élection des facultés ; et quant aux moyens employés pour imprimer à l'esprit de l'université le type russe, toute l'Allemagne les connaît.
« Si la Russie peut continuer quelque temps encore sans obstacle ce système de propagande, ces domaines de la Baltique , antique et glorieux théâtre du civisme allemand , seront bientôt perdus à jamais pour le renom germanique.
« Mais le malheur ne se bornerait pas à cet événement déjà si triste , quici un peuple allemand , là le peuple polonais fussent métamorphosés en Russes. Le changement fait, ces contrées, qu'on a considérées jusqu'ici comme un rempart contre la Russie, n'offriraient plus qu'une large brèche. El r^est alors que la Russie, libre Ac \ov\V oXi'sX^Ovft^i'îv-
154 LA RUSSIE MYAMT L'SDSOPE.
vancerait jusqu'au cœur de TAUemagne. Dès maintenant son voisinage nous Mi peine; fiiais, me fois établie dans ces contrées comme sur son sol natal , rinconvénient de ces frontières limitrophes grandii*ait à l'infini
« La première puissance qui serait atteinte, c'est la Prusse, qui a à protéger de ce côté des fffistières vastes et découvertes. Maintenant même, malgré sa condescendance si grande, elle est ouvertement traitée en ennemie. Qu'adviendraitril donc si elle avait jamais derrière elle la vraie Russie en personne?... Sans doute il pourrait arriver alors que la Prusse devint ce qu'un bel esprit fiançais appelait dernièrement dans un discours poïtique un avant-poste russe. Mais ce ne serait pas là son plus grand danger.
« On sait que la Russie ferait très-volonliers de la Baltique une mei* russe; que sa capitale Jni semble beaucoup trop rapprochée de la frontito «illemande. On sait encore que les Russes, lorsqu'ils pénétrèrent dans le royaume de Prusse après la retraite des Français , publièrent des proclamations où ils vantaient au peuple la félicité misse et l'exhortaient à se faire adopter parmi les enfants du tzar. A la paix de Tilsitt, Napoléon^ à Alexandre : « Prenez pour vous la Finlande si « elle vous convient, je ne m'y oppose point; »et,à l'époque du congrès d'Erfurt , la Baltique était sur
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le point de devenir presque entièrement russe; la Suède devait disparaître de la carte et être partagée entre le Danemark et la Russie. Si jamais la Russie en personne s'avançait jusqu'aux portes de l'Allemagne, une pareille tentative de partage relativement à la Prusse pourrait être mise en question entre la France et la Russie : « Prenez
• les tronàères du Rlûn qui vous conviennent si n Inen, je ]»*endrai en compensation les pays bai- « gnés par la Baltique , sur lesquels j'ai d'ailleurs « un droit national , vu qu'autrefois ils furent sla-
• ves.»
« L'Autriche n'est pas moins mise en danger que la Prusse par une complète assimilation de la Pologne à la Russie. La Pologne une fois purement russe , la Russie serait en contact immédiat avec ses sujets autrichiens appelés dernièrement eneore compatriotes dans un document émané du ministère des cultes moscovite, et loués à outrance de ce que malgré leur longue séparation ils étaient restés iidèles au nom et au caractère russes. C'est contre l'Autriche que la Russie toiune principalement les haines politiques et religieuses, pour l'occuper, l'inquiéter et par là l'empêcher de s'opposer d*une manière forte et décidée à ses entreprises en Turquie. »
Voici maintenant la question d'Orient. Nous allons voir, à la manière dont elle csl ^^^xfecvfc.^ «».
Allemagne, si la Russie peut compter si fort pour la réalisation de ses ambitieux projets sur le silence de la Pnisse et le concours de l'Autriche.
« Constant! nople est le but le plus élevé de l'ambition russe. La Russie veut surtout se produire comme empire grec. De môme que les Allemands, pour leur malheur, ont eu pendant des siècles l'ambition de perpétuer l'empire romain d'Occident, de môme les Slaves semblent vouloir faire dans l'avenir pour l'empire d'Orient. Par cette idée, la Russie s'acquiert de puissantes sympathies, en flattant en môme temps l'orgueil national et religieux cl en faisant entrevoir au monde grec, si longtemps dans l'esclavage , le jour du salut et de la vengeance. Il faut bien avouer aussi que h\ Russie, si elle veut fonder un empire vraiment universel, doit se rendre maîtresse de Constanlinople, car autrement la porte du commerce du monde lui reste fermée.
« Or, la Russie travaille dans ce but depuis Pierre 1" avec la persévérance et la logique la plus étonnante. Voici quelle est à peu prés sa marche :
« Pendant assez longtemps elle fit tout son possible pour affaiblir la Turquie et la mettre sur le penchant de sa chute. Elle profita dans cette vue de la délivrance de la Grèce ; et , bien qu elle n'ail pas réussi à organiser l'Hellade à la façon de h\ Moldavie et de la Valachie , cV ^ \a ^owvw^ïVVxvï \s, ww
LA RUSSIE DEVANT L'EUROPE. ilu
liospodar dépeudant de Tarbili'aire russe, elle n'a rependanl nullement abandonné ses espérances el ses menées de ce côlé. Quand elle en fut venue par ce chemin à un tel point qu^il fallut enfin Tarrètefy elle changea tout à coup sa politique, se mit en ayant comme prolectrice de la Turquie, et sut même faire jouer en cette occasion le principe de la légitimité , au moyen duquel elle ferme la bouche particulièrement à l'honnête Autriche.
K Le motif de cette sollicitude de la Russie pour le maintien de la Sublime-Porte était facile à concevoir. La Russie voulait gagner du temps. Elle savait que, dans l'état où se trouvaient alors les afiEGÛres européennes , elle ne pouvait exécuter le coup depuis longtemps monté; elle savait aussi que» plus les affaires d'Europe restent longtemps sans solution , plus elles s'embrouillent nécessaii'cment.
« En attendant, la Russie s'est occupée sîins relâche à étendre dans la Turquie son infixœnce murale y qu'on nous pardonne l'expression! On l'a vue toujours sur pied , alerte et vigilante. Se mêlant à tout par ses conseils ou par ses ordres , elle n'a pas épargné les flatteries non plus que les petits présents ni les menaces Elle savait avec le plus heureux succès éliminer les influences étrangères , et se montrer elle-même toujours officieuse. Écartant par la nisc toute intervenliow (^\.\:îiLWÇjVi.\^ ^ viN^vi.
1Î&8 LA RUSSIE DEVANT L'EUlOPfi.
réussit à habituer la Turquie, aussi bien que le reste du monde , à ce qu'elle seule fût appdée et autorisée à donner le mot dans l'empire tore ; l'histoire enseigne par plus d'un exemple combien de telles habitudes ont d'importance au moment décisif. « L'Autriche, qui, pendant longtemps apparaissait aux populations chrétiennes de la Turqufe comme une protectrice naturelle, a perdu leurs symp«ithies. Et certes il devait en arriver ainsi. L'Autriche souiTre sur sa longue ligne de frontières méridionales , dans des contrées sur lesquelles eHe seijde a droit, si jamais quelqu'un a eu un droit fondé sm* la nature des choses et sur une andemie possession ; elle souffre, dis-jc, le ton de mattre et le bon plaisir de la Russie, ce qui, vu la position particulière de la Russie, ne peut être qpi'extrémement dangereux pour la domination allemande.
Elle souffre les molestations faites à sa navigation du Danube. Elle s'expose au danger de voir lier la principale veine de sa vie commerciale. Par là, l'Autriche a laissé se répandre sur elle l'opinion qu'elle se sent faible et qu'elle craint la Russie. A cette opinion s'en joint une autre qui soulève la haine des peuples , savoir l'opinion que l'Autriche ne veut pas briser avec la Russie , pour maintenir avec son aide le principe de l'absolutisme ; qu'elle agit de concert avec la Russie , afin que les chrétiens de la Turquie ne puissent pas s'affranchir
LA RUSSIE DEVANT L'EUROPE. i 59
eux-flitaies et se donner des institutions libérales. Cette epinicm est surtout répandue dans la Grèce ; et, h wai- dire, ce n'est pas sans fondement. Ainsi (àvoniée, et profitant avec non moins d'habileté qne â*éiiergie de toutes les circonstances, la Russie parvint à exercer sur la Turquie une domination dipioraatiqae reconnue, ayouée.
« G^te seule position , prise par la puissance moscGFfite, est déjà pour F Autriche extrêmement nieHaçante. Mais la Russie, sous bien des rapports encore, dirige son action hostile particulièrement contre l'Autriche, parce que c'est particulièrement l'Autriche qui lui fait obstacle. Pour ébranler à TintériesT cet empire autrichien , pour lequel on a généralement plus de respect qu'on n'en avoue , la Russie cherche à exciter toutes les antipathies nationales et religieuses. Seize millions de Slaves n¥eiit en Autriche , et plus de quatre millions font CBtrer le nom du tzar dans leurs prières publicpies, ear qualité de leur chef spirituel. La Russie envoie e» Autiîche de l'argent et des livres; et dans toutes le» provinces de l'empire allemand rôdent des émissaires russes, dont la principale mission est de rendre le gouvernement allemand odieux aux Slaves autrichiens. Si leurs efforts n'ont abouti jusqu'à présent à rien de remarquable, ils ont au inoina semé çà et là des germes très-funestes ; et le gouvernement autrichien aiwait bien des raisons
(le porter un regard plus attentif et plus sévère sui' les intrigues moscovites. Il n'est pas jusqu'en Bohème où la Russie n'ait fait quelques conquêtes. De la Bohème partent très-souvent pour la Russie, non -seulement des dédicaces, mais encore des dénonciations.
« Les menées hostiles de la Russie ne s'arrêtent pas à l'Autriche ; elles se font sentir jusqu'en Allemagne; oui, la Russie est en chemin de jouer en Allemagne le même rôle que la France y a joué si longtemps pour notre malheur et notre honte '.
« Le plus rude châtiment de nos divisions, c'est que la Russie ait pris de Tnifluence sur les affaires de l'empire germanique. Quelque chose d'encore
plus outrageant pour nous que la domination française , c'est que nous ayons l'air d'avoir été affranchis de cette domination par la Russie ; c'est que la Russie se soit posée et se pose encore en sauveur de l'Allemagne; c'est que les Cosaques aient dû nous « apparaître comme les apôtres de la liherté , et que* la Russie ait osé prendre notre régénération en tutelle. Depuis ce temps, la Russie affecte un ton si préceptoral et si hautain avec l'Allemagne, qu'il n'est point de hon Allemand qui, de honte et de colère , n'en verse des larmes de sang.
4. On doit se rappeler que l'aulcur de l'écril d'où est lire cet exlrail, ost Allemand.
LA RUSSIE DEVANT L EUROPE. iCi
« Il est démontré qu'un grand nombre de mesures rétrogrades, prises en Allemagne, doivent être attribuées à Tinfluence russe. La Russie souffle sans cesse à Toreille des gouvernements allemands des avis contre les progrès de la civilisation. Elle atteint par là un double but : premièrement, elle porte un coup au principe libéral ; secondement, elle excite le mécontentement des peuples allemands, et rend ainsi lem*s gouvernements moins sûrs et plus faibles, par conséquent de plus en plus accessibles à son influence : en outre, elle travaille sans relâche à rendre de jour en jour plus difficile et presque impossible une union intime et confiante enti'e les deux grandes puissances allemandes. Elle fait sans cesse remarquer à la Prusse sa position défavorable; eUe lui suggère qu'en raison de la jalousie de rAulriche et de l'antipathie des petits États aUemands elle n'a aucune base solide en AUemagne, et doit par conséquent et nécessairement s'appuyer sur la Russie. En même temps, efle dénonce à l'Autriche l'esprit d'envahissement de la Prusse, et ses tendances forcément libérales. Et, tandis qu'elle cherche à maintenir ainsi les deux porte-glaives de l'Allemagne en continuelle dissension, eUe s'efforce en même temps d'inspirer de la défiance aux petits États allemands contre l'Autriche et la Prusse, et de les remplir d'inquiétude pour leur indépendance.
4«S lA RUSSIE DBVMIT &%mOK.
- Elle ne sail pas moins liabileiiienl travailler Jc';peuples que les gouyernements. Par des prodigalités sans mesura, elle s'achète partout des TOJl louau^^enses , et le reproclie que l'Angletenie noos faisait un joui', que le comte de Nesselrode avail une grande bourse toujours ouïei-te et penchée i\\' côté de l'Allemagne, n'est malheureusement qm trop fondé. A l'intérieur et à l'eKlêrieur, ce soûl des Allemands surtout qui travailleul pour la Russie. Des Allemands, à l'intérieur, tâchent de meuhler la tête du colosse russe, et des Allemands, an deiiors, sont encore de préféi'enee les apflires de s;i grandeur et de sa gloire.
•1 On exalte avant tout l'inébranlable solidité du trône des tzars. Qui bitit sur ce fondement bàlil sur le roc. La Russie conunence, sous ce rapport , à. remplacer l'Autriche et à se montrer à sou toui au monde comme l'Empire d'étemelle durée. Puî-, on spécule principaJement sur i'hoiinête^cconnaissance des Allemands, el on leur répèle sans cessi' que l'Allemagne n'a été sauvée que par l'hérotsmc et la générosité des Russes. Mais il faid cnHn s'expliquer franchement à cet égard. Ce que la Russie a fait, elle ne l'a feit que pour son propre salut el sa propre sûreté, et elle avait en cela sufiisammciil à bire. Elle a , par suite , ocuasionné et avancé lii déUvrance de l'Allemagne, mais i ffiHe. 11 ii'est pas vrai de dite (ç.v'w
luiiiie Cl uvuuuc lii i elle ne l'a point ft'witic ta cliute df J
LA RUSSIE DEVANT L*EI}BOi>E. i63
la Russie toute espérance eût été perdue pour rAlIemagne. On peut, au contraire, fort bien avancer que Napoléon, s'il avait conquis la Russie, n'en serait tombé (jae plus vite et plus certainement, puisqu'il aurait par là renversé l'équilibre de sa puissance , et qu'il eût été tout à fait impossible de maintenir un tel empire. L'Allemagne ne doit rien à la Russie, car ce que l'Allemagne eut alore de secours russes en compte, par le coure naturel d'une guerre où l'on combattait ensemble , la Russie se l'est fait littéralement payer,
« En outre , pour surmonter et dissiper les répugnances qu'inspire la barbarie russe, on communique incessamment au monde les rapports les plus brillants sur les progrès des Russes , et c'est à cela siulout que des plumes allemandes s'emploient. Il y a des Allemands à la solde qui exaltent les essais de la littérature russe aussi haut qu'on faisait autrefois des fruits mûrs de la littérature française. H. Kœnig lui-même s'est oublié dernièrement au point d'avancer que Pouschkin est à la fois Gœthc et Byron. Dans des descriptions ressassées et purement imaginaires, le peuple russe est vanté comme le modèle de tous les peuples. On fouille dans le passé le plus obscur , et l'on s'efforce d'apprendre au monde que les Slaves en général , et les Russes en particulier, à ime époque où d'autres peuples^ et nanunément les Allemands , feVoieuX ew!«t<i\sax-
bares, avaient déjà une haute civilisation; qu'ils possédaient d'excellentes institutions politiques , et qu'ils n'avaient été arrêtés dans leur développement social que par l'oppression violente des Germains. Mais maintenant le jour des représailles est arrivé, [/avenir de l'Europe appartient aux Slaves. Ils sont appelés /en qualité du peuple le plus moral, le plus religieux et le plus vaillant , à régénérer le monde. « Toutes ces extravagances, évidemment débitées dans un esprit hostile à l'Allemagne, passent sans obstacle par la censure allemande, et c'est bien fait. Mais ce qui est mal, et en même temps fort imprudent, c'est qu'on entrave la réfutation, c'est que les gouvernements allemands se croient obligés d'observer envers la Russie des égards d'une si excessive tendresse, disons le mot, d'une telle pusillanimité. Par bonheur, la puissance de la publicité est quelque chose d'invincible, d'impossible à enchaîner ; et, quelque soin qu'on mette à l'empêcher, le vent n'en arrive pas moins aux oreilles de la nation. »»
Ecoutons maintenant ces conclusions :
« La Prusse, nous le disons avec un profond regret, la Prusse, malgré les plus amères expériences,, ne serait-elle pas encore sortie de la malheureuse persuasion qu'elle doit s'appuyer sur la Russie ? La Prusse ne s'apercevrait-elle pas enfin que cette alliance russe tfesX c^ww^ ^^^Itable
chaîne, que son appui naturel est en Allemagne, qu'avant tout elle est appelée à être allemande et à n'être qu'aUemande , qu'elle fera en Allemagne des conquêtes Intellectuelles, et peut-êti-e même matérielles, si elle marche résolument en avant et rapproche les espérances de l'Allemagne de leur accomplissement? Mais non, si tous les signes ne sont pas trompeurs, la Prusse tourne déjà vers l'Orient un regard plus fenne et plus fier. En tout cas, les sentiments profondément anti-russes du peuple prussien épargneraient toujours à la Prusse la honte et le malheur.
ft De son côté, l'Autriche, qui est suilout eu cause dans la question russe, a toujours, sauf à de rares et courtes époques d'exception, reconnu le danger du voisinage de la Russie. La noble Marie- Thérèse signait de la sorte une lettre adressée à Catherine II : De ma très-chère sœur, la plus fidèle amie, mais de mon consentement jamais la voisine , Marie -Thérèse, El ce fut en effet contre la volonté de cette sage et généreuse princesse que, pai* le partage de la Pologne, la Russie devint la voisine immédiate de l'Autriche. Cette faute, cette inconséquence de Joseph, prince d'ailleurs si édaicé et si généreux, a été cruellement expiée par Joseph lui-même et par l'Autriche. Néanmoins on en a commis d'autres et de plus funestes encore. D est bien connu que MeiiespjB^i^ èlaW \xw ^ôc^ers^kYÇ^^ ^^-
166 LA RUSSIE DETANT L'CnOPE.
«.itiê et i)er^\ên(iit de la Russie. En 1814, il disait ;ï Hardenberz : » On aurait pu tout obtenir de la - Russie , si la Prasse aTait agi d*inteliijrence avec ^ rAutritik^ et r.Vngletenv. La postérité ne pardonnera pas aux puissances d'avoir négligé celte occasion de faire rentrer la Russie dans des limites « raisonnables. « En 1829« Metternich se donna beaaconp de peine pour soulever les gixindes puissances contre le progrés des Russes en Turquie ; mais tous ses efforts échouèrent contre la propension de la France et de la Pnisse pour la Russie. La conséquencr en fut la paix dWndrinople, qui acheva re qui avait été préparé à la paix de .Kainardji , en 1774, c'est-à-dire qui lit de Tempire ottoman uu ])upillc de la Russie. Mais la faute de rAutriche consiste ^^n ce que , par ces sympathies étrangèi*es pour la Russie, elle se laisse arrêter dans ses justes antipathies contre elle; en ce qu'elle ne s*appme pas franchement sur la bonté de sa cause et sur Topinion des peuplés , ce qu'elle pourrait très-bien faire en s'entendant avec l'Angleterre , » j'ajouterai avec la France.
« Pourquoi l'Autriche agit-elle ainsi? Pourquoi n'entre-t-ellc pas franchement dans celte alliance ? C'est ce que le inonde s'est demandé et se demande» encore chaque jour.
« En effet, on ne saurait attribuer cette conduite h )n crainte de la Russie. L-iimueuse étcudue du
tenîtoirc de la Russie ne peut en imposer à celui qui a vu les choses de près. C'est précisément oetle immensité de ses domaines qui fait , non pas sa force, mais sa faiblesse. La Russie en impose au monde plus par un brillant déploiement de troupes que par des exploits redoutables. Toute son histoire n'offre pas un seul exemple d'élan héroïque de la part de ses peuples, et d'ailleui*s un tel élan ne peut guère se rencontrer dans une nation qui ne se compose en très-grande majorité que de serfs, d'esclaves. La Russie a, sous ce i-apport, beaucoup de ressemblance avec la Chine ; elle est, comme celle-ci, un État mené par des mandarins, dans Tordre miUtaire et dans l'ordre spirituel. Le soldat russe rcmpUt le service de la guerre comme une aulre corvée seigneuriale , sans y prendre un intérêt d*âme, sans être ammé par Thonueur, tout au plus aiguillonné par Tamour du butin. La Russie a langui deux cent vingt-quatre ans dans l'ignominieuse sei-vitude des Mongols, qui furent €hassés de l'Allemagne après deux batailles. La Russie vainquit Charles XII bien moins par ses forces et son habileté que par la fougue insensée de son adversaire. La Russie ne battit les Turcs et les Perses que lorsqu'il n'y avait plus de gloire à battre ces hordes énervées. La Russie s'est surtout acquis un renom par sa lutte contre les Français. Mais qu'a-t-elle fait dans ceUe \\xW.fe1 ^^^^^^ '^ ^^^^
iee LA RUSSIE DEVANT L'EUROPE.
battre et rebatlre, s'enfuit, attira l'ennemi dans sa capitale abandonnée , la lui embrasa sur la tète..., puis elle égorgea , dans une poursuite sans gloire , les héros à demi morts de faim et de froid. Cela peut sans doute avoir été très-avantageux , mak grand, mais héroïque.... non : ce fut barbare, ce fut bien vraiment scytlie. I^ Russie n'aurait pas non plus abattu la Pologne, malgré ses divisions, ses pitoyables armes et sa déplorable absence de tout conseil, si.... Elle a éprouvé un honteux revers à Chiwa. Elle ne peut avoir raison d'une poignée de Tcherkesses. Sur ses registres , la Russie compte sans doute plus d'un million de soldats, mais en réalité elle n'en a encore dans aucune guerre mis plus de deux cent mille sur pied ; et dans la dernière guerre polonaise, oii cependant sa gloire et ses intérêts étaient tellement compromis, elle ne put, malgré tous ses efforts, lever que cent trenic mille hommes. C'est à faire rire de pitié, quand on dit que l'Auli'iche a cédé en Servie parce que la Russie avait rassemblé dans ses provinces méridionales une armée de cinquante mille hommes. L'Autriche en a continuellement aulanl , prêts à combattre au premier ordre, seulement sur ses frontières militaires; dans une levée générale, elle pourrait, de ces seules frontières militaires, mettre en campagne, sous le plus bref délai, deux cent mille hommes.
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« La Russie, comme nous Tayons déjà dit plus d'une fois, est aussi, dans ses affaires intérieures, sans sécurité et sans véritable force. Presque tous ses pays de frontières ont été violemment asservis. La majorité de sa population consiste en serfs, dans lesquels il ne faut supposer aucune espèce de patriotisme. La haute noblesse murmure contre un gouvernement qui la soumet au pouvoir oppresseur d'employés privilégiés. Le mécontentement règne dans toutes les provinces : le tzar est partout et n'est nulle part; le ciel est trop haut et le tzar est trop loin, sont des proverbes généralement répandus, soupirs de plainte d'un peuple qui , absolument privé de toute publicité , est livré à l'arbitraire écrasant des employés militaires et civils. Les bruits des fréquentes conjurations des soldats ne sont certainement pas sans fondement. Les nombreuses désertions sont prouvées. Enfin, ce qui caractérise le mieux l'état intérieur de la Russie , c'est que, dans les dix années écoulées de 1825 à 1835, cent vingt mille individus ont été envoyés en Sibérie.
« Si ce n'est pas la crainte qui arrête à l'égard de la Russie, qu'est-ce donc qui empoche les puissances intéressées de s'élever avec vigueui' contn* ses usurpations?
« Pne des causes de cette funeste négligence, c'est le défaut d'union, la défiance mutuelle, qui,
k la honte de notre siècle et de notre civiBsation, rend toujours nécessaire que les puissances chrétiennes continuent d'être vis-à-vis l'une de Fautre ('omme campées, prêtes à chaque instant à se tailler réciproquement en pièces. Une autre cause, c'est ce mancpie de résolution forte et généreuse, qui est en général la maladie de notre génération, et particulièrement de celle qui régit présentement les destinées de l'Europe civilisée. Partout régnent le principe commode du diplomate français : Les affaires qu'on ne fait pas sont celles qui se famt le mieux; — la confiance funeste : Tant que nous wvrons, cela se soutiendra ; — le mot impie : Afrès nous le déluge !
« C'est surtout maintenant et dans la question russe qu'il est absolument nécessaire d'agir avec promptitude et résolution , non pas par crainte que l'Europe succombe plus tard contre la Russie, mais parce que le droit , la prudence , le bien de l'humanité l'exigent. Le danger sans doute croît de jour en joiu*, et plus on hésite à l'affronter, plus il exigera de sacrifices. Mais le principe asiatique ne régnera jamais sur l'Europe. Les Mongols et les Turcs ont voulu nous l'imposer, et y ont trouvé leur ruine. Les Russes n'y réussiront pas mieux. Il est certain que la Russie , en suivant la route où elle s'est engagée, court à sa perte, et tout ce qu'elle atteindra de cette façon pourrait être tout
LA RUSSIE DEVANT L'EUROPE. 17i
au plus quelque tragique dénoûment dans le genre héroïque. Il est absolument impossible que l;i Russie soit en même temps à Pétersbourg et à Constantinople , à Varsovie et à Moscou. Mais la décision plus ou moins prochaine fera connaître si l'Europe doit plus ou moins souffrir sous la menace suspendue de la Russie.
« Ce n'est donc point par peur de la Russie qu'il faut agir avec célérité et avec énergie , mais pour les motifs suivants :
« 1° Parce que l'état présent d'incertitude et d'appréhension trouble et arrête la marche des aflaires, et par là cause un malaise et un mécontentement universels ; parce que la Russie se rit de tout droit et de toute humanité, blesse ainsi le sentiment de justice des peuples et ruine entièrement leur confiance dans les gouvernements établis; parce que la prétendue paix armée use la sève des nations, si bien que les forces leur manqueront quand viendra enfin l'heure du combat.
H 2* Parce qu'en prenant d'avance et spontanément l'initiative, on peut amener les affaires au point nécessaire au salut de l'Europe , tandis que , si on laisse aller les choses comme elles voudront , on sera à la fin dominé par elles.
« 3"* Parce qu'il est absolument nécessaire de donner une solution définitive à la cpiestion d'Orient, avant qu'éclate en Occident une ca-
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tastroplie qui vraisemblablement n'est pas éloignée. »
Ainsi donc nous voilà fixés sur la nature des sentiments qui animent la Prusse et rAulriche à l'égard de la Russie. J'ai dit d'un autre côté quels sont et quels doivent être ceux de la France et de l'Angleterre. Ce que je tiens à bien inculquer, c'est que l'écrit allemand cité par moi n'est point, comme quelques-uns pourraient l'insinuer peutêtre, l'expression d'une opinion isolée; l'expérience que m'ont donnée des convictions réelles et intimes des Allemands, les voyages répétés que j'ai faits dans leur pays, m'autorisent à affirmer encore que l'auteur de la Question d'Orient, c'est-à-dire la question russe, n'est que l'écho fidèle de toute sa nationalité. Sans doute des circonstances se sont produites qui pourraient faire douter de cet accord général des pays allemands contre la Russie. Mais ce qui est issu du hasard ou provoqué par la violence ne saurait changer la loi essentielle des choses, encore moins étouffer dans l'àme d'un peuple des sentiments qui tiennent à sa nature comme à l'intérêt de son avenir. D'ailleurs, ainsi que les individus , les gouvernements , les nations elles-mêmes , sont sujets à la fascination et à l'erreur. Mais , vient un jour où le voile tombe; alors l'ardeur que l'on met à embrasser la vérité et h la défendre devient d'aulawl \i\v\^ N\\e o^ue la
colère qu'où éprouve de s'être laissé tromper est plus grande. La Russie se sera chargée elle-même de dissiper les illusions qu'elle avait créées; ses récentes prétentions sm* Constantinople auront démasqué , je l'espère , aux yeux de la Prusse et de l'Autriche, le but odieux vers lequel elle tend. El dans cette lutte gigantesque, si jamais elle s'engage , elles ne laisseront pas la France et l'Angleterre seules dans le champ clos; pour se sauver elles-mêmes , pour sauver la civilisation menacée , elles se joindront à elles , elles uniront leur bras à leur bras, leur glaive à leur glaive. La Prusse et l'Autriche ne sont-elles pas d'ailleurs, aussi bien que la France et l'Angleterre , signataires des traités qui sont en cause aujourd'hui? Par quel nouveau pacte de conscience s'interdiraient-cUes donc de les défendre? Quoi! on laisserait les Russes prendre Constantinople! Mais a-t-on calculé la portée de cet immense et sauvage attentat? Généi*alisons la question et terminons cet écrit que nous adressons à la France , à l'Angleterre , à l'Allemagne , à l'Europe , par ce mouvement si bien senti, si énergiquement exprimé, d'un homme auquel une participation de longues années aux conseils de gouvernement et une étude constante et approfondie des questions internationales donnent une incontestable autorité.
« Constantinople aux mains Oic^ V^w^^vi^^X \wïû&
174 LA aUSSIE MVA«T t'BUROM!.
}><iiN)n, iiriitn\ Dieu! à quels ljouie\ ersemmite quelle subversion uialLTÎL'Ue, nionilu ^t politjt ternirai) celte inliouisEilion de lali^rburie et delà corruption dans la plus belle position géographiquide l'univers? Que ceux qui ne reculent pas devim une jHireille idée la supposent un uistant réalisi . qu'ils se représentent par la pensée le corlt^ge l'autoa'ate arrivant de Saiul-Pétersbourg avec son bagage d'ukases pour s'installer à Stamboul à h suite des années impériales et du knout. — pies de l'Europe, vous étiez habitués depuis plut dix siècles à échanger avec ces ridies conti-ées pensées, vos goiits, vos produits.... il laudra, s'3 vous plait , réformer tout cela. La douane Ae^ idées, plus sévère, plus acerbe que celle des marchandises , va désormais veiller au Bosphore comme elle veille à Moscou, à Saint-Péter^ourg , à Varsovie ; on ne saurait se garder avec ti-op de soin de l'esprit et des lumières nccidenlales. — Vous, Angleterre, vous, France, vous, Allemagne, Belgique, Italie, vous faisiez dans nos domaines orientaux im commerce considérable que les Turcs avp lent la faiblesse de tolérer au grand profit de vos manufactures et de votre navigation. Ce commerce, nous n'en voyons pas la nécessité; la Russie se suflil à elle-même. Elle aurait pu , si ellf avait voulu mettre en valeur les immenses ressomces de ses terres fertiles, devenir la crémière cuis-
sance agricole de l'Europe, n aiurait fallu créer des xDoyens de communication intérieure , percer des routes, creuser des canaux, attacher les peuples à ses champs par l'intérêt de la propriété, mauvais système qui ^ève les hommes en les moralisant et les dispose à la séduction des idées modernes. — Kous avons répudié tout cela« Au lieu de développer l'agriculture , nbus avons improvisé l'industrie, nous avons créé des manufactures en frappant de prohibition tous les produits manufacturés des autres imys. Sur les bords glacés de la Néwa on n'a guère recueilli de ce système que des fantômes d'usines , des décorations théâtrales plus propres à satisfaire les yeux que les besoins du populaire; mais sous le ciel splendide de l'Orient, nous serons plus heureux. Repliez vos bagages , remportez vofr ballots.... Et vous, artistes de tous pays, qui veniez à la suite du commerce, sous la protection des traités et des consuls , chercher sur ces rives hospitaUères des jouissances et des inspirations, retirez-vous , la Russie se passera de vos illustrations exotiques ; elle est assez grande pour aspirer elle-même au sceptre des arts. Les arts, à notre voix, vont éclore en serre chaude, comme les manufactures, comme les armes, comme les instruments de destruction, comme ceux de la domination maritime.... Esclaves , qu'on se mette à l'œuvre! Ce n'est plus k Sfebas>Vo^o\ o^^b 's^'^^v.^^'^
ateliers, ces! à Constantinoplc ! Ce n'est |ilus dans les eaux tempétueuses de la mer d'Azof que sont vos chantiei-s , c'est dans le bassin de Marmara. Il vous manquait du bois et du fer, en voilà! Il vous manquait des matelots; nos fidèles Grecs, nos braves corsaires, nos hardis navigateurs, aujourd'hui nos amis et nos frères en orthodoxie , demain nos sujets, sont à vos ordi*es! Qu'avec leur concours cinq cents vaisseaux de haut bord soient promptement équipés, montés, amarrés de Boghaz à Bujuckdéré. Puis alors, si l'Europe s'avise de se monrer indocile ou peu respectueuse, nous verrons ([uels ordres nous aurons à transmettre en même temps aux Dardanelles et dans le Sund ! »