‹ La question sociale et le socialisme en HongrieChapitre 45 sur 122 · Léopold, loco cilalo, p · texte numérisé non relu

Léopold, loco cilalo, p

vante une Nazaréenne, nous disait : c'était la femme la plus docile et la plus consciencieuse que j'aie connue, la plus travailleuse aussi ; elle n'avait qu’un défaut ; de temps à autre, elle restait des heures sans qu’il soit possible de la faire bouger d’où elle était : elle se recueillait et disait entendre l'inspiration et prier.

Ces sentiments traditionnels et religieux, qui sont assez développés chez les paysans, les domestiques ou les ouvriers de la campagne, sont cullivés avec soin par les classes sociales dirigeantes.

Celles-ci se servent naturellement à cet effet de l'instituteur et du prêtre. Dans tout village de Hongrie, il ya trois autorités : le prêtre ou le pasteur, l’instituteur, et le nolaire ou secrétaire de mairie, — le maire lui-même élant d'ordinaire un paysan. C’est d’eux que se sert l’aristocraue. Le notaire est nommé avec l’assentiment du préfet du comitat et est en fait l'homme du pouvoir. Le prêtre, qui est assez fréquemment peu instruit et de mœurs peu sévères, malgré des progrès récents, appartient à une hiérarchie, dont les chefs sont de fidèles amis de l'aristocratie ct sortent souvent de ses rangs. Le pasteur calviniste prêche d’autant mieux le respect du pouvoir que celui-ci, sous le régime Tisza, lui était des plus favorable. Quant à l’école, elle inculque aux pelits magyars le patriotisme hongrois et le nationalisme magyar, l'esprit d'admiration pour les hommes qui ont dirigé et dont les successeurs dirigent le développement de la Hongrie, enfin le sentiment religieux,

Dans toutes les écoles publiques de Hongrie, l'enseignement religieux est obligatoire, même si les parents S'y opposent; jusqu'à l’âge de dix-huit ans, on ne peut être sans confession et si la famille refuse d'indiquer en quelle religion elle veut voir élever son enfant, on recherche la

ÉTAT D'ESPRIT ACTUEL DU PROLÉTARIAT HONGROIS 183 religion d’origine des ascendants. I y a même certains cerüficats scolaires qu'on ne peut obtenir, sans Fattestation d’avoir participé aux exercices religieux, par exemple sans s'être confessé.

Ces dispositions légales indiquent l'esprit qui dirige cet enseignement : de tout temps il a été conservateur et religieux ; mais tandis que sous l’èré libérale de Tisza et de ses successeurs, il n'était pas très sympathique à l'influence directe des prêtres catholiques sur l'école, il leur est de- - venu des plus favorable depuis la chute du régime libéral. Le ministère de la Coalition cherche incontestablement à s'assurer l'appui de tous les clergés ct particulièrement du clergé catholique. Du reste, il ne s’en cache point et le comte Apponyi, ministre de l’Instruclion publique, affirme tout à la fois ses sentiments d'impartiale tolérance, ses convictions catholiques et l'importance primordiale qu’il attache à l’enseignement religieux dans les écoles élémentaires.

Au reste, ce qui l’atteste mieux encore, c’est que l’État laisse le champ libre aux écoles primaires dites « de religion ». Il existe un grand nombre de villages où ne se trouve qu’une école confessionnelle ; ni l'État, ni la commune n’éprouvent le besoin de lui faire concurrence. Deux indications sont à cet égard significatives : en 1905, la Hongrie proprement dile compte en tout 16.500 écoles primaires élémentaires avec 1.819.000 élèves ; or, l'État et les communes n'entreliennent que 3.450 établissements avec 516.000 élèves, alors que l’ensemble des confessions possèdent 12.760 écoles et 1.283.000 élèves *.

C’est en s'appuyant sur ces sentiments, et avec l’aide de ces facteurs, que le pouvoir et les classes dirigeantes en-

tendent détourner d’elles et tourner contre d’autres le mécontentement dont elles pourraient être victimes. Dès lors, on exalle devant le peuple les hommes d’État magyars, dont on se dit les fils spirituels : Rakocsy et Louis Kossuth sont devenus presque des demi-dieux ; à l’égard de ce dernier, le paysan magyar éprouve une véritable vénération ; le nom de Kossuth rappelle avant tout la libération des serfs : c’est à lui que le cultivateur doit le lopin de sa terre adorée et il transmet à ses fils, en même temps que son héritage, ses sentiments de reconnaissance. On se sert avec adresse de cet état d'esprit : on rappelle que c’est volontairement que la noblesse a libéré ses serfs, que Kossuth a été son porte-parole, qu’il a été en même témps le héros national luttant contre l'Autriche, mort loin de la mère-patrie. Cet exil et cette mort lointaine entourent d’une auréole la personnalité de Kossuth aux yeux du peuple; ils lui ajoutent le prestige des choses éloignées et mystérieuses ; comme un pape se relire au fond du Vatican, un roi dans l’Escurial ou derrière l'étiquette de la Hofburg, ainsi le héros exilé prend des proportions surhumaines. Ses actions servent de guide, et grâce à cela on use de son nom pour lutter contre Vienne quand il faut. Les petits paysans et les tra. vailleurs agricoles sont ainsi sollicités des deux parts : le Halsbourg essaie parfois de s'appuyer sur eux contre la noblesse ; c’est ce que fit Joseph IT jadis ; c’est la politique suivie naguère par François-Joseph et par le ministère de celui que ses amis du Casino des magnats dénommaient ironiquement le « compagnon Fejervary », Vienne utilise alors l'esprit latent de lutte et de jalousie entre grands propriétaires et petites gens ; elle montre aux paysans ct aux ouvriers agricoles qu'ils ont intérêt à vivre en bons termes avec l'Autriche, qui achète aux premiers ses produits agricoles à bon prix et vend aux seconds les objets

ÉTAT D'ESPRIT ACTUEL DU PROLÉTARIAT HONGROIS 185 de consommation moins chers que ne le seraient ceux du pays.

Mais, d'autre part, depuis 1848, le paysan mécontent a pris l'habitude d'exprimer son mécontentement dans le langage du nationalisme. C’est Kossuth qui a contribué à répandre cette manière de sentir. Pour lui tous les malheurs de la Hongrie provenaient de ce qu’elle n'avait pas son autonomie, de ce qu’elle était liée à l'Autriche, pliée aux intérêts de celle-ci. Ce fut même le sujet d’un grand débat avec le comte Étienne Széchenyi qui, poursuisant le même idéal, estimait que la première source du mal était dans la Hongrie même et le premier remède dans la réforme de la nation, son développement social, économique et intellectuel. La popularité de Kossuth a répandu ses idées et c’est leur propagande qui facilite l’action de la noblesse. Le pouvoir et les classes dirigeantes veulent amener le prolétariat rural à penser que leurs intérêts se confondent, que l'aristocratie a toujours pris la défense du peuple, et qu'ils ont les mêmes adversaires à combattre ; ils disent : nos adversaires communs, ce sont l'Autriche, dont la politique depuis des siècles est de subjuguer la Hongrie, de l’exploiter à son profit, de lui arracher son autonomie; le juif, qui prête à des taux usuraires dans les campagnes et ruine les propriétaires petits et grands qui s'adressent à lui; les nationalités, enfin, qui ne veulent pas être les sujets fidèles de l'État hongrois et conspirent contre lui pour l’écraser entre les courants slaves et allemands. Contre ces dangers, les classes dirigeantes font appel à l'esprit patriotique du peuple magyar, qui doit faire bloc derrière ceux qui le conduisent et le défendent depuis des siècles.

Tels sont les facteurs dont le pouvoir et les classes dirigeantes se servent pour maintenir leur suprématie : ils font

appel au sentiment national et patriotique menacé; ils s'aident des idées religieuses et de la résignation des hommes dans les campagnes ; ils s'appuient sur la tradition. A cette action sur les esprits, ils joignent une grande vigilance, une politique de répression contre ceux qu'ils croient des agitateurs ; et ils sont servis par la difficulté d'organiser un prolétariat agraire, de prendre contact avec lui, de lui donner conscience de sa force, de lui inculper l'esprit de solidarité, de faire un ensemble de gens épars à travers un pays el non pas concentrés dans des villes ou des centres industriels. Sans doute, ces travailleurs sont souvent naïfs, ardents, prompts à croire qui parle bien et avec assurance, aples à être entrainés, donnant confiance à ce qui est imprimé. Mais ardeur, parole et brochure passent.

Ce qui resterait, ce serait un groupement dans chaque village, un chef qui serait suivi, un mot d’ordre qui pourrait circuler, en somme un système d'organisation. Quelles difficultés pour l’établir, si l’on se rend compte de tous les facteurs qui s’y opposent !

Difficulté, mais non impossibilité. A l'encontre des forces de conservation, le prolétaire magyar des campagnes subit aussi l'influence de forces révolutionnaires. Si traditionnellement le travailleur agricole connaît la domination du seigneur, traditionnellement aussi il lui porte envie et méfiance. Ce travailleur a le culte de la terre, avons-nous dit, l'amour immodéré du sol. Être propriétaire représente pour le magyar un véritable idéal : c’est une noblesse, c’est être seigneur, c’est être indépendant ; on n’a de considération que pour celui qui est maître du sol et travaille

ÉTAT D'ESPRIT ACTUEL DU PROLÉTARIAT HONGROIS 187 sur son bien. Il peut tenir la charrue, cultiver son lopin de terre lui-même, ce n’est pas déroger : il reste l’homme libre. Mais travailler chez autrui, louer ses bras, c’est être esclave, c’est en quelque mesure se déshonorer, en tout cas s’amoimdrir, Un paysan riche pioche sa vigne lui-même et se croit légal de qui que ce soit; mais il méprise le fermier du très grand propriétaire, qui sans doute ne travaille pas manuellement et commande des centaines d'hommes, mais n’est pas son maître. Aussi y a-t-l en Hongrie, nous l'avons dit, peu de fermiers et la plupart de ceux-ci sont des étrangers, des allemands et surtout des juifs. Cette passion pour la terre conduit même un assez grand nombre de paysans-propriétaires aux pratiques - malthusiennes, dans Le dessein d’assurer à ses descendants sa propre dignité et de ne pas les contraindre, par le partage de l'héritage, au travail mercenaire.

Il y a donc dansles campagnes hongroises un perpétuel et latent sujet de mécontentement. Ceux qui n’ont rien, ceux qui ont trop peu, ceux qui ont juste le nécessaire, . constituent, sans le savoir, l'énorme majorité, — la majorité des mal satisfaits. Parmi ces mal satisfaits, les plus arriérés sont les ouvriers ruraux. Ceux qui les approchent nous les dépeignent comme formant des groupes qui vivent dans une espèce de communauté, comme des hommes au caractère léger, orgueilleux et naïf, croyant tout ce qui est écrit, fiers de toute fonction qu'ils peuvent occuper, aimant les choses secrètes et les réunions mystiques où l’on se réunit de nuit, jurant sur le programme socialiste, comme d’autres prêtent serment sur l'Évangile.

Les travailleurs magyars des champs, ouvriers ou paysans, ne sont pas essentiellement des résignés ; il semble, au contraire, qu’ils figurent plutôt un type de race

ardente, prompte à l’action, nerveuse, enthousiaste, aimant discuter, race de croyants et de mystiques, race aussi d’insurgés, hommes solides et forts, ne craignant point la bataille, répondant à l'appel de l’homme qui grise leur esprit. Si l’on repasse l’histoire de la Hongrie, on voit que ces paysans magyars ont été desaudacieux et des révolutionnaires ; ils ont suivi au début du xvr° siècle le paysan George Dozsa marchant contre les nobles, dont M. Marki, professeur à l’Université de Kolozsvàr, a raconté la douloureuse lutte sociale et le supplice tragique ; ils ont suivi ensuite Rakoezi contre Vienne ; ils se sont fait tuer en 1848 pour Kossuth contre la domination autrichienne.

Mais cel esprit de jacquerie, cette flamme révolutionnaire sont suivis après la défaite d’assoupissement, de résignation et de torpeur. Il ya, semble-t-il, dans la race, un côté d’ardeur et de nervosité latines et un côté d’engourdissement et de laisser aller oriental.

Pour que l’enthousiasme et l’action prédominent, il faut placer devant leur imagination un objectif qui les attire. Or, autant qu'on peut savoir, les mécontents depuis plusieurs décades plaçaient leur espoir dans le parti de l’indépendance : le nom de son chef, Kossuth, était tout un programme : il représentait à la fois la satisfaction donnée aux doléances sociales et le patriotisme national exaspéré contre la domination autrichienne. Les hommes de la campagne allaient à ce-parti, attirés par ses traditions démocratiques et nationalistes. Or, le voici au pouvoir en avril 1906. Son chef, François de Kossuth, est ministre. Un grand espoir agite le pays. Il ne se rend pas compte qu’un ministre ne peut changer les conditions économiques d’un État : les mécontentements sociaux subsistent donc ; quant aux aspirations nationales, la sagesse des chefs de la Coalition ne les satisfait pas : la signature du compromis et l'aug-

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