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CHAPITRE II

LES DEUX FAGES DE LA QUESTION SOCIALE

Ces principes posés, nous pouvons aborder la question sociale. Mais elle est si complexe qu’il est nécessaire avant tout de la décomposer, d’en distinguer les faces diverses.

Dans chaque ordre de matières ainsi déterminé, il y aura lieu d’observer et d’appliquer les principes établis plus haut. Ils doivent servir de guides et de barrières.

Il y aura lieu surtout de ne jamais perdre de vue qu’il s’agit d’obtenir l’équilibre entre l’élément social et l’élément individuel, et que par conséquent la question se ramène toujours à un déclassement et à un reclassement des biens et attributions qui doivent revenir soit à l’individu, soit à la collectivité ou à l’un de ses groupes.

Dans toute spéculation sur la question sociale, il s’agit de régler des rapports de personnes à personnes.

Toutefois on peut distinguer bien vite deux groupes de rapports intimement unis dans la réalité, mais que l’on peut séparer par abstraction, pourvu qu’on sache les rapprocher ensuite.

D’une part, les membres de la société sont en rela-

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tions comme êtres d’une même espèce et membres d’une même société, ayant par cela même et par cela seul certains droits et certains devoirs les uns à l’égard des autres.

D'autre part, ils sont en relations comme producteurs, consommateurs, échangeurs de richesse, c’està-dire à propos des choses qu’ils peuvent posséder, administrer, travailler et utiliser, séparément ou en commun.

J’appelle politiques (en étendant le sens du mot au delà de l'acception vulgaire) les relations sociales qui restent purement personnelles.

J’appelle économiques les relations sociales, qui sont toujours personnelles, mais où il est de plus question des choses.

De là deux domaines qui se touchent, qui se pénètrent, qui sont inséparables en réalité, qui pourtant peuvent être envisagés tour à tour à condition de rester en regard l'un de l’autre : le domaine politique, le domaine économique.

Dans l’un et l’autre de ces domaines, il est impossible d’attribuer tout à l’individu ou à la société.

En matière politique, les droits réservés à l'individu constituent ce qu’on appelle la liberté ; les pouvoirs dévolus à la collectivité ou à l’un de ses groupes constituent ce qu’on nomme l’autorité.

Supposez la liberté absolue, ou, ce qui revient au même, l’absence totale d’autorité. Vous supprimez la société même.

Dans toute société, en effet, la liberté est limitée de deux façons diverses.

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L’une de ces limitations est inévitable. Société signifie association en vue d’un but à atteindre. Or, dès que plusieurs personnes coopèrent à une action quelconque, leurs efforts sont nécessairement coordonnés et subordonnés en vue du but commun. Il y a par conséquent de leur part une aliénation de liberté, qui peut être temporaire, partielle, volontaire même, mais qui n’en existe pas moins nécessairement.

On peut dire encore : Dès que les libertés sont unies par un lien social, si lâche qu’il puisse être, elles sont dépendantes l’une de l'autre ; par conséquent elles se limitent, cessent d’être entières ; indépendance complète et solidarité sont choses contradictoires.

L’autre limitation, qui consiste en une contrainte sociale réprimant ou empêchant l’expansion d’une liberté aux dépens d’une autre, peut être conçue comme susceptible de disparaître. Mais, pour qu’elle devînt inutile, il faudrait une humanité où tout homme, que dis-je ! tout enfant voudrait et saurait faire son devoir sans défaillance, sous le seul empire d’une discipline intérieure ; où il n’y aurait jamais de différend, jamais de conflit entre deux volontés, jamais d’abus de la force. On nous permettra de ne pas raisonner sur cette humanité angélique, et de nous en tenir à celle que nous connaissons, plus imparfaite sans doute, mais plus réelle. Permis à qui le voudra d’imaginer un temps où, sans aucune espèce de contrainte, l’harmonie et toutes les vertus régneront triomphalement sur la terre ! Nous voulons croire que ce temps pourra venir après des siècles et des siècles. Mais, en attendant, nous nous garderons de prendre le point d’arrivée pour le point de départ ; nous n’oublierons pas que, même avec une humanité parfaite, il faudrait encore une organisation sociale, ne fùt-ce que pour assurer la satisfaction des besoins matériels ; et, tout

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en espérant que l'obéissance aux règles de la justice et aux nécessités de la vie deviendra de plus en plus volontaire et instinctive, nous n’en rechercherons pas moins quels sont les devoirs de chacun envers tous et par suite les droits de tous sur chacun.

En revanche, supposez les membres d’une société privés de toute liberté, ne pouvant aller, venir, se vêtir, se loger, se nourrir, accomplir aucun acte sans la permission d'un pouvoir quelconque. Les esclaves mêmes n’ont jamais été soumis à pareil despotisme ; il faudrait supposer une population entière de prisonniers. L’autorité sans bornes n’a jamais été exercée en pratique et ne peut guère davantage se concevoir en théorie.

Il suit de là que liberté et autorité se combinent toujours dans une société à des doses diverses, et c’est précisément ce dosage qu’il s’agit de régler suivant la science et la raison.

De môme, en matière économique, certains biens et certains droits sur les choses sont laissés aux individus, certains autres sont réservés à une collectivité quelconque, État, canton, commune, peu importe le nom pour le moment.

Augmentez sans mesure, par la pensée, la part de la communauté : vous avez le communisme absolu , qui supprimerait toute possession individuelle. Étendez sans limites les biens et les droits des individus : vous arrivez à Y individualisme absolu , qui ne laisserait subsister aucune propriété collective.

Jamais ni l’un ni l’autre n’ont existé ni n’existeront.

Le communisme absolu a pour formule : Tout à

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tous. Rien à personne. — S'il pouvait être appliqué, nul ne pourrait, ne fût-ce qu’une heure, posséder en propre un logement, un outil, un habit. N’importe qui pourrait entrer dans une chambre, et dire aux occupants : « Cette place m’appartient comme à vous. J’en veux ma part. J’y suis, j’y reste. » — Il pourrait dire au bûcheron : « Quitte la hache dont tu te sers ; j’en ai besoin, je la prends. » — Il pourrait dire au passant : « Donne-moi la moitié de ton manteau : elle est à moi ! » — Que de colère ! de conflits ! ce serait la guerre perpétuelle d’homme à homme, le retour à la vie sauvage, et, plus loin encore, à la bestialité primitive, la mort de toute société. Aussi personne, à moins d’être fou, n’a-t-il jamais conçu une idée semblable. Le communiste le plus renforcé laisse une part à la vie et à la propriété privées.

V individualisme absolu a pour formule : Chacun pour soi ! chacun chez soi ! — Pris à la rigueur, c’est l’isolement parfait de tout individu, et partant la négation même de toute société. Se fîgure-t-on chacun réduit à produire tout ce qui lui est nécessaire, libre d’empoisonner la rivière qui passe sur son terrain, prisonnier dans son logis, faute de routes qui pourraient être utilisées en commun, à la merci de l’individu plus fort qui voudrait s’en emparer, condamné à n’attendre de secours de personne : ce serait une autre façon de revenir à la vie sauvage. Aussi l’individualiste le plus forcené est-il contraint de laisser une part à la propriété collective et d’admettre que la société limite les droits du propriétaire.

Entre ces deux extrêmes tiennent toutes les organisations économiques du monde. Jamais l 'élément social ou collectif n’y manque; routes, fleuves, impôts le représentent, à défaut d’autre chose. Jamais non plus n’y manque Y élément individuel ; même chez

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les nomades, qui ne connaissent pas la propriété du sol, les armes et les vêtements ont toujours été propriété personnelle.

Les deux éléments se combinent toujours à doses variées, et là encore c’est leur dosage rationnel et scientifique qu'il faut déterminer.

Avant de pénétrer dans le détail, qui nous fournira l'occasion de traiter plus à fond la même question, il est bon de se demander si, dans les deux domaines que nous avons distingués, il n’y a pas une prédominance désirable de l’un ou l’autre élément.

En matière politique, est-ce la liberté, est-ce l’autorité qui doit l’emporter ?

Le plein épanouissement de son individualité étant le but que poursuit chaque membre de la société, le maximum de liberté possible est évidemment ce qu’il faut rechercher dans l’organisation sociale.

Il faut donc réduire au minimum l’autorité, la restreindre à ce qui est nécessaire pour assurer soit l’existence et le progrès de la société, soit la liberté même de ses membres.

En matière économique, la proportion est inverse. Il sied de faire la plus grosse part à la collectivité, la plus petite à l’individu.

Voici pourquoi : c’est que la part de l’individu dans la production de la richesse sociale est extrêmement petite, comparée à celle que la société a eue et a encore dans la mise en valeur des choses.

Nous venons tous au moude avec une dette énorme envers les morts, envers les générations antérieures. Ne trouvons-nous pas autour de nous la terre aména-

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gée, fécondée par des labeurs séculaires? La culture des plantes utiles, les routes qui permettent aux hommes et aux produits de toute sorte de circuler aisément, les navires et les wagons qui sillonnent les mers et les continents, les outils ingénieux dont nous nous servons tous les jours, les forces naturelles soumises une à une, les machines, ces esclaves de fer qui travaillent pour nous, est-ce que tout cela ne représente pas une infinie multitude d’efforts dont les résultats, conservés et accumulés par la société, sont mis par elle à notre disposition sans que nous nous soyons donné d’autre peine que de naître dans ses rangs ! Et le langage, l’écriture, l'imprimerie, qui gardent, propagent et accroissent sans cesse les vérités conquises ; la science, qui étend notre domination sur le monde environnant; les arts, qui nous égaient, nous consolent, nous élèvent ; la philosophie, qui débrouille l’énigme de l’univers et de notre propre personnalité : comment n’y pas reconnaître un grand patrimoine collectif, dont nous ne sommes que les usufruitiers pour les générations futures? Que pourrait aujourd’hui le plus intelligent, le plus laborieux des hommes, sans l’aide inappréciable de ce vaste capital national et humain ? Et son génie, s’il a du génie, est-il autre chose que la fleur d’un arbre immense dont les racines s’enfoncent au plus profond des âges ? Or, si une collectivité anonyme et innombrable a fourni ainsi à Tindividu les moyens de faire fructifier les talents et les énergies qui sont en lui, il est bien juste que le présent transmette à l’avenir, et transmette agrandi, le domaine collectif qu’il a reçu du passé !

Que voyons-nous se produire à chaque pas dans la société actuelle ? On connaît l’exemple classique. Un terrain croît de valeur, parce qu’il est dans une ville populeuse, dans un quartier vivant, sur le bord d’une

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rue passante, souvent sans que le possesseur soit pour rien dans cette hausse : elle est due au travail collectif de la société environnante ; et jamais le travail individuel le plus acharné n’obtiendrait, à lui seul, pareille élévation du prix. Or est-il juste que le profit soit surtout personnel, quand les causes en sont surtout sociales ?

D’autres raisons veulent encore que la part de l’individu en matière économique soit restreinte.

Qui dit richesse dit pouvoir. L’homme qui possède une grande fortune possède par là même les moyens, non seulement de se procurer plus de jouissances que les autres hommes, mais, ce qui est bien plus grave et plus dangereux, de les dominer. Il peut les faire servir à ses plaisirs, à ses fantaisies, à ses intérêts. C’est une histoire banale, hélas ! et par là même d'autant plus affligeante, que celle du millionnaire achetant de l'amour, des consciences, des votes avec son argent corrupteur ! Au nom de la liberté civile et politique, comme au nom de l’égalité des conditions, il faut craindre et condamner l'accumulation du capital entre les mains des individus.

Faut-il ajouter qu’étendre la propriété collective, c’est associer tous les membres de la société aux profits et pertes, resserrer ainsi entre eux les liens de la solidarité, les mettre dans cetle situation avantageuse à tous et à chacun, où les intérêts particuliers et l’intérêt général agissent dans la même direction ?

En conséquence, minimum d’autorité, maximum de propriété collective ; ou, en d’autres termes, maximum de liberté et minimum de propriété individuelle : tel est le double idéal vers lequel il cpnvient d’orienter l’organisation sociale.

Si nous appelons socialisme le régime où prédomine ainsi la propriété collective ou sociale, c’est à u nsocia-

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lisme libertaire, dont il nous faudra d’abord établir plus solidement la raison d’être, puis rechercher les conditions et les grandes lignes, qu’aboutissent nos premières déductions des faits incontestables que nous avons pris pour axiomes.

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