‹ La rabouilleuseChapitre 2 sur 11 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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Oftayl«n8l«

— On l'a déchiré! s'écria un jeune homme de la ville en regardant aux pieds du jeune royaliste.

— Qui donc s'est permis de déchirer le journal ? demanda Max d'une voix tonnante, les yeux enflammés et se levant les bras croisés.

— Et nous avons craché dessus, répondirent les trois jeunes )fficiers en se levant et regardant Max.

— Vous avez insulté toute la ville, dit Max devenu blême.

— Eh bien, après ?... demanda le plus jeune ofificier.

Avec une adresse, une audace et une rapidité que ces jeunes gens ne pouvaient prévoir, Max appliqua deux soufflets au premier officier qui se trouvait en ligne, et lui dit :

— Comprenez- vous le français ?

On alla se battre dans l'allée de Frapeale, trois contre trois. Potel et Renard ne voulurent jamais permettre que Maxence Gilet fît raison à lui seul aux officiers. Max tua son homme. Le commandant Potel blessa si grièvement le sien que le malheureux, un fils de famille, mourut le lendemain à l'hôpital où il fut transporté. Quant au troisième, il en fut quitte pour un coup d'épée et blessa le capitaine Renard, son adversaire. Le bataillon partit pour Bourges dans la nuit. Cette afiaire, qui eut du retentissement en Berri, posa définitivement Maxence Gilet en héros.

Les chevaliers de la Désœuvrance, tous jeunes, — le plus âgé n'avait pas vingt-cinq ans, — admiraient Maxence. Quelquesuns d'entre eux, loin de partager la pruderie, la rigidité de leurs familles à l'égard de Max, enviaient sa position et le trouvaient bien heureux. Sous un tel chef, l'ordre fit des merveilles. A partir du mois de janvier 1817, il ne se passa pas de semaine que la ville ne fût mise en émoi par un nouveau tour. Max, par point d'honneur, exigea des chevaliers certaines conditions. On promulgua des statuts. Ces diables devinrent alertes comme des élèves d'Amoros, hardis comme des milans, habiles à tous les exercices, forts et adroits comme des malfaiteurs. Ils se perfectionnèrent dans le métier de grimper sur les toits, d'escalader les maisons, de sauter, de marcher sans bruit, de gâcher du plâtre et de condamner une porte. Ils eurent un arsenal de cordes, d'échelles, d'outils, de déguisements. Aussi les cheva- Uers de la Désœuvrance arrivèrent-Us au beau idéal de la malice, non seulement dans l'exécution, mais encore dans la conception de leurs tours. Ils finirent par avoir ce génie du mal qui réjouissait tant Panurge, qui provoque le rire et qui rend

LA RABOUILLEUSE — lOi

la victime si ridicule qu'elle n'ose se plaindre. Ces fils de famille avaient d'ailleurs dans les maisons des intelligences qui leur permettaient d'obtenir des renseignements utiles à la perpétration de leurs attentats.

Par un grand froid, ces diables incarnés transportaient très bien un poêle de la salle dans la cour, et le bourraient de bois de manière que le feu durât encore le matin. On apprenait alors parla ville que M. un tel (un avare!) avait essayé de chauffer sa cour.

Ils se mettaient quelquefois tous en embuscade dans la Grand'Rue ou dans la rue Basse, deux rues qui sont comme les deux artères de la ville, et où débouchent beaucoup de petites rues transversales. Tapis, chacun à l'angle d'un mur, au coin d'une de ces petites rues, et la tête au vent, au milieu du premier sommeil de chaque ménage, ils criaient d'une voix effarée de porte en porte, d'un bout de la ville à l'autre : « Eh bien, qu'est-ce ?... Qu'est-ce ? » Ces demandes répétées éveillaient les bourgeois, qui se montraient en chemise et en bonnet de coton, une lumière à la main, en s'interrogeant tous, et faisant les plus étranges colloques et les plus curieuses faces du monde.

Il y avait un pauvre relieur, très vieux, qui croyait aux démons. Comme presque tous les artisans de province, il travaillait dans une petite boutique basse. Les chevaliers, déguisés en diables, envahissaient sa boutique à la nuit, le mettaient dans son coffre aux rognures, et le laissaient criant à lui seul comme trois brûlés. Le pauvre homme réveillait les voisins, auxquels il racontait les apparitions de Lucifer, et les voisins ne pouvaient guère le détromper. Ce relieur faillit devenir fou.

Au milieu d'un rude hiver, les chevaliers démolirent la cheminée du cabinet du receveur des contributions, et la lui rebâtirent en une nuit, parfaitement semblable, sans faire de bruit, sans avoir laissé la moindre trace de leur travail. Cette cheminée était intérieurement arrangée de manière à enfumer l'appartement. Le receveur fut deux mois à souffrir avant de reconnaître pourquoi sa cheminée, qui allait si bien, de laquelle il était si content, lui jouait de pareils tours, et il fut obUgé de la reconstruire.

Ils mirent un jour trois bottes de paille soufrées et des papiers huilés dans la cheminée d'une vieille dévote, amie de M"'« Hochon. Le matin, en allumant son feu, la pauvre femme, une femme tranquille et douce, crut avoir allumé un volcan. Les pompiers arrivèrent, la ville entière accourut, et, comme

parmi les pompiers il se trouvait quelques chevaliers de la Désœuvrance, ils inondèrent la maison de la vieille femme, à laquelle ils firent peur de la noyade après lui avoir donné la terreur du feu. Elle fut malade de frayeur.

Quand ils voulaient faire passer à quelqu'un la nuit tout entière en armes et dans de mortelles inquiétudes, ils lui écrivaient une lettre anonyme pour le prévenir qu'il devait être volé; puis ils allaient un à un le long de ses murs ou de ses croisées, en s'appelant par des coups de sifflet.

Un de leurs plus jolis tours, dont s'amusa longtemps la ville, où il se raconte encore, fut d'adresser à tous les héritiers d'une vieille dame fort avare, et qui devait laisser une belle succession, un petit mot qui leur annonçait sa mort, en les invitant à être exacts pour l'heure où les scellés seraient mis. Quatre-vingts de ces héritiers environ arrivèrent de Vatan, de Saint-Florent, de Vierzon et des environs, tous en grand deuil, mais assez joyeux, les uns avec leurs femmes, les veuves avec leurs fils, les enfants avec leurs pères, qui dans une carriole, qui dans un cabriolet d'osier, qui dans une méchante charrette. Imaginez les scènes entre la servante de la vieille dame et les premiers arrivés ! puis les consultations chez les notaires!... Ce fut comme une émeute dans Issoudun.

Enfin, un jour, le sous-préfet s'avisa de trouver cet ordre de choses d'autant plus intolérable qu'il était impossible de savoir qui se permettait ces plaisanteries. Les soupçons pesaient bien sur les jeunes gens; mais, comme la garde nationale était alors purement nominale à Issoudun, qu'il n'y avait point de garnison, que le lieutenant de gendarmerie n'avait pas plus de huit gendarmes avec lui, qu'il ne se faisait pas de patrouilles, il était impossible d'avoir des preuves. Le sous-préfet fut mis à l'ordre de nuit, et pris aussitôt pour bête noire. Ce fonctionnaire avait l'habitude de déjeuner de deux œufs frais. Il nourrissait des poules dans sa cour, et joignait à la manie de manger des œufs frais celle de vouloir les faire cuire lui-même. Ni sa femme, ni sa servante, ni personne, selon lui, ne savait cuire un œuf comme il faut; il regardait à sa montre, et se vantait de l'emporter en ce point sur tout le monde. Il cuisait ses œufs depuis deux ans avec un succès qui lui méritait mille plaisanteries. On enleva pendant un mois, toutes les nuits, les œufs de ses poules, auxquels on en substitua de durs. Le sous-préfet y perdit son latin et sa réputation de sous-préfet à l'œuf. Il finit par déjeuner autrement. Mais il ne soupçonna point les chevaliers de la

Désœuvrance, dont le tour était trop bien fait. Max inventa de lui graisser les tuyaux de s?s poêles, toutes les nuits, d'une huile saturée d'odeurs si fétides qu'il était impossible de tenir chez lui. Ce ne fut pas assez : un jour, sa femme, en voulant aller à la messe, trouva son châle intérieurement collé par une substance si tenace qu'elle fut obligée de s'en passer. Le souspréfet demanda son changement. La couardise et la soumission de ce fonctionnaire établirent définitivement l'autorité drolatique et occulte des chevaliers de la Désœuvrance.

Entre la rue des Minimes et la place Misère, il existait alors une portion de quartier encadrée par le bras de la Rivière- Forcée vers le bas, et en haut par le rempart, à partir de la place d'Armes jusqu'au marché à la Poterie. Cette espèce de cairré informe était rempli par des maisons d'un aspect misérable, pressées les unes contre les autres et divisées par des rues si étroites qu'il est impossible d'y passer deux a la fois. Cet endroit de la ville, espèce de cour des Miracles, était occupé par des gens pauvres ou exerçant des professions pi'u lucratives, logés dans ces taudis et dans des logis si pittoresquement appelés, en langage familier, des maisons borgnes. A toutes les époques, ce fut sans doute un quartier maudit, repaire des gens de mauvaise vie, car une de ces rues se nomme la rue du Bouvriau. Il est constant que le bourreau de la ville y eut sa maison à porte rouge pendant plus de cinq siècles. L'aide du bourreau de Châteauroux y demeure encore, s'il faut en croire le bruit public, car la bourgeoisie ne le voit jamais. Les vignerons entretiennent seuls des relations avec cet être mystérieux, qui a hérité de ses prédécesseurs le don de guérir les fractures et les plaies. Jadis les filles de joie, quand la ville se donnait des airs de capitale, y tenaient leurs assises. Il y avait des revendeurs de choses qui semblent ne pas devoir trouver d'acheteurs, puis des fripiers dont l'étalage empeste, enfin cette population apocryphe qui se rencontre dans un lieu semblable en presque toutes les villes et où dominent un ou deux juifs. Au coin d'une de ces rues sombres, du côté le plus vivant de ce quartier, il exista de 1815 à 1823, et peut-être plus tard, un bouchon tenu par une femme appelée la mère Cognette. Ce bouchon consistait en une maison assez bien bâtie en chaînes de pierre blanche dont les intervalles étaient remplis de moellons et de mortier, élevée d'un étage et d'un grenier. Au-dessus de la porte brillait cette énorme branche de pin semblable à du bronze de Florence. Comme si ce symbole ne parlait pas assez, l'œil était saisi par le bleu d'une affiche

collée au chambranle et où se voyait au-dessous de ces mots : BONNE BIÈRE DE MARS, un soldat offrant à une femme très décolletée un jet de mousse qui se rend du cruchon au verre qu'elle tend, en décrivant une arche de pont, le tout d'une couleur à faire évanouir Delacroix. Le rez-de chaussée se composait d'une immense salle servant à la fois de cuisine et de salle à manger, aux sohves de laquelle pendaient accrochées à des clous les provisions nécessaires à l'exploitation de ce commerce. Derrière cette salle, un escalier de meunier menait à l'étage supérieur; mais au pied de cet escalier s'ouvrait une porte donnant dans une petite pièce longue, éclairée sur une de ces cours de province qui ressemblent à un tuyau de cheminée, tant elles sont étroites, noires et hautes. Cachée par un appentis et dérobée à tous les regards par des murailles, cette petite salle servait aux mauvais garçons d'Issoudun à tenir leur cour plénière. Ostensiblement, le père Cognet hébergeait les gens de la campagne aux jours de marché; mais, secrètement, il était l'hôtelier des chevahers de la Désœuvrance. Ce père Cognet, jadis palefrenier dans quelque maison riche, avait fini par épouser la Cognette, une ancienne cuisinière de bonne maison. Le faubourg de Rome continue, comme en Itahe et en Pologne, à féminiser, à la manière latine, le nom du mari pour la femme. En réunissant leurs économies, le père Cognet et sa femme avaient acheté cette maison pour s'y établir cabaretiers. La Cognette, femme d'environ quarante ans, de haute taille, grassouillette, ayant le nez à la Roxelane, la peau bistrée, les cheveux d'unnoir de jais, les yeux bruns, ronds et vifs, un air intelUgent et rieur, fut choisie par Maxence Gilet pour être la Léonarde de l'ordre, à cause de son caractère et de ses talents en cuisine. Le père Cognet pouvait avoir cinquante-six-ans, il était trapu, soumis à sa femme, et, selon la plaisanterie incessamment répétée par elle, il ne pouvait voir les choses que d'un bon œil, car il était borgne. En sept ans, de 1816 à 1823, ni le mari ni la femme ne commirent la plus légère indiscrétion sur ce qui se faisait nuitamment chez eux ou sur ce qui s'y complotait, et ils eurent toujours la plus vive affection pour tous les chevahers; quant à leur dévouement, il était absolu; mais peut-être le trouvera-t-on moins beau, si l'on vient à songer que leur intérêt cautionnait leur silence et leur affection. A quelque heure de nuit que les chevahers tombassent chez la Cognette, en frappant d'une certaine manière, le père Cognet, averti par ce signal, se levait, allumait le feu et des chandelles, ouvrait la porte, allait chercher

à la cave des vins achetés exprès pour l'ordre, et la Cognette leur cuisinait un exquis souper, soit avant, soit après les expéditions résolues ou la veille ou pendant la journée.

Pendant que M™® Bridau voyageait d'Orléans à Issoudun, les chevaliers de la Désœuvrance préparèrent un de leurs meilleurs tours. Un vieil Espagnol, ancien prisonnier de guerre, et qui, lors de la paix, était resté dans le pays, où il faisait un petit commerce de grains, vint de bonne heure au marché, et laissa sa charrette vide au bas de la tour d'Issoudun. Maxence, arrivé le premier au rendez-vous indiqué pour cette nuit au pied de la tour, fut interpellé par cette question faite à voix basse :

— Que ferons-nous cette nuit ?

— La charrette du père Fario est là, répondit-il, j'ai failli me casser le nez dessus; montons-la d'abord sur la butte de la tour, nous verrons après.

Quand Richard construisit la tour d'Issoudun, il la planta, comme il a été dit, sur les ruines de la basilique assise à la place du temple romain et du Dun celtique. Ces ruines, qui représentaient chacune une longue période de siècles, formèrent une montagne grosse des monuments de trois âges. La tour de Richard Cœur de Lion se trouve donc au sommet d'un cône dont la pente est de toutes parts également raide et où l'on ne parvient que par escalade. Pour bien peindre en peu de mots l'attitude de cette tour, on peut la comparer à l'obéUsque de Luxor sur son piédestal. Le piédestal de la tour d'Issoudun, qui recelait alors tant de trésors archéologiques inconnus, a du côté de la ville quatre-vingts pieds de hauteur. En une heure, la charrette fut démontée, hissée pièce à pièce sur la butte, au pied de la tour, par un travail semblable "à celui des soldats qui portèrent l'artillerie au passage du mont Saint-Bernard. On remit la charrette en état et l'on fit disparaître toutes les traces du travail avec un tel soin qu'elle semblait avoir été transportée là par le diable ou par la baguette d'une fée. Après ce haut fait, les chevaliers, ayant faim et soif, revinrent tous chez la Cognette, et se virent bientôt attablés dans la petite salle basse, où ils riaient par avance de la figure que ferait le Fario quand vers dix heures il chercherait sa charrette.

Naturellement les chevaliers ne faisaient pas leurs farces toutes les nuits. Le génie des Sganarelle, des Mascarille et des Scapin réunis n'eût pas suffi à trouver trois cent soixante mauvais tours par année. D'abord les cironstances ne s'y prêtaient

pas toujours : il faisait un trop beau clair de lune; le dernier tour avait trop irrité les gens sages ; puis tel ou tel refusait son concours quand il s'agissait d'un parent. Mais, si les drôles ne se voyaient pas toutes les nuits chez la Cognctte, ils se rencontraient pendant la journée et se livraient ensemble aux plaisirs permis de la chasse ou des vendanges en automne, et du patin en hiver. Dans cette réunion de vingt jeunes gens delà ville qui protestaient ainsi contre sa somnolence sociale, il s'en trouva quelques-uns plus étroitement Ués que les autres avec Max, ou qui firent de lui leur idole. Un pareil caractère fanatise souvent la jeunesse. Or les deux petits-fils de M^ne Hochon, François Hochon et Baruch Borniche, étaient les séides de Max. Ces deux garçons regardaient Max presque comme leur cousin, en admettant l'opinion du pays sur sa parenté de la main gauche avec les Lousteau. Max prêtait généreusement à ces deux jeunes gens l'argent que leur grand-père Hochon refusait à leurs plaisirs : il les emmenait à la chasse, il les formait; il exerçait enfin sur eux une influence bien supérieure à celle de la famille. Orphelins tous deux, ces deux jeunes gens restaient, quoique majeurs, sous la tutelle de M. Hochon, leur grand-père, à cause de circonstances qui seront expliquées quand le fameux M. Hochon paraîtra dans cette scène.

En ce moment, François et Baruch (nommons-les par leurs prénoms pour la clarté de cette histoire) étaient, l'un à droite, l'autre à gauche de Max, au miUeu de la table assez mal éclairée par la lueur fuligineuse de quatre chandelles des huit à la livre. On avait bu douze à quinze bouteilles de vins difierents, car la réunion ne comptait pas plus de onze chevaUers. Baruch, dont le prénom indique assez un restant de calvinisme à Issoudun, dit à Max , au moment où le \-in avait délié toutes les langues :

— Tu vas te trouver menacé dans ton centre...

— Qu'entends-tu par ces paraboles ? demanda Max.

— Mais ma grand'mère a reçu de INI^e Bridau, sa filleule, une lettre par laquelle elle lui annonce son arrivée et celle de son fils. Ma grand'mère a fait arranger hier deux chambres pour les recevoir.

— Et qu'est-ce que cela me fait ? dit Max en prenant son verre, le vidant d'un trait et le remettant sur la table par un geste comique.

Max avait alors trente-quatre ans. Une des chandelles placées près de lui projetait sa lueur sur sa figure martiale, illuminait bien son front et faisait admirablement ressortir son teint blanc.

ses yeux de feu, ses cheveux noirs un peu crépus et d'un brillant de jais. Cette chevelure se retroussait vigoureusement d'elle-même au-dessus du front et aux tempes, eu dessinant ainsi nettement cinq langues noires que nos ancêtres appelaient les cinq pointes. Malgré ces brusques oppositions de blanc et de noir, Max avait une physionomie très douce qui tirait son charme d'une coupe semblable à celle que Raphaël donne à ses figures de Vierge, d'une bouche bien modelée et sur les lèvres de laquelle errait un sourire gracieux, espèce de contenance que Max avait fini par prendre. Le riche coloris qui nuance les figures berrichonnes ajoutait encore à son air de bonne humeur. Quand il riait vraiment, il montrait trente-deux dents dignes de parer la bouche d'une petite-maîtresse. D'une taille de cinq pieds quatre pouces, Max était admirablement bien proportionné, ni gras ni maigre. Si ses mains soignées étaient blanches et assez belles, ses pieds rappelaient le faubourg de Rome et le fantassin de l'Empire. Il eût certes fait un magnifique général de division; il avait des épaules à porter une fortune de maréchal de France, et une poitrine assez large pour tous les ordres de l'Europe. L'intelligence animait ses mouvements. Enfin, né gracieux, comme presque tous les enfants de l'amour, la noblesse de son vrai père éclatait en lui.

— Tu ne sais donc pas, Max, lui cria du bout de la table le fils d'un ancien chirurgien-major appelé Gcddet, le meilleur médecin de la ville, que la filleule de M'as Hochon est la sœur de Rouget ? Si elle vient avec son fiJs le peintre, c'est sans doute pour ravoir la succession du bonhomme, et adieu ta vendange...

Max fronça les sourcils. Puis, par un regard qui courut de visage en visage autour de la table, il examina l'effet produit par cette apostrophe sur les esprits, et il répondit encore :

— Qu'est-ce que ça me fait ?

— Mais, reprit François, il me semble que, si le vieux Rouget révoquait son testament, dans le cas où il en aurait fait un au profit de la Rabouilleuse...

Ici Max coupa la parole à son séide par ces mots :

— Quand, en venant ici, je vous ai entendu nommer i<n des cinq Hochon, suivant le calembour qu'on faisait sur votre nom depuis trente ans, j'ai fermé le bec à celui qui t'appelait ainsi, mon cher François, et d'une si verte manière, que, depuis, personne à Issoudun n'a répété cette niaiserie, devant moi, du moins! Et voilà comment tu t'acquittes avec moi : tu te sers

d'un surnom méprisant pour désigner une femme à laquelle on me sait attaché !

Jamais Max n'en avait tant dit sur ses relations avec la personne à qui François venait de donner le surnom sous lequel elle était connue à Issoudun. L'ancien prisonnier des pontons avait assez d'expérience, le commandant des grenadiers de la garde savait assez ce qu'est l'honneur pour deviner d'où venait la mésestime de la ville. Aussi n'avait-il jamais laisse qui que ce fût lui dire un mot au sujet de M"e Flore Brazier, cette servantemaîtresse de Jean-Jacques Rouget, si énergiquement appelée vermine par la respectable M"« Hochon. D'ailleurs chacun connaissait Max trop chatouilleux pour lui parler à ce sujet sans qu'il commençât, et il n'avait jamais commencé. Enfin il était trop dangereux d'encourir la colère de ]\Iax ou de le fâcher, pour que ses meilleurs amis plaisantassent de la Rabouilleuse. Quand on s'entretint de la liaison de ISIax avec cette fille devant le commandant Potel et le capitaine Renard, les deux officiers avec lesquels il vivait sur un pied d'égalité, Potel avait répondu :

— S'il est le frère naturel de Jean- Jacques Rouget, pourquoi ne voulez-vous pas qu'il demeure chez lui ?

— D'ailleurs, après tout, avait repris le capitaine Renard, cette fille est un morceau de roi; et, quand il l'aimerait, où est le mal ?... Est-ce que le fils Goddet n'aime pas M™« Fichet pour avoir la fille en récompense de cette corvée ?

Après cette semonce méritée, François ne retrouva plus le fil de ses idées; mais il le retrouva bien moins encore quand Max lui dit avec douceur :

— Continue...

— Ma foi, non ! s'écria François.

— Tu te fâches à tort, ]\Iax, cria le fils Goddet. N'est-il pas convenu que, chez la Cognette, on peut tout se dire ? Ne serions- nous pas tous les ennemis mortels de celui d'entre nous qui se souviendrait hors d'ici de ce qui s'y dit, de ce qui s'y pense ou de ce qui s'}' fait ? Toute la \ille désigne Flore Brazier sous le surnom de la Rabouilleuse; si ce surnom a, par mégarde, échappé à François, est-ce un crime contre la Désœuvrance ?

— Non, dit Max, mais contre notre amitié particulière. La réflexion m'est venue, j'ai pensé que nous étions en désœuvrance, et je lui ai dit : « Continue... »

Un profond silence s'établit. La pause fut si gênante pour tout le monde que Max s'écria :

— Je vais continuer pour lui {Sensation.), pour vous tous

{Étonnement.)... et vous dire ce que vous pensez I {Profonde sensation.) Vous pensez que Flore, la Rabouilleuse, la Brazier, la gouvernante au père Rouget, car on l'appelle le père Rouget, ce vieux garçon qui n'aura jamais d'enfants ! vous pensez, disje, que cette femme fournit, depuis mon retour à Issoudun, à tous mes besoins. Si je puis jeter par les fenêtres trois cents francs par mois, vous régaler souvent comme je le fais ce soir, et vous prêter de l'argent à tous, je prends les écus dans la bourse de M">" Brazier ? Eh bien, oui ! (Profonde sensation.) Sacrebleu, oui! mille fois oui!... Oui, M"« Brazier a couché en joue la succession de ce vieillard...

— Elle l'a bien gagnée de père en fils, dit le fils Goddet dans son coin.

— Vous croyez, continua Max après avoir souri du mot du fils Goddet, que j'ai conçu le plan d'épouser Flore après la mort du père Rouget, et qu'alors cette sœur et son fils, de qui j'entends parler pour la première fois, vont mettre mon avenir en péril ?

— C'est cela! s'écria François.

— Voilà ce que pensent tous ceux qui sont autour de la table, dit Baruch.

— Eh bien, soyez calmes, mes amis, répondit Max. « Un homme averti en vaut deux! » Maintenant je m'adresse aux chevaliers de la Désœuvrance. Si, pour renvoyer ces Parisiens, j'ai besoin de l'ordre, me prêtera-t-on la main ?... Oh! dans les limites que nous nous sommes imposées pour faire nos farces, ajouta- t-il vivement en apercevant un mouvement général. Croyez-vous que je veuille les tuer, les empoisonner ? Dieu merci, je ne suis pas imbécile. Et, après tout, les Bridau réussiraient. Flore n'aurait que ce qu'elle a, je m'en contenterais, entendez- vous ? Je l'aime assez pour la préférer à M"« Fichet, 3iM"« Fichet voulait de moil...

;;\Iiic Fichet était la plus riche héritière d'Issoudun, et la main de la fiUe entrait pour beaucoup dans la passion du fils Goddet pour la mère. La franchise a tant de prix que les onze chevaliers se levèrent comme un seul homme.

— Tu es un brave garçon, Max !

— Voilà parler, Max; nous serons les chevaliers de la Délivrance.

— Bran pour les Bridau !

— Nous les briderons, les Bridau !

— Après tout, on s'est vu trois épouser des bergères !

— Que diable! le père Lousteau a bien aimé M""* Rouget; n'y a-t-il pas moins de mal à aimer une gouvernante, libre et sans fers ?

— Et, si le défunt Rouget est un peu le père de Max, ça se passe en famille.

— Les opinions sont libres !

— Vive Max !

— A bas les hypocrites !

— Buvons à la santé de la belle Flore 1

Telles furent les onze réponses, acclamations ou toasts que poussèrent les chevaliers de la Désœuvrance, autorisés, disonsle, par leur morale excessivement relâchée. On v^oit quel intérêt avait Max en se faisant le grand maître de l'ordre de la Désœuvrance. En inventant des farces, en obligeant les jeunes gens des principales familles, Max voulait s'en faire des appuis pour le jour de sa réhabilitation. Il se leva gracieusement, brandit son verre plein de vin de Bordeaux, et l'on attendit son allocution :

— Pour le mal que je vous veux, je vous souhaite à tous une femme qui vaille la belle Flore ! Quant à l'invasion des parents, je n'ai pour le moment aucune crainte; et, pour l'avenir, nous verrons !

— N'oublions pas la charrette à Fario!...

— Parbleu ! elle est en sûreté, dit le fils Goddet.

— Oh ! je me charge de finir cette farce-là, s'écria Max. Soyez au uiai'ché de bonne heure, et venez m'avertir quand le bonhomme cherchera sa brouette...

On entendit sonner trois heures et demie du matin, les chevaliers sortirent alors en silence pour rentrer chacun chez soi en serrant les murailles sans faire le moindre bruit, chaussés qu'ils étaient de chaussons de hsière. Max regagna lentement la place Saint- Jean, située dans la partie haute de la ville, entre la porte Saint-Jean et la porte Vilatte, le quartier des riches bourgeois. Le commandant Gilet avait déguisé ses craintes, mais cette nouvelle l'atteignait au cœur. Depuis son séjour sur ou sous les pontons, il était devenu d'une dissimulation égale en profondeur à sa corruption. D'abord, et avant tout, les quarante mille Uvres de rente en fonds de terre que possédait le père Rouget constituaient la passion de Gilet pour Flore Brazier, croyez-le bien! A la manière dont il se conduisait, il est facile d'apercevoir combien de sécurité la Rabouilleuse avait su lui inspirer sur l'avenir financier qu'elle devait à la tendrese du

vieux garçon. Néanmoins la nouvelle de l'arrivée des héritiers légitimes était de nature à ébranler la foi de Max dans le pouvoir de Flore. Les économies faites depuis dix-sept ans étaient placées au nom de Rouget. Or si le testament que Flore disait avoir été fait depuis longtemps en sa faveur se révoquait, ces économies pouvaient du moins être sauvées en les faisant mettre au nom de M^i'' Brazier.

— Cette imbécile de fille ne m'a pas dit, en sept ans, un mot des neveux de sa sœur! s'écria Max en tournant de la rue Marmousc dans la rue de l'Avenier. Sept cent cinquante mille francs placés dans dix ou douze études différentes, à Bourges, à Vierzon, à Châteauroux, ne peuvent ni se réaliser ni se placer sur l'État, en une semaine et sans qu'on le sache dans un pays à disettes! Avant tout, il faut se débarrasser de la parenté; mais, une fois que nous en serons délivrés, nous nous dépêcherons de réaliser cette fortune. Enfin, j'y songerai...

Max était fatigué. A l'aide de son passe-partout, il rentra chez le père Rouget et se coucha sans faire de bruit, en se disant :

— Demain, mes idées seront nettes.

Il n'est pas inutile de dire d'où venait à la sultane de la place Saint-Jean ce surnom de Rabouilleuse, et comment elle s'était impatronisée dans la maison Rouget.

En avançant en âge, le vieux médecin, père de Jean-Jacques et de I\I"ie Bridau, s'aperçut de la nullité de son fils ; il le tint alors assez durement, afin de le jeter dans une routine qui lui sersit de saigesse; mais il le préparait ainsi, sans le savoir, à subir le joug de la première tyrannie qui pourrait lui passer un licou. Un jour, en revenant de sa tournée, ce malicieux et ^'icieux vieillard aperçut une petite fille ravissante au bord des prairies, dans l'avenue de Tivoli. Au bruit du cheval, l'enfant se dressa du fond d'un des ruisseaux qui, vus du haut d'Issoudun, ressemblent à des rubans d'argent au milieu d'une robe verte. Semblable à une naïade, la petite montra sondain au docteur une des plus belles têtes de Vierge que jamais un peintre ait pu rêver. Le vieux Rouget, qui connaissait tout le pa}-s, ne connaissait pas ce miracle de beauté. La fille, quasi nue, portait une méchante jupe courte trouée et déchiquetée, en mauvaise étoffe de laine alternativement rayée de bistre et de blanc. Une feuille de gros papier attachée par un brin d'osier lui servait de coiffure. Dessous ce papier plein de bâtons et d'O, qui justifiait bien son nom de papier à écolier, était tordue et rat-

tachée, par un peigne à peigner la queue des chevaux, la plus belle chevelure blonde qu'ait pu souhaiter une fille d'Eve. Sa jolie poitrine hâlée, son cou à peine couvert par un fichu en loques, qui jadis fut un madras, montrait des places blanches au-dessous du hâle. La jupe, passée entre les jambes, relevée à mi-corps et attachée par une grosse épingle, faisait assez l'effet d'un caleçon de nageur. Les pieds, les jambes, que l'eau claire permettait d'apercevoir, se recommandaient par une délicatesse digne de la statuaire au moyen âge. Ce charmant corps exposé au soleil avait un ton rougeâtre qui ne manquait pas de grâce. Le cou et la poitrine méritaient d'être enveloppées de cachemire et de soie. Enfin cette nymphe avait des yeux bleus garnis de cils dont le regard eût fait tomber à genoux un peintre ou un poète. Le médecin, assez anatomiste pour reconnaître une taille délicieuse, comprit tout ce que les arts perdraient si ce charmant modèle se détruisait au travail des champs.

— D'où es-tu, ma petite? Je ne t'ai jamais vue, dit le vieux médecin, alors âgé de soixante et dix ans.

Cette scène se passait au mois de septembre de l'année 1799.

— Je suis de Va tan, répondit la fille.

En entendant la voix d'un bourgeois, un homme de mauvaise mine, placé à deux cents pas de là, dans le cours supérieur du ruisseau, leva la tête.

— Eh bien, qu'as-tu donc, Flore ? cria-t-il. Tu causes au lieu de rabouiller, la marchandise s'en ira!

— Et que viens-tu faire de Vatan, ici ? demanda le médecin sans s'inquiéter de l'apostrophe.

— Je rabouille pour mon oncle Brazier que voilà. Rabouiller est un mot berrichon qui peint admirablement ce

qu'il veut exprimer ; l'action de troubler l'eau d'un ruisseau en la faisant bouillonner à l'aide d'une grosse branche d'arbre dont les rameaux sont disposés en forme de raquette. Les écrevisses, effrayées par cette opération dont le sens leur échappe, remontent précipitamment le cours d'eau, et, dans leur trouble, se jettent au milieu des engins que le pêcheur a placés à une distance convenable. Flore Brazier tenait à la main son rabouilloir avec la grâce naturelle à l'innocence.

— Mais ton oncle a-t-il la permission de pêcher des écrevisses ?

— Eh bien, ne sommes-nous plus sous la République une et indivisible ? cria de sa place l'oncle Brazier.

— Nous sommes sous le Directoire, dit le médecin, et je ne connais pas de loi qui permette à un homme de Vatan de venir pêcher sur le territoire de la commune d'Issoudun, répondit le médecin. — As-tu ta mère, ma petite ?

— Non, monsieur, et mon père est à l'hospice de Bourges; il est devenu fou à la suite d'un coup de soleil qu'il a reçu dans les champs, sur la tête...

— Que gagnes-tu ?

— Cinq sous par jour pendant toute la saison du rabouillage; j 'allons rabouiller jusque dans la Braisne. Durant la moisson, je glane. L'hiver, je file.

— Tu vas sur douze ans ?

— Oui, monsieur.

— Veux-tu venir avec moi ? Tu seras bien nourrie, bien habillée, et tu auras de jolis souliers...

— Non, non, ma nièce doit rester avec moi, j'en suis chargé devant Dieu et devant lèz-houmes, dit l'oncle Brazier, qui s'était rapproché de sa nièce et du médecin. Je suis son tuteur, voyezvous!

Le médecin retint un sourire et garda son air grave, qui certes eût échappé à tout le monde à l'aspect de l'oncle Brazier. Ce tuteur avait sur la tête un chapeau de paysan rongé par la pluie et par le soleil, découpé comme une feuille de chou sur laquelle auraient vécu plusieurs chenilles, et rapetassé en fil blanc. Sous le chapeau se dessinait une figure noire et creusée, où la bouche, le nez et les yeux formaient quatre points noirs. Sa méchante veste ressemblait à un morceau de tapisserie, et son pantalon était en toile à torchons.

— Je suis le docteur Rouget, dit le médecin; et puisque tu es le tuteur de cette enfant, amène-la chez moi, place Saint- Jean; tu n'auras pas fait une mauvaise journée ni elle non plus...

— Et, sans attendre un mot de réponse, sûr de voir arriver chez lui l'oncle Brazier et la jolie rabouilleuse, le docteur Rouget piqua des deux vers Issoudun. En effet, au moment où le médecin se mettait à table, sa cuisinière lui annonça le citoyen et la citoyenne Brazier.

— Asseyez-vous, dit le médecin à l'oncle et à la nièce. Flore et son tuteur, toujours pieds nus, regardaient la salle

du docteur avec des yeux hébétés. Voici pourquoi :

La maison que Rouget avait héritée des Descoings occupe le milieu de la place Saint- Jean, espèce de carré long et très étroit,

planté de quelques tilleuls malingres. Les maisons en cet endroit sont mieux bâties que partout ailleurs, et celle des Descoings est une des plus belles. Cette maison, située en face de ceÊe de M. Hochon, a trois croisées de façade au premier étage, et au rez-de-chaussée une porte cochère qui donne entrée dans une cour au delà de laquelle s'étend un jardin. Sous la voûte de la porte cochère se trouve la porte d'une vaste salle éclairée par deux croisées sur la rue. La cuisine est derrière la salle, mais séparée par un escaher qui conduit au premier étage et aux mansardes situées au-dessus. En retour de la cuisine s'étendent un bûcher, un hangar où l'on faisait la lessive, une écurie pour deux chevaux, et une remise, au-dessus desquels il y a de petits greniers pour l'avoine, le foin, la paille, et où couchait alors le domestique du docteur. La salle si fort admirée par la petite paysanne et par son oncle avait pour décoration une boiserie sculptée comme on sculptait sous Louis XV et peinte en gris, une belle cheminée en marbre, au-dessus de laquelle Flore se mirait dans une grande glace sans trumeau supérieur et dont la bordure sculptée était dorée. Sur cette boiserie, de distance en distance, se voyaient quelques tableaux, dépouilles des abbayes de Déols, d'Issoudun, de Saint-Gildas, de la Prée, du Chézal- Benoît, de Saint-Sulpice, des couvents de Bourges et d'Issoudun, que la libérahté de nos rois et des fidèles avaient enrichis de dons précieux et des plus belles oeuvres dues à la Renaissance. Aussi, dans les tableaux conservés par les Descoings et passés aux Rouget, se trouvait-il une Sainte Famille de l'Albane, un Saint Jérôme du Dominiquin, une tête de Christ de Jean Bellin, une Vierge de Léonard de Vinci, un Portement de croix du Titien qui venait du marquis de Belabre, celui qui soutint un siège et eut la tête tranchée sous Louis XIII ; un Lazare de Paul Véronése, un Mariage de la Vierge du prêtre Génois, deux tableaux d'église de Rubens et une copie d'un tableau du Pérugin faite par le Pérugin ou par Raphaël; enfin deux Corrège et un André del Sarto. Les Descoings avaient trié ces richesses dans trois cents tableaux d'égUse, sans en connaître la valeur, et en les choisissant uniquement d'après leur conservation. Plusieurs avaient non seulement des cadres magnifiques, mais encore quelques-uns étaient sous verre. Ce fut à cause de la beauté des cadres et de la valeur que les vitres semblaient annoncer que les Descoings gardèrent ces toiles. Les meubles de cette salle ne manquaient donc pas de ce luxe tant prisé de nos jours, mais sans aocun prise à Issoudun. L'horloge placée sur la che-

minée, entre deux superbes chandeliers d'argent à six branches, se recommandait par une magnificence abbatiale qui annonçait Boulle. Les fauteuils en bois de chêne sculpté, garnis tout en tapisserie due à la dévotion de quelques femmes du haut rang, eussent été prisés haut aujourd'hui, car ils étaient tous surmontés de couronnes et d'armes. Entre les deux croisées il existait une riche console venue d'un château, et sur le marbre de laquelle s'élevait un immense pot de la Chine, où le docteur mettait son tabac. Ni le médecin, ni son fils, ni la cuisinière, ni le domestique, n'avaient soin de ces richesses. On crachait sur un foyer d'une exquise délicatesse dont les moulures dorées étaient jaspées de vert-de-gris. Un joli lustre, moitié cristal, moitié en fleurs de porcelaine, était criblé, comme le fond d'où il pendait, de points noirs qui attestaient la liberté dont jouissaient les mouches. Les Descoing avaient drapé aux fenêtres des rideaux en brocatelle arrachés au lit de quelque abbé commendataire. A gauche de la porte, un bahut, d'une valeur de quelques milliers de francs, servait de buffet.

— Voyons, Fanchette, dit le médecin à sa cuisinière, deux verres !... Et donnez-nous du chenu.

Fanchette, grosse servante berrichonne qui passait, avant la Cognette, pour être la meilleure cuisinière d'Issoudun, accourut avec une prestesse qui décelait le despotisme du médecin, et aussi quelque curiosité chez elle.

— Que vaut un arpent de vigne dans ton pays ? dit le médecin en versant un verre au grand Brazier.

— Oint écus d'argent...

— Eh bien, laisse-moi ta nièce comme servante, elle aura cent écus de gages, et, en ta qualité de tuteur, tu toucheras les cent écus...

— Tous les eins ? fit Brazier en ouvrant des yeux qui devinrent grands comme des soucoupes.

— Je laisse la chose à ta conscience, répondit le docteur. Elle est orpheline ; jusqu'à dix-huit ans. Flore n'a rien à voir aux recettes.

— A va su douze eins, ça ferait donc six arpents de vigne, dit l'oncle.. Mè ail et heu gentille, douce couine un igneau, ben faite, et ben agile, et ben obéissante. La pôvr' criatnre, ail était la joie edz'yeux de mein pôvr' freire !

— Et je paye une année d'avance, fit le médecin.

— Ah ! ma foi, dit alors l'oncle, mettez deux eins, et je vous la lairons, car ail sera mieux chez vous que chez nous, que ma

fânie la bat, ail ne peut pas la soiiffri... Il n'y a que moi qui la

proutégeon, c'te sainte criatiire qu'est innocinte coume l'infant qui vient de neitre.

En entendant cette dernière phrase, le médecin, frappé par ce mot d'innocente, fit un signe à l'oncle Brazier et sortit avec lui dans la cour et de là dans le jardin, laissant la rabouilleuse devant la table servie, entre Fanchette et Jean-Jacques, qui la questionnèrent et à qui elle raconta naïvement sa rencontre avec le docteur.

— Allons, chère petite mignonne, adieu ! fit l'oncle Brazier en revenant embrasser Flore au front. Tu peux bien dire que j'ai fè ton bonheur en te plaçant chez ce brave et digne père des indigents; faut lui obéir coume à mè... Sois hen sage, hen gentille et fè tout ce qui voudra...

— Vous arrangerez la chambre au-dessus de la mienne, dit le médecin à Fanchette. Cette petite Flore, qui certes est bien nommée, y couchera dès ce soir. Demain, nous ferons venir pour elle le cordonnier et la couturière. Mettez-lui sur-le-champ un couvert, elle va nous tenir compagnie.

Le soir, dans tout Issoudun, il ne fut question que de l'établissement d'une petite rabouilleuse chez le docteur Rouget. Ce surnom resta, dans un pays de moquerie, à M^e Brazier, avant, pendant et après sa fortune.

Le médecin voulait sans doute faire en petit pour Flore Brazier ce que Louis XV fit en grand pour M^i^ de Romans ; mais il s'y prenait trop tard : Louis XV était encore jeune, tandis que le docteur se trouvait à la fleur de la vieillesse. De douze à quatorze ans, la charmante rabouilleuse connut un bonheur sans mélange. Bien mise et beaucoup mieux nippée que la plus riche fille d'Issoudun, elle portait une montre d'or et des bijoux que le docteur lui donna pour encourager ses études, car elle eut un maître chargé de lui apprendre à lire, à écrire et à compter. Mais la vie presque animale des paysans avait mis en Flore de telles répugnances pour le vase amer de la science que le docteur en resta là de cette éducation. Ses desseins, à l'égard de cette enfant qu'il décrassait, instruisait et formait avec des soins d'autant plus touchants qu'on le croyait incapable de tendresse, furent diversement interprétés par la caqueteuse bourgeoisie de la ville, dont les disettes accréditaient, comme à propos de la naissance de Max et d'Agathe, de fatales erreurs. Il n'est pas facile au public des petites villes de démêler la vérité dans les mille conjectures, au milieu des commentaires

contradictoires et à travers toutes les suppositions auxquelles un fait y donne lieu. La province, comme autrefois la politique de la Petite Provence, aux Tuileries, veut tout expliquer, et finit par tout savoir. Mais chacun tient à la face qu'il afEectionne dans l'événement ; il y voit le vrai, le démontre et tient sa version pour la seule bonne. La vérité, malgré la vie à jour et l'espionnage des petites villes, est donc souvent obscurcie, et veut, pour être reconnue, ou le temps après lequel la vérité devient indifférente, ou l'impartialité que l'historien et l'homme supérieur prennent en se plaçant à un point de vue élevé.

— Que voulez-vous que ce vieux singe fasse, à son âge, d'une petite fille de quinze ans ? disait-on deux ans après l'arrivée de la Rabouilleuse.

— Vous avez raison, répondait-on, il y a longtemps qu'ils sont passés ses jours de fêle...

— Mon cher, le docteur est révolté de la stupidité de son fils, et il persiste dans sa haine contre sa fille Agathe ; dans cet embarras, peut-être n'a-t-il vécu si sagement depuis deux ans que pour épouser cette petite, s'il peut avoir d'elle un beau garçon agile et bien découplé, bien vivant, comme Max, faisait observer une tête forte.

— Laissez-nous donc tranquilles ! Est-ce qu'après avoir mené la vie que Lousteau et Rouget ont faite de 1770 à 1787, on peut avoir des enfants à soixante et douze ans ? Tenez, ce vieux scélérat a lu l'Ancien Testament, ne fût-ce que comme médecin, et il y a vu comment le roi David réchauffait sa vieillesse... Voilà tout, bourgeois !

— On dit que Brazier, quand il est gris, se vante, à Vatan, de l'avoir volé ! s'écriait un de ces gens qui croient plus particulièrement au mal.

— Eh ! mon Dieu, voisin, que ne dit-on pas à Issoudun ? De 1800 à 1805, pendant cinq ans, le docteur eut les plaisirs

de l'éducation de Flore, sans les ennuis que l'ambition et les prétentions de M^i^ de Romans donnèrent, dit-on, à Louis le Bien-Aimé. La petite Rabouilleuse était si contente, en comparant sa situation chez le docteur à la vie qu'elle eût menée avec son oncle Brazier, qu'elle se plia sans doute aux exigences de son maître, comme eût fait une esclave en Orient. N'en déplaise aux faiseurs d'idylles ou aux philanthropes, les gens de la campagne ont peu de notions sur certaines vertus ; et, chez eux, les scrupules viennent d'une pensée intéressée, et non d'un senti-

ment du bien ou du beau; élevés en vue de la pauvreté, du travail constant, de la misère, cette perspective leur fait toujours considérer tout ce qui peut les tirer de l'enfer de la faim et du labeur éternel comme permis, surtout quand la loi ne s'y oppose point. S'il y a des exceptions, elles sont rares. La vertu, socialement parlant, est la compagne du bien-être, et commence à l'instruction. Aussi la Rabouilleuse était-elle un objet d'envie pour toutes les filles à dix lieues à la ronde, quoique sa conduite fiit, aux yeux de la religion, souverainement répréhensible. Flore, née en 1787, fut élevée au milieu des saturnales de 1793 et de 1798, dont les reflets éclairèrent ces campagnes privées de prêtres, de culte, d'autels, de cérémonies religieuses, où le mariage était un accouplement légal, et où les maximes révolutionnaires laissèrent de profondes empreintes, à Issoudun surtout, pays où la révolte est traditionnelle. En 1802, le culte était à peine rétabli. Ce fut pour l'empereur une oeuvre difficile que de trouver des prêtres. En 1806, bien des paroisses en France étaient encore veuves, tant la réunion d'un clergé décimé par l'échafaud fut lente, après une si violente dispersion. En 1802, rien ne pouvait donc blâmer Flore, si ce n'est sa conscience. La conscience ne devait-elle pas être plus faible que l'intérêt chez la pupille de l'oncle Brazier ? Si, comme tout le fit supposer, le cynique docteur fut forcé par son âge de respecter une enfant de quinze ans, la Rabouilleuse n'en passa pas moins pour une fille très délurée, un mot du pays. Néanmoins quelques personnes voulurent voir pour elle un certificat d'innocence dans la cessation des soins et des attentions du docteur, qui lui marqua pendant les deux dernières années de sa vie plus que du refroidissement.

Le vieux Rouget avait tué assez de monde pour savoir prévoir sa fin ; or, en le trouvant drapé sur son lit de mort dans le manteau de la philosophie encyclopédiste, son notaire le pressa de faire quelque chose en faveur de cette jeune fille, alors âgée de dix-sept ans.

— Eh bien, émancipons-la, dit-il.

Ce mot peint ce vieillard, qui ne manquait jamais de tirer ses sarcasmes de la profession même de celui à qui il répondait. En couvrant d'esprit ses mauvaises actions, il se les faisait pardonner dans un pays où l'esprit a toujours raison, surtout quand il s'appuie sur l'intérêt personnel bien entendu. Le notaire vit dans ce mot le cri de la haine concentrée d'un homme chez qui la nature avait trompé les calculs de la débauche, une ven-

geance contre l'innoceut objet d'un impuissant amour. Cette opinion fut en quelque sorte confirmée par l'entêtement du docteur, qui ne laissa rien à la Rabouilleuse, et qui dit avec un sourire amer : « Elle est bien assez riche de sa beauté ! » quand le notaire insista de nouveau sur ce sujet.

Jean-Jacques Rouget ne pleura point son père, que Flore pleurait. Le vieux médecin avait rendu son fils très malheureux, surtout depuis sa majorité, et Jean-Jacques fut majeur en 1791; tandis qu'il avait donné à la petite paysanne le bonheur matériel qui, pour les gens de la campagne, est l'idéal du bonheur. Quand, après l'enterrement du défunt, Fanchette dit à Flore : « Eh bien, qu'allez-vous devenir, maintenant que monsieur n'est plus ? » Jean-Jacques eut des rayons dans les yeux, et, pour la première fois, sa figure immobile s'anima, parut s'éclairer aux rayons d'une pensée et peignit un sentiment.

— Laissez-nous, dit-il à Fanchette, qui desservait alors la table.

A dix-sept ans, Flore conservait encore cette finesse de taille et de traits, cette distinction de beauté qui séduisirent le docteur et que les femmes du monde savent conserver, mais qui se fanent chez les paysannes aussi rapidement que la fleur des champs. Cependant cette tendance à l'embonpoint qui gagne toutes les belles campagnardes, quand elles ne mènent pas aux champs et au soleil leur vie de travail et de privations, se faisait déjà remarquer en elle. Son corsage était développé. Ses épaules, grasses et blanches, dessinaient des plans riches et harmonieusement rattachés à son cou, qui se plissait déjà; mais le contour de sa figure restait pur, et le menton était encore fin.

— Flore, dit Jean-Jacques, d'une voix émue, vous êtes bien habituée à cette maison ?...

— Oui, monsieur Jean...

Au moment de faire sa déclaration, l'héritier se sentit la langue glacée par le souvenir du mort enterré si fraîchement, il se demanda jusqu'où la bienfaisance de son père était allée. Flore, qui regarda son nouveau maître sans pouvoir en soupçonner la simplicité, attendit pendant quelque temps que Jean- Jacques reprît la parole; mais elle le quitta ne sachant que penser du silence obstiné qu'il garda. Quelle que fût l'éducation que la Rabouilleuse tenait du docteur, il devait se passer plus d'un jour avant qu'elle connût le caractère de Jean-Jacques, dont voici l'histoire en peu de mots :

A la mort de son père, Jacques, âgé de trente-sept ans, était aussi timide et soumis à la discipline paternelle que peut l'être un enfant de douze ans. Cette timidité doit expliquer son enfance, sa jeunesse et sa vie à ceux qui ne voudraient pas admettre ce caractère, ou les faits de cette histoire, hélas ! bien communs partout, même chez les princes, car Sophie Dawes fut prise par le dernier des Condé dans une situation pire que celle de la Rabouilleuse. Il y a deux timidités : la timidité d'esprit, la timidité de nerfs; une timidité physique et une timidité morale. L'une est indépendante de l'autre. Le corps peut avoir peur et trembler, pendant que l'esprit reste calme et courageux, et vice versa. Ceci donne la clef de bien des bizarreries morales. Quand les deux timidités se réunissent chez un homme, il sera nul pendant toute sa vie. Cette timidité complète est celle des gens dont nous disons : «C'est un imbécile. » Il se cache souvent dans cet imbécile de grandes qualités comprimées. Peut-être devons-nous à cette double infirmité quelques moines qui ont vécu dans l'extase. Cette malheureuse disposition physique et morale est produite aussi bien par la perfection des organes et par celle de l'âme que par les défauts encore inobservés. La timidité de Jean-Jacques venait d'un certain engourdissement de ses facultés, qu'un grand instituteur ou un chirurgien comme Desplein eussent réveillées. Chez lui, comme chez les crétins, le sens de l'amour avait hérité de la force et de l'agilité qui manquaient à l'intelligence, quoiqu'il lui restât encore assez de sens pour se conduire dans la vie. La violence de sa passion, dénuée de l'idéal où elle s'épanche chez tous les jeunes gens, augmentait encore sa timidité. Jamais il ne put se décider, selon l'expression familière, à faire la cour à une femme à Issoudun. Or ni les jeunes filles ni les bourgeoises ne pouvaient faire les avances à un jeune homme de moj-enne taille, d'attitude pleine de honte et de mauvaise grâce, à figure commune, que deux gros yeux d'un vert pâle et saillants eussent rendue assez laide si déjà les traits écrasés et un teint blafard ne la vieillissaient avant le temps. La compagnie d'une femme annulait, en effet, ce pauvre garçon, qui se sentait poussé par la passion aussi violemment qu'il était retenu par le peu d'idées dû à son éducation. Immobile entre deux forces égales, il ne savait alors que dire, et tremblait d'être interrogé, tant il avait peur de répondre ! Le désir, qui délie si promptement la langue, glaçait la sienne. Jean-Jacques resta donc solitaire, et chercha la solitude en ne s'y trouvant pas gêné. Le docteur aperçut, trop tard pour

y remédier, les ravages produits par ce tempérament et par ce caractère. Il aurait bien voulu marier son fils; mais, comme il s'agissait de le livrer à une domination qui deviendrait absolue, il dut hésiter. N'était-ce pas abandonner le maniement de sa fortune à une étrangère, à une fille inconnue ? Or il savait combien il est difficile d'avoir des prévisions exactes sur le moral de la femme, en étudiant la jeune fille. Aussi, tout en cherchant une personne dont l'éducation ou les sentiments lui offrissent des garanties, essaya-t-il de jeter son fils dans la voie de l'avarice. A défaut d'intelligence, il espérait ainsi donner à ce niais une sorte d'instinct. Il l'habitua d'abord à une vie mécanique, et lui légua des idées arrêtées pour le placement de ses revenus ; puis il lui épargna les principales difficultés de l'administration d'une fortune territoriale, en lui laissant des terres en bon état et louées par de longs baux. Le fait qui devait dominer la vie de ce pauvre être échappa cependant à la perspicacité de ce vieillard si fin. La timidité ressemble à la dissimulation, elle en a toute la profondeur. Jean-Jacques aima passionnément la Rabouilleuse. Rien de plus naturel, d'ailleurs. Flore fut la seule femme qui restât près de ce garçon, la seule qu'il pût voir à son aise, en la contemplant en secret, en l'étudiant à toute heure; Flore illumina pour lui la maison paternelle, elle lui donna sans le savoir les seuls plaisirs qui lui dorèrent sa jeunesse. Loin d'être jaloux de son père, il fut enchanté de l'éducation qu'il donnait à Flore : ne lui fallait-il pas une femme facile, et avec laquelle il n'y eût pas de cour à faire ? La passion qui, remarquez-le, porte son esprit avec elle, peut donner aux niais, aux sots, aux imbéciles une sorte d'intelligence, surtout pendant la jeunesse. Chez l'homme le plus brute, il se rencontre toujours l'instinct animal dont la persistance ressemble à une pensée.

Le lendemain Flore, à qui le silence de son maître avait fait faire des réflexions, s'attendit à quelque communication importante; mais, quoiqu'il tournât autour d'elle et la regardât sournoisement avec des expressions de concupiscence, Jean- Jacques ne put rien trouver à dire. Enfin, au moment du dessert, le maître recommença la scène de la veille.

— Vous vous trouvez bien ici ? dit-il à Flore.

— Oui, monsieur Jean.

— Eh bien, restez-3^

— Merci, monsieur Jean.

Cette situation étrange dura trois semaines. Par une nuit où

nul bruit ne troublait le silence. Flore, qui se réveilla par hasard, entendit le souffle égal d'une respiration humaine à sa porte, et fut effrayée en reconnaissant sur le palier Jean-Jacques couché comme un chien, et qui, sans doute, avait fait lui-même un trou par en bas pour voir dans la chambre.

— Il m'aime, pensa-t-elle ; mais il attrapera des rhumatismes à ce métier-là.

Le lendemain, Flore regarda son maître d'une certaine façon. Cet amour muet et presque instinctif l'avait émue, elle ne trouva plus si laid ce pauvre niais, dont les tempes et le front chargés de boutons semblables à des ulcères portaient cette horrible couronne, attribut des sangs gâtés.

— Vous ne voudriez pas retourner aux champs, n'est-ce pas ? lui dit Jean-Jacques quand ils se trouvèrent seuls.

— Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle en le regardant.

— Pour le savoir, fit Rouget en devenant de la couleur des homards cuits.

— Est-ce que vous voulez m'y renvoyer ? demanda-t-elle.

— Non, mademoiselle.

— Eh bien, que voulez-vous donc savoir ? Vous avez une raison...

— Oui, je voudrais savoir...

— Quoi ? dit Flore.

— Vous ne me le diriez pas ! fit Rouget.

— Si, foi d'honnête fille...

— Ah ! voilà, reprit Rouget effrayé. Vous êtes une honnête fille...

— Pardè!

— Là, vrai ?...

— Quand je vous le dis...

— Voyons, êtes-vous la même que quand vous étiez là, pieds nus, amenée par votre oncle ?

— Belle question, ma foi ! répondit Flore en rougissant. L'héritier, atterré, baissa la tête et ne la releva plus. Flore,

stupéfaite de voir une réponse si flatteuse pour un homme accueillie par une semblable consternation, se retira. Trois jours après, au même moment, car l'un et l'autre ils semblaient se désigner le dessert comme le champ de bataille. Flore dit la première à son maître :

— Avez-vous quelque chose contre moi ?

— Non, mademoiselle, répondit-il, non... (Une pause.) Au contraire.

— Vous avez paru contrarié l'autre jour de savoir que j'étais une honnête fille...

— Non, je voulais seulement savoir... (Autre pause.) Mais vous ne me le diriez pas...

— Ma foi, reprit-elle, je vous dirai toute la vérité...

— Toute la vérité sur... mon père ?... demanda-t-il d'une voix étranglée.

— Votre père, dit-elle en plongeant son regard dans les yeux de son maître, était un brave homme... Il aimait à rire, quoi !... un brin... Mais, pauvre cher homme!... c'était pas la bonne volonté qui lui manquait... Enfin rapport à je ne sais quoi contre vous, il avait des intentions... oh! de tristes intentions. Souvent il me faisait rire, quoi ! voilà... Après ?...

— Eh bien. Flore, dit l'héritier en prenant la main de la Rabouilleuse, puisque mon père ne vous était de rien...

— Etde quoi voulez-vous qu'il me fût ?...s'écria-t-elle enfille offensée d'une supposition injurieuse.

— Eh bien, écoutez donc...

— Il était mon bienfaiteur, voilà tout. Ah ! il aurait bien voulu que je fusse sa femme... mais...

— Mais, dit Rouget, en reprenant la main que Flore lui avait retirée, puisqu'il ne vous a rien été, vous pourriez rester ici avec moi ?...

— Si vous voulez, répondit-elle, en baissant les yeux.

— Non, non, si vous vouliez, vous, reprit Rouget. Oui, vous pouvez être... la maîtresse. Tout ce qui sera ici sera pour vous, vous y prendrez soin de ma fortune, elle sera quasiment la vôtre... car je vous aime, et je vous ai toujours aimée depuis le moment où vous êtes entrée ici, là, pieds nus.

Flore ne répondit pas. Quand le silence devint gênant, Jean- Jacques inventa cet argument horrible :

— Voyons, cela ne vaut-il pas mieux que de retourner aux champs ? lui demanda-t-il, avec une visible ardeur.

— Dame, monsieur Jean, comme vous voudrez ! réponditelle.

Néanmoins, malgré ce comme vous voudrez ! le pauvre Rouget ne se trouva pas plus avancé. Les hommes de ce caractère ont besoin de certitude. L'effort qu'ils font en avouant leur amour est si grand et leur coûte tant qu'ils se savent hors d'état de le recommencer. De là vient leur attachement à la première femme qui les accepte. On ne peut présumer les événements

que par le résultat. Dix mois après la mort de son père, Jean- Jacques changea complètement : son visage pâle et plombé, dégradé, comme nous l'avons dit, par des boutons aux tempes et au front, s'éclaircit, se nettoya, se colora de teintes rosées. Enfin sa physionomie respira le bonheur. Flore exigea que son maître prît des soins minutieux de sa personne, elle mit son amour-propre à ce qu'il fût bien mis; elle le regardait s'en allant à la promenade en restant sur le pas de la porte, jusqu'à ce qu'elle ne le vît plus. Toute la ville remarqua ces changements, qui firent de Jean-Jacques un tout autre homme.

— Savez- vous la nouvelle ? se disait-on dans Issoudun.

— Eh bien, quoi ?

— Jean-Jacques a tout hérité de son père, même la Rabouilleuse...

— Est-ce que vous ne croyez pas feu le docteur assez maUn pour avoir laissé une gouvernante à son fils ?

— C'est un trésor pour Rouget, c'est vrai, fut le cri général.

— C'est une finaude ! elle est bien belle, elle se fera épouser.

— Cette fille, a-t-elle eu de la chance !

— C'est une chance qui n'arrive qu'aux belles filles.

— Ah bah ! vous croyez cela ? Mais j 'ai eu mon oncle Borniche-Héreau ; eh bien, vous avez entendu parler de M^^® Ganivet, elle était laide comme les sept péchés capitaux, elle n'en a pas moins eu de lui mille écus de rente...

— Bah! c'était en 1778!

— C'est égal. Rouget a tort, son père lui laisse quarante bonnes mille livres de rente, il aurait pu se marier avec M}^^ Héreau...

— Le docteur a essayé, elle n'a pas voulu. Rouget est trop bête...

— Trop bête ! les femmes sont bien heureuses avec les gens de cet acabit.

— Votre femme est-elle heureuse ?

Tel fut le sens des propos qui coururent dans Issoudun. Si l'on commença, selon les us et coutumes de la province, par rire de ce quasi-mariage, on finit par louer Flore de s'être dévoué à ce pauvre garçon. Voilà comment Flore Brazier parvint au gouvernement de la maison Rouget, de père en fils, selon l'expression du fils Goddet. Maintenant il n'est pas inutile d'esquisser l'histoire de ce gouvernement pour l'instruction des cé- Ubataires.

La vieille Fanchette fut la seule dans Issoudun à trouver mau-

vais que Flore Braziei- devînt la reine chez Jean- Jacques Rouget, elle protesta contre l'immoralité de cette combinaison et prit le parti de la morale outragée ; il est vrai qu'elle se trouvait humiliée, à son âge, d'avoir pour maîtresse une rabouilleuse, une petite fille venue pieds nus dans la maison. Fanchctte possédait trois cents francs de rente dans les fonds, car le docteur lui avait fait ainsi placer ses économies, feu monsieur venait de lui léguer cent écus de rente viagère, elle pouvait donc vivre à son aise, et quitta la maison neuf mois après l'enterrement de son vieux maître, le 15 avril 1806. Cette date n'indique-t-elle pas aux gens perspicaces l'époque à laquelle Flore cessa d'être une honnête fille.

La Rabouilleuse, assez fine pour prévoir la défection de Fanchette, car il n'y a rien comme l'exercice du pouvoir pour vous apprendre la politique, avait résolu de se passer de servante. Depuis six mois, elle étudiait, sans en avoir l'air, les procédés culinaires qui faisaient de Fanchette un cordon bleu digne de servir un médecin. En fait de gourmandise, on peut mettre les médecins au même rang que les évêques. Le docteur avait perfectionné Fanchette. En province, le défaut d'occupation et la monotonie de la vie attirent l'activité de l'esprit sur la cuisine. On ne dîne pas si luxueusement en province qu'à Paris, mais on y dîne mieux; les plats y sont médités, étudiés. Au fond des provinces, il existe des Carêmes en jupon, génies ignorés, qui savent rendre un simple plat de haricots digne du hochement de tête par lequel Rossini accueille une chose parfaitement réussie. En prenant ses degrés à Paris, le docteur y avait suivi les cours de chimie de Rouelle, et il lui en était resté des notions qui tournèrent au profit de la chimie culinaire. Il est célèbre à Issoudun par plusieurs améliorations peu connues en dehors du Berri. Il a découvert que l'omelette était beaucoup plus délicate quand on ne battait pas le blanc et le jaune des œufs ensemble avec la brutalité que les cuisinières mettent à cette opération. On devait, selon lui, faire arriver le blanc à l'état de mousse, y introduire par degrés le jaune, et ne pas se servir d'une poêle, mais d'un cagnard en porcelaine ou en faïence. Le cagnard est une espèce de plat épais qui a quatre pieds, afin que, mis sur le fourneau, l'air, en circulant, empêche le feu de le faire éclater. En Touraine le cagnard s'appelle un coquemar. Rabelais, je crois, parle de ce cauquemarre à cuire les coquesigrues, ce qui démontre la haute antiquité de cet ustensile. Le docteur avait aussi trouvé le moyen d'empêcher l'âcreté des roux ; mais ce

secret, que par malheur il restreignit à sa cuisine, a été perdu. Flore, née friturière et rôtisseuse, deux qualités qui ne peuvent s'acquérir ni par l'observation ni par le travail, surpassa Fanchette en peu de temps. En devenant cordon bleu, elle pensait au bonheur de Jean- Jacques; mais elle était aussi, disons-le, passablement gourmande. Hors d'état, comme les personnes sans instruction, de s'occuper par la cervelle, elle déploya son activité dans le ménage. Elle frotta les meubles, leur rendit leur lustre, et tint tout au logis dans une propreté digne de la Hollande. Elle dirigea ces avalanches de linge sale et ces déluges qu'on appelle les lessives, et qui, selon l'usage des provinces, ne se font que trois fois par an. Elle observa le linge d'un œil de ménagère, et le raccommoda. Puis, jalouse de s'initier par degrés aux secrets de la fortune, elle s'assimila le peu de science des affaires que savait Rouget, et l'augmenta par des entretiens avec le notaire du feu docteur, M. Héron. Aussi donna-t-elle d'excellents conseils à son petit Jean- Jacques. Sûre d'être toujours la maîtresse, elle eut pour les intérêts de ce garçon autant de tendresse et d'avidité que s'il s'agissait d'elle-même. Elle n'avait pas à craindre les exigences de son oncle : deux mois avant la mort du docteur, Brazier était mort d'une chute en sortant du cabaret où, depuis sa fortune, il passait sa vie. Flore avait également perdu son père. Elle servit donc son maître avec toute l'afiection que devait avoir une orpheline heureuse de se faire une famille, et de trouver un intérêt dans la vie. Cette époque fut le paradis pour le pauvre Jean-Jacques, qui prit les douces habitudes d'une vie animale embellie par une espèce de régularité monastique. Il dormait la grasse matinée. Flore, qui dès le matin allait à la provision ou faisait le ménage, éveillait son maître de façon qu'il trouvât le déjeuner prêt quand il avait fini sa toilette. Après le déjeuner, sur les onze heures, Jean- Jacques se promenait, causait avec ceux qui le rencontraient, et revenait à trois heures pour lire les journaux, celui du département et un journal de Paris qu'il recevait trois jours après leur publication, gras des trente mains par lesquelles ils avaient passé, salis par les nez à tabac qui s'}- étaient oubliés, brunis par toutes les tables sur lesquelles ils avaient traîné. Le célibataire atteignait ainsi l'heure de son dîner, et il y employait le plus de temps possible. Flore lui racontait les histoires de la ville, les caquetages qui couraient et qu'elle avait récoltés. Vers huit heures, les lumières s'éteignaient. Aller au lit de bonne heure est une économie de chandelle et de feu très pratiquée

en province, mais qui contribue à l'hébétement des gens par les abus du lit. Trop de sommeil alourdit et encrasse l'intelligence.

Telle fut la vie de ces deux êtres pendant neuf ans, vie à la fois pleine et vide, où les grands événements furent quelques voyages à Bourges, à Vierzon, à Châteauroux, ou plus loin quand ni les notaires de ces villes ni M. Héron n'avaient de placements hypothécaires. Rouget prêtait son argent à cinq pour cent par première hypothèque, avec subrogation dans les droits de la femme quand le prêteur était marié. Jamais il ne donnait plus du tiers de la valeur réelle des biens, et il se faisait faire des billets à son ordre qui représentaient un supplément d'intérêt de deux et demi pour cent échelonnés pendant la durée du prêt. Telles étaient les lois que son père lui avait dit de toujours observer. L'usure, ce rémora mis sur l'ambition des paysans, dévore les campagnes. Ce taux de sept et demi pour cent paraissait donc si raisonnable que Jean- Jacques Rouget choisissait les affaires; car les notaires, qui se faisaient allouer de belles commissions par les gens auxquels ils procuraient de l'argent à si bon compte, prévenaient le vieux garçon. Durant ces neuf années. Flore prit à la longue, insensiblement et sans le vouloir, un empire absolu sur son maître. Elle traita d'abord Jean- Jacques très familièrement; puis, sans lui manquer de respect, elle le prima par tant de supériorité, d'intelligence et de force qu'il devint le serviteur de sa servante. Ce grand enfant alla de lui-même au-devant de cette domination, en se laissant rendre tant de soins que Flore fut avec lui comme une mère est avec son fils. Aussi Jean-Jacques finit-il par avoir pour Flore le sentiment qui rend nécessaire à un enfant la protection maternelle. Mais il y eut entre eux des noeuds bien autrement serrés ! D'abord Flore faisait les affaires et conduisait la maison. Jean- Jacques se reposait si bien sur elle de toute espèce de gestion que sans elle la vie lui eût paru non pas difficile, mais impossible. Puis cette femme était devenue un besoin de son existence, elle caressait toutes ses fantaisies, elle les connaissait si bien ! Il aimait à voir cette figure heureuse qui lui souriait toujours, la seule qui lui eût souri, la seule où devait se trouver un sourire pour lui ! Ce bonheur, purement matériel, exprimé par des mots vulgaires qui sont le fond de la langue dans les ménages berrichons, et peint sur cette magnifique physionomie, était en quelque sorte le reflet de son bonheur à lui. L'état dans lequel fut Jean- Jacques lorsqu'il vit Flore assombrie par quelques contrariétés révéla

l'étendue de son pouvoir à cette fille, qui, pour s'en assurer, voulut en user. User, chez les femmes de cette sorte, veut toujours dire abuser. La Rabouilleuse fit sans doute jouer à son maître quelques-unes de ces scènes ensevelies dans les mystères de la vie privée, et dont Otway a donné le modèle au milieu de sa tragédie de Venise sauvée, entre le Sénateur et Aquilina, scène qui réalise le magnifique de l'horrible ! Flore se vit alors si certaine de son empire qu'elle ne songea pas, malheureusement pour elle et pour ce célibataire, à se faire épouser.

Vers la fin de 1815, à vingt-sept ans. Flore était arrivée à l'entier développement de sa beauté. Grasse et fraîche, blanche comme une fermière du Bessin, elle offrait bien l'idéal de ce que nos ancêtres appelaient mie belle commère. Sa beauté, qui tenait de celle d'une superbe fille d'auberge, mais agrandie et nourrie, la faisait ressembler, noblesse impériale à part, à M"« Georges dans son beau temps. Flore avait ces beaux bras ronds éclatants, cette plénitude de formes, cette pulpe satinée, ces contours attrayants, mais moins sévères que ceux de l'actrice. L'expression de Flore était la tendresse et la douceur. Son regard ne commandait pas le respect, comme celui de la plus belle Agrippine qui, depuis celle de Racine, ait foulé les planches du Théâtre- Français; il invitait à la grosse joie. En 1816 la Rabouilleuse vit Maxence Gilet, et s'éprit de lui à la première vue. Elle reçut à travers le cœur cette flèche mythologique, admirable expression d'un effet naturel, que les Grecs devaient ainsi représenter, eux qui ne concevaient point l'amour chevaleresque, idéal et mélancolique enfanté par le christianisme. Flore était alors trop belle pour que Max dédaignât cette conquête. La Rabouilleuse connut donc, à vingt-huit ans, le véritable amour, l'amour idolâtre, infini, cet amour qui comporte toutes les manières d'aimer, celle de Gulnare et celle de Médora. Dès que l'ofiicier sans fortune apprit la situation respective de Flore et de Jean- Jacques Rouget, il vit mieux qu'une amourette dans une liaison avec la Rabouilleuse. Aussi, pour bien assurer son avenir, ne demandat-il pas mieux que de loger chez Rouget, en reconnaissant la débile nature de ce garçon. La passion de Flore influa nécessairement sur la vie et l'intérieur de Jean-Jacques. Pendant un mois, le célibataire, devenu craintif outre mesure, vit terrible, morne et maussade le visage si riant et si amical de Flore. II subit les éclats d'une mauvaise humeur calculée, absolument comme un homme marié dont l'épouse médite une infidélité. Quand, au milieu des plus cruelles rebuffades, le pauvre garçon

s'enhardit à demander à Flore la cause de ce changement, elle eut dans le regard des flammes chargées de haine et dans la voix des tons agressifs et méprisants que le pauvre Jean- Jacques n'avait jamais entendus ni reçus.

— Parbleu ! dit-elle, vous n'avez ni cœur ni âme. Voilà seize ans que je donne ici ma jeunesse, et je ne m'étais pas aperçue que vous avez une pierre, là!... fit-elle en se frappant le cœur. Depuis deux mois, vous voyez venir ici ce brave commandant, une victime des Bourbons, qui était fait pour être général, et qu'est dans la débine, acculé dans un trou de pays où la fortune n'a pas de quoi se promener. Il est obligé de rester sur une chaise toute une journée à la municipalité, pour gagner... quoi?... six cents misérables francs, la belle poussée ! Et vous qu'avez six cent cinquante-neuf mille livres de placées, soixante mille francs de rente, et qui, grâce à moi, ne dépensez pas plus de mille écus par an, tout compris, même mes jupes, enfin tout, vous ne pensez pas à lui offrir un logis ici, où tout le deuxième est vide ! Vous aimez mieux que les souris et les rats y dansent plutôt que d'y mettre un humain, enfin un garçon que votre père a toujours pris pour son fils!... Voulez-vous savoir ce que vous êtes ? Je vais vous le dire : vous êtes un fratricide ! Après cela, je sais bien pourquoi! Vous avez vu que je lui portais intérêt, et ça vous chicane ! Quoique vous paraissiez bête, vous avez plus de malice que les plus malicieux dans ce que vous êtes... Eh bien, oui, je lui porte intérêt, et un vif encore...

— Mais, Flore...

— Oh ! il n'y a pas de mais Flore qui tienne. Ah ! vous pouvez bien en chercher, une autre Flore (si vous en trouvez une!), car je veux que ce verre de vin me serve de poison si je ne laisse pas là votre baraque de maison. Je ne vous aurai. Dieu merci, rien coûté pendant les douze ans que j'y suis restée, et vous aurez eu de l'agrément à bon marché. Partout ailleurs j'aurais bien gagné ma vie à tout faire comme ici : savonner, repasser, veiller aux lessives, aller au marché, faire la cuisine, prendre vos intérêts en toutes choses, m'exterminer du matin au soir... Eh bien, voilà ma récompense.

— Mais, Flore...

— Oui, Flore... vous en aurez des Flore, à cinquante et un ans que vous avez, et que vous vous portez très mal, et que vous baissez que c'en est effrayant, je le sais bien I Puis avec ça que vous n'êtes pas amusant...

— Mais, Flore...

— Laissez-moi tranquille!

Elle sortit en fermant la porte avec une violence qui fit retentir la maison et parut l'ébranler sur ses fondements. Jean- Jacques Rouget ouvrit tout doucement la porte et alla plus doucement encore dans la cuisine, où Flore grommelait toujours.

— Mais, Flore, dit ce mouton, voilà la première nouvelle que j'ai de ton désir ; comment sais-tu si je le veux ou si je ne le veux pas ?

— D'abord, reprit-elle, il y a besoin d'un homme dans la maison. On sait que vous avez des dix, des quinze, des vingt mille francs ; et, si l'on venait vous voler, on nous assassinerait. Moi, je ne me soucie pas du tout de me réveiller un beau matin coupée en quatre morceaux, comme on a fait de cette pauvre servante qu'a eu la bêtise de défendre son maître ! Eh bien, si l'on nous voit chez nous un homme brave comme César, et qui ne se mouche pas du pied... Max avalerait trois voleurs, le temps de le dire... eh bien, je dormirais plus tranquille. On vous dira peut-être des bêtises... que je l'aime par-ci, que je l'adore par-là!... Savez-vous ce que vous direz ?... eh bien, vous répondrez que vous le savez, mais que votre père vous avait recommandé son pauvre Max à son lit de mort. Tout le monde se taira, car les pavés d'Issoudun vous diront qu'il lui payait sa pension au collège, nal Voilà neuf ans que je mange votre pain...

— Flore... Flore. .

— Il y en a eu par la ville plus d'un qui m'a fait la cour, da! On m'offrait des chaînes d'or par-ci, des montres par-là... « Ma petite Flore, si tu veux quitter cet imbécile de père Rouget, » car voilà ce qu'on me disait de vous. « Moi, le quitter ? Ah bien, plus souvent, un innocent comme ça! que qui deviendrait ? ai-je toujours répondu. Non, non, où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute. »

— Oui, Flore, je n'ai que toi au monde, et je suis trop heureux... Si ça te fait plaisir, mon enfant, eh bien, nous aurons ici Maxence Gilet, il mangera avec nous...

— Parbleu ! je l'espère bien.

— Là là, ne te fâche pas...

— Quand il y a pour un, il y a bien pour deux, répondit-elle en riant. Mais, si vous êtes gentil, savez-vous ce que vous ferez, mon bichon ? Vous irez vous promener aux environs de la mairie, à quatre heures, et vous vous arrangerez pour rencontrer M. le commandant Gilet, que vous inviterez à dîner. S'il fait

des façons, vous lui direz que ça me fera plaisir, il est trop galant pour refuser. Pour lors, entre la poire et le fromage, s'il vous parle de ses malheurs, des pontons, que vous aurez bien l'esprit de le mettre là-dessus, vous lui offrirez de demeurer ici... S'il trouve quelque chose à redire, soyez tranquille, je saurai bien le déterminer...

En se promenant avec lenteur sur le boulevard Baron, le célibataire réfléchit, autant qu'il le pouvait, à cet événement. S'il se séparait de Flore... (à cette idée, il ne voyait plus clair), quelle autre femme trouverait-il?... Se marier?... A son âge, il serait épousé pour sa fortune, et encore plus cruellement exploité par sa femme légitime que par Flore. D'ailleurs la pensée d'être privé de cette tendresse, fût-elle illusoire, lui causait une horrible angoisse. Il fut donc pour le commandant Gilet aussi charmant qu'il pouvait l'être. Ainsi que Flore le désirait, l'invitation fut faite devant témoins, afin de ménager l'honneur de Maxence.

La réconciUation se fit entre Flore et son maître ; mais, depuis cette journée, Jean-Jacques aperçut des nuances qui prouvaient un changement complet dans l'affection de la Rabouilleuse. Flore Brazier se plaignit pendant une quinzaine de jours, chez les fournisseurs, au marché, près des commères avec lesquelles elle bavardait, de la tyrannie de M. Rouget, qui s'avisait de prendre son soi-disant frère naturel chez lui. Mais personne ne fut la dupe de cette comédie, et Flore fut regardée comme une créature excessivement fine et retorse. Le père Rouget se trouva très heureux de l'impatronisation de Max au logis, car il eut une personne qui fut aux petits soins pour lui, mais sans servilité cependant. Gilet causait, politiquait et se promenait quelquefois avec le père Rouget. Dès que l'officier fut installé. Flore ne voulut plus être cuisinière, La cuisine, dit-elle, lui gâtait les mains. Sur le désir du grand maître de l'ordre, la Cognette indiqua l'une de ses parentes, une vieille fille dont le maître, un curé, venait de mourir sans lui rien laisser, une excellente cuisinière, qui serait dévouée, à la vie, à la mort, à Flore et à Max. D'ailleurs la Cognette promit à sa parente, au nom de ces deux puissances, une rente de trois cents livres après dix ans de bons, loyaux, discrets et probes services. Agée de soixante ans, la Védie était remarquable par une figure ravagée par la petite vérole et d'une laideur convenable. Après l'entrée en fonction de la Védie, la Rabouilleuse devint madame Brazier. Elle porta des corsets, elle eut des robes en soie, en belles étoffes de laine

et de coton, suivant les saisons ! Elle eut des collerettes, des fichus fort chers, des bonnets brodés, des gorgerettes de dentelles, se chaussa de brodequins et se maintint dans une élégance, une richesse de mise qui la rajeunit. Elle fut comme un diamant brut, taillé, monté par le bijoutier pour valoir tout son prix. Elle voulait faire honneur à Max. A la fin de la première année, en 1817, elle fit venir de Bourges un cheval, dit anglais, pour le pauvre commandant, ennuyé de se promener à pied. Max avait racolé, dans les environs, un ancien lancier de la garde impériale, un Polonais nommé Kouski, tombé dans la misère, qui ne demanda pas mieux que d'entrer chez M. Rouget en qualité de domestique du commandant. Max fut l'idole de Kouski, surtout après le duel des trois royalistes. A compter de 181 7, la maison du père Rouget fut donc composée de cinq personnes, dont trois maîtres, et la dépense s'éleva environ à huit mille francs par an.

Au moment où M^^ Bridau revenait à Issoudun pour, selon l'expression de maître Desroches, sauver une succession si sérieusement compromise, le père Rouget était arrivé par degrés à un état quasi végétatif. D'abord, dès l'impatronisation de Max, Mlle Brazier mit la table sur un pied épiscopal. Rouget, jeté dans la voie de la bonne chère, mangea toujours davantage, emporté par les excellents plats que faisait la Védie. Malgré cette exquise et abondante nourriture, il engraissa peu. De jour en jour il s'affaissa comme un homme fatigué, par ses digestions peut-être, et ses yeux se cernèrent fortement. Mais si, pendant ses promenades, des bourgeois l'interrogeaient sur sa santé : « Jamais, disait-il, il ne s'était mieux porté. » Comme il avait toujours passé pour être d'une intelligence excessivement bornée, on ne remarqua point la dépression constante de ses facultés. Son amour pour Flore était le seul sentiment qui le faisait xdvre, il n'existait que par elle; sa faiblesse avec elle n'avait point alors de bornes, il obéissait à un regard, il guettait les mouvements de cette créature comme un chien guette les moindres gestes de son maître. Enfin, selon l'expression de j^jme Hochon, à cinquante-sept ans, le père Rouget semblait être plus vieux que M. Hochon, alors octogénaire.

Chacun imagine, avec raison, que l'appartement de Max était digne de ce charmant garçon. En effet, en six ans, le commandant avait, d'année en année, perfectionné le confort, embelli les moindres détails de son logement, autant pour lui-même que pour Flore. Mais ce n'était que le confort d'Issoudun : des

carreaux mis en couleur, des papiers de tenture assez élégants, des meubles en acajou, des glaces à bordure dorée, des rideaux en mousseline ornés de bandes rouges, un lit à couronne et à rideaux disposés comme les arrangent les tapissiers de province pour une riche mariée, et qui paraît alors le comble de la magnificence, mais qui se voit dans les vulgaires gravures de modes, et si commun que les détaillants de Paris n'en veulent plus pour leurs noces. Il y avait, chose monstrueuse et qui fit causer dans Issoudun, des nattes de jonc dans l'escalier, sans doute pour assourdir le bruit des pas ; aussi, en rentrant au petit jour, Max n'avait-il éveillé personne. Rouget ne soupçonna jamais la complicité de son hôte dans les œuvres nocturnes des chevaliers de la Désœuvrance.

Vers les huit heures. Flore, vêtue d'une robe de chambre en jolie étoffe de coton à mille xaies roses, coiffée d'un bonnet de dentelle, les pieds dans des pantoufles fourrées, ouvrit doucement la porte de la chambre de Max; mais, en le voyant endormi, elle resta debout devant le lit.

— Il est rentré si tard, dit-elle, à trois heures et demie I II faut avoir un fier tempérament pour résister à ces amusementslà. Est-il fort, cet amour d'homme!... Qu'auront-ils fait cette nuit?

— Tiens, te voilà, ma petite Flore, dit Max en s'éveillant à la manière des militaires, accoutumés par les événements de la guerre à trouver leurs idées au complet et leur sang-froid au réveil, quelque subit qu'il soit.

— Tu dors, je m'en vais...

— Non, reste, il y a des choses graves...

— Vous avez fait quelque sottise cette nuit ?

— Ah! ouin!... il s'agit de nous et de cette vieille bête. Ah çà ! tu ne m'avais jamais parlé de sa famille... Eh bien, elle arrive ici, la famille... sans doute pour nous tailler des croupières...

— Ah ! je m'en vais le secouer, dit Flore.

— Mademoiselle Brazier, dit gravement Max, il s'agit de choses trop sérieuses pour y aller à l'étourdie. Envoie-moi mon café, je le prendrai dans mon lit, où je vais songer à la conduite que nous devons tenir... Reviens à neuf heures, nous causerons. En attendant, fais comme si tu ne savais rien.

Saisie par cette nouvelle, Flore laissa Max et alla lui préparer son café; mais, un quart d'heure après, Baruch entra précipitamment, et dit au grand maître :

— Fario cherche sa brouette !...

En cinq minutes Max fut habillé, descendit, et, tout en a^'^ant l'air de flâner, il gagna le bas de la tour, où il vit un rassemblement assez considérable.

— Qu'est-ce ? fit Max en perçant la foule et pénétrant jusqu'à l'Espagnol.

Fario, petit homme sec, était d'une laideur comparable à celle d'un grand d'Espagne. Des yeux de feu comme percés avec une vrille et très rapprochés du nez l'eussent fait passer à Naples pour un jeteur de sorts. Ce petit homme paraissait doux parce qu'il était grave, calme, lent dans ses mouvements : aussi le nommait-on le bonhomme Fario; mais son teint couleur de pain d'épice et sa douceur déguisaient aux ignorants et annonçaient à l'observateur le caractère à demi mauritain d'un paysan de Grenade que rien n'avait fait encore sortir de son flegme et de sa paresse.

— Êtes- vous sûr, lui dit !\Iax après avoir écouté les doléances du marchand de grains, d'avoir amené votre voiture ? car il n'y a. Dieu merci, pas de voleurs à Issoudun.

— Elle était là...

— Si le cheval est resté attelé, ne peut-il pas avoir emmené la voiture ?

— Le voilà, mon cheval, dit Fario en montrant sa bête harnachée à trente pas de là.

Max alla gravement à l'endroit où se trouvait le cheval, afin de pouvoir, en levant les yeux, voir le pied de la tour, car le rassemblement était au bas. Tout le monde suivit Max, et c'est ce que le drôle voulait.

— Quelqu'un a-t-il mis par distraction une voiture dans ses poches ? cria François.

— Allons, fouillez-vous ! dit Baruch.

Des éclats de rire partirent de tous côtés. Fario jura. Chez un Espagnol, des jurons annoncent le dernier degré de la colère.

— Est-elle légère, ta voiture ? dit Max.

— Légère!... répondit Fario. Si ceux qui rient de moi l'avaient sur les pieds, leurs cors ne leur feraient plus mal.

>- Il faut cependant qu'elle le soit diablement, répondit Max en montrant la tour, car elle a volé sur la butte.

A ces mots, tous les yeux se levèrent, et il y eut un instant comme une émeute au marché. Chacun se montrait cette voiture-fée. Toutes les langues étaient en mouvement.

— Le diable protège les aubergistes qui se damnent tous, dit le fils Goddet au marchand stupéfait : il a voulu t'apprendre à

ne pas laisser traîner de charrettes dans les rues, au lieu de les remiser à l'auberge.

A cette apostrophe, des huées partirent de la foule, car Fario passait pour avare.

— Allons, mon brave homme, dit Max, il ne faut pas perdre courage. Nous allons monter à la tour pour savoir comment ta brouette est venue là. Nom d'un canon, nous te donnerons un coup de main. — Viens-tu, Baruch ? — Toi, dit-il à François en lui parlant dans l'oreille, fais ranger le monde et qu'il n'y ait personne au bas de la butte quand tu nous y verras.

Fario, Max, Baruch et trois autres chevaliers montèrent à la tour. Pendant cette ascension assez périlleuse, Max constatait avec Fario qu'il n'existait ni dégâts ni traces qui indiquassent le passage de la charrette. Aussi Fario croyait-il à quelque sortilège, il avait la tête perdue. Arrivés tous au sommet, en y examinant les choses, le fait parut sérieusement impossible.

— Comment que j 'allons la descendre ? dit l'Espagnol, dont les petits yeux noirs exprimaient pour la première fois l'épouvante, et dont la figure jaune et creuse, qui paraissait ne devoir jamais changer de couleur, pâlit.

— Comment ? dit Max. Mais cela ne me paraît pas difficile... Et, profitant de la stupéfaction du marchand de grains, il

mania de ses bras robustes la charrette par les deux brancards, de manière à la lancer; puis, au moment où elle devait lui échapper, il cria d'une voix tonnante :

— Gare là-dessous!...

Mais il ne pouvait y avoir aucun inconvénient : le rassemblement, averti par Baruch et pris de curiosité, s'était retiré sur la place à la distance nécessaire pour voir ce qui se passerait sur la butte. La charrette se brisa de la manière la plus pittoresque en un nombre infini de morceaux.

— La voilà descendue, dit Baruch.

— Ah ! brigands ! ah ! canailles ! s'écria Fario, c'est peut-être vous autres qui l'avez montée ici...

Max, Baruch et leurs trois compagnons se mirent à rire des injures de l'Espagnol.

— On a voulu te rendre service, dit froidement Max; j'ai failli, en manœuvrant ta damnée charrette, être emporté avec elle, et voilà comment tu nous remercies ?... De quel pays es-tu donc ?

— Je suis d'un pays où l'on ne pardonne pas, répliqua Fario, qui tremblait de rage. Ma charrette vous servira de cabriolet

pour aller au diable! à moins, dit-il, en devenant doux comme un mouton, que vous ne vouliez me la remplacer par une neuve ?

— Parlons de cela, dit Max en descendant.

Quand ils furent au bas de la tour et en rejoignant les premiers groupes de rieurs, Max prit Fario par un bouton de sa veste et lui dit :

— Oui, mon brave père Fario, je te ferai cadeau d'une magnifique charrette, si tu veux me donner deux cent cinquante francs ; mais je ne garantis pas qu'elle sera, comme celle-ci, faite aux tours.

Cette dernière plaisanterie trouva Fario froid comme s'il s'agissait de conclure un marché.

— Dame, répliqua-t-il, vous me donneriez de quoi me remplacer ma pauvre charrette que vous n'auriez jamais mieux emplo3'é l'argent du père Rouget !

Max pâlit, il leva son redoutable poing sur Fario; mais Baruch, qui savait qu'un pareil coup ne frapperait pas seulement sur l'Espagnol, enleva Fario comme une plume et dit tout bas à Max :

— Ne va pas faire des bêtises !

Le commandant, rappelé à l'ordre, se mit à rire et répondit à Fario :

— Si je t'ai, par mégarde, fracassé ta charrette, tu essayes de me calomnier, nous sommes quittes.

— Pas cor e ! ait en murmurant Fario, mais je suis bien aise de savoir ce que valait ma charrette.

— Ah ! Max, tu trouves à qui parler ! dit un témoin de cette scène, qui n'appartenait pas à l'ordre de la Désœuvrance.

— Adieu, monsieur Gilet; je ne vous remercie pas encore de votre coup de main, fit le marchand de grains en enfourchant son cheval et disparaissant au milieu d'un hourra.

— On vous gardera le fer des cercles, lui cria un charron venu pour contempler l'effet de cette chute.

Un des limons s'était planté droit comme un arbre. Max restait pâle et pensif, atteint au cœur par la phrase de l'Espagnol. On parla pendant cinq jours à Issoudun de la charrette à Fario. Elle était destinée à voj^ager, comme dit le fils Goddet, car elle fit le tour du Bsrri, où l'on se raconta les plaisanteries de Max et de Baruch. Ainsi, ce qui fut le plus sensible à l'Espagnol, il était encore, huit jours après l'événement, la fable de trois départements et le sujet de toutes les disettes. Max et la Rabouilleuse, à propos des terribles réponses du vindicatif Espagnol,

furent aussi le sujet de mille commentaires qu'on se disait à l'oreille dans Issoudun, mais tout haut à Bourges, à Vatan, à Vierzon et à Châteauroux. Maxence Gilet connaissait assez le pays pour deviner combien ces propos devaient être envenimés.

— On ne pourra pas les empêcher de causer, pensait-il. Ah ! j'ai fait là un mauvais coup.

— Eh bien, Max, lui dit François en lui prenant le bras, ils arrivent ce soir...

— Qui ?

— Les Bridau ! Ma grand'mère vient de recevoir une lettre de sa filleule.

— Écoute, mon petit, lui dit Max à l'oreille, j'ai réfléchi profondément à cette affaire. Flore ni moi, nous ne devons pas paraître en vouloir aux Bridau. Si les héritiers quittent Issoudun, c'est vous autres, les Hochon, qui devez les renvoyer. Examine bien ces Parisiens; et, quand je les aurai toisés, demain, chez la Cognette, nous verrons ce que nous pourrons leur faire et comment les mettre mal avec ton grand-père...

— L'Espagnol a trouvé le défaut de la cuirasse à Max, dit Baruch à son cousin François en retournant chez M. Hochon et regardant leur ami qui rentrait chez lui.

Pendant que Max faisait son coup. Flore, malgré les recommandations de son commensal, n'avait pu contenir sa colère; et, sans savoir si elle en ser\'ait ou si elle en dérangeait les plans, elle éclatait contre le pauvre célibataire. Quand Jean- Jacques encourait la colère de sa bonne, on lui supprimait tout d'un coup les soins et les chatteries vulgaires qui faisaient sa joie. Enfin Flore mettait son maître en pénitence. Ainsi, plus de ces petits mots d'affection dont elle ornait la conversation avec des tonalités différentes et des regards plus ou moins tendres : « Mon petit chat, — mon gros bichon, — mon bibi, — mon chou, — mon rat, etc. » Un voits, sec et froid, ironiquement respectueux, entrait alors dans le cœur du malheureux garçon comme une lame de couteau. Ce vous servait de déclaration de guerre. Puis, au lieu d'assister au lever du bonhomme, de lui donner ses affaires, de prévoir ses désirs, de le regarder avec cette espèce d'admiration que toutes les femmes savent exprimer, et qui, plus elle est grossière, plus elle charme, en lui disant : « Vous êtes frais comme une rose ! — Allons, vous vous portez à merveille ! — Que tu es beau, vieux Jean ! » — enfin, au lieu de le régaler pendant son lever des drôleries et des gaudrioles qui

l'amusaient, Flore le laissait s'habiller tout seul. S'il appelait la Rabouilleuse, elle répondait du bas de l'escalier :

— Eh ! je ne puis pas tout faire à la fois, veiller à votre déjeuner et vous servir dans votre chambre. N'êtes-vous pas assez grand garçon pour vous habiller tout seul ?

— Mon Dieul que lui ai-je fait? se dit le vieillard en recevant une de ces rebuffades au moment où il demandait de l'eau pour se faire la barbe.

Védie, montez de l'eau chaude à monsieur, cria Flore.

— Védie?... fit le bonhomme, hébété par l'appréhension de la colère qui pesait sur lui. — Védie, qu'a donc madame ce matin ?

Flore Brazier se faisait appeler madame par son maître, par Védie, par Kouski et par Max.

— Elle aurait, à ce qu'il paraît, appris quelque chose de vous qui ne serait pas beau, répondit Védie en prenant un air profondément affecté. Vous avez tort, monsieur. Tenez, je ne suis qu'une pauvre servante, et vous pouvez me dire que je n'ai que faire de fourrer le nez dans vos affaires ; mais vous chercheriez parmi toutes les femmes de la terre, comme ce roi de l'Écriture sainte, vous ne trouveriez par la pareille à madame. Vous devriez baiser la marque de ses pas par où elle passe... Dame, si vous lui donnez du chagrin, c'est vous percer le cœur à vousmême ! Enfin elle en avait les larmes aux yeux.

Védie laissa le pauvre homme atterré, il tomba sur un fauteuil, regarda dans l'espace comme un fou mélancolique, et oublia de faire sa barbe. Ces alternatives de tendresse et de froideur opéraient sur cet être faible, qui ne vivait que par la fibre amoureuse, les effets morbides produits sur le corps par le passage subit d'une chaleur tropicale à un froid polaire. C'était autant de pleurésies morales qui l'usaient comme autant de maladies. Flore, seule au monde, pouvait agir ainsi sur lui; car, uniquement pour elle, il était aussi bon qu'il était niais.

— Eh bien, vous n'avez pas fait votre barbe ? dit-elle en se montrant sur la porte.

Elle causa le plus violent sursaut au père Rouget, qui, de pâle et défait, devint rouge pour un moment sans oser se plaindre de cet assaut.

— Votre déjeuner vous attend ! Mais vous pouvez bien descendre en robe de chambre et en pantoufles, allez, vous déjeunerez seul.

Et, sans attendre de réponse, elle disparut. Laisser le bon-

homme déjeuner seul était celle de ses pénitences qui lui causait le plus de chagrin : il aimait à causer en mangeant. En arrivant au bas de l'escalier, Rouget fut pris par une quinte, car l'émotion avait réveillé son catarrhe.

— Tousse ! tousse ! dit Flore dans la cuisine, sans s'inquiéter d'être ou non entendue par son maître, — Pardé! le vieux scélérat est assez fort pour résister sans qu'on s'inquiète de lui. S'il tousse jamais son âme, celui-là, ce ne sera qu'après nous...

Telles étaient les aménités que la Rabouilleuse adressait à Rouget en ses moments de colère. Le pauvre homme s'assit, dans une profonde tristesse, au milieu de la salle, au coin de la table, et regarda ses vieux meubles, ses vieux tableaux d'un air désolé.

— Vous auriez bien pu mettre une cravate, dit Flore en entrant. Croj'ez-vous que c'est agréable à voir, un cou comme le vôtre, qu'est plus rouge, plus ridé que celui d'un dindon!

— Mais que vous ai-je fait ? demanda-t-il en levant ses gros yeux vert clair pleins de larmes vers Flore, en affrontant sa mine froide.

— Ce que vous avez fait ?... dit-elle. Vous ne le savez pas? En voilà un hypocrite!... Votre sœur Agathe, qui est votre sœur comme je suis celle de la tour d'Issoudun, à entendre votre père, et qui ne vous est de rien du tout, arrive de Paris avec son fils, ce méchant peintre de deux sous; ils viennent vous voir.,.

— Ma sœur et mes neveux viennent à Issoudun?... dit-il tout stupéfait.

— Oui, jouez l'étonné, pour me faire croire que vous ne leur avez pas écrit de venir ? C'te malice cousue de fil blanc! Soyez tranquille, nous ne troublerons point vos Parisiens, car, n'avant qu'ils aient mis les pieds ici, les nôtres n'y feront plus de poussière. Max et moi, nous serons partis pour ne jamais revenir. Quant à votre testament, je le déchirerai en quatre morceaux à votre nez et à votre barbe, entendez-vous... Vous laisserez votre bien à votre famille, puisque nous ne sommes pas votre famille. Après vous verrez si vous serez aimé pour vous-même par des gens qui ne vous ont pas vu depuis trente ans, qui ne vous ont même jamais vu! C'est pas votre sœur qui me remplacera ! Une dévote à trente-six carats !

— N'est-ce que cela, ma petite Flore ? dit le vieillard, je ne recevrai ni ma sœur ni mes neveux... Je te jure que voilà la première nouvelle que j'ai de leur arrivée, et c'est un coup monté par M'"'^ Hochon, la vieille dévote...

Max, qui put entendre la réponse du père Rouget, se montra tout à coup en disant d'un ton de maître :

— Qu'y a-t-il ?

— Mon bon Max, reprit le vieillard, heureux d'acheter la protection du soldat qui, par une convention faite avec Flore, prenait toujours le parti de Rouget, je jure par ce qu'il y a de plus sacré que je viens d'apprendre la nouvelle. Je n'ai jamais écrit à ma sœur : mon père m'a fait promettre de ne lui rien laisser de mon bien, de le donner plutôt à l'Église... Enfin je ne recevrai ni ma sœur Agathe, ni ses fils.

— Votre père avait tort, mon cher Jean-Jacques, et madame a bien plus tort encore, répondit Max. Votre père avait ses raisons; il est mort, sa haine doit mourir avec lui... Votre sœur est votre sœur, vos neveux sont vos neveux. Vous vous devez à vous-même de les bien accueillir, et à nous aussi. Que dirait-on dans Issoudun ?... Sacré tonnerre ! j'en ai assez sur le dos, il ne manquerait plus que de m'entendre dire que nous vous séquestrons, que vous n'êtes pas libre, que nous vous avons animé contre vos héritiers, que nous captons votre succession... Que le diable m'emporte si je ne déserte pas le camp à la seconde calomnie! Et c'est assez d'une! Déjeunons.

Flore, redevenue douce comme une hermine, aida la Védie à mettre le couvert. Le père Rouget, plein d'admiration pour Max, le prit par les mains, l'emmena dans l'embrasure d'une des croisées et, là, lui dit à voix basse :

— Ah! Max, j'aurais un fils, je ne l'aimerais pas autant que je t'aime. Et Flore avait raison : à vous deux, vous êtes ma famille... Tu as de l'honneur, Max, et tout ce que tu viens de dire est très bien.

— Vous devez fêter votre sœur et votre neveu, mais ne rien changer à vos dispositions, lui dit alors Max en l'interrompant. Vous satisferez ainsi votre père et le monde...

— Eh bien, mes chers petits amours, s'écria Flore d'un ton gai, le salmis va se refroidir. — Tiens, mon vieux rat, voilà une aile, dit-elle en souriant à Jean-Jacques Rouget.

A ce mot, la figure chevaUne du bonhomme perdit ses teintes cadavéreuses, il eut, sur ses lèvres pendantes, un sourire de thériaki ; mais la toux le reprit, car le bonheur de rentrer en grâce lui donnait une émotion aussi violente que celle d'être en pénitence. Flore se leva, s'arracha de dessus les épaules un petit châle de cachemire et le mit en cravate au cou du vieillard en lui disant ;

— C'est bête de se faire du mal comme ça pour des riens. Tenez, vieil imbécile I ça vous fera du bien, c'était sur mon cœur...

— Quelle bonne créature ! dit Rouget à Max pendant que Flore allait chercher un bonnet de velours noir pour en couvrir la tête presque chauve du célibataire.

— Aussi bonne que belle, répondit Max; mais elle est vive comme tous ceux qui ont le cœur sur la main.

Peut-être blâmera-t-on la crudité de cette peinture, et trouvera-t-on les éclats du caractère de la Rabouilleuse empreints de ce vrai que le peintre doit laisser dans l'ombre. Eh bien, cette scène , cent fois recommencée avec d'épouvantables variantes, est, dans sa forme grossière et dans son horrible véracité, le type de celles que jouent toutes les femmes à quelque bâton de l'échelle sociale qu'elles soient perchées, quand un intérêt quelconque les a diverties de leur ligne d'obéissance et qu'elles ont saisi le pouvoir. Comme chez les grands politiques, à leurs yeux tous les moyens sont légitimés par la fin. Entre Flore Brazier et la duchesse, entre la duchesse et la plus riche bourgeoise, entre la bourgeoise et la femme la plus splendidement entretenue, il n'y a de différences que celles dues à l'éducation qu'elles ont reçue et au milieu où elles vivent. Les bouderies de la grande dame remplacent les violences de la Rabouilleuse. A tout étage, les amères plaisanteries, des moqueries spirituelles, un froid dédain, des plaintes hypocrites, de fausses querelles obtiennent le même succès que les propos populaciers de cette M'"« Éverard d'Issoudun.

Max se mit si drôlement à raconter l'histoire de Fario qu'il fit rire le bonhomme. Védie et Kouski, venus pour entendre ce récit, éclatèrent dans le couloir. Quant à Flore, elle fut prise d'un fou rire. Après le déjeuner, pendant que Jean- Jacques lisait les journaux, car on s'était abonné au Constitutionnel et à la Pandore, Max emmena Flore chez lui.

— Es-tu sûre que, depuis qu'il t'a instituée son héritière, il n'a pas fait quelque autre testament ?

— Il n'a pas de quoi écrire, répondit-elle.

— Il a pu en dicter un à quelque notaire, fit Max. S'il ne l'a pas fait, il faut prévoir ce cas-là. Donc accueillons à merveille les Bridau, mais tâchons de réaliser, et promptement, tous les placements hypothécaires. Nos notaires ne demanderont pas mieux que de faire des transports : ils y trouvent à boire et à manger. Les rentes montent tous les jours; on va conquérir

l'Espagne, et délivrer Ferdinand VII de ses Certes : ainsi, l'année prochaine, les rentes dépasseront peut-être le pair. C'est donc une bonne affaire que de mettre les sept cent cinquante mille francs du bonhomme sur le grand-livre à quatre-vingt-neuf !... Seulement, essaye de les faire mettre en ton nom. Ce sera toujours cela de sauvé !

— Une fameuse idée, dit Flore.

— Et, comme on aura cinquante mille francs de rente pour huit cent quatre-vingt-dix mille francs, il faudrait lui faire emprunter cent quarante mille francs pour deux ans, à rendre par moitié. En deux ans, nous toucherons cent mille francs de Paris, et quatre-vingt-dix ici, nous ne risquons donc rien.

— Sans toi, mon beau Max, que serions-nous devenus ? ditelle.

— Oh 1 demain soir, chez la Cognette, après avoir vu les Parisiens, je trouverai les moyens de les faire congédier par les Hochon eux-mêmes.

— As-tu de l'esprit, mon ange ! Tiens, tu es un amour d'homme.

La place Saint-Jean est située au milieu d'une rue appelée Grande-Narette dans sa partie supérieure et Petite-Narette dans l'inférieure. En Berri, le mot Navette exprime la même situation de terrain que le mot génois salita, c'est-à-dire une rue en pente raide. La Narette est très rapide de la place Saint-Jean à la porte Vilatte. La maison du vieux M. Hochon est en face de celle où demeurait Jean- Jacques Rouget. Souvent on voyait, par celle des fenêtres de la salle où se tenait M^i'^ Hochon, ce qui se passait chez le père Rouget, et vice versa, quand les rideaux étaient tirés ou que les portes restaient ouvertes. La maison de M. Hochon ressemble tant à celle de Rouget que ces deux édifices furent sans doute bâtis par le même architecte. Hochon, jadis receveur des tailles à Selles en Berri, né d'ailleurs à Issoudun, était revenu s'y marier avec la sœur du subdélégué, le galant Lousteau, en échangeant sa place de Selles contre la recette d'Issoudun. Déjà retiré des affaires en 1786, il évita les orages de la Révolution, aux principes de laquelle il adhéra d'ailleurs pleinement, comme tous les homtêtes gens qui hurlent avec les vainqueurs. M. Hochon ne volait pas sa réputation de grand avare. Mais ne serait-ce pas s'exposer à des redites que de le peindre ? Un des traits d'avarice qui le rendirent célèbre suffira sans doute pour vous expliquer M. Hochon tout entier.

Lors du mariage de sa fille, morte depuis et qui épousait un

Borniche, il fallut donner à dîner à la famille Borniche. Le prétendu, qui devait hériter d'une grande fortune, mourut de chagrin d'avoir fait de mauvaises affaires, et surtout du refus de ses père et mère qui ne voulurent pas l'aider. Ces vieux Borniche vivaient encore en ce moment, heureux d'avoir vu M. Hochon se chargeant de la tutelle, à cause de la dot de sa fille, qu'il se fit fort de sauver. Le jour de la signature du contrat, les grands parents des deux familles étaient réunis dans la salle, les Hochon d'un côté, les Borniche de l'autre, tous endimanchés. Au milieu de la lecture du contrat que faisait gravement le jeune notaire Héron, la cuisinière entre et demande à M. Hochon de la ficelle pour ficeler une dinde, partie essentielle du repas. L'ancien receveur des tailles tira du fond de la poche de sa redingote un bout de ficelle qui sans doute avait déjà servi à quelque paquet, il le donna ; mais, avant que la servante eût atteint la porte, il lui cria : « Gritte, tu me le rendras ! » Gritte est, en Berri, l'abréviation usitée de Marguerite. Vous comprenez dès lors et M. Hochon et la plaisanterie faite par la ville sur cette famille composée du père, de la mère et de trois enfants : les cinq Hochon.

D'année en année, le vieil Hochon était devenu plus vétilleux, plus soigneux, et il avait en ce moment quatre-vingt-cinq ans ! Il appartenait à ce genre d'hommes qui se baissent au milieu d'une rue, par une conversation animée, qui ramassent une épingle en disant : « Voilà la journée d'une femme ! » et qui piquent l'épingle au parement de leur manche. Il se plaignait très bien de la mauvaise fabrication des draps modernes en faisant observer que sa redingote ne lui avait duré que dix ans. Grand, sec, maigre, à teint jaune, parlant peu, lisant peu, ne se fatiguant point, observateur des formes comme un Oriental, il maintenait au logis un régime d'une grande sobriété, mesurant le boire et le mangera sa famille, d'ailleurs assez nombreuse, et composée de sa femme, née Lousteau, de son petit- fils Baruch et de sa sœur Adolphine, héritiers des vieux Borniche, enfin de son autre petit-fils François Hochon.

Hochon, son fils aîné, pris en 1813 par cette réquisition d'enfants de famille échappés à la conscription et appelés les gardes d'honneur, avait péri au combat de Hanau. Cet héritier présomptif avait épousé de très bonne heure une femme riche, afin de ne pas être repris par une conscription quelconque; mais alors il mangea toute sa fortune en prévoyant sa fin. Sa femme, qui suivit de loin l'armée française, mourut à Strasbourg en

1 8 14, en y laissant des dettes que le vieil Hochon ne paya point, en opposant aux créanciers cet axiome de l'ancienne jurisprudence : Les femmes sont des mineurs.

On pouvait donc toujours dire les cinq Hochon, puisque cette maison se composait encore de trois petits-enfants et de deux grands-parents. Aussi la plaisanterie durait-elle toujours, car aucune plaisanterie ne vieillit en province. Gritte, alors âgée de soixante ans, suffisait à tout.

La maison, quoique vaste, avait peu de mobilier. Néanmoins on pouvait très bien loger Joseph et M'^^ Bridau dans deux chambres au deuxième étage. Le vieil Hochon se repentit alors d'y avoir conservé deux lits accompagnés chacun d'un vieux fauteuil en bois naturel et garni en tapisserie, d'une table en noyer sur laquelle figurait un pot à eau du genre dit gueulard dans sa cuvette bordée de bleu. Le vieillard mettait sa récolte de pommes et de poires d'hiver, de nèfles et de coings sur de la paille dans ces deux chambres, où dansaient les rats et les souris : aussi exhalaient-elles une odeur de fruits et de souris. Mme Hochon y fit tout nettoyer ; le papier, décollé par places, fut recollé au moyen de pains à cacheter ; elle orna les fenêtres de petits rideaux qu'elle tailla dans de vieux fourreaux de mousseUne à elle. Puis, sur le refus de son mari d'acheter de petits tapis en lisière, elle donna sa descente de lit à sa petite Agathe, en disant de cette mère de quarante-sept ans sonnés : « Pauvre petite! » M™^ Hochon emprunta deux tables de nuit aux Borrriche, et loua très judicieusement chez un fripier, le voisin de la Cognette, deux vieilles commodes à poignées de cuivre. Elle conservait deux paires de flambeaux en bois précieux, tournés par son propre père, qui avait la manie du tour. De 1770 à 1780, ce fut un ton chez les gens riches d'apprendre un métier, et M. Lousteau le père, ancien premier commis des aides, fut tourneur, comme Louis XVI fut serrurier. Ces flambeaux avaient pour garnitures des cercles en racine de rosier, de pêcher, d'abricotier. M™6 Hochon risqua ces précieuses rehques!...Ce5 préparatifs et ce sacrifice redoublèrent la gravité de M. Hochon, qui ne croyait pas encore à l'arrivée des Bridau.

Le matin même de cette journée illustrée par le tour fait à Fario, ;M™6 Hochon dit, après le déjeuner, à son mari :

— J'espère, Hochon, que vous recevrez comme il faut M^^^ Bridau, ma filleule.

Puis, après s'être assurée que ses petits-enfants étaient partis, elle ajouta :

LA RABOUILLEUSE — 14li

— Je suis maîtresse de mon bien, ne me contraignez pas à dédommager Agathe dans mon testament de quelque mauvais accueil.

— Croyez-vous, madame, répondit Hochon d'une voix douce qu'à mon âge je ne connaisse pas la civilité puérile et honnête ?...

— Vous savez bien ce que je veux dire, vieux sournois. Soyez aimable pour nos hôtes, et souvenez-vous combien j'aime Agathe...

— Vous aimiez aussi Maxence Gilet, qui va dévorer une succession due à votre chère Agathe !... Ah ! vous avez réchauffé là un serpent dans votre sein ; mais, après tout, l'argent des Rouget devait appartenir à un Lousteau quelconque.

Après cette allusion à la naissance présumée d'Agathe et de Max, Hochon voulut sortir; mais la vieille M«i® Hochon, femme encore droite et sèche, coiffée d'un bonnet rond à coques, et poudrée, ayant une jupe de taffetas gorge de pigeon, à manches juste, et les pieds dans des mules, posa sa tabatière sur sa petite table et dit :

— En vérité, comment un homme d'esprit comme vous, monsieur Hochon, peut-il répéter des niaiseries qui, malheureusement, ont coûté le repos à ma pauvre amie et la fortune de son père à ma pauvre filleule ? Max Gilet n'est pas le fils de mon frère, à qui j'ai bien conseillé dans le temps d'épargner ses écus. Enfin vous savez aussi bien que moi que M™® Rouget était la vertu même...

— Et la fille est digne de la mère, car elle me paraît bien bête. Après avoir perdu toute sa fortune, elle a si bien élevé ses enfants qu'en voilà un en prison sous le coup d'un procès criminel à la cour des pairs pour le fait d'une conspiration à la Berton. Quant à l'autre, il est dans une situation pire, il est peintre!... Si vos protégés restent ici jusqu'à ce qu'ils aient dépêtré cet imbécile de Rouget des griffes de la Rabouilleuse et de Gilet, nous mangerons plus d'un minot de sel avec eux.

— Assez, monsieur Hochon; souhaitez qu'ils en tirent pied ou aile...

M. Hochon prit son chapeau, sa canne à pomme d'ivoire, et sortit pétrifié par cette terrible phrase, car il ne croyait pas à tant de résolution chez sa femme. M'"» Hochon, elle, prit son livre de prières pour Ure l'ordinaire de la messe, car son grand âge l'empêchait d'aller tous les jours à l'égUse : elle avait de la peine à s'y rendre les dimanches et jours fériés. Depuis qu'elle avait reçu la réponse d'Agathe, elle ajoutait à ses prières habi-

LA RABOUILLEUSS. *''

tuelles une prière pour supplier Dieu de dessiller les yeux à Jean-Jacques Rouget, de bénir Agathe et de faire réussir l'entreprise à laquelle elle l'avait poussée. En se cachant de ses deux petits-Lufants, à qui elle reprochait d'être des parpaillots, elle avait prié le curé de dire, pour ce succès, des messes pendant une neuvaine accomplie par sa petite-fille Adolphine Borniche, qui s'acquittait des prières à l'église par procuration.

Adolphine, alors âgée de dix-huit ans, et qui, depuis sept ans, travaillait aux côtés de sa grand'mèrc dans cette froide maison à mœurs méthodiques et monotones, fit d'autant plus volontiers la neuvaine qu'elle souhaitait inspirer quelque sentiment à Joseph Bridau, cet artiste incompris par M. Hochon, et auquel elle prenait le plus vif intérêt à cause des monstruosités que son grand-père prêtait à ce jeune Parisien.

Les vi illards, les gens sages, la tête de la ville, les pères de famille approuvaient d'ailleurs la conduite de M'"*' Hochon; et leurs vœux en faveur de sa filleule et de ses enfants étaient d'accord avec le mépris secret que leur inspirait depuis longtemps la conduite de Maxence Gilet. Ainsi la nouvelle de l'arrivée de la sœur et du neveu du père Rouget produisit deux partis dans Issoudun : celui de la haute et vieille bourgeoisie, qui devait se contenter de faire des vœux et de regarder les événements sans y aider; celui des chevaliers de la Désœuvrance et des partisans de Max, qui malheureusement étaient capables de comm ttre bien des malices à rencontre des Parisiens.

Ce jour-là donc, Agathe et Joseph débarquèrent sur la place Misère, au bureau dos Messageries, à trois heures. Quoique fatiguée, M ni'' Bridau se sentit rajeunie à l'aspect de son pays natal, où elle reprenait à chaque pas ses souvenirs et ses impressions de jeunesse. Dans les conditions où se trouvait aJors la ville d'Issoudun, l'arrivée des Parisiens fut sue dans toute la ville à la fois en dix minutes. M"^' Hochon alla sur le pas de sa porte pour recevoir sa filleule et l'embrassa comme si c'eût été sa fille. Après avoir parcouru pendant soixante et douze ans une carrière à la fois vide et monotone où, en se retournant, elle comptait les cercueils de ses trois enfants, morts tous malheureux, elle s'était fait une sorte de maternité factice pour une jeune personne qu'elle avait eue, selon son expression, dans ses poches, pendant seize ans. Dans les ténèbres de la province, elle avait caressé cette vieille amitié, cette enfance et ses souvenirs, comme si Agathe eût été présente ; aussi s'était-elle passionnée pour les intérêts des Bridau. Agathe fut menée en triomphe

dans la salle, où le digne M. Hochon resta froid comme un four miné.

— Voilà M. Hochon, comment le trouves-tu ? dit la marraine à sa filleule.

— Mais absolument comme quand je l'ai quitté, dit la Parisienne.

— Ah ! l'on voit que vous venez de Paris, vous êtes complimenteuse, fit le vieillard.

Les présentations eurent lieu; celle du petit Baruch Borniche, grand jeune homme de vingt-deux ans; celle du petit François Hochon, âgé de vingt-quatre ans, et celle de la petite Adolphine, qui rougissait, ne savait que faire de ses bras et surtout de ses yeux, car elle ne voulait pas avoir l'air de regarder Joseph Bridau, curieusement observé pax les deux jeunes gens et par le vieux Hochon, mais à des points de vue difîérents. L'avare se disait :

— Il sort de l'hôpital, il doit avoir faim comme un convalescent !

Les deux jeunes gens se disaient :

— Quel brigand ! quelle tête ! il nous donnera bien du fil à retordre.

— Voilà mon fils le peintre, mon bon Joseph ! dit enfin Agathe en montrant l'artiste.

Il y eut dans l'accent du mot hcnx un eôort où se révélait tout le cœur d'Agathe, qui pensait à la prison du Luxembourg.

— Il a l'air malade, s'écria M»"* Hochon, il ne te ressemble pas...

— Non, madame, reprit Joseph avec la brutale naïveté de l'artiste, je ressemble à mon père, et en laid encore !

M°ie Hochon serra la main d'Agathe, qu'elle tenait, et lui jeta un regard. Ce geste, ce regard voulaient dire : «Ah! je conçois bien, mon enfant, que tu lui préfères ce mauvais sujet de Philippe. »

— Je n'ai jamais vu votre père, mon cher enfant, répondit à haute voix M°ie Hochon; mais il vous suffit d'être le fils de votre mère pour que je vous aime. D'ailleurs vous avez du talent, à ce que m'écrivait feu Mo^^ Descoings, la seule de la maison qui me donnât de vos nouvelles dans les derniers temps.

— Du talent ! fit l'artiste, pas encore ; mais, avec le temps et la patience, peut-être pourrai- je gagner à la fois gloire et fortune.

— En peignant ?... dit M. Hochon avec une profonde ironie.

— Allons, Adolphine. dit M"»» Hochon, va voir au dîner.

— Ma mère, dit Joseph, je vais faire placer nos malles qui arrivent.

— Hochon, montre les chambres à M. Bridau, dit la grand'mère à François.

Comme le dîner se servait à quatre heures et qu'il était trois heures et demie, Baruch alla dans la ville y donner des nouvelles de la famille Bridau, peindre la toilette d'Agathe, et surtout Joseph, dont la figure ravagée, maladive et si caractérisée ressemblait au portrait idéal que l'on se fait d'un brigand. Dans tous les ménages, ce jour-là, Joseph défraya la conversation.

— Il paraît que la sœur du père Rouget a eu pendant sa grossesse un regard de quelque singe, disait-on ; son fils ressemble à un macaque. — Il a une figure de brigand et des yeux de basilic. — On dit qu'il est curieux à voir, efifrayant! — Tous les artistes à Paris sont comme cela. — Ils sont méchants comme des ânes rouges, et malicieux comme des singes. — C'est même dans leur état. — Je viens de voir M. Beaussier, qui dit qu'il ne voudrait pas le rencontrer la nuit au coin d'un bois; il l'a vu à la diligence. — Il a dans la figure des salières comme un cheval, et il fait des gestes de fou. — Ce garçon-là paraît être capable de tout; c'est lui qui peut-être est cause que son frère, qui était un grand bel homme, a mal tourné. — La pauvre M™^ Bridau n'a pas l'air d'être heureuse avec lui. — Si nous profitions de ce qu'il est ici pour faire tirer nos poi"traits ?

Il résulta de ces opinions, semées comme par le vent dans la ville, une excessive curiosité. Tous ceux qui avaient le droit d'aller voir les Hochon se promirent de leur faire visite le soir même pour examiner les Parisiens. L'arrivée de ces deux personnages équivalait dans une ville stagnante comme Issoudun à la solive tombée au milieu des grenouilles.

Après avoir mis les efîets de sa mère et les siens dans les deux chambres en mansarde et les avoir examinées, Joseph observa cette maison silencieuse où les murs, l'escalier, les boi-eries étaient sans ornement et distillaient le froid, où il n'y avait en tout que le strict nécessaire. Il fut alors saisi de cette brusque transition du poétique Paris à la muette et sèche province. Mais, quand, en descendant, il aperçut M. Hochon coupant luimême pour chacun des tranches de pain, il comprit pour la première fois de sa vie Harpagon de Molière.

— Nous aurions mieux fait d'aller à l'auberge, se dit-il en lui-même.

L'aspect du dîner confirma ses appréhensions. Après une soupe dont le bouillon clair annonçait qu'on tenait plus à la quantité qu'à la qualité, on servit un bouilli triomphalement entouré de persil. Les légumes, mis à part, dans un plat, comptaient dans l'ordonnance du repas. Ce bouilli trônait au milieu de la table, accompagné de trois autres plats : des œufs durs sur de l'oseille placés en face des légumes; puis une salade tout accommodée à l'huile de noix en face de petits pots de crème où la vanille était remplacée par de l'avoine brûlée, et qui ressemble à la vanille comme le café de chicorée ressemble au moka. Du beurre et des radis dans deux plateaux aux deux extrémités, des radis noirs et des cornichons complétaient ce service, qui eut l'approbation de M"ie Hochon. La bonne vieille fit un signe de tête en femme heureuse de voir que son mari, pour le premier jour du moins, avait bien fait les choses. Le vieillard répondit par une œillade et un mouvement d'épaule faciles à traduire : « Voilà les folies que vous me faites faire!... »

Immédiatement après avoir été disséqué par M. Hochon en tranches semblables à des semelles d'escarpins, le bouilli fut remplacé par trois pigeons. Le vin du cru fut du vin de 1811. Par un conseil de sa grand'mère, Adolphine avait orné de deux bouquets les bouts de la table.

— A la guerre comme à la guerre ! pensa l'artiste en contemplant la table.

Et il se mit à manger en homme qui avait déjeuné à Vierzon à six heures du matin, d'une exécrable tasse de café. Quand Joseph eut avalé son pain et qu'il en redemanda, M. Hochon se leva, chercha lentement une clef dans le fond de la poche de sa redingote, ouvrit une armoire derrière lui, brandit le chanteau d'un pain de douze livres, en coupa cérémonieusement une autre rouelle, la fendit en deux, la posa sur une assiette et passa l'assiette à travers la table au jeune peintre avec le silence et le sang-froid d'un vieux soldat qui se dit au commencement d'une bataille : « Allons, aujourd'hui, je puis être tué. « Joseph prit la moitié de cette rouelle et comprit qu'il ne devait plus redemander du pain. Aucun membre de la famille ne s'étonna de cette scène, si monstrueuse pour Joseph. La conversation allait son train. Agathe apprit que la maison où elle était née, la maison de son père avant qu'il eût hérité de celle des Descoings, avait été achetée par les Borniche, elle manifesta le désir de la revoir,

— Sans doute, lui dit sa marraine, les Borniche viendront ce

soir, car nous aurons toute la ville, qui voudra vous examiner, dit-elle à Joseph, et ils vous inviteront à venir chez eux.

La servante apporta pour dessert le fameux fromage mou de la Touraine et du Berri, fait avec du lait de chèvre et qui reproduit si bien en nielles les dessins des feuilles de vigne sur lesquelles on le sert, qu'on aurait dû faire inventer la gravure en Touraine. De chaque côté de ces petits fromages, Gritte mit avec une sorte de cérémonie des noix et des biscuits inamovibles.

— Allons donc, Gritte, du fruit! dit M^^ Hochon.

— Mais, madame, n'y en a plus de pourri, répondit Gritte, Joseph partit d'un éclat de rire comme s'il était dans son atelier avec des camarades, car il comprit tout à coup que la précaution de commencer par les fruits attaqués était dégénérée en habitude.

— Bah ! nous les mangerons tout de même, répondit-il avec l'entrain de gaieté d'un homme qui prend son parti.

— Mais va donc, monsieur Hochon! s'écria la vieille dame. M. Hochon, très scandalisé du mot de l'artiste, rapporta

des pêches de vigne, des poires et des prunes de Sainte-Catherine.

— Adolphine, va nous cueillir du raisin, dit M™o Hochon à sa petite-fille.

Joseph regarda les deux jeunes gens d'un air qui disait : « Estce à ce régime-là que vous devez vos figures prospères ? » Baruch comprit ce coup d'œil incisif et se prit à sourire, car son cousin Hochon et lui s'étaient montrés discrets. La vie au logis était assez indifférente à des gens qui soupaient trois fois par semaine chez la Cognette. D'ailleurs, avant le dîner, Baruch avait reçu l'avis que le grand maître convoquait l'ordre au complet à minuit pour le traiter avec magnificence en demandant un coup de main. Ce repas de bienvenue offert à ses hôtes par le vieil Hochon explique combien les festoiements nocturnes chez la Cognette étaient nécessaires à l'alimentation de ces deux grands garçons bien endentés qui n'en manquaient pas un.

— Nous prendrons la liqueur au salon, dit M^ie Hochon en se levant et demandant par un geste le bras de Joseph.

En sortant la première, elle put dire au peintre :

— Eh bien, mon pauvre garçon, ce dîner ne te donnera pas d'indigestion; mais j'ai eu bien de la peine à te l'obtenir. Tu feras carême ici, tu ne mangeras que ce qu'il faut pour vivre, et voilà tout. Ainsi prends la table en patience,,.

LA RABOUILLEUSE — loi

La bonhomie de cette excellente vieille, qui se faisait ainsi son procès à elle-même, plut à l'artiste.

— J'aurai vécu cinquante ans avec cet homme-là, sans avoir entendu vingt écus ballants dans ma bourse! Oh! s'il ne s'agiS" sait pas de vous sauver une fortune, je ne vous aurais jamais attirés, ta mère et toi, dans ma prison.

— Mais comment vivez-vous encore ? dit naïvement le peintre avec cette gaieté qui n'abandonne jamais les artistes français.

— Ah 1 voilà, reprit-elle, je prie.

Joseph eut un léger frisson en entendant ce mot, qui lui grandissait tellement cette vieille femme qu'il se r cila de trois pas pour contempler sa figure; il la trouva raoie se, empreinte d'une sérénité si tendre qu'il lui dit :

— Je ferai votre portrait!

— Non, non, dit-elle, je me suis trop ennuyée sur la terre pour vouloir y rester en peinture!

En disant gaiement cette triste parole, elle tirait d'une armoire une fiole contenant du cassis, une liqueur de ménage faite par elle, car elle avait eu la recette de ces célèbres religieuses auxquelles on doit le gâteau d'Issoudun, l'une des plus grandes créations de la confitturerie française, et qu'aucun chef d'office, cuisinier, pâtissier et confiturier n'a pu contrefaire. M. de Rivière, ambassadeur à Constantinople, en demandait tous les ans d'énormes quantités pour le sérail de Mahmoud. Adolphine tenait une assiette de laque pleine de ces vieux petits verres à pans gravés et dont le bord est doré; puis, à mesure que sa grand mère en remplissait un, elle allait l'offrir.

— A la ronde, mon père en aurai s'écria gaiement Agathe, à qui cette immuable cérémonie rappela sa jeunesse.

— Hochon va tout à l'heure à sa société lire les journaux, nous aurons un petit moment à nous, lui dit tout bas la vieille dame.

En effet, dix minutes après, les trois femmes et Joseph se trouvèrent seuls dans ce salon, dont le parquet n'est jamais frotté, mais seulement balayé, dont les tapisseries encadrée3 dans des cadres de chêne à gorges et à moulures, dont tout le mobilier simple et presque s mbre apparut à M"»^ Bridau dans l'état où elle l'avait laissé. La Monarchie, la Révolution, l'Em" pire, la Restauration, qui respectèrent peu de chose, avaient respecté cette salle, où leurs splendeurs et leurs désastres ne laiS» saient pas la moindre trace.

— Ah ! ma marraine, ma vie a été cruellement agitée en comparaison de la vôtre, s'écria M^^ Bridau, surprise de retrouver jusqu'à un serin, qu'elle avait connu vivant, empaillé sur la cheminée, entre la vieille pendule, les vieux bras de cuivre et des flambeaux d'argent.

— Mon enfant, répondit la vieille femme, les orages sont dans le cœur. Plus nécessaire et grande fut la résignation, plus nous avons eu de luttes avec nous-mêmes. Ne parlons pas de moi, parlons de vos affaires. Vous êtes précisément en face de l'ennemi, reprit-elle en montrant la salle de la maison Rouget.

— Ils se mettent à table, dit Adolphine.

Cette jeune fille, quasi recluse, regardait toujours par les fenêtres, espérant saisir quelque lumière sur les énormités imputées à Maxence Gilet, à la Rabouilleuse, à Jean- Jacques, et dont quelques mots arrivaient à ses oreilles quand on la renvoyait pour parler d'eux, La vieille dame dit à sa petite-fille de la laisser seule avec M. et M°*« Bridau jusqu'à ce qu'une visite arrivât.

— Car, dit-elle en regardant les deux Parisiens, je sais mon Issoudun par cœur, nous aurons ce soir dix à douze fournées de curieux.

A peine M"« Hochon avait-elle pu raconter aux deux Parisiens les événements et les détails relatifs à l'étonnant empire conquis sur Jean-Jacques Rouget par la Rabouilleuse et par Maxence Gilet, sans prendre la méthode synthétique avec laquelle ils viennent d'être présentés, mais en y joignant les mille commentaires, les descriptions et les hypothèses dont ils étaient ornés par les bonnes et les méchantes langues de la ville, qu'Adolphine vint annoncer les Bomiche, les Beaussier, les Lousteau-Prangin, les Fichet, les Goddet- Héreau, en tout quatorze personnes qui se dessinaient dans le lointain.

— Vous voyez, ma chère, dit en terminant la vieille dame, que ce n'est pas une petite affaire que de retirer cette fortune de la gueule du loup...

— Cela me semble si difficile avec un gredin comme vous venez de nous le dépeindre et une commère comme cette luronne-là que ce doit être impossible, répondit Joseph. Il nous faudrait rester à Issoudun au moins une année pour combattre leur influence et renverser l'empire qu'ils ont pris sur mon oncle... La fortune ne vaut pas ces tracas-là, sans compter

qu'il faut s'y déshonorer en faisant mille bassesses. Ma mère n'a que quinze jours de congé, sa place est sûre, elle ne doit pas la compromettre. Moi, j'ai dans le mois d'octobre des travaux importants que Schinner m'a procurés chez un pair de France... Et, voyez- vous, madame, ma fortune à moi est dans mes pinceaux !

Ce discours fut accueilli par une profonde stupéfaction. Mme Hochon, quoique supérieure relativement à la ville où elle vivait, ne croyait pas à la peinture. Elle regarda sa filleule, et lui serra de nouveau la main.

— Ce Maxence est le second tome de Philippe, dit Joseph à l'oreille de sa mère; mais avec plus de politique, avec plus de tenue que n'en a Philippe. — Allons ! madame, s'écria-t-il tout haut, nous ne contrarierons pas pendant longtemps M. Hochon par notre séjour ici !

— Ah ! vous êtes jeune, vous ne savez rien du monde ! dit la vieille dame. En quinze jours, avec un peu de pohtique, on peut obtenir quelques résultats ; écoutez mes conseils, et conduisez-vous d'après mes avis.

— Oh ! bien volontiers, répondit Joseph, je me sens d'une incapacité mirobolante en fait de politique domestique, et je ne sais pas, par exemple, ce que Desroches lui-même nous dirait de faire si, demain, mon oncle refuse de nous voir ?

Mmes Borniche, Goddet-Héreau, Beaussier, Lousteau-Prangin et Fichet, ornées de leurs époux, entrèrent. Après les compliments d'usage, quand ces quatorze personnes furent assises, Mme Hochon ne put se dispenser de leur présenter sa filleule Agathe et Joseph. Joseph resta sur un fauteuil, occupé sournoisement à étudier les soixante figures qui, de cinq heures et demie à neuf heures, vinrent poser devant lui gratis, comme il le dit à sa mère. L'attitude de Joseph pendant cette soirée en face des patriciens d'Issoudun ne fit pas changer l'opinion de la petite ville sur son compte : chacun s'en alla saisi de ses regards moqueurs, inquiet de ses sourires, ou effrayé de cette figure, sinistre pour des gens qui ne savaient pas reconnaître l'étrangeté du génie.

A dix heures, quand tout le monde se coucha, la marraine garda sa filleule dans sa chambre jusqu'à minuit. Sûres d'être seules, ces deux femmes, en se confiant les chagrins de leur vie, échangèrent alors leurs douleurs. En reconnaissant alors l'immensité du désert où s'était perdue la force d'une belle âme inconnue, en écoutant les derniers retentissements de cet esprit

dont la destinée fut manquée, en apprenant les souffrances de ce cœur essentiellement généreux et cliaritable, dont la générosité, dont la charité, ne s'étaient jamais exercées, Agathe ne se regarda plus comme la plus malheureuse en voyant combien de distractions et de petits bonheurs l'existence parisienne avait apportés aux amertumes envoyées par Dieu.

— Vous qui êtes pieuse, ma marraine, expUquez-moi mes fautes, et dites-moi ce que Dieu punit en moi.

— Il nous prépare, mon enfant, répondit la vieille dame au moment où minuit sonna.

A minuit, les chevaliers de la Désœuvrance se rendaient un à un comme des ombres sous les arbres du boulevard Baron, et s'y promenaient en causant à voix basse.

— Que va-t-on faire ? fut la première parole de chacun en s'abordant.

— Je crois, dit François, que l'intention de Max est tout bonnement de nous régaler.

— Non, les circonstances sont graves pour la Rabouilleuse et pour lui. Sans doute, il aura conçu quelque farce contre les Parisiens...

— Ce serait assez gentil de les renvoyer.

— Mon grand-père, dit Baruch, déjà très effrayé d'avoir deux bouches de plus dans la place, saisirait avec joie un prétexte...

— Eh bien, chevaliers ! s'écria doucement Max en arrivant, pourquoi regarder les étoiles ? Elles ne nous distilleront pas du kirsch. Allons ! à la Cognette ! à la Cognette !

— A la Cognette !

Ce cri poussé en commun produisit une clameur horrible qui passa sur la ville comme un hourra de troupes à l'assaut ; puis le plus profond silence régna. Le lendemain, plus d'une personne dut dire à sa voisine :

— Avez- vous entendu cette nuit, vers une heure, des cris affreux ? J'ai cru que le feu était quelque part.

Un souper digne de la Cognette égaya les regards des vingtdeux convives, car l'ordre fut au grand complet. A deux heures, au moment où l'on commençait à siroter, mot du dictionnaire de la Désœuvrance et qui peint assez bien l'action de boire à petites gorgées en dégustant le vin, Max prit la parole :

— Mes chers enfants, ce matin, à propos du tour mémorable que nous avons fait avec la charrette de Fario, votre grand maître a été si fortement atteint dans son honneur par ce vil marchand de grains, et de plus Espagnol... (oh ! les pontons!...).

LA RABOUILLEUSE -- Voo

que j'ai résolu de faire sentir le poids de ma vengeance à ce drôle, tout en restant dans les conditions de nos amusements. Après y avoir réfléchi pendant toute la journée, j'ai trouvé le moyen de mettre à exécution une excellente farce, une farce capable de le rendre fou. Tout en vengeant l'ordre atteint en ma personne, nous nourrirons des animaux vénérés par les Égyptiens, de petites bêtes qui sont après tout les créatures de Dieu, et que les hommes persécutent injustement. Le bien est fils du mal, et le mal est fils du bien; telle est la loi suprême ! Je vous ordonne donc à tous, sous peine de déplaire à votre très humble grand maître, de vous procurer le plus clandestinement possible chacun vingt rats ou vingt rates pleines, si Dieu le permet. Ayez réuni votre contingent dans l'espace de trois jours. Si vous pouvez en prendre davantage, le surplus sera bien reçu. Gardez ces intéressants rongeurs sans rien leur donner, car il est essentiel que ces chères petites bêtes aient une faim dévorante. Remarquez que j'accepte pour rats les souris et les mulots. Si nous multiplions vingt-deux par vingt, nous aurons quatre cent et tant de complices qui, lâchés dans la vieille éghse des Capucins, où Fario a mis tous les grains qu'il vient d'acheter, en consommeront une certaine quantité. Mais soyons agiles I Fario doit Uvrer une forte partie de grains dans huit jours ; or je veux que mon Espagnol, qui voyage aux environs pour ses affaires, trouve un effroyable déchet. Messieurs, je n'ai pas le mérite de cette invention, dit-il, en apercevant les marques d'une admiration générale. Rendons à César ce qui ap'^artient à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Ceci est une contrefaçon des renards de Samson, dans la Bible. Mais Samson fut incendiaire, et conséquemment peu philanthrope ; tandis que, semblables aux brahmes, nous sommes les protecteurs des races persécutées. M^i^ Flore Brazier a déjà tendu toutes ses souricières, et Kouski, mon bras droit, est à la chasse des mulots. J'ai dit.

— Je sais, dit le fils Goddet, où trouver un animal qui vaudra quarante rats à lui seul.

— Quoi ?

— Un écureuil.

— Et moi, j'offre un petit singe, lequel se grisera de blé, fit un novice.

— Mauvais I fit Max. On saurait d'où viennent ces animaux,

— On peut y amener pendant la nuit, dit le fils Beaussier, un pigeon pris à chacun des pigeonniers des fermes voisines, en le

Iu6 — BALZAC

faisant passer par une trouée ménagée dans la couverture, et il y aura bientôt plusieurs milliers de pigeons.

— Donc, pendant une semaine, le magasin à Fario est à l'ordre de la nuit, s'écria Gilet en souriant au grand Beaussier fils. Vous savez qu'on se lève de bonne heure à Saint-Paterne. Que personne n'y aille sans avoir mis au rebours les semelles de ses chaussons de lisière. Le chevalier Beaussier, inventeur des pigeons, en a la direction. Quant à moi, je prendrais le soin de signer mon nom dans les tas de blé. Soyez, vous, les maréchaux des logis de MM. les rats. Si le garçon de magasin couche aux Capucins, il faudra le faire griser par des camarades, et, adroitement, afin de l'emmener loin du théâtre de cette orgie offerte aux animaux rongeurs.

— Tu ne nous dis rien des Parisiens ? demanda le fils Goddet.

— Oh! fit Max, il faut les étudier. Néanmoins j'offre mon beau fusil de chasse qui vient de l'empereur, un chef-d'œuvre de la manufacture de Versailles, il vaut deux mille francs, à quiconque trouvera les moyens de jouer un tour à ces Parisiens qui les mette si mal avec M. et M"»^ Hochon qu'ils soient renvoyés par ces deux vieillards, ou qu'ils s'en aillent d'eux-mêmes, sans, bien entendu, nuire par trop aux ancêtres de mes deux amis Baruch et François,

— Ça va! j'y songerai, dit le fils Goddet, qui aimait la chasse à la passion.

— Si l'auteur de la farce ne veut pas de mon fusil, il aura mon cheval ! fit observer Maxence.

Depuis ce souper, vingt cerveaux se mirent à la torture pour ourdir une trame contre Agathe et son fils, en se conformant à ce programme. Mais le diable seul ou le hasard pouvait réussir, tant les conditions imposées rendaient la chose difficile.

Le lendemain matin, Agathe et Joseph descendirent un moment avant le second déjeuner, qui se faisait à dix heures. On donnait le nom de premier déjeuner à une tasse de lait accompagnée d'une tartine de pain beurrée qui se prenait au Ut ou au sortir du lit. En attendant M™« Hochon, qui malgré son âge accomplissait minutieusement toutes les cérémonies que les duchesses du temps de Louis XV faisaient à leur toilette, Joseph vit sur la porte de la maison en face Jean- Jacques Rouget planté sur ses deux pieds ; il le montra naturellement à sa mère, qui ne put reconnaître son frère, tant il ressemblait peu à ce qu'il était quand elle l'avait quitté.

LA RABOUILLEUSE — lo7

— Voilà votre frère, dit Adolphine, qui donnait le bras à sa grand'mère.

— Quel crétin ! s'écria Joseph.

Agathe joignit les mains et leva les yeux au ciel :

— Dans quel état l'a-t-on mis ! Mon Dieu, est-ce là un homme de cinquante-sept ans ?

Elle voulut regarder attentivement son frèi-e, et vit derrière le vieillard Flore Brazier coiffée en cheveux, laissant voir sous la gaze d'un fichu garni de dentelles un dos de neige et une poitrine éblouissante, soignée comme une courtisane riche, portant une robe à corset en grenadine, une étoffe de soie alors de mode, à manches dites à gigot et terminées au poignet par des bracelets superbes. Une chaîne d'or ruisselait sur le corsage de la Rabouilleuse, qui apportait à Jean-Jacques son bonnet de soie noire afin qu'il ne s'enrhumât pas : une scène évidemment calculée.

— Voilà, s'écria Joseph, une belle femme! et c'est rare!... Elle est faite, comme on dit, à peindre ! Quelle carnation ! Oh ! les beaux tons ! quels méplats, quelles rondeurs, et des épaules I ... C'est une magnifique cariatide ! Ce serait un fameux modèle pour une Vénus-Titien.

Adolphine et M""^ Hochon crurent entendre parler grec; mais Agathe, en arrière de son fils, leur fit un signe comme pour leur dire qu'elle était habituée à cet idiome.

— Vous trouvez belle une fille qui vous enlève une fortune ? dit M"'' Hochon.

— Ça ne l'empêche pas d'être un beau modèle ! précisément assez grasse, sans que les hanches et les formes soient gâtées...

— Mon ami, tu n'es pas dans ton atelier, dit Agathe, et Adolphine est là...

— C'est vrai, j'ai tort; mais aussi, depuis Paris jusqu'ici, sur toute la route, je n'ai vu que des guenons...

— Mais, ma chère marraine, dit Agathe, comment pourrais-je voir mon frère ?... car s'il est avec cette créature...

— Bah! dit Joseph, j'irai le voir, moi!... Je ne le trouve plus si crétin du moment qu'il a l'esprit de se réjouir les yeux par une Vénus du Titien.

— S'il n'était pas imbécile, dit M. Hochon, qui survint, il sa serait marié tranquillement, il aurait eu des enfants, et vous n'auriez pas la chance d'avoir sa succession. A quelque chose malheur est bon.

— Votre fils a eu là une bonne idée, il ira le premier rendre

visite à son oncle, dit M"' Hochon; il lui fera entendre que, si vous vous présentez, il doit être seul.

— Et vous froisserez M"*" Brazier ? dit M. Hochon, Non, non, madame, avalez cettô douleur... Si vous n'avez pas la succession, tâchez d'avoir au moins un petit legs...

Les Hochon n'étaient pas de force à lutter avec Maxence Gilet. Au milieu du déjeuner, le Polonais apporta, de la part de son maître, M. Rouget, une lettre adressée à sa sœur M™« Bridau. Voici cette lettre, que M™« Hochon fit Ure à son mari :

« Ma chère sœur,

« J'apprends par des étrangers votre arrivée à Issoudun. Je devine le motif qui vous a fait préférer la maison de M. et M™* Hochon à la mienne; mais, si vous venez me voir, vous serez reçue chez moi comme vous devez l'être. Je serais allé le premier vous faire visite si ma santé ne me contraignait en ce moment à rester au logis. Je vous présente mes affectueux regrets. Je serai charmé de voir mon neveu, que j'invite à dîner avec moi aujourd'hui : car les jeunes gens sont moins susceptibles que les femmes sur la compagnie. Aussi me fera-t-il plaisir en venant accompagné de MM. Baruch Borniche et François Hochon.

« Votre affectionné frère,

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