MON FILS
jour, il y a longtemps de cela, vers 1860, je me trouvais chez M. X..., ouvrier poêle, qui avait, comme beaucoup de ses confrères, cru devoir adresser une pièce de vers à Hugo. Au moment même où j'entrais chez lui le facteur lui remettait une lettre du Grand homme; inénarrable joie, avant d'avoir ouvert l'enveloppe, mais quelle déception après avoir savouré la perle du poète : sur une feuille de papier d cMndelles^ il avait écrit avec une allumette :
« Du poète aupoiie^ de F ouvrier à V ouvrier ^ merci. » Signé : V. Hugo.
Mon ami se mit dans une colère bleue : — « Ah ça, pour qui nous prend-il ? N'aurait-il donc pas pu acheter une feuille de Bathy à six liards le cahier, deux pour quinze centimes et une plume d'oie ou de fer à quatre pour un sou ? Cela ne l'aurait pas ruiné I II ne s'est guère mis non plus en frais d'imagination ; que diable a-t-il bien voulu dire ? Je n'en sais ma foi rien. Du poète au poèie^ je comprends cela, il est poète et moi aussi ; mais de t ouvrier à Vouvriery je ne comprends pas. Si je suis ouvrier, il ne l'est guère avec ses deux ou trois cents mille francs de r^te ; il n'a cependant pas dû vouloir se moquer de moi ?
a Pourquoi ce style de Pythonisse ou de Sibylle? je jette ma langue aux chats ; j'ai pourtant été bien poli avec lui. Ah! On voit bien que je ne suis qu'un ouvrier, et dire que j'avais mis huit jours à lui ciseler une jolie pièce de vers, que je l'avais écrite de ma plus belle r" cre, avec ma meilleure plume, sur du magnifique p de Bristol I Et lui me répond avec une allumett
VI AVANT-PBOPOS
du papierà chandelles ; nous serons toujours des niais, nous traitons ces.gens-là comme des princes, mais eux nous traitent comme des voyous I > —
Je me vis dans la néœseité de calmer mon ami, Touvrier poète, et de plaider en faveur du vieux vicomte et ancien pair de France, les circonstances atténuantes. Dieu I à quelle extrémité est-on parfois réduit dans la vie.
— « Bah I s'écria le chansonnier un peu apaisé et dont la verve et la note gaie reprenaient le dessus, après tout, c'est un autographe et cela vaudra toujours bien quarante sous. » —
Le peuple, je veux dire la masse intelligente de la nation, qui travaille pour vivre et élever sa famille, est fier, Qpurageux, hoÀnète et a droit à tous nos respects, il aime à étudier les grandes questions, les problèmes ardus ; il est apte à tout apprendre. Si, pour un grand nombre de ses enfants, vous mettiez dans leur main une plume en place du rabot, de la truelle ou du marteau, ils raisonneraient certainement mieux dans les journaux que la plupart des écrivains de profession. Mais s'il conçoit aisément, il n'aime pas qu'on le trofhpe et que Ton se moque de lui.
Il est au savant ce que la terre & modeler naturelle est à la terre cuite : il est susceptible de toutes les empreintes ; le savant, lui, comme la terre cuite, conserve rigide, éternellement ineorrigeables les faux pUs, les vices de forme de l'empreinte d'avant la cuisson, augmentés des boursouflures, des défauts causés par la chaleur. Tant mieux, si l'artiste qui l'a formé
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était habile et n'a pas fait un être pédant, ignare ou monstrueux et si la cuisson ne Ta pas trop déformé et ne lui a pas donné de coups de feu, car le mal est sans remède ; tant qu'il ne sera pas brisé et jeté à la voirie, il conservera les preuves de l'ineptie du pûfier et du chauffeur qui en auront fait un être ridicule. Comme un vieux pot, il gardera jusqu'à la mort sa forme grotesque; bien heureux encore si le temps ou l'usage ne l'a pas fêlé.
Cher fils, tu le sais, toi, le confident de mes intimes pensées, voué depuis ma jeunesse à Finstruction du prolétaire, dont le but constant a été de semer dans l'âme du petit les idées vraies, patriotiques, nobles, grandes, saines, justes, morales et religieuses, je ma suis dans cet ouvrage, comme dans tous les précédents et notamment dans le Droit divin de la démocratie ^ efforcé d*être à la hauteur du Peuple : je sais qu'il ne parle ni grec, ni hébreu, nisanscrit, ce dont je le féli* cite, aussi, toutes les fois que j'ai été forcé d'employer des mots de langues dont Talphabet est diflërent du nôtre, je les ai écrits avec les lettres latines.
Maïs je n'ai pas craint d'aborder les questions les plus graves, convaincu que je suis que. le Peuple est digne et capable de tout comprendre : jamais le mensonge n'est sorti de ma houche ; à rencontre du grand apôtre du mensonge^ l'académicien Renan, je crois que celui qui sciemment trompe le Peuple, devrait être chassé de la République comme un être indigne et dangereux.
' Et certes depuis Voltaire, ce roi de la libre-pensée,
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répudier, il faut encore que cette femme ait commis quelque chose dHnfâme. Donc Voltaire est un impudent menteur, ce que tout le monde sait du reste, mais ce qu'il fallait prouver pour éclairer le Peuple.
Il faut croire que les livres de Moïse sont un monument bien invulnérable pour que le roi des philosophes ait cru ne pouvoir le saper efficacement que par le mensonge.
Depuis le jour où l'amour du peuple anima ma plume de son souffle fraternel, j'ai reçu des milliers de lettres ; des centaines d'articles de journaux ou de revues ont été, dans le monde entier, écrits sur mes ouvrages, le plus grand nombre a applaudi avec enthousiasme à mes efforts ; quelques-uns m'ont prodigué la seule chose apparemment que leur âme pouvait distiller, le sarcasme et l'injure.
J'ai naturellement voué une reconnaissance éternelle aux premiers, non pour moi, qui ne suis qu'une unité dans la grande famille humaine, mais pour le Peuple dont je défends les droits sacrés '.
Quant aux autres, si les injures qu'ils ont débitées ont caressé agréablement leurs lèvres, chatouillé voluptueusement leurs narmes, grand bien leur fasse ; il
1 . Parmi les hommes de cœur et d'intelligence qui ont encouragé mes travaux, je dois mettre en première ligne les membres du comité de la Société nationale d'encouragement au bien, et notamment M. Honoré Arnoul, son secrétaire général, et M. Giraud, député, son président.
Les trois médailles d'honneur qu'ils ont bien voulu accorder à mes ouvrages sont la plus douce récompense de mes labeurs. Je les en remercie chaleureusement au nom de la cause que je défends.
II AVANT-PROPOS
n'a que l'apparence tfune œuvre d'art en métal précieux.
Lorsque tu rencontreras le public sur ton chemin, dis-lui bien que mon livre, n'est pas une oeuvre de savant, mais le cri de la conscience d'un honnête homme; j'ai en horreur les savants ; depuis que je suis sur cette terre, et il y a déjà bien longtemps, je leur ai entendu dire et vu faire tant de sottises, tranchons le mot, tant de bêtises % que, ma parole d'honneur, j'aimerais autant boire un bouillon en pleine mer, que de m'affubler du bonnet de docteur ; un instant, j'ai craint de le voir tomber sur ma tête, comme un éteignoir sur une lumière ; il me semblait que mes oreilles prenaient des dimensions anormales pour la raoe hamaine, mais qui siéent si bien à la grande fttnûUe des docteurs, des liqendés et des bacheliers de toute oouleuri de toute espèce et de tout formai, qu'ils soient habiUésen veau, en reqfuin ou en peau d'âne ; mais il m'a suffi de jeter un coup d'oeil sur un miroir pour être rassuré I Non 1 Dieu merci, Je ne suis pas un savant ; je ne suis, et j'en suis fier, qu'un simple ami du peuple qui cherche à l'édairer en s'éolairânt lui-même.
Hélas I le «avant est resté ai:uourd'hui ce qu'il était hier : l'ignorance, la sufQsance, Tintolérance» la pédanterie, la charlatanerie incarnée I
1 . Je n9 citerai que les «aiseries i}ai ont été débitées sur Vdge de pierre f ce dont les savants se seraient dispensés, s^its avaient su que toute l'antiquité paSonne «vaK oaé d^armes «t d'instniinaots de pierre, que mdme, certains alliés de Xerxès (480 ans avant Jésus- Chriât) avaient combattu à Salamine avec de telles armes, (Hérodote, 1. Vil, LXIX) et qrie les l«ifg opévaieiift ta Giroonoâsioa avec des covteaux de pierre. (Kzode^ ch. IV, 25. — Josué, ch« V, 2.)
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< Lies sciences ne pouTaient guère être sans charlatanerie. On veut faire recevoir ses opinions ; le doc-teur profond veut régner seal. Chacun bâtit son système de physique, de métaphysique, de théologie scolastiqae, c*est à qui fera valoir sa marchandise. Vous avez des courtiers qui la vantent, des sots qui vous croient, des protecteurs qui vous appuient.
c Y a-t-il unecharlatanerie plus grande que de met* tre les mots à la place des choses, et de vouloir que les autres croient ce que vous ne croyez pas vous-? mômes?
« L'un établit des tourbillons de matière subtile^ rameuse, globuleuse, striée, cannelée» Tautre des éléments de matière qui ne sont point matière, et une harmonie préétablie qui fait que l'horloge du corps sonne l'heure quand l'horloge de l'âme la montre par son aiguille. Ces chimères trouvent des partisans pen^ dant quelques années. Quand ces drogues sont passées de mode, de nouveaux énergumènes montent sur le théâtre ambulant; ils bannissent les germes du monde, ils disent que la mer a produit les montagnes, et que les hommes ont autre fois été poissons, . . ^ »
Ce pauvre M. d'Assier qui est convaincu qu'il descend d'une huître,' doit être désolé de n'avoir pas inventé la poudre.
De ce passage de Voltaire je serai bien obligé de conclure que le patriarche de Ferney, le commensal de Frédéric le Grand, l'auteur tant admiré de lapuceïle,