FRANCO
Il y a vingt-deux ans, un économiste français à peu près inconnu jusqu'alors, M. Edmond Demolins, publiait un livre sensationnel intitulé : A quoi tient la supériorité des Anglo- Saxons. Dix jours plus tard il était célèbre.
Le titre, notez bien, de ce livre peu dogmatique, — il ne l'est même pas du tout : il est documentaire, — n'a rien de dubitatif. Il n'est pas suivi d'un point d'interrogation. M. .Demolins va dire à quoi elle tient, mais la supériorité elle-même c'est un fait acquis, évident, crevant les yeux. C'est un axiome d'où il part pour démontrer l'infériorité française et bien d'autres infériorités qu'il déplore ; tout comme en géométrie le professeur part d'un théorème connu, du « pont-aux-ânes », par exemple, en avertissant ses élèves : « Mes enfants, ce pont une fois passé, allez de l'avant, il n'y a plus ni pont ni péage pour vous barrer le chemin. »
L'ouvrage causa en France une grosse surprise, douloureuse pour les uns, mêlée de joie pour les autres qui se dirent : Enfin, quelqu'un a osé nous avouer la vérité.
A la suite du livre, les journalistes entrèrent en campagne. La plupart faisant table rase de tout chauvinisme, pour ne rien dire de plus, abondèrent dans le sens de Demolins et demandèrent des réformes. Des réformes immédiates. Ça pressait. Le mal était trop aigu pour attendre. Il fallait tout de suite couler les Français dans
1 Conférence prononcée au Monument National, à Montréal, le 19 février 1919, sous les auspices de l'Action française et la présidence d'honneur de Mgr Béliveau, archevêque de Saint- Boniface.
un moule anglais : — comme si le moule était tout, suffisait à transformer la matière qu'on y verse, et à donner, même quand on y a coulé du bronze, des statues de plâtre.
Paul Bourget, en psychologue plus sage, fait des restrictions et se contente de conseiller sentencieusement : « Quand on voit qu'un peuple rival est très grand, on ne l'envie pas, ce qui est indigne; on ne le nie pas, ce qui est vain; on ne le copie pas, ce qui est servile : on essaie de comprendre quelles lois de la nature il a su observer dans son développement et quand on a cru les apercevoir, on essaye de soi-même à les pratiquer dans les données de sa propre tradition et de sa propre race. »
L'oncle Francisque Sarcey veut que la France se refasse une âme. Pas moins .
« La formation particulariste en Angleterre, voilà, proclame Jules Delahaye, l'unique cause de sa supériorité; voilà l'avenir des peuples. Le chauvinisme qui persisterait à se dissimuler cette vérité ne serait qu'une sottise. »
Edouard Drumont admire le livre et plus encore la formidable expansion de « cette race si puissante et si solidement trempée, qui force l'admiration de ceux que sa férocité révolte le plus. » C'est encore de l'admiration, mais d'espèce particulière : l'admiration d'un enfant devant un tigre qui lui montre les dents.
Le plus étonnant de tous fut Jules Lemaître. Lui, il est totalement conquis. Ses louanges des institutions, de l'enseignement, des sports, des activités et du tempérament anglais montent jusqu'au dithyrambe et se concluent en réformes radicales de toutes les institutions françaises.
Prenons garde, toutefois, qu'avec Lemaître on peut toujours rétablir l'équilibre et faire contrepoids à ce qu'il dit par ce qu'il ne dit pas et laisse entendre. Les plus sérieuses de ses réformes ne l'empêchent pas de sourire, et, tandis qu'il contemple toutes ces supériorités saxonnes, il est amusant de le voir ajuster son monocle d'ironiste. Que faire ? se demande-t-il. Oh ! c'est bien simple : acquérir les vertus qui nous manquent et qui surabondent chez l' Anglo-Saxon . . .
« Pour préciser davantage, il faudrait, j'imagine» supprimer franchement l'étude des langues mortes dans les lycées; supprimer peut-être l'Université elle-même, sinon les universités; supprimer l'école polytechnique et, généralement, toutes les écoles de l'État, supprimer le suffrage universel, supprimer les trois quarts au moins des fonctionnaires, défaire à peu près l'œuvre administrative de la Révolution et du premier Empire.
« Je ne vois, pour ma part, à ces suppressions, aucun inconvénient. J'y vois seulement quelques difficultés.
« Mais cela ne suffirait pas. Il faudrait supprimer le budget de la guerre qui nous ruine, supprimer le service militaire. Et cela ne suffirait pas encore. Il faudrait changer notre âme. Or, savez-vous quelque moyen de mettre la volonté et l'énergie où elles ne sont pas, et de transformer un pauvre diable de Latin ou de Celte en un bel ogre anglo-saxon ? »
Ai-je besoin de dire qu'on n'a rien changé ? D'abord parce qu'il y a loin de la coupe aux lèvres, et que si Jules Lemaître avait survécu à la Grande Guerre il se serait pris lui-même, j'en suis sûr, à ne rien regretter, en constatant au feu des batailles combien l'âme française était restée française.
Remarquons en passant, si vous me permettez cette parenthèse, que ces mouvements chroniques d'admiration accompagnés de l'envie de jeter par dessus le mur tout ce qui est de chez nous, pour nous assimiler tout ce qui vient du dehors, forme l'un des traits caractéristiques de notre race, — un trait en relief, en bosse.
En France, plus que chez nous, cette manie change de temps en temps de modèle et varie son objet. Après l'anglomanie est venue la russophilie introduite par Melchior de Vogue. Cela n'a pas duré. Et vous imaginez tout ce que la France a perdu de ne s'être pas fait une âme russe ! Après les enthousiasmes russophiles, et même avant, s'est épanouie, cultivée par Ernest Lavisse, Georges Goyau et bien d'autres, l'admiration de la science allemande, de la philosophie allemande, des méthodes allemandes, de la musique allemande. Vous savez de
même que ça n'a pas bien fini. Chez nous, ce besoin de nous faire une âme étrangère varie moins son modèle et ne se manifeste pas dans un pareil élan subit et général. Mais il existe. Il se traduit de façon plus gauche, comme s'il était intimidé. On dirait qu'il a honte; et les malins murmurent qu'il y a de quoi. Ceux-ci l'appellent une manie. D'autres plagiomanie; plusieurs simplement fièvre dite des transfuges, laquelle ne se guérit pas et se reconnaît à ses copies d'attitudes, d'accents, de langage, de froideur satisfaite; à ses dédains pour nous autres, vulgaires, et ses adulations pour les autres, riches et supérieurs.
Or, quand nous nous mettons en frais de diagnostiquer cette maladie, plus d'un se contente de dire : « Bah ! que voulez-vous, c'est l'âme coloniale ! Nous sommes les vaincus, ils sont les vainqueurs. C'est la force attirant la faiblesse, le remous du nombre, du snobisme, de l'intérêt, où vont tourner les épaves. » Puis, on se contente de sourire et l'on passe.
A ces causes — et je ferme ma parenthèse — s'en ajoute une d'hérédité. Nos pères avaient la courtoisie très déférente : en nous transmettant les belles qualités de leurs belles âmes, ils y ont glissé ce goût de maquignon de les changer, « change pour change », a tout bout de champ. Chez les Français, ce goût ne tire guère à conséquence : le mal se passe aussi vite qu'il vient. Ils ont par ailleurs tout ce qu'il faut pour le guérir. Mais au Canada il dure, il s'étend, il est contagieux, il sera vite endémique, si l'action française n'y prend garde.
La dernière approbation du livre de M. Demolins est par M. Demolins lui-même. Elle se trouve dans la préface de l'ouvrage et se présente comme un raccourci des preuves de la supériorité des Anglo-saxons. L'auteur marque en rouge sur une mappemonde les colonies de cet empire qui ne voit jamais coucher le soleil. Il fait éclater en deux lignes le contraste entre ce que l'Espagne et le Portugal ont fait de l'Amérique du sud et ce que l'Anglo-saxon a fait de l'Amérique du nord; puis il conclut : « Trois chiffres peuvent encore traduire cette indéniable supé-
riorité. D'après les statistiques officielles, ont traversé le canal de Suez dans le courant d'une année :
Navires français 160
Navires allemands 260
Navires anglais 2,262
Ces chiffres, je pense, sont exacts.
— Et alors, me dites-vous, vous concluez avec M. Demolins à la supériorité de la race anglo-saxonne ?
Parfaitement. . . J'en suis bien aise, vous en êtes bien aises, tout le monde en est bien aise, les Anglo-Saxons eux-mêmes en sont bien aises. Peut-on nier, qu'une race travaillant vingt-quatre heures par jour au soleil, n'accomplisse plus de besogne qu'une race dormant un tiers du jour après le soleil couché ? Pensez-vous qu'un empire dominant l'Asie par l'Inde et la Birmanie, l'Amérique par le Canada, l'Afrique par l'Egypte et le Cap, l'Océanie par l'Australie et la Nouvelle-Zélande, ait été égalé par aucun autre depuis le vieil empire romain ? . . . Vous imaginez-vous que je vais soutenir que 160 navires en égalent 2,262. . .
— Et donc, vous l'avez votre race supérieure, et elle est faite, votre conférence !
Permettez... C'est précisément parce qu'elle a l'air d'être faite qu'elle l'est moins : il faut lui ôter son air, et c'est compliqué.
Cette supériorité, dont nous sommes tous bien aises, est relative et partielle, et nous cherchons les notes spécifiques de la supériorité — je ne dis pas absolue : il n'y en a pas, non plus qu'il n'y a d'absolue perfection créée — mais humainement totale ; c'est à savoir, contenant ses deux éléments essentiels dans une juste proportion : la matière et l'esprit.
La race anglo-saxonne est supérieure autant que le prouvent les chiffres et statistiques de son panégyriste. Elle l'est peut-être davantage : nous ne le nions ni ne l'affirmons. Ce n'est pas de quoi il s'agit. Nous disons simplement que le titre du panégyrique en est un de
comparaison, à telles enseignes qu'on a pu le surnommer « un examen de conscience de la France. »
Si de dominer le monde par l'industrie et le commerce, de marquer sur les deux hémisphères, en larges teintes pourpres, ses colonies, de compter quinze fois plus de vaisseaux que la France passant dans le canal de Suez, d'avoir plus de laine, plus de balles de coton, plus de matière première importée de l'Inde et manufacturée dans les filatures de Manchester, de Birmingham et de Liverpool, constituent la supériorité, soit ! C'est vrai, nous avons le type. Mais c'est justement devant ces faits accumulés que se pose la question. Ils sont si loin de la résoudre qu'ils la font naître.
Pour le surplus, quand un travail, admirable par ailleurs, comme celui de Demolins — et je vous demande pardon d'y insister — est entrepris dans le but de stimuler l'émulation, il ne faut nullement s'étonner qu'il ne rapporte de l'étranger que des stimulants. Il ne cache pas le reste, mais il le laisse de côté. Et il fait bien.
Il n'y a pas de comparaison où l'on n'établisse de ces supériorités-là, entre individus, entre villes, entre races.
Si je demandais ici à quoi tient la supériorité de M. X. sur M. Y. son voisin, on me répondrait qu'elle est évidente comme un axiome, puisque le susdit M. X. est large d'épaules, haut de six pieds, avec une encolure de lion et des muscles d'acier; tandis que ce brave Y. est malingre, dyspeptique, avec des bras de fuseaux et, dans son cou décharné, des artères en cordes de violon. Seulement, il se peut bien que Z., le monsieur d'à côté, aurait une grosse envie de nous avertir : « Vous savez, cet Y. est une belle intelligence et un grand cœur, instruit, honnête, tout dévoué à son pays, capable de donner sa vie pour ses compatriotes. » Et peut-être croirions-nous que cela aussi est une supériorité.
Demain, qui sait ? . . procédant par cette voie de comparaison, un économiste de Londres ou de New- York posera comme une vérité acquise la supériorité de la race française, et énumérera à l'appui de sa certitude des faits et d'incontestables richesses.
— Qu'est-ce que cela prouve ?
— Dame, ça prouve ce que ça prouve. . . que 2,262 font plus que 160.
Un Américain, devant qui j'essayais de démolir cette façon d'édifier une argumentation, continua froidement ma phrase :
— « Si cette méthode est concluante, fit-il, avec un sourire, ma ville natale, Fall-River, est la ville supérieure. Pas une ville n'a bâti autant de filatures : c'est la plus grande fileuse du monde. Seulement, Haverhill fait beaucoup plus de chaussures, et il lui paraîtrait humiliant de se laisser marcher dessus. Grands Rapids ne file pas et ne fournit à personne chaussure à son pied, mais quelle ville fabrique plus de meubles et vit plus commodément dans les siens ? Elle aussi est supérieure. Cependant elle n'est pas comparable à Chicago, laquelle affirme jalousement qu'aucune ville au monde ne possède d'abattoirs comme les siens, n'entraîne chez soi tant de bétail, pour en faire tant de viande, tant de saucissons, tant de conserves. . . — Je nourris le monde; c'est de la supériorité, je pense ! Et Chicago a raison. C'est une ville supérieure, si la supériorité, acheva mon Américain, consiste à abattre chaque jour vingt-cinq mille têtes de cochons. »
Ce monsieur avait tout de suite compris que la supériorité bien entendue n'est pas la résultante d'une comparaison victorieuse entre plus ou moins d'abondance matérielle.
Richesses et possessions, en s'additionnant et en se multipliant, ne servent à prouver cette supériorité qu'autant qu'elles sont instruments de la supériorité morale, intimement liées à ce qui en constitue l'essence, se tenant à elle pour la compléter et la manifester, comme le corps tient à l'âme et en manifeste la vie.
Deux puissances donc, subordonnées, l'une en fonction de l'autre, — comme dans l'organisme humain, une condition de santé et de force physique est requise pour la libre action des facultés de l'âme, — sont ici en face l'une de l'autre. Toutes deux appellent en haut la race
dont elles sont la glorification : Tune par le perfectionnement de l'homme tendant à sa fin, l'autre, par le perfectionnement de la matière, instrument de cette fin.
Quand ces deux puissances se rencontrent dans la vie d'une race, sur les hauteurs de sa maturité, dans les splendeurs de la foi et de l'honneur, de la justice, des arts, du labeur commun, du dévouement et d'une prospérité en parfait équilibre : elles constituent sa supériorité.
C'est la rencontre de l'esprit et de la matière pour une œuvre unique de grandeur. De cette rencontre sont nées les plus grandes époques du monde. Elles marquent dans l'humanité l'apogée des plus heureuses civilisations.
Voilà, il me semble, qui peut tenir lieu de définition, et suffit à écarter tout équivoque de notre mot « supérieur. »
Ça été un spectacle rare dans l'histoire que celui de ces deux forces concourant avec durée et se fortifiant l'une l'autre. En dire le pourquoi, c'est établir du même coup le rôle de chacune.
Pourquoi ? — Ou bien, c'est que l'abrutissement moral de beaucoup de peuples les a rendus inaptes à l'usage des progrès matériels et, encore plus, incapables d'y contribuer, — ou bien, parce que, fermés à la vraie civilisation par l'idolâtrie, le fatalisme, l'ignorance et la paresse, leur esprit, ainsi que des yeux malades, a regardé avec défiance la lumière venant des nations chrétiennes et lui a préféré les ténèbres dégradantes où ils croupissent; ou bien enfin, parce que les nations européennes ellesmêmes, au lieu d'harmoniser ces deux forces, les ont interverties et livrées à un antagonisme ruineux.
Au lieu d'établir la conquête de l'homme sur la matière, elles ont accepté et continuent de subir le règne de la matière sur l'homme.
Le christianisme dit : la richesse et tout ce qu'elle produit sont des moyens; le siècle orgueilleux et jouisseur lui répond : fais-en ta fin.
La matière doit être mon esclave, affirme la raison : qu'elle soit notre souveraine, clament les sens.
Grâce à ce renversement, l'idée industrielle de notre époque, ne tend plus au perfectionnement de l'homme, mais à la satisfaction de ses cupidités. Elle lui crée sans cesse de nouveaux besoins, afin que, reculant toujours les limites de ses désirs, — elle élargisse sans cesse les bornes de ses jouissances lesquelles en le détournant de sa fin l'asservissent. C'est d'ailleurs la devise de l'industrie moderne : « Produire indéfiniment, pour jouir indéfiniment. »
Or, cette théorie est antichrétienne, et donc antisociale, et donc destructive de la supériorité.
Il va sans dire qu'il n'en est pas ainsi, si on définit l'industrie dans son sens complet et en dehors de tout abus, c'est-à-dire : la victoire de l'activité humaine sur la fatalité des lois de la nature, l'œuvre divine continuée par le génie humain, perfectionnée par la découverte et la mise en œuvre de toutes ses ressources cachées, la royauté de l'intelligence exercée sur la matière pour la soumettre et la transfigurer.
Pour marquer clairement le rôle des deux éléments de supériorité dont nous parlons, empruntons, si vous le voulez bien, une toute petite page aux Exercices de saint Ignace. Elle est familière aux habitués des retraites fermées de notre villa Saint-Martin.
Elle s'intitule : Principe et Fondement. Principe, c'est de là qu'il faut partir pour marcher dans la lumière et conclure avec la vérité; fondement : c'est sur cette vérité qu'il faut établir la structure de nos vies, de toute vie, collective ou individuelle, si on ne veut que bientôt elle croule.
C'est après avoir médité cette page qu'un rédacteur du Saturday Evening Post, de New- York, — un luthérien franc-maçon, artiste avec ça, plus ouvert que ne le sont d'ordinaire ses congénères, mais paralysé par des préjugés
inextricables et devenu amusant à force de bonne foi naïve, déconcertante, — c'est après cette page qu'il me disait : « Je n'ai jamais trouvé une philosophie plus profonde dans plus de simplicité religieuse. »
Il m'invita même à l'accompagner au noviciat du Sault-au-Récollet, où il désirait faire une retraite de trente jours, tout comme Ignace de Loyola. « Je suis convaincu, ajoutait-il, que j'y découvrirais les moyens d'unir deux sociétés si bien faites pour s'entendre, les Franc-Maçons et les Jésuites, — un mariage mixte pour le moins, — et de les faire travailler ensemble à la grandeur du monde. »
Il n'a pas encore fait sa retraite de trente jours. Et je crois bien que nos fiançailles sont rompues.
Messieurs, je ne commence pas, ce soir, une retraite fermée. Mais pour rappeler les vérités fondamentales qu'on y prêche, je ne sens aucun besoin de m'excuser. Il y a des vérités qui sont chez elles partout, dans une conférence comme dans un sermon, au Monument National comme à Saint-Martin. La parole : « Cherchez d'abord le royaume de Dieu », résonne également chez les catholiques, chez les nations chrétiennes hérétiques, anglaises et allemandes, et chez les schismatiques russes; pour tous elle répond aux accusations contre le Christ pauvre, et tranche le sens de ses anathèmes contre les riches.
Établissons donc avec saint Ignace, l'attitude de l'homme devant tous les biens créés, y compris ceux d'ordre moral.
Le blessé de Pampelune est devenu le converti de Loyola. Voyez-le. Pour mieux comprendre le monde, il s'est retiré de lui. Seul, à Manrèse, avec son Dieu, il fait passer la création entière sous ses yeux. Et il lui fait face pour la juger. Quand le travail intérieur fut achevé, il écrivit quelques paroles, qui seraient banales, — banales comme la clef de métal d'une voûte où dorment les trésors nationaux, — si ces paroles n'étaient elles-mêmes la clef de la grande philosophie du christianisme, et ne livraient à la fois les trésors de la perfection humaine et le secret de la supériorité sociale.
« L'homme, dit-il, a été créé pour cette fin, pour louer
Dieu, le révérer, le servir, et par ce moyen arriver au salut. Tous les autres êtres sur la terre ont été créés pour l'homme lui-même, et leur destination est de l'aider à atteindre la fin dernière de sa création. D'où il résulte que l'homme doit en user ou s'en abstenir, selon qu'ils sont par rapport à sa destinée, des moyens ou des obstacles.. » Est-il possible, en des mots plus simples, d'assigner aux créatures leur rôle dans la destinée de l'homme et de la société. Quel philosophe a jamais, en des termes aussi brefs, marqué la hiérarchie des êtres, la vocation providentielle de la raison et de la matière ?
Dans ce tableau abrégé, quel rang sublime occupe l'homme ! Pour but, il a Dieu à posséder; pour moyen, la création qu'il possède. Devant lui et au-dessus de lui, le Créateur, terme suprême de sa jouissance; au-dessous de lui, tous les êtres de la création comme des échelons d'où il s'élève jusque là-Haut. Au milieu de cette immensité, lui seul libre, prêtant sa voix et son intelligence à la nature inconsciente et muette, pour qu'elle aussi chante la gloire dù Maître.
Oh ! ne brisons pas cet ordre, ne dérangeons rien dans ce triple plan du tableau. Ne portons pas une main sacrilège sur cette hiérarchie des êtres.
Entendons plutôt cette voix : « Je t'ai donné la puissance sur toutes choses, fais-les croître et se multiplier. Souviens-toi de la grande loi du travail; développe tes talents : je t'en demanderai compte. Arrache à la terre toutes les ressources de sa fécondité; demande aux éléments de te donner des ailes, et tu porteras jusqu'au bout du monde les bienfaits de tes découvertes. Domine les flots et qu'à travers les océans les hommes puissent se tendre la main; domine aussi l'océan des airs, que la foudre domptée devienne à son tour un organe à ton service ! Empare-toi de toute la création dans la mesure dans laquelle elle sert à ta fin : je t'en donne l'investiture. »
Celui qui a compris ce langage et y conforme sa vie devient, de ce fait, l'homme ordonné, supérieur, gravissant vers toutes les hauteurs.
Ne le laissez pas seul, donnez-lui des frères, des com-
patriotes occupant comme lui en toute liberté leur place dans le plan divin; puis multipliez-les par le nombre de tous les citoyens de leur race; vous avez la multitude des unités destinées à constituer le tout. Et comme la loi morale, autant que la loi physique, veut que la beauté, la vigueur, la durée d'un tout dépendent des éléments qui le composent, vous possédez la condition première de la supériorité.
Oh ! ne vous arrêtez pas là ! Fondez maintenant toutes ces unités pour en former une nation; que l'Eglise y représente sur chaque fidèle les titres du Christ, roi des nations. Enserrez tous ces citoyens dans le réseau des lois et des institutions du pays, sous l'autorité d'un gouvernement, — démocratie, aristocratie, royauté, peu importe — à condition que ce gouvernement, dont la fin est le bien-être matériel des sujets, respecte et protège la religion, chargée de leur fin surnaturelle ; — qu'il se souvienne qu'établi pour les individus et les familles, et non les individus et les familles pour lui, il doit sauvegarder leurs droits, la liberté de leurs consciences et de leur culte, la tranquillité de leur vie contre l'injustice et la violence, par une législation conforme aux lois de la nature, de Dieu et de l'Église, par la probité de ses magistrats, la force d'une police suffisante à assurer l'ordre à l'intérieur et la sécurité à l'extérieur, — qu'il surveille et encourage toutes les initiatives individuelles, dans le commerce, la science, les arts, l'éducation, employant si bien son activité à accomplir ce qui le regarde, qu'il n'ait ni le temps ni le goût de s'occuper de ce qui ne le regarde pas.
Est-ce fait, Messieurs ? Cette nation privilégiée, l'avez-vous rencontrée quelque part, solidement établie sur le Principe et Fondement ? Était-elle, en plus, enracinée dans le sol où dorment ses morts, dans le sol défendu par la bravoure et fertilisé par le labeur ou le martyre des ancêtres ? Ses forces nationales étaient-elles bien unies sous un même drapeau, cimentées par les mêmes souvenirs, les mêmes espoirs, les mêmes souffrances et la même volonté fière de vivre sous le libre soleil de Dieu, respec-
tant la liberté des autres et la parole donnée ? Vivait-elle dans la plénitude du contentement de tous, du concours des volontés à la prospérité générale, loin des cupidités, des égoïsmes et des vols, des fortunes monstrueuses, génératrices de haines et de sensualisme ? Avez- vous assisté à ce merveilleux spectacle ? Arrêtez- vous là : vous êtes arrivés à une de ces époques glorieuses et rares où les rôles de l'esprit et de la matière sont coordonnés à leur plus haute puissance. Vous l'avez trouvée : c'est elle, c'est la race supérieure.
Voulez-vous maintenant connaître les temps et les territoires où elle a vécu ? et tout d'abord l'institution qui l'a fait naître et grandir ?
Je vous réponds : c'est le christianisme. Seul il l'a formée, et seul il le pouvait. De sa nature, le christianisme est civilisateur. Et partout où il jouit de sa libre action, il civilise parfaitement. Même avant l'avènement du Christ, le christianisme imparfait, si j'ose dire, avait fait du peuple de Dieu, malgré ses alternatives de défaillances et de repentir, le seul peuple civilisé de l'antiquité. Les autres civilisations se mêlent à trop d'horreurs et ravalent par trop l'humanité, pour que l'on y imagine l'idéal recherché.
Quand nos ennemis et leurs dupes, étourdis par le fracas des affaires, éblouis par l'argent et ces grands corps d'argile appelés millionnaires, et tous ces veaux d'or adorés à la bourse, à la banque, au grand soleil et dans l'ombre des marchés de nuit, aussi enviés parfois par les boudoirs et les salons, que par les ghettos, quand ils accusent l'Eglise de maudire les biens de la terre, ils ignorent ce qu'elle maudit et méconnaissent son action bienfaisante.
Elle a refait le monde, dont toute l'histoire tourne autour de la sienne. Ce que les nations incivilisées ont de moins inférieur, elles le tiennent de sa main.
Et elle a civilisé l'Europe.
Cette œuvre en vaut la peine. Elle devrait lui rendre plus indulgents, au moins les financiers qui se remplissent sans rien produire, et les voleurs qui quémandent ses absolutions sans restituer.
Elle a d'abord tiré de sa pourriture l'empire romain : lourde besogne ! Le moribond portait dans ses flancs gangrénés les vices importés de ses colonies, auxquelles il avait porté les siens. Aux raffinements de ses plaisirs, de ses banquets, de ses palais, de ses bains de marbre et de ses cruautés, il avait ajouté des mollesses contre nature, tout ce que peut apporter à la bête humaine l'argent, le cirque et le sang des gladiateurs et des lions, la volupté devenue déesse, le sensualisme le plus avilissant, divinisé et trônant dans les rues et les parcs, comme en un lupanar public.
Le christianisme employa à cette tâche trois siècles, d'Auguste à Constantin. Cinq siècles, de Clovis à Charlemagne, furent consacrés à assujettir ces mêmes barbares que ni le Rhin, ni les Alpes, ni les Pyrénées, ni les légions romaines n'avaient arrêtés, et qui, civilisés enfin, baptisés, à genoux, faisaient de leurs évêques leurs pères spirituels et leurs hommes d'État. Il lui fallut plus de temps encore pour écraser l'Islamisme. La lutte dura de Godefroy de Bouillon à Sobieski, six longs siècles. Il restait les trois siècles qui ont précédé le nôtre, commencés par Vasco de Gama et ses grandes découvertes, empoisonnés par le virus du libre-examen, continués par la philosophie du XVIIIe siècle, déshonorés par la Révolution et la quasi-universelle trahison des nations européennes.
Suivez à travers ces quatre longues périodes l'œuvre du Christianisme. Elle est faite de lumière, de pureté dans les mœurs, de patience au milieu des rivalités féodales, des rudesses du peuple et des ambitions impériales, poussant les fidèles vers leur fin surnaturelle sans cesser jamais d'apporter son concours et une exaltation incomparable à tout ce qui élève les races ici-bas : culture de la terre, courage civil et militaire, esprit public, constance au travail, amour des sciences, des lettres et des arts.
— Et cette race supérieure, ou plutôt celles qui lui ressemblent davantage, à quelle époque ont-elles vécu ?
— La première, au moyen-âge.
Evidemment, je n'exprime là qu'une simple opinion, et je ne vais pas faire un cours d'histoire pour l'appuyer. Modifions seulement un peu le sens de race, car les nations s'ébauchaient alors sous l'influence de la papauté et n'avaient encore ni leur cachet distinctif, ni leurs limites bien marquées; elles ne formaient pas autant qu'aujourd'hui des patries. Et puis, de cette période médiévale, il faut choisir ce qui en fut l'apogée: le Xlle et le XlIIe siècle, l'un achevant la préparation de l'autre. Le Xlle fut l'âge du prestige sans égal de la papauté, reconnu par toutes les nations rivales de l'Europe, et exercé pour la protection des droits de toutes. Le XlIIe ajouta aux gloires du précédent celle d'une culture plus avancée dans les arts et les sciences, et une fusion plus entière des éléments ethniques de la nation française. Il fournit à la papauté ce bras séculier travaillant en si parfaite union avec elle au bonheur du monde : Louis IX, roi.
La France de saint Louis, voilà, il me semble, où il faut s'arrêter quand, remontant la route des âges, on veut saluer une race supérieure.
Vous ne comptez pas, je suppose, ni moi non plus, faire agréer cette conclusion à tout le monde. Le parti pris et cet original « tout le monde le dit » ont caricaturé le XlIIe siècle en épouvantail obscurantiste. Il y a six cents ans que les premiers phonographes — c'est longtemps avant l'invention des autres — nous rechantent que ça faisait l'affaire du roi et du pape de commander à des ignorants superstitieux, abêtis sous leur dépendance.
Les braves gens d'alors, il est vrai, n'étaient pas instruits comme ceux d'aujourd'hui. Du moins ils ne l'étaient pas de la même façon. D'abord ils ne lisaient pas autant de gazettes, ce qui les empêchait de se former des intelligences de papier et des cerveaux de carton, selon le mot du journaliste Drumont.
Ils écoutaient aussi beaucoup moins de menteurs, ce qui les privait de s'instruire avec de grosses sommes d'erreurs. Seulement, les erreurs sont à l'instruction ce que les dettes sont à la fortune : plus on en a et plus on est pauvre.
Ces ignorants-là, sans lire ni écrire, savaient réfléchir, penser juste et juger droit. Sans y mettre le nom, ils causaient philosophie, et ils savaient ce qu'ils disaient. Tout leur bon sens, ils l'employaient à suivre des cours de science et de théologie. Et ils les comprenaient ! Mieux que cela : ils les vivaient.
Savez-vous qu'Albert le Grand, Pierre Lombard, Bonaventure, Thomas d'Aquin, faisaient leurs cours à des multitudes plus passionnées à les suivre et à en discuter les thèses, qu'on ne l'est aujourd'hui à connaître la cote de la Bourse, le dernier confort des limousines, le prix d'un fauteuil au Sénat ou celui du silence d'un complice en possession de secrets compromettants?
Savez-vous qu'il y avait alors 30,000 universitaires à Paris, 20,000 à Bologne, et que le monde chrétien présentait une population d'étudiants que notre temps n'a pas encore dépassée en nombre ?
Ceci me remet en mémoire une conférence de notre Père Pardow, au Delmonico, de New-York. Le sujet était : The dark âges and how dark they were. Le Père avait réhabilité le XHIe siècle et prodigué des statistiques étourdissantes. L'auditoire était select : les Quatre- Cents se trouvaient là parce que c'était bien porté, et plusieurs centaines d'autres parce qu'elles voulaient s'instruire. A la sortie, dans le grand escalier de marbre blanc, une dame dit à sa voisine :
— Did you know ail that before f
— Why, répondit-elle, I din't even suspect it.
Les Espagnols et les Portugais nous offrent un autre exemple de puissance supérieure. C'est à l'époque où, parmi l'éclat d'un prestige inouï, ils s'étaient faits dans
tous les continents, les missionnaires de l'Évangile. Ce ne fut pas très long. Du moment où leur âpreté au gain remplaça leur apostolat, et le goût des conquêtes de la richesse celui de la conquête des âmes, la décadence commença. Elle fut vite accélérée sous la poussée des marchands de chair et de vices, commis-voyageurs d'enfer, pilleurs, devenus par leurs scandales des destructeurs plus redoutables de l'œuvre d'évangélisation, que ne l'étaient les dieux du vieux paganisme. Dès que leurs marins, sillonnant les mers d'Amérique et d'Asie, n'apportèrent plus au Dieu des néophytes de leurs colonies, à l'instar des trois rois mages, l'or, l'encens et la myrrhe, mais vinrent au contraire lui arracher pour eux-mêmes l'or, l'encens et la myrrhe, c'en fut fait de leur puissance, qui fondit bientôt comme un énorme corps hydropique.
Vous ferai-je sourire en affirmant comme je le pense, qu'il n'y a pas eu au monde, depuis le paradis terrestre avant la Chute, de collectivité humaine plus heureuse dans sa prospérité, plus satisfaite de cette terre où l'on passe pour arriver au ciel, vivant plus honnêtement de son travail, sans concurrence ruineuse, sans querelle de haine, mieux gouvernée et plus attachée à ses gouvernants, que les peuples de cet Éden sud-américain, appelé les « Réductions du Paraguay ».
C'est de cette république idéale que de Haller disait : « On a accusé les Jésuites d'une ambition démesurée en les voyant former une espèce d'empire dans les climats éloignés; mais quel projet plus beau et plus avantageux, que de ramasser des peuples dispersés dans l'horreur des forêts d'Amérique . . de les réunir dans une société qui représente l'âge d'or ? »
Voltaire lui-même n'a pu s'empêcher d'avouer : « L'établissement dans le Paraguay, par les seuls Jésuites espagnols, paraît à quelques égards le triomphe de l'humanité. »
Un autre témoignage, qui vous paraîtra synthétique : « Lorsque les missions du Paraguay, écrit Raynal, sortirent des mains des Jésuites, — en 1768, — elles étaient arrivées à un point de civilisation le plus grand peut-être
où l'on puisse conduire les nations nouvelles, et certainement fort supérieure à tout ce qui existait dans le reste du nouvel hémisphère. On y observait les lois, il y régnait une police exacte, les mœurs y étaient pures, une heureuse fraternité y unissait les cœurs, tous les arts de nécessité y étaient perfectionnés, et on en connaissait quelques-uns d'agréables : l'abondance y était universelle. »
N'insistons pas, mesdames et messieurs. Laissons l'ironie s'amuser de cette république menée par des prêtres : A priest ridden country.
Oublions nous-mêmes un instant les préjugés bienvenus dont nous sommes saturés, nos faux concepts du progrès et du bonheur, et tout le cliquetis des orgueils ambiants, afin de trouver dans l'« abondance universelle » de cette race heureuse, une preuve de plus que la supériorité naît de la rencontre harmonieuse des deux puissances, matérielle et morale, et s'appuie sur le Principe et Fondement qu'ont mis en œuvre sociale, au Paraguay, les fils d'Ignace de Loyola.
S'il me fallait une transition pour passer à la race française en Amérique, elle serait toute trouvée dans l'expression : priest ridden country, dont je viens de me servir. C'est le surnom de la province de Québec. Et sur les lèvres de nos meilleurs ennemis, elle fait antithèse à « race supérieure. »
Quand ils l'emploient ou l'entendent, toute une théorie de soutanes défile à leurs yeux, suivie de tout un peuple superstitieux, marchant aveuglément, ou plutôt immobilisé sous la domination du pape. Et ils en éprouvent pour nous une pitié digne de peu de reconnaissance : une pitié avec panache de morgue, — c'est mortel pour la reconnaissance! C'est une pitié acide, d'essence variable : pour un rien, pour une goutte d'eau bénite, elle se transforme en une colère semblable à celle que provoque chez d'autres la vue d'une étoffe rouge.
Pour combler leur mauvaise humeur, on trouve des
sujets britanniques pour s'accommoder de cette autocratie cléricale, pour s'entendre avec tous ces prêtres et travailler d'accord avec eux à la conservation d'une prétendue langue française servant d'expression à leur ignorance commune.
Hé ! oui, ils ont raison : il s'en trouve ! Il s'est même rencontré dans cette salle a priest ridden man, pour trouver à cette langue une valeur surnaturelle, en établissant entre elle et la religion une alliance si intime, qu'on ne saurait la rompre sans compromettre l'une et l'autre.
Un autre en a même démontré la valeur économique dans le commerce.
Un troisième a osé, au risque d'isoler sa province des autres provinces confédérées, défendre, comme l'un des trois remparts de sa nationalité, nos lois françaises contre toute intrusion étrangère, ouverte ou sournoise; et des maîtres l'ont applaudi.
Et voici que ce soir, prolongeant l'emprise sacerdotale et la tradition de servilité de sa province, un autre parleur, non plus dans la redingote d'un monsieur asservi au clergé, mais dans la soutane de ce clergé même, s'en vient à son tour, cherchant avec la fierté de son sang, de sa foi et de son histoire, le rang dû à sa race, vous affirmer qu'elle est, sur quelque rivage où elle vive, dans ce territoire immense, civilisé, peuplé, fécondé par elle, non pas la race supérieure, — nous n'avons hérité de personne ces vantardises chauvines, — mais qu'elle est dans ce Dominion du Canada, sa patrie, une race inférieure à nulle autre.
Peut-être est-il fastidieux de le redire. Et ce serait une illusion de vouloir par là éclairer des cerveaux ennemis volontairement fermés.
Mais nous avons des nôtres frayant avec nos adversaires, volontiers leurs dupes ou complices. C'est un devoir de les empêcher de perdre tout à fait l'air de famille. De bonne foi ou non, ils refusent d'admettre qu'un Canada catholique, c'est-à-dire « dans les données de sa propre tradition et de sa propre race », puisse aspirer à la supériorité, et ils consentiraient plutôt à l'assimilation et
à notre noyade dans le grand tout canadien, avant de croire à une race française prospère et croyante, libre et loyale à l'Église.
Et ils sont dans la place. Et vous savez qu'un complice dans les murs, prêt à y pratiquer une brèche ou à ouvrir la porte, est plus redoutable que des bataillons au dehors.
Quand le XVIIIe siècle commença le sabotage des institutions de la vieille race française et à détruire, avec les abus de l'ancien régime, les appuis de l'ordre social et les associations les plus bienfaisantes, la France n'eut pas à chercher ses ennemis au dehors ; elle les trouva dans son propre sein.
Fils de la France et instruits par son exemple, épris de ses vertus chevaleresques et navrés de ses malheurs, nous voulons nous préserver de nos ennemis du dedans et du dehors. Dans nos élans vers les sommets, nous redoutons l'obstacle venu de loin pour nous barrer la route, mais nous redoutons aussi le faux frère. Il y a toujours des faux frères, désireux de nous alléger en nous dépouillant. Eux aussi prétendent apporter leur poussée dans le mouvement commun; ils poussent même plus bruyamment que les autres, encore que ce ne soit pas dans la même direction.
Ils y joignent leurs protestations d'amour envers la patrie, mais envers une patrie défigurée dans ses traits caractéristiques et sa physionomie traditionnelle, isolée, dans sa marche, de l'Église sa mère et son meilleur soutien, orpheline égarée et blême, méconnaissable, si rachitique dans sa morale qu'on ne saurait plus rêver pour elle, dans sa maturité, la rencontre harmonieuse des deux puissances qui constituent la supériorité.
Le ciel nous préserve de cette fraternité de transfuges ! Nous voulons une patrie toujours plus grande, plus haute, se dégageant des tutelles par le chemin des forts et des purs, fortifiée par toute la prospérité économique nécessaire à son œuvre. Mais une patrie identique à elle-même. Et elle ne le serait pas, si la richesse devenait pour ses fils une porte ouverte à l'apostasie nationale et
religieuse, et s'il leur était nécessaire de se tâter, quand ils sont devenus riches, pour se bien convaincre qu'ils sont encore du sang de race française.
Nous voulons une patrie que tous ses enfants puissent embrasser dans la maison de Dieu sans défiance et sans regret, comme les fils d'une même famille, au jour des retours au foyer, embrassent leur mère sans songer un instant que son honneur, sa foi et ses tendresses aient pu changer depuis les années de la maison paternelle, où ils travaillaient, aimaient, pleuraient et chantaient ensemble.
La patrie que nous voulons, c'est celle que tout petits, on nous a appris à aimer. Qu'on ne nous change pas son caractère et son cœur !
Nous nous chargerons, nous, ses fils et ses petitsfils, de lui garder ses libertés et de lui bâtir un chez soi plein d'honneur.
Elle est modeste et elle est méprisée : nous n'en éprouverons que plus de joie à l'aimer et à la grandir. Nous dirons d'elle, comme Jean Chrysostome de sa mère : « Elle est pauvre et elle ne ressemble en rien à une reine ; mais il n'y a pas au monde de reine plus grande et plus belle que ma mère, parce que c'est ma mère ! »
Non, non, il n'y a pas de patrie plus noble et plus aimée que cette petite patrie française du Canada, parce que c'est notre patrie.
Et elle sera grande aussi ! . . . car nous le voulons.
Il y a dans notre langage des mots humiliants et l'expression nous trahit quand, sous les coups du dédain et les dénis de justice, nous nous contentons de dire. « Nous n'allons pas mourir, nous avons survécu, nous saurons bien survivre. »
Cette façon de parler donne l'air résigné, sans connaissance, d'un vaincu qui a seulement la vie dure.
Mourir ! qui donc parle de mourir ? Il ne s'agit pas de mourir, il s'agit de mesurer les hauteurs où nous allons gravir ! Nous écraser, nous ! On nous a juste assez secoués pour que, éveillés enfin, les yeux bien clairs, nous regardions par quelles ascensions nous allons nous échapper.
Soyons plus positifs, si vous le désirez, et passons de ces beaux espoirs à des réalités plus concrètes.
La marche de la race française au Canada, pour être progressive et atteindre le but, doit s'exécuter en route nationale, ou encore, pour revenir au mot de Bourget, « dans les données de sa propre tradition. » Qu'elle garde son orientation et sa démarche ! C'est une condition de liberté et de beauté. Nous contraindre pour pasticher serait nous entraver.
Aux êtres pensants et aux êtres marchants Dieu a donné leur allure. La sienne pour chacun est la meilleure. Son allure, à la nation montant à l'appel d'en haut; la sienne, à l'homme posant en maître le pied dans son domaine; au cheval, allègre et fier dans sa course; au bœuf, grave et lent dans son sillon.
Le progrès de notre peuple s'est poursuivi jusqu'ici, sous la protection de l'Église à travers mille résistances et dans un champ fécond en sacrifices; marchons-y du pas grave et fier des croyants pleins d'espoir, traçant leur sillon jusqu'au bout.
Nous sommes liés au domaine où nous posons nos pieds en maîtres par une tradition de trois cents ans d'endurance : enfonçons jusqu'au tuf nos vies dans ce sol, afin de n'y pas sécher comme des déracinés. Notre foi est superficielle encore, n'ayant pas souffert. Elle n'a pas assez lutté pour sentir toute la nécessité de savoir le pourquoi de ses pratiques et la raison de sa soumission. Dans un orage politique où elle viendrait en conflit avec l'esprit de parti, ou dans une lutte des classes ouvrières, qui donc peut prévoir ce qu'elle compterait de défections.
Il nous manque de savoir : d'abord pour éviter de trancher des questions de doctrine quand nous ne savons pas; ensuite, pour ne point donner dans tous les panneaux et jeter, par un faux utilitarisme, les principes les plus sûrs, comme de vieilles défroques dont notre modernisme n'a que faire.
Il nous manque de savoir pour faire face aux crises
économiques dont nous sommes menacés, et prendre position d'orthodoxes à la tête du peuple ouvrier, ballotté à tout vent d'erreurs et artisan de ses propres misères.
Lorsque nous saurons mieux les conditions requises au maintien de nos forces et de notre identité, nous songerons peut-être aux étrangers qui nous arrivent de toutes parts, sans triage, entrant dans la maison, comme si nous tenions porte ouverte ou s'ils étaient les maîtres. Et nous nous souviendrons que le Canada, notre province en particulier, n'est pas un pays à tout mettre.
Lorsque nous saurons mieux, certain « impérialisme moral » nous apparaîtra pire que l'autre. Nous sommes envahis par des mœurs cosmopolites, des dernières couches américaines; tandis que nos industries, nos chemins de fer, nos banques, le sont par le capital américain; tandis que nos jingoes les plus britannisants s'efforcent de briser la seule digue naturelle opposée à cette américanisation, en brisant l'influence du groupe de Latins, que nous sommes, parlant français. Le peuple de nos villes se grise de vulgarité; il est jeté et déformé dans la promiscuité de ses plaisirs. Le théâtre du Broadway, le cinéma, les magazines, la mode née du tentateur des rues, le dévergondage des acteurs et des actrices outrageant la pudeur et le goût, le débraillé dans ce qu'il a de plus grotesque et de plus suggestif, nous assimilent chaque jour, en effaçant dans la physionomie de nos citadines ces traits si distingués, si spirituels, si français, quand ils apparaissaient sous la garde de la modestie.
Nous déplorons la désertion de nos campagnes comme une atteinte à nos ressources et à notre bon renom de peuple laboureur. C'est un juste sujet de regret. Ce regret s'aggrave avec l'infection morale des villes et l'amoindrissement intellectuel qui s'en suit; beaucoup plus encore, depuis que les faubourgs des grandes villes voisines transforment les nôtres à leur image.
Lorsque nous saurons mieux, peut-être cesserons-nous tout à fait de voir l'unique supériorité des individus et de la race dans les seules « trois honorables professions ». Nous demanderons à une élite de notaires, de médecins
et d'avocats de soutenir l'honneur de leur carrière encombrée et parasite; et il nous restera des admirations et des mercis pour les industriels, les commerçants, les cultivateurs, et leur carrière productive et dédaignée. Les uns apporteront leurs études à l'activité et au sens pratique des autres; et il se trouvera assez de bons notaires pour suffire aux désaccords des familles et à nos testaments; assez d'avocats pour mettre à l'abri les orphelins et les veuves; et les médecins, heureux de se bien porter comme vous et moi, verront chaque jour s'accroître le nombre des défricheurs montanl vers les terres neuves, et décroître proportionnellement le nombre des colons établis au cimetière.
Lorsque nous saurons mieux, un même mot d'ordre retentira dans nos rangs : Excelsior ! jailli de toutes les poitrines, redit d'un bout à l'autre du pays, répercuté comme un écho fidèle dans les montagnes, convoquant au devoir social, aux concurrences honnêtes, à des succès en affaires sans cesse grandissants. Il n'y a pas de raison pour un Canadien français, dans aucun domaine, pas même celui des jeux athlétiques, pas même dans sa tenue physique, sa politesse et sa distinction, d'être second quand il peut être premier. Il n'y a pas de raison de servir un adversaire — si ce n'est par vertu — quand on peut en être servi. Ce n'est pas là prêcher l'orgueil; c'est signaler de l'apathie qui s'habille en humilité. C'est se souvenir de son Credo et du passé dont on est le représentant solidaire et, si indigne qu'on en soit, c'est s'en montrer fier. .
Aussi bien, cette fierté s'allie merveilleusement avec l'esprit d'entreprise.
Quand tant d'oeuvres sollicitent notre générosité; œuvres nationales et religieuses, œuvres d'éducation et de bienfaisance, pourquoi laisserions-nous aux autres les gros profits, comme si, à l'avance, ils leur étaient dûs, et nous contenterions-nous d'un emploi, d'un joli salaire, d'une vie sans risque, nous rassurant d'un ton béat : « On est si bien traité à leur service. »
Ah ! mon ami, vous n'êtes pas isolé dans la race; vous
faites partie d'un tout, qui monte ou descend avec vous.
Si votre rôle est inférieur, étant à la hauteur de vos talents, soit ! restez-y. S'il est inférieur à votre mérite, et si vous en êtes content, nous baissons tous avec vous.
Nous avons déjà, avec si peu de moyens, gravi tant de degrés, faut-il qu'il y ait encore des âmes défiantes, en bas, ne souffrant pas d'y être, se croyant créées et mises au monde pour y rester ? Un jour de rentrée des classes, je rencontrai un enfant dans la rue :
— « Et pourquoi donc ne vas-tu pas à l'école, lui dis-je ?
— Je n'ai pas de souliers !
— Que fais-tu ici nu-pieds dans la rue ?
— Je mène des animaux à l'abattoir; on me paye trente sous.
— Viens au magasin, mon enfant, repris-je, je vais t'en faire donner des souliers. (Ce moyen vous paraîtra sans doute plus simple que de faire signer une requête pour le forcer de s'en acheter, et plus expéditif que de demander au gouvernement une loi « des souliers obligatoires »).
— Vois-tu, mon enfant, ajoutai-je, en le conduisant en classe, si tu étudies, tu seras un monsieur plus tard, tu auras ta maison, ton banc à l'église, tu ne mèneras plus des animaux, tu mèneras des hommes et, au lieu de trente sous, tu gagneras trente piastres.
— Ouah ! fit-il, abasourdi, on ne gagnera jamais ça, nous autres. »
Ce mot ouvre une fenêtre sur l'âme populaire; il n'est pas canadien, il est de tous les pays. C'est le mot de l'infériorité satisfaite, fatale, qui n'ose pas, ne veut pas monter. Il m'est revenu bien des fois à la mémoire depuis ce jour, en parcourant notre province, au nord, à l'est, dans la région de Rimouski, et en lisant le long des routes, sur le pignon des granges et les rochers des grèves, les annonces des fabriques étrangères : fabriques de machines agricoles, d'ustensiles de cuisine, d'agrès aratoires... Beaucoup de ces objets sont fabriqués par nos habiles ouvriers, vendus par nos irrésistibles voyageurs de com-
merce, achetés par les cultivateurs les plus français et les plus catholiques du Canada. Et les gros bénéfices? A des industriels qui ne sont ni catholiques ni français.
N'y a-t-il donc pas assez de confiance mutuelle, de nerf, de coalition de capitaux parmi nous, pour que les fabricants, les vendeurs, les acheteurs, les consommateurs, soient aussi un peu les bénéficiaires et ne se coalisent pas seulement pour livrer leurs profits aux autres ? Et, songeant aux « trente sous » de tous ces intermédiaires satisfaits, et aux « trente dollars » des maîtres, le mot de l'enfant me revient : « Ouah ! on ne gagnera jamais ça, nous autres. »
Cependant, s'il nous importe d'innover dans les affaires, il est un domaine — et c'est la campagne — où le progrès consiste à conserver en améliorant. Je m'explique.
Ne modernisons pas nos habitants, que Lord Dufferin appelait un peuple de gentilshommes. Moderniser, à mon sens, c'est reculer. Laissons le pouvoir public encourager nos cultivateurs de toute façon, et ils continueront de perfectionner leurs méthodes et d'obtenir tout le rendement possible de leurs troupeaux et de leurs terres. Et nous honorerons nous-mêmes cette classe d'hommes indépendants et modestes, qui nous fournissent du pain. Il deviendra de notre propre intérêt de les préserver du luxe de nos villes, de l'asphalte glissant de nos rues, du bagout de nos sectaires et des doctrines de club et de café.
Tant qu'à la campagne, pères et fils aimeront la noble liberté de leur vie, la bonne terre nourricière, généreuse à rendre ce qu'ils lui donnent en amour et en sueurs, l'air pur, revigorant, secoué par les brises appelant au travail du matin ou se mêlant le soir aux vieux refrains de chez nous, — tant que, dans la gaieté de leurs tâches, ils répandront sur les guérets, du geste auguste des semeurs, le bon blé de toujours, ou recueilleront, en bénissant Dieu, la moisson mûrie sous les ardeurs de Midi roi des étés; tant que les berceaux, continuant leur pacifique revanche, verront se succéder de robustes enfants, que la famille bien unie se groupera aux pieds du Christ de la muraille
pour la prière du soir, que le père fera le signe de la croix sur l'entame du pain et commencera sa besogne quotidienne au nom du Père et du Fils . . . qu'il vénérera le père de la grande famille paroissiale, son curé, heureux de croire et d'être instruit par lui, de retrouver chaque dimanche, en habits de fête, ses parents et ses amis à la messe, de causer gaîment à la porte de l'église avec tous ses frères de labeur, gardiens comme lui sans le savoir d'une tradition qui nous fait si contents d'être ce que nous sommes, si sûrs de rester ce que nous voulons rester, si confiants de devenir ce que nous voulons devenir : oh ! c'est là, toujours là, que nous trouverons, non des révoltés contre la société, mais les appuis de notre race, les assises, le granit où doit reposer la structure de notre toujours plus haut édifice national.
Cet édifice toutefois ne saurait se bâtir avec eux seuls. Il s'édifie de nous tous et des efforts de chacun. Loin de nous le doute et la lassitude ! Si long que soit le travail et si amère la déception des reculs, chacun doit se souvenir que la victoire n'est pas son affaire; son affaire est d'aller jusqu'au bout. La victoire est l'affaire de Dieu, et elle viendra. A coup sûr, il y a quelque chose de pire que l'insuccès et la défaite : c'est la peur du sacrifice et l'abandon des siens. C'est le lâche qui dit : « Ça ne paie pas; allez-y si vous voulez, moi je m'en retourne. » Et qui montre les talons. S'épuiser à la tâche sans prononcer jamais : je n'en puis plus; tomber au bord de la tranchée et ne recevoir pour adieu que le sourire dédaigneux des gens pratiques, et pas un merci des égoïstes à qui on a conservé un territoire où ils font de l'argent, ah ! bon Dieu, c'est dur ! Mais on a du moins conscience d'avoir aidé en les haussant d'un cran ceux mêmes qu'il fallait combattre, et d'être une maille dans la tradition que d'autres riveront plus haut. Ne comparez pas ce sort à celui du défaitiste, courtisan plagiaire de tout ce qui est d'ailleurs, dont tout le génie consisterait, si on le laissait faire, à tailler pour ses grands frères, des habits de nains ou de bossus; et qui, enfin, repu, honoré avec bruit et méprisé en silence, s'en va dans une tombe oubliée ou qu'on ne bénit pas.
Heureux les bons ouvriers de l'œuvre supérieure luttant sans récompense, sans même celle du succès immédiat. Et c'est l'œuvre de l'heure. D'autres viendront après nous qui ramasseront l'outil tombé de nos mains, — comme vous avez ramassé, Monseigneur, l'outil tombé des mains vaillantes du grand Blessé de l'Ouest; votre immortel prédécesseur. Ah ! vous avez appris à bonne école à le manier, et Mgr Langevin, doit applaudir à son œuvre si courageusement continuée. Le jour va venir. La lumière de la justice immanente va se lever. Personne n'a le pouvoir d'étendre à perpétuité les voiles de la nuit. Il y a un soleil. Tenons encore !
Quand un pèlerin, traversé de mille épreuves, venu de loin, attristé au souvenir de ses compagnons tombés en route, gravit dans l'ombre de la nuit un sommet, les pieds blessés aux rochers de la montagne, le cœur épuisé, se demandant avec angoisse s'il arrivera jamais, — il se console soudain et déborde de joie, si, levant dans un effort suprême ses deux bras vers le but désiré, et fixant là-haut ses deux yeux défaillants, il aperçoit la cime se dessiner dans les premières blancheurs de l'aube ou s'illuminer des rayons du soleil levant.
Allocution de S. G. Mgr BÉLIVEAU, archevêque de Saint-Boniface
Le R. P. Lalande avait été présenté par M. le Dr G.-H. Baril, président de V Association catholique de la Jeunesse canadienne-française. A la fin de sa conférence, Mgr l'archevêque de Saint-Boniface a prononcé l'allocution suivante :
Monseigneur, 1
Mesdames,
Messieurs,
Il y a peut-être des gens un peu surpris de me voir ici, ce soir; le plus surpris, c'est moi. L'amabilité des mes-
1 Mgr Bruchési, archevêque de Montréal, qui honorait de sa présence Y Action française.
sieurs du groupe de Y Action française et leur dévouement à une cause qui m'est chère, expliquent leur bienveillante invitation et mon acceptation. Je crois voir cependant une autre raison à leur démarche. Successeur d'un évêque illustre et d'un grand patriote, j'ai l'avantage de vivre dans le rayon lumineux qu'il a laissé après lui. Comme il arrive dans toutes les choses humaines, un avantage va rarement sans quelque inconvénient; aussi, puis-je redire les paroles de Botrel :
T'es bien trop petit, mon ami.
Ce n'est pas humilité à crochet, mais évidence fulgurante. Mais, si je ne puis endosser l'armure du preux chevalier que fut Mgr Langevin, je crois partager l'affection qu'il eut pour les siens.
Le Révérend Père conférencier de ce soir nous a parlé de ce qui constitue la supériorité d'une race. Je n'ai pas à revenir sur ce qu'il a dit, on ne glane pas où le Révérend Père a passé. Au surplus, vouloir complimenter le conférencier serait peine perdue, sa réputation n'étant plus à faire. Qu'il me permette seulement de dire que sa fierté nationale n'a d'égale que le degré d'intelligence pratique qu'il met à servir les siens, tout en servant la sainte Eglise. Fils de savetier, de porteur d'eau ou de scieur de bois, j'ignore lequel des trois, il prouve magistralement qu'il n'y a pas de sot métier et que les descendants des hardis bûcheurs, qui mirent hache en bois aux premiers jours de la colonie, savent comprendre les nobles causes quand ils sont de race. Celui-ci, à coup sûr, bûche dans le bon érable canadien.
Jj Action française a la main heureuse dans le choix de ses conférenciers ; si elle semble avoir fait une spécialité des détails, il est clair qu'elle sait monter aux sommets, et trouver des hommes qui s'y promènent à l'aise. Je l'admire pour cette maîtrise, mais si j'avais à choisir entre deux alternatives, je dirais qu'elle a surtout mon admiration pour l'attention soutenue qu'elle donne aux détails avec un esprit de suite qui fait naître les plus belles espérances.
Enfants des hardis pionniers qui défrichèrent ce pays,
nous avons pénétré dans toutes les sphères d'activité au Canada. Quand on songe au point de départ et aux difficultés amoncelées sur la route, il n'y a pas à s'étonner que nous n'ayons pas fait davantage, mais bien à admirer que nous ayons pu parcourir un si long chemin. Nous sommes au parlement, dans la magistrature, dans le barreau, dans la médecine, dans le génie civil, dans la grande industrie, dans le commerce, et nos cultivateurs sont en route vers les sommets de leur noble profession. On peut les calomnier dans un monde qui les ignore, mais les dernières statistiques faites au sujet de la campagne de production intensive prouvent qu'eux savent agir quand les autres ne font encore que parler.
Les coins sont plantés dans toutes les sphères d'action; il ne s'agit plus que d'y mettre une pression discrète, mais énergique et constante, celle que Y Action française sait mettre à la campagne qu'elle poursuit.
Dire que Y Action française fait une spécialité des petits actes, c'est presque la calomnier; ce qu'elle a produit depuis sa naissance — et elle est jeune — la classe déjà parmi les grands de la famille. Pourtant elle s'attache avec acharnement au détail, et en cela elle se montre fort intelligente, car le détail nous sauvera, si nous savons le faire passer dans l'ordre des réalités, partout, toujours et dans toutes les sphères d'action.
Il serait trop long de toucher ici à tous les points pratiques. Pierre Homier a donné dans ses « propos de croisés » de l'Almanach de cette année, une tâche considérable aux fervents de l'action. Nous conseillons à ceux qui n'ont lu ces propos qu'une fois, de les relire encore plusieurs fois. Qu'on me permette d'insister sur un point. M. V.-E. Beaupré écrivait dernièrement dans la Revue Nationale : « Notre peuple a dû se créer par lui-même « une richesse, il est parti de rien; rien d'étonnant que sa « fortune soit encore modeste comparée à d'autres, et « surtout si la richesse qu'il crée est captée par les éléments « étrangers à mesure qu'il la produit, elle mettra infiniment « plus de temps à s'accroître. »
Ces paroles sont d'or, il faut en tirer les conclusions
pratiques. Les descendants des porteurs d'eau portent bien d'autres choses aux autres qu'ils garderaient avec profit pour eux-mêmes. Ils portent une très grande partie du plus clair de leurs épargnes aux compagnies d'assurance sur la vie, aux compagnies d'assurance contre le feu, aux sociétés de secours mutuels, aux compagnies de fiducie, etc. Pourquoi laisser capter par les éléments étrangers, pour qu'elles servent souvent contre nous, ces sources de richesses nationales qui doivent servir à notre libération économique, sociale et politique ?
L' Action française a le souci les détails, d'autres disent le souci des riens, ce qui n'est pas du tout la même chose. Quand on veut se faire les serviteurs de certains intérêts, il n'y a pas de détails, car, tout est important, les détails surtout; c'est de l'ensemble des détails que surgit la force qui renverse les obstacles. Une goutte d'eau, c'est un détail, mais l'ensemble des gouttes d'eau forme les ruisseaux et les rivières et les fleuves qui donnent la fécondité à la terre.
Dans cet ordre d'idée, je dis : une police d'assurance de plus ou de moins dans nos institutions nationales, c'est un détail; une prime mensuelle de plus ou de moins payée à ceux qui nous écraseront volontiers à l'occasion, c'est un détail, l'administration d'une succession ou l'exécution d'un testament confiées aux autres, alors que les nôtres feraient tout aussi bien, mieux peut-être, c'est un détail, — oui, détails dans la vie économique du pays, comme sont dans la vie politique ces détails sur lesquels Y Action française insiste avec un patriotisme que je trouve intelligent, et que j'admire.
Ces détails nous sauveront ou nous perdront selon que nous saurons les faire passer dans l'ordre de nos préoccupations journalières ou que nous les négligerons.
Le mode de procéder de ceux qui tiennent à faire du Canada un pays de langue anglaise avec une réserve française, a été le souci du détail; c'est petit à petit qu'ils ont réussi à détruire l'Acte de Manitoba et l'Acte des Territoires du Nord-Ouest; il y a trente ans qu'ils sont à l'œuvre chez nous. C'est petit à petit, en posant des
actes avec un esprit de suite inquiétant, et une détermination qui se laisse difficilement ébranler que, dans le domaine fédéral, les mêmes forces battent en brèche la lettre et encore plus l'esprit de l'Acte de l'Amérique britannique du Nord qui met sur un pied d'égalité l'anglais et le français dans tous les domaines fédéraux. Nous ne sommes plus les seuls menacés, le danger existe ailleurs qu'à l'Ouest.
C'est petit à petit, par des actes répétés, que Y Action française veut s'opposer à cette disparition graduelle de droits chèrement acquis, et en cela elle mérite bien de la patrie canadienne. J'y vois, pour ma part, un sûr élément de succès, et un espoir fondé pour l'avenir.
Nous ne sommes pas de ceux qui acceptent la thèse de la réserve québecquoise dans un Canada anglais. Elle est trop manifestement fausse au regard de l'histoire et trop insultante pour la fierté d'une race qui se respecte, pour avoir jamais chance d'être acceptée par nous. Nous ne sommes pas de ceux qui croient qu'un texte légal ou prétendu tel soit suffisant pour arracher la langue et comprimer le cœur de ceux qui ont le droit de vivre et qui veulent vivre, et qui vont sûrement essayer d'en prendre les moyens.
Nous n'abandonnons rien, nous revendiquons ce qui de droit nous revient, comptant pour l'obtenir sur Dieu d'abord qui sait aider ceux qui s'aident, comptant sur l'esprit de justice de ceux que la haine étroite n'aveugle pas, comptant sur l'appui de ceux qui ne négligent aucune occasion d'étendre leurs préoccupations patriotiques sur tous les groupes de langue française disséminés sur la terre canadienne, depuis les plaines de l'Acadie jusqu'à l'océan Pacifique.
Et c'est parce que Y Action française tient une place d'élite parmi les lutteurs qui veulent assurer la paix à ce pays en l'établissant sur le respect du droit, même quand ce droit est celui des minorités, que je suis venu de Saint- Boniface pour lui dire merci.
Bibliothèque de l'Action française
à 10 sous
11 sous franco. — $1. la douz.; $8. le cent, port en plus.