CHAPITRE X
LE TERRITOIRE d'uTAH ET LES MORMONS.
Le territoire d'Utah (1) a été créé le 9 septembre 1850, au moyen du détachement d'une notable partie des terres acquises du Mexique par le traité de Giiadalupe hidalgo de 1848. A l'origine, il s'étendait entre le 37e et le 42e degré de longitude ouest de Greenwich ; mais depuis, il a été soumis à des réductions pour compléter les territoires du Nevada et du Wyoming. Lors du traité de 1848, il était déjà occupé par les Mormons, qui y avaient établi, dès 1847, une colonie basée sur les principes politico-religieux de leur secte. Devenus, par ce traité, citoyens des Etats- Unis, ils ne s'attendaient point aux épreuves auxquelles ils auraient à se soumettre d'après la Constitution de l'Union. Nous reviendrons sur ces points. La population de ce territoire est évaluée, en l'absence de recensement, à près de 160,000 habitants d'origines diverses.
Aujourd'hui le territoire d'Utah, malgré les réductions qui l'ont démembré, contient encore 84,476 milles carrés d'étendue, soit 54,065,075 acres, superficie égale à celle des Etats de la Nouvelle-Angleterre. Ce pays est traversé par de très hautes montagnes qui laissent cependant de grandes plaines propres à la culture et de beaux lacs, parmi lesquels se trouve le grand lac salé (the great sait laké). Ce lac et les autres sont le déversoir des montagnes et des rivières qui les environnent, sans parler des pluies qui y sont abondantes. Toutes ces eaux ne se répandent point dans l'Océan. L'on ignore encore où elles se perdent. Le grand lac, à lui seul, mesure une superficie de 100 milles du sud-
(1) Voir sur ce territoire : The report ofthe Govemor, 10 octobre 1887, p. 869.
ouest au nord-est, sur une largeur moyenne de 50 milles. Une analyse chimique a moutré que les eaux de ce lac renferment 20 p. 100 de sel commun, el 2 p. 100 de sulfate de soude et de magnésie. Les antres lacs sont plus ou moins imprégnés de ces substances alcalines, mais à des degrés beanconp moindres que le grand lac, à raison de toutes les eaux qu'ils reçoivent des montagnes voisines.
Le grand bassin se compose d'une série de vallées formées par les coupures irrégulières des montagnes. Gela distingue les vallées les unes des autres, chacune ayant sou système particulier. La grande élévation des vallées du< grand bassin est de 4,000 à 0,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, tandis que les chaînes des montagnes s'élèvent de 4,000 à 7,000 pieds plus haut encore. La région à Test du Wasalh, l'un des pics les plus élevés, est la mieux arrosée, et est plus tourmentée de structure que celle à l'ouest. Les plus hautes montagnes de l'Utah s'élèvent de 6,000 à 13,000 pieds au-dessus du niveau de la mer. La pluie tombe abondamment dans le grand bassin et les vallées, d'octobre en avril. Le reste du temps, l'atmosphère est sèche et claire. Les plateaux, d'une superficie de 400 milles environ, seront fertili>ables lorsque le pays sera pourvu de canaux et de puits artésiens, qui fourniront l'eau nécessaire. Quelques essais déjà faits pronostiquent le succès pour la suite de ces entreprises. Malgré le voisinage immédiat des montagnes, l'air esl généralement sec et régénérateur.
Les terres en exploitation sont consacrées au blé et aux autres céréales, au coton, à la soie, à la vigne. Le thé ne paraît pas y réussir. Puis, viennent des prairies. Les forêts occupent une superficie de 4,000 milles.
Indépendamment de ces ressources agricoles, le territoire renferme des mines d'or, d'argent, de cuivre, de fer, de charbon et d'autres minerais variés, ainsi que des sources d'eaux minérales. Le fer et le charbon jouent déjà un grand rôle dans la production générale. Le gouverneur du territoire explique que la production de l'argent seul,
-en 1884, a été de 5,669,488 onces, ce qui équivaut à 110,600 dollars, sans parler de l'or, du plomb et du sel tiré du grand lac, qui est monté à 17,000 tonnes. Ce fonctionnaire élève à I0,365,6i4 dollars la valeur d'extraction de tous les minéraux dans le territoire en 1886-87 (1). 11 y a des manufactures de laine et d'autres de diverses sortes, des fonderies, des scieries, des brasseries, des paquetages de viande pour l'exportation, etc.
Les prisons manquent; un arrangement est nécessaire avec un État voisin pour le transport des convicts.
Une des causes de l'éloignement des capitaux, pendant longtemps, a été l'absence de chemins de fer ; car les mines n'ont de valeur que par la facilité des communications qui permet l'exportation des produits extraits ou fabriqués. Aujourd'hui les voies de communication ne font plus défaut; divers chemins de fer sillonnent ce pays, parmi eux se fait remarquer le chemin du Northern-Pacific, qui a un grand parcours et de nombreuses ramifications : il sera une cause de fortune pour ce territoire.
Jusqu'à une époque assez rapprochée de nous, c'est-àdire pendant trente ans, les habitants d'Utah étaient soumis aux mêmes lois que celles des autres territoires; les pratiques polygamiques de leur secte étaient tolérées; mais leur expansion dans le pays menaçant d'envahir les autres États et territoires voisins, le gouvernement des États- Unis a pensé devoir opposer une barrière énergique à cette invasion. C'est de là qu'est née une loi du Congrès du 22 mars 1882, appelée Edmund's law (2) du nom du sénateur qui en prit l'initiative. D'après cette loi, toute union nouvelle d'une personne, demeurant sur ce territoire, et déjà engagée dans un mariage avec une autre femme et pendant l'existence de celle-ci, est déclarée constituer le crime de bigamie. La peine édictée, en cas de condamnation, est une amende qui ne peut excéder 500 dollars, ou un emprisonnement d'une durée qui ne
(t) Report ofthe Governor, 1886-87, p. 912. — (2) Voir 47e congrès, sess. lre, eh. xlvh, p. 30.
dépasse pas cinq ans. N'est pas considéré comme bigame celui ou celle dont le conjoint serait absent depuis cinq années consécutives, ou dont on n'aurait point entendu parler depuis lors, et qui serait considéré par la commune renommée comme mort. La même faveur s'attacherait à celui ou celle dont le premier mariage, pour des causes légales, aurait été dissous par une cour de justice, ou dont le mariage aurait été déclaré nulpar une cour compétente.
Si un individu mâle, soumis à la juridiction exclusive des États-Unis, venait à cohabiter avec plus d'une femme,, il serait, pour ce seul fait, considéré comme coupable d'inconduite légale, et, à ce titre, passible d'une amende de 300 dollars ou d'un emprisonnement qui n'excéderait pas six mois, ou du cumul des deux peines, à la discrétion de la cour saisie.
Dans une société où tous les membres sont rattachés, les uns aux autres, par une foi commune, il y avait à craindre que les jurés, réunis pour connaître d'une affaire de cette nature, ne se considérassent comme solidaires avec l'inculpé, et portés à ne prononcer aucune condamnation. Pour obvier à cette éventualité, la loi en question déclare priver de la qualité de juré dans ces causes tous individus déjà engagés dans la pratique de la polygamie ou considérant qu'elle est permise, ainsi que toute cohabitation avec plus d'une femme. Elle autorise la récusation de ce juré sur la réponse affirmative qu'il ferait à la demande qui lui serait adressée, s'il considère comme valables les faits reprochés à l'accusé. Faculté lui est réservée de ne point répondre aux questions qui lui seraient faites, si ses réponses devaient être de nature à l'accuser lui-même.
Cette même loi, tirant un voile sur le passé, déclare légitimer les mariages précédemment contractés dans la forme admise par les Mormons, et elle prononce la légitimité des enfants nés de ces unions antérieurement au 1er janvier 1883.
Tout polygame ou bigame et toute personne habitant avec plus d'une femme, et toute femme vivant avec plu-
sieurs hommes sur le territoire des Etats-Unis, seront privés du droit de suffrage et du droit d'être élus à une fonction lucrative ou d'honneur, aux Etats-Unis. Afin d'assurer la sanction de cette disposition la loi a créé une commission composée de plusieurs membres choisis par le Président des Etats-Unis, pour surveiller l'inscription des électeurs. Ils ne peuvent tous appartenir au même parti. Trois d'entre eux suffisent pour arrêter une résolution. Cette même Commission surveille les votes, fait un rapport sur les élections et statue sur le résultat. Ces privations de droit ne s'appliquent point aux individus qui, partageant les idées de polygamie, n'auraient pas encore été frappés judiciairement d'une condamnation pour des cas analogues.
Le droit de citoyen dans les territoires est généralement bien précaire ; car il dépend du Congrès de le modifier à son gré; mais il peut paraître exorbitant de frapper toute une population à la fois, en retirant à nombre de ses membres le droit de citoyen, et en frappant de la prison ceux qui se seraient rendus coupables de bigamie, même de cohabitation sans mariage préalable. Ici le summum jus s'étale dans toute sa rigueur et provoque à la recherche des moyens propres à déjouer la loi. Parmi les Mormons s'est formée une secte de dissidents, sur un point, c'est-àdire sur la pluralité des femmes sous le toit d'un mari. Les Joséphites, c'est ainsi qu'ils s'appellent, sont aussi fervents que les Mormons les plus ardents, et ils ne sont pas moins résolus que ceux-ci à défendre l'ensemble des préceptes de leur foi, à cette seule exception de la cohabitation avec plusieurs femmes à la fois. Ceux-là échappent aux pénalités édictées par la loi Edmund, puisqu'ils ont un home différemment constitué de celui des Mormons pur sang; mais leur nombre est encore très restreint. Qui pourrait soutenir que la croisade nouvelle n'en fera pas revenir quelques-uns aux pratiques de leurs prédécesseurs? Du reste tous sont travailleurs, d'une conduite rangée, et donnant au territoire une impulsion remarquable, car ils
forment le fond de la population. C'est en quoi les mesures édictées prennent un caractère grave. Cependant les agents judiciaires ont intenté, il y a cinq à six ans, des procès à trois individus du territoire qui y jouissaient d'une grande considération, à l'effet de se voir condamner, eux. qui avaient été élevés dans ces mœurs, aux peines portées par la loi, à raison de mariages contractés dans l'Utah pendant l'existence des premières unions régulières. Là se remarqua le peu de force de coercition des lois du pays. Dans le premier procès, tous les jurés appelés furent récusés pour des molifs divers, particulièrement pour suspicion légitime à cause de l'uniformité de croyances. On renvoya la cause à une autre session. Au deuxième procès, l'on ne trouva aucun témoin pour attester le deuxième mariage. Mais l'on s'était assuré de la présence de la deuxième femme qui refusa de porter témoignage sur le fait de son union. Cependant, instamment pressée de s'expliquer, elle reconnut le point incriminé, et sur ce seul témoignage, son mari fut condamné à 800 dollars d'amende et à quatre années de prison. Un troisième procès fut intenté contre un autre Mormon, il amena le même résultat. Un qualrième fut suivi contre un autre Mormon; mais son cas était couvert par la prescription, il fut renvoyé de la cause. Depuis lors, les instances se sont multipliées; elles ont traversé tous les degrés de juridiction jusqu'à la Cour suprême des Etats-Unis. Tous les moyens de défense ont été mis en œuvre, et comme les espèces n'étaient pas identiques, plusieurs des inculpés ont échappé aux condamnations; mais ces cas sont rares. C'est ainsi que, en 1886, les cours de justice du territoire ont prononcé 160 condamnations pour cause de polygamie ou de cohabitation illégale. 15 seulement sont restées suspendues sur la promesse des inculpés de se soumettre à la loi pour l'avenir (1).
La fréquence du retour aux mêmes errements criminels suggéré l'idée de recourir à des voies plus précises et plus
(I) Report of the Govcrnor of Utah, 10 octobre 1887, p. 915.
énergiques pour découvrir les fraudes et les punir plus strictement. Tel est le point de départ d'un acte du Congrès du 3 mars 1887, d'une étendue inusitée, et dont les détails cherchent à pénétrer toutes les ruses que peut employer une secte aux abois. L'on reconnut qu'il y a dans le cœur humain des replis qu'il est difficile d'explorer. Beaucoup d'échappatoires pouvaient permettre aux Mormons de se soustraire aux prohibitions législatives, il fallait y pourvoir et fermer toutes les issues à la fraude. La loi de 1887 amplifie avec mille détails les prescriptions de FEdmund law; elle confère des pouvoirs nouveaux aux cours de justice et à leurs agents; elle multiplie les formalités protectrices du droit; elle crée des mesures d'exception contre les Mormons; elle accroît le nombre des pénalités et leur importance; elle crée des incapacités nouvelles, requiert des serments spéciaux, et annule divers actes de la législature de ce ierriloire, spécialement celle qui accordait aux femmes, comme dans le territoire de Wyoming, le droit de vote dans les élections. Nous renonçons à décrire les dispositions interminables de celte législation qui, par ses excès, appelle le regret de son existence, plutôt que l'approbation.
Disons cependant que la loi de 1887 n'a point été confirmée par le Président qui a laissé écouler les délais qui lui sont accordés par la Constitution, sans renvoyer le bill à la Chambre où il avait pris naissance. Cette désapprobation tacite est mentionnée au pied de la loi dans les statuts des États-Unis (1).
La protestation contre Yalien bill n'est pas moindre dans ce territoire que dans les autres; car il tend à comprimer l'essor de l'émigration et à nuire au sérieux développement du territoire.
(1) Voir 49e congrès, session 2, ch. cccxcvn, 1887, p. 635 et suiv.