‹ La raison et le Christianisme: douze lectures sur l'existence de DieuChapitre 2 sur 10 · LES PRINCIPES DE LA RELIGION NATURELLE · texte numérisé non relu

LES PRINCIPES DE LA RELIGION NATURELLE

PEEMIERE LECTTJEE

Je viens m'entretenir avec vous de ce que nous pouvons savoir et de ce que nous devons croire au sujet de notre destinée, de notre origine et de son auteur.

Les* intérêts qui nous réunissent sont de tous les temps et de tous les lieux, les mêmes pour tous. Mais la disposition des esprits relativement à ces grands problèmes varie beaucoup suivant les temps et les lieux. Avant de chercher ce qu'il faut penser, je voudrais jeter les yeux sur l'état des esprits et rappeler brièvé-

ment ce qu'on pense , autant que j'ai pu l'apercevoir dans une vie assez solitaire.

La religion chrétienne, qui semblait avoir perdu tout crédit sur le continent à la fin du dernier siècle, a repris une assez grande place dans le nôtre.

Il serait vraisemblablement injuste de juger l'état spirituel des peuples catholiques d'après les écrits de poètes comme Chateaubriand , ou même de philosophes comme M. de Bonald, le comte de Maistre et Donoso Gortès. La multitude d'établissements religieux qu'on a vus surgir en France, en Belgique, en Allemagne et parmi nous, montre tout au moins que le clergé possède encore une assez grande influence sur une partie des classes aisées. On voit que cette influence s'exerce en sens assez divers, et que l'humanité, la charité ne sont point oubliées. D'autres symptômes attestent que le même empire s'exerce en bien des lieux sur les classes vouées au travail matériel. Je citerai , comme exemple , les pèlerinages ; je pourrais alléguer aussi la conduite politique

de certains gouvernements. L'œuvre de St.

Vincent de Paule témoigne d'une piété pratique plus ou moins spontanée au sein de l'Eglise romaine. Mais le catholicisme ne me semble pas gagner à lui les talents de premier ordre, et rarement il conserve sous ses lois jusqu'à la fin ceux dont il tirait le plus de louange. Les efforts de quelques écrivains et de quelques orateurs pour concilier la foi catholique avec les principes de la liberté civile, tels qu'ils sont presque universellement compris de nos jours, sont évidemment paralysés par l'attitude de leurs chefs ecclésiastiques. Du centre aux extrémités, le catholicisme romain nous semble partout sur la défensive : il se maintient, non sans périls, dans les positions qu'il avait précédemment occupées ; il n'arrive nulle part à la direction des intelligences, au gouvernement de la société, qui sont l'objet de ses prétentions avouées et immuables.

Les terres conquises par la Réforme au XVI® siècle nous présentent un spectacle analogue, sans être tout à fait pareil. L'unité dogmatique se conserve au sein de l'EgUse romaine par la

puissance des institutions. Si le système change, c'est tout d'une pièce, il reste compacte ; mais la majorité des laïques instruits lui échappe. En s'affranchissant du prêtre, elle se soustrait à l'influence du christianisme ; les intérêts matériels, la politique se partagent les dépouilles de la religion. Quelques-uns conservent un sérieux intérêt pour les problèmes éternels, et s'efforcent de les résoudre par leur réflexion personnelle ; mais le nombre de ces esprits d'élite semble bien petit, et leur influence presque insensible. Ainsi, d'un côté le clergé et les laïques des deux sexes qui lui sont soumis, de l'autre les libres penseurs, où nous sommes forcés de comprendre tout le reste , les gens qui pensent et les gens qui ne pensent point. Le protestantisme officiel comprend plusieurs branches. Dans aucune d'elles le clergé n'est constitué aussi fortement qu'à Rome. La Réforme a placé l'autorité religieuse entre les mains du prince , c'est-à-dire de la société civile , des laïques , du peuple. Dans plusieurs pays, les confessions de foi protestantes ont été abolies, on n'a reconnu d'autre base commune

que l'Ecriture, laissant le champ libre à toutes les interprétations qu'on peut en donner. Le principe du libre examen individuel n'a pas même permis de s'entendre sur l'espèce d'autorité qu'on attribue aux saints livres , de sorte qje les établissements ecclésiastiques ne sont plus que des cadres dont le contenu varie indéfiniment. Là même où quelques ouvrages symboliques ont conservé force de loi, il s'en faut que tous les théologiens y restent soumis. Et cepei-dant cette extrême diversité de l'enseignement a'empêche pas le plus grand nombre des réformes de renoncer au culte pubUc, sans le remplacer.

Ainsi nulle part, dans l'Europe occidentale, nous ne trouvons plus de foi collective. Partout y règne la dispute, le doute sur les questions fondamentales; et si les controverses religieuses ont moins d^ retentissement qu'autrefois, c'est que le bruit «n est amorti par l'indifférence. Seulement chez les romains l'opposition principale est celle tu peuple incrédule et du clergé organisé sous le nom d'Eglise ; tandis que chez les réformés, coasidérés en masse et d'une

manière générale^ l'opposition des croyants et deé rationalistes embrasse également les laÎK ques et les ministres du culte.

Les églises nationales de la Réforme ont été constituées en vue d'un état de fait plus ou moins réel en son temps, je ne sais, mais qui né pouvait pas durer toujours, l'identité d^ (»*oyances religieuses dans la masse des popiH lations. L'impuissance et l'iniquité de la cin*^ trainte en matière de foi s'étant manifestées, on a permis aux individus de se sépare' de l'église établie, pour former des sectes ; mais ceux qui n'ont pas de religion du tout, oâ dont les opinions restent purement indivcluelles sont toujours censés appartenir à rétablissement public, qui comprend ainsi les adversai*res de toute religion, les indifférents et des croyants d'opinions fort divergentes. Il y a là une sorte de fiction, peut-être bienfaisante, je n'en veux dire aucun mal. Si le d/veloppement historique des sociétés suit les liis d'une logique rigoureuse , il n'y a jamais rien de bien logique, en revanche, dans l'fôpect d'une sodété donnée dans un moment donné, parce

que cet état renferme toujours, en proportions variables, le passé, le présent et l'avenir. Un système plus correct produirait peut-être de moindres effets, je ne sais. Tout ce que je veux dire , c'est qu'on n'apprend rien sur les convictions religieuses d'un protestant, en apprenant qu'il appartient nominalement à l'église nationale , et rien de bien précis lorsqu'on entend dire qu'il en est menibre de cœur.

Les communautés dissidentes , les églises libres sont incontestablement plus homogènes.

Pour celles qui sont établies au milieu de nous, il est permis de présumer chez leurs tciembres une foi personnelle à la divinité du christianisme. Mais , à l'exception de l'Angleterre et de l'Amérique, ces communautés ne comprennent qu'une faible partie des populations. Ceux qui les composent peuvent exercer isolément une certaine influence personnelle, lorsqu'ils ne vivent pas exclusivement entre eux. Comme groupes, elles sont isolées , et presque partout leur apparition a soulevé des répugnances, que l'habitude a singuUèrement affaiblies; mais qui

n'ont pas fait place au sentiment contraire, sinon dans des cas exceptionnels , et sans doute assez rares.

Ainsi le christianisme , considéré comme croyance publique, comme lien social, a plutôt l'apparence d'être, qu'il ne subsiste réellement. On grouperait mieux nos populations en sectes politiques qu'en opinions religieuses. Sur notre vieux continent, les classes lettrées n'ont plus de religion collective du tout, quoiqu'en certains endroits les formes en soient encore respectées. Individuellement, la religion y reprend de l'autorité sur quelques-uns, et le nombre de ceux qu'elle gagne paraît s'accroître , mais bien lentement. Dans les classes où l'échange des idées est moins rapide, on trouve, à côté d'une incréduUté très décidée et déjà traditionnelle, quelques restes de l'ancienne foi. Il faut bien qu'il y en ait, puisque la négation religieuse poursuit avec activité son œuvre de propagande. Aussi longtemps que la masse des adolescents recevront une instruction chrétienne, il y en aura qui croiront leur pasteur, et qui deviendront chrétiens, s'ils s'efforcent

de vivre selon leurs croyances ; il y en aura qui se détourneront de la religion à cause des devoirs qu'elle impose, et qui seront bien aises d'être débarrassés de leurs scrupules ; il y aura un champ pour la mission déiste et pour la mission matérialiste aussi bien que pour l'Evangile. Mais combien de temps durera cette instruction religieuse de toute la jeunesse, si la majorité des adultes en rejette le contenu? Je ne saurais le prévoir.

Ce qui est positif, c'est que l'idée d'une religion collective, qu'on accepte par le fait de la naissance , avec la qualité de citoyen , commence à répugner à la conscience publique, particulièrement à la conscience des hommes religieux. La foi devient de plus en plus une affaire individuelle.

Sans nous engager dans des calculs fort hasardeux pour supputer le nombre des croyants, des demi-croyants et des incrédules, il suffit de peser la portée de ces fait^, qui sont publics. On en conclura bientôt, il me semble, que la position des chrétiens convaincus est au

fond la même aujourd'hui que dans les premiers siècles du christianisme. Ils sont tenus par Tordre positif de leur maître de prêcher l'Evangile qu'ils ont reçu. Ils ne seraient pas chrétiens, s'ils se taisaient. Leur prosélytisme peut être importun; mais leur silence serait coupable. Qu'ils se trompent ou non, peu importe, avec la conviction que leur doctrine est nécessaire au salut des individus et des sociétés^ ils manqueraient aux plus simples devoirs de l'humanité, s'ils n'étaient pas missionnaires.

Ils ne peuvent pas se borner à présenter les conséquences de principes universellement adoptés; il faut qu'ils exposent leurs croyances comme si elles étaient quelque chose d'absolument nouveau.

Enfin il ne sufBt pas qu'ils les exposent, il faut encore qu'ils les justifient. La pratique universelle du baptême, le caractère officiel de certains cultes, quelques usages de la vie civile comme, en certains pays, l'emploi de la Bible dans la cérémonie du serment, plus que tout cela notre histoire tout entière, font souvent naître une illusion, que la routine et l'indolence

entretiennent. C'est l'idée qu'il existe en faveur de l'Evangile une présomption de vérité résultant de son antique possession. Cette possession, le plus souvent, n'est qu'un fantôme, et là même où elle subsiste encore, ce serait une faiblesse de s'en prévaloir. Avant de s'appuyer sur une autorité quelconque, le chrétien doit commencer par établir cette autorité. Nul n'est tenu de le croire sur parole, pas plus qu'il n'est tenu de croire sur parole un matérialiste ou un mormon. Si le disciple de l'Evangile invoque une prévention favorable pour suppléer à ses démonstrations, il s'abuse. Il n'y a plus de préjugé en faveur du christianisme. Peut-être faudrait-il même aller plus loin, et confesser que le préjugé parle contre lui ; car enfin le christianisme a possédé, nominalement du moins, la direction des populations occidentales, et il l'a perdue. Pourquoi l'a-t-il perdue,

s'il est la vérité, demandera-t-on?

Le fidèle qui veut propager sa croyance est tenu de répondre à cette objection. Il est tenu d'expliquer l'état présent des sociétés civilisées ; car la mesure de la vérité d'une doctrine se

trouve dans la puissance qu'elle possède d'expliquer les faits.

La vérité du christianisme ne se suppose donc pas; il faut l'établir, en se fondant sur ce que tous les esprits sont obligés d'admettre : l'évidence interne, logique et morale, et l'expérience universelle.

Le christianisme n'a pas le droit d'être cru sur parole; mais il a celui d'être écouté. Le discrédit dans lequel il paraît tombé ne constitue qu'un préjugé; ce ne saurait être un argument aux yeux d'un homme de sens et sincère vis-à-vis de lui-même. Si l'héritage du christianisme avait été recueilli par une philosophie solide, capable d'interpréter à l'homme son histoire et son propre cœur, d'organiser la société, de régler la vie, ceux qui ne veulent pas retourner en arrière seraient excusables de s'en tenir à ce qu'ils posséderaient. Mais que trouvons-nous à la place que le christianisme occupait ou semblait occuper autrefois?

Un déisme si peu consistant qu'il est plus difficile de le formuler que de le combattre, une indifférence frivole, qui ne cherche pas

même à se justifier, et chez les hommes d'esprit, le scepticisme, le scepticisme, c'est-à-dire le désespoir pour quiconque a dans Tâme une fibre sérieuse. Tel est, en chiffres ronds, le bilan des intelligences. Quand une société en est là, ce qui lui sied le mieux c'est la modestie. Avec Pascal et Newton, avec Racine et Milton et le Dante, avec la multitude de ses martyrs et ses œuvres charitables de toute espèce, avec les exemples qu'il donne encore aujourd'hui, le christianisme, qui a créé les peuples modernes, sollicite un examen sérieux, et c'est donner de son esprit la plus pauvre idée que de s'imaginer qu'il peut être éconduit par des quolibets.

Pendant les quelques heures où je pourrai vous entretenir, je voudrais mettre le christianisme en parallèle avec les opinions qui l'ont remplacé.

Je laisse de côté pour le moment le scepticisme raisonné, selon lequel nous ne pourrions rien savoir ici-bas de notre origine et de notre destinée, ni par nos propres lumières, qui n'atteignent rien d'absolu, ni par le moyen d'une

révélation, dont nous ne saurions constater la réalité. La réfutation directe et rigoureuse du scepticisme est une tâche qui surpasse mes forces. Elle en userait, je crois, de plus grandes. Mais le scepticisme ne travaille pas pour luimême. Il fait le vide et l'âme ne saurait y vivre; il faut qu'elle trouve un aliment respirable, ou qu'elle s'asphyxie. Quand il n'a plus rien à dissoudre , quand il est au bout de son œuvre, quand il s'est accompli, qu'il a vaincu, le scepticisme produit dans l'âme un malaise insupportable. Celui qui l'appelait e: un doux oreiller pour une tête bien faite » ne représentait pas l'humanité ; c'était un homme d'esprit plutôt qu'un homme de sens.

Le scepticisme est une forme du renoncement. C'est l'état d'une âme qui s'est résignée à ignorer. Supposez que cette résignation soit universelle, et qu'elle ait commencé avec le genre humain ; supposez qu'elle soit douce en effet, qu'elle ne coûte aucun effort, en d'autres termes , supprimez la soif de connaître, l'immense curiosité de l'esprit humain, et tout aussitôt vous voyez disparaître la science, les

arts qui ont la science pour base, et toute la civilisatioû. L'homme n'est plus qu'une brute. N'allons pas si loin, supposons seulement que dès l'origine, l'homme se soit imposé les limites où prétend l'enfermer notre maturité désabusée, supposons qu'il ait borné ses recherches aux lois des phénomènes sensibles, aux choses qui peuvent lui servir dans ce monde, à l'investigation du domaine au sein duquel il se meut, sans se demander ni d'où il vient, ni où il va. Vous anéantissez du coup la superstition et la métaphysique, et vous en triomphez. — J'y souscris; maisn'avez-vous pas détruit aussi toute poésie, tout idéal, tout horizon, tout ce qui est proprement humain dans l'homme? Il faut une époque singulièrement raffinée (j'ai presque dit dépravée) et des esprits bien courts dans leurs délicatesses, pour affirmer sérieusement, comme on le fait, que le plus digne emploi de notre activité consiste à étudier minutieusement ce qu'ont imaginé nos pères sur des sujets dont il est impossible de rien savoir. Ils se placent dans une situation bizarre, ceux qui acceptent les bénéfices de

notre culture intellectuelle et morale, et qui soutiennent en même temps que cette culture est le fruit des efforts de générations insensées, qui poursuivaient un but impossible. Il était donc indispensable, à leur dire, que l'humanité commençât par se fourvoyer; et tout était perdu si, dès le commencement, elle avait obtenu la seule vérité qu'il lui soit permis d'atteindre, la certitude de son impuissance. Il y a là dessous autre chose que le doute, il y a une opinion bien arrêtée; c'est que l'illusion, c'est la vie, et que la vérité donne la mort.

Mais alors, de leur propre aveu, ces docteurs élégants et impassibles seraient donc des assassins?

Ceci n'est pas un argument, je le sais bien, le scepticisme défie tous les arguments.

La volonté seule en triomphe. La haine du scepticisme, c'est l'amour de la vérité. Le scepticisme en veut à notre vie. Il s'attaque à la croyance qui est le ressort de notre activité tout entière. D nie tout ordre dans l'univers. S'il y a un ordre, les besoins attendent leur satisfaction, l'œil est fait pour la lumière, et la

pensée pour la vérité; s'il y a un ordre, c'est l'erreur qui est malfaisante, et la vérité qui produit le bien; s'il y a un ordre, celui qui est fait pour chercher, trouvera. Le scepticisme, qui reconnaît en nous le besoin de chercher, et conteste la possibilité de trouver, nie l'ordre. Celui qui veut lui-même rester dans l'ordre, doit affirmer l'ordre, et rejeter le scepticisme par une énergique résolution.

L'origine du scepticisme ce sont les défaillances du cœur. Les intelligences très actives le raisonnent après coup. On le trouve plus souvent à l'état d'instinct, c'est l'indifférence pour les questions de Dieu et de l'âme, le ricanement. La discussion n'est pas le remède à cette maladie.

Je m'adresse donc à ceux qui ont une opinion , ou qui pensent en avoir une. J'ai demandé quelle était de nos jours la plus répandue, non pas chez les philosophes, mais dans la population tout entière. On m'a répondu : C'est la religion naturelle , le déisme, le rationalisme.

Déisme ou rationalisme, il n'importe ; c'est par lui que nous commencerons. Je voudrais essayer de caractériser fidèlement cette opinion dans ses traits principaux , puis rechercher les fondements sur lesquels elle s'appuie, et, finalement, la discuter.

La croyance positive, fondamentale est ici l'existence de Dieu : un Dieu personnel, unique, auteur du monde et de la loi morale, qu'il a gravée dans notre cœur. Il récompense ceux qui l'observent, il punit ceux qui la bravent obstinément dans ses prescriptions essentielles. L'idée de la justice de Dieu conduit à cette rétribution , qui pourtant ne s'accomplit pas icibas d'une manière universelle. Pour maintenir la justice divine , il faut donc statuer une vie à venir.

Cependant, tous ceux qui admettent le principe ne tirent pas cette conséquence. Ils croient en Dieu, parce que leur esprit ne saurait se passer d'une cause première, ni se la représenter autrement que comme un être personnel ; mais ils ne croient pas à la vie à venir, que rien ne leur prouve, et dont ils ne se soucient pas.

La Justice de Dieu se trouve ainsi fort compromise, sa personnalité s'obscurcit. Mais nous ne saurions poursuivre toutes les variétés d'opinion. Le rationalisme plus ou moins religieux croit à la vie à venir, comme à la personnalité de Dieu; il admet donc, sous l'empire d'un besoin moral, l'existence d'un ordre de réalités entièrement soustraites au contrôle de notre expérience.

En revanche, il ne veut pas entendre parler de vérités révélées. Il ne se borne pas à contester historiquement les titres de telle ou telle révélation prétendue; il prononce qu'il n'y a pas, qu'il n'y a jamais eu, qu'il ne saurait y avoir de révélation directe de Dieu aux hommes; parce qu'une telle révélation serait, dit -il, une dérogation aux lois de la nature, et que les lois de la nature ne comportent aucune exception. L'affirmation de ce déisme, c'est la personnahté de Dieu; le contre-poids, auquel il tient au moins autant , c'est la négation du surnaturel.

Ces deux thèses ne s'accordent peut-être pas très bien, car enfin si Dieu est l'auteur et le

maître de toutes choses, si Dieu est libre, que sont la nature et les lois de la nature sinon l'expression de sa volonté , et quelle est la signification précise du mot surnaturel à ce point de vue ? Ce qui est naturel , n'est-ce pas ce que Dieu veut, et ce que Dieu veut n'est-ce pas ce qui arrive?

La critique des témoignages conserve tous ses droits pour apprécier si les récits qu'on nous fait sont croyables ; mais il n'est permis d'alléguer aucune impossibilité a priori en se fondant sur le surnaturel.

Dira-t-on qu'il n'appartient qu'à l'être imparfait de déroger aux lois qu'il a tracées ? A la bonne heure ! S'il fallait, comme une école bien délaissée aujourd'hui, définir le surnaturel, une perturbation apportée aux lois de l'univers, nous croirions le supranaturalisme singulièrement compromis. Mais comment , avec notre expérience d'un jour , aurionsnous la prétention de connaître toutes les lois que Dieu a établies ? Si tel événement que nous appelons surnaturel, miraculeux, se trouvait en définitive être avéré, n'est-il pas clair qu'il

faudrait y voir l'effet d'une loi supérieure à celles que nous connaissions jusqu'ici, et qui trouve plus rarement l'occasion de s'appliquer sous nos yeux ? Si Dieu est bon , si Dieu nous aime, s'il nous a donné la loi morale pour notre plus grand bien , il ne serait assurément pas absurde de supposer qu'il eût voulu se manifester directement aux hommes , du moins dans le cas où les hommes en auraient besoin. Les moyens de se faire entendre ne sauraient lui manquer. S'il est l'auteur libre de toutes choses; s'il est tout puissant, on ne saurait invoquer ici une impossibilité métaphysique qui ne serait que son impuissance. Et quant aux besoins de l'humanité, qui pourrait les mettre en doute, s'il songe aux sanglantes superstitions du passé, à l'anxiété qui ronge les plus nobles âmes, à l'aspect aride et désolé d'une société sans religion? — Il le faut avouer : .entre ces deux points, l'affirmation d'un Dieu personnel et libre, et le parti pris de repousser sans autre examen toute révélation immédiate de ce Dieu , tout ce qui sort du champ de no* tre expérience journalière , il y a presque une

contradiction. L'idée d'un Dieu libre et personnel étant admise, les probabilités, s'il est permis de s'exprimer ainsi, les probabilités sont en faveur d'une révélation directe et d'une religion positive quelconque. Avec un Dieu libre et personnel, il n'y a point de miracles, dans ce sens que tout est miracle, tout est révélation, tout est l'expression de sa volonté. La merveille , le mystère , dans cette opinion , ce n'est pas que Dieu parle, c'est qu'il se taise, c'est qu'il supporte cet ordre de phénomènes que nous appelons régulier par le simple effet de nos habitudes, quoiqu'il comporte et comprenne en lui tant de choses qu'un Dieu juste et bon ne saurait avoir voulues, et que nous n'osons pas lui attribuer.

L'immutabilité des lois de la nature, ce mot qui revient si souvent dans les discours de nos contemporains , est une expression métaphorique très légitime sans doute , mais dont il ne faut pas se laisser abuser ; proprement il faudrait dire l'immutabilité des lois de notre expérience, l'immutabilité des lois de nos perceptions. Il est facile de se convaincre que la

connaissance d'une telle loi n'est jamais qu'une connaissance probable, attendu qu'elle ne se fonde en dernière analyse que sur un nombre toujours restreint de faits particuliers. C'est le propre des ignorants de s'écrier toujours : c'est impossible. Dites au nègre du Congo que dans votre pays l'eau revêt pendant plusieurs mois la forme solide , il répondra : c'est impossible, et vous sourirez. Et d'où savez-vous, esprits éclairés, qu'il est impossible qu'un mort ressuscite? Vous n'en avez jamais vu, les histoires qu'on en fait vous paraissent mal avérées; mais si vous en aviez vu, que diriez-vous? — Léthargie. — Et si le corps, comme celui de Lazare, sentait déjà la corruption ? Votre idée de la mort changerait. Vous n'y verriez plus une destruction , mais un changement d'état, que sais-je ! une séparation de parties qui pourraient se rejoindre sous l'empire de certaines forces, supérieures à celles que vous aviez précédemment observées*. —

* Le lecteur ne cherchera pas ici les éléments d'une théorie de la résurrection, qui ne s*y trouvent pas. 11 serait facile, sans doute, d'objecter que les mêmes substances appartiennent successivement à une multitude de corps organisés ; mais il ne serait pas moins

Vous en conviendrez sans trop de peine, avec ^ la parfaite conviction que vous ne verrez jamais rien de pareil. Je le présume aussi. Mais dans les domaines étrangers à nos intérêts éternels , combien de choses étions-nous certains de ne voir jamais, que pourtant nous avons vues, et dont nous ne nous étonnons plus ? L'immutabilité des lois de la nature n'est après tout qu'une hypothèse dont la vérification absolue est impossible; et même admise , il est abusif d'en conclure à l'impossibilité absolue de tel ou tel fait déterminé, parce que ceci est certain, que les lois naturelles ne nous sont que très imparfaitement connues.

Le défaut d'harmonie que je signale entre les éléments dont le déisme se compose a été remarqué plus d'une fois, entre autres par deux amis dont j'ai cultivé le commerce à Genève.

M. Ernest Naville l'a relevé dans ses discours sur la vie éternelle^ pour dissiper les préventions hostiles au christianisme positif. Au point de vue du scepticisme, M. Edmond Schérer

facile de se convaincre qu'un tel argument ne prouve rien, sinon contre une manière étroite et presque puérile de concevoir la résurrection.

a dit également, dans un dialogue remarquablé, que la négation absolue du surnaturel compromet la croyance à la personnalité de Dieu. Ainsi vous trouvez d'accord sur ce point deux intelligences élevées, dont les tendances et les conclusions diffèrent d'ailleurs du tout au tout.

Malgré ces autorités, je crois pourtant que beaucoup de gens maintiendront leur symbole : la personnalité de Dieu et la négation du surnaturel.

Ils persisteront dans ces deux principes, bien que l'un ne découle pas naturellement de l'autre, et qu'ils semblent plutôt se contrarier. Cette observation ne suffira pas à détruire leur conviction, et je ne saurais trop les en blâmer; car leur croyance à la personnalité de Dieu, leur croyance à l'immutabilité des lois naturelles se fondent l'une et l'autre sur des raisons sérieuses, quoique puisées à des sources différentes.

Ces fondements de la religion naturelle, voilà l'objet que nous devons essentiellement exa-

miner. La critique précédente n'était qu'un préliminaire, une anticipation, sur laquelle j'ai peut-être trop insisté.

Nous chercherons donc de bonne foi les bases des doctrines qui forment le Credo du Théisme.

DEUXIÈME LECTUKE

J'ai résumé la religion naturelle en deux idées : l'existence d'un Dieu personnel, la négation de toute révélation directe de ce Dieu , fondée sur l'impossibilité du miracle. Nous voulons rechercher les fondements de cette opinion. Il faut qu'elle en ait, puisqu'elle est fortement enracinée dans beaucoup de bons esprits et chez de fort honnêtes gens. J'ai dit hier que les deux doctrines en question ne s'appellent point l'une l'autre, mais qu'elles semblent plutôt se contrarier.

Cependant cette considération ne nous donne

pas un motif suffisant pour les repousser , ou pour sacrifier l'une à l'autre. Notre esprit n'admet rien sans motifs ; mais les motifs de son adhésion sont divers. Il reconnaît la vérité des faits que les sens lui attestent. Il affirme les principes évidents, c'est-à-dire, ceux qui expriment sa propre nature, sa propre substance, ses propres lois, comme les axiomes de géométrie et de morale. Il répute encore certain tout ce que le raisonnement montre un résultat nécessaire, soit des faits constatés, soit des axiomes. Ainsi la certitude surgit de différents côtés. Nous tenons fermes à telle vérité, puis à telle autre; et nous ne réussissons pas toujours à les mettre d'accord, quoique nous sentions bien qu'au fond la vérité ne saurait être qu'une. Lorsque nous parvenons à former un tout bien lié des propositions qui nous ont paru vraies, notre esprit est satisfait; s'il l'a tenté sans y parvenir, il souffre. Plusieurs ne songent pas même à l'essayer. Ils ont tort, mais leur tort ne serait pas moins grave, peut-être, s'ils voulaient à tout prix se mettre d'accord avec eux-mêmes, et faire un système

-aide leurs opinions. Ils risqueraient, dans leur impatience d'atteindre l'unité, de faire violence à la vérité qu'ils ont reconnue.

Etudions donc chaque point à part et pour lui-même. Et d'abord quelles raisons avonsnous de croire en Dieu?

Je voudrais m'en ouvrir avec vous; tout ce qui se répète là-dessus ne me satisfait pas également. Souvent les fondements de nos convictions, comme les motifs de notre conduite, se dérobent à nos propres yeux.

Les perfections invisibles de Dieu se manifestent dans ses ouvrages, dit avec raison l'apôtre St. Paul. L'homme cherche Dieu dans la nature et il l'y trouve en effet. Il l'y trouve, parce qu'il l'y porte. Le spectacle de la nature vivifie l'idée de Dieu qui est en nous ; mais si cette idée nous manquait, la nature ne nous la fournirait pas; et l'émotion religieuse qu'elle éveille ne saurait se condenser en arguments rigoureux.

De tels arguments, il n'y en a pas. Les rapports entre l'idée de Dieu et l'âme humaine

sont des faits, qu'il faut décrire. On peut insister sur leur portée auprès de celui qui les aperçoit; il ne reste qu'à admirer, à plaindre, peut-être, celui qui ne trouve rien de pareil en rentrant en lui-même. Je vous expose donc mon âme, dans cette pensée que, puisque nous parlons une langue commune, il doit y avoir aussi quelque conformité dans l'organisation de nos esprits :

Je crois en Dieu.

Et d'abord , je crois en Dieu par un effet de ma raison. Je trouve en moi les idées d'être, d'unité, d'infini, de perfection ; je ne demande pas comment elles y sont venues, mais je sais que maintenant je les possède, et que je ne puis pas m'en séparer. Les qualités positives de tout ce que je vois me suggèrent la notion de perfections plus grandes, sans limites et sans mesure ; je conçois quelque chose de plus puissant, de plus beau, de meilleur que tout ce que me montre la vie; j'entrevois, confusément sans doute, mais toujours, et toujours mieux, l'idée d'un être parfait; et je ne puis m'imaginer qu'elle soit vaine. Non, la réalité n'est pas audessous des images que forme, en son chétif

cerveau, Timperceptible parasite d'un grain de poussière noyé dans l'immense univers. L'eau de la fontaine ne remonte pas plus haut que sa source, et je ne puis être supérieur à la cause qui m'a produit ; or je serais réellement plus grand que cette cause, si je concevais quelque chose de meilleur qu'elle. Je crois donc à la réalité d'une lumière dont mon propre idéal n'est qu'un reflet. Je crois à l'existence de la perfection. Je crois à la vérité, c'est-à-dire à l'accord entre les lois de mon esprit et les lois des choses; je crois à l'ordre; et ma foi dans la vérité, ma foi dans l'ordre, sans laquelle je ne pourrais pas me conduire un seul instant dans les moindres rapports de l'existence, cette foi se confond avec celle que la substance réelle de tout est meilleure , plus parfaite que tout ce que je puis concevoir, qu'elle est absolument parfaite. Le bien est réel, le bien est le vrai, le bien seul existe éternellement; c'est le cri de mon être tout entier, cette conviction c'est l'air que mon âme respire, l'axiome compris dans tous les axiomes, la vérité sans laquelle nulle vérité n'est possible.

La mettre en question serait toucher ce nœud de la moelle allongée, dont toute lésion produit instantanément la mort. J'affirme que la croyance à l'existence de la perfection est impliquée dans toutes les opérations de notre esprit. Si nous croyons que deux et deux font quatre ; si nous savons d'avance qu'en demandant un verre d'eau, nous serons compris, c'est que, le voulant ou non, nous croyons à l'ordre, à l'ordre absolu, à la perfection existante. Descartes avait senti vivement tout cela. Compter que l'intelligence répond à l'intelligence, c'est compter sur l'ordre; s'assurer que ce qui était certain tout à l'heure est resté vrai, c'est être certain du maintien de l'ordre. Pour s'expliquer l'ordre quelque part, il faut nécessairement statuer l'ordre partout ; et cet ordre universel suppose à son tour comme sa base, la réalité de la perfection, l'absolu, car le mot absolu ne peut pas désigner autre chose.

Je sais bien que tout le monde n'adriiet pas l'absolu, des peuples entiers semblent n'avoir pas connu cette idée. Mais je ne puis m'expliquer comment on la repousse après qu'elle a

surgi, sinon par un défaut de réflexion ou par Teffet d'un parti pris qui fait violence à l'inclination naturelle de notre raison. Que la raison

humaine puisse subir de telles violences, les exemples n'en manquent pas.

La réalité de la perfection est notre affirmation instinctive. Elle persiste chez tous ceux qui sont capables de la maintenir contre les apparentes objections de l'expérience, et le véritable problème est proprement celui-ci :

qu'est-ce que la perfection? ou mieux, comment dois-je concevoir l'être parfait? car la perfectoin est inséparable de l'être et de l'unité.

Entendons-nous bien : je ne viens pas renouveler le fameux argument métaphysique de St. Anselme et de Descartes, selon lequel il y aurait une contradiction dans la notion d'un être parfait dont on n'affirmerait pas l'existence réelle. Je ne dis pas que nous ne saurions concevoir l'idée pure d'un être parfait, sans nous prononcer en même temps sur la question de son existence réelle. Je dis qu'immédiatement, sans raisonnement, l'esprit humain est obligé de mettre à la base de tout

un être parfait, réellement existant. Comment faut-il donc comprendre l'être parfait? — Mais ce que nous connaissons de plus excellent par l'expérience, c'est l'être personnel, c'est l'être intelligent, l'être libre ; les plus précieuses qualités de notre nature sont te sagesse et la bonté. Nous essayons d'élever ces traits à la puissance de l'infini, et le résultat de ces efforts est l'idée très imparfaite sans doute , et pourtant lumineuse, que nous nous faisons de Dieu- Pour convenir à l'être éternel, absolu, principe de toutes choses, chacun de ces caractères, que nous trouvons dans la considération de notre propre essence, doit subir une transformation. Notre conception religieuse garde quelque chose de mythologique aussi longtemps que cette élaboration n'est pas terminée, et peut-être ne le sera-t-elle jamais. Le fût-elle, on pourrait néanmoins dire encore que nous nous sommes fait une image de Dieu sur le modèle de l'esprit humain. Il en faut convenir, mais il faut reconnaître aussi qu'il n'y a pas d'autre chemin pour nous élever à la conception de l'être parfait ; tandis que nous sommes obligés de croire à

l'être parfait pour comprendre la possibilité d'une existence quelconque.

L'être parfait peut être aimé, il doit être aimé, parce qu'il aime. Le cœur n'est pas étranger à cet objet suprême de la pensée. Il ne saurait l'être. Le cœur n'est pas en nous une superfétation maladive, c'est un organe essentiel. Nous pouvons admirer, mais nous n'estimons pas celui qui n'a pas de cœur. Il n'est pas des nôtres. Le cœur a donc voix au conseil. S'il protestait irrévocablement contre les résultats obtenus par l'intelligence, il faudrait que l'intelligence recommençât ses calculs. Eh bien , le cœur nous atteste aussi l'existence de Dieu. Il veut aimer, et il cherche un objet qui en soit digne. Il est obstiné, le cœur, parce qu'il est bête, et les mille soufflets de l'expérience ne le découragent pas. L'enfant attend la vérité de toutes les bouches, et cherche l'amour dans tous les regards. Pour l'emporter, l'adolescent croit qu'il suffit d'avoir raison ; pour être accueilli, qu'il suffit d'aimer. Ainsi font les jeunes. Aujourd'hui la jeunesse dure peu; mais désabusé, déchiré, le cœur

ne renonce pas à ses espérances, il les ajourne. Ceux qui pensent réaliser l'idéal tout d'un coup sur la terre, n'ont rien compris à l'enseignement de la vie, ce sont des esprits faux, de redoutables fanatiques, et force est bien de leur courir sus. Mais s'il faut renoncer à voir de nos yeux ici-bas la beauté, la pureté, la justice, dirons-nous que la beauté, la pureté, la justice n'ont d'existence que dans notre esprit? Mieux vaudrait alors qu'ils n'y fussent point, ces fantômes sortis du néant pour nous torturer. Le monde nous inflige la résignation, et la résignation ne peut naître que de l'espérance. Non, la justice aura son heure, la raison finira par avoir raison, les bandeaux seront déchirés, les chaînes brisées, l'insolence et la cruauté seront punies, les tyrans chassés et siffles, le mal perdra la dernière partie, le bien régnerai... Mais le bien ne saurait l'emporter, s'il n'est déjà réel, s'il n'a pas déjà la prépondérance, s^il n'est pas tout, s'il n'est pas Dieu. Le cœur et la raison témoignent de Dieu par leurs efforts, par leurs aspirations, par leur direction naturelle : l'œil de l'intelligence cherche un soleil,

une vérité vivante ; le soupir de l'âme altérée appelle un amour infini.

Il est une voix plus précise, il est un témoignage plus décisif encore, c'est celui de la conscience. Pour croire au triomphe du bien, à la confusion du mal, il faut discerner le bien et le mal. Nous les discernons; nous constatons en nous l'obligation péremptoire d'imprimer à notre conduite une direction déterminée. La vérité, la charité, voilà le chemin qu'il faut suivre; le mensonge, la cruauté, voilà ce qu'il faut éviter. Chacun sait cela. Nous pouvons cependant enfreindre cette loi, et le cas malheureusement n'est pas sans exemples; mais en la violant nous ne la supprimons pas; elle persiste ; nous nous sentons en désaccord avec elle, et ce désaccord est notre punition. Où le sanglot du remords a cessé de se faire entendre, nous ne reconnaissons plus l'humanité.

Ainsi nous nous trouvons immédiatement obligés envers nous-mêmes. Il y a en nous deux principes, deux volontés, pourrait-on dire. La première, qui est peut-être identique avec la raison, tend immédiatement au bien, et

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c'est elle qui nous apprend ce que c'est bien. La seconde, qui se sent de droit oBl envers la première, s'accorde parfois^avec elle,'' et nous nous sentons heureux ; ' d'autrefois elle nous pousse ailleurs, dans ce cas nous pouvons lui résister ou lui céder: et si nous lui cédons, nous nous condamnons nous-mêmes, et nous souffrons. Mais cette analyse du fait intérieur ne suffît pas à l'expliquer, il ne devient intelligible que si l'on reconnaît dans cette première volonté, dirai-je, ou dans cette voix intérieure qui nous enseigne avec autorité, la manifestation d'un être réel, distinct de nous et supérieur à nous.

Autrement la conscience morale subsisterait bien comme un phénomène, comme une particularité de notre organisation; mais l'autorité de la conscience serait anéantie. Ceux qui s'avouent obligés de droit envers elle (et non pas seulement influencés de fait par elle), sont inconséquents s'ils n'y reconnaissent la voix de Dieu, le lien qui nous unit à Dieu, et la preuve de son existence. S'il n'y a pas de Dieu, si nous ne sommes réellement obligés qu'envers nous-

mêmes , il suffit que cette voix se taise ' jur que l'obligation cesse également, et nous savons qu'effectivement on peut l'étouffer. La conscience ne serait plus qu'un murmure importun, une inexplicable obsession, dont nous trouverions un profit net à nous débarrasser. Ce n'est pas ainsi, comme un simple phénomène, que la conscience apparaît à l'humanité; et les philosophes qui , tout en la respectant d'intention, ont essayé d'en rendre compte par le jeu de nos penchants naturels, ont été les jouets d'une illusion bizarre. Nous savons très certainement que la conscience a le droit de se faire obéir, et nous ne félicitons pas ceux qui l'ont réduite au silence, nous les méprisons. Nous savons que cette loi, révélée par la concience ; n'est point une particularité de notre nature, mais qu'elle est la loi, le droit, l'ordre universel .

En droit, elle possède une autorité souveraine, absolue, il faut le confesser ou nier son existence, et par là se rayer soi-même du livre de l'humanité. En droit, l'autorité de la loi morale est absolue; ne posséderait-elle aucun

pouvoir de fait? N'y aurait-il aucun trait d'union entre le droit et le fait, entre l'idée et la réalité? Le droit et le fait , l'idée et la réalité ne procèderaient-ils point d'une source commune? On peut le contester ; mais alors il faut consentir à laisser la pensée absolument déchirée, il faut consentir à ne comprendre quoi que ce soit, il faut fermer les yeux et cesser de penser.

Et encore, admettons que le droit soit condamné à rester éternellement impuissant. D'où vient le droit? d'où vient l'autorité que la loi morale possède en principe? Si j'en suis l'auteur, je l'abroge, elle cesse d'être, son droit meurt. Poserons-nous comme principe premier la loi morale dans son abstraction, sans être et sans substance? Fichte l'a tenté, mais lui-même n'a pas pu tenir longtemps son esprit dans cette position forcée. Cette idée, qu'on reproduit sans cesse, ne peut se présenter à l'esprit qu'obliquement, furtivement : il est impossible de la regarder en face, de la préciser, de l'affirmer positivement, parce qu'il est impossible de la comprendre. Dans l'ordre des

phénomènes, nous ne remontons pas plus haut que la loi morale/ nais le fait de la loi morale

>inous conduira n. ^irement à l'affirmation \Dieu vivant, à . m qu'il n'y ait parti pris

yfe l'écarter, ou qu Instrument logique, le /^principe de la raison iffisante ne fonctionne pas. Non, pour cor ver l'autorité de la conscience, il faut, avb^ 'humanité dans tous ses âges, lui reconnaître la force de se faire obéir et de venger son injure ; il faut voir dans la loi morale l'expression d'une volonté substantielle et souveraine, il faut y reconnaître la voix de Dieu.

Il n'y a pas là de preuve proprement dite, et nous tournons dans un cercle. L'âme affirme naturellement que Dieu est; mais elle peut contredire son' affirmation naturelle. Il n'y a d'ordre, d'enchaînement pour la pensée, que dans la croyanee en Dieu ; mais , sans pouvoir demeurer conséquent à son doute, on peut douter de l'ordre, et renoncer à tout enchaînement de sa pensée. Le scepticisme absolu nous semble insupportable. Il y a pourtant des gens de beaucoup d'esprit qui le préfèrent à l'idée

d'avoir un père dans le ciel. C'est affaire de goût, ici la discussion cesse; mais c'est entre ces deux directions qu'il faut choisir.

La raison, le cœur, la conscience, telles sont les racines de l'idée de Dieu dans notre âme, telles sont, pourrait-on dire aussi, les formes que Dieu prend en nous. Cette appropriation de l'âme humaine à Dieu fait la force des démonstrations de l'existence divine que les philosophes ont dressées, et dans la discussion desquelles vous me pardonnerez de ne pas entrer. Mon dessein n'est pas de justifier à vos yeux cette croyance fondamentale, il n'en est probablement pas besoin. J'ai voulu marquer quels sont en fait, dans mon opinion, les véritables motifs de ceux qui la partagent.

Je passe au dogme négatif de la religion naturelle.

La défiance à l'égard des miracles, et plus expressément l'opinion que les lois selon lesquelles nous voyons se succéder les phénomènes ne sauraient subir aucune exception, se fonde aussi sur des considérations assez puis-

santés : j'indiquerai brièvement celles qui me frappent le plus.

Et d'abord on fait valoir l'innombrable multitude de prodiges apocryphes qui remplissent les légendes de tous les pays, dans les époques d'ignorance et de poésie. On rapproche la crédulité qui accueille encore aujourd'hui les miracles contemporains dans les classes les plus arriérées, de l'indifférence avec laquelle les gens instruits en écoutent le récit, et par une généralisation spécieuse, on en conclut que la foi aux miracles est un produit caractéristique d'un âge de l'humanité que nous avons laissé derrière nous.

Un raisonnement plus rigoureux semble établir l'impossibilité absolue de constater jamais une exception aux lois naturelles que nous pensons connaître. De deux choses l'une, en effet : ou le miracle est vrai, ou il y a quelque erreur dans le témoignage qui nous le rapporte, soit qu'il s'agisse d'une tradition historique, du rapport de témoins oculaires, ou de nos propres sens. Eh bien, quelle que soit l'autorité d'un témoignage étranger, quels que

soient même le soin et la sévérité de nos propres observations, Terreur serait toujours plus probable que la réalité du miracle.

A la base de cet argument, vous reconnaissez l'affirmation dogmatique que nous sommes réellement certains de l'immutabilité des lois naturelles, et certains de connaître à fond quelques-unes au moins de ces lois. Ce dogmatisme semble d'abord assez faiblement appuyé, je Tai dit. Mais si l'on y réfléchit bien, on voit que la thèse repose en dernière analyse sur des raisons assez analogues dans leur genre à celles où nous avons cru trouver le fondement de notre croyance en Dieu. Nous affirmons l'immutabilité des lois naturelles parce que nous sommes faits pour y croire, parce que nous en avons besoin. La science expérimentale ne se produit qu'en vérifiant des suppositions basées sur la connaissance que nous possédons des effets de certaines. forces, ou plus exactement sur là connaissance que nous possédons de la manière dont les phénomènes se succèdent en certaines circonstances données ; car les forces ne sont elles-mêmes qu'une supposition aux

yeux de la philosophie empirique, quoiqu'elles servent de matière au calcul. Les arts, la vie pratique supposent également que nous pouvons calculer les effets des agents connus, et compter sur nos résultats. Ainsi la science expérimentale , la civilisation matérielle impliquent cette fixité. Plus la science a gagné, soit en précision, soit en étendue, plus les calculs se sont compliqués, plus les vérifications se sont multipHées, plus cette idée a dû grandir et se déterminer. L'introduction du miracle, la substitution d'une intervention directe de Dieu à l'action calculable des causes secondes, paralyse immédiatement la science. Ceci aussi nous rappelle cette lésion de la moelle allongée qui produit instantanément la mort. S'il y a eu des miracles, dira-t-on, il peut y en avoir encore, et par conséquent nous ne pouvons compter sur rien. Toute prévision est impossible. En tout ordre de faits l'événement peut tromper entièrement le calcul. Cependant la vie entière repose sur ce fondement, qu'il y a des choses calculables, et que ces choses calculables se passent de la manière qu'un homme

instruit et raisonnable peut prévoir. Dès lors , avec la possibilité des miracles, tout calcul est vain, toute prévision inutile.

En dépouillant ce raisonnement de toute exagération , il fait voir que toutes les prévisions d'avenir comme toutes les recherches sur les causes des événements n'aboutissent qu'à des probabilités, et ne donnent pas une certitude absolue. La conclusion en est que la conduite de la vie est fondée tout entière sur des probables, et que dans le domaine des faits la certitude scientifique n'est après tout qu'une probabilité supérieure. Ce résultat n'est pas si effrayant pour le sens commun. On y arrive par d'autres chemins encore , indépendamment de la foi aux miracles. Mais cela ne fait pas le compte de la science, qui a son amour-propre et son ambition légitimes. Il ne faut donc pas trop se récrier si les savants se mettent en garde. C'est une matière où il importe de ne se faire aucune illusion : l'intérêt de la science est décidément contraire à la foi aux miracles. Et si nous finissons par y croire, c'est que nous aurons, non pas sacrifié, mais subordonné l'in-

térêt de la science à quelque autre intérêt. Cette subordination, pour être légitime, impliquerait que nous nous sommes convaincus scientifiquement que la connaissance n'est pas l'élément le plus élevé de notre nature et notre destination absolue.

Voilà, messieurs, les raisons qui me faisaient dire que les dogmes du déisme ont tous les deux de profondes racines ; voilà ce qui m'autorisait à présumer que ce rationalisme ne perdra pas de sitôt son crédit.

Cependant l'espèce de contradiction que nous avons signalée entre ses thèses est bien réelle, et ne laisse pas de produire son effet. La conviction absolue de l'immutabilité des lois naturelles semble porter atteinte à la liberté de Dieu et obscurcir sa personnalité. Il n'est pas question de Dieu dans la science; il ne doit pas en être question. Dès lors la pensée de Dieu tend aussi à se retirer de la vie. Les lois inflexibles qui président à la succession des phénomènes, et dont la connaissance nous permet de prévoir les événements, deviennent peu

à peu le seul objet de la pensée. Dieu n'intervenant plus qu'à titre d'auteur de ces lois, qu'il a statuées une fois pour toutes dès l'éternité, il se retire tellement qu'on est tenté de l'eflfacer tout à fait et de ne plus voir que les lois. Et en efifet, que Dieu soit ou ne soit pas, il n'importe, pourvu que les lois de l'expérience subsistent. La pensée contemporaine marche manifestement dans ce sens.

L'opposition constatée entre les deux dogmes du théisme ^repose sur la différence des méthodes qui nous conduisent à chacun d'eux.

Qu'il le sache ou non, l'homme arrive à l'idée de Dieu par la considération de sa propre essence, ou comme dit l'école, a priori : en affirmant Dieu, il exprime les besoins de sa raison, ou plus exactement les besoins de son âme tout entière. L'immutabilité des lois, la nécessité dans la nature est la condition de l'expérience scientifique; et c'est par une induction progressive, fondée sur la généralisation de ses expériences, que Tesprit arrive à la formuler.

Je tiens ces deux procédés , la méthode spéculative et la méthode expérimentale, pour

également nécessaires, et j'ai la conviction profonde que leurs résultats finiront par coïncider» Mais ces méthodes ne jouissent pas aujourd'hui d'une égale faveur : la méthode spéculative est discréditée ; l'empirisme possède la confiance exclusive des savants et du public. Par une conséquence naturelle, l'idée d'un Dieu personnel perd quelque chose de son autorité. Elle est encore la foi populaire, je le crois du moins; elle n'est plus celle des savants le plus en crédit, ni celle des critiques élégants qui donnent le ton dans notre littérature. Un courant d'idées contraires à cette croyance, que l'on tenait avec raison pour une des bases de la morale publique et privée, tend à se répandre sur la société, et l'influence en est déjà plus ou moins sensible.

Le moment est venu où l'on doit songer à la défendre. Il faut répondre aux objections qu'on a soulevées contre elle, et même à celles qu'on pourrait soulever. Il faut examiner les doctrines qu'on essaie d'y substituer.

Mais pour répondre à ces objections, il faut les comprendre. J'essaierai de les exposer dans

notre prochain entretien. Plus tard nous étudierons directement les systèmes édifiés sur une autre base.

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