L'ASSEMBLEE MYSTÉRIEUSE
déesse de la taille d'une femme ordinaire, elle descend majestueusement, les pieds posés sur un globe, au milieu de l'assemblée, comme pour y présider ; à une certaine distance on décroche la verge de fer qui la soutient ; elle reste suspendue en l'air, sans que cette merveille à laquelle on est accoutumée, effraie personne.
Autour de ce sanctuaire règne un corridor étroit où se promènent pendant rassemblée deux tribades qui gardent exactement toutes les portes et avenues.
La seule entrée est par le milieu où se présente une porte à deux battants ; du côté opposé, se voit un marbre noir où sont gravées en lettres d'or des vers dont je vous ferai bientôt le récit : à chacune des extrémités de 1 ovale est une espèce d'autel qui sert de poêle, qu'allument et entretiennent en dehors les gardiennes. Sur l'autel à droite, en entrant, est le buste de Sapho, comme la plus ancienne et la plus connue des tribades.
Autour, de distance en distance, on a placé les bustes des belles filles grecques chantées par Sapho comme ses compagnes. Au bas on lisait les noms de Thélesyle, Amythone, Cydno, Mégare, Pyrrhine, Andromède, Cyrine, etc. En face, s'élève un lit en forme de corbeilles à deux chevets où repose la présidente et son élève ; autour du salon, des carreaux à la turque, garnis de coussins où siègent en regard et les jambes entrelacées, chaque couple composé d'une mère et d'une novice, ou en termes mystiques, de Vincube et de la succube. Les murs sont recouverts d'une sculpture supérieurement travaillée, où le ciseau a retracé en cent endroits, avec une précision unique, les
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diverses parties secrètes d© la femme, telles qu'elles sont décrites dans le Tableau de V Amour conjugal, dans Y Histoire naturelle de M. de Buifon et dans les plus habiles naturalistes.
Toutes les tribades en place et dans leurs habits de cérémonie, c'est-à-dire : les mères avec une lévite couleur de feu et une ceinture bleue, les novices en lévite blanche avec une ceinture couleur de rose, du reste, la tunique ou la chemise et les jupons fendus et recouverts. On vint nous avertir, Mme de Puriel et moi que l'on était prêt à nous recevoir. En entrant, je vis le feu sacré consistant en une flamme odorante et claire, s'élançant d'un réchaud d'or, toujours prête à s'éteindre et toujours prête à se rallumer par les aromates pulvérisés qu'y jette sans interruption le couple chargé de cette fonction extrêmement pénible par l'attention continuelle quelle exige.
Arrivée aux pieds de la présidente, qui était M110 de Rauicourt, Mme de Furie! dit : « Belle présidente, et vous, belles compagnes, voici une postulante, elle me paraît avoir toutes les qualités requises. Elle n'a jamais connu d'hommes ; elle est merveilleusement bien conformée ; et dans les essais que j'en ai faits, je l'ai reconnue digne de nous, pleine de ferveur et de zèle : je demande qu'elle soit admise sous le nom de Sapho. »
Après ces mots nous nous retirâmes pour délibérer. Au bout de quelques minutes l'une des deux gardiennes vint m' apprendre que j'avais été par acclamation admise à l'épreuve. Elle me deshabilla, me mit absolument nue, me donna une paire de mules ou de souliers plats,
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et m'étendit dans la corbeille. Cet état, au milieu de tant de témoins, me parut insupportable, et je frétillais de toutes les manières pour me soustraire aux regards, ce qui est l'objet de l'institution, afin qu'aucun charme n'échappe à l'examen : d'ailleurs, dit le Cardinal de Bernis dans ses Quatre Saisons « rembarras de paraître nue fait l'attrait de la nudité. »
D'après les vers imités ou paraphrasés d'un poète latin, Jean de Nevizan, qui vivait au xve siècle, lequel a composé un poème intitulé : Sylva Nuptialis, on procédait; à l'examen des beautés exigées d'une femme :
Que celle prétendant à l'honneur d'être belle
De reproduire en soi le superbe modèle.
D'Hélène qui jadis embrasa l'Univers,
Etale en sa faveur trente charmes divers !
Qui la couvrant trois fois, chacun par intervalle
Et le blanc et le noir et le rouge mêlés,
Offrent autant de fois aux yeux émerveillés,
D'une même icoiuleur la nuance inégale.
Puis que neuf fois envers ce chef-d'œuvre d'amour
La nature prodigue, avare tour à tour,
Dans l'extrême opposé d°une main toujours sûre
De ses dimensions lui traça la mesure :
Trois petits riens encore, elle aura dans ses traits,
D'un ensemble divin les contrastes parfaits.
Que ses cheveux soient blonds, ses dents comme l'ivoire ;
Que sa peau d'un lys pur surpasse la fraîcheur ;
Tel que l'œil, les sourcils, mais de couleur plus noire,
Que son poil des entours relève la blancheur.
Qu'elle ait l'ongle, la joue et la lèvre vermeille.
La chevelure longue et la taille et la main
Ses dents, ses pieds soient courts, ainsi que son oreille ;
Elevé soit son front, étendu soit son sein ;
Que la nymphe surtout aux fesses rebondies,
Présente aux amateurs formes bien arrondies ;
Qu'à la chute des reins, l'amant sans la blesser Puisse de ces deux mains fortement l'enlacer, Que sa bouche mignonne et d'augure infaillible ; Annonce du plaisir, l'accès étroit, pénible, Que l'anus, la vulve et le ventre assortis, Soient doucement gonflés et jamais aplatis. Un petit nez plaît fort, une tête petite. Un tétin repoussant le baiser qu'il invite ; Cheveux fins, lèvres minces, cheveux fort délicats Complètent ce beau tout qu'on ne rencontre pas.
C'est d'après ce tableau de comparaison qu'on procède à l'examen, mais comme depuis Hélène il ne s'est point trouvé de femme qui ait réuni ces trente grains de beauté, on est convenu qu'on se contenterait d'en avoir plus de la moitié, c'est-àdire au moins seize. Chaque couple vient successivement à la discussion et donne sa voix à l'oreille de la présidente qui les compte et prononce. Toutes furent en ma faveur, et après avoir reçu l'accolade par un baiser à la florentine, je fus ramenée, et l'on me donna le vêtement de novice. »
ce Alors je prêtai le serment de renoncer au commerce des hommes et de ne jamais révéler les mystères de l'assemblée. » Après le discours de la présidente et le banquet commença l'orgie. L'historien étend un voile pudique sur les tableaux voluptueux qui s'y présentèrent. (1)
(1) On peut rapprocher cette scène un peu vive d'une autre assemblée de femmes présidée par Mme de Cagliostro, dans le livre du marquis de Luchet sur Cagliostro et littéralement rapportée par Grimm dans sa Correspondance. — Article consacré à la critique de ce livre. Cf. Grimm, T. xiv, p. 259
La jolie chanteuse. — La marquise de Techul. — Milord Gore. — La dame et le médecin anglais. — Scandale. — Le marquis.
C'est une étrange créature que cette demoiselle Suzanne Delon (1), en 1765, elle fait les délices de Paris qu'elle tient sous le charme de sa jolie voix. Incomparable, Suzanne chante l'italien et le bouffon avec beaucoup d'art, d'esprit et d'agrément. Dans la société élégante, on recherche cette personne si bien douée, un admirateur lui envoie; des vers suivants :
(1) Suzanne Delon, fille d'un négociant genevois, était né à Gènes, où des affaires avaient amené ses parents, de là sa connaissance parfaite delà langue italienne. Elle épousa en 1765, à Saint-Eustache, le marquis de Luchet. Pour se marier, elle dut produire une dispense de rapporter son extrait baptistaire; cette dispense est aux Archives Nationales (Z°, 214-215). Elle est en date du 15 juin 1765 et trois témoins y certifient qu'elle est née à Gênes et qu'elle professe la religion catholique. Un fils naquit même de cette union, mais, pour des raisons spéciales, le marquis le déclara sous le nom de Dubois. Lorsque son fils eut l'âge, il le fit entrer dans un régiment du prince de Hesse-Cassel .
Parmi tant de beautés dont les faibles accents, Ont le crédule espoir de plaire et de séduire ;
Que F amour propre et le délire Conduisent en tous lieux pour vanter leurs talents
Quelle voix douce, enchanteresse,
Feint le plaisir et le bonheur,
Et, m'arrachant à la tristesse Pour la première fois sait parler à mon cœur ?
L'art ne fut jamais son modèle
C'est nature qui la conduit ;
C'est le bon goût qui T'embellit, Et c'est la vérité qui s'exprime par elle. Dès lors quand votre voix se plait à nous charmer,
Quand vos talents doivent paraître, Est-ce exister que ne pas vous connaître Est-ce sentir que ne pas vous aimer ?
Le poëte anonyme ne tarda pas à se faire connaître : c'était un gentilhomme, le marquis de Luchet, officier de dragons démissionnaire qui s'était lancé à corps perdu dans la littérature. Il épousa la jeune cantatrice malgré la volonté de sa famille et l'histoire dit qu'il regretta plus tard ce beau mouvement passionné.
Il régnait alors une fureur de jouer des proverbes ; les facétieux allaient de cercle en car elle singer les gens ridicules et bien connus et représenter de ces petits drames dont ils donnaient ensuite le proverbe à deviner «aux spectateurs. La marquise' ; le comte d'Albaret ; un certain commis des fourrages, homme original et contrefait connu sous le nom de Milord Gore ; tels étaient les protagonistes ordinaires de ces comédies de salon.
Parfois, de véritables acteurs comme Préville et
(1) Grimm, doc. cit., y, p. 253.
Bellecour se mêlaient aux amateurs, ainsi que l'avocat Coqueley de Chaussepierre.
Ce fou de Milord Gore compromit un jour la petite marquise, légère et étourdie. Une femme de qualité fort décriée à la vérité pour ses mœurs se trouvait chez madame de Luchet ; Milord Gore contrefit le médecin anglais avec une si grande vérité qu'il sut inspirer à la dame la plus grande confiance. Elle passa avec lui dans un cabinet où l'on prétend que la confession de la malade et les essais du médecin furent poussés fort loin. Cette histoire fit beaucoup de bruit, Milord Gore et madame de Luchet ayant été assez imprudents pour la conter. La victime furieuse d'avoir été jouée d'une manière si imprudente se plaignit ; Milord Gore fut emprisonné et la marquise, mandée chez le lieutenant de police, admonestée très sévèrement par ce magistrat.
Ce fut sa perte, car depuis ce jour malheureux la bonne société lui ayant fermé ses portes, Suzanne Delon, victime de son imprudente conduite, fréquenta assidumnt la mauvaise.
Sous le transparent anagramme de marquise de Techul, le pamphlétaire montre Suzanne comme une des plus notoires lesbiennes de son temps, ardente au plaisir et utilisant ses talents de comédienne pour satisfaire sa passion. Habile à revêtir les travestissements les plus variés, elle pénètre auprès de ses idoles sous différentes formes, en chambrière, en marmiton, — tous les déguisements lui sont bons pour satisfaire .sa nymphomanie.
Les deux époux durent se séparer ; — le marquis restait acharné à son dur labeur d'écrivain
qui lui faisait essuyer les critiques les plus cinglantes ; la femme poursuivant sa carrière d'aventures. Un jour, Grimm en rendant compte d'un livre de Luchet, écrit : « Ma foi ! j'aime mieux vous parler de Madame que de Monsieur, c'est une citoyenne de Genève appelée Mlle Delon, pleine d'esprit naturel, d'enjouement et de folie. La joie la suit partout et le défaut de fortune n'influe pas sur sa bonne humeur. Ainsi l'ouvrage de son mari pourra tomber, son souper en pourra souffrir, mais sa gaîté n'en sera pas altérée. Mme de Luchet est née à Gênes où des affaires de commerce avaient fixé ses parents pour quelque temps. Elle y a pris le goût de la musique italienne. Elle chante agréablement et possède un naturel très aimable. Une de ses sœurs est établie à Genève : Mme Cramer ; c'est une femme spirituelle et savante qui a osé entreprendre une traduction de l'Arioiste, cela est suffisant pour établir une réputation féminine. »
Grâce à la protection de Voltaire, le marquis de Luchet devint bibliothécaire du margrave de Hesse-Cassel. Ses spéculations littéraires et commerciales ne l'enrichirent pas et lorsqu'il mourut le 7 avril 1792, chez son frère l'abbé Jean de Luchet, rue Royale, il était vraiment pauvre.
Pardonna-t-il à sa femme son inconséquence et sa scandaleuse conduite ? je le crois, car son testament olographe mentionne encore la pauvre égarée qui éclaira si vivement une heure de cette vie douloureuse et agitée. Héritier d'un beau nom, il avait; quitté le métier militaire pour satisfaire sa rage d'écriture : romans, vers, histoire, tout lui était bon. Assez observateur, il fut souvent
intéressant et il ne faudrait pas mépriser en bloc toutes ses productions et lui décocher à nouveau le mot du philosophe qui l'accusait d'écrire « comme un fiacre ».
(1) Cf. Grimm, doc. cit. Critique de l'Histoire d'Orléans par le marquis de luchet.