DÉCLARATION DE BASILE SAUVÉ DIT LAPLANTE
Je, Basile Sauvé dit Laplante, déclare comme M. Jean-Bte Proulx, ancien marchand de St-Eustache, que, moi aussi, j'étais enrôlé en 1837 dans la compagnie des volontaires du capitaine Globensky ; compagnie qui a pris une part assez active ou plutôt médiatrice durant les troubles de 1837.
Je déclare de plus et sans restriction que j'appuie l'appréciation qui est faite par le dit Jean-Bte Proulx, dans sa déclaration donnée le vingt de décembre dernier (1877) sur les événements de 1837, puis celle qu'il a aussi faite dans une autre déclaration donnée le vingtcinquième jour du mois de février 1878, pour réfuter la dépositio7i nujisongh'e d'un nommé Félix Payriard dit Bourguignon. J'approuve et corrobore dans toute leur forme et teneur les déclarations du dit Jean-Baptiste Proulx, ainsi que celles qui ont été données par mes compagnons d'armes, afin de prouver l'attitude de notre compagnie et les services qui ont été rendus aux insurgés par le capitaine Globensky et ses volontaires.
Quant à la déclaration donnée par le dit Félix Payriard dit Bourguignon à M. Alfred Garneau, je dois ajouter en réfutation plusieurs faits et circonstances dont M. Jean- Baptiste Proulx n'a pas été témoin.
Premièrement, je dois dire que, après la bataille du 14 de décembre 1837, je n'ai pas bougé du village de St. Eustache, et j'ai été de garde durant une demi-journée auprès du corps du Dr Chénier.
Le corps était placé, non sur une table comme le raconte le dit F. Payriard, mais bien sur le comptoir de la har-room de l'hôtel Addison, Le volet attaché au plafond et qui se rabattait tous les dimanches, pour cacher la dite bar-room à la vue du public, était rabattu sur les dépouilles du Dr Chénier, La fenêtre qui se trouvait au bout du comptoir de la dite bar-room et qui donnait sur la rue, était à une assez bonne distance de la face du défunt, puisque sa tête avait été placée à l'autre bout du dit comptoir, et cette fenêtre était fermée et non ouverte, comme le dit le nommé Félix Payriard. D'ailleurs, le froid intense qu'il faisait alors n'aurait jamais permis que cette fenêtre fût ouverte. La porte qui donnait accès à la dite bar-roo?n était aussi fermée ; conséquemment, les restes du Dr Chénier se trouvaient non-seulement cachés à la vue des passants, mais ils étaient renfermés dans une chambre close et nul ne pouvait les voir, sans un permis des autorités militaires, et sans l'assistance du tourne-clef ou de la sentinelle, qui, toujours, était en faction devant la dite bar-room.
En face de l'auberge et sur le parapet de la rue, une autre sentinelle empêchait les gens d'entrer à l'intérieur ; car cet hôtel avait été converti en infirmerie et on y avait transporté tous les blessés. De plus, la porte d'entrée de cette auberge était fermée au verrou et ceux qui voulaient y entrer ou voir le corps du Dr. Chénier, étaient obligés de se munir d'une passe (permis) ; car sans cela, la porte n'était pas ouverte.
J'ai montré le corps du Dr Chénier à au-delà de cinquante personnes, mais elles étaient toutes pourvues d'une permission émanée de l'autorité militaire, à l'exception, bien entendu, de mon commandant, le capt. Globensky, qui est venu plusieurs fois montrer le corps du Dr Chénier à plusieurs messieurs.
L'autopsie a été faite alors, m'a-t-on dit, pour s'assurer de la cause de la mort du Dr Chénier ou comment il avait été tué ; mais je n'ai pas été présent à l'ouverture du cadavre. Tout ce que je sais, c'est que la peau et la chair de sa poitrine étaient fendues en forme de croix, et j'ai aussi remarqué que la chair était entrelardée de graisse ; mais personne plus que moi n'a pu voir à l'intérieur de la poitrine, puisqu'elle était refermée.
Félix Payriard ment lorsqu'il dit : " la poitrine était " découverte et le coeur pendait en dehors. Quand un " patriote arrivait ou passait là, il lui criait : Viens donc " voir ton Chénier, comme il avait le cœur pourri. Je '* remarquai que la tête était couverte de caillots de '* sang, à cause des coups de crosse de fusil."
Comme je l'ai dit plus haut, j'ai vu le corps du Dr Chénier au-delà de cinquante fois et sa poitrine n'était pas découverte ; car c'est moi qui la découvrait, en ouvrant le devant de sa chemise, pour la montrer aux visiteurs munis d'une passe.
Le cœur n'a jamais pendu en dehors de la poitrine» et celui qui fait un tel avancé commet un mensonge infâme.
La figure était nette, belle, blanche, sans aucune marque de violence ; elle ne portait pas la plus petite égratignure ; et la tête n'e'tait nullement couverte de caillots de sang, comme l'avance malicieusement le dit Félix Payriard.
L'appel fait aux Patriotes de venir voir le corps et le cœur pourri du Dr. Chénier, est aussi un inensonge atroce.
Quand il parle aussi de douze cavaliers qui ont été tués avant ou durant la bataille, il a voulu s'amuser aux dépens de ceux qui l'entouraient ; car pas un seul homme de cavalerie n'a été tué avant, durant ou après la bataille du 14 de décembre 1837.
Il a aussi voulu broder une histoire, quand il dit que " la rivière n'était pas assez prise et que la glace n'était " assez forte que derrière l'église." Je nie un tel avancé, car le 14 de décembre 1837, la glace était assez forte pour permettre à cent cinquante ou à deux cents insurgés de s'y aventurer, pour venir livrer bataille à notre compagnie qui se trouvait du côté opposé, c'est-à-dire sur le bord de la plage de l'Ile Jésus, et un cheval pouvait de la même manière la franchir sans danger. Preuve, c'est que lorsque notre compagnie la traversa, elle avait à sa suite une voiture traînée par un cheval et dans cette / voiture ou traîneau se trouvaient toutes nos dmunitions / comme toutes nos provisions. Alors, après l'exposé d'un tel conte et d'une aussi pauvre histoire, il est facile de juger du reste de la narration du dit Félix Payriard dit Bourguignon ; particulièrement lorsqu'il fait com- .battre le Dr. Chénier à sa sortie de l'église, soit sur le
mur du cimetière ou dans le cimetière même, tandis qu'il est reconnu qu'il a été tué à sa sortie de l'église lorsqu'il se sauvait en traversant le dit cimetière.
En foi de quoi, j'ai signé la présente déclaration, en faisant ma marque, ce vingt-septième jour du mois de décembre, mil huit cent soixante-et-dix-neuf, en présence du Docteur V, Perrault et de M. W. H. Scott.
sa
Basile x Sauvé.
marque
Dr. V. Perrault, ) ,.
iTr TT o , temoms.
W. H. Scott, )
Dans un alinéa de la déclaration de Payriard où il fait combattre le Dr. Chénier, il est dit : " Chénier et Des- " laurier avaient été atteints en même temp%que Guitard, '*■ et s'étaient rejetés dans le cimetière ; ils rechargèrent " pourtant leurs armes et montèrent trois fois sur le mur " pour les décharger ; la troisième fois, ils tombèrent " blessés mortellement du côté des Anglais." Est-il croyable, dans le cas même où le Dr. Chénier avec son compagnon auraient combattu après avoir été blessés et aj>rc's s'être rejetés dans le ciineticre pour s'y cacher, qu'ils auraient été ensuite assez innocents pour escalader trois fois un mur de pierre de ^ à 6 pieds de hauteur, afin de servir de cible à l'armée anglaise qui se trouvait en face de ce mur, c'est-à-dire à quelques pieds seulement ?.. Est-il croyable, dans le cas où le Dr. Chénier aurait voulu décharger son arme par dessus ce mur, qu'il aurait été assez extravagant pour y grimper et s'y montrer de
toute sa hauteur et cela durant trois fois consécutives, sans être criblé même la première fois par les balles des soldats ? , . Non, c'est une impossibilité, et si toutefois le Dr. Chénier a combattu par derrière le mur, il s'y cachait du mieux qu'il pouvait pour tirer, et comment comprendre dans ce cas ou dans le cas où il aurait imprudemment montré sa tête, qu'il serait tombe blessé mortellement du côté des anglais et non du côté du cimetière?. . Il fallait donc que la tête ou le buste, (dans le cas même où ce buste se serait montré) fût beaucoup plus lourd ou pesant que tout* le reste du corps, pour l'entraîner du côté des Anglais?... Pauvre scieur de bois, il peut donner des points aux plus habiles faiseurs de scies ! . .
La déclaraRon qui va suivre est celle de John McGillis, écuier, avocat, qui a fait sa marque dans le monde politique et financier.
Il est né et a été élevé à St. Eustache où son père est mort. Il est le frère de Mde. Antoine de Bellefeuille, morte il y a quelques mois chez sa fille, l'épouse du Colonel Chartier de Lotbinière Harwood. Il est le beau-père de M. Robert Harwood, ex-député du comté de Vaudreuil. M. McGillis est catholique, et parle aussi bien le français que l'anglais, et c'est un ami sincère des Canadiens-français.
Possesseur autrefois d'une belle fortune, il a occupé des positions très importantes, et aujourd'hui il vit retiré à Montréal où il compte un grand nombre d'amis parmi la meilleure société française et anglaise.
La partie de sa déclaration qu'on va lire et qui se rattache au récit fabuleux du dit Félix Payriard dit Bouguignon, prouvera que cet homme a menti et que les historiens auraient tort de croire à des mensonges faits par des scieurs de bois, pour ensuite les consigner comme vrais dans les annales de l'histoire du pays.
DÉCLARATION DE JOHN MCGILLIS, ÉCUIER, AVOCAT.
Montréal i4th March, 1878.