BIOGRAPHIE DE L'ABBÉ FAQUIN
Après avoir terminé cet ouvrage historique, je me rendrai sans doute agréable au lecteur si j'accomplis la promesse que je lui ai faite, c'est-à-dire celle de faire la biographie de M. Jacques Faquin. Oui, après avoir inséré dans mon essai historique l'ouvrage que M. l'abbé Faquin a publié en 1838 et après avoir fait de nombreux et intéressants emprunts à ses mémoires autographes et inédits, j'ai un devoii à remplir et c'est celui d'essayer à faire connaître ce qu'a été ce digne et distingué prêtre.
Je voudrais avoir le talent d'un habile biographe pour faire l'histoire succincte et parfaite de la vie si bien remplie de feu M. l'abbé Jacques Faquin ; je m'appliquerai néanmoins à écrire les traits particuliers et principaux de cette grande et patriotique figure, quia laissé des souvenirs impérissables dans la paroisse de St. Eustache comme dans tout le pays.
Celui qui comme M. Faquin a écrit, commenté et frappé les fautes, les abus et le mal partout où ils se trouvaient, même en haut lieu, et cela avec autant d'indépendance que d'impartialité, a dû être la personnification parfaite de l'homme de bien, de l'homme de cœur.
Messire Jacques Faquin était natif de la paroisse de Deschambault, dans le diocèse de Québec.
Son intelligence précoce et son amour du travail le placèrent de prime-saut au premier rang parmi les meilleurs élèves du collège de Nicolet, où il fit un cours d'études brillant.
Il reçut l'ordre de la prêtrise le 24 de septembre 18 14.
Après avoir été vicaire à Varennes, puis missionnaire de Saint-François-du-Lac où il évangélisa la peuplade des Abénakis, il fut promu à la cure de St. Eustache, en 1.82 1.
M, Faquin avait alors une taille moyenne qui ne man-
— souquait point d'élégance et de fierté ; mais en acquérant de l'âge, il fijt affecté par un excès d'embonpoint qui semblait le fatiguer; cependant, son énergie physique et morale, en présence de l'accomplissement de ses devoirs de pasteur, lui faisait oublier et dompter facilement sa pénible obésité.
Sur ses épaules athlétiques on admirait une tête et une figure larges et belles oii rayonnaient l'intelligence, la fermeté et la volonté. Son œil bleu, vif et animé, semblait vouloir pénétrer jusque dans les plis et replis les plus profonds de l'esprit et du cœur de ceux qu'il questionnait ou de ceux auxquels il s'adressait.
D'un tempérament sanguin, la circulation du sang devait se faire avec impétuosité dans ses veines ; aussi, n'aimait-il pas la contrariété, les obstacles, particulièrement quand une opposition lui était faite par des opposants frivoles, irréfléchis, préjugés et sans savoir.
Mais si dans les contrariétés vexatoires, il était d'une humeur vive, voire même emportée, d'un' autre côté sa promptitude de caractère comme celle de son intelligence et l'excellence de son cœur l'aidaient facilement à faire un retour sur lui-même, et alors il calmait et persuadait ceux qui s'opposaient à ses arrêts, à ses fins.
Il exerçait une grande influence sur ses paroissiens. Il profitait et abusait quelquefois, disent ses contemporains, de cette autorité et de cette ascendance pour flageller et humilier ses adversaires, auxquels il parlait avec un sans gêne et une familiarité que l'on pouvait comparer à celle d'un père avec ses enfants. Quoique brusque, prompt et rude, il était cependant universellement aimé et respecté par ses paroissiens, que d'ailleurs il aimait luimême de toute la tendresse d'un véritable père. Chacun savait que après l'orage arrivaient le calme, la douceur et les bienfait'--.
Son influence ne se fesait point sentir uniquement sur ses coreligionnaires, il l'exerçiit même sur tous les protestants de St. Eustache qui l'aimaient et le respectaient.
Il avait un mot favori et coutumier qu'il appliquait à tousses inférieurs comme à tous ses in imes ; ce mot était celui dJ original : " Viens ici original; tais toi original", disait-il.
A propos de ce qualificatif et de son influence, je me rappelle qu'un protestant, riche cultivateur du village de St. Eustache, me disait un' jour, en parlant du regretté M. Faquin : " Je l'aimais comme un père, et ce qui me plaisait en lui, c'étaient son sans gêne et sa franchise ; il était l'ami du riche comme du pauvre ; bien des fois il me taquinait, il m'agaçait et quand je me fâchais, il m'apostrophait toujours avec son mot favori que d'ailleurs il jetait à la figure de tous ceux qui badinaient avec lui, et quant à moi, il ma disait : " Tais-toi donc original d'Ecossais. "
Tous ceux qui ont eu le plaisir et l'avantage de le connaître aiment à sj rappeler son originalité comme ses reparties promptes, spirituelles et quelquefois fantasques.
Gai, plaisant, ai nable et fort hospitalier, il aimait la jeunesse qu'il se plaisait à recevoir, à instruire et à divertir même.
Grand fumeur, il ne se séparait jamais de sa pipe de plâtre qui pour lui était le compagnon intime et joyeux de tous ses instants. Pour en donner la preuve, il faut savoir que après le feu de 1837, le presbytère n'existant plus, M. Paq-iin logeait sur l'une de ses fermes sise à l'extrémité Est du village. Conséquemment, il av'aità se transporter de son domicile à l'église plusieurs fois dans le cours d'une journée ; mais durant ces courses quotidiennes ou ce va-et-vient nécessaire et répété, son camarade fumeiir l'accompagnait toujours. Aussitôt qu'il
avait dit la giande ou la basse messe, le bedeau allait l'attendre dans l'une des tours de l'église, où d'une main il lui présentait cérémonieusement au bout d'une pincette un charbon ardent, et de l'autre main, la vieille pipe culottée ; deux objets qui fesaient venir l'eau à la bouche du digne curé et qui le faisaient tressaillir de plaisir. Ce cérémonial avait lieu de la même manière à la sortie des vêpres. Armé de sa favorite qu'il serrait tendrement entre ses dents, il passait dans les rues du village en lançant des bouffées énormes et précipitées qui, dans le lointain, représentaient le travail actif d'une locomotive vivante laissant échapper une traînée de nuages épais au milieu desquels l'heureux curé disparaissait.
Outre la pipe, il prisait copieusement et il semblait dire à ceux qui le voyaient ouvrir sa tabatière qu'il affectionnait souverainement, puisque dans l'église elle lui fesait oublier la pipe : Je pourrais bien vous appliquer la fameuse et sarcastique sentence de Molière qui est consignée dans ses œuvres : " Celui qui n'aime point le tabac n'est pas un homme d'esprit, et n'est pas digne de vivre ! "
D'un zèle infatigable, M. Paquin était partout où il y avait du bien à faire. C'est lui qui, après bien des difficultés, organisa la Société d'Agriculture du comté des Deux-Montagnes dont il fut longtemps le président actif et zélé. Aimant souverainement les agriculteurs, il publia maints écrits patriotiques pour faire progresser et aimer la carrière agrxole ; mais M. Paquin (comme celui qui écrit actuellement sa biographie et qui a publié plusieurs lettres sur le même sujet) dut échouer et prêcher souvent dans le désert. Aussi, un jour qu'il revenait à la charge, il écrivait et formulait entre autres reproches, le suivant : " Nous qui appartenons à la " classe exclue, nous disions aux membres du Parlement : '' Pourquoi, si vous voulez vraiment encourager l'agricul- " ture parmi vos compatriotes moins avancés que les
' Européens, pDur(iuoi n'établissez-vous pas des fermes ' modèljs dans différentes campagnes où des jeunes ' gens instruits puissent montrer aux habitants, par une ' expérience prat.que, la vraie manière de bien cultiver ' leurs champs.
" M. Girouard (alors député pour le comté des Deux- *' Moniagnes), ajoute M. Faquin, était de cette opinion ; " mais sa voix fut étouffée dans un temps où l'on ne " s'occupait que de révolte et de rébellion absurde. Que " pouvait le bon sens d'un membre distingué flottant " sur un océan de bêtises. "
En 1837, il aurait voulu maîtriser ou brider l'ambition, les asi)irations comme l'ardeur téméraire des chefs de la rébellion, spécialement celles du pétulant Dr Chénier ; car s'il blâmait les abus vrais (et non ceux exagérés) que l'on reprochait alors au pouvoir exécutif, il blâmait encore plus les fauteurs exaltés d'une révolte inopportune et plus que prématurée. Il entrevoyait un effrayant résultat, si non pour lui, du moins pour ses paroissiens qu'il chérissait avec tant d'amour et toute la tendresse d'un père éclairé et patriotique. Il recourut à tous les moyens possibles pour arrêter le Dr Chénier et préserver sa paroisse des fléaux qui allaient fondre sur elle, mais il échoua.
Comme historien désireux de s'instruire et d'instruire les autres et comme homme observateur, il n'avait pas de supérieur. Sa grande intelligence comme sa grande mémoire l'avaient porté à s'identifier avec l'histoire de tous les peuples et en particulier avec celle de son pays qu'il connaissait parfaitement.
Il avait parcouru presque toutes les paroisses de la province de Québec, afin d'y puiser des notes historiques dans les archives des fabriques et dans les bibliothèques publiques et celles des particuliers.
Il peignait avec une grande facilité les hommes et les choses, et il excellait dans le récit des faits généralement
dignes de mémoire comme dans le re'cit des événements publics et particuliers qu'il narrait avec concision, avec exactitude et avec toutes leurs circonstances. Tous ses mémoires qui restent sont des brouillons ou canevas écrits à la volée qu'il avait l'intention de mettre plus tard au net, mais il n'en eut pas le temps.
Il avait écrit l'histoire de l'Eglise en Canada ainsi que celle de son pays : ouvrage gigantesque qui datait du jour de la découverte de ce continent et qui ne se terminait qu'avec l'année 1842. Malheureusement et au moment même de mettre la clef à cet ouvrage principal qui lui avait coûté tant de voyages, tant de recherches, tant de veilles, tant de travaux et dont la publication aurait produit tant de bien, la mort vint le frapper. Cette histoire de l'Eglise et du pays qui formait plusieurs manuscrits volumineux, fut transportée après sa mort à l'évêché de Montréal ; mais le fruit de tous les travaux prodigieux de ce grand patriote ne devait jamais voir le jour, car cet ouvrage fut détruit (nous dit-on) lors de l'incendie de l'édifice épiscopal, en
Cette perte fut une véritable catastrophe pour la famille Paquin, et un grand malheur national au point de vue des lettres et de l'histoire du pays.
Des nécrologies écrites à la mémo re de M. Paquin, je dois reproduire celle publiée par les " Mélanges Religieux " et qui fera voir comment ce journal appréciait l'ouvrage historique du savant défunt :
" Au milieu de toutes ces occupations, au milieu de '• tous ces travaux de fondation et de construction d'édi- " fices religieux, M. Paquin trouva encore moyen de " consacrer de fréquents moments à des recherches " historiques sur le pays. Mais la mort a des riguetirs à '■'■nulle autre pareilles ; elle vient de nous l'enlever au " moment où l'on s'y attendait le moins ; elle l'arrête au " milieu de ses utiles travaux et ne nous laisse plus qu'à
" pi urer sur sa tombe Il s'est montré borr
" prêtre et bon citoyen ; il a encouragé l'éducation " religieuse et profane et n'a pas craint de demander " justice pour les fidèles consacrés à ses soins. Ce " n'était pas assez pour lui. Il a voulu travailler pour " le pays tout entier ; il lui préparait, en effet, un " magnifique présent, œuvre de ses veilles. Mais la " Providence ne lui a pas donné le temps de compléter " son travail ; elle l'a retiré du m lieu de nous pour lui " donner la place que d'avance il s'était acquise au ciel. " Pour nous, il ne nous reste plus qu'à pleurer la perte " que vient de faire la religion et que la patrie peut bien " aussi pleurer ; mais en même temps conservons l'es- " pérance que l'œuvre patriotique de ce bon citoyen ne " demeurera pas sans voir le jour, et que celui de nos " compatriotes qui sera chargé de ses précieux Mémoires, " se fera un devoir d'y mettre la dernière main et d'en " faire jouir le pays."
Outre ses talents historiques et littéraires, M. Paquin possédait à un haut degré ceux de la prédication, et il tenait la première place parmi les orateurs de la chaire. Personne mieux que lui ne savait développer plus efficacement la parole de Dieu, et il le fiiisait avec un genre d'éloquence qui plaisait à tout son auditoire et particulièrement lorsque cet auditoire était instruit. Les étrangers comme ses paroissiens aimai nt à l'entendre. Quand il avait à prêcher sur un vice capital ou sur le scandale et lorsqu'il se laissait entraîner par sa nature vive et impétueuse, c'est alors qu'il se surpassait, qu'il tonnait, qu'il avait de grands mouvements d'éloquence et qu'il faisait trembler ses auditeurs comme l'enceinte même de l'église. Dans ses transport-; orato res, sa voix mâle retentissait et se faisait entendre comme le bruit de la foudre, comme le grondement et le roulement du tonnerre. Aussi chacun s'en rappelle ! Ayant fait une étude assidue du cœur humaui et de ses faiblesses.
il en pénétrait toute la profondeur ; aussi ce moraliste éclairé en profitait habilement et il s'adressait aux sentiments et à la sensibilité humaines pour exalter, pour transformer son auditoire et lui faire verser des larmes.
Si M Faquin a produit des œuvres historiques qui devaient avoir une meilleure destinée, d'autant plus qu'elles auraient été accueillies avec orgueil et empressement par le pays, il a aussi laissé d'autres œuvres qTie l'incendie ne pourra jamais anéantir. Ces œuvres impérissables sont des héritages et des souvenirs tangibles qu'il a légués à sa paroisse ; paroisse privilégiée qu'il aimait et chérissait avec une affection vive et toute paternelle, comme je vais le prouver.
Durant les 26 années qu'il a desservi la paroisse de St. Eustache, il n'a cessé d'y donner des témoignages éclatants et constants de ses largesses et de sa charité. Sa main était toujours ouverte aux malheureux. En 1845, il donnait deux belles cloches à sa paroisse qui, alors, n'avait pas les moyens de les acheter, vu les sacrifices considérables qu'elle venait de faire pour reconstruire son église ; sur chacune de ces cloches est gravée une inscription qui porle le nom du vénéré et généreux pasteur.
Mais ces superbes largesses n'égalaient point celle vraiment princière qu'il fit à l'éducation, puisqu'il fit bâtir à ses frais et dépens un magnifique couvent en pierre piquée, qui mesurait 55 pieds de longueur sur 36 pieds de profondeur ; mais la rébellion et la conflagration de 1837 détr'jisirent entièrement ce beau monument eu moment ou ses savantes légataires, les Dames Religieuses de la Congrégation, devaient en prendre possession. Après ce désastre, il en entreprit de nouveau la reconstruction, et il faisait alors de larges sacrifices pécuniaires et de temps pour faire rebâtir le beau temple que nous possédons aujourd'hui et que le malheureux
1837 avait réduit en cendres. L'entreprise de la reconstruction du presbytère fut e'galement commencée sous ses auspices, sous sa surveillance, mais il ne put faire parachever ses travaux ; la mort inexorable vint interrompre le cours bienfaiteur de sa belle carrière, et il mourut en 1847, à l'âge peu avancé de 56 ans.
Après le trépas de ce digne prêtre, on avait lieu de supposer que ses actes de bienfaisance envers sa paroisse ne pourraient se manifester au-delà ; mais l'on se trompait. M. Paquin, malgré toutes ses largesses, avait pu acquérir des biens-fonds, mais il n'avait pas plus thésaurisé pour lui que pour sa famille, et au détriment de cette dernière, il donnait par un testament tous ses immeubles à la fabrique de St. Eustache, pour le bien et le plus grand avantage de l'éducation. Trois belles terres formant un seul et grand établissement avec de magnifiques dépendances, et deux prairies de valeur avec granges dessus construites furent léguées aux Dames religieuses de la Congrégation. Il légua en outre à la même fabrique une somme de $400, pour faire l'acquisition d'une statue de St. Eustache.
Où peut-on trouver l'égal d'un tel bienfaiteur qui, non seulement se dépouille durant sa vie des épargnes qu'il a gagnées à la sueur de son front, mais qui, après sa mort, en dépouille même sa famille (à laquelle il ne laisse que quelques légers souvenirs) pour léguer tous ses bien- à ses paroissiens ! Personne plus que lui n'a porté si loin la bienfaisance en faveur d'une paroisse. Espérons que celle de St. Eustache, cette paroisse choyée et gâtée par de tels actes d'affection, de munificence, saura reconnaître les bienfaits qui lui ont été prodigi:és à pleines mains ; bienfaits qui lui ont été octroyés, sans doute pour lui faire aimer sa religion, ses ministres et sans doute aussi pour qu'elle garde un doux et pieux souvenir de celui qui fut son père et son très digne pasteur.
Ainsi s'est écoulée la vie de ce grand apôtre qui sut toujours se faire bénir et chérir par sa charité, par ses largesses et ses vertus évangéliques.
Je ne puis mieux terminer cette biographie ou le récit incomplet de la vie glorieuse et exemplaire de M. Faquin qu'en reproduisant l'éloge que lui fit un poëte canadien résidant au village de St. Euslache, M. Pierre Laviolette, co-seigneur des Mille-Iles :
Tu meurs. toi, le pasteur d'un immense troupeau,
Par tes soins vigilants si florissant, si beau !
Tu meurs C'est au milieu de ta noble carrière
Que l'inflexible mort vient fermer ta paupière ! Si l'automne à ta tombe a refusé des fleurs. Entends reçois du moins nos soupirs et nos pleurs.
N'était-ce pas assez que naguères la foudre
\^înt briser ta houlette, hélas ! réduire en poudre Ce bercail, tant de fois embelli de tes mains ? Devais-tu donc fléchir aux rigueurs des destins ?
Déjà, grâce à tes soins, à ton ardent courage,
De Mars on recherchait le foudroyant passage. L'étranger s'étonnait de voir que tes travaux Eussent, si têt, vaincu le sort et le cahos.
Il te restait, sans doute, encore beaucoup à faire,
Mais tu te promettais au bout de ta carrière
Que la justice, un jour, la main lasse du temps Couronnerait, enfin, tes labeurs incessants.
Hélas ! vœux superflus ! espérance éphémère !
Si le ciel fut d'airain, ingrate fut la terre.
Console-toi, du moins : le digne monument De ton zèle pieux, de ton saint dévouement,
A l'ombre des autels, loin des regards profanes,
S'ouvrit pour recevoir tes pacifiques mânes. Mais dans ce moment, inachevé, si beau. Que de pleurs épanchés, hélas ! sur ton tombeau.
Oui ! j'en fus le témoin, ta dépouille fragile Descendit lentement à son dernier asile,
Au milieu des soupirs, au milieu des sanglots D'un peuple dont en vain on refoulait les flots !
Après six lustres, plus, de ton saint ministère,
Tant mille souvenirs s'évoquaient de ta bière, Pouvait-on refouler les mille sentiments Qu'inspiraient tes vertus et tes bienfaits constants ?
Là, la haine s'éteint avec la calomnie ;
Là, là, ne sifflent point les serpents de l'envie. Repose donc en paix, du sommeil des élus. Dans cet asile saint, ouvert à tes vertus.
Désormais insensible à toute humaine gloire,
Tu vivras, cependant, aux pages de l'histoire Dont ta débile main traçait les derniers traits. Quand la mort te surprit, succombant sous le faix.
Pour toi, ce fut toujours une terre promise ;
Tu meurs, à son aspect, comme un autre Moïse. Mais l'Eglise et l'Etat apprécieront toujours Ce fruit de tes labeurs, de tes chastes amours.
Et la religion unie à la patrie
T'offriront, de concert, la palme du génie.
Cette élégie de M. Laviolette me fait faire la réflexion suivante :
St. Eustache a donc eu l'honneur de fournir au pays des hommes marquants, même des hommes célèbres dans les lettres et les sciences et je ne puis résister au désir et à l'orgueil légitimes de dire que, avec M. Faquin, je pourrais citer entr'autres hommes distingués :
1°. E. N. Lambert Dumont, seigneur des Mille-Iles, grand mathématicien.
2°. " Le Docteur Auguste Globensky (dictionnaire historique de Bibaud), arrivé en Canada comme chirurgien
dans les troupes Allemandes auxiliaires de la Grande- Bretagne, qui s'établit dans le pays après la guerre de l'inde'pendance, et qui fit ses preuves comme habile chirurgien.
3". Le Docteur Labrie, membre du Parlement dans son temps ; renommé par son éducation, sa science, et l'établissement dans St. Eustache d'un pensionnat célèbre qui attirait de toutes les parties du pays la jeunesse avide de s'instruire.
4°. M. Antoine de Bellefeuille, co-seigneur des Mille- Iles ; grand orateur ; homme très versé dans les deux langues, française et anglaise, qu'il parlait avec élégance et une grande facilité. M. Faquin en fait l'éloge suivant dans ses Mémoires inédits et autographes : " Ce M. Antoine de Bellefeuille possédait d'immenses talents, et fut regardé comme un des meilleurs orateurs du pays. Il a occupé plusieurs places de confiance dans l'administration Dalhousie."
5°. M. Pierre Laviolette, co-seigneur des Mille-Iles, canadien qui cultivait la poésie avec les plus grands succès. L'un de ses poèmes figure dans le traité de Belles-Lettres enseigné de mon temps d'étude au collège de Montréal.
6°. M. Vital Durocher, célèbre artiste et sculpteur.
7°. M. Hyacinthe LeMaire St.-Germain, aussi instruit et spirituel qu'habile arpenteur. Ce digne citoyen avait écrit, lui aussi, des mémoires précieux et volumineux, même plusieurs pièces de poésie, entr'autres des chansons comiques et satiriques remplies de sel et de finesse ; mais l'incendie et des mains destructrices, durant une certaine période néfaste, semblaient s'acharner sur St. Eustache, pour le détruire et lui ravir même tout ce qu'il enfantait dans les lettres. Tel fut le sort réservé aux œuvres de M. LeMaire St.-Germain.
8°. Le Révérend Charles de Bellefeuille, célèbre missionnaire et colonisateur. Voici ce qu'en dit
— SU- RI, Faquin dans ses Mémoires : ** M. Charles de " Bellefeuille, membre du Se'minaire de Montréal, est " le premier qui ait ouvert les missions sauvages des " Lacs Nipissing, Témiscaming et d'Arbitibi, pendant *' trois ans, savoir en 1837 et 1838, et comme on peut " le voir par la relation de ses courses vraiment aposto- " liques, publiée dans les journaux de la Propagation de ** la foi." Sur une autre page de ses Mémoires, M. Faquin ajoute : " Les missions principales sont la " Rivière Rouge, la Colombie, iS:c., &c., formées par M, " Charles de Bellefeuille, mort en 1838 à la suite de ses " missions pénibles^ Flus loin M. Faquin ajoute encore :
" M. Charles de Bellefeuille natif de St. Eustache " entra au Séminaire en 1819 et y mourut le 25 octobre ** 1838. Il fit une touchante relation de ses missions' " lointaines et périlleuses. Il séjourna près de trois " années dans ces pénibles missions qu'il a défrichées le " prefiiier et dans lesquelles il avait produit beaucoup de " fruits suivant le téroo gnaga de ses successeurs. Il n'y " avait qu'un mois qu'il était de retour de ses fatigants " voyages qu'une violente attaque de typhus occa- •' sionnée par la fatigue l'enleva en 1838, aux vifs regrets '' de toute la population de Montréal et de sa paroisse " natale, à l'âge de 44 ans seulement
" M. Charles de Bellefeuille avait des talents, un " cœur extrêmement bon, un caractère sensible et plein *' d'une douceur et d'une urbanité enchanteresses. Il " avait avec tout cela la vertu du cloître. Il était frère " du curé de St. Roch et du co-seigneur de St. Eustache. " Comme eux il passa jeune dans les bras de la mort."
90 M. Antoine de Bellefeuille, père de MM. Eustache et Antoine et du révérend Charles de Bellefeuille, dont il est parlé plus haut. Aussi l'aïeul de M. Eustache Marc Antoine de Bellefeuille ; de Charles de Bellefeuille, soldat d'Afrique, de Crimée, lieutenant dans le loo' régiment à Gibraltar, major de brigade * *, et
î'aïeul aussi de M de A. C. de Lotbinière Harwood, mérite une mention toute spéciale.
Il combattit bravement en 1775. Fut fait prisonnier au blocus de St-Jean. Prisonnier sur parole, il suivit sir Henry Hamilton au Détroit comme son secrétaire privé et intime.
Fait plus tard prisonnier avec sir Henry Hamilton, le major Hay, le Dr McBeath et cinq autres officiers, à la prise du Fort Sackville ou Fort de Vincennes, il fut jeté dans un cachot à Williams-Burg, dans l'Etat de la Virginie, où il fut détenu durant 14 longs mois.
Les souffrances et les mauvais traitements qu'il eut à endurer durant sa captivité sont inqualifiables et indescriptibles.
Cette famille des de Bellefeuille a donc rendu des services signalés au pays et qui doivent valoir aux descendants une belle et bonne note.
iqo. Le Dr B. Globensky auquel l'historien Bibaud dédie une page élogieuse pour sa science médicale.
Outre les comtemporains de M. Faquin qui se connaissaient et se voyaient intimement, je ne puis et n'ose en signaler un plus grand nombre ; mais je pourrais citer de notre époque, M. l'abbé Godin, renommé par sa science, par ses écrits, et qui aujourd'hui occupe une chaire de professeur à l'Ecole Normale Jacques-Cartier.
11°. M. le Chevalier Edouard de Bellefeuille qui tient son titre honorifique de l'ordre de la chevalerie de Pie IX, pour les écrits renommés qu'il a publiés sur la religion, et qui comme jurisconsulte a légué des traités de jurisprudence fort e:timés, et qui comme littérateur profane et avocat a fait sa marque dans le monde savant.
12° Le DrMarsil qui a acquis une belle réputation et qui est à l'accélérer por des études et des essais constants, dans cette partie difficile de la science médicale, la chirurgie.
Si St. Eustache a fourni des hommes de kttres, des
historiens, des missionnaires, des orateurs, des colonisateurs, des poètes, des militaires, des mathématiciens etc., etc., il a aussi fourni d'autres hommes fort distingués, instruits et dont les familles occupaient et occupent le premier échelon dans la haute société.