J. L. MOTLEY
Les Anglais ont un mot qui nous manque pour exprimer un ensemble de souvenirs qui n'aspire point à la dignité, ni à l'exactitude d'une biographie complète. Le memoir n'est pas la même chose que ce que nous appelons les mémoires : dans ceux-ci, le héros se peint lui-même; dans le memoir, il est peint par un autre. Heureux quand il peut, comme l'historien Mot-^ ley, trouver pour tracer .son portrait la main délicate et tendre d'un ami, la main habile et spirituelle d'un écrivain comme Oliver Wendell Holmes. * C'est chose difficile de parler de ceux que l'on a vraiment aimés; on se croit fort, apaisé : on se croit écrivain assez exercé pour achever tranquillement une tâche qu'on s'est donnée; on a construit un grand édifice idéal qu'on s'apprête à matérialiser pierre à pierre. Tout à coup une image, l'écho d'une voix devenue surnaturelle, un souvenir qui se réveille, jettent l'âme dans un trouble profond : OM pose la plume et Ton va achever dans le silence et la nuit du rêve les retours vains et douloureux vers le
* Memoir of J, L. Motley, by Oliver Wendell Holmes. •
passé. Si Motley avait pu choisir son biographe, il n'aurait pu en demander un meilleur que Holmes : celui-ci a été le témoin, pour ainsi dire, de toute sa vie et le confident de toutes ses pensées. Il est de plus lui-même un des membres éminenls de cette petite phalange littéraire dont s'enorgueillissent à juste titre les États-Unis et qui compte encore dans son sein Emerson, Longfellow, Lowell. Le nom de Holmes n'est pas aussi universellement connu en Europe que quelques-uns de ceux que nous venons de citer : poète, il n'est pas aussi poëte que Longfellow, que Bryant, que Lowell; moraliste, il n'est pas aussi moraliste qu'Emerson. Il s'est fait une place à part dans la littérature américaine, ce que j'appellerais volontiers une place frpntière ; il touche à tout, aux sciences, au roman, à la philosophie, à la physiologie, à la médecine. Ajoutez à des connaissances techniques très-étendues une dose extraordinaire d'imagination, à une exquise délicatesse de cœur un goût de terroir très-prononcé et une sorte de réalisme tout américain, mêlez enfin ce que la poésie a de plus idéal à ce que la science a de plus net et de plus tranchant, et vous aurez les principaux éléments du génie personnel de l'auteur de tant de livres populaires aux États-Unis, V Autocrate à déjeuner, le Professeur à déjeuner, Elsie Venner, VAnge gardien, Courants et contre-courants. Sous déguisement de la fiction, Holmes a traité les plus graves questions de l'hérédité organique : Elsie Venner peut être regardé comme une analyse très-profonde; mais jusque dans le Professeur à déjeuner on ne sent jamais le professeur. Il y a dans l'esprit de l'auteur une
sorte d'emportement, un fonds de raillerie inépuisable, une fantaisie charmante qui s'égare en tous sens et n'a rien absolument de dogmatique.
Le plaisir que nous éprouvons à parler du biographe (et que de choses nous aurions à en dire !) ne doit pas cependant nous faire oublier la biographie. Revenons donc à Motley et à ce memoir où l'affection d'Oliver W. Holmes fait revivre l'auteur de V Établissement de la républiqtie hollandaise, de VHistoire des Provinces-Unies et de la Vie de Jean de Bameveldt.
John Motley, le grand-père de l'historien, émigra en Amérique au commencement du siècle dernier et s'établit dans l'État de Maine. Un de ses petits-fils, Thomas Motley, fixé à Boston, épousa Anna Lothrop, fille et petite-fille de ministres protestants. Parmi les ascendants de Motley, on trouverait un Lothrop qui avait été emprisonné en Angleterre pour (c non-conformité ». Toutes les passions, tous les instincts de la Nouvelle- Angleterre devaient entrer dans son sang. Il naquit à Dorchester, qui est aujourd'hui un faubourg de Boston, le 16 avril 1814. On se souvient encore aujourd'hui à Boston que le père et la mère de Motley avaient dans leur jeunesse la réputation du plus beau couple qui se pût voir. Il n'est pas étonnant si cette beauté se transmit au jeune Motley. Tous ceux qui ont connu Motley me