‹ La réforme catholique du dix-septième siècle dans le diocése de LimogesChapitre 283 sur 480 · LOUIS D*URFÉ ET LE CX.ERGÉ SÉCULIER DE SON DIOCÈSE · texte numérisé non relu

LOUIS D*URFÉ ET LE CX.ERGÉ SÉCULIER DE SON DIOCÈSE

I. Rapports généraux de Tévéqae avec son dergé. Les principes d'administration du Prélat.

«c Notre prélat aimait singulièrement ses prêtres », nous apprend Tabbé du Carrier, l'un de ceux qui l'ont le mieux connu et loué, c De si loin qu'il les voyait venir à lui en tout temps, la joie se répandait visiblement sur son visage, et il allait à eux par des regards qui leur parlaient favorablement de son amour pour eux, avant qu'ils pussent entendre sa voix. Il leur ouvrait ses bras avec un épanchement si sensible de bienveillance et de tendresse sur son visage qu'on était assuré que son cœur était encore plus ouvert que son sein pour les recevoir. Il avait pour eux un respect qui allait jusqu'à la vénération. Il avait toujours devant les yeux l'émi-> nence et la sainteté de leur caractère, inséparable de leurs personnes. C'est dans ces vues qu'il se montrait à ses prêtres toujours humble, doux, civil, affable, humain, entrant avec condescendance dans leurs faiblesses, les leur mettant avec égards devant les yeux, leur tendant une main charitable, pour les aider à s'en relever, ne prenant jamais avec eux des airs rudes et fiers, ne leur reprochant jamais leurs défauts avec aigreur, et se servant de tous les termes qui pouvaient leur faire sentir, non pas son autorité, mais son estime et son amour pour eux *. »

Trois vertus agissaient en lui de concert, lorsqu'il était obligé de faire des corrections à ses prêtres : la prudence, la charité et la douceur. La prudence lui faisait prendre toutes les précautions et toutes les mesures nécessaires, pour leur rendre la correction utile, en s'accommodant aux divers caractères de leurs esprits et ne maniant pour ainsi dire leurs plaies avec des mains douces et pliantes. Il louait en eux ce qui était digne de louanges, avant d'en venir à des incisions douloureuses, s'ouvrant ainsi par des manières hoimêtes et insinuantes une route aisée dans leur cœur... Il ne dissimulait pas les défauts, ni ses mécontentements ; il s'en déchargeait d'abord à l'égard des coupables par des remontrances... ; mais il tempérait toujours par une extrême douceur la rigueur des corrections n'employant jamais les menaces, lorsque de simples remontrances suffisaient; n'en venant jamais aux châtiments lorsque les seules menaces pouvaient les ramener ; n'aimant pas à les flétrir, ni à les affliger par des éclats inconsidérés... 2. H n'était pas

1. Du Carrier, Portrait de Mesaire Louis de Lascaris d'XJrfé, Poitiers, 1698, p. 45 et suiv.

2. « Quels sont les moyens les plus propres dont un évêque se peut servir pour faire concevoir des sentiments de pénitence aux prêtres qui sont condamnés à

de ceux qui ne reviennent jamais des mauvaises impressions qu'ils ont une fois reçues contre un prêtre ou contre un religieux. Il n'était point de ceux qui ne pardonnent rien aux jeunes ecclésiastiques, et qui pour de légères fautes de jeunesse prolongent leurs épreuves pendant des années entières, ou les rejettent quelquefois comme morts, au lieu de travailler à les guérir comme malades. Lorsque des esprits moins doux que le sien lui donnaient des conseils de rigueur : « Je suis pasteur, leur disait-il, je suis père, je suis chrétien, je suis pécheur, je suis homme. Un pasteur peut-il avoir de la dureté pour ses brebis, un père pour ses enfants, un chrétien pour ses frères, un pécheur pour d'autres pécheurs comme lui, un homme pour ses semblables. »

Ce bon pasteur njB craignait rien tant que d'agir en déférant trop aux avis que pouvaient lui donner de mauvais conseillers, gens plutôt fins et cauteleux que prudents et circonspects. Encore qu'il ne manquât pas de conseillers éclairés, d'une expérience consommée, il était persuadé qu'ils aideraient souvent à le tromper, s'il ne pesait point leurs avis et s'il ne formait avec ces lumières et le secours de Dieu surtout ses résolutions particulières pour gouverner les autres, au lieu de se laisser gouverner *. Le sage évêque ne craignait pas moins les surprises des faux rapports que des mau- . vais conseils. « Je me souviens, (raconte à ce propos du Carrier), de lui avoir entendu dire que les palais des évéques se remplissent souvent de gens qui songent moins à leur rendre les tributs de respect, d'amour et de reconnaissance qu'ils leur doivent, qu'à

une longue prison ! Serait-il bon de leur faire suivre la retraite spirituelle? » Telle était la question ou difficulté à résoudre que notre prélat avait soumise au jugement de son vicaire général, avec plusieurs autres cas de conscience. Voici la réponse résumée de Michel Bourdon. « Pour pouvoir prendre un soin narticulier de ces prêtres vicieux et coupables, 1- il est à propos que la prison soit ou dedans ou joignant Tévêché. 2° Il faut avoir un concierge absolument sûr ou un domestique afftdé pour en prendre soin et 3» régler leur nouiTÎture selon leurs besoins, en sorte néanmoins qu'elle sente la pénitence. 4» Ne leu/permettre jamais de manger ou boire avec qui que ce soit qui les visite, ni de communiquer avec leur avocat ou de très proches parents, qu'avec permission de l'évêque ou de lofficial. 5«> Leur donner des livres spirituels, comme Grenade et Molina ; leur procurer des visites de quelques ecclésiastiques, qui puissent par leurs bons entreUens leur inspirer quelque sentiment de pénitence et de conversion. U serait bon pour cela que 1 evêque même les visitât de temps en temps pour les consoler et tâcher de les gagner à Dieu ; et si, après quelque temps de pénitence, on les trouvait bien disposés, on pourrait leur conseiller une retraite spirituelle. 6» Leur laisser le choix d'un confesseur, pourvu que ce soit une personne réglée, et cela une fois le mois environ. ?<> Leur permettre de communier les fêtes annuelles, ou plus souvent, selon qu'ils s'en rendent dignes, et cela dans la chapelle de la prison ou celle de l'évêque. 8» On pourrait encore leur permettre quelquefois de s'aUer promener avec une garde sûre. Si enfin ils protestaient de leur détention, on pourrait la leur changer pour le séjour dans un séminaire ou une communauté bien réglée, sans leur permettre néanmoins de célébrer la sainte Messe, à moins qu'on ne vit en eux des marques très certaines d'une solide conversion ». Archives de la Haute-Vienne, G, n.307. Mss. de Michel Bourdon.

1 Remarquons ici la concordance parfaite de ces réflexions avec le programme tracé par le supérieur de Saint-Sulpice pour son disciple Jean Bourdon.

troubler leur repos par des récits imprudents, fiibuleux, malins, injurieux, calomnieux. La plupart de ces délateurs ne parlent que lorsqu'ils y sont poussés ou par envie, ou par vengeance^ ou par ambition, ou par fausse délicatesse de conscience, ou par zèle mal entendu, ou par démangeaison furieuse de parler, ou par désir diabolique de s'élever sur la ruine des autres i>. Cependant, dit Je même auteur, l'on a pour les dénonciateurs et les médisants parmi les grands une furieuse crédulité. Il n'en était pas de même à i'évêché de Limoges. Le saint prélat n'eut jamais de ces acceptions injustes des* personnes ^. Quoi qu'il en soit de la sagesse de ces principes d'administration personnelle, la patience de l'évéque Louis d'Urfé fut mise à une rude épreuve dans ses rapports avec ses chanoines.

II. Rapports de révêque avec ses chanoines. i^ Le Chapitre de la cathédrale de Saint-E tienne.

Dès le début de Tépiscopat de Louis d'Urfé, les chanoines de la cathédrale se montrèrent peu bienveillants pour le nouveau prélat et pour ses hôtes, les prêtres de Saint-Sulpice, à cause des préférences qu'il semblait leur donner, en vivant habituellement au milieu d'eux. M. Tronson avait prévu les conséquences inévitables de cette résidence ; car, le 29 mai 1677, il en parlait en ces termes à l'évéque de Limoges : « La bonté que vous témoignez à nos messieurs ne sera pas exempte des petites croix qui pourront leur venir de la part de ceux qui en seront jaloux ; mais ils n'ont rien à craindre, tant que vous les honorerez de votre protection. » Il écrivait en même temps à Jean Bourdon qui redoutait beaucoup cette épreuve : « Je vois la peine que vous avez; je prévois même celles que vous craignez. Mais que faire, si laProvidence le permet? Il faut se résoudre, et vous et nous, à porter notre croix. Vous ne sauriez du moins trop prendre garde à ne rien dire contre la cathédrale; car, vous ne sauriez croire comme tout est relevé. >>

Mal disposés en effet, les chanoines de Limoges faisaient alors courir quelques faux bruits, pour décrier le zèle du nouvel évêque. « La plaisante nouvelle des trois Jésuites que vous auriez interdits, lui écrivait M. Tronson un mois plus tard, a été rapportée au P. de la Chaise et il s'en est moqué et ne l'a regardée que comme un conte ridicule. C'est ainsi que se sont dissipés encore ces jours derniers quelques autres bruits. On disait que vous aviez interdit un supérieur de Bénédictins, que vous aviez traité de même Mrs.Ruben ; que vous aviez défendu de lire les livres du P. Le Jeune. Mais toutes ces plaintes, qui prouvent que vous êtes observé de toutes parts, n'ont servi qu'à se faire informer plus particulière* ment de votre vie et qu'à faire approuver plus hautement votre conduite. Ce sont là des bruits auxquels il faut de bonne heure

1» Du Carrier, Porlraii de Messire I. iVVrfv, p. 87 à H2.

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s'accoutumer. Pour peu que vous soyez fidèle à votre ministère» on en fera courir bien d'autres, et il faut s'attendre a ne pas s'effrayer pour les plus noires calomnies. Vous êtes successeur des apôtres par votre dignité : il faut que vous tâchiez de ne l'être pas moins par votre vertu : Ihant gaudentes, quoniam digni habiti aunt pro nomine Jesu contumeliam pâli. Cent là le partage et la grâce des hommes apostoliques. Ce (jui me console est que, bieu qu'il y ait quantité de gens (du côté de la cathédrale) qui aient envie de crier contre vous, nul ne le fera qu'à sa confusion, ai vous continuez comme vous avez commencé, car 1» vérité prévaudra toujours, et Dieu la rendra victorieuse du déguisement et du mensonge... ^. »

Il était d'ailleurs bien difficile à notre prélat, si porté qu'il fut à la conciliation, de vivre en paix avec des ecclésiastiques de parti-pris et indépendants presque de son autorité, qui s'étaient mis de si bonne heure à lui taire sans motif sérieux une sourde opposition. Nous ne savons quel genre de difficultés nouvelle» révèque de Limoges avait encore avec ses chanoines, quand M. Tronson lui écrivait d'Issy le i septembre suivant : «Nous ne manquerons pas d'entendre discourir bien des gens sur les affaires que vous avez avec les messieurs de votre chapitre. Ce que vous m'en mandez servira pour répondre dans les occasions ; et je le puis faire avec une entière conviction, puisque je n'ai jamais remarqué en vous que des déairs de paix et une forte inclination pour conserver toujours avec eux une parfaite intelligence. C'est le témoignage que je puis rendre à ceux qui n'en seraient pas assez persuadés: et vous pouvez croire que je le ferai avec bien de la joie, puisque je n'en saurais avoir de plus grande que de voir que votre conduite soit approuvée de Dieu et justifiée rievant les hommes 2».

A plusieurs reprises, le démon de la discorde se jeta de nouveau entre Tévêque de Limoges et les chanoines de la cathédrale, et ralluma les anciennesquerelles sur lesgraves questions des exemptions et.de l'archidiaconé, dont nous parlerons ailleurs. C'est à propos sans doute de la continuation du premier procès, qui avait été engagé un demi-siècle avant par son prédécesseur, que M. Tronson écrivit à Loïiis d'Urfé le 12 février lt>89:« C'est une grande résolution que celle de plaider contre votre chapitre, et les suites m'en parai.ssent si fâcheuses que j'aurais peine à conseiller de faire cette démarche, à moins qu'il n'y eût quelque sorte d'obligation de conscience. 1^ consultation des avocats est bonne à examiner le droit, et s'il y a raison suffisante de plaider; mais j'aurais peine, dans l'état où vous êtes, de m'arrêter à leur avis, à moins qu'ils ne convinssent que votre droit est non seulement probable, mais certain. Car je ne croirais pas que vous dussiez vous exposer aux chagrins, aux embarras, à la non-résidence, aux autres mortifications qui sont inséparables d'un procès, que vous seriez

1. Con'espomlfwrp dr Tronfion, t. 1, p. 371 et t. II, p. 392. 305, 399. J, lbi((., t. Il, p. 4(«.

LOCIS DE LASCÀRfS Î>*URFÊ 387

peut-être en danger de perdre. La réputaliœi de chicane qui s'est répandue ici, au palais, tauchant les procédures et Tesprit de Limoges^ les engagemens où vous vous trouveriez de venir en cette ville solliciter votre affaire ; les jugemens que le monde en ferait, après une si longue résidence, et toutes les autres mortifications qu'il faudrait essuyer chez vos juges et ailleurs, m'obligent à vous supplier de ne vous point engager sans une grande nécessité. Je ne puis vous dire tout ce que je pense là-dessus; et aussi ne le dois-je pas faire, parce que je ne sais pas jusqu'où va cette nécessité, qui pourrait être assez considérable pour justifier notre conduite devant Dieu et devant le monde. Je ne doute pas que vous l'examiniez bien avant que de rien entreprendre, pour ne pas faire tort à la dévotion. » Nous verrons plus loin quelle suite notre prélat donna à ces conseils autorisés ^. .

Ce qui affligeait le plus le saint évéque, c'était de voir quelques membres de son chapitre ne tenir aucun compte des règlements diocésains touchant la vie et l'honnêteté des ecclésiastiques. Nous savons par l'extrait d'une délibération capitulaire du 45 février 1692 qu'à la séance de ce jour-là l'un des partisans du prélat 2, le chanoine Maledent de la Borye, fit des remontrances sévères et qu'il donna avis que le sieur Dulac, chanoine de la cathédrale, fréquentait les cabarets, où il prenait des repas avec des personnes séculières et qu'il paraissait souvent dans les rues de la ville et dans les faubourgs en habit court. A son exemple, plusieurs vicaires du chœur de la cathédrale avaient la même tenue, contrairement aux statuts capitulaires. Mandé à la barre du chapitre, le sieur Dulac fut vertement admonesté par le doyen ; mais, par une inconséquence bigarre, le jeune chanoine obtenait quinze jours après un congé d'un an pour aller étudier en Sorbonne.

Le 21 mai 1694, se présenta une occasion unique pour les chanoines qui auraient voulu se réconcilier avec l'évêque. Il s'agissait de pourvoir à la vacance de la troisième dignité de la cathédrale, Tarchidiaconé de Malemort et l'on venait d'apprendre que le prélat, sans se prévaloir cette fois de ses droits de nomination directe, désirait vivement que les suffrages du chapitre fussent donnés à son frère François d'Urfé, qui était revenu définitivement des missions du Canada. Ce candidat agréable ne réunit malheureusement qu'un tiers des voix des chanoines 3.

Dès lors les relations devinrent plus tendues de part et d'autre *.

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