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SI L'ON A FORMÉ DES HOMMES EMINENTS AVEC LE SYSTÈME ACTUEL D’ENSFIGNEMENT
Un me fait une concession : il y a du vrai dans ce que je diset même beaucoup; mais on ajoute que cela n'empêche pas que je sois terriblement exagéré. L'on me reproche de ne voir que le mauvais côté des choses. Pour être juste, je devrais, tout en faisant la part du mal, faire aussi celle du bien. Voilà ce qu'on
m'objecte, et pour me démontrer que j'ai évidemment tort, on me dit que notre système actuel d’enseignement n’est pas après tout si défectueux, puisque de nos maisons d'éducation sont sortis une foule d'hommes éminents qui ont été et qui sont l’honneur et la gloire du clergé, du barreau, de la tribune et de la magistrature.
Pour moi, je ne crains pas de dire que je ne vois d’exagération que dans les assertions de mes adversaires. On prétend d’abord que nos hommes éminents sont assez nombreux pour constituer ce qu'on appelle une foule. Or, cela n’est pas vrai, bien sûr. On ne peut pas même compter par centaines les hommes que l'on qualifie d’éminents et qui ont étudié dans les différentes maisons d'éducation du pays ; par conséquent il est faux d'afñrmer qu’il y en a une foule.
Ensuite, il faut bien s'entendre sur la signification des mots et sur leur véritable portée. Il y a hommes éminents et hommes éminents. Que nous ayons eu beaucoup d'hommes très-bien
doués sous tous les rapports, je l'ai admis et je l'admets de nouveau sans difficulté aucune. Que nous ayons eu beaucoup d'hommes qui, par leur capacité et leur savoir, aient dépassé d'une grande hauteur la masse des gens réputés instruits, je l’admets encore très-volontiers ; mais que nous ayons eu en assez grand nombre des hommes véritablement éminents qui aïent illustré notre race, je le nie et le nierai toujours.
L'homme vraiment éminent est celui qui a, non-seulement du talent, du génie, une science profane peu ordinaire, de trèsgrandes aptitudes pour toute espèce d'affaires, mais en outre des connaissances religieuses, solides et approfondies; qui sait parfaitement ce qu'est l'Eglise et qui agit en conséquence. Qu'on le compare à d'autres ou qu'on l'apprécie en lui-même, d'une manière absolue, il est et reste toujours véritablement éminent, Je le demande maintenant : Comptons-nous beaucoup de Canadiens en qui se soit réalisé ce beau type? Ia réponse assurément ne saurait être affirmative.
Pour mieux faire comprendre l'erreur de ceux qui trouvent admirable notre système actuel d'enseignement, parce que ce système, disent-ils, a formé de grands hommes ; je citerai un exemple, On ne niera certainement.pas que Sir Georges Cartier ait été l’un de nos hommes d'Etat les plus marquants, et qu'il sera, quoique disent ses détracteurs, l’une des grandes figures de notre histoire. Il avait de l'esprit, des talents, des connaissances, de l’habileté, une volonté de fer et une indomptable énergie. Une chose lui a manqué, une seule, l’instruction religieuse, et cette chose manquant, Sir Georges s’est trouvé fort inférieur à lui-même. Sa riche et vigoureuse nature ne s’est que très incomplètement développée. Son vaste esprit demandait à voir plus et À mieux voir ; son noble cœur demandait à aimer davantage : rien, malheureusement, n'a répondu à ces généreuses aspirations. Il n’a vu que dans un demi-jour les vérités religieuses qui se trouvaient intimement liées aux questions politiques à résoudre ; il les a peu estimées par suite de cette connaissance insuffisante et conséquemment ne leur a pas
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Med; prêté toute l'attention qu'elles méritaient. De là, les fautes aucoup qu’il a commises, Sir Georges a été rapetissé, amoindri, dévoyé dépassé par l'éducation classique qu'il a reçue; il a connu la religion ruits, je juste assez pour se sauver tout seul, mais pas assez pour sauver dd nèsoS les autres, pour comprendre que le mouvement qu'il fallait imniaient primer à notre jeune société était un mouvement d’ascension. Sir Pascal Etienne Taché, qu'on semble avoir oublié, a vu les lement choses de bien plus haut que Sir Georges et les a bien mieux de très: comprises; mais aussi la science qui dominait chez lui était la. atré dés science religieuse ; il avait eu le bonheur d'échapper aux études ait par- classiques. En somme donc, Cartier a été relativement un Qu'on homme éminent ; mais, d’une manière absolue, selon la plénitude e, d'une de l’idée que renferme cette expression, il ne l’a pas été. Ab uno iminent. disce omnes ; la plupart des hommes, que nous qualifions d'émi- Canon: nents, sont dans le cas de Sir Georges et même en de moins bonnes conditions.
Nous avons cependant eu des hommes vraiment éminents et trouvent nous en avons encore que je pourrais nommer, mais le nombre en
est extrêmement restreint. Ces hommes-là, ce ne sont pas les
études classiques qui les ont faits ce qu'ils sont. Loin de là,
pour se former à la vie religieuse et sociale, ils ont dû oublier, ants, dé au sortir du collége, les dix-neuf vingtièmes et plus de ce qu'ils grandes avaient appris, sous peine d’être toute leur vie de très-sots pernts, des sonnages, de tristes citoyens et de fort mauvais chrétiens. Or, indomp- un enseignement est bon lorsqu'on eu sort bon parce que et mauvais quoique ; il ne vaut rien, si l’on en sort bon guoigue et mauvais purce que.
Si m#intenant l'on jette les yeux sur le revers de la médaille et que l’on compte les nullités et les mauvais sujets, fruits de l'éducation classique païenne, on trouvera qu’ils forment un peuple immense devant lequel se réduit à bien peu de chose la prétendue foule de nos hommes éminents. La conclusion à tirer de là, c'est que ce n’est pas par les exceptions, mais par les résultats généraux qu’il faut juger un système.
Ilen est d’autres qui formulent ainsi la même objection :
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« Mais notre clergé, notre savant clergé ! qui l’a fait ce que nous voyons, sinon le système d'enseignement que vous combattez à outrance ? »
On a grand tort, je pense, de présenter nos dignes et savants prêtres comme une apologie vivante des études classiques. Pour raisonner juste, ilest plusieurs choses essentielles dont il faudrait tenir compte et qu'on-oublie malheureusement. É
Or oublie d’abord que le clergé reçoit deux éducations : celle du petit séminaire ou du collége et celle du grand séminaire, et que la seconde modifie nécessairement la première. On oublie ensuite que par état le clergé est tenu de se livrer habituellement à des études religieuses qui comblent jusqu'à un certain point le vide des études classiques.
Avouous ici uéanmoius que c'est un grand malheur, pour les prêtres comme pour les laïques, d'avoir, quand ils commencent leurs études spéciales, à rompre entièrement avec le passé et à refaire tout à neuf. Ne serait-il pas infiniment plus logique et plus sage, et partant plus profitable, de coordonner les premières études de telle sorte qu'elles eussent pour complément naturel et même nécessaire les études spéciales à faire par la suite? Ces études spéciales, lorsque viendrait le temps de s'y livrer, seraient iucomparablement mieux faites qu'elles ne le sont aujourd’hui, . Car alors, loin de s’empêtrer, comme il arrive, dans les simples éléments qui deviennent des diflicultés réelles et sérieuses, à cause de la nouveauté des matières, on les posséderait déjà parfaitement et l'on n'aurait plus qu'à approfondir. Si au moyen-îge des jeunes gens de dix-neuf, dix-huit et même de dix-sept ans obtenaient le grade de docteur en théologie et en droit sit civil, soit canonique, cela vient de ce que leurs premières études, les études classiques, ne se faisaient pas, comme aujourd’hui, eu sens directement opposé au but à atteindre, mais conformément à ce but. Ainsi donc, les prêtres, eux aussi, grâce au système païen de nos études, ont perdu en grande partie les plus belles et les plus précieuses années de leur vie.
On oublie enfin, dans l'objection présentée, que le clergé vit
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