INTRODUCTION
La perfection, c'est l'idéal; le progrès, le moyen d'en approcher. Souvent on change, on modifie, sans améliorer. On s'agite sansavancer, et parfois on recule.
Cela s'est trop vu malheureusement dans notre armée. On a transformé bien des choses; on a repris en divers temps ce qu'on avait condamné à d'autres époques; on a abandonné de bonnes coutumes, pour en préconiser de funestes. On a beaucoup varié, on n'a pas progressé. Ces fréquentes mutations de choses, de formes ou d'idées, sans cesse qualifiées de progrès , ont produit précisément le contraire. Après tant de modifications, toujours emphatiquement célébrées, l'armée s'est trouvée infiniment moins bonne qu'elle ne l'était trente ans auparavant. Les innovations ont amené la décadence au lieu du perfectionnement. Pourquoi? Parce qu'aucun principe ne les étayait, parce qu'aucune règle n'y présidait, et que l'esprit, dépourvu de bases sérieuses, manquait de critérium pour discerner les bonnes des mauvaises. La fantaisie les engendrait plus que la raison. Inspirations du jour ou du moment, créations fugitives, superficiellement étudiées, elles étaient battues en brèche et déconsidérées le lendemain de leur apparition. Elles ne nais-
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clinait en s'efforçani de sa le dissimuler à elle-même. Bercée par les plus inconcevables illusions, elle atteignit la décadence.
Dans cette fatale période, on ne vit plus, on végète. Bientôt on meurt, si quelque violente commotion ne galvanise subitement le corps qui se refroidit ; si le feu du ciel ne vient pas à propos ranimer le foyer qui s'éteint.
La foudre ne nous a pas épargnés, espérons que la renaissance est proche. Des revers incroyables et des malheurs immenses sont venus nous rappeler à la raison, nous obliger à confesser nos erreurs et nous forcer à les réparer. La réforme s'impose fatalement aux corps ou aux sociétés qu'une longue prospérité a rendus présomptueux et mous, surtout quand des désastres inouïs viennent les inviter à s'amejider à bref délai, sous peine d'une destruction totale.
Nous en sommes là; la réforme de l'armée est inévitable. Elle est dans tous les esprits. Les uns s'effraient à la pensée que tout sera détruit, qu'on va faire table rase pour édifier à nouveau. Les autres s'imaginent que de légères modifications pourraient suffire et proclament encore l'excellence du vieux système qui nous a perdus. Ces deux opinions sont également erronées. Il reste beaucoup de bon dans nôtre armée. 11 faut le conserver, l'utiliser, le rajeunir, mais proscrire énergiquement les mauvaises méthodes, les coutumes défectueuses, les vicieuses traditions^ les procédés routiniers. Nous avions jadis de bons principes. Dédaignés chez nous, ils ont été appliqués chez
les auties nations. Il faut y revenir. Là est le salut. Ce n'est pas là de Timitation étrangère, c'est le retour aux saines doctrines françaises. Ce qu'il nous faut, c'est plutôt une réforme qu'une réorganisation.
Cherchons donc la bonne voie. Préparons la vie nouvelle, la vita nova^ comme disait Dante, et ne nous laissons plus abuser.
A tout édifice il faut des assises; à toute organisation il faut des bases. De leur bonté, de leur solidité, de leur rectitude, dépend le reste de l'œuvre. Une fois les bases posées, tout doit s'y subordonner à peine d'écroulement; on ne saurait élever des murs épais sur d'étroites fondations.
Toute création, innovation, modification ne peut avoir le caractère d'un progrès qu'autant qu'elle constitue un rapprochement de plus de l'idéal ; c'està-dire quand elle est le développement rationnel ou la conséquence des principes fondamentaux ; si l'on s'en écarte, il n'y a plus que caprice, aléa, incertitude, égarement. C'est l'instabilité et la confusion, au lieu de la solidité et de l'ordre.
Quiconque s'occupe d'organisation et prétend réaliser un progrès doit avoir préalablement son idéal, c'est-à-dire l'idée précise de la perfection vers laquelle il veut tendre. Quiconque rédige un projet, préconise un système, poursuit un idéal qui se réalisera d'autant plus parfaitement dans son œuvre qu'il le possédera plus net et plus lumineux dans sa pensée.
Pour nous, les principes fondamentaux de Torganisation militaire se réduisent à deux, dont Tapplicalion féconde h foutes les branches nous semble devoir produire le maximum d'effet matériel et moral.
Le principe d'ordre matériel, c'est l'unité absolue d'organisation, en paix comme en guerre, en particulier comme en général.
Le principe d'ordre spirituel, c'est la moralisation de l'armée par la gloriGcation du travail.
Tous nos projets, toutes nos idées de réorganisation reposent sur ces deux bases et en découlent, dans leurs détails comme dans leur ensemble.
Par l'application de la première, on obtient une simplicité extrême d'organisme et d'approvisionnement ; une cohésion et une solidarité rigoureuse des éléments ; une direction énergique; une grande mobilité; une notable économie, et surtout une mobilisation presque instantanée pour le passage du pied de paix au pied de guerre.
Par l'application du second principe, on répand l'instruction, on excite l'émulation ; on augmente la valeur des éléments en mettant d'accord l'intérêt personnel et l'intérêt général; on supprime l'arbitraire, on fuit surgir les capacités, par un grand souci des droits, et une équitable rémunération ; on écarte la sollicitation, l'adulation, Tintrigue et on développe les sentiments élevés de loyauté, de désintéressement, de dévouement, de probité morale qui sont l'essence môme de la profession des armes. On exalte à tous les
degrés le sentiment du devoir par un juste respect du droit de chacun. On rend l'autorité respectable et par conséquent respectée. Le rétablissement de la discipline s'ensuit, car elle est plus basée sur l'ascendant moral du chef que sur son pouvoir matériel. On donne ainsi à l'armée entière la grande considération qu'imposent toujours une capacité notoire, une valeur reconnue et une haute distinction de sentiments.
Toute notre œuvre se résume par ces deux mots qui la caractérisent, l'expliquent et la dirigent :
Unité d'organisation.
Le travail en honneur.
De ces bases fondamentales découlent, par voie de conséquences rationnelles, diverses règles, qui sont les principes secondaires. Ils constituent les lignes principales, le canevas de notre travail. Ils permettent tout d'abord d'en saisir l'ensemble, les données, les moyens ; c'est pourquoi nous voulons d'abord les exposer brièvement.
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