CHAPITRE IX Du baccalauréat
A l'origine, le baccalauréat n'est que la constatation des études faites dans un lycée ou un collège. H n'est pas exigé à l'entrée de la plupart des fonctions publiques. On peut s'en passer et, de fait, on s'en passe. Il y a très peu de bacheliers dans les premières années. Mais, peu à peu, le baccalauréat devient une barrière qui s'élève à l'entrée de la plupart des fonctions publiques.
On perd de vue les conditions de capacité qu'il faut remplir, l'exacte adaptation du fonctionnaire à la fonction. Il est nécessaire au prestige de certaines fonctions que ceux qui les remplissent appartiennent à une élite. C'est le baccalauréat qui sert de passeport, mais comme il n'y a guère de corps de fonctionnaires qui ne veuille être de l'élite, on s'est trouvé entraîné à exiger le baccalauréat classique, le grec et le latin, de fonctionnaires comme ceux de l'enregistrement, des contributions directes et des
douanes. D'autant plus qu'il y a une foule de candidats et que c'est un moyen commode de sélection. Quand, en 1895, le ministre des Finances voulut admettre l'égalité du baccalauréat moderne et du baccalauréat classique pour les candidats aux emplois des régies financières, il se heurta à de vives résistances. C'était le discrédit jeté sur ces carrières jusque-là honorées. Pourtant on reconnut que la mesure était sans inconvénient, si elle s'appliquait en même temps à toutes les régies, si on ne créait pas d'inégalilés. C'est donc une question de rang à tenir dans la société et dans la hiérarchie. Le baccalauréat ainsi compris est un des contreforts du décret de messidor sur les préséances. Il n'est plus une garantie de bonnes études, il est devenu une sorte d'institution sociale, un procédé artificiel qui tend à diviser la nation en deux castes, dont l'une peut prétendre à toutes les fonctions publiques et dont l'autre est formée des agriculteurs, des industriels, des commerçants, de tous ceux qui vivent de leur travail et en font vivre le pays.
La concurrence de plus en plus ardente pour les emplois publics fait élever toujours les barrières; mais ces barrières s'abaissent d'elles-mêmes, à mesure que le nombre des candidats est plus considérable. C'est un cercle vicieux. Le plus sage serait de n'attacher aux diplômes qu'une valeur secondaire.
98 llÉFOnME DE L'ENSEIGNEMENT SEGONDAIKE.
Un homme, qui, à dix-huit ou vingt ans, n'a pas passé des examens, peut devenir, à trente ou quarante ans, par la pratique des affaires et par l'éducation qu'on se donne à soi-même, capable d'aborder les tâches les plus difficiles. Il peut être égal et môme supérieur à ceux qui ont fait des études régulières et ont subi avec éclat tous les examens. Un systè»nae qui classe les hommes à vingt ans, d'après les diplômes qu'ils ont obtenus, prive l'État du droit de choisir ceux qui se sont faits eux-mêmes, et que les professions libres ont mis hors de pair*. Appliqué seulement à certaines carrières, comme celle d'ingénieur, ce système n'est pas sans inconvénient. Étendu à la plupart des emplois publics, il devient un danger parce qu'il pousse toute la jeunesse à la poursuite de diplômes inutiles, qu'il fausse les idées^ sur le rôle de l'éducation, qu'il affaiblit le ressort moral de la nation, en faisant plus ou moins des déclassés de ceux qui échouent aux examens et qui n'ont pas la force d'entreprendre après coup une seconde éducation et en donnant à ceux qui réussissent l'illusion qu'ils n'ont plus qu'à se mettre sur les rangs pour obtenir un emploi public.
Mais qu'on ne s'y trompe pas : on aura beau
1. Voir, à ce sujet, les deux volumes de M. Max Leclerc, sur VÉducation et la société en Angleterre et la belle préface de M. Boutmy (Armand Colin et G'").
modifier la forme des examens et celle des diplômes, changer la nature des épreuves et le jury devant qui elles sont subies, abolir le nom du baccalauréat, on n'aura rien fait si Ton ne détruit ce préjugé que plus un homme a de diplômes et plus il est capable de remplir dos fonctions publiques, même celles qui n'exigent pas des connaissances étendues ni la science qui s'apprend dans les livres. On trouvera toujours le moyen de revenir, sous une forme ou sous une autre, au baccalauréat. Le modeste certificat d'études primaires devient lui-môme, sous l'influence de nos préjugés sur les diplômes, un baccalauréat au petit pied qui ne laisse pas d'avoir ses inconvénients. Ce sont les habitudes d'esprit, les mœurs administratives, les conditions d'entrée dans les fonctions publiques qu'il faut modifier. Si l'on revisait la liste des emplois pour lesquels le baccalauréat est exigé, on serait surpris de voir à quelles exagérations on s'est laissé entraîner, sous prétexte de relever le niveau de toutes les fonctions et de réduire les compétitions.
Ce n'est pas à dire qu'on ne fera pas une chose utile en changeant le nom de l'examen final des études secondaires. Ce mot de baccalauréat traîne avec lui un cortège d'illusions, de préjugés, d'idées fausses. Les mots ont leur puissance. Quand on veut briser une tradition, il n'est pas mauvais de toucher
aux signes extérieurs qui tendent à la perpétuer.
Si attaqué qu'il soit aujourd'hui, le baccalauréat a pourtant des défenseurs en grand nombre dans l'Université et surtout dans l'enseignement libre. 11 est, pour cet enseignement, tout ensemble, une servitude et une garantie. Aussi tous les représentants des institutions catholiques, à l'exception du Père Didon, ont-ils demandé son maintien. Dans un pays comme le nôtre où les études primaires elles-mêmes sont suivies d'un examen, d'un certificat délivré au nom du Ministre, comment laisserait-on les études secondaires sans aucune sanction officielle? Les familles ne s'accommoderaient pas d'un régime qui abandonnerait à chaque établissement le soin de délivrer des diplômes n'ayant qu'une valeur incertaine et toute morale. En Angleterre même on a senti la nécessité d'organiser, sous le contrôle des Universités, des examens de fin d'études.
Ces diplômes ne peuvent pas être délivrés par les établissements eux-mêmes, sans un contrôle de l'État. La présence d'un délégué du Ministre serait-elle une garantie suffisante? Ce système donnerait de bons résultats dans quelques lycées où les études sont fortes et où les professeurs se montrent sévères. Partout ailleurs le baccalauréat tendrait à devenir une formalité, comme les examens de passage. L'enquête approfondie à laquelle s'est livrée la Commis-
sion lui a montre que lés.prpfesseurs de renseignement secondaire sont à péiL-'.près d'accord pour refuser le présent dangereux qu/on. veut leur faire. Les Conseils généraux sont aussi,^ e^-inajorité, peu favorables à tout système qui établirait yrie différence entre les établissements publics et ies.établissements libres. «^ .*^ /•
« Nous préconisons, a dit M. Leporché au Conseif/ général de la Sarthe, le maintien du baccalauréat . pour tout le monde. C'est à la fois plus équitable et, nous ne craignons pas de le dire, plus avantageux pour les établissements de l'État. Il ne faut pas qu'on puisse dire que, grâce à ce traitement exceptionnel, les établissements libres sont les seuls qui puissent faire recevoir des bacheliers et que les établissements de l'État avouent implicitement une impuissance qui n'existe pas. »
Convient-il, d'ailleurs, de relâcher encore plus le lien qui rattache l'enseignement secondaire à l'enseignement supérieur? M. Jaurès a particulièrement insisté sur ce point dans sa déposition. L'argument n'est pas sans valeur. Aussi la Commission a-t-elle été d'avis presque unanime de laisser aux professeurs des Facultés la charge des examens de fin d'études, sauf à leur adjoindre des membres de l'enseignement secondaire.
Cette adjonction est une première amélioration
jqiril est facile d'apppî«{cF"au système actuel. Il y en a d'autres qui ne-^karrt pas moins nécessaires, ni moins urgenteV-^'p ^"^ de Broglie disait, en ISii-, dans son rapport à la Chambre des pairs, sur la liberté flc l'enseignement : « Admettre pêle-mêle aux éprany^s.etu baccalauréat les élèves qui ont achevé lefîîi^-éludes et ceux qui ne les ont pas achevées, les . V<ilàCes qui ont étudié sous des maîtres dont la posi- •.'".\lion et le grade garantissent la capacité et les élèves qui ont étudié sous des maîtres inconnus et peut-être ignorants, ce serait abaisser inévitablement le niveau des examens. » Il faut donc s'informer du lieu où le candidat a fait ses études et de la manière dont il les a faites. Dans tous les temps et dans tous les pays où l'instruction a été complée pour quelque chose, on a considéré la preuve de capacité qui résulte de l'examen comme insuffisante à elle seule. On a toujours exigé une autre preuve plus réelle et plus décisive, résultant d'un cours complet d'études dans lequel les élèves ont été examinés d'année en année. L'épreuve du baccalauréat se trouve, de la sorte, être le complément et pour ainsi dire le support de toutes les autres.
En faisant du baccalauréat un examen qui se suffit à lui-même, qui ne se lie d'aucune manière à la vie scolaire du candidat, on l'a livré à de telles incertitudes qu'on a fini par revenir à l'idée du certificat
d'éludés. Qu'est-ce autre chose que ce livret scolaire dont l'usage, encore facultatif, commence à se généraliser? Le mot a été dit par un des représentants les plus autorisés de renseignement catholique', et il n'a soulevé aucune des protestations qu'il eût fait naître il y a un siècle. C'est que la pratique qui s'est faite depuis 1850 de la liberté d'enseignement a montré combien il y avait, dans l'Université <3t en particulier dans les Facultés, un désir sincère de respecter cette liberté, d'en faire l'application la plus loyale.
On a bien fait peut-êlre de ne pas heurter les préjugés qui peuvent encore exister dans quelques esprits, en établissant le livret obligatoire. Mais il faut en rendre l'application assez générale pour qu'en fait l'examen de fin d'études, au lieu d'être une épreuve isolée, soit comme la vérification des notes obtenues par le candidat de ses professeurs. 11 ne faudrait pas beaucoup de temps aux universités pour déterminer le degré de confiance qu'elles peuvent accorder à ces certificats d'études, d'après leur origine. Le Ministre devra charger, de temps
1. M. l'abbé Mord, directeur de Técole Saint-Sigisbert, a fait remarquer a qu'avec l'usage général et sérieux du livret scolaire le baccalauréat n'aurait que peu d'inconvénients ». Pour remplir tout son ofiiee, le livret doit porter les notes, les places, les examens de passage et devenir a un véritable certificat d'études ». Enquête, t. II, p. 473.
en temps, les doyens ou des professeurs des Facultés de faire des inspections dans les établissements libres ou publics de la région. Les résultats des inspections serviront de contrôle à ceux des examens . C'est ainsi que les choses se passent en Angleterre . L'examen final redeviendra ce qu'il doit être : la sanction d'études régulières et le couronnement d'une série d'examens de passage.
Le baccalauréat a un autre défaut, c'est qu'il 3uvre et fei^me toutes les. portes. De là son caractère banal et le peu de garanties qu'il offre. Les Facultés se plaignent de n'être pas défendues contre l'intrusion de candidats mal préparés. Aussi l'idée de remplacer le baccalauréat par des examens à l'entrée de chaque faculté et de chaque carrière a-t-elle fait beaucoup de chemin dans les meilleurs esprits*. 11 y a deux difficultés : d'abord on peut craindre que CCS examens particuliers n'aient une tendance à trop se spécialiser. Toute éducation libérale suppose un ensemble de connaissances générales. Puis, les examens de carrière ne peuvent remplacer le baccalauréat pour les jeunes gens qui ne se destinent ni à une carrière libérale ni aux fonctions publiques. Ces objections ont leur force. 11 y a un moyen
1. Voiries dépositions de MM. Lavisse et Léon Bourgeois [Appendice, p. 225 et 305) et un article de M. Brunetière dans la Revue des Deux Mondes, du i" juillet 1899.
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assez facile de les désarmer. Commençons par supprimer tous les modes actuels et par faire disparaître le nom même du baccalauréat. N'ayons plus qu'un seul examen de fin d'études pour les élèves de l'enseignement classique et de l'enseignement moderne. Il portera sur un certain nombre de matières obligatoires et communes à tous les candidats. Mais, tout en gardant cette unité fondamentale, l'examen pourra se diversifier suivant la vocation et les études futures de ceux qui le subissent. Le diplôme n'ouvrira l'entrée de telle ou telle Faculté qu'autant qu'il portera une mention spéciale. Celle-ci ne sera accordée qu'aux candidats ayant répondu d'une manière satisfaisante sur certaines matières déterminées. On ne montrera pas les mêmes exigences à l'égard d'un candidat qui veut entrer à la Faculté des lettres qu'à l'égard de celui qui désire être admis à l'École de droit ou à la Facullé de médecine*. L'examen final s'assouplira de manière à serrer de plus près la réalité. Il n'y aura plus un type banal, mais autant de types que d'études et de vocations diverses. Cependant entre tous ces types
1. Voir la déposition de M. E. Boutmy [Appendice, p. 237} et le rapport fait en 1885, au nom de la Faculté des lettres de Paris, par M. A. Croiset. L'éminent professeur, frappé de l'insuflisance des candidats à la licence es lettres, proposait d'ajouter pour ces candidats une ou deux épreuves au baccalauréat es lettres. Ce qu'on peut faire pour la Faculté des lettres, on peut évidemment le faire aussi pour les autres Facultés.
subsistera un lieu qui suffira à leur donner une certaine unité. Creusez le problème. Il n'y a pas de solution qui concilie mieux tous les intérêts.
Le niveau des examens s'élèvera, parce que les candidats seront obligés de faire preuve, au moins sur certaines matières, d'études moins superficielles.
Les candidats à qui leur diplôme n'ouvrira pas de plein droit l'entrée de telle ou telle Faculté pourront toujours compléter ce diplôme en passant un examen sur les matières qui seront exigées.
Si ce système était établi, on aurait moins d'appréhension à ouvrir les Facultés de droit et de médecine aux élèves de l'enseignement moderne. Il dépendrait des examinateurs de vérifier le degré de culture de chacun des candidats et de tenir le niveau plus ou moins élevé, suivant qu'on craindrait plus ou moins d'être débordé. On n'établirait pas a priori une équivalence entre le diplôme du baccalauréat classique et celui du baccalauréat moderne, ce que beaucoup de gens considèrent avec raison comme un saut dans les ténèbres. Mais tous les candidats, sans distinction d'origine, seraient admis à faire preuve d'une culture suffisante pour aborder l'enseignement supérieur. Ce ne serait plus l'égalité théorique de deux diplômes, mais l'équivalence a posteriori d'études faites sous des régimes différents.