CHAPITRE XII
De quelques causes de la crise actuelle des lycées.
On a beaucoup fait depuis vingt ans pour changer l'aspect de nos lycées, pour donner à l'éducation un caractère tout à la fois plus familial et plus viril, pour assurer aux répétiteurs une situation morale plus élevée. Cette réforme a été, en elle-même, excellente.
Elle a eu, cependant, des contre-coups inattendus. L'ardeur des polémiques qui l'ont précédée n'a pas été sans influence sur la diminution du nombre des élèves dans les lycées. L'internat a été surtout malmené. On l'a dénoncé, comme si on était maître de le supprimer. Qui sait le mal que cette campagne imprudente a faite à nos lycées? Il se produit aujourd'hui une sorte de réaction en faveur de l'internat. Le recteur de Bordeaux ose écrire que, « dans l'état actuel de la famille, neuf fois sur dix, l'internat vaut mieux que l'externat ». Son expérience lui a montré
qu'à part quelques exceptions, les meilleurs élèves sont les internes. La vie du lycée a l'avantage de développer, de bonne heure, chez l'enfant des qualités d'ordre, de régularité, d'endurance. Elle rapproche des enfants de conditions inégales. C'est un prêtre, le recteur de l'Institut catholique d'Angers, qui en fait la remarque. Mais toutes les familles n'apprécient pas également cette fusion que le lycée prépare entre les classes de la société. Les dépositions de certains directeurs de maisons ecclésiastiques nous montrent qu'une partie de leur succès vient précisément de ce qu'ils donnent à ces préjugés mondains des satisfactions que l'Université s'interdit de leur accorder*.
Le système d'éducation de l'Université n'a pas été moins attaqué depuis vingt ans que l'internat. Ces attaques sont presque aussi anciennes que l'Université elle-môme. Guizot a dit, en présentant le projet de la loi de 1836, que « dans l'Université impériale, l'éducation ne valait peut-être pas l'instruction ». Ce mot a fait fortune. On s'en est servi, à toutes les époques, contre l'Université, sans tenir compte des profonds changements qui se sont opérés. « Ce n'est pas d'aujourd'hui, écrivait déjà en 1844 le duc de Broglie dans son rapport à la Chambre des pairs,
1. Enquête. — Dépositions de M. Tabbé Girodon et de M. l'abbé BatilTol.
qu'on dit : il n'y a pas d'éducation dans les collèges. Cela s'est dit dans tout temps, cela se dit dans tous les pays. Il y a toujours dans l'accusation quelque chose de vraie et quelque chose d'excessif. L'éducation publique ne saurait être l'éducation domestique.... »
Un des principaux avantages que l'éducation du lycée a sur celle des maisons privées et, en particulier des maisons ecclésiastiques, c'est justement de ne pas tenir l'enfant dans une atmosphère trop fermée, en serre chaude, de l'élever au contraire en plein air « en plein vent, dans un monde où les éléments variés de la vie morale existent et se tempèrent* ». Elle n'a pas la prétention de prendre l'enfant tout entier, de le façonner et de le refondre.
L'éducation ecclésiastique vise à s'emparer, plus complètement de l'âme de l'enfant; souvent, il est vrai, elle s'arrête à la surface*.
Thiers opposait, en 1844, la forte éducation du lycée, où rien, disait-il, n'est individuel, qui s'adresse à l'esprit comme au cœur des enfants par des moyens qui sont communs à tous, à l'éducation des maisons privées, où les enfants sont surveillés de plus près, soumis à une direction plus personnelle et plus attentive. 11 laissait aux familles le soin de