Enquête. — Tome III, p
lion donnée par l'État de l'autorité morale quMls tiennent de leurs fonctions; qu'il établisse la gratuité relative de l'enseignement secondaire; qu'il invite les proviseurs et les bureaux d'administration à transformer peu à peu le régime des lycées, en leur accordant plus de liberté; qu'il se hâte de créer les établissements qui font défaut et d'améliorer ceux qui existent ; que par tout cet ensemble de mesures il fasse sentir sa volonté de rendre à l'enseignement public sa situation prépondérante. Cela sera plus efficace et lui fera, en tout cas, plus d'honneur que de s'attarder à chercher des moyens détournés de porter atteinte à la liberté d'enseignement.
Telles sont les idées générales qui nous paraissent se dégager de l'ensemble des témoignages et des documents recueillis par la Commission d'enquête ^ L'Université est demeurée, à travers toutes nos révolutions sociales et politiques, une des grandes forces morales et intellectuelles du pays. Elle a les défauts de toutes les corporations; elle se plie difficilement aux changements qu'exigent les conditions nouvelles d'une société démocratique ayant moins de loisirs que celles qui l'ont précédée et obligée de se préparer par des méthodes plus rapides et plus souples, par des procédés plus variés à l'apprentissage de la
vie moderne. Mais, à côté de ces défauts, que de qualités de savoir, de haute probité, de tenue morale ne trouve-t-on pas chez elle, associées au sentiment profond de tout ce qui fait la dignité d'une démocratie, de tout ce qu'il faut y conserver de nobles aspirations pour l'empêcher de déchoir!
Elle ne souffre pas seulement de ses propres défauts; elle souffre aussi du mal dont sont atteintes en France, dans la période de crise qu'elle traverse, toutes les institutions. L'affaiblissement général de l'autorité a eu, ainsi que le remarquait M. Lavisse,. son retentissement dans le monde universitaire. Peut-être s'est-il fait sentir là plus encore que dans les autres administrations de l'État qui touchent surtout aux intérêts matériels de la société, qui ne mettent pas en jeu les mêmes influences morales, qui n'ont pas besoin, au même degré, d'attirer et de retenir la confiance. Si l'autorité du proviseur n'est pas ce qu'elle devrait être, celle du recteur et celle du ministre sont également amoindries. On se perd dans les détails d'une administration compliquée; les vues d'ensemble, les directions données de haut, tout ce qui constitue le gouvernement dans le sens élevé du mot, manque de plus en plus. De même que l'instabilité des chefs d'établissement est la ruine de toute autorité dans l'administration, celle des ministres rend impossible toute réforme qui exige du
m RÉFOaME DE L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE.
temps et de la volonté. On comprend qu'un ministre <îomme V. Duruy, ayant des idées et la passion du bien public, ait fait œuvre durable au ministère de rinstruction publique. Que peut-on attendre de ministres qui ne font que passer? Encore si l'Uni vcrsité avait à sa tète un véritable Conseil de gouvernement, comme elle Ta eu pendant la Restauration et pendant les premières années du Gouvernement de Juillet; mais le Conseil supérieur de l'instruction publique, par sa composition même et par le faux air de parlementarisme qu'on s'est attaché à lui donner, est tout à fait impropre à ce rôle de direction. Les inspecteurs généraux, qui devraient être les organes de la volonté du ministre, se plaignent de n'avoir plus d'instructions \ d'être abandonnés à eux-mêmes. Le ministre, absorbé par la politique courante, laisse échapper de ses mains les moyens qu'il a de gouverner l'Université. Donner aux proviseurs plus d'initiative, assurer aux lycées une certaine autonomie, cela ne peut se faire sans danger qu'à la condition que le pouvoir central soit assez fort pour maintenir l'unité de direction dans la diversité des efforts. Le problème, on le voit, n'est pas seulement une question de pédagogie;
1. Autrefois les inspecteurs généraux recevaient chaque année les instructions du ministre avant de commencer leur tournée. Cet usage est tombé en désuétude.
il est essenliellemeiil d'ordre général cl politique. Nous sommes arrivés à un moment où le mal frappe si violemment tous les yeux qu'il n'esl plus possible de l'ignorer. C'est peut-être le commencement de la guérison. La crise dont nous souillons aura, nous l'espérons, des effets salutaires. LTniversité en sortira plus forte el plus maîtresse d'ellemême. C'est une évolution qui se prépare et non une décadence qui se précipite. Celte évolution sera» en fin de compte, heureuse pour TUniversilé, si nous avons confiance dans la liberté, dans nos propres volontés et dans les réserves presque inépuisables de force et de dévouement que renferme ce grand corps, si souvent attaqué et si digne de noire respect et de notre reconnaissance.