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La réforme des prisons est un sujet totyours nouveau. Le problème se modifie en eflfet sans cesse au gré de la civilisation et des changements matériels et moraux de chaque peuple. Aujourd'hui la question se pose d'une façon impérieuse. Réunion dans la Suisse romande, congrès à Londres, comités créés en Russie et en France, tout annonce que les esprits sérieux dirigent partout leur attention de ce côté. Cette disposition générale indique que le moment est bien choisi. Il faut donc savoir en profiter.
Si, après examen de tous les autres systèmes, le système anglais nous a paru le meilleur, celui qui a pour lui la logique, le sens pratique et une expérience de vingt années, nous n'attachons pourtant à cette
préférence aucune superstition. Il ne faut pas plier les faits à un système, mais adapter la théorie aux circonstances, aux lieux, aux pays. La méthode anglaise est sans doute excellente en Angleterre; il faut la modifier pour l'Allemagne. Tel mode de répression pénale peut convenir à la France, non à l'Italie. Évitons néanmoins de nous perdre dans les détails. Le squelette du système pénitentiaire existe ; ce qu'il a de central, de fondamental, l'emprisonnement individuel peut s'appliquer partout. Tous les systèmes ne sont pas faux. Si l'idée d'une séquestration absolue n'est plus soutenue par personne, presque tous les criminalistes sont d'accord sur ce point, que le régime cellulaire est celui qui aboutit le mieux à l'amendement et à l'intimidation, celui qui diminue le plus les récidives.
Un côté intéressant, original même de la question pénale, c'est qu'elle constitue un terrain neutre où la politique ne doit pas avoir accès. Dans ces limites. Français et Prussiens, Italiens et Autrichiens peuvent, sans arrière-pensée, se donner la main. Le but est si noble, l'objet de l'étude si élevé, que tous les cœurs peuvent se confondre dans le même élan, et chercher une satisfaction unique dans le bien qu'ils veulent faire, dans le progrès qu'ils veulent réaliser.
Une première question à examiner est la suivante : Dans quelle proportion le mode de répression est-il nécessairement lié aux lois, à la jurisprudence pénale? Il ne faut rien exagérer dans le sens de cette liaison
intime si Ton veut, nécessaire même, mais non pas absolue, comme le prouvent de nombreux exemples. Le mode de répression peut être simple, clair, uniforme, et la législation éparse pour ainsi dire, et non codifiée comme en Angleterre. Le contraire a lieu eu France. La rigueur du texte dès lois pénales semble inflexible. La jurisprudence est fort nette et facile à étudier ; d'un autre côté l'application des textes laisse beaucoup à désirer. Il y a une foule de réformes à faire dans le sens anglais. Néanmoins la liaison entre la loi et larépression est réelle. Tout changement notable dans le système légal des pénalités, entraîne un changement correspectif dans le système d'exécution. En Russie, par exemple, les modifications importantes introduites dans l'organisation judiciaire et les lois, doivent amener, selon nous, l'introduction d'un système pénitentiaire nouveau.
La statistique criminelle, qui est de date récente, doit porter avant tout sur les récidives. Or c'est la fréquence et la multiplication vraiment effrayantes, en France, des cas de récidive, qui a décidé l'Académie des sciences morales et politiques à envoyer en 1852 un de ses membres, M. Bérenger, étudier le système anglais, et c'est ce qui nous a gratifiés de ces rapports lus à l'Académie, où les deux manières de procéder, l'anglaise et la française, sont énoncées et comparées dans le plus grand détail et avec l'autorité d'un président à la cour de cassation. La partie anglaise de ces rapports
imprimés est de cent quatre-vingts pages, la partie française de six cent seize. Nous ne mettons aucune malice à ce rapprochement. Les conclusions de Péminent écrivain sont en faveur de l'Angleterre, comme nous le verrons plus tard.
En théorie, la question de la répression pénale est très-délicate. D'un côté, s'il faut se préoccuper de la possibilité, même petite, de régénérer, d'amender le coupable, de l'autre il faut se défendre de cette philanthropie vague qui, sous prétexte d'améliorer le détenu, n'a pour résultat que d'énerver la justice. Ce qui domine toutefois ce débat, c'est la possibilité évidente de la réhabilitation, du relèvement moral.
C'est ici que se place la question de la déportation. Il y a contradiction évidente entre la nécessité, la facilité de coloniser, et l'obligation de punir, de châtier. Toutes les libertés, toutes les concessions sont à l'avantage du colon ; il faut en faire le plus vite possible un citoyen libre, pour que la colonie, vive, prospère. Dans ces conditions que devient le châtiment qui doit servir d'exemple? que devient l'impression d'intimidation . salutaire, préventive? Aussi la déportation est-elle presque complètement abolie en Angleterre.
Cette question de la réhabilitation est très-importante. Tout le monde a admiré le beau drame d'Ifland, Conscience^ imité par Alexandre Dumas. C'est un jeune homme qui a commis une de ces actions que la conscience publique place au bas de l'échelle, bien au-
dessous des crimes dont la passion est le mobile, mi vol. Le voleur lui-même peut se relever, redevenir un honnête homme vis-à-vis de lui et des autres. Toute la pièce est là, et eUe est fort helle. Ce pauvre jeune homme avoue sa faute à celle qu'il aime. H n'ose le dire, il Pécrit. Quand la jeune fille revient en pardonnant, rémotion est vive, poignante. L'impression éprouvée en ce moment par le public est juste. Il n'y a rien de plus émouvant que les efforts d'un être égaré pour revenir au bien. Cette possibilité de la réhabilitation ne doit jamais être perdue de vue, lors même qu'un pessimisme obstiné conduirait à croire que l'amélioration d'un condamné est bien difficile. Il en est de la répression pénale cpnmie de la bienfaisance. Les pauvres intéressants sont rares, et néanmoins la charité a raison d'agir comme elle le fait.
Ces sujets sont toujours neufs, avons-nous dit. Ils ont pourtant été étudiés depuis longtemps. Il est intéressant de constater les opinions qui se sont manifestées depuis une trentaine d'années. A côté des travaux du célèbre publiciste Dumont, qui a pour ainsi dire ouvert, avec Bentham, la question pénitentiaire, près des traités de M. l'architecte Vaucher-Crémîeux, qui a construit le premier un pénitencier sur le continent, il nous est tombé sous la main, à la BibUothèque de Genève , un curieux ouvrage qui nous a bien vite attiré. < De la réforme du système pénitentiaire enFrance,
par M"** Eugénie Niboyer, membre de plusieurs so-
ciétés, hommage à l'Académie de Genève par sa trèshumble servante. Ouvrage couronné par la Société de la morale chrétienne. Paris 1838. > Nous ne connaissions M™* Niboyer que par la réputation charivarique que lui avaient value ses excentricités socialistes et son enthousiasme pour le rôle des femmes dans la vie moderne. Or l'écrivain parle du « noble duc > de Larochefoucault-Liancourt, et d'un personnage qui, nous le reconnaissons, a visité avec intelligence les prisons d'Amérique, < un homme qui, dit-elle, écrit comme Montesquieu, mieux que Montesquieu peut-être, M. le comte de Tocqueville. > Dans ce livre. M"' Niboyer, bien différente de l'artiste de la seconde manière , s'écrie: < Comment compter sur la moralité de ceux qui n'ont appris que la haine pour le riche? >
On voit que notre sujet touche aux plus graves questions sociales.
Quand M*"* Niboyer cherche les moyens de prévenir le crime, nous l'approuvons complètement; mais quand elle exclut les religieuses du soin des prisons, mue sans doute par une aversion aveugle qui s'est développée depuis, nous nous mettons en garde. Nous connaissons tous les services qu'a rendus l'admirable institution des sœurs de Marie-Joseph, et quand le catholique M. Matheron, dans son livre sur le pénitencier deLenzbourg, vante le système irlandais (il veut dire anglais), nous n'y attachons aucune importance, et nous nous disons que si, en matière pénitentiaire, le sentiment
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religieux est fort important , les questions confessionnelles sont nulles.
La fin de notre travail a trait aux colonies agricoles. C'est le complément indispensable de toute étude sur les prisons. Sous la dénomination de colonies agricoles, on entend des choses fort différentes. Écoles rurales de Suisse, établissements militaires de Russie et d'Autriche, colonies libres ou forcées de Hollande et de Belgique, nombreuses institutions de France, fermesécoles d'Angleterre , maisons préventives et maisons de correction, on sent que le problème est ardu, complexe et bien loin d'être résolu. Il mérite d'être étudié de près.
Nous verrons que l'avenir de certaines colonies a été compromis, qu'elles ont échoué en définitive, parce que l'idée-mère qui a présidé à leur fondation était radicalement fausse. Toute agglomération est mauvaise; tout ce qui détruit l'eflFort individuel, tout ce qui substitue la société à l'homme n'aboutit jamais, l'expérience l'a prouvé. La notion de la propriété , le sentiment de la famille qui est le même que celui de la patrie , sont les deux bases qui ont assuré la réussite des asiles agricoles de la Suisse et la moralisation de leurs colons. < A cet égard, disent MM. de Lurieu et Romand, inspecteurs généraux des établissements de bienfaisance de France, les écoles rurales de la Suisse nous paraissent au-dessus de toute comparaison. >
Sauf de rares exceptions, les colonies agricoles ont toujours été en déficit. Cet insuccès pécuniaire a été le souci et la déception de ce grand homme de bien, qui a tant fait pour Thumanité, Pestalozzi. Toutefois, quoiqu'il ait vu les choses telles qu'elles étaient, quoiqu'il ne se soit pas bercé des illusions familières aux fondateurs , la réalité n'a jamais été pour lui, ni pour ses dignes successeurs , Fellenberg et Wehrli, un élément de découragement. Pestalozzi a eu foi dans l'avenir.
Nous avons confiance aussi. En France, les changements continuels de gouvernement ont entravé chaque réforme, imprimé au mode de répression mille fluctuations désastreuses. Néanmoins, la colonie française de Mettray a servi de modèle à Red-hill en Angleterre, à Ruysselède en Belgique. Cela soit dit à l'étemel honneur de la France.
La Russie aussi se soucie beaucoup de la question des prisons. Des personnages haut placés en font la principale préoccupation de leur vie. Par ses ressources naturelles, par l'étendue de son territoire, par son goût prononcé pour tous les progrès, la Russie est en position de faire des essais, et des essais qui réussiront. Ces réformes seront une acquisition définitive et permanente pour l'humanité.
A l'aurore des combinaisons pénales actuelles, le fameux jurisconsulte anglais Bentham, créateur d'un plan panoptique, d'une prison circulaire où le directeur est invisible et présent à tout, écrivait e'n 1791 à M. Garran de Coulon, membre de l'Assemblée législative française: < Une fatalité semble attachée à ce plan. > Ces mots sont significatifs. Ce qu'il faut avant tout, ce qui a distingué les Anglais en cette matière, c'est la persévérance: Tâtonnements inévitables, dépenses considérables d'abord, improductives souvent, obstacles en théorie et en pratique, telles sont les difficultés qui se soulèvent à chaque pas. Conserver est une tendance naturelle à l'homme; les changements, les progrès sont moins commodes. Mais Bentham était bien fait pour prendre l'initiative d'une réforme; il avait l'invention, l'énergie de la pensée
qui conçoit, la constance de la volonté qui exécute. C'était un Anglais dans toute la force du terme, dans le vrai sens du mot. Avant d'aboutir au résultat que nous avons aujourd'hui, il fallait de patients efforts, de longues recherches.
A aucune époque, les philanthropes n'ont fait défaut. Avant Bentham, Howard s'était occupé des prisons, y avait mis tout son zèle, tout son cœur, y avait consacré sa vie. L'humanité est reconnaissante de ce qu'il a fait et plus d'un prisonnier l'a béni. Mais Howard n'a proposé aucune modification notable, et il y en avait d'indispensables.
Avant toute autre réforme, il fallait éviter les dangers de la promiscuité, isoler les détenus , séparer les prévenus des condanmés. Il semble superflu de signaler les dangers du contact, de l'éducation mutuelle du vice et surtout de la confusion entre la prévention et la condamnation. Le principe que tout prévenu, tout accusé doit être présumé innocent est sacré à nos yeux. Cependant une déplorable perversion d'idées subsistait à cet égard hier encore presque partout, et subsiste encore aujourd'hui en plusieurs endroits.
Un autre danger du contact, c'était le fait que les prisonniers se connaissant entre eux, la menace de révélations était un moyen d'existence pour les libérés vicieux. Nous avons souvent gémi sur le sort de ces malheureux qui, ayant trouvé une vocation honorable, se voyaient en butte à d'incessantes sollicitations, à de
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^ véritables excitations au crime par des misérables qu 'ils avaient eu autrefois le malheur de connattre.
Ce sont ces considérations qui avaient créé, en Amérique, le système dit pensylvanien^ l'isolement absolu. On aperçut très-vite les avantages de l'isolement, puis-
^ que dès les premières années il y eut diminution notable dans les récidives. Néanmoins, les inconvénients de cette séquestration prolongée y firent renoncer par tous ceux qui l'avaient étudiée, et la nécessité d'en abréger la durée, de graduer les peines fut bientôt reconnue par tous. Un seul procédé de répression n'était pas suffisant. L'Angleterre l'a compris.
Le système mixte, dit aiAuniien , emprisonnement cellulaire de nuit , travail en commun de jour, a pour lui l'expérience. II a été appliqué, pendant quarante ans, à Genève et à Lausanne, avec succès, sans châti-
^ ments corporels. Il a pour lui les avantages de l'isolement , sans en avoir les inconvénients. Pour la première période de la punition, c'est un système à adopter. La moralisation est meilleure, la surveillance moins difficile, les constructions sont moins coûteuses.
f L'enseignement religieux se prend en commun, il est donc plus profitable et la prédication se fait dans de bonnes conditions.
Sans nous engager dans une discussion purement théorique sur les causes générales et les causes particulières des crimes, sur l'importance que cette appréciation a pour le juge, sur la division des attentats
qui atteignent le gouvernement, les personnes et les propriétés , nous allons entrer immédiatement dans le vif de notre sujet.
Administration de la justice criminelle en Angleterre.
Les cours de comté, tenues par les shériffs, et les juges de paix , dont la compétence n'est pas très-étendue, prononcent sur les causes les moins importantes. Quand les juges de paix se réunissent deux ou plusieurs pour siéger, ces réunions se nomment petty sessions. En troisième lieu , les général qtmrter sessions se tiennent tous les trois mois, tous les juges de paix d'un comté réunis.
Enfin, les cours d'assises et de nisi priiis sont composées de deux grands juges qui rendent la justice, l'un au civil, l'autre au criminel, avec l'assistance du jury. * n y a une cour criminelle centrale à Londres; elle se réunit au moins douze fois par an.
En matière de procédure, l'Angleterre est très-chatouilleuse. Les garanties qui entourent un préveilu sont nombreuses. Nous devons à sir Robert Peel l'institution des juges de police qui n'existait pas avant lui et qui joue maintenant un grand rôle. Juges de paix, juges d'instruction, juges de simple police, arbitres dans certains cas, ces magistrats, dit M. Léon Faucher, ont des pouvoirs aussi divers qu'étendus. Pour
les cas de mise en liberté provisoire, ils décident souverainement. La mise en liberté sous caution est accordée dans près de la moitié des cas. Jamais un individu, en Angleterre, n'est emprisonné avant d'avoir été interrogé. Il y a neuf tribunaux de police à Londres, à Manchester deux, à Liverpool un. Ces tribunaux ont compétence pour prononcer jusqu'à une année d'emprisonnement et dix livres sterling d'amende. L'instruction est publique, sauf les cas rares où le magistrat décide autrement.
Liçux de répression.
Ici nous entrons en plein dans le système pénitentiaire, et l'organisation anglaise réclame quelques détails.
Ne mentionnons qu'en passant les prisons de bourgs et de comtés, dont le régime change suivant la volonté des directeurs qui ne sont pas.généralement à la hauteur de leurs fonctions. Pour tout dire en un mot, l'isolement n'est pas encore adopté dans tous ces établissements. Il y a là des réformes à faire, surtout dans le mode de nomination des directeurs.
Mais le véritable système anglais embrasse trois périodes distinctes :
L'isolement;
Les travaux publics en commun ;
La transportation ou la liberté provisoire révocable.
Première période.
L'épreuve de risolement s'accomplit dans quelques prisons de comtés et dans deux établissements principaux du gouvernement, Milbank et Pentonville. La durée de l'isolement, dans cette dernière prison , est de neuf mois, de six mois seulement à Milbank. On s'est plaint de la courte durée de cette dernière incarcération cellulaire: cela provient d'un vice de construction. Les cellules ne sont pas aménagées avec autant d'intelligence qu^à Pentonville où la séparation se pratique avec un plein succès. Pentonville a été construit en 1830. Seuls le chauffage et la ventilation laissent quelque peu à désirer, au dire des hommes du métier.
Le prisonnier de Pentonville reçoit de fréquentes visites du gouverneur, du chapelain, du maître d'école et même des membres de sa famille qui en ont obtenu l'autorisation. Sa solitude n'est donc pas absolue; en outre, il a comme ressources l'instruction et le travail. Le médecin le voit chaque semaine. La chapelle, du reste, n'est plus cellulaire comme autrefois. Tous les penseurs attachent une grande importance à ce premier degré de la peine. Livré à lui-même, préservé du contact des autres coupables , le prisonnier a fait de ,s«alutaires réflexions ; il est prêt à supporter le com-
merce de ses semblables ; il est capable de résister à de fatals entraînements.
Pentonville et Milbank sont très-bien administrés. Chaque lieu de répression a son gouverneur pris dans les rangs de l'armée et qui a le grade de capitaine. Ces fonctionnaires sont bien payés, ont des logements, des jardins. Tous leurs gardiens-chefs ont été militaires. Le personnel des prisons, à la différence de ce qui se passe en France, est pris dans Pélite de l'armée. Un trait de mœurs curieux, mais compréhensible, c'est qu'en Angleterre il n'y a pas d'avancement : gouverneurs, sous-gouverneurs , gardiens, chapelains, institiiteurs, commis, restent ce qu'ils sont.
Une administration centrale règle tout ce qui a rapport aux prisons; à sa tête est le surintendant général qui a sous ses ordres deux directeurs et quatre inspecteurs.
Les punitions sont sagement réglées : toutefois, outre la cellule ténébreuse, la mise au pain et à l'eau, les fers, il y a le fouet.
Peines corporelles.
Le célèbre Dumont, chargé de rapporter sur le projet de loi relatif à une prison pénitentiaire, disait au Conseil représentatif de Grenève, en 1822 :
< Depuis que les mœurs se sont adoucies, et surtout depuis que l'esprit philosophique s'est appliqué à la législation pénale, on a beaucoup réduit les peines af-
flictives corporelles : on a senti qu'elles étaient trèsinégales, que selon la diversité des âges, des sexes, des conditions, de la force des individus, les mêmes peines nominales n'étaient point les mêmes peines réelles. On a reconnu encore que ces peines afflictives corporelles n'avaient aucune tendance à réformer le moral des individus, qu'elles rendaient même l'homme vicieux, plus vicieux encore en le livrant à l'infamie, et que d'un malfaiteur novice on ne tardait pas à faire un grand criminel. >
Voici les motifs d'un décret rendu en France le 12 mars 1848 par le Gouvernement provisoire, abolissant la bouline, la cale et les coups de corde, et les remplaçant par un emprisonnement de quatre jours à un mois pour l'armée de mer :
< Considérant que le châtiment corporel dégrade l'homme; qu'il appartient à la République d'eflfacer de la législation tout ce qui blesse la dignité humaine; que c'est un bon exemple à donner au monde ; que la suppression des peines corporelles, en affermissant dans la marine le sentiment de l'honneur, ne peut que donner aux matelots une idée plus haute de leurs devoirs et leur inspirer plus de respect encore pour euxmêmes et pour les lois de la discipline . . . >
Un second décret, du 26 mars 1852, substitue aux peines corporelles le cachot, la double boucle et la retenue de paie, dans la marine française.
D'un autre côté, nous lisons dans les Notes sur l'An-
gleterrepar Taine, page 145. Il s'agit d'une école, mais la doctrine est parfaitement applicable à un établissement pénitentiaire :
< Outre les pensums, la retenue et la prison, on emploie les verges ; dans certaines écoles, il suffit que le nom de l'élève soit inscrit trois fois sur le registre des punitions, pour qu'on lui fasse mettre bas son pantalon. Ce matin, à Harrow, on en avait fouetté quatre (quatorze coups, pas jusqu'au sang). C'est le principal à qui, dans tous les collèges, revient cet office aimable; il n'y a guère de proviseurs en France qui voulussent accepter à ce prix cent ou cent cinquante mille francs de traitement. En principe, le fouet est pour tous, même pour les plus grands, mais il n'y a guère que les petits et les moyens qui le reçoivent. Chose étrange, il n'eçt pas impopulaire; il y a cinquante ans, à Charterhouse, les élèves apprenant qu'on voulait le remplacer par une amende, se révoltèrent aux cris de : < A bas l'amende, vive le fouet ! > et le lendemain refirent connaissance avec leurs verges bien-aimées. Des professeurs avec qui j 'en ai causé, trouvent que ce châtiment n'est pas humiliant, et qu'il développe dans l'enfant le courage stoïque; selon eux, les coups sont la répression naturelle; il suffit que l'opinion n'y attache pas de honte et que le patient ne se sente pas insulté. >
M. Taine a poussé un peu loin son indifférence d'artiste observateur. H n'est point permis, sur [un pareil
sujet, de ne pas dire son mot. Pour les peines corporelles, il est faux de prétendre que ce qui convient à un pays ne convient pas à un autre. Les coups ne sont de mise nulle part. L'argument de Putilité immédiate, du fait que les coupables n'osent pas revenir à la faute qui a motivé le châtiment, a bien peu de valeur. L'amendement , quand il n'est pas volontaire , n'est pas réel. La société peut en profiter en apparence, l'individu non.
Un de nos compatriotes, un capitaine suisse de la légion formée par les Anglais à Smyrne , nous disait : < On ne bat que les voleurs. > Cîomment ! vous restreignez au vol cette peine, ce qui n'esf pas exact du reste ; vous ne frappez en prison que les garotteurs, les malfaiteurs à main armée, et vous assimilez les coups à une répression pénale ordinaire !
Le député BeUazzi s'élève avec force contre les châtiments corporels dans son remarquable ouvrage (Prigioni e prigionefi nd regno d^ItoHia, Firenjse 1866). Cette peine, qui produit d'aussi mauvais résultats sur le patient que sur le bourreau, qui est souvent un condamné lui-même , devrait être immédiatement abolie, conune produisant des effets très-diflFérents , opposés même, suivant le tempérament du détenu. H y a des condamnés qui ne sentent que la douleur physique et qui s'y habituent. Le forçat Deham reçut un millier de coups de bâton et continua à voler. Pitreu fut bâtonné sans succès vingt-cinq fois. D'autres condamnés
sentent si profondément rhumiliation des coups, qu'ils en meurent.
Bellazzi cite à ce propos M. Maurice Alhoy : < La bastonnade, écri* ce dernier, produit un effet qui varie suivant la nature du condamné. Tel forçat n'éprouve en la subissant que la douleur physique, tel autre en ressent un ébranlement moral qui le rend plus indomptable ou le frappe d'atonie. Le fameux Pontis de Sainte- Hélène reçut les coups de corde sans rien perdre de cette dignité qui imposait même aux plus cyniques de la chiourme. Il subit le châtiment sans se plaindre et dit qu'il ressemblait au Christ innocent et flagellé. L'abbé Molitor, victime d'une cabale formée par ses compagnons de chaîne , subit la bastonnade , et oublia plus vite la douleur que l'humiliation ; il ne put se consoler d'avoir été placé sur le banc de justice , et le chagrin s'étant emparé de lui, il mourut peu de temps après. >
Comme punition des prisonniers, Dumont, dans son second rapport, admettait le tread-mill^ moulin de discipline, si longtemps prôné en Angleterre. Les détenus étaient tous employés à ce travail abrutissant dont l'origine est une institution chinoise. Mais au moins la roue tournait pour quelque chose sous les pieds des détenus. On est allé plus loin en Amérique. Les hommes punis tournent une roue en pure perte ; la roue ne fait absolument rien : on a remarqué que tout travail utile était une satisfaction.
Le pénitencier argovien de Lenzbourg , établi conformément aux institutions anglaises, a proscrit toute peine corporelle, et fonctionne admirablement, comme nous le verrons plus loin.
Deuxième période.
A cent trente milles de Londres se trouve la presqu'île de Portland. Dès 1848, les condamnés y furent conduits, la première épreuve s'étant convenablement
C'est un emplacement très-bien choisi pour les travailleurs. Un rocher s'élève de quatre cent cinquante pieds au-dessus de la mer. L'exploitation de cette carrière, et la construction d'une jetée avec la roche qui est très-dure occupent, depuis de longues années, les prisonniers qui travaillent en commun. Le travail au grand air, en plein jour est unejouissance pour l'homme qui a passé des mois en cellule et l'explication de la bonne humeur et du contentement qui régnent généralement à Portland.
Les prisonniers vont aux travaux par escouades. Des soldats les accompagnent, les armes chargées. Un peu avant la nuit, les mêmes escouades reviennent sous la même conduite dans l'établissement. Les évasions sont très-rares. Prière au commencement et à la fin de chaque journée. L'enseignement religieux, comme à Pentonville et à Milbank, va de front avec la réforme
morale. En 1849, le prince Albert visita en détail Portland, approuva l'administration et fit cadeau d'une Bible aux condamnés. Ce don fut reçu avec joie et conservé avec respect. La Bible tient une place trèsimportante dans la vie anglaise.
Dans toutes les prisons d'Angleterre, chaque condamné a son compte ouvert. Des registres sont tenus dans ce but par le gouverneur, le chapelain et les officiers inférieurs. C'est le système d^s marques qu'on devrait appliquer partout. Si l'on songe que cette méthode est coînbinée avec celle du classement des prisonniers, on comprendra que l'émulation soit excitée et que chacun d'eux désire un avancement et la réduction de sa peine. Il y a trois classes de détenus à Portland.
Le produit du travail des détenus de Portland compense les dépenses. Il y a même gain. On n'en peut malheureusement pas dire autant partout. Les colonies agricoles de la Hollande, par exemple, sont loin de faire leurs frais, quoi que prétendent certains observateurs superficiels.
Autres lieux de répression pour la deuxième période.
Portland naturellement ne suffit pas. Il y avait les pontons de Woolwich et de Portsmouth. La prison de Chatham bénéficie maintenant au lieu de dépenser.
Celle de Dartmoor, destinée d'abord aux condamnés invalides, a été terminée et aménagée par les convicts eux-mêmes, dont la conduite est à peu près irréprochable. Ceux qui ne peuvent être placés dans les établissements ci-dessus, sont employés à certains travaux aux Bermudes ou à Gibraltar.
Cette période, passée en commun, est pour ainsi dire la contre-épreuve du succès de l'isolement. Les gouverneurs et les chapelains l'affirment.
Quoiqu'elle s'occupe encore énormément des enfants, l'Angleterre a eu l'initiative de l'éducation des adultes. . A Porstmouth, à bord ^ d'un ponton et dans une seule de ces prisons marines, sur 450 détenus, plus de 200 apprirent, en huit ou dix mois, à lire et à écrire correctement. La réussite avec les hommes libres a été complète aussi.
Isolement, travail, instruction, voilà les trois bases de l'amendement. Quand ces trois éléments manquent à la fois, on arrive aux déplorables résultats des prisons de Naples sous le gouvernement des Bourbons.
Nous avons parlé des enfants. Comme le régime particulier qu'ils ont à subir se rattache plutôt à la deuxième période, c'est ici que nous nous en occuperons.
Malgré le secours des écoles déguenillées^ l'attraction du vice est si forte, le goût pour les théâtres à vingt centimes dans les villes, pour le vagabondage dans les cainpagnes, est si prononce, que les condamnations .encourues par les enfants sont très-fréquentes, presque
le double de ce qu'elles sont en France. Les récidives sont nombreuses, et les détentions des enfants étant généralement courtes, le tçmps manque pour corriger.
Une colonie agricole pénitentiaire a été fondée pour les jeunes condamnés à Parkhurst, dans l'île de Wight. Comme à Portland, les détenus sont divisés en trois classes. L'emprisonnement cellulaire, au début, ne dure jamais plus de quatre mois. L'instruction prenait d'abord trop de temps, les travaux industriels pas assez. On a reconnu les inconvénients de ce mode de faire, et sans y mettre le moindre entêtement on a amélioré le système sur ce point et sur d'autres. Lecture, écriture, arithmétique élémentaire ont paru suffisantes. En revanche les ateliers de fabrication des briques, de construction des drains et tranchées, de travaux de charpente ont beaucoup augmenté. Ce qu'on a reproché à Parkhurst, après enquête, c'est de trop façonner, de trop mouler le jeune détenu, de lui enlever son individualité, de telle façon qu'une fois sorti de là, l'homme doit en quelque sorte chercher sa route; l'habitude de trouver par lui-même des idées, des moyens, lui a été ôtée. n compte trop sur une administration. A ce point de vue, Parkhurst est un établissement peu anglais.
On a si bien compris cela, qu'on a fondé la ferme-école de Red-Hill, sur le modèle de là célèbre colonie française de Mettray, qui mérite en effet d'être citée comme exemple.
Les jeunes garçons, à Red-Hill, agissent beaucoup
par eux-mêmes, et les effets du régime sont d'autant plus à considérer que Red-Hill reçoit les prisonniers de toutes les parties de l'Angleterre, et généralement choisis parmi les plus mauvais sujets.
Red-Hill est plus sévère que Parkhurst à plusieurs égards. Les détenus j sont nourris et vêtus plus simplement : point de cacao tous les jours, point de gruau. Avant la fondation de Red-Hill, les enfants étaient placés en apprentissage à Londres. Trente pour cent de récidives. Depuis, presque pasde rechutes, très-peu d'évasions.
Le travail est productif, et si nous n'avons rien dit de la part allouée au détenu, c'est que ce dernier pendant toute la durée de son emprisonnement, n'a droit à aucune rétribution. Des gens sensés néanmoins ne peuvent le laisser sans ressources à sa libération et à son passage dans la troisième catégorie. Il est donc crédité, chaque semaine, d'une petite somme suivant sa conduite et sa classe. Les sociétés de patronage qui s'QCcupent de lui plus tard, et le gouverneur de la colonie qu'il doit habiter, sont nantis de l'argent amassé. On surveille judicieusement l'emploi de ce pécule. Tout crédit peut être biffé pour des fautes graves ou une tentative d'évasion. C'est une punition redoutée. En agissant ainsi, on évite les abus de la cantine et du denier de poche que les maisons centrales de France ont été forcées de supprimer.
Troisième période.
Quand le condamné a terminé, d'une manière satisfaisante, les deux premiers temps d'épreuve, il obtient un ticket of leave, billet de permis, licence qui permet de l'envoyer aux colonies, ou lui donne la faculté de travailler dans le pays, en état de Uberté provisoire.
En conséquence, deux états distincts existent pour la troisième période :
La déportation ;
La liberté provisoire.
Si restreinte qu'elle soit aujourd'hui, la déportation subsiste encore : il importe donc de l'étudier.
Anciennement, les lois anglaises n'admettaient l'exil sous aucune forme. Ce fut en 1718 qu'un bill du Parlement ordonna la transportation de tous les condamnés à trois ans et plus, enMaryland. Cette peine durait encore 56 ans plus tard, quand les colonies américaines s'insurgèrent.
La Nouvelle-Hollande venait d'être découverte : on songea immédiatement à en faire un lieu de déportation. Des convicts, envoyés à la Nouvelle-Galles et à Van Diemen, furent placés chez des particuliers , aux frais du gouvernement, dans les conditions les plus défectueuses. Il n'y avait point alors le système de graduation actuel ; après son jugement, tout condamné était embarqué, et s'il ne travaillait pas à la guise du
colon, ce dernier avait le droit de le faire fustiger. Tout dépendait du bon ou du mauvais caractère du maître.
A ce système des assignations^ abandonné sur l'avis de sir Robert Peel, lord John Russel, le comte Grej et autres personnages éminents, succéda celui de prdbation, dès 1842.
Le convict débarqué était l'objet d'une surveillance. Il ne travaillait librement qu'après plusieurs années,* lorsque le gouvernement satisfait lui délivrait un laisser passer.
Les principaux défauts de ce système étaient le soudain envahissement des colonies par des conVicts non régénérés, au grand déplaisir des propriétaires libres, et l'impossibilité de trouver des stations convenables pour les arrivants.
On fut ainsi naturellement amené à créer Pentonville pour les adultes, Parkhurst pour les enfants. C'était un progrès réel , mais non une solution. Le tableau seul des Ueux de déportation était leur condamnation évidente. L'île de Norfolk présentait le plus triste spectacle. Les rapports précisaient des difficultés insurmontables, des troubles, des révoltes, une hostilité permanente vis-à-vis des convicts. Bentham avait raison quand il avertissait le peuple anglais des vices de la déportation.
La déportation ne peut nullement servir d'exemple. Les exilés heureux écriront à leurs familles qu'elles aient à les rejoindre au plus vite, les souffrances des
malheureux ne seront pas connues en Angleterre. C'est un dérivatif mal trouvé, puisque proportionnellement il se commet huit fois plus de crimes chez les déportés que dans la mère-patrie.
Le 20 août 1853, par un nouveau bill, le Parlement restreignit encore la déportation, dont le minimum était de sept années, en ordonnant qu'elle ne fût prononcée que pour quatorze ans au moins. Toute peine qui n'est pas la déportation, est qualifiée par cet acte servittdde pénale.
De nombreux meetings ont eu lieu , en Australie, contre la déportation. On y attribuait avec raison la prospérité du pays, non aux condamnés, mais à la population libre. Voici le langage que tenait àsir J. Pakington, secrétaire des colonies, une nombreuse députation de négociants australiens : < Nous affirmons que les colonies australiennes sont à la veille de devenir de puissants États; leurs habitants sont tout disposés à s'attacher avec un dévouement loyal et absolu à l'empire britannique; ils conserveraient longtemps cet attachement, s'ils étaient sagement et prudemment gouvernés; mais continuer la transportation, ce serait anéantir bientôt ces sentiments d'affection et de loyauté. >
Ce sérieux avertissement serait suffisant pour faire comprendre à l'Angleterre qu'ellen'a trouvé qu'un procédé temporaire, un expédient. L'exemple des Etats- Unis est là, toujours menaçant. Il se peut qu'un jour
arrive où l'Australie veuille aussi vivre de sa vie propre , sente qu'elle peut se suffire à elle-même et se sépare de la métropole. Que feront alors les Anglais? — Us en viendront , pour leur troisième période de répression, à cette liberté révocable qui existe déjà chez eux.
Le voyage autour du monde de M. de Beauvoir, récemment accompli en compagnie de M. le duc de Penthièvre, fils du prince de Joinville, est l'éclatante confirmation de nos dires sur l'Australie. Les impressions de M. de Beauvoir sur les institutions politiques et sociales de ce pays concordent avec ce qu'on avait pressenti depuis dix ans. <iLa colonie de Victoria, dit l'auteur, est une petite Angleterre qui s'est formée sur le modèle delà mère-patrie. A rencontre des vieilles colonies pénales de l'Australie, elle a eu des débuts lents mais favorables. Formée peu à peu par des hommes d'entreprise et de cœur , d'une position sociale relativement élevée, ayant toujours repoussé avec énergie Virdrodudion parmi die de Vêlement convict^ elle présente les plus belles chances de civilisation qui aient été données à un pays, depuis la constitution des Etats- Unis d'Amérique. >
Dans l'île de Van Diemen , les mêmes causes ont produit les mêmes effets. Chaque fois qu'un navire de prisonniers mouillait devant Hobart-Town, immédiatement une protestation était signée par toute la population saine de l'île. En 1825, d'après le tableau du
ministère de Pintérieur, les hommes de naissance libre étaient 17,500 contre 7000 < convicts; > en 1857, les hommes libres étaient 77,700 et les déportés 3000 seulement. La progression est facile à constater.
Plus tard, Victoria, inaugurant vaillamment son indépendance, portait un de ses premiers édits, en interdisant absolument son sol aux < convicts > transfuges que les établissements pénitentiaires auraient vite et facilement écoulés.
L'élément < convict > a été une nécessité au début. Les convicts ont défriché des bois, construit des quais, tracé des routes ; jamais ils n'ont volé ; mais l'aversion pour eux et le désir de s'en séparer par une barrière morale sont vite venus chez les immigrants libres.
Venons-en à la liberté provisoire. Elle n'est pourtant pas , d'une manière normale , du ressort de ceux qui restreignent les peines. C'est plutôt une appUcation un peu singulière du droit de grâce. Que la loi et les règlements l'aient prévu, nous le constatons. Mais le droit de grâce est plein et entier ; il doit être exercé par le souverain dans les pays monarchiques , par le pouvoir législatif dans les pays républicains. Une discussion s'est élevée, à ce sujet, dans le Grand Conseil de Genève ; la Commission de grâce et celle de la réduction des peines existaient simultanément. On a supprimé celle-ci, dans la crainte que l'impression du châtiment ne fût détruite ou atténuée dans le pu-
bUc. La grâce seule subsiste. Pour certains cas, la
Commission ne suffit pas, il faut le vote du Grand Conseil tout entier.
Ces réserves faites pour le principe, nous reconnaissons que la liberté révocable a d'heureux effets en An- 'gleterre. Le nombre des licences accordées annuellement est considérable. On dirait que le pays se prépare au nouvel ordre de choses qui supprimera complètement la déportation. Sur environ mille licences délivrées pendant un afl, cinq au plus sont révoquées.
C'est pour les licenciés que les sociétés de patronage sont le plus utiles. Les patrons qui n'ont pas l'Mtache du gouvernement sont les meilleurs ; ils évitent aux libérés provisoires la surveillance humiliante de la haute police, ou quelque chose d'analogue, tout en leur procurant l'appui utile et efficace dont ils ont besoin. Aussi les particuliers se sont-ils mis bravement à l'œuvre, et fournissent-ils de l'ouvrage à des centaines d'anciens condamnés, munis de Ucences.
D'un autre côté, plusieurs établissements ont été formés pour hommes, femmes et enfants. A Red-Hill, à Camden-Town, dans Great-Smith street, Westminster et ailleurs.
La liberté provisoire peut se révoquer pour fréquentation de gens oisifs et dissolus : ce fait ne constitue ni crime ni délit, et suffit pour replonger un honmie dans l'état de servitude légale dont il est sorti; un pareil arbitraire, que nous regrettons fort, rappelle celui qui préside à la séquestration administrative du can-
ton d'Argovie, dont nous parlerons à propos du pénitencier de Lenzbourg.
En résumé, depuis le nouveau mode de répression, l'Angleterre a vu les crimes diminuer. L'émigration n'est point une raison suffisante; l'intimidation produite par l'emprisonnement cellulaire y est pour beaucoup.
La France a un puissant désir du bien, mais ce désir, au point de vue pénitentiaire, ne s'est pas réalisé jusqu'à présent: il est resté à l'état d'espérances, de projets. Hâtons-nous de dire qu'à certains égards le chemin parcouru est grand : l'enthousiasme saisit les intelligences les plus froides ; l'approbation s'impose d'elle-même. Cependant, tout en constatant la continuité des efforts d'hommes distingués, les résultats inespérés et obtenus, la justesse de vues qui a présidé à l'organisation même incomplète de la répression pénale, on éprouve un vif sentiment d'irritation contre l'instabilité des gouvernements, qui coupe court incessamment aux réformes utiles, arrête les progrès, laisse tout achevé à demi. Encore, si ces revirements subits, qui sont la plaie de la France depuis la Révolution, n'étaient qu'un temps d'arrêt, mais le gouvernement
précédent ayant mal fait, il faut refaire, à peine de se discréditer. L'opposition d'hier portant sur tout, l'administration d'aujourd'hui doit tout détruire. A ce sujet nous citerons des faits précis.
Quoiqu'il soit intéressant de suivre la route parcourue par la France depuis quatre-vingts années, on reconnaît bien vite que ce qui a manqué, ce qui manque encore, c'est un coup d'œil d'ensemble. On attaque les institutions par des détails ; or, en matière pénitentiaire, il ne s'agit pas de réformer par certains côtés. Amélioration est synonyme de changement et de changement radical. Difficulté immédiate: pour changer, il faut payer. On ne transforme pas sans argent une maison centrale en pénitencier. Le premier obstacle à la réforme des prisons en France, c'est la guerre, et surtout une guerre coûteuse.
La confusion existe en France, à un degré même qu'on ne soupçonne pas. Il ne suffit donc pas d'exposer ce qui existe, comme pour l'Angleterre: il faut conclure. Mais de ce chaos plus apparent que réel, on peut tirer des directions nettement tracées, on peut arriver à des résultats réalisables. Grâce au génie lumineux de la France, grâce aux points de repère fixés par ses écrivains, on ne s'égare jamais; on retrouve toujours sous la main le fil d'Ariane; on sort du labyrinthe et l'on en connaît les détours.
L'étude des peines, des lois qui existaient en France avant la Révolution, est parfaitement inutile. Les
coutumes diffèrent trop d'ailleurs. L'emprisonnement n'existait pas comme punition: il était purement préventif. C'était un moyen de s'assurer du coupable, la culpabilité de chaque accusé étant censée démontrée d'avance. Le jugement frappait le détenu corporellement ; il lui infligeait cruellement la mort de mille manières, mais il n'ordonnait point la détention. Les condamnés qu'on envoyait ramer sur les galères du roi étaient une exception. Entrons maintenant dans J'examen rapide des lois pénales françaises :
Godes criminels de 1791 et de l'an IV.
Le Code de 1791 instituait quatre lieux de répression:
Les prisons préventives ;
Les prisons pénales criminelles ;
Les prisons pénales correctionnelles ;
Les prisons de jeunes délinquants.
Ces quatre dénominations comprenaient : Les maisans d'arrêt et de justice^ prisons préventives ; les bar gnes^ prisons criminelles renfermant les condamnés aux travaux forcés. Les maisons, de gêne et celles qui étaient destinées aux jeunes délinquants n'ont jamais existé : il faut se défier de ce qui est écrit sur le papier seulement.
Dans ce système de 1791, le produit total du travail des détenus appartenait à l'État.
Parmi les nombreux bienfaits de la Révolution française, la suppression des crimes de sacrilège, d'apostasie, d'bérésie, est une gloii-e qui appartient au Code de 1791. L'introduction du jury coïncida avec ces importantes améliorations; mais pour être juste, il ne faut pas oublier que l'institution du jury existait de temps immémorial en Angleterre.
Le Code de l'an IV, écrit et promulgué par la Convention, après le 9 thermidor, mérite aussi d'être honorablement mentionné. H sanctionne les principes nouvellement édictés en 1791. Son mérite serait grand, quand il se bornerait à avoir été l'occasion de la loi sur la tentative. Toute tentative, manifestée par des actes extérieurs et suivie d'un commencement d'exécution, doit être punie comme le crime lui-même, si cette tentative n'a été suspendue que par des circonstances fortuites, indépendantes de la volonté du prévenu. Ces dispositions sont restées dans notre droit pénal, et la loi spécifie les cas où la tentative ne doit pas être assimilée au délit.
Les deux Codes que nous venons de mentionner n'ont pas assez duré pour qu'on puisse juger de leur valeur par leurs effets. Les récidives, les crimes ont-ils augmenté ? nous l'ignorons. La statistique criminelle n'existait pas encore à cette époque : elle ne date guère que de l'an IX, à la suite d'une circulaire du ministre de la justice, Abrial, et encore n'est-ce que depuis 1825 qu'elle a été régulièrement instituée.
Gode pénal de 1810.
Nous ne parlons pas du Code de 1808 qui ne concerne que l'instruction criminelle. Le Code de 1810, qui fonctionne encore en plusieurs pays, est trèssévère. Il ajoute aux pénalités précédentes , et quelques-uns de ses articles sont tombés en désuétude ou ont été abrogés par la loi française du 28 avril 1832 . La désuétude est fort difficile à définir, et cet état offre de nombreux inconvénients. L'auteur de ce travail a plaidé à Genève, pendant dix années, sous l'empire de ce Code de 1810 : il a loué bien souvent avec ironie la sage lenteur de la Commission chargée de le reviser.
Cette révision est nécessaire, indispensable, mais ce n'est pas une commission qui peut y procéder : le travail est trop considérable, trop compliqué. Il faudrait qu'un jurisconsulte s'y consacrât, et présentât un projet élaboré par lui, parfaitement connexe dans toutes ses parties, et résultat d'un examen approfondi.
Le Code de 1810 a supprimé le jury d'accusation et a bien fait : c'était un rouage inutile, une complication quelquefois dangereuse, et remplacée avantageusement par les chambres d'accusation.
Cinq espèces de prisons fur^t établies :
Maisons de police municipale ; Maisons d'arrêt; Maisons de justice;
Maisons de correction (départementales) ; Maisons de détention (centrales).
Les bagnes et la déportation étaient maintenus ; il y avait en outre des prisons d'État pour les honmies politiques réputés dangereux. L'arbitraire impérial y a souvent enfermé des personnes qui n'avaient subi aucun jugement.
Vint la Restauration. Elle abolit la confiscation par un article de la Charte de 1814. Le tort qu'elle eut fut l'établissement des cours prévôtales, juridiction d'exception, arme à deux tranchants. Dans une organisation judiciaire idéale, tous les tribunaux d'exception, même les tribunaux de commerce, devraient être supprimés.
La Révolution de 1830 et le régime qui suivit se sentaient délivrés des inquiétudes qui avaient agité les époques précédentes : ils pouvaient adoucir les lois répressives. Le roi Louis-Philippe aida puissamment à ces mesures nouvelles: il avait horreur du sang et passait à juste titre pour un adversah^e décidé de la peine de mort. Une proposition d'abolition fut même formulée et présentée à la Chambre des députés, mais elle n'aboutit qu'à un vœu et à de sages restrictions. L'entourage du roi voulut le maintien de la peine de mort.
Où Louis-Philippe put librement donner carrière à sa bienveillance naturelle, c'est dans l'établissement de la fameuse loi de 1832. Réduction des cas où la peine de mort était appliquée, suppression de la marque et
de la mutilation du poing, autorisation donnée au jury d'accorder des circonstances atténuantes, ce qui permettait à la cour d'abaisser la peine même de deux degrés, tout cela constitue à nos yeux un progrès, un progrès réel.
Ce n'est pas l'opinion de toutes les écoles de criminalistes. La sévérité des peines, selon quelques-uns, est un élément de sécurité sociale. Nous ne nions point que l'adoucissement des pénalités ne doive suivre celui des mœurs, la marche de la civilisation, mais nous maintenons que la dureté de la répression est toujours un mal, et ne présente aucun avantage social.
La question de la peine de mort est à part et a donné lieu à mille discussions. Cette peine a été abolie récemment dans le canton de Genève.
Le cadre de cette étude ne contient ni les détails relatifs à l'organisation judiciaire en France ni l'examen de l'importante institution du jury. Qu'il nous suffise de dire, qu'en soixante ans, lejury a varié onze fois pour sa composition , neuf fois pour le nombre de
voix nécessaires à une condamnation.
Lieux de répression.
Les prisons départementales sont affectées aux individus condamnés à moins d'un an d'emprisonnement. Ce ne sont pas les moins vicieux. La principale pensée des condamnés correctionnels, c'est de recommencera
Même en Angleterre, leur amendement est à peu près impossible, la courte durée de l'emprisonnement ne permettant d'appliquer aucun système.
En France, cet inconvénient est doublé par le déplorable état des prisons départementales.
Les prévenus, les accusés, les condamnés sont confondus ; tous les inconvénients de la promiscuité existent, et le simple examen de ces prisons démontre la nécessité, sinon de maisons particulières pour la prévention, du moins de quartiers spéciaux.
Or, dans plus de soixante-dix prisons départementales, la division, même par quartiers, n'existe pas; dans un plus grand nombre, la séparation est incomplète. Le travail, si moralisateur, n'est organisé nulle part. La contagion du vice a des effets effrayants sur les hommes, les fenmies et les enfants.
Une loi du 5 mai 1855 met à la charge de l'État les dépenses des prisons départementales; c'est une petite amélioration, le gouvernement n'avait rien à y voir précédemment.
Si l'on se bornait à étudier le régime des prisons dans les livres , on trouverait tous les règlements conformes au bon sens, les séparations ordonnées, les maisons préventives entièrement distinctes de celles où l'on subit des peines, mais malheureusement l'application n'a pas lieu ou elle est fort défectueuse.
Dès lors , le nombre des récidives correctionnelles n'a rien d'étonnant. Sous le règne de Louis-Philippe,
f*^ quelques réformes ont été opérées dans les maisons centrales, aucune dans les maisons départementales. Cet état de choses dure encore.
Maisons centrales.
Ce sont les principales prisons de France. Même avant la suppression des bagnes, ceux qui voulaient réformer-, examiiiaient de près l'organisation et l'état des maisons centrales. Qu'on nous permette d'entrer dans quelques développements.
Les détenus de ces prisons sont les condamnés à la réclusion, les forçats âgés de plus de soixante-dix ans, les femmes punies de travaux forcés , les enfants condamnés à plus d'une année d'emprisonnement.
La majorité des maisons centrales est réservée aux honmies; quelques-unes sont réservées aux femmes; le plus petit nombre aux deux sexes.
^ Sauf de très-rares exceptions, nécessitées par le ser-
vice, le silence est de riguQur. Cette mesure, excellente en soi, ne produit pas les effets -voulus , par la facilité
) qu'ont les prisonniers à l'éluder. Les signes sont un langage facile à apprendre quand il n'y a pas de cellules. Néanmoins, l'obligation du silence est une contrainte. «Jusque-là, disait le ministre, les condamnés avaient la facilité, si ce n'est la permission, de se
, livrer à des conversations oiseuses et souvent immorales. Quelquefois même la tolérance était portée à un
tel point que le bruit des conversations ou des jeux du préau se faisait entendre au dehors, et alors il y avait scandale réel, public, en quelque sorte. >
Les prisonniers travaillent. La portion du produit qui leur est accordée est de trois dixièmes pour les condamnés aux travaux forcés, de quatre dixièmes pour les condamnés à la réclusion, de cinq dixièmes pour les condamnés à l'emprisonnement de plus d'un an.
Ce pécule était partagé en deux parties , dont l'une était remise aux détenus sous le nom de denier de poche. C'était là l'origine de nombreux abus; la cantine de la prison s'en trouvait bien, mais l'ordre en souffrait. Le denier de poche et l'usage du tabac sont maintenant supprimés.
La nourriture des maisons centrales est suffisante. Moins variée et moins abondante que celle des prisons anglaises, où l'on distribue tous les jours du thé, du cacao, du lait, du gruau, elle consiste en une livre et demie de pain par jour, soupe avec légumes matin et soir, riz; viande deux fois par semaine.
Il n'est pas moral que des hoiames qui ont enfreint les lois soient mieux traités que tant d'ouvriers qui, dans les campagnes, ne peuvent pas même se procurer du vin comme récompense des travaux les plus rudes. Les restrictions apportées au débit des cantines sont donc fondées.
Ce que nous avons dit à propos des peines corporel-
les s'applique aux punitions disciplinaires des maisons centrales; ce sont:
L'interdiction de la promenade dans le préau;
La privation de toute dépense à la cantine;
L'interdiction au condamné de communiquer ou de correspondre avec ses parents et amis ;
La réclusion solitaire avec ou sans travail;
La mise aux fers.
De ces punitions, la plus dure est la mise au cachot. Elle ne peut durer plus d'un mois, sauf l'autorisation du préfet. Il suffit que le directeur d'une prison et le préfet du département soient d'accord pour retenir au cachot un détenu pendant une année peut-être. C'est un règlement à supprimer. Nous n'exagérons rien. Un prisonnier a été mis au cachot pendant onze mois au Mont Saint-Michel, par simple mesure administrative. S'il a commis im nouveau délit ou un nouveau crime, faites le passer devant les tribunaux ordinaires, mais n'agissez jamais arbitrairement!
< Le cachot, disait-on dans ime circulaire du 8 juin 1842, est un moyen extrême de punition; il ne faut y recourir que lorsque tout autre châtiment serait jugé insuffisant pour l'exemple et pour soumettre les condamnés. Le cachot a le triple inconvénient d'imposer l'oisiveté, et d'être souvent funeste aux mœurs et à la santé des détenus. Toutes les fois qu'un autre châtiment peut suffisamment protéger la discipline, il faut l'appliquer de préférence. La mise au cachot ou aux
fers doit surtout être réservée pour les atteintes aux mœurs, les vols et les actes de dévastation, de violence et de rébellion qui se commettent dans les maisons centrales, sans préjudice de la dénonciation aux tribunaux lorsqu'il y a lieu. >
Le pouvoir discrétionnaire du directeur a dû être mitigé par l'établissement d'un tribunal prétoricU qui applique les peines avec un certain apparat et une publicité relative qui est une sorte de garantie pour les détenus. Sous-directeur, inspecteur, instituteur, aumôniers sont présents aux audiences qui ont lieu chaque jour. Toute punition disciplinaire est précédée d'une admonestation faite par le directeur. C'est ainsi qu'on cherche à établir un ascendant moral sur les condamnés. On y parvient quelquefois, car les directeurs exercent en général leurs fonctions avec sagesse et discernement.
L'enseignement religieux et l'instruction élémentaire ne sont pas négligés: les aumôniers et les instituteurs sont d'utiles auxiliaires du directeur. La conduite de chaque détenu est constatée par un bulletin de statistique morde qui mentionne son passé en détail, les récompenses qu'il a méritées, les punitions qu'il a encourues.
Ce bulletin n'est point assimilable au système de marques anglais: il n'aboutit pas à un classement dans une catégorie supérieure, en dernier ressort à une réduction de peine. En admettant qu'il soit pratiqué dans
toutes les maisons centrales , M. Bérenger lui donne une importance qu'il n'a pas. L'action personnelle du directeur et de ses aides, combinée avec celle de ces bulletins, serait suffisante théoriquement, mais la pratique nous apprend que la plupart des condanmés sortent des maisons centrales abrutis ou corrompus: les vicieux sont les plus nombreux.
On a donné le service de sûreté à un gardien-chef qui a le, grade de sergent-major et à deux premiers . gardiens qui ont celui de sergent. Ils ont sabres et carabines. Ces employés ne sont pas toujours très-bons; ils sont pourtant généralement choisis parmi d'anciens soldats. A cette occasion nous dirons qu'il nous a paru singulier qu'on donnât le costume militaire à de vulgaires gardes-chiourmes employés aux bagnes.
A côté des gardiens laïques on introduisit les frères de la doctrine chrétienne. On essaya même, à Nîmes d'abord, de se servir uniquement de ces derniers. L'essai semblait devoii* réussir, quand des froissements s'élevèrent entre les frères et l'administration. Soit susceptibilité des directeurs, soit manque d'aptitude d'autre part pour une besogne ingrate, la tentative finit par échouer, même aux yeux du gouvernement.
Sœurs de Marie-Joseph.
Où les hommes avaient été rebutés, les femmes devaient réussir. Le dévouement est la qualité principale
des femmes; l'infortune les attire. D fallait, non point cette abnégation brusque et spontanée, ces bons mouvements familiers aux hommes , mais la persistance de la volonté, la persévérance dans la douceur, vertus féminines par excellence, et qui agissent à la longue sur tous les caractères.
Ce fut M"* Duplaix, de Lyon qui, en 1805, commença à se vouer aux prisons de femmes. Plus tard, elle prit le voile des sœurs de Saint-Joseph, et comme supérieure de son ordre, elle comprit que sa mission était toute spéciale et exigeait une vocation exclusive.
C'est alors qu'elle fonda les sœurs de prison de là congrégation de Marie-Joseph,
Depuis lors, la congrégation s'est fort accrue; plusieurs maisons religieuses ont été fondées : leur but établit entre elles un lien étroit. Partout les sœurs des prisons inspirent le respect par leur dévouement et les services qu'elles rendent: s'enfermer avec des prisonnières, vivre de leur vie, échanger les jouissances de l'aisance ou du luxe contre la surveillance et la direction des buanderies, des cuisines, des médicaments, n'est pas chose facile et toute simple. Dans ce moment, quatre ou cinq cents de ces sœurs sont réparties entre une vingtaine de lieux de répression.
Les sœurs de Marie-Joseph ne sont pas les seules qui s'occupent des prisons. Dans les maisons centrales de Clermont et de Cadillac, les sœurs delà Sagesse s'acquittent des mêmes fonctions ; à Bordeaux, ce sont
les sœurs de la Doctrine chrétienne, à Haguenau, les sœurs de Saint- Vincent de Paul d'Alsace; mais les sœurs de Marie-Joseph s'occupent exclusivement des prisons.
Système de régie des maisons centrales.
Précédemment l'administration des maisons centrales confiait tout à un entrepreneur qui^ moyennant un prix fixé à forfait, se chargeait de nourrir les détenus, de les vêtir, de leur procurer du travail, etc. Cet entrepreneur sous-traitait avec des industriels , et réalisait ainsi des bénéfices au détriment de la prison.
Cette façon de procéder, fort critiquable, a été abandonnée depuis longtemps par la Belgique qui lui a substitué la régie du gouvernement. En 1842 déjà, la maison centrale de Melun imita l'exemple des Belges, et s'en trouva bien. Il est facile de concevoir que le gouvernement, se substituant à l'entrepreneur et supprimant les sous-traitants, réalise de notables économies.
On a constaté qu'en moyenne, le coût d'un détenu par jour qui était de 43 centimes, du temps des entrepreneurs, n'est plus, grâce au système de régie, que de 27 centimes.
Un autre avantage produit par ce changement, c'est l'émulation créée entre les directeurs: chacun d'eux veut que sa maison rapporte beaucoup et coûte peu.
Mais la routine est si tenace que la nouvelle méthode
n'existe pas encore partout, ce qui est à peine croyable.
La tâche des directeurs est évidemment agrandie. Aux qualités de chef de prison, il faut joindre celles d'industriel, de commerçant. A Fontevrault, la direction achète elle-même les matières premières, destinées à devenir des draps, des toiles, des vêtements, des objets fournis aux autres maisons centrales. De cette façon , en neuf ans de régie, Melun a économisé près de quatre cent cinquante mille francs.
Les prisons en régie ont maintenant l'air de manufactures ; ces travaux ont une grande utilité et se rattachent au système général d'incarcération que nous préconisons.
Le bonheur d'être libre mis de côté, la situation des détenus dans les maisons centrales est préférable à celle d'honnêtes ouvriers, chargés de famille, mal lo-* gés, mal nourris, toujours inquiets pour le lendemain. C'est là l'occasion de remarques pénibles pour ceux qui se préoccupent de l'extinction du paupérisme. Néanmoins l'avantage de se mouvoir, de respirer l'air libre, est si grand que des condamnés de maisons centrales ont conunis de nouveaux crimes pour se faire transférer au bagne quand il existait.
Ces lignes étaient écrites quand nous avons appris qu'une tergiversation nouvelle vient d'avoir lieu en France. On a adopté derechef le système d'entreprises dans toutes les maisons centrales, sauf celle de Clervaux où la régie subsiste toujours à titre d'expérience.
f Peut-être au moment où nous écrivons, un nouveau changement a-t-il eu lieu: nous l'ignorons.
Salubrité.
J; L'atmosphère des maisons centrales est moins bonne
pour les poumons que l'air des cellules. M. le professeur Errera, dans son ouvrage sur les prisons du nord de l'Italie, est de cet avis. A Bordeaux et à Tours, le régime cellulaire procure une santé excellente. Il en est de même en Angleterre, à Amsterdam, à Bade, à Philadelphie.
La moyenne de la mortalité est nécessairement plus
) forte dans les prisons que dans la vie libre des villes
et des campagnes. Les vices de construction et la mauvaise situation de certaines maisons centrales augmentent beaucoup cette triste moyenne. Dans les prisons bien construites, la mortalité est de 1 sur 13 environ ;'
^ dans des conditions» plus défavorables, de 1 sur 7 ou
sur 6. Ce dernier chiffre est celui de Limoges. M. le docteur Lelut, spécialiste distingué, fut chargé
i d'examiner et de comparer les prisons cellulaires et
celles qui ne le sont pas au point de vue des cas d'aliénation mentale. Son rapport a été parfaitement concluant et tout en faveur de l'isolement. Dans les maisons centrales, la folie atteignait 13 hommes sur 1000, 36 femmes sur 1000. Dans les prisons cellulaires départementales, presque aucun cas ; dans la maison
correctionnelle de la Roquette, à Paris, cas infiniment rares. Comparez la prison de Pentonville à celles d'Angleterre et du pays de Galles qui ne sont pas encore cellulaires, l'avantage est tout en faveur de la première.
Pour les suicides, même résultat. M. Lelut a fait trois voyages consécutifs dans les prisons de France. Un seul cas de suicide lui fut signalé dans les maisons cellulaires. L'argument tiré par les adversaires de l'isolement, du nombre des suicides à Mazas, ne supporte pas un examen attentif. En 1843, il y avait eu autant de suicides dans l'ancienne prison de la Force que dans celle de Mazas, 1 suicide sur 1210 détenus. 11 faut dire en outre que Mazas est dans de mauvaises conditions: 1200 prisonniers doivent y trouver place, et un beaucoup plus grand nombre y sont logés.
Un fait à constater, c'est que le régime de l'emprisonnement individuel avait , au début, beaucoup d'adversaires et de détracteurs; il a fédt des progrès énormes, et presque tout le monde, aujourd'hui, reconnaît les inconvénients de l'agglomération et de la promiscuité.
Volte-faoe du gouvernement français.
La Restauration avait étudié la réforme des prisons, mais le temps lui avait manqué ; a cette époque l'incarcération en commun régnait sans partage. Le gou-
vernement de 1830, jusqu'à sa chute, se préoccupa du système cellulaire adopté par les États-Unis, l'Angleterre, la Hongrie, la Suède, la Norwége, le Danemark, la Belgique, la Toscane, pivers projets de loi furent présentés aux Chambres : il y eut congrès à Francfort et à Bruxelles, où chaque nation, y compris la Russie, envoya des délégués.
Le Congrès de Francfort, présidé par le célèbre M. Mittermayer, émit l'avis: < que, quant aux prévenus et accusés, l'emprisonnement séparé ou individuel devait leur être appUqué de manière qu'il ne pût y avoir aucune espèce de communication, soit entre eux, soit avec d'autres détenus, sauf dans le cas où, sur la demande des prisonniers eux-mêmes, les magistrats chargés de l'instruction jugeraient à propos de leur permettre certains rapports dans les limites déterminées par la loi. >
Quant aux condamnés, le Congrès crut: < que l'emprisonnement individuel devrait leur être également appliqué avec les aggravations ou les adoucissements commandés par la nature des offenses et des condamnations, l'individualité et la conduite des prisonniers, de manière que chaque détenu fût occupé à un travail utile ; qu'il jouît tous les jours d'un exercice en plein air, qu'il participât au bénéfice de l'instruction religieuse, morale et scolaire, et aux exercices du culte ; qu'il reçût régulièrement les visites de l'aumônier, du directeur, du médecin et des membres des commissions
ô6 FRANCE.
de surveillance et de patronage, indépendamment des autres visites qui pourraient être autorisées par les règlements. >
Le Congrès de Bruxelles acquiesça à ces opinions. Le roi Louis-Philippe céda la place à la République : les deux régimes ne firent rien ou ne purent rien faire.
La question était restée à peu .près stationnaire, quand la circulaire du 17 août 1853, adressée par le ministre de l'intérieur aux préfets, éclata comme un obus au milieu des hommes qui s'intéressaient , dans tous les pays, à la réforme des prisons. Voici, dans son entier, cette fameuse circulaire :
< M. le préfet, d'après les rapports annuels de l'inspection générale et les derniers renseignements qui m'ont été transmis en réponse à une circulaire du 4 mai dernier, la plupart des prisons départementales sont loin d'offrir les dispositions locales nécessaires pour l'exécution des prescriptions légales et réglementaires concernant la séparation des diverses catégories de détenus. Sur 396 maisons d'arrêt, de justice et de correction, il en est seulement 60, outre les maisons cellulaires, qui réalisent à cet égard le vœu de la loi. Dans 166, la séparation par quartiers est incomplète, et dans 74 elle n'existe pas.
< Cependant vous n'ignorez pas. Monsieur le préfet, que la morale et la discipline commandent d'éviter la promiscuité des détenus, et que l'état de choses actuel constitue une dérogation permanente aux articles
603, 604 du Code d'instruction criminelle relatifs aux prévenus, accusés et condamnés, à l'article 2 de la loi du 5 août 1850 sur les jeunes .détenus et aux articles 89 et 115 du règlement général du 30 octobre 1841.'
< Les retards apportés par les administrations locales dans l'exécution des mesures nécessaires pour approprier les prisons à ces diverses prescriptions, doivent être imputés aux circulaires du 2 octobre 1836, du 9 août 1841 et 20 août 1849 , qui repoussent tout projet de réparation ou de reconstruction non conforme aux règles du système cellulaire. Les conditions dispendiemes qu'entraîne Vapplicatiofi de ce système^ Vintpossibilité absolm pour le pltis grand nombre des départements d'y pourvoir avec leurs seules ressources, ont fait ajourner des améliorations indispensables.
< Aujourd'hui, le gouvernement renonce à VappUcor tion de ee régime d^ emprisonnement pour s^en tenir à cdui de la séparation par quartiers. Mais en donnant ainsi aux départements toute facilité de pourvoir , par des sacrifices limités, aux besoins de ce service, l'administration est fondée à exiger que , partout , il soit immédiatement procédé aux travaux nécessaires pour faire cesser une situation qui viole les lois et compromet les intérêts les plus graves.
< Je vous invite, en conséquence , à provoquer à ce sujet une délibération du Conseil général de votre département ; il serait désirable que , dès cette année, des fonds pussent être votés pour mettre à exécution
{{8 ï'RANCiÉ.
des plans de restauration, qui seront désormais admis sous la simple condition de réaliser la séparation des diverses classes de détenus. Il y aurait lieu d'examiner si, dans un intérêt moral et disciplinaire, ces plans ne devront pas comprendre un certain nombre de chambres destinées à isoler quelques détenus, à l'égard desquels des circonstances particulières peuvent nécessiter des mesures exceptionnelles.
< Je terminerai cette instruction en vous signalant une lacune regrettable dans la plupart des maisons d'arrêt et de justice, concernant l'exercice du culte. Je tiens, autant que possible, à ce qu'il existe dans toutes une chapelle où les détenus puissent assister à l'office, conformément aux dispositions de l'article 117 du règlement du 30 octobre 1841. Les administrations locales comprendront, j'en suis sûr, qu'un de leurs premiers devoirs est de mettre à portée de )a population prisonnière les consolations et le frein des pratiques religieuses.
< J'ai l'espérance, M. le préfet, que votre initiative amènera le Conseil général de votre département à s'associer à cette réforme, que le gouvernement de l'Empereur tient à honneur d'accomplir. >
L'effet produit par cette circulaire fut considérable, 47 prisons départementales avaient déjà été élevées d'après le système de l'isolement, 15 étaient en construction, 6 étaient à l'étude.
Le gouvernement danois fut consterné. A ce moment
même, le Danemark créait une nouvelle maison cellulaire, sur le modèle de Texcellente institution de Bruchsal, dans le grand-duché de Bade. A Copenhague, une aile de Tancienne prison avait été reconstruite depuis longtemps d'après le système de l'isolement. La France cependant ne pouvait pas agir, pensait-on, sans motifs suffisants. Quels étaient ces motifs? Un conseiller d'État, M. David, fut chargé d'aller en France demander la raison de la suppression du régime cellulaire, sur lequel l'expérience avait favorablement prononcé. M. David revint de sa mission, persuadé que le changement opéré en France était mauvais, et il fit partager sa conviction à son pays qui persista dans la voie nouvelle.
Le bons sens a trop d'empire en France pour qu'une pareille circulaire n'amenât pas immédiatement des protestations. La Commission départementale de la Seine se prononça, avec vivacité, dans sa séance du 2 novembre 1853, contre la manière de voir du gouvernement. Le préfet de la Seine déclara < que c'était bien à tort que l'on reprochait au système cellulaire d'entraîner les départements à des dépenses trop considérables ; car, partout ailleurs qu'à Paris, en tenant fermement la main à ce que les prisons départementales ne retinssent que les détenus auxquels elles étaient destinées, les préfets avaient pu réduire la dimension et par suite le prix des constructions des prisons cellulaires, >
Le président de la Cîommission disait: <I1 semble vraiment que l'état social en France soit la toile de Pénélope, et que chacun travaille incessamment à renverser et à refaire ce qui a été fait avant lui. Je ne crois pas pour ma part que le Conseil général de la Seine doive suivre ce mouvement. C'est à lui qu'on doit l'application la plus sérieuse et la plus étendue du régime cellulaire, et aujourd'hui, qu'après de longues expériences il est évident que la somme des bons résultats de ce système dépasse infiniment celle des inconvénients inséparables de toute œuvre humaine, peut-il lui convenir d'abandonner, sur le vu d'une circulaire ministérielle, ses opinions les mieux réfléchies? Nous devons déclarer nettement que nous continuons à regarder le régime cellulaire comme le seul qui puisse exercer une heureuse influence sur l'état moral des détenus. >
A l'unanimité, le Conseil général de la Seine prit la délibération suivante :
< Considérant que la vie en commun dans les prisons a pour effet d'amener la corruption réciproque des détenus, soit par la contagion du mal, soit par la suppression de tout sentiment de honte, soit enfin par ces liaisons qui ne se forment la plupart du temps que pour le crime ;
< Considérant que le système cellulaire produit d'excellents résultats ;
< Persistant dans ses précédentes délibérations, le
FRANCE. 6i
Conseil ne peut que prier MM. les préfets de la Seine et de police de continuer les études commencées sur Textension du système cellulaire à toutes les prisons départementales. >
Le Conseil général de Sêine-et-Oise protesta aussi de cette façon :
< Considérant que précédemment le Conseil général, appelé à émettre son avis sur le meilleur régime pénitentiaire à introduire dans les prisons, s'est prononcé en faveur de l'emprisonnement individuel ;
< Considérant que l'expérience n'a fait que confirmer les avantages que ce régime pouvait offrir, tant sous le rapport de la bonne conduite des détenus que pour la salutaire intimidation qu'il exerce sur l'esprit ;
< Que lors même que la classification prescrite par le code d'instruction criminelle dans le régime en commun pourrait être observée, il n'en résulterait pas moins les plus graves inconvénients ;
<Que souvent les individus d'une même catégorie sont d'une moralité entièrement diverse ;
< Qu'en prenant pour exemple celle des prévenus, les uns peuvent être arrêtés pour la première fois et déclarés ensuite innocents, lorsque d'autres auront été l'objet de nombreuses condamnations, et fait preuve de la plus grande perversité ;
< Que pour parvenir à une classification, il faudrait pouvoir lire dans la conscience de chaque individu, faculté interdite à l'homme;
« Que la statistique criminelle prouve que toutes les associations de' malfaiteurs qui ont effrayé le monde de leurs forfaits ont pris naissance dans les prisons, où ils ont, à la faveur du régime commun, organisé leurs entreprises criminelles pour s'assurer des complices et se créer des adeptes parmi les compagnons et les témoins de leur infamie ;
< Que le plus ou le moins de dépense ne doit pas être un motif déterminant, lorsqu'il s'agit de sauvegarder les intérêts delà société, qui ne sauraient être compromis sans entraîner, même au point de yue financier, les plus grands dommages. Un de nos publicistes a dit avec raison : que rien n'était plus cher que le désordre ;
« Que d'ailleurs on peut, avec certaines appropriations, continuer à se servir des prisons existantes, et attendre, pour celles qui sont à reconstruire entièrement, que les ressources du département permettent de faire face aux dépenses que ces réédifications peuvent entraîner;
< Par ces motifs, le Conseil général, persévérant dans ses précédentes délibérations, émet le vœu que le régime de l'emprisonnement individuel continue à recevoir son application. >
On le voit, comme nous l'avons dit en commençant: si les prisons en France ne sont pas réformées, ce n'est pas à la population qu'il faut s'en prendre, c'est aux gouvernements.
B'RANCÊ. 63
Bagnes. Transportation.
Les galères existèrent depuis le quinzième siècle. Bâtiments plats, navigant à voiles et à rames, les galères recevaient l'impulsion des forçats enchaînés sur leurs bancs. Dans l'ancienne France, le pouvoir en fit naturellement un usage fort arbitraire ; après la révocation de redit de Nantes , beaucoup de protestants condamnés aux galères perpétuelles, furent mêlés aux voleurs et aux assassins. Louis XIV expiait ses fautes personnelles sur le dos des protestants.
Lajnarine manquait de bras, il fallait lui en fournir. Colbert, suivant en cela une malheureuse tradition, gardait sur les galères des condamnés dont la peine était expirée depuis longtemps. Un état du 4 août 1674 démontre que sur cent trois forçats libérés, parce qu'ils étaient invalides , < vingt-deux avaient servi de quinze à vingt ans au delà de leur condamnation > (Pierre Clément, la Police sous Louis XIV). Henri IV lui-même recommandait de garder les forçats pendant six ans, « nonobstant que les arrêts fussent prononcés pour moins de temps. >
Les galères furent supprimées et les bagnes créés par l'ordonnance du 27 septembre 1748. Il y eut des bagnes à Brest, Rochefort, Lorient, Toulon, Nice, le Havre et Cherbourg, mais ceux de Brest, Toulon et Rochefort survécurent aux autres. Déjà en 1844 et 1845, tous les militaires et marins qui se trouvaient encore
dans les bagnes , en vertu d'une condamnation aux fers, furent enfermés dans un quartier distinct de la prison du mont Saint-Michel.
Les forçats partaient de Bicêtre pour leur destination: ils formaient, sous la direction d'un entrepreneur, ce qu'on appelait la chaîne , et piircouraient une partie de la France, au scandale de tous, jusqu'en 1836. Depuis lors, les voitures cellulaires ont fonctionné.
Le régime des bagnes est connu. Le silence y était impossible; la vie en plein air était désirée même par les réclusionnaires des maisons centrales, qui commettaient souvent des crimes dans l'unique but d'être conduit au bague.
Le cachot était une punition plus redoutéequ'ailleurs : l'isolement et les ténèbres devenaient très-pénibles. Outre les peines ordinaires pour les fautes de discipline et les tentatives d'évasion, il y avait les coups de corde. Un forçat, condamné à perpétuité, administrait ce châtiment ; cet office lui attirait la haine et le mépris.
En 1838, le baron Tupinier, chargé d'inspecter les ports et spécialement les bagnes, concluait à la suppression de ces établissements de répression. En attendant ce résultat, il proposait :
< De faire défense absolue de laisser sortir les forçats de l'enceinte des arsenaux maritimes, si ce n'est pour le service des embarcations ;
< D'en prohiber , sans aucune exception possible.
FRANCE. bO
l'emploi dans les jardins dépendant de la marine, dans les bureaux, dans les hôpitaux militaires, et à plus forte raison dans tout endroit quelconque qui ne serait pas sous la garde immédiate et la police de Pautorité maritime;
< De ne les tolérer comme écrivains ou comme infirmiers que dans les bureaux et les hôpitaux spécialement affectés au service des chiourmes;
< De ne plus permettre qu'un seul forçat fût employé comme ouvrier dans un atelier où il y aurait des ouvriers libres ;
< De les appliquer de préférence aux travaux de force, ainsi que l'indique la loi qui les a frappés.
< Enfin déformer, dans l'intérieur même des bagnes, des ateliers où seraient employés à des ouvrages plus faciles ceux que leur âge ou des infirmités empêcheraient d'appliquer à des travaux de force dans les arsenaux; dispositions qui seraient le complément de celle qui avait été prise pour l'établissement des salles d'épreuve, le seul de tous les essais de classification faits alors pour améliorer le régime des bagnes qui ait donné de bons résultats. >
L'opinion du baron Tupinier était d'un poids considérable: elle a été corroborée par l'avis de toutes les cours d'appel de France.
Un des principaux inconvénients des bagnes, c'était l'usage, la nécessité, si l'on veut, de faire travailler les forçats avec des ouvriers libres ; ce contact, chacun
en conviendra, était aussi blessant que dangereux. En second lieu, les forçats étaient souvent employés comme infirmiers, domestiques, comptables même, contrairement au vœu de la loi.
Les rapports, constatant les dépenses et les recettes des bagnes, étaient fictifs ou controuvés : l'évaluation du travail était exagérée.
Le sentiment religieux, qui peut devenir si efficace dans les prisons ordinaires, n'existait guère au bagne; par la nature même de l'institution, par l'insuffisance du personnel enseignant, c'était une lacune difficile à combler.
Les vœux du pays furent enfin écoutés. Par un décret du 27 mars 1852, le président de la République, depuis empereur, remplaça les bagnes par la transportation à la Guyane française.
Ce changement pouvait être considéré , à tort ou à raison, comme une aggravation de peine, de sorte que le consentement des condamnés parut nécessaire. Presque tous, avec empressement, choisirent la transportation. Des femmes enfermées, d'après la loi, dans des maisons centrales, voulurent aussi être transportées.
Une loi du 30 mai 1854 remplaça le décret de 1S52. Aucune condamnation aux travaux forcés ne pouvait être prononcée contre un individu arrivé à soixante ans; l'article 72 du Code pénal disait soixante-dix. La transportation, obligatoire pour les hommes, devenait facultative pour les fenames.
L'insalubrité de la Guyane française est réelle, mais elle a été exagérée. Les terres, basses et marécageuses, produisent des fièvres, des maladies de foie, que les Européens peuvent éviter par un régime auquel ils s'astreignent rarement. La supériorité des décès sur les naissances se retrouve dans d'autres colonies, à la Martinique, à la Guadeloupe par exemple. La morta- . lité est moins grande que dans la Guyane anglaise.
Il n'était nullement besoin de l'insuccès des essais de colonisation à la Guyane pour nous confirmer dans l'opinion que nous avons émise, à propos de l'Angleterre, que la déportation n'est qu'un expédient, et ne mérite pas d'entrer comme combinaison dans un système pénitentiaire complet. Délivrer la métropoled'une population viciée, procurer à ces éléments malsains l'issue des cultures , de la propriété, des constructions, est une tentation concevable, mais dont les résultats sont plus faciles à soutenir théoriquement qu'à défendre pratiquement.
Le duc de Choiseul, en 1763, les déportés du 18 fructidor, d'autres envois postérieurs , ont échoué en Guyane. D n'y a rien là d'étonnant. Les motifs généraux d'insuccès que nous avons signalés ont agi, et en outre des causes particulières à la contrée : difficultés de culture, influences morbides, mortalité élevée.
La politique doit être complètement étrangère à notre travail. Disons toutefois qu'après le coup d'État on a eu le tort momentané de transporter avec les forçats
des hommes qui n'étaient responsables que de leurs opinions.
M. Bérenger applique aux condamnés politiques le mort déportation; la transportation est réservée aux détenus des bagnes. Nous n'attachons à cette distinction aucune importance.
Lieux de déportation.
Une erreur généralement accréditée, c'est que la déportation dans une enceinte fortifiée, second degré de la peine, est une sorte d'emprisonnement. La Commission chargée d'élaborer le projet de loi trouva que renfermer un homme loin de sa patrie serait le punir doublement. Une enceinte fortifiée est donc un emplacement vaste, renfermant des terrains cultivables, et les espaces concédés aux individus simplement déportés n'en diffèrent guère.
Le lieu généralement affecté à la déportation simple est l'île de Noukahiva. La population est peu nombreuse, groupée en peuplades éparses ; elle ne présente aucun danger* Une autre des îles Marquises sert aussi de lieu de déportation. Le climat est salubre. La Nouvelle-Calédonie, depuis peu, reçoit des condamnés; elle en avait reçu précédemment un certain nombre, et les essais philanthropiques des gouverneurs ont prouvé que la bienveillance et la douceur sans la fermeté, ne suffisent pas; les évasions et les révoltes ont
été fréquentes. Quel sera le sort des déportés actuels? nous l'ignorons ; mais si le passé fait pressentir l'avenir, nous augurons mal des établissements de la Nouvelle-Calédonie.
Les instructions données par le ministre pour ce lointain séjour étaient bonnes : < H importe, disait-il, de n'apporter à la situation des déportés aucune aggravation qui puisse leur être épargnée ; une trèsgrande douceur devra être recommandée aux agents de service. Les peines disciplinaires, lorsqu'il y aura lieu de les appliquer, ne devront être prononcées que par le commandant, afin d'éviter toute précipitation et surtout l'injustice qui n'est propre qu'à aigrir. En général, c'est par la privation d'avantages accordés qu'il y aura lieu de réprimer les infractions. L'isolement, les méditations qu'il suggère et le concours des apôtres dévoués qui évangélisent ces contrées éloignées, peuvent disposer ces hommes à revenir à des idées meilleures. Il faut favoriser cette tendance, et à cet effet le service du culte sera organisé d'une manière régulière, de concert avec le chef de la mission. >
Maisons de correction.
L'article 66 du Code pénal dispose que les enfants au-dessous de 16 ans , ayant agi sans discernement, seront acquittés et remisa leurs parents, ou conduits dans une maison de correction où ils resteront le nom-
bre d'années fixé par le jugement. Si des mesures convenables étaient prises pour corriger, amender, élever les enfants, les guider à leur sortie , l'article 66 serait moins critiquable. Mais il n'en est rien ; le passé présentait du moins une affligeante lacune. Les enfents non recueillis par leurs parents ou par des personnes charitables, présentes àl'audience, étaient envoyés pour la plupart dans des maisons centrales, où des quartiers distincts, exigés par la loi, ne leur étaient pas même affectés. On peut juger des effets du contact avec des adultes déjà corrompus. Ce n'est pas le moment actuellement de parler de tout ce qui a été fait pour parer à cette déplorable situation. Qu'il nous suffise de dire que les colonies agricoles ont été créées principalement en vue des jeunes détenus, et que le nom de Mettray doit être béni surtout par les enfants dont nous parlons.
La maison de la Petite-Roquette, à Paris, peut être citée comme Tune des rares prisons où les jeunes détenus sont dirigés sainement et suivis de près. La société de patronage du département de la Seine a fait des merveilles d'intelligence et de dévouement. L'isolement n'a pas été admis de prime abord à la Roquette, mais on y est bien vite venu, et aujourd'hui plus de 600 cellules sont à la disposition de l'administration. Les plus grands éloges doivent être donnés à M. Gabriel Delessert, préfet de police, qui contribua beau-
coup à réformer la Petite-Roquette. Les récidives qui étaient de 30 sur 130 tombèrent à 7 sur 239.
Voilà le bien , mais il ne faut pas taire le mal. Les cellules sont trop étroites; en outre le chauffage est insuffisant: le poêle placé à l'extrémité d'une galerie laisse froides les chambres éloignées.
Quelques prisons départementales ont des quartiers réservés aux enfants: à Rouen et à Strasbourg les Jeunes filles sont séparées. Des colonies agricoles sont adjointes à plusieurs maisons centrales; nous en parlerons plus loin.
Quant au droit réservé à l'administration de placer les enfants en apprentissage chez des particuliers, l'expérience a prouvé qu'il fallait s'en servir avec mesure et discernement. Les enfants mal dirigés tombent souvent en récidive.
Les colonies agricoles, nous le verrons, ont eu d'excellents effets. M. le garde des sceaux a pu parler < du soin qu'apporte l'administration depuis quelques années à assurer aux enfants, dans des établissements spéciaux, une véritable éducation correctionnelle, et de l'organisation des sociétés de patronage qui s'occupent de placer et de surveiller les jeunes libérés à la sortie des pénitenciers. En présence des avantages offerts à ces jeunes délinquants, les tribunaux qui les acquittaient ou les condamnaient seulement à de trèscourtes peines, quand ils avaient à craindre qu'ils ne fussent confondus avec les autres malfaiteurs, n'hési-
tent plus à les envoyer pour plusieurs années dans les maisons d'éducation correctionnelle ou dans les colonies agricoles pénitentiaires. >
Prison préventive.
Les prévenus ne doivent'pas être confondus avec les condamnés, cela va de soi; c'est un principe élémentaire. Mais la longueur de la détention préventiVe est anormale en France. Sans copier servilement l'Angleterre, ce qui serait contraire aux mœurs françaises, il faut remédier à ce qui existe, que ce soit un défaut de l'organisation judiciaire, que ce soit un vice inhérent à la législation criminelle.
L'Angleterre donne l'exemple du respect de la liberté individuelle. Louis-Napoléon, qui avait vu fonctionner les lois anglaises, désira abréger autant que possible les délais de la détention préventive. Ses intentions n'ont pas eu de suites, et la question, si importante pourtant, a été vite perdue de vue. L'initiative individuelle aurait été mille fois mieux qualifiée que l'administration pour une pareille besogne.
En France, ce qu'on appelle les mœurs judiciaires, c'est la propension à trouver des difficultés partout : possibilité pour les prévenus libres de suborner des témoins, de s'esquiver. L'opinion publique, en Angleterre, brave ces détails ; elle estime qu'aucun incon-
vénient n'est comparable à la perte, même momentanée, de la liberté.
Sans instituer un tribunal spécial pour les cas de prévention, on a fait des tentatives assez heureuses mais incomplètes. Le petit parquet de Paris et de Lyon avait pour mission d'interroger, dans les 24 heures, tout individu arrêté, et cela non pas seulement pour la forme. Si des indices suffisants n'apparaissaient pas, le petit parquet relâchait.
Les gouvernements et les magistrats ont peu progressé dans notre sens, mais la charité privée n'est jamais en retard. Les détenus acquittés trouvent un asile. Un comité, fondé par M. de Metz, facilite le retour des étrangers dans leur pays, et fournit aux nationaux, moyennant quelques lignes d'un juge d'instruction ou d'un président de tribunal, l'entrée de l'établissement fondé pour eux. Des milliers d'individus en ont profité.
Asiles ponr les condamnés libérés.
L'utilité d'un asile pour le prévenu acquitté n'est pas contestable, mais le condamné libéré ne dpit pas non plus rester sans ressources, sans soutien. C'est dans ce cas que les asiles sont le plus nécessaires, les sociétés de patronage le plus utiles. A-t^on mesuré les difficultés de la position d'un homme suspecté, honni par la société, à sa sortie de prison ? Convient-il de le laisser
livré à lui-même, de l'abandonner sans souci d'une chute nouvelle? Une philanthropie éclairée lui doit des protecteurs, djBS guides, un état transitoire qui lui permette, sans entrer immédiatement dans la vie active, de donner des gages de son amélioration.
Ce qui est vrai pour les hommes, l'est encore davantage pour les femmes. Un danger de plus, la débauche, les menace à leur libération.
Près de Montpellier, un asile pour les femmes a été fondé, très-modestement d'abord, par des personnes charitables frappées des périls que couraient les prisonnières nouvellement libérées. La solitude de Nazareth est un nom qui dénote une origine ecclésiastique.
De nombreux obstacles, au dire des fondateurs, traversèrent les conamencements de l'œuvre. Elle est arrivée pourtant à bonne fin. Non-seulement les femmes qui sortent des maisons centrales sont reçues à l'asile, mais encore les filles qui ne veulent trouver qu'un abri et la paix.
Au-dessous de 16 ans, les jeunes filles acquittées comme ayant agi sans discernement, vont là aussi. C'est donc une succursale féminine de Mettray.
On le voit, si les refuges pour les jeunes détenus sont nombreux, il n'en est pas de même pour les adultes. C'est un détail dont il est absolument nécessaire de s'occupef.
Divers projets de loi ont été présentés aux Chambres sous Louis-Philippe pour la réforme des prisons. Le
dernier a été examiné et adopté par la Chambre des pairs. Au moment où les préfets et les Cours d'appel étaient consultés, le gouvernement de Juillet a été renversé.
La KépubUque de 1848 fonda V Institut agronomique de Versailles et un certain nombre de fermes-écoles; mais à peine née la Képublique expirait.
Napoléon III n'a rien fait : le temps, la persistance de la volonté, une attention soutenue, lui ont manqué.
Moyens à adopter.
Sans conclure, nous pouvons dès à présent donner quelques indications utiles. Conseiller l'isolement n'est pas chose nouvelle ; joindre le travail à l'isolement est nécessaire. L'organisation que nous proposerons, la création de prisons distinctes pour les différentes classes de condamnés, le régime cellulaire, peuvent s'allier aux grands travaux à exécuter et se combiner avec eux. Les terrains à défricher, les landes à mettre en culture, les marais à dessécher, la mer et les fleuves à endiguer et à contenir, ne manquent pas. Ainsi, en dehors du travail agricole proprement dit, il y a bien des bras inactifs à occuper.
En Corse, nombre de marais peuvent être donnés à l'agriculture; dans les campagnes, des milliers d'hectares sont à cultiver; les digues de la Durance pourraient utiliser les prisonniers d'Embrun; au Mont-
Saint-Michel le travail des détenus peut améliorer les grèves actuellement improductives ; des hospices, des maisons d'éducation sont à élever; on trouverait de la sorte un appoint considérable au travail des maisons centrales et des prisons départementales.
Nous savons que, sous le second empire, on a visité la Sologne, constaté les lacunes, dans un pays célèbre par son infécondité, mais ce qui a été exécuté n'est qu'une réforme très-insuffisante^ et, nous le répétons, ce qui a toujours manqué en France, c'est une vue d'ensemble.
Certains détails cependant ont un caractère de généralité qui permet de les adopter immédiatement. Les dépenses des prisons par exemple, leur administration doivent être mises entièrement à la charge de l'Etat ; attendre l'initiative des individus, ce qui vaudrait mieux sans doute, serait un leurre. Pour les prisons départementales où il y a tant à faire, le doute n'est pas permis. On pourra objecter que si les départements sont dispensés de participer, en totalité ou en partie, aux dépenses de construction et d'entretien des prisons, ils se désintéresseront de la question, et ne seconderont plus l'État dans les mesures qu'il voudra prendre. Mais on peut répondre que le danger serait grand de laisser aux seuls conseils généraux le soin de doter les prisons d'un budget convenable; d'autres préoccupations les assailleront : dégrever la contribution foncière sera leur principal souci. Le résultat possible et
déplorable des délibérations de tant de conseils généraux serait le manque d'uniformité: ce qui aurait plu à l'un, déplairait à l'autre. C'est ce qu'il faut éviter à tout prix.
La dépense ! voilà ce qu'on nous jettera bien vite à la figure. Nous dirons avec le Conseil général deSeineet-Oise que < le plus ou moins de dépense ne doit pas être un motif déterminant, lorsqu'il s'agit de sauvegarder les intérêts de la société, qui ne sauraient être compromis, même au point de vue financier, sans entraîner les plus grands donmiages. >
En second lieu, nous sommes parfaitement d'avis qu'il convient de procéder pratiquement. Partout ou l'on pourra transformer, changer une aile de bâtiment en quartier cellulaire, comme à Amsterdam, au lieu d'édifier à nouveau, on fera bien.
Ce qu'il faut créer en France, dès que les prisons seront réformées, c'est une administration centrale, comme en Angleterre. Les services qu'a rendus le colonel Jebb sont présents à tous les esprits. L'utilité d'un surintendant, d'un directeur général, on l'appellera comme on voudra, n'est pas discutable.
M. Louis Veuillot, dînant un jour à Vienne chez le fameux M. de Metternich , lui disait : < Convenez, prince, que le livre de Sylvio Pellico équivaut pour rAutriche à une grande bataille perdue. > M. de Metternich ne put pas riposter d'un mot. Il se lança dans de longues explications assez diffuses sur les réformes qu'avait opérées l'Autriche, sur les difficultés qu'elle avait à vaincre, les obstacles qu'elle rencontrait à chaque pas. Bref, sa réponse fut celle d'un homme qui a tort.
Pendant de longues années , l'administration autrichienne s'est trouvée, vis-à-vis de l'Italie, dans une situation qui rendait impossible tout progrès pénitentiaire. Ce n'est pas que la bonne volonté de l'Autriche ne soit souvent reconnue par les écrivains italiens; ils
disent qu'elle a fait §on possible, même dans certains détails, qu'elle a pris des mesures utiles, qu'elle a créé en Lombardie, à un moment convenable, un inspecteur général des prisons, mais malheureusement la politique se mêlait à tout, entravait tout; l'aversion qui existait entre les deux peuples était trop forte pour laisser aux esprits cette liberté, cette indépendance si qécessaire pour donner aux réformes le cachet de la stabilité et de la durée.
Ce qui frappe, ce qui étonne même, quand on ouvre un livre italien de date récente, c'est le calme, la modération, la justesse de vues qui inspire, dicte, éclaire toutes les appréciations.
Les Italiens ne sont injustes que pour leur pays. Ils ne passent rien à l'Italie ; partout où ils voient le mal, ils le signalent impitoyablement. Leur patriotisme rappelle celui de l'amiral Napier qui, comparant la marine anglaise à la marine française, donnait toujours la supériorité à cette dernière, quoiqu'il n'en crût pas un mot.
Cette disposition est frappante chez le député Bellazzi. Elle n'est de nature, il est vrai, qu'à lui attirer des sympathies. Son seul mobile, même lorsque sa véracité ordinaire s'enflamme par la vivacité du sentiment, est l'ardent désir du bien. Lorsqu'il attaque avec éloquence l'administration des prisons en Italie, lorsqu'il critique les économies mal entendues, qu'il provoque les dépenses nécessaires, on pense involontaire-
ment à la belle épigraphe de son ouvrage : < La question d'argent n'est rien dès qu'il s'agit de moralité, de sécurité publique. Ce qui coûte cher, c'est la corruption des mœurs, le déshonneur des femilles, le désordre, le délit. En économie morale, il est vrai de dire qu'il y a des épargnes qui ruinent et des sacrifices qui enrichissent. >
Le livre de Bellazzi (Prigioni e prigionieri nd régna d'Itcdia^ Firmee, 1866) est complet en ce senj qu'il donne sur l'Italie actuelle tous les renseignements désira1)les,' qu'il redresse les erreurs, qu'il montre la route à suivre. Bellazzi n'a pas obtenu sans peine un pareil résultat, les documents ne sont pas venus à lui, il est allé les chercher et n'a reculé devant aucune peine, aucune démarche. Si la statistique n'a pas de secrets pour Bellazzi , c'est au prix d'une observation attentive, quelquefois pénible. Cinq années lui ont à peine suffi pour certains travaux. Personne ne peut méconnaître l'utilité de ces tableaux détaillés qui classent toutes les prisons d'Italie, les nomment, indiquent les dépenses, le mouvement de chaque maison , le système pénitentiaire qui y est adopté, notent les évasions, les récidives, mettent au jour ce qu'une érudition solide peut seule posséder. Le député Bellazzi se^ plaint sans cesse de l'absence d'une statistique des prisons en Italie, et c'est lui qui l'a créée! Quel deuil qu'une si noble intelligence, assaillie parla pauvreté et les
misères de ce monde, se soit éteinte dans le suicide!
L'ouvrage de M. le professeur Garelli (DeUapmia e déW emenda, Firen^e, 1869) n'est pas moins intéressant que celui de Bellazzi, quoique entièrement différent. Ici les détails statistiques sont absents. L'auteur énonce et développe, d'une manière générale, philosophique, l'idée moderne, le but que tous les philanthropes poursuivent, la régénération par le châtiment. De cette façon, la théorie est applicable partout. En premier lieu, M. Garelli traite de la peine, des difficultés que présente l'amendement du coupable, des causes de ces difficultés, des bornes fixées aux résultats possibles; la deuxième partie du livre mentionne les moyens à employer, la troisième les procédés, les méthodes d'application. En résumé, le travail de M. Garelli est une œuvre d'une haute portée, et c'est à juste titre qu'il a été couronné dans un concours italien.
Si les ouvrages de MM. Bellazzi et Garelli embrassent l'Italie tout entière, un compatriote de Manin, M. le professeur Errera a bien fait de restreindre son étude à la Vénétie qu'il connaît parfaitement et dont il peut décrire les prisons de visu (La riforma nelïe carceri itcHiane e in particolafe in quelle ddla Venezia. Veneeia^ 1871). M. Errera a apporté ainsi une pierre importante à l'édifice , et ses remarques savantes et judicieuses ont un intérêt direct pour tous ceux qui s'occupent de la question des prisons. Pour un homme que des motifs politiques ont fait incarcérer à Saint- George, Venise, Padoue et dans diverses prisons au-
trichiennes, M. Errera juge les choses avec une rectitude et une impartialité qu'on ne saurait trop louer. D a compris que tous les malheureux sont frères, et que l'humanité doit renverser les pierres taillées qui font la limite des Etats. Nous remercions M. le professeur Errera de l'obligeance qu'il a mise à nous communiquer plusieurs documents intéressants sur l'Italie.
Nous ne ferons pas les mêmes éloges, au point de vue de l'impartialité nécessaire, à M. Paya qui a décrit les prisons du pape dans deux opuscules (Unprisonr nier du pape. Les prisom papdes). Il est vrai que M. Paya n'est pas Italien. La passion politique, la colère même légitime, enlèvent toute confiance, toute sécurité au lecteur qui ne cherche que la vérité , mais qui la veut absolument, puisque c'est la base de toute réforme sérieuse. Le contraste entre la prétendue infailUbihté du pape et l'état de ses prisons sollicite, nous en convenons, la plume d'un économiste. Du reste, ces descriptions, si animées, si vivantes qu'elles soient, se rapportent au passé et n'ont plus qu'une valeur historique, maintenant que l'Italie est maîtresse d'ellemême.
Notre ami, M. Marc Monnier, nous a montré Naples, il y a vingt ans , sous le gouvernement de Ferdinand n. Les prisons laissaient beaucoup, presque tout à désirer. M. Marc Monnier a écrit plusieurs livres instructifis sur l'Italie qu'il a longtemps habitée, Vltdie est-dle la terre des morts? la Camorra^ etc. Dans la
Camorra il est bien forcé de parler des prisons, puisque ce demi-brigandage s'exerçait là principalement. Les renseignements que nous avons puisés dans son ouvrage, sur l'état de la législation pénale et les modes de répression dans le royaume des Deux-Siciles, ne donnent pas une haute idée de l'administratiofn. Heureusement, c'est encore là de l'histoire; mais il convient que l'avenir s'instruise par l'étude du passé.
Une erreur généralement accréditée, c'est que l'état d'infériorité de beaucoup de prisons italiennes est un héritage des mauvais gouvernements antérieurs. Certes, Modène, Parme, Rome,^ Naples, Venise n'ont pas laissé des traditions acceptables, mais aujourd'hui que l'Italie agit librement depuis plusieurs années, l'excuse deviendrait un prétexte , un oreiller de paresse pour l'administration.
L'obstacle aux réformes est-il dans les mœurs? Mais jamais.la population itaUenne n'a été indifférente. La nécessité de transformer les anciennes prisons ou d'en construire de nouvelles, la fréquence des évasions, les articles de la presse sur le système pénitentiaire ou pénal, ont constamment préoccupé la multitude, et si l'indifférence et le désordre peuvent être signalés, c'est plutôt en haut qu'en bas qu'il faut chercher les coupables. Dans tous les congrès européens dont nous avons parlé, l'Italie a tenu dignement sa place. Des esprits éminents, Peruzzi, Arrivabene et bien d'autres se sont distmgués au point de vue qui nous occupe,
même sous les anciens gouvernements. N'oublions pas qu'en six ans le pays a payé sans murmurer cent vingt millions pour les prisons et les bagnes, qu'il a très-bien compris que les dépenses présentes' aboutiraient à des économies futures, et qu'en 1863 et 1864 on a dépensé neuf millions de plus que la somme portée au budget. Outre les écrivains dont nous venons de parler, est-il besoin de nommer Petitti di Roreto, Mancini, Cattaneo, Mauro Macchi, Carlo Péri, Minghelli, Saleri, Ellero, Pasini? La charité privée a su fonder vingt institutions qui recueillent les jeunes gens abandonnés, s'il est vrai que le gouvernement ait négligé de créer des écoles d'instruction professionnelle et des colonies pénitentiaires en nombre suffisant , à l'exemple de la France. Et cela se passe dans un pays tout jeune à la vie politique et civile, où sur vingt-deux millions d'habitants il y a encore, au dire de Bellazzi, dix-sept millions d'individus qui peuvent s'appeller illettrés! (La Vénétie et l'État pontifical n'entrent pas dans ce calcul.)
Le côté financier de la question pénitentiaire doit inspirer aux Italiens de sérieuses réflexions. EnFrance, on dépense par an pour les prisons un peu plus de quinze millions, diminués de trois millions par. le travail des prisonniers. En Italie, les prisons coûtent plus de seize millions, et le travail ne produit guère plus qu'un million sept cent mille livres. M. De Cesare, rapporteur d'une commission, disait au Parlement le
24 avril 1866, qu'avec les bagnes les prisons coûtaient à l'État 21,540,646 livres.
L'entretien seul des détenus (36,000 année moyenne) coûtait, d'après le même rapporteur, 12,842,412 livres.
En résumé, un détenu coûte autant (Ju'un soldat, soit 320 livres.
Piémont.
n était naturel que le gouvernement sarde, qui fut libre le premier en Italie, prît l'initiative des réformes. Déjà en 1828, le château de Saluzzo fut reconstruit et aménagé en prison centrale correctionnelle. Ce travail fut mal fait, la distribution était défectueuse ; les bonnes intentions ne suffirent pas.
Dès le début de son règne, Charles-Albert s'occupa sérieusement des lois qui concernaient les pénalités et des modifications correspondantes du système pénitentiaire. Un progrès fut réalisé, en ce sens que la prison de Saluzzo fut divisée en deux sections, dont l'une fut réservée aux adultes, et qu'une maison spéciale, celle de Pallanza, reçut les femmes détenues.
En 1839, nouveau Code pénal. Patentes royales ordonnant la cofistruction et l'organisation , d'après le système aubumien, de quatre* prisons centrales, dont une réservée aux jeunes gens dévoyés, d'une conduite repréhensible. C'est à cette époque que furent fondés les établissements d'Oneglia et d'Alexandrie.
L'éternel motif des dépenses fit ajouraer la réforme désirée des prisons préventives. Il est curieux qu'on ait eu et qu'on ait encore tant de peine à séparer les prévenus des condamnés, ce qui en principe est élémentaire. Plusieurs années s'écoulèrent dans un statu guo absolu. Vint la loi du 27 juin 1857 qui daigna enfin s'occuper des prévenus. Les prisons cellulaires de Sassari et de Turin furent votées et commencées. Ici nous touchons du doigt l'insuffisance des décrets et des votes. A l'heure qu'il est, Sassari n'a pas encore sa prison nouvelle. En outre, ceux qui demandent des fonds et se plaignent sans cesse de la parcimonie des Chambrés, vont un peu au hasard. Pour Sassari, on voulait 840,000 livres ; ce chififre monta rapidement à 1,250,000; pour Turin, on pensait dépenser environ 1,900,000 livres, quelque temps après la première demande, on eut besoin d'un supplément d'un demi-million ! Pourquoi de pareilles erreurs? Elles inspirent des doutes sur la compétence des constructeurs; elles découragent et sont d'autant plus fâcheuses que la position financière du pays est difficile.
Lord Vemon a visité en 1851 les prisons de Sardaigne. La lettre qu'il adrçssa alors dans le Bisorgimento au comte Cavour, est encore pleine d'actualité. Un citoyen d'Oristano affirme que l'état des prisons de l'île de Sardaigne a empiré depuis cette époque (lo stato délie medesime ha peggiorato). Laissons parler
88 ItALIÊ.
lord Vernon. Les détails que donne ce philanthrope sont pleins d'intérêt aujourd'hui.
< Puisque votre honorable journal a publié les paroles prononcées aux Chambres de Turin sur les prisons de Sardaigne, j'espère qu'il ne sera pas désagréable aux lecteurs de cette feuille d'avoh* cojinaissance des observations que j'ai faites sur les prisons de Cagliari, Oristano et Sassari quand j'ai visité l'île.
< Lorsque j'étais député en Angleterre, je fis partie d'une commission chargée de s'occuper du système pénitentiaû*e; c'est alors que mes études sur ce sujet m'amenèrent à connaître l'importance du bien-être de nos semblables. Arrivé en Sardaigne, je remarquai tout d'abord dans la population d'excellentes dispositions pour toute amélioration civile, en revanche chez les gouvernants nonchalance et négligence à cet égard. Cette négligence apparaît surtout e^i ce qui concerne l'éducation. Dans quelques districts, celui qu'on appelle la Maureddine entre autres, il n'y a instruction ni civile, ni morale, ni religieuse : peu s'en faut que le pays ne soit complètement sauvage. Ce défaut d'éducation engendre et propage ce faux point d'honneur appelé la vendetta, qui est en Sardaigne et en Corse la cause principale des délits. Pour en donner un exem-
, ple,^ je citerai le cas de trois frères de ce district que j'ai vus dans les prisons de Cagliari, condamnés à mort pour avoir assassiné une femme réputée sorcière. Ils croyaient que leur sœur, attribuant sa maladie à des
ITALIE. oy
maléfices, ne pouvait être guérie que par des frictions de la graisse et du sang de la sorcière. Et pourtant la Sardàigne abonde tellement en richesses naturelles, les Sardes sont doués de tant de belles qualités qu'il semble qu'avec une administration sage et prévoyante, l'Italie peut s'approcher de la prospérité dont elle jouissait sous le gouvernement romain.
< Pour les prisons spécialement, la négligence est grande. Quelques-uns des préposés supérieurs auraient la volonté d'améliorer le sort des pauvres détenus, mais leur volonté est impuissante. Le gouvernement, chargé d'une dette de 600 millions, mérite quelque excuse, s'il ne pourvoit pas immédiatement à des réformes indispensables ; néanmoins on pourrait faire aux prisons des changements très-importants qui ne seraient ni trop coûteux, ni trop difficiles. En Angleterre, par exemple, dans chaque comté, les magistrats députent quelques-uns de leurs membres pour surveiller Padministration des prisons et indiquer les réformes nécessaires. En Sardàigne, au contraire, à ma grande surprise, j'ai vu la première classe éviter toute occasion de proposer d'utiles réformes. Que la cause de cette conduite soit la crainte d'être mal vu du gouvernement ou quelque reste de l'ancien régime, je l'ignore, mais je suis persuadé que l'indifférence et l'insensibilité pour les maux publics n'y ont aucune part. Je ne dis point tout cela par plaisir de critiquer et de me
mêler aux affaires de l'État; mon seul mobile, je le ré-
pète, est de trouver un soulagement à tant de maux.
< Dans les prisons de Sardaigne j'^i noté généralement le manque d'air, de lumière, de propreté, la nourriture laisse à désirer, surtout pour la variété nécessaire; le pain, au dire des prisonniers de Sassari, est acide et sans goût ; peut-être n'est-il pas bien levé; on pourrait facilement remédier à cela en surveillant les fournitures , les manipulations des fermiers dont l'intérêt est toujours opposé à celui des détenus. H y a insuffisance de secours hygiéniques, tant pour les soins que pour le logement. Ceux qui savent combien le physique influe sur le moral, combien l'air, la lumière, l'exercice soutiennent le courage de l'homme privé de sa liberté , sentiront le poids de ces observations et se joindront à mes vœux pour l'amélioration du sort des détenus.
< Aucune distinction entre délinquants, condamnés à mort, témoins, prévenus, prêtres et laïques (ce qui indique peu de respect pour la religion), vieux et jeunes, militaires punis pour insubordination, voleurs, personnes exerçant des professions honorables, bandits les plus connus ; on éprouve l'impression d'un voyageur entrant dans une auberge et trouvant son lit sale, en désordre, puant, seulement il ne s'agit pas d'une seule nuit à passer, mais de mois entiers. Combien doit être pénible la compagnie de coupables pour un innocent ou un simple témoin ! Il est également déplaisant de voir un coupable riche éluder la peine en
partie, puisqu'il a la faculté de se procurer une foule de commodités qui manquent toujours au pauvre, souvent moins fautif. Le résultat est que la prison n'amende pas, au contraire.
< A Cagliari , l'unique préau est humide, malpropre, peu accessible à la circulation de l'air, et les détenus n'en profitent qu'en très-petit nombre. Les prisons de femmes ont meilleur aspect ; il y a des lits. Dans celles des hommes, excepté une seule qui contient six lits, les détenus couchent sur des nattes. J'ai vu une femme , condamnée à deux ans pour mariage illicite, en compagnie de créatures qui avaient tué leur mari, leur mère, leur fils. Promiscuité vraiment barbare et étrange !
< Les prisons d'Oristano m'ont paru encore pires que celles de Cagliari. L'avocat fiscal qui m'accompagnait me raconta qu'à sa première visite il les trouva si sales que les murs fourmillaient d'insectes ; quelques-uns des détenus étaient couverts de plaies , la nuit ils devenaient presque furieux, d'où plusieurs tentatives de révolte et de fuite. Ni hôpital, ni chirurgien. Je vis avec hoiTeur un détenu, blessé à la poitrine, gisant sur le sol) nu, sans aucun secours. En vérité, je ne voudrais pas que mon chien subît un pareil châtiment. Je fus aussi fortement ému par la vue d'une femme, enfermée dans une tour où l'on montait par 150 marches, couchée dans le coin d'une étroite prison et serrant sur son sein un petit enfant. Elle avait les yeux
hagards, le regard fixe et parut étonnée de la lumière soudaine qui la frappa; à ce qu'on me dit, elle ne cessait de pleurer. En cas de maladie subite ou de nécessité pressante, que serait devenue pendant la nuit cette mère malheureuse et abandonnée? J'ai appris aussi qu'un témom était mort dans les prisons des hommeç, après trois ans de détention, chose qui paraît incroyable.
< Dans les prisons de Sassari, encore plus horribles que celles d'Oristano, existe un fort mauvais usage qui augmente la corruption de l'air déjà presque méphitique de ces tristes demeures . • . . Dans ce climat ardent, les épidémies s'engendrent vite. Presque toutes les prisons ont des infirmeries si petites que les gens bien portants , mêlés aux malades , sont incommodés la nuit du bruit que font ces derniers. J'ai vu des prisonniers entièrement nus. Heureusement j'ai trouvé chez l'intendant général et chez l'avocat fiscal le plus grand désir de sages et humaines réformes en faveur des détenus qui leur rendent témoignage avec reconnaissance. Néanmoins, comme je l'ai dit, malgré les efforts des prépcrsés pour porter remède aux défectuosités nombreuses et toujours les mêmes, aucun profit n'est obtenu, parce qu'on oppose aux demandes le manque d'espace dans les prisons et de ressources financières chez le gouvernement.
< La récente mesure de l'administration qui réduit le pain des détenus à 16 onces, appelle l'examen se-
rieux des hommes de science : les plaintes des prisonniers sont générales relativement à la modicité des vivres et- à l'acidité du pain. En outre, j'ai observé que le pain frais et humide qu'on donne pèse plus que celui d'un ou deux jours, et que, pour la distribution de la viande, ne pas ajouter à chaque portion le poids de l'os qui y adhère, crée des disproportions ipjustes. Le manque d'habits et de propreté est hors de doute ; sans grande dépense, le gouvernement pourrait exiger que les linges des détenus fussent lavés et changés une ou (ieux fois par semaine, que chaque prison eût des lieux d'aisance, qu'on employât en fumigations le chlorure de chaux et qu'on soignât mieux les infirmes
< Une des causes de force du gouvernement anglais, c'est le grand respect qu'a le peuple pour ses lois et sa confiance dans l'administration de la justice, ordinairement sûre, impartiale et gratuite. En Sardaigne, elle est très-lente et le peuple a peu de confiance dans ses tribunaux, la protection du gouvernement ne couvrant pas suffisamment les témoins. -
> Si j'avais rapporté toutes les choses horribles que j'ai entendues, il y aurait de quoi eh remplir un volume, mais je me suis borné à celles que j'ai vues de mes yeux ou que j'ai apprises des autorités. >
Quel tableau! N'est-il pas suffisant pour secouer dans sa torpeur le vil égoïsme humain ?
L'Italie* ne peut pas tout faire à la fois, nous le savons. Mais depuis quinze ou vingt ans les prisons de
Sardaigne n'ont pas bougé. Turin, Grênes, Chiavari, depuis bien des années, n'ont pas progressé suffisamment ; Mondovi, Acqui, Novi, Tortona se présentent encore dans des conditions de danger réel : leurs prisons judiciaires sont entourées d'habitations et de jardins privés. Cuneo, Ivrée, Suse sont citées pour leur insalubrité, leur étroitesse, leur absence de ventilation, l'impossibilité de les transformer. Sarzana, outre beaucoup d'inconvénients, offre le plus honteux de tous, celui de permettre des communications faciles entre détenus des deux sexes.
Dire qu'on n'a rien fait serait contraire à la vérité. Les améUorations laissent à désirer sans doute, mais sont réelles. Rien que pour les changements aux bâtiments déjà construits, à la fin de 1866, 2,300,000 livres avaient été dépensées. Un ouvrage du comte Petitti a été écrit uniquement pour stimuler, pousser en avant. La suppression des bagnes, admise en principe, n'est retardée que par la question d'argent. En 1850, une association se forma pour recueillir les orphelins abandonnés. Le collège des artisans à Turin est digne d'encouragement. Si la colonie agricole de Moncucco n'a pas encore donné tous les résultats qu'on en attendait, elle est en bonne voie ; c'est une création digne d'être conservée, développée.
n n'est donc pas besoin de montrer aux Sardes le mal, ils le connaissent. Voici ce que disent 1^ rapports officiels :
< Le pénitencier d'Alexandrie s'élève dans une localité insalubre; la construction en est défectueuse, de façon que les maladies s'y développent facilement ; on sait que l'établissement est situé au nord de la ville, près d'un amas d'eaux stagnantes, qu'on appelle Bormida morta, La prison est trop basse et sujette à des inondations, à des filtrations continuelles. Les cellules sont très-étroites, les ateliers souterrains, humides et obscurs ; les préaux à l'usage des détenus pour la promenade sont trop bas, entourés de murs élevés; l'air s'y renouvelle difficilement.
< Le pénitencier d'Oneglia donne naissance à certaines maladies, parce qu'il est placé dans une position basse et humide au bord du torrent Impero^ sur la plage de la mer ; le sirocco, les vents y soufflent d'une manière fâcheuse pour les personnes délicates. Le climat d'Oneglia est doux, mais inconstant, l'état du ciel est très-variable. En hiver, il pleut rarement; en été, fréquemment, il ne tombe pas une goutte d'eau.
< Dans le pénitencier de Pallanza, des maladies spéciales prédominent aussi, parce que le terrain sur lequel il s'élève est souvent battu par des vents impétueux, et qu'il y a des écoulements d'eau et des filtrations. >
Ces rapports , on le voit , ne pèchent pas par le manque de franchise.
Les Piémontais ont ceci de caractéristique qu'ils savent ce qu'ils veulent; Us ne s'embrouillent jamais
dans les théories. Comme les autres Italiens, ils voient vite et bien. Ce génie pratique n'est entravé que par la question financière, mais ce n'est pas là un obstacle central, fondamental; c'est une difficulté passagère.
Vénétie, Lombardie.
La société a non-seulement le droit de se préserver, mais aussi celui de punir. Tous les sophismes de M. Emile de Girardin ne prévaudront point contre ce principe sacré. Mais si la justice puise son autorité dans des considérations plus élevées que l'intérêt matériel, elle ne doit jamais se faire ecclésiastique, demander compte des pensées, des croyances, punir les intentions, s'occuper en un mot de ce qui n'intéresse pas la généralité des citoyens. En droit péjial, il n'est pas permis de raisonner par induction, d'élargir un texte au détriment d'un accusé, de combler, comme en droit civil, des lacunes actuelles par des recherches dans le passé.
Deux éléments doivent se trouver dans tout délit : danger pour la société, violation de la loi morale. Si les deux caractères ne sont pas réunis, il n'y a pas délit punissable. Cette manière de voir a dirigé les législateurs modernes. L'obligation, en matière pénale, de se tenir à la lettre même de la loi, de l'appliquer pour ainsi dire grammaticalement, est d'autant plus évidente pour nous, quet'opinion contraire; qui existe
encore, est dangereuse au premier chef. D'anciens jurisconsultes, Jean Bodin entre autres, allaient jusqu'à donner aux juges le droit d'infliger la peine de mort sans l'appui des textes, sous la seule .impulsion de leur conscience.
M. Errera ne va évidemment pas si loin, mais il dit qu'il serait utile, dans certains cas, de donner au juge ou à son remplaçant le pouvoir de punir moins légèrement que lé code (ddegare ad unpreposto oadun mini stro la faœUà di accrescere la pena). Nous ne pensons pas que M. Errera porte atteinte au principe. Il s'agit, dans sa pensée, de peines de police, administratives. Nous le croyons d'autant moins dans l'erreur, que nous sympathisons parfaitement avec ses idées sur le mode d'emprisonnement, les avantages de l'enseignement religieux, l'influence heureuse de l'apostolat des sœurs et en particulier sur l'éducation, son influence préventive, ses effets moralisateurs. Sans nier les résultats considérables de l'instruction, M. Errera se met en garde contre l'opinion de ceux qui affirment, comme Genovesi, que la criminalité est en raison directe de l'éducation. Il trouve, à juste titre, que c'est trop dire : Rossi, Conforti, Bonneville ne l'ont pas converti. Les causes qui portent l'homme à faire un mauvais usage de sa liberté sont malheureusement nombreuses et l'ignorance en est une, mais une seulement.
A propos d'ignorance, il est uii trait que tout obser-
vateur impartial doit noter. C'est la confusion qui a longtemps existé dans les basses classes italiennes entre le magistrat politique et le magistrat judiciaire. Pour beaucoup de gens peu instruits, une infraction à la loi était simplement une révolte contre le Bourbon, le Pape, T Autrichien. C'est ce qui explique la singulière popularité du brigand dans certaine partie de la population, c'est aussi ce qui a entraîné naturellement des difficultés pratiques dans les prisons. En Vénétie, par exemple, un geôlier était un étranger, un ennemi.
En dehors de cette question, la difficulté d'avoir de bons surveillants est énorme. Leur position sociale n'est guère enviable ; méprisés souvent, haïs toujours, l'aigreur entre bien vite dans leurs cœurs. Plusieurs ne sont pas à la hauteur des fonctions qu'ils remplissent. Lorsque Vidocq s'évada d'un bagne français, ce fut un garde-chiourme qui lui en fournit les moyens : aussi Vidocq fait-il peu de cas de ces employés.
A Venise, dans la prison des hommes de la Giudecca, M. Errera attribue un grand nombre d'abus et de tromperies à l'exiguïté de la paie des gardiens qui ne savent pas résister à l'appât d'un gain illicite. Boissons spiritueuses, cigares, tabac, etc., arrivent aux prisonniers par l'entremise des geôliers qu'ils^ soudoient. < Je ne crois pas facile, dit M. Errera, de couper dans sa racine cette mauvaise plante et j'estime utile l'emprisonnement cellulaire, parce qu'il met un obstacle à cette corruption. >
La maison de peine et de correction de la Giudecca est encore régie par le règlement du 24 août 1822, augmenté et amendé, mais déterminant les punitions par son paragraphe 88. Le personnel comprend deux chapelains et 80 gardiens sous les ordres de deux gardienschefs. Il y a une infirmerie; sur la proposition du médecin et avec l'autorisation du gouvernement, on peut transporter un malade à l'hôpital civil. Les employés ne participent jamais à cette faveur : une indisposition leur coûte 54 sous par jour.
Un gardien-chef a 1,192 livres par an et logement gratuit ; un gardien 524 livres, vêtement et logement. Le directeur a 2,592 livres et le logement , l'adjoint 2,074 et le logement, le comptable 1,234. Le médecin a 1,296 livres, le chirurgien 777. Pourquoi né rétablit* on pas l'institution d'un infirmier-chef qui existait en 1857?
Un usage critiquable est celui d'admettre les détenus aux emplois même bureaucratiques de la prison. Entre autres inconvénients, il a celui de leur mettre sous la main des objets dont ils font des armes dangereuses. Les indiscrétions d'un condamné écrivain sont aussi à redouter. D'ailleurs, l'influence d'un détenu qui a ses entrées à la direction et à la comptabilité devient rapidement trop grande. Dans la prison des hommes, à la Giudecca, il y a une agglomération, une promiscuité qui empêche tout amendement. L'édi-
iOO ITALIE.
fice du reste a été construit pour 700 prisonniers : il en contient 800.
M. Errera ne néglige pas les détails ; il donne les motifs des condamnations, le chiffre des détenus de chaque année, les améliorations à introduire dans les prisons de la Vénétie. Sans être de l'avis de ces écrivain^ qui passionnent jusqu'à la statistique (che fan ddla statistica un lirismo), M. Errera n'ajoute pas foi seulement aux nombres, il veut avec raison que la froideur des documents soit pénétrée par l'analyse morale, par la recherche raisonnée des causes, par les vues générales de la philosophie, et il s'écrie avec un légitime orgueil : < Serait-ce nous. Italiens, qui pourrions nous en étonner, nous qui, dans l'histoire du calcul, au point de vue de ses applications, avons précédé Pascal et Fermât avec Tartaglia, Teverone et enfin Galilée? Nous qui, dans l'histoire de la philosophie avons Bruno un siècle avant Descartes et Spinosa ? >
La maison centrale de Padoue, où M. Errera a été enfermé pendant plus d'une année comme prisonnier d'État, n'est guère propre à son usage, à causé de sa situation et de l'aménagement de ses locaux. Elle a plus de cinquante ans, les réparations sont urgentes et doivent être faites immédiatement, si les finances italiennes ne permettent pas de construire à nouveau. Le préau doit être mieux conditionné et laisser aux condanmés la possibilité de ne pas se promener à Par-
deur du soleil. Les prisons deviendront, nous Tespérons, de véritables pénitenciers. Les ergastules sont le plus triste endroit de détention (ergastdo ne peut pas se traduire exactement en français). On y envoyait les malheureux condamnés à la peine la plus dure. C'est à l'ergastule que furent condamnés Spaventa, Settembrini, Agresti et leurs compagnons politiques.
Dans la prison des femmes, à la Giudecca, les heureux effets de la séparation des sexes se font sentir; ce progrès n'a été accompli qu'en 1855. Les délits qui y amènent le plus fréquemment ces malheureuses sont les infanticides et les vols. L'établissement est bien tenu, suffisamment vaste, la surveillance est exercée avec tact et dévouement par douze sœurs, dont cinq enseignent la lecture, l'écriture, le calcul, guident les travaux, envoient les broderies et les tissus jusqu'à l'exposition de Paris. Le manque d'air, vivement blâmé dans presque toutes les prisons italiennes, ne se fait point sentir ici. La vue sur les jardins, une propreté hollandaise, l'ordre, la beauté de l'habitation sont des objets de comparaison fâcheux pour bien des détenues qui pensent à leurs misérables cabanes.
Un seul trait fait ombre au tableau.Nous nous sommes ' élevé avec force contre les châtiments corporels, eh bien ! croira-t-on qu'aujourd'hui, en plein dix-neuvième siècle, en Vénétie, des femmes sont condamnées aux fers, traînent des chaînes, subissent un traitement inhumain qu'on ne devrait jamais appliquer, même
lOÎ ITALIE.
aux hommes? Hâtons-nous de dire que la Vénétie jouit encore du code autrichien, car c'est un fait singulier, anormal, mais réel, que l'Italie n'est point unifiée au point de vue légal et pénitentiaire. Comment le gouvernement du roi d'Italie ne met-il pas promptement un terme à cette énormité ?
Disons toutefois que l'accusation lancée par Bellazzi contre le gouvernement autrichien d'avoir dissimulé les archives des prisons, interdit aux Italiens de se procurer tout renseignement officiel, n'est pas fondée. Le docteur Meneghini a pu écrire ce qu'il a voulu, dans VÉcho des Tribunaux^ sous la domination étrangère ; à cet égard, la liberté était complète et, si les recherches n'étaient pas favorisées, elles n'étaient nullement entravées. Seulement, il y avait fort peu à lire, on n'avait pas écrit sur la question.
En résumé, à quelques exceptions près, les améliorations réalisées dans les prisons préventives, criminelles et autres de la Vénétie, se réduisent à peu de' chose depuis 1838, époque de la visite française, ordonnée par le comte de Montalivet.
Le carcere durissimo fut aboli par ordre de François P'. Le bagne de Venise est supprimé depuis plusieurs années.
M. Errera signale les criants abus qui avaient lieu anciennement dans les prisons, les faveurs accordées au riche, les préférences données à l'espion, le système d'amendement absurde de l'Autriche, où le
bâtoD, les chaînes, les cachots obscurs jouaient le premier rôle, système qui doit être complètement abandonné par le gouvernement national. C'est un devoir d'attirer l'attention de l'administration sur les vices qui subsistent encore ; celle-ci ne doit pas se laisser tromper par de timides amis qui ne jugent que sur l'apparence.
Si la Lombardie nous donne moins à dire, ce n'est pas qu'elle .offre moins d'intérêt; mais sa situation est plus normale, plus régulière que celle de la Vénétie. Elle est régie par le code pénal de 1859, promulgué dans rOmbrie, l'Emilie, les Marches, la Sicile. Depuis longtemps, la société de patronage de Milan y rend d'importants services. A Crémone, à Casalmaggiore, à Brescia, à Bergame, on s'occupe beaucoup des abandonnés. En 1866, on fit en Lombardie un essai de la liberté provisoire, comme en Angleterre ; il est impossible aujourd'hui de pouvoir en constateras résultats. Du reste, en 1866, eut lieu une guerre qui naturellement préoccupa tous les esprits.
Le comte Petitti et le chevalier Peruzzi déclarent qu'il n'y a rien à dire sur les duchés de Parme, de Modène et de Plaisance. Pourtant, dans le duché de Parme, avant son annexion, on remarquait déjà une prison préventive assez bien organisée et une société de dames pour l'assistance des condamnés.
Toscane
La Toscane a toujours été un pays remarqué par sa culture, son gouvernement, ses hommes distingués, la vivacité de l'intelligence naturelle de ses populations. Que les Toscans en aient conçu de l'amour-propre, de la confiance dans leurs institutions, une certaine défiance pour ce qui les entoure, on le comprend sans peine. De là cette conséquence logique que, lorsque la Toscane s'est réunie au reste de l'Italie, elle a voulu garder ses lois pénales, ses prisons dont l'organisation remontait déjà assez haut et qu'elle s'est rappelé avoir déjà fait, à la forteresse de Volterra, des expériences d'emprisonnement cellulaire. Le 20 mars 1860, quand la Toscane devint politiquement italienne, la réforme était tellement avancée dans le pays, que celui-ci n'avait rien à apprendre de ses voisins, il pouvait plutôt leur donner des enseignements. Le code de 1853, revisé en 1859 et 1860, suffisait à la Toscane; elle s'y tint et n'adopta point celui de 1859, en usage dans la plupart des contrées italiennes. L'anomalie que nous avons signalée n'en est pas moins frappante: code autrichien en Vénétie, deuxième législation en Toscane, troisième dans les provinces napolitaines, comme nous le verrons plus tard. Il y a donc maintena,lit en Italie quatre législations pénales !
Dès 1838, la Toscane s'occupa sérieusement des
!TALte. 105
prisons et envoya le docteur Lapi étudier les réformes étrangères : on connaît les bons effets de ces études. A une époque relativement reculée, en 1816, le confino, peine qui exilait à un certain endroit certains condamnés, avait été aboli. Lorsqu'en 1845 parut le Règlement général de police, il existait déjà deux classes de prisons : les segrete^ qui contenaient les. prévenus et les jmbbliche qui servaient à l'expiation. La séparation si nécessaire et si ardemment désirée des prévenus et des condamnés existait donc en Toscane.
Le règlement établissait trois catégories : V carceri di custodia^ destinées aux prévenus, aux accusés; 2^ carceri di pena^ pour les peines légères et le passage des prisonniers d'une maison à l'autre ; 3** carceri pei débitori^ dont le nom seul indique la destination. C'est à cette date, 1845, que remonte l'institution des Buonomini^ qui ont rendu et rendront encore tant de services à la philanthropie; disons en passant qu'ils n'ont aucun rapport avec les Boni homines du moyen âge, dont l'histoire se rattache plutôt à l'établissement du jury. '
Deux ans plus tard, au congrès de Bruxelles, le
chevalier Peruzzi désignait pour la Toscane quatre
espèces d'établissements destinés à la répression :
Casa di correzione^
Casa di detenzione^
Casa di forza^
Sagno.
Nous avons vu que les classements existaient depuis longtemps : les individus condamnés pour la première fois n'étaientpas mêlés aux récidivistes, ni les hommes aux femmes; au-dessous de dix-huit ans, on était enfermé à part. Bref, la Toscane était déjà fort avancée et l'avocat Carlo Péri put, en 1850, énumérer tous les progrès réalisés et déclarer qu'en Toscane le système justement préconisé de la séparation, du classement, était complètement appliqué.
En vertu d'un pouvoir que nous avons déjà blâmé, le directeur général de la police enfermait dans la section Correctionnelle des maisons de détention un individu réputé dangereux, pour un laps de temps qui s'étendait jusqu'à trois ans. < La sûreté personnelle des citoyens, dit Beccaria, étant le véritable but de la société, comment laisse-t-on aux magistrats, exécuteurs des lois, le droit d'emprisonner à leur gré? Droit funeste, dont ils peuvent abuser pour ravir la liberté à leur ennemi, pour la laisser à ceux qu'ils protègent, malgré les indices les plus forts. >
Par le code de 1853, auquel la Toscane est restée attachée, les peines avaient été réduites, ce que permettait la douceur des mœurs; cette réduction fut encore augmentée par les modifications de 1860. La peine de mort fut supprimée.
ITALIE. i07
Rome.
Avant Pie IX, il ne s'était rien fait à Rome dans rintérêt des condamnés, sauf peut-être quelques améliorations matérielles. M. Lucas, inspecteur des prisons françaises, fut très-bien reçu en 1839 ; on prodigua à cet homme compétent des paroles flatteuses et bienveillantes qui ne furent suivies d'aucun effet. En 1847, un écrivain anonyme publia à Bologne un écrit sur la réforme des prisons dans l'État pontifical. Ce livre attira l'attention de Pie IX qui, voulant se mettre à la tête du mouvement national, pensait avec raison que le perfectionnement des codes et des lieux de détention était un complément nécessaire. Le pape chargea une commission de préparer un code pénal et par suite un projet de réforme pour les prisons. Il prit l'initiative de l'établissement de deux sociétés de patronage à Rome et à Bologne et essaya de fonder des institutions pour la jeunesse dévoyée. C'est en 1850 seulement qu'on régla mieux les attributions des sociétés de charité qui s'occupaient des prisons. Des visites mensuelles, l'inscription des détenus sur un tableau, furent ordonnées en 1853. Le gouvernement pontifical, qui ne pouvait être sourd au mouvement réformiste de presque toute l'Europe, autorisa en 1855 la construction d'une prison cellulaire à Fossombrone, aux frais de la province et de la commune. Quand les
Marches devinrent sardes, les fondements de cet édifice n'étaient pas encore achevés.
L'ancien règlement pénal romain édictait les peines suivantes : 1^ mort simple ou exemplaire ; 2° galères perpétuelles ou à temps, 3** travail public; 4* exil; 5** détention ou réclusion.
La promiscuité existait de jour comme de nuit, pour les prévenus et accusés comme pour les condamnés. Au-dessous de vingt ans, on faisait son temps dans des prisons correctionnelles.
En laissant de côté ce qui peut être suspect d'exagération dans les descriptions que fait M. Paya des prisons romaines et spécialement de celle de San-Michde^ il est intéressant d'en extraire certains passages dont les critiques sont parfaitement fondées :
< Soit imprévoyance de l'architecte, dit M. Paya, soit calcul du gouvernement romain, il n'y a pas de cour pour promenade, jamais les prisonniers de San- Michele, au moins ceux de lar division où j'étais, ne respirent un air sain et libre. D'un bout de l'année à l'autre, ils ne sortent de leur cellule empestée que pour passer dans une chapelle, qui est un lieu de récréation lorsqu'elle ne sert pas aux exercices religieux. Je laisse de côté ce qu'ont de peu convenable deux destinations si opposées pour ne m'occuper que de la question hygiénique. Comment se bien porter lorsque l'air le plus pur qui rafraîchisse vos poumons est vicié par la respiration de quatre-vingts personnes ? >
A San-Michde^ le travail n'est pas obligatoire, mais permis. Tous ceux qui avaient une profession pouvaient l'exercer, pourvu qu'elle ne fût pas de nature à exiger plus que l'espace d'une cellule. On fabriquait donc à San-Michele des bettes, des souliers, des pantoufles, des habits, des chaussettes, des calottes, quelques mosaïques, et une foule de ces petits objets, en os ou en ivoire, dont les bagnes ont fait la réputation. Les prisonniers se procuraient ainsi quelques adoucissements matériels. Le travail, à Rome, n'était donc pas organisé dans les prisons et n'avait pas les effets moralisateurs qu'il a ailleurs.
L'avocat vénitien Tergolina, arrêté à Rome pour des motifs politiques, passa trente-deux jours, avant d'être transféré à San-Michde^ dans la prison de Montedtorio^ où il se trouvait en compagnie d'individus accusés de vol, d'assassinat et crimes semblables.
Au sortir de San-Michele, Tergolina fut enfermé aux Carceri nuove^ puis au fort de Pàliano, La nourriture était fort mauvaise, comme dans les autres prisons romaines {Quatro anni néUe Prigioni dd S. Padre). Pain noir, rempli de matières pesantes; soupe sale et non assaisonnée, riz, fèves, légumes mêlés de petites pierres et d'insectes. Ce régime faisait des victimes.
En somme le système pénitentiaire du pape, s'il mérite ce nom-là, était déplorable à tous égards et rendait la justice taquine, vengeresse, implacable.
iiO ITALIE.
Deux-Siciles.
Les premiers germes de la réforme furent apportés à Naples par Murât. Il sembla d'abord qu'ils allaient fructifier. En 1817, un règlement fut fait, une commission nommée dont le mandat, bien vaste, consistait surtout à faire réparer les prisons qui en avaient excessivement besoin. Quand, le 17 février 1861, le code napolitain de 1819 fut remplacé par le code sarde du 20 novembre 1859, la détention était pitoyablement appliquée ; la substitution des codes est restée d'ailleurs nominale; dans plusieurs provinces fort malheureusement les anciennes lois de Naples sont encore en vigueur.
Les peines étaient autrefois : P la mort; 2° l'ergastule ou la réclusion perpétuelle; 3** les fers, au bagne ou SLupresidio (dans un fort) ; 4** la réclusion ; Ô^^la relégation (dans une île) ; 6° l'exil. Bélega^ione^ comme confino, ergastolo, n'a pas de correspectif exact en français.
Correctionhellement : V la prison; 2° il confino (obligation d'habiter un lieu désigné) ; 3° l'exil correctionnelv soit.l'éloignement du district.
Les peines de police étaient la détention, jusqu'à 20 jours et les arrêts dans la maison.
En 1838, ordre de construire une prison à Païenne. Le roi visite les travaux et, contre tout principe, or-
iTALiE. m
donne la construction de cameroni^ grandes salles où la promiscuité était inévitable; même système adopté pour les prisons de Campobasso et d'Avellino. En 1842, essai infructueux de colonisation à l'île de Tremiti, dans PAdriatique. Insuccès égal dans l'île de Ponza. Inutile de dire que les prévenus et les condamnés étaient toujours confondus.
Le désordre était organisé, perpétué dans les prisons napolitaines par l'existence de ïa camorra^ association de malfaiteurs, franc-maçonnerie du mal, espèce de mendicité hautaine, violente et peu déguisée. Lorsqu'un prévenu avait franchi la porte du castel Capuano (communément appelé la Vicaria)^ que le greffier lui avait demandé s'il comptait prendre le pain et la soupe du fisc, le greffier en chef le conduisait dans la salle qui lui avait été destinée. < Dès lors, dit M. Marc Monnier, il tombait dans les mains des camorristes. Un bravo s'approchait de lui la main tendue ou plutôt levée et commençait par lui demander de l'argent pour la lampe de la Madone. On sait qu'à Naples la sainte Vierge n'est pas seulement placardée à tous les coins de rue, mais affichée dans les boutiques les plus profanes, dans les cafés, dans les tavernes, même dans les bouges les plus honteux. Les filles de joie, comme les autres, s'endorment la nuit sous une sainte image, qu'elles ont eu la dévote pudeur de voiler pendant leurs débauches. . .
< La Madone peut donc figurer aussi dans les pri-
m tTÂLiÉ.
sons, vénérée par les malfaiteurs et par les camorristes, chargés de fournir l'huile de la lampe qui doit rèclairer. A cet effet, ils réclament une contribution de tous les détenus et ils gagnent ainsi de quoi illuminer la ville entière... Mais, l'huile payée, le détenu n'avait point encore échappé aux camorristes. Il* restait dans leurs mains jusqu'à sa libération. Il ne pouvait faire un pas sans avoir à ses trousses un homme fatal, pesant sur lui de tout son poids et J'accablant d'une implacable vigilance. Le malheureux n'avait plus même ce peu de liberté que laisse le cachot le plus dur, le moindre de ses actes était non-seulement surveillé, mais taxé rigoureusement ; il ne pouvait ni manger, ni boire, ni jouer, ni fumer sans l'aveu des camorristes. D leur devait une dîme sur tout l'argent qui lui passait par les mains ; il payait pour avoir le droit d'acheter, il payait pour avoir le droit de vendre; il payait pour le nécessaire comme pour le superflu, il payait pour avoir justice comme pour obtenir des privilèges ; il payait même quand, plus pauvre et plus nu que les murs de sa geôle, il devait se priver de tout. Ceux qui refusaient l'impôt risquaient d'être assommés à coups de trique. Les plus nombreux se résignaient à cette cruelle servitude et se laissaient enlever sou par sou tout leur cuivre par l'infatigable obsession d'un de ces drôles, qui les protégeait d^aflleurs contre les autres et qui se battait au besoin pour sa
ITAUE. 113
victime, après l'avoir dépouillée de son dernier haillon! . ..
< Veut-on des détails précis sur les extorsions des camorristes au castel Capuano? J'ai pu consulter à ce sujet plusieurs anciens prisonniers politiques, deux entre autres : M. Michèle Persico (aujourd'hui député au Parlement) et M.Fittipaldi (aujourd'hui inspecteur à la poste), qui subirent eux-mêmes ce singulier despotisme et qui l'étudièrent avec une sérieuse attention. Ils m'ont dit que la camorra disposait de tout, des armes d'abord, dont elle tolérait ou prohibait l'usage. Lorsqu'un prisonnier d'un certain rang était amené à la Vicaria, il recevait assez souvent, non des geôliers mais des sectaires, plus puissants que les geôliers, la permission d'avoir un couteau sur lui pour sa défense personnelle. C'est ainsi que, dès leur arrivée à la Vicaria, M. Michèle Persico et le baron Carlo Poerio furent accostés par un compagnon (aujourd'hui galant honune), qui leur fit une profonde révérence et leur présenta deux stylets. — Prenez, Excellences, leur dit-il, nous vous autorisons à détenir ces armes.
< Bon nombre de détenus vendaient à vil prix à un camorriste, non-seulement les habits qu'on leur donnait deux fois par an, mais encore la moitié de la soupe et du pain qu'on leur apportait chaque jour. Le camorriste revendait ces vivres et ces vêtements aux fournisseurs des prisons, qui y trouvaient leur compte et qui les renvoyaient aux détenus sans le moindre
scrupule. Cercle vicieux autour duquel deux séries d'exploiteurs s'enrichissaient aux dépens de pauvres diables à peine vêtus, encore moins nourris, tombant en loques, grelottants, affamés
< Mais, pourquoi ces malheureux vendaient-ils leur soupe et leurs habits ? Pour fumer un cigare ou boire un verre A'Asprino ; plus souvent pour jouer, seule distraction possible. Or, le tabac, le vin, le jeu appartenaient à la camorra. Ainsi, l'argent que la secte avait payé pour enlever aux détenus leur veste neuve ou leur pitance, revenait fatalement à la secte, qui spéculait sur les plaisirs après avoir spéculé sur les besoins. Bien plus, les camorristes forçaient les prisonniers de jouer, leur apportant impérieusement un paquet de-cartes. Les malheureux étaient tenus de se divertir sous peine d'être bâtonnés.
< La morra ou le tocco, comme on dit à Naples, occupait les loisirs de la Vicaria. On jouait qudques carafes devin, vendues par la camorra, qui avait le monopole de ce commerce. Après lui avoir payé le vin, on lui donnait deux sous à chaque partie. Il en résultait qu'au bout d'un certain temps les joueurs n'avaient plus une obole. Ils revendaient alors aux tyrans, pour avoir de quoi jouer encore, le vin qu'ils leur avaient acheté ; mais l'argent que les joueurs en retiraient retournait bientôt dans la poche des camorristes qui, non contents d'avoir reçu deux fois le prix des bou-
teilles, les buvaient encore à la place et à la barbe de leurs victimes altérées et triplement volées.
< Avec toutes ces petites industries, la camorra gagnait beaucoup d'argent, qu'elle partageait avec le ctistode maggiore (le geôlier en chef) de. la Vicaria. M. Fittipaldi, qui a suivi de près toutes ces manœuvres, m'assure que, dans cette seule prison et dans une seule semaine, les bénéfices de la secte montèrent à 280 ducats (près de 1,200 francs). On voit par ces exemples que les détenus se laissaient exploiter d'assez bonne grâce. >
L'imperfection des locaux force de maintenir, dans les Deux-Sidles, la vie commune de jour et de nuit pour les condamnés. Un citoyen de Portici écrivit à un journal italien la description de la maison dd Presidiarii d GranatéUo. L'état de cette prison peut servir de type.
L'habitant de Portici s'étonne dès le début du maintien par le royaume d'Italie des horreurs qui ont été léguées par le gouvernement des Bourbons. En entrant, il est frappé des exhalaisons fétides qui naissent des conduits, de la transpiration, de la saleté et affirme que les condamnés sont dans l'impossibilité de se laver le corps, depuis plusieurs années. Sous les chaleurs du ciel méridional de Portici, les habitants craignaient une nouvelle invasion du choléra ou la propagation des fièvres typhoïdes, de la gale, etc. La mauvaise distribution du local s'oppose au maintien
de la discipline, à la sécurité intérieure et extérieure, à l'exécution des règlements qui sont imprimés mais non appliqués. On a cru remédier à la petitesse de l'édifice en créant une succursale à Pizzofalcone, soit à 13 kilomètres de distance. Que dire des cinq grandes chambres (cameroni)^ dont chacune renferme pêle-mêle 30 à 60 condamnés? Pas de ventilation, manque de lumière, corruption de l'atmosphère, murailles suintantes, terrain dépavé, lits faits de haillons malpropres, tout cela peut donner une idée de cette véritable caverne de malfaiteurs. Ajoutez-y les vapeurs de charbon des fourneaux où les détenus font cuire euxmêmes leur soupe. La soupe faite, ils remettent sous leur lit marmites, écuelles, plats, tout l'attirail de la cuisine. Quelle est donc la règle qui préside à l'administration des vivres, puisque chaque prisonnier est cuisinier ? La voici : elle est commode pour la direction, qui donne tous les jours à chaque détenu un pain et quinze centimes. C'est tout. Une boutique établie dans l'intérieur de la prison vend les vivres et le charbon. 20 prisonniers sur 200 peuvent travailler comme cordonniers dans un souterrain humide. Ils perçoivent ainsi quelque argent, mais la boutique étant un cabaret, les rixes sont fréquentes et sanglantes : les détenus, pour leur cuisine, possèdent un instrument en fer. Soit au Granatello, soit à Pizzofalcone, ouvertement ou en cachette, des armes sont sous la main des
condamnés; les efforts de la direction n'aboutissent qu'à enlever les plus dangereuses.
L'ancien royaume des Deux-Siciles est peut-être la contrée italienne qui nécessitera les travaux les plus assidus pour arriver à la réforme désirable.
Évasions. Considérations générales.
La fréquence des évasions impressionne les populations qui en cherchent le remède et le réclament de l'administration. Celle-ci répond que le défaut de surveillance est la cause de presque toutes les évasions et que, du reste, il doit exister un motif caché qui empêche de porter sur les prisons ce coup d'oeil actif, direct, vigilant, prescrit par la théorie. Les autorités ont des attributions si diverses, si complexes, qu'elles ne peuvent donner au problème l'attention continue qu'il réclame. La réforme pénitentiah-e est dans un moment de crise et l'état de choses actuel pourrait empirer.
Réponse évasive et peu satisfaisante. Les causes générales résultent de toutes les considérations que nous avons présentées ; elles sont la conséquence du système employé, du manque de travail, de la corruption produite par le contact ; du mauvais état des bâtisses; ce qui fait les récidivistes fait aussi les évadés.
Quant aux causes particulières, elles sont innombrables : habitudes fâcheuses de conférences avec des
étrangers, violation des règlements, continuation des anciens abus, confiance donnée à tort aux détenus môme pour des services domestiques, faculté accordée à certains condamnés de pénétrer jusque dans les bureaux de la direction et de s'y employer comme écrivains, négligence des sentinelles, camorra, connivence des geôliers, etc.
La promiscuité des prisons préventives où se trouvent mêlés des prévenus, des forçats, des prostituées, des débiteurs, facilite beaucoup les évasions; c'est dans les dortoirs conmiuns que prennent généralement naissance les complots.
En quatre ans, de 1862 à 1865, les prisons italiennes ont constaté l'évasion de 890 condamnés. Sur ce nombre, 473 n'étaient pas repris à la fin de 1865.
Bellazi cite divers exemples qui démontrent la nécessité d'une surveillance incessante.
Le 26 juillet 1865, les carabiniers royaux consignent à la prison de Vicari onze condamnés en passage. Vers dix heures du soir, ils demandent au gardien un supplément de paille pour la nuit. Le gardien arrive ; ils le saississent à l'improviste, lui passent un lacet au cou et l'étranglent. Quatre détenus prennent la fuite : trois courent encore.
En 1862, 127 prévenus, condamnés et réfractaires, dans la prison de Girgenti, démolissent un mur et se sauvent avec des cordes de paille : l'opération dura neuf heures, à l'insu des gardiens et des sentinelles.
En 1863, 55 détenus de la prison de Teramo se réunissent, ouvrent un passage dans le conduit des immondices, le parcourent sur une longueur de quatrevingt-douze mètres, brisent les barrières de fer qui le traversent et se trouvent libres.
En 1864, dans la prison de Teramo, vingt-trois prisonniers soulèvent le pavé d'une salle, pénètrent dans un conduit, sortent dans une cour, escaladent le mur d'enceinte et s'enfuient. Gardiens et sentinelles n'ont rien vu ou ont laissé faire.
En 1865, dans la prison de San-Salvatore, à Messine, 39 condamnés à des peines graves, réussissent à s'évader par négligence ou complicité des geôliers et inattention des sentinelles. La nuit même de cette évasion (19 juin 1865), 17 condamnés aux travaux forcés s'échappaient de la prison de Sepino, province de Campobasso : ce mois-là, onze condamnés suivaient leur exemple à Naples; quelques jours après, nouvelle évasion collective à Plaisance, et à Pescara, prison de Rampigna, huit condamnés s'enfuient au moyen de leurs draps.
La statistique n'existant pas , Bellazzi a eu la patience de noter, peBdant cinq années, toutes les évasions des prisons et des bagnes. Il s'est servi pour cela des journaux, lus attentivement et contrôlés avec soin par les renseignements demandés au ministère de la marine et à la direction générale des prisons. D a bien mérité de son pays.
Nous avons dit le mal quand nous Pavons vu, les vices existants, la marche à suivre, les réformes à opérer : en cela nous croyons avoir montré l'intérêt et la sympathie que nous inspire l'Italie.
A première vue, on peut dire : il est commode de juger pour un citoyen suisse, habitué à la liberté. La réponse est celle-ci : le progrès est incessant, aucun peuple n'est suffisamment avancé sur cette route, le sujet que nous traitons intéresse tous les hommes et nul n'a le droit de se dire désintéressé dans la question.
Le moment semble venu de mettre la main sérieusement aux réformes : les esprits italiens sont calmés, les convulsions politiques apaisées, l'heure a sonné des spéculations philosophiques et les théories ont le champ libre. L'œuvre patiente, modeste, souvent inaperçue, de la charité privée continue à montrer que la chaleur des cœurs n'est pas éteinte ; l'impression reçue par un examen d'ensemble n'est pas décourageante.
Les devoirs d'un administrateur général des prisons sont clairement tracés. Ses rapports avec le gouvernement de la représentation nationale seront continus et ne nuiront en rien à l'action des particuliers. D devra se défendre d'un excès de zèle, l'application rigoureuse des règlements n'étant rien, si elle n'est éclairée par l'étude intelligente des besoins et des ressources de chaque contrée, de chaque province, de chaque localité, en un mot des causes qui produisent le désordre
social. A la tête de la direction pénitentiaire, il faut un observateur doublé d'un philanthrope.
Remédier est bien, prévenir est mieux. Que les Italiens qui se préoccupent des questions pénales, n'oublient pas l'existence d'un ministère de l'instruction publique et le mot si vrai de Bellazzi : < Des écoles d'abord, des prisons ensuite. >
L'examen de l'Angleterre, de la France et de l'Italie nous dispense de parler longuement des autres pays. Les principes sont clairement posés. Pour les détails statistiques qui suivent, nous avons mis à profit un ouvrage italien (Elemerdi di scimza carceraria), publié à Milan, en 1868, par une réunion d'hommes distingués : Salvarezza, chev. Carlo, Astengo Carlo et Battista Camillo.
Ce sont les écrits du ministre prussien, M. d'Arnim, qui donnèrent en Allemagne la première impulsion à. la réforme des prisons, au conmoiencement du dix-neuvième siècle. S'il faut en croire le docteur Julius, habilement traduit par Lagarmitte, les prisons étaient alors situées dans des souterrains humides et obscurs. Pourtant, ajoute-t-U dans son État des prisons m AUe-
niagne^ des maisons de peine existaient déjà en certain nombre, dès le milieu du dix-huitième siècle; il est vrai qu'elles ne servaient pas seulement à des classes déterminées de condamnés, mais aussi à ceux qu'on incarcérait par mesure administrative : mendiants, vagabonds, aliénés et malades. Le travail était déjà organisé, suivant les doctrines du jurisconsulte Leyser qui, dans ses Méditations^ avait signalé au gouvernement l'inunense avantage de ne point laisser inactifs dans les prisons les milliers de bras des condamnés. Aussi ces maisons de force furent souvent appelées < maisons à filer > et autres dénominations semblables. Les États allemands ont témoigné au commencement du siècle, personne ne l'ignore, d'un profond amour pour les études philosophiques. Le développement naturel de ces travaux devait amener celui de la législation pénale et de l'administration des prisons. M. d'Arnim, aussi habile philosophe qu'administrateur expert, posa les bases de la réforme en l'appuyant sur ce principe, que la mission de l'État vis-à-vis de la loi pénale est simplement de réprimer les actions contraires à cette loi. L'État, disait-il, ne peut pas se charger de régénération morale: son mandat ne comprend pas la recherche des causes qui ont déterminé les actes criminels ; la moralisation des détenus n'est son affaire qu'autant qu'il peut aplanir ce qui est évidemment un obstacle. La mission de l'État est donc seulement d'empêcher la corruption par les moyens qui sont à sa dis-
position : le travail, la classification, l'exercice du culte et de l'instruction. Qu'il ne force pas le condamné à l'oisiveté, qu'il ne le contraigne pas à des contacts préjudiciables, qu'il ne le prive pas des moyens qu'il a de se relever moralement; tout son rôle est là.
Nous ne discuterons point la justesse de ces doctrines. Du moment qu'on introduit dans les prisons tous les éléments auxquels la science attribue une efficacité moralisatrice, la distinction faite par M. d'Arnim a peu d'importance. Que l'action de l'État soit directe ou indirecte, les effets seront toujours excellents et se renferment dans le même cercle. De toute façon, ces théories furent indubitablement prévoyantes et bien avisées. La Prusse a droit de bourgeoisie dans la Société pour V amélioration des prisons.
M. Lagarmitte, dans son travail déjà cité, approuve tous les progrès réalisés par les États d'Allemagne, pour l'amélioration d^s prisons, depuis le commencement du siècle jusqu'en 1830. Quand on embrasse dans leur ensemble les descriptions qu'il fait des établissements les plus importants, les notions qu'il donne sur le travail, la classification, l'instruction religieuse, la séparation des sexes, la distinction des prisons préventives de celles qui servent à l'expiation, principes déjà reconnus et mis en pratique pour la plupart, on conclut qu'à cette époque les États de la Confédération germanique , n'avaient rien à envier , quant à la réforme, aux autres États européens.
Le comte Petitti nous confirme dans cette opinion (Délia condiêiione attv/dle délie carceri e dei mes^i di migliorarla). Il affirme qu'en 1840 existaient en Allemagne des maisons de peine où avaient é^é introduites la classification et la règle du silence, précisément les préceptes aubumiens ; en outre, ce qui prouve le progrès remarquable du système d'emprisonnement, on trouvait déjà des maisons de refuge pour les jeunes délinquants, une société de réforme, une société de patronage.
Les prisons d'Allemagne se divisaient en i^réven^ives et répressives. Ces dernières étaient locdes^provindor les ou de cercle. Il y avait aussi les forteresses, prisons d'État. Préventivement, on comptait les prisons de police, d'arrêt et de justice. Les maisons d'omâîioraéion, de correction ou de travail participaient des deux caractères.
Les prisons de police n'étaient d'usage que dans les grandes villes et servaient aussi à l'expiation de légers délits ; ailleurs les maisons d'arrêt suffisaient à tous les besoins de la prévention et à la détention pour dettes. Les prisons provinciales ou de cercle renfermaient les condamnés à des peines plus longues, mais simplement correctionnelles, et prenaient le nom d# maisons de correction ou maisons de travail, selon les appellations Choisies par les différents gouvernements.
Les maisons d'amélioration avaient un caractère spécial: on y gardait des individus qui n'avaient subi
ALLEHAGNË. IH
aucune condamnation légale, faute de preuves, des mendiants, des vagabonds. Tous les principes du droit, disons-le, sont contraires à cette manière d'agir. Les condamnés qui n'avaient pas donné des preuves suffisantes de régénération morale s'y trouvaient aussi: ils avaient fini leur temps, mais on ne les jugeait pas dignes de rentrer dans la société. La police avait à sa disposition, dans ces lieux-là, les accusés dont la culpabilité n'était pas prouvée, mais que leurs antécédents faisaient regarder comme dangereux.
D'après les renseignements de M. d'Amim, chaque établissement pénal avait son directeur. Comme en Angleterre, on donnait beaucoup d'importance à cet emploi, généralement rempli par des hommes d'un mérite réel. Ce point seul prouveraitl'intérêt que mettaient les gouvernements aux progrès de la réforme, lesquels ne peuvent s^'accomplir qu'à cette condition. Il faut des directeurs considérés et respectés;
En 1844, les études relatives à la science des prisons avaient déjà fait en Allemagne beaucoup de progrès, et la question était entrée dans une phase décisive. La Prusse, par un décret royal du 26 mars 1842, avait ordonné la construction de quatre établissements sur la base de la séparation individuelle. Le duché de Nassau était déjà entré dans la voie et avait obtenu des résultats favorables. Hambourg et Francfortavaient également fait d'heureuses expériences, et, sauf quel-
ques exceptions, ropinion générale inclinait vers le système de l'isolement absolu.
. On peut affirmer, sans crainte d'être démenti, que les États germaniques furent ceux qui s'acheminèrent, avec le plus de persévérance, vers la réforme des prisons et les modifications nécessaires de l'ancienne législation pénale. Aujourd'hui, ils ne se trouvent point en arrière des autres États de l'Europe, et si nous n'en parlons pas avec plus de détails, c'est que les pénitenciers allemands méritent une étude spéciale, qui ne rentre pas dans le cadre que nous nous sommes tracé. Malgré ces réflexions, dont la justesse ne sera pas niée, la réforme de la législation pénale, en ce qui concerne les prisons, est fort loin d'être complète. Les dernières convulsions politiques, et la question financière, sont pour beaucoup dans ce retard.
Les conditions de fait des prisons de l'empire d'Allemagne et de l'Autriche sont exactement notées, dans le journal qui se publie à Heidelberg, par les soins de M. Eckert, directeur du pénitencier cellulaire de Bruchsal. Le Danemark, comme nous l'avons dit, a pris ce modèle, et plus tard le Wurtemberg a suivi le même exemple. Les chambres wurtembergeoises ont voté les fonds nécessaires.
En Bavière et en Autriche, le système de réunion, contre lequel nous nous sommes élevé, prévaut encore : l'instruction et le travail sont cependant mis en œuvre. En Prusse, et dans beaucoup d'États secondaires
de r Allemagne, la séparation de jour et de nuit est appliquée et fonctionne dans plusieurs établissements. On sait toutefois que la Bavière et rAutriche s'occupent actuellement de la réforme de leur législation pénale, et que le projet de code autrichien adopte pour base le système de l'isolement absolu et des libérations conditionnelles.
Prison de Bruchsal.
Un des établissements qui ont été le plus étudiés par différents États, le Wurtemberg entre autres et le Danemark, est laprison cellulaire de Bruchsal, dans le grandduché de Bade. C'est un modèle sur lequel on ne saurait trop attirer l'attention des gouvernements. Voici les observations qui ont été inspirées, par une visite à Bruchsal, à M. Ducpétiaux, inspecteur général des prisons du royaume de Belgique.
< La prison cellulaire de Bruchsal fut projetée et commencée en 1841 et ouverte le 10 octobre 1848; elle est destinée aux hommes condamnés pour crimes à la peine de l'emprisonnement pour un temps indéfini.
< Une loi du 6 mars 1845 règle le régime de l'établissement. Ce régime est celui de la séparation de jour et de nuit, combinée avec le travail, l'instruction, les visites, etc. L'isolement ne peut excéder une période de six ans, à moins que les détenus eux-mêmes n'en demandent la prolongation. Passé ce terme, ils
sont réunis par petites divisions pour le travail en commun. La peine est réduite d'un tiers pendant Tencellulement, c'est-à-dire deux mois de cellule sont considérés conmie l'équivalent de trois mois passés en réunion. Chaque détenu doit être visité dans sa cellule au moins six fois par jour, et jouit au moins d'une demi-heure d'exercice en plein air. Parmi ces visites sont comptées celles du directeur et du directeur-adjoint, du médecin, des instituteurs, des employés aux travaux et des membres du comité chargé de l'inspection de la prison.
< Il y a dans l'établissement un aumônier catholique et un protestant; chacun d'eux visite journellement le tiers au moins des prisonniers confiés à ses soins, ainsi que tous ceux placés dans les cellules d'infirmerie ou de punition. La durée de chaque visite individuelle doit varier de 3 à 10 minutes, de manière à ce que cette tâche occupe de 6 à 7 heures par jour. Les aumôniers tiennent un journal dans lequel ils inscrivent, jour par jour, toutes les observations que peuvent leur suggérer leurs visites et ils en rendent compte au directeur. Un extrait de leur journal est transmis tous les trois mois au ministre de la justice, en y joignant les remarques et les propositions qu'ils jugent à propos de faire dans l'intérêt du service qui leur est confié.
< Ces aumôniers tiennent en outre une comptabilité morale des détenus où chacun de ceux-ci a son compte
ouvert qui résume les renseignements recueillis sur son caractère, ses antécédents, son degré d'intelligence, ses aptitudes, son état moral et ses progrès dans la voie de l'amendement. Cette comptabilité est également utilisée pour les correspondances entamées par les aumôniers avec les ministres du culte dans les communes où les libérés jSxent leur résidence, de manière à assurer à ceux-ci le bénéfice d'un patronage bienveillant.
< La prison est distribuée pour contenir une population de 400 détenus. Les cellules sont spacieuses et bien aérées, elles mesurent 13 pieds de long sur 8 de large, et ont 9 pieds 7 pouces de hauteur. Leur cube est d'environ 1,000 pieds tandis que la capacité des prisons de Pentonville n'est que de 820 pieds. En donnant ainsi plus d'étendue aux cellules, on augmente leur salubrité et on facilite l'exercice des divers métiers introduits dans l'établissement.
< Le mouvement de la population de la prison a été, en 1852, de 566 détenus condamnés, savoir : 82 pour offenses, contre le personnel; 345 pour attentats contre les propriétés; 76 pour crimes politiques, haute trahison, révolte, etc., et 63 pour délits communs militaires.
< Ainsi la prison de Bruchsal reçoit les condamnés de toutes les catégories, quels que soient les offenses, la durée des peines, l'état de récidive, l'âge et le culte professé. Le régime de la séparation est appliqué à
tous sans distinction, avec la seule limite assignée à la durée, telle qu'on l'a indiquée. >
Les punitions infligées varient d'après une échelle trop compliquée peut-être, depuis la simple réprimande jusqu'à la mise aux fers. Dans l'année 1853, 157 punitions ont été prononcées; 463 détenus n'en ont encouru aucune. < Ce fait témoigne assurément, dit M. Ducpétiaux, en faveur de l'ordre qui règne dans l'établissement, comme de la justice et de la modération qui président à la gestion. >
Aprèè avoir passé en revue tous les détails qui se rapportent à l'organisation et à la marche de la prison de Bruchsal, M. Ducpétiaux rend compte des effets généraux du système et de l'impression qui lui est restée de sa visite. Nous rapporterons encore ses paroles : < Le régime cellulaire, dit-il, fonctionne à Bruchsal d'une manière parfaitement régulière. Le problème de l'emploi utile des détenus en cellule a été résolu de la manière la plus satisfaisante. Les métiers auxquels on les applique sont généralement choisis de manière à leur procurer des moyens d'existence après leur sortie, et les profits que l'administration retire de leur travail sont plus élevés que dans la plupart des prisons où les détenus sont occupés dans des ateliers communs. Les exercices du culte et l'enseignement scolaire sont l'objet d'un soin tout particulier. Dans aucun autre établissement on ne s'applique avec plus de zèle et de succès à relever le condamné, à lui inculquer de bons prin-
cipes, à cultiver son intelligence et à le prémunir, par suite, contre le danger d'une rechute. >
M. Ducpétiaux s'est entretenu avec plusieurs prisonniers pris au hasard, il a trouvé chez presque tous une tranquille résignation, même un certain contente- , ment, et surtout la conviction raisonnée du bien opéré sur eux par leur séparation des autres détenus.
< Enfin, ajoute M. Ducpétiaux, l'état sanitaire n'est pas moins remarquable. Il suffit, pour s'en convaincre, de comparer le chiffre des cas de maladie et de décès à Bruchsal avec ce même chiffre dans toute autre prison où le système de réunion est encore en vigueur. >
La conclusion de M. Ducpétiaux, si bon juge en pareille matière, est que la prison de Bruchsal résout ainsi, de la manière la plus victorieuse, le problème de l'application de l'emprisonnement séparé aux condamnés à long terme: « L'exemple de la prison de Pentonville, dit-il, et des autres prisons cellulaires d'Angleterre où la durée de la séparation est limitée à dix-huit ou même à douze mois, pouvait faire supposer qu'au delà de cette période il y avait danger à prolonger l'isolement du condamné. Ce danger n'existe pas plus à Bruchsal qu'au pénitencier de Philadelphie, où la séparation est même parfois étendue jusqu'à 12 ans sans que l'on en ait éprouvé d'inconvénient. En la limitant à 6 ans, le législateur du grand-duché de Bade a fait preuve sans doute d'une sage prudence, mais lorsque l'on voit que plusieurs détenus, à l'expiration de leurs
six années de cellule, sollicitent à Bruchsal, comme une faveur, la prolongation de ce régime, au lieu du passage dans les ateliers communs, on ne doit pas reculer devant l'extension de cette limite, sauf à prendre d'ailleurs toutes les précautions et à autoriser tous les ménagements susceptibles d'adoucir la rigueur de la séparation, sans en violer le principe. >
Telle est la prison de Bruchsal. L'examen de cet établissement suffirait à lui seul pour dissiper toute espèce de doute sur la question de l'isolement.
D'après le rapport de M. Weber, conseiller supérieur de justice, qui fut chargé de visiter en détail la prison de Bruchsal, le roi de Wurtemberg présenta aux Chambres un projet de loi, pour établir dans ses Etats le régime de l'isolement. Avant que la loi fût votée, 32 députés avaient visité Bruchsal, chacun séparément.
Le 18 février 1840, le Journal des Débats donna des informations succinctes sur les conditions de la réforme des prisons dans le vaste empire russe. Le D'' Julius, dans ses leçons sur les prisons^ avait déjà traité le même sujet. Comme dans beaucoup d'autres États de l'Europe, les premières idées touchant la reforme des prisons, partirent, en Russie, de l'initiative individuelle. La Société des prisons se constitua dès les premières années de ce siècle, et s'occupa immédiatement des améliorations à introduire. Cette Société fut fondée en 1819 sous le patronage de l'empereur Alexandre.
Des commissaires furent envoyés dans les différents établissements de prisonniers, des correspondants furent chargés de provoquer les mesures les plus utiles, et l'amélioration des détenus fut basée sur leur clas-
sification d'après les lois pénales, l'enseignement religieux, le travail. La séparation absolue ne fut appliquée que disciplinairement.
En 1840, les prisons russes étaient divisées en prisons de police^ pour ceux qui étaient accusés de délits, jusqu'au jugement à intervenir, maisons de correction pour l'expiation des délits et des infi-actions légères, maisons coitrales pour les accusés de crimes et les condamnés à la détention pour plus d'une année. Les condamnés à des peines graves étaient alors, comme aujourd'hui, transportés en Sibérie.
On le voit, jusqu'à cette époque, la réforme des prisons russes se basait sur les règles aubumiennes.
En 1844, Moreau Christophe, inspecteur général des prisons françaises, publiait un extrait du rkpport présenté sur les prisons russes par le comte Benkendorf . H résultait de ce document que des sociétés pour les prisons existaient déjà dans 43 gouvernements: elles avaient pour but le soutien moral et physique des détenus. En 1842, le nombre des comités formés dans les gouvernements et les villes s'élevait à 237. Le côté admmistratif de l'œuvre des sociétés et des comités embrassait 5 objets : V la bonne distribution des détenus dans les différents locaux des prisons; 2** la subsistance; 3° les provisions de vêtements, de linge, etc.; 4° le soin des malades; 5** l'amélioration des mœurs. Les détenus étaient alors répartis dans les prisons, selon leur sexe, leur âge et la gravité de
leurs condamnations. Les sociétés employaient des sonmies d'argent considérables à l'aménagement des édijïces, sans excepter ceux qui étaient placés sur les étapes des exilés.
Les très-jeunes^ gens ou les adolescents, fils de condamnés à des peines criminelles, étaient recueillis dans des établissements de bienfaisance, où ils étaient entretenus jusqu'à la mise en liberté de leurs parents. Pour soustraire les prisonniers à l'oisiveté, on les employait à confectionner leurs propres habits; ils travaillaient aussi publiquement, au profit des communes, à creuser des canaux, à niveler et à construire des routes.
En 1845, les choses devaient prendre une tournure encore plus décisive. L empereur avait donné un nouveau code, et ordonné la construction d'une prison nouvelle, sur le modèle de celle de Pentonville à Londres. Un comité spécial pour la réforme des prisons était créé. Ce comité avait décidé que la prison-type fût élevée à Saint-Pétersbourg et pût contenir 520 détenus. Les gradations suivantes étaient adoptées: d'abord isolement sans travail pendant un temps déterminé ; puis passage à l'isolement avec travail ; en troisième lieu, isolement nocturne, travail en commun de jour, silence obligatoire; la quatrième période permettait aux condamnés de se parler entre eux. Ce système fut proposé pour les deux sexes : les hommes devaient le subir de l'âge de 20 ans à 50, les femmes de 18 à 40.
M. Moreau Christophe, en 1846, faisait sur les prisons russes ces remarques judicieuses qui doivent donner à penser. Nous ne reproduisons pas textuellement ses paroles, mais en voici le sens :
« La déportation étant la peine la plus habituelle, pour les crhnes et déUts graves, les prisons ont moins d'importance en Russie qu'en France, et ne peuvent retirer les mêmes profits d'une réforme pénitentiaire. La Société des prisons de Pétersbourg a surtout en vue l'amélioration physique des prisonniers. L'amendement moral, il est vrai, n'est point laissé de côté, mais les peines des condamnés étant courtes, l'influence de la Société est forcément amoindrie ; le temps pour faire des expériences n'est pas suffisant
< La Société, qui compte actuellement 2*, 429 membres, s'occupe spécialement de la création de nouveaux comités dans les gouvernements, et, d'après ses avis, la peine de l'isolement absolu n'est appliquée que pour faits de désobéissance et de perturbation de l'ordre. Cette dernière punition produit toutefois un effet salutaire sur les condamnés les plus endurcis. >
M. Moreau Christophe fait trop bon marché, suivant nous, de la création de comités dans les gouvernements. Concevoir sainement des règlements, des décrets, est bon sans nul doute, mais il faut une attention persévérante, incessante, dans l'application. C'est là le plus difficile. Par leur vigilance assidue, les comi-
tés peuvent être fort utiles; ils le seront toujours davantage.
De 1846 à 1868, disent les auteurs, la législation pénale et la réforme des prisons n'ont pas pris, en Russie, un grand développement. C'est possible ; il n'en est pas moins vrai que cette grande puissance a fait de remarquables progrès en ces derniers temps : qu'elle a opéré de profondes modifications dans sa législation pénale, introduit le jury, donné au rôle des avocats une importance qu'il n'avait pas précédemment, et que les prisons devront participer nécessairement à ces changements.
Nous lisons dans la Correspondance russe du 21 octobre 1868 : < La réforme judiciaire introduite successivement dans les différents gouvernements de l'empire, demandait une réforme correspondante de notre système pénitentiaire. Jusqu'en 1862, le ministre de l'intérieur fut chargé de s'entendre avec son collègue le ministre de la justice, pour rechercher les meilleures introductions à faire ; en conséquence une enquête fut ordonnée, puis une commission nommée pour fixer les bases de la réorganisation du système de détention.
< L'enquête consciencieuse et approfondie a signalé de nombreuses lacunes. D'abord l'insuffisance des locaux ne permet pas toujours de séparer les condamnés des simples détenus, ni de distribuer les premiers ji' après leur âge, leur sexe et la nature de leurs délits.
Le régime des diverses prisons présente en outre des différences que la loi ne peut pas tolérer. Dans quelques localités, les prisonniers manquent souvent du nécessaire, tandis que d%ns d'autres, une charité mal entendue accorde aux prisonniers une nourriture et un logement meilleurs que ceux des gendarmes.
< Les attributions des comités et des fonctionnaires chargés de l'administration supérieure des prisons ne sont pas suffisamment définies. Il en résulte des conflits d'autorité et l'abandon de la surveillance, qui est trop souvent considérée comme une charge honorifique. En résumé, la position des inspecteurs des prisons n'est pas à la hauteur de leurs fonctions.
< La commission a proposé comme urgentes les réformes suivantes : suppression des prisons de district et création de grandes prisons centrales; séparation des condamnés d'avec les prévenus, distribution des premiers par catégories; organisation d'écoles, d'ateliers, de travaux de jardinage pour les condamnés qui ont fini leur temps de réclusion cellulaire; substitution de bons employés aux soldats de surveillance; amélioration de la position des inspecteurs; transport des prisonniers par bateaux à vapeur ou chemins de fer. Toutes ces réformes ont déjà reçu un commencement d'exécution. Depuis 1861, sept établissements de l'État se sont élevés dans l'intérieur de l'empire. A Pétersbourg, on s'occupait de transformer d'anciens maga-
sins d'eau-de-vie en une prison pouvant contenir 700 détenus.
< Les essais qui ont été faits à Moscou par le comte SoUohoub pour l'introduction d'écoles et d'ateliers peuvent servir de modèles. >
On voit que le choix du comte Sollohoub comme président du comité récemment nommé en Russie pour la réforme des prisons, est un choix fort heureux.
Des wagons et des bateaux spéciaux sont destinés aux prisonniers. Quant aux travaux de nivellements, l'expérience qui s'est faite sur plusieurs lignes est concluante ; elle sera continuée.
Les colonies pénales de la Sibérie sont pour la Russie •ce qu'a été longtemps l'Australie pour l'Angleterre. La commission envoyée en Sibérie, en 1866, a présenté sur l'administration un rapport très-exact. L'Empereur a promulgué un nouveau règlement, en vertu duquel les prisons de Sibérie sont divisées en quatre classes. Dans la première, sont les personnes condamnées pour délit commis contre un membre de la famille impériale ; dans la seconde les condamnés politiques qui n'ont pas résisté à main armée; dans la troisième les déserteurs et les prisonniers de guerre; dans la quatrième les coupables de délits ordinaires. Ceux de la première et de la seconde catégorie subissent un régime moins sévère que les autres. Les punitions corporelles existent pour tous.
Nous avons parlé plus haut de ce genre de châti-
ment, usité encore en Angleterre, dans les colonies agricoles de la Hollande, et même dans quelques cantons de la Suisse, notre pays. Nous l'avons toujours blâmé et le blâmons en ce moment, comme n'amenant en aucune façon l'amendement du coupable. Les peines corporelles seront un jour supprimées, et la Russie peut-être donnera l'exemple de ce complément de progrès.
Prisons de lemxnes.
Une grande dame russe, la princesse Eugénie, s'est vouée aux prisons de femmes avec un com'age et une intelligence dignes de tous les éloges. Pour cette œuvre si intéressante il faut une femme: les hommes se tromperaient, se lasseraient peut-être, avec la meilleure volonté du monde. L'expérience l'a prouvé.
< La position naturelle des femmes, dit M"® Elisabeth Fry, en fait des êtres destinés aux affections du cœur, au dévouement, aux sacrifices, au service du prochain, sans qu'elles se fatiguent de leur tâche. H leur est accorc^ une puissance d'aimer propre à dominer toutes les puissances terrestres. Les œuvres de miséricorde pour lesquelles l'État prodigue en vain l'or et les récompenses, et pour lesquelles les lois et les gardiens demeurent sans force, nous sont confiées. >
Ce que nous avons dit, pour la France, de l'admirable institution des sœurs de Marie-Joseph, peut s'appliquer partout. Le sujet touche aux plus hautes ques-
tions philosophiques: la nature de la femme, les secrets ressorts de son cœur, les qualités que conservent presque toujours même les plus dépravées, et qui peuvent servir de mobiles, de moyens d'action pour le relèvement moral.
Employer le dédain, ne pas chercher à relever les coupables vis-à-vis d'elles-mêmes, ne point faire vibrer chez ces créatures déchues le dévouement, la tendresse, les vertus encore vivantes, serait faire fausse route.
La Russie, qui est dans une période de transition importante, sait fort bien que les théories, émises par des esprits éminents, ne sont rien sans l'application. . Les difficultés de l'exécution sont grandes. Il y a des choses qu'on ne comprend bien qu'avec le cœur, et l'on approche plus de la vérité par une effusion sympathique que par im froid raisonnement. La persévérance dans l'abnégation est remarquable chez les femmes, et les rend propres à la protection, à la surveillance des prisons où leurs semblables sont détenues.
A l'ancien pénitencier de Bâle, M"'' Beck-Bernard, une de nos compatriotes, a vu deux malheureuses, condamnées pour infanticide, donner durant plusieurs années, les preuves d'un véritable dévouement vis-àvis de leurs compagnes malades. L'une de ces détenues, belle, intelligente, bien douée, montra un caractère excellent, et cela dans des conditions d'organisation intérieure assez mauvaises. A Turin, la marquise
Barolo, née Colbert, ange tutélaire des condamnées, passait tous les jours plusieurs heures dans les prisons. Une fois, le zèle qu'apportait la marquise à l'instruction des prisonnières, lui fit oublier l'heure: elle eut faim. Il est difficile d'exprimer l'impression de joie de la détenue qui fit accepter un morceau de pain à sa bienfaitrice. La vivacité d'impression des fenmies est telle, qu'il ne faut négliger aucun de ces petits moyens.
En Amérique, dans les prisons de femmes récemment installées, la surveillance s'exerce au moyen d'employées, et aucun homme n'y a de fonctions, sauf le directeur et le chapelain. Le système cellulaire, qui a eu de très-bons effets sur les femmes à Genève, est attaqué par MM. de Tocqueville et de Beaumont, dans leur ouvrage sur les États-Unis, en ce sens qu'il convient à la race anglo-saxonne beaucoup mieux qu'à la race latine. Il conduit souvent celle-ci au désespoir. Cela prouve simplement qu'il faut appliquer l'emprisonnement séparé avec tact, le mitiger par de fréquentes visites, en limiter la durée, mais non pas que la vie commune des prisonniers soit tolérable, et qu'on doive en affronter les dangers.
Le système de marques^ employé en Angleterre et créant l'émulation, serait parfaitement de mise dans les prisons de femmes. On a constaté les succès obtenus par ce moyen, à la maison pénitentiaire de Lausanne. Les récompenses peuvent, sans toucher à la
nourriture, porter sur le nombre des visites que les détenues reçoivent, les correspondances qu'elles peuvent tenir. Partout où le chant est introduit, il constitue un élément d'apaisement, un adoucissement de la rudesse des mœurs; on l'a vu à l'ancien pénitencier de Bâle, pourtant fort mal aménagé, car c'était autrefois un couvent de Dominicains.
En lisant les auteurs italiens, nous avons été heureux de nous trouver d'accord avec eux sur tous les points importants. M. Errera fait la description de la maison de correction pour les femmes, à Venise, dans l'île de la Giudecca. Il la compare à la prison pour les hommes, qui est située près de là, et lui donne un avantage marqué. On y apprend à lire, à écrire, à compter. cPartout on y respire, dit-il, un air de paix et de recueillement: l'impression pénible que donne la visite de toute prison, fait place à un sentiment de confiance joyeuse. L'ordre et la propreté régnent partout. > Si les bonnes conditions de l'aménagement et de la bâtisse elle-même y ont leur part, l'honneur principal en revient aux sœurs qui dirigent, instruisent et surveillent.
A ce propos seulement, une différence d'opinion, plus apparente que réelle, se manifeste entre M. Errera et M. Garelli. Ce dernier écrivain redoute l'influence des ^corporations religieuses, pour la discipline et la réforme des détenues. D craint que les femmes, qui ont fait des vœux monastiques, ne reconnaissant d'au-
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tre autorité que celle de leurs supérieurs ecclésiastiques, refusent de servir d'instruments au pouvoir civil,' et en appellent aux ordres de Tévéque. Dans les hôpitaux, si les sœurs de charité rendent des services signalés, il ne se passe pas de jour où quelque conflit n'éclate entre elles et le corps sanitaire. Cet inconvénient ne se reproduira-t-il pas dans les prisons où, ayant un pouvoir seulement moral, les sœurs tendraient continuellement à le rendre absolu et intolérant? Comment des vierges pour qui l'ignorance même est une partie de la sainteté, qui ne connaissent ni le monde, ni ses passions, ni ses misères, peuvent-elles avoir les qualités nécessaires à la noble tâche de réformer? Les détenues sont généralement des femmes perdues, qui entrent par le vice dans la voie du délit. Comment oserontelles confier leurs douleurs et révéler leurs secrets à des anges de pureté?
M. Errera peut répondre à M. Garelli que ses craintes sont vaines. Les femmes les plus vertueusea sont généralement les plus indulgentes. La confiance que les sœurs inspireront provoquera souvent des confessions : la reconnaissance pour celles qui leur ouvrent l'esprit, leur enseignent les travaux de femmes, les traitent avec bienveillance, fera que les prisonnières les plus endurcies sentiront à la longue leur cœur se fondre, leurs mauvais sentiments di^araître.
En leur montrant le ciel, il ne faut pas leur faire perdre de vue la terre. D'une campagnarde, d'une ou-
vrière, la prison ne doit pas faire une rêveuse, une femme mystique. L'amour des parents, du sol natal, des occupations nécessaires, réjouit l'âme et la pousse vers la véritable régénération, fondée sur les habitudes vertueuses et le travail.
Les hommes ne sont pas qualifiés pour la surveillance des prisons de femmes. Tous les auteurs en conviennent. Ce qu'il faudrait, dit M. Garelli, ce sont des veuves cultivées, d'une moralité à toute épreuve, et sans postérité, les devoirs domestiques se confondant difficilement avec les devoirs sociaux. Parfaitement, mais c'est l'oiseau rare que vous cherchez; un souhait n'est pas un conseil. Il en est des prisons comme des écoles. Les systèmes pour la plupart sont bons, l'application en est délicate.
A Genève, où l'éducation est très-soignée, nous avons visitéauxTerreauxdeChantepouletunjardind'enfants, institué d'après la méthode Frœbel. C'est la seule fois de notre vie que nous ayons vu la veuve, distinguée par sa moralité et son intelligence qu'a rêvée M. Garelli. Depuis plusieurs années M"'' de Portugall, après avoir perdu son mari et son unique enfant, s'est vouée complètement à l'instruction de la première jeunesse, et grâce à des soins assidus, sa direction est arrivée à un point où ne l'aurait jamais conduite toute seule la méthode Frœbel.
Voilà pourquoi nous insistons sur l'importance du choix des directeurs.
La Russie, qui s'occupe maintenant sérieusement des prisons de femmes, ne doit pas se dissimuler les difficultés de la tâche. Un exemple bon à donner est Saint- Lazare, la seule maison que Paris affecte aux femmes. Saint-Lazare, outre les inconvénients inhérents à toute vieille bâtisse, présente ceux d'un entassement que ne peut prévenir la séparation en quartiers. Quatre divisions y existent : les prévenues, les condamnées, les jeunes filles subissant la correction paternelle, les prostituées détenues administrativement. On ajoute à cet amalgame un certain nombre de recluses infirmes que le dépôt de Saint-Denis ne peut contenir. Réclamations inutiles du préfet de police en 1843, 1849, 1851. Dangers de la situation signalés. Réponse toujours la même: point d'argent. Le 22 juin 1867, une loi supprimant la contrainte par corps rendait libre la maison de détention pour dettes. C'était l'occasion dont il fallait profiter pour soustraire des enfants à la corruption du contact. Rien de fait. Plus tard, le 20 juillet 1869, les terrains de l'ancienne prison pour dettes mis en vente, n'ont pas même trouvé un acquéreur. < C'est une honte, dit M. Maxime Du Camp, pour Paris et pour la civilisation; la société est chargée d'une responsabilité imposante, et quand un seul de ses membres se perd par sa faute, elle est coupable. Veut-on savoir le résultat de ces économies qui gaspillent des âmes pour sauver des écus? Toute jeune fille qui entre en correction à Saint-Lazare en sortvicieuse et pourrie jusqu'au
fond du cœur. J'ai pu feuilleter deux livres de messe saisis sur une enfant âgée de seize ans à peine, qui venait de passer trois mois, sur la demande de son père, dans cette maison maudite où les murailles suent la luxure. Sur les marges, sur les blancs laissés par les alinéas, la petite prisonnière a écrit ses pensées; plusieurs fois les dates sont indiquées, on peut donc suivre la progression; elle est eflEroyable Celle qui
entre là est perdue, à moins de miracle, et le temps des miracles est passé. >
Cette conclusion est trop dure. Non, le temps des miracles n'est point passé: la charité en accomplit tous les jours. Voyez^ même à Saint-Lazare, ces sœurs de Marie-Joseph, revêtues de leurs longs vêtements de laine, apparaître, sous leur voile bleu et noir, à ces pauvres femmes dévoyées, les guider, les protéger, leur répéter à voix basse que le relèvement n'est jamais impossible, qu'il ne faut jamais désespérer.
Du patronage.
Nous comprenons que la nécessité de terminer ce qui a été commencé, de guider avec bienveillance les condamnés à l'expiration de leur peine, d'éviter les rechutes, soit une des préoccupations du comité récemment formé en Russie. Dans son sens le plus élevé, le patronage est l'appui donné par le fort au faible, par le riche à l'indigent, par l'homme vertueux au coupa-
ble repentant; dans un sens plus pratique, c'est le remplacement de la surveillance de la haute police qui pèse tant sur les libérés. Chacun connaît les obstacles, les humiliations qui attendent, à sa rentrée dans la société, Phomme qui a été frappé par la loi. H trouve avec peine un emploi; on le suspecte, on le méprise, (m taxe ses efforts d'hypocrisie ; mais ce qui l'affecte le I^us c'est l'œil toujours ouvert de cette police qui n'est visible que pour lui seul et qui suit attentivement chacun de ses pas.
C'est précisément au moment de sa sortie de prison qu'il faut au condamné qui a payé sa dette à la société, non des surveillants mercenairçs, mais des patrons qui s'intéressent à lui paternellement, des hommes qui, mus par les sentiments de leur cœur, le regardent sans défiance, sans répulsion, et lui procurent ce travail qui est la base de toute moralisation durable. On le voit, la mission des patrons est haute ; l'intérêt de la société y est intéressé.
En Suisse au congrès pénitentiaire tenu à Lenzbourg, canton d'Argovie, en 1868, la question du patronage des Ubérés était à l'ordre du jour. La discussion, pour divers motifs, fut renvoyée à la session prochaine: elle aura lieu incessamment.
Du reste, rien ne presse. Le patronage est parfaitement organisé dans le canton d'Argovie. Une académie, la Société de culture, a depuis longtemps pourvu à ce besoin de premier ordre. Une société permanente
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existe. C'est un fait caractéristique qu'en Suisse, dès qu'une nécessité surgit, l'action privée se met en œuvre, sans entrer en lutte avec l'action publique, et que les magistratures, librement créées par l'initiative individuelle, sont aussi considérées, aussi respectées que les emplois officiels.
La société de patronage du canton d'Argovie s'impose, aux termes de l'article premier de ses statuts, < la mission de surveiller les détenus libérés et de les sauvegarder du retour sur la voie du crime. >
Le personnel de la Société comprend: un comité central, des comités de district, des patrons partout où le besoin s'en fait sentir. Le patron rend compte annuellement des faits et gestes de ses pupilles au comité de district. Celui-ci contrôle les rapports et les transmet au comité central qui présente lui-môme chaque année un compte rendu général.
Les renseignements que le comité de patronage reçoit, au moment de la libération, sur les antécédents du prisonnier, son caractère, son métier, son lieu d'origine, sont nécessaires sans doute mais insuffisants. H convient que chaque patron fesse aux prisons de fréquentes visites, qu'il surveille d'avance le détenu, et que la notice du directeur n'ait rien de bien nouveau i)our lui.
Le patron se met en rapport avec le comité lo^l, qui est chargé de procurer aux libérés, selon le besoin, des habits, de l'ouvrage, un établissement, des moyens
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provisoires d'existence. Le comité central fixe luimême la résidence, quand l'intérêt de ses protégés le demande.
Les sections de district subviennent aux charges financières de l'œuvre ou moyen de fonds provenant : V du pécule du libéré ; 2** de la contribution facultative des familles et de la commune d'origine dont l'assistance est requise ; 3** des subventions de l'État et des dons volontaires.
Le règlement a pris le soin superflu de tracer les devoirs des patrons, de leur recommander la vigilance, l'assiduité, la sollicitude.
La loi du 19 mars 1868 a introduit dans le canton d'Argôvie la libération provisoire, à l'exemple de l'Angleterre. La société de patronage a depuis lors un rôle presque officiel, puisque son intervention est acceptée par l'État, et considérée comme une garantie de la bonne conduite future du détenu. Le maire, le pasteur, le préfet de district, le département de justice joignent leur surveillance à celle du comité. Un condamné, mis purement et simplement en liberté, peut refuser tout patronage et se soumettre à la surveillance de la police pendant le temps fixé par l'arrêt, mais pous croyons que ce cas ne s'est jamais présenté.
< Nul doute, disait M. Bérenger, de l'Institut de France, que lorsqu'on aura vu par l'exécution, tout ce que l'action du patronage peut produire , l'on ne re-
connaisse la nécessité de supprimer entièrement la surveillance de la haute police. >
En France, les gouvernements se succèdent et emportent avec eux les réformes commencées. L'impératrice Eugénie, ayant visité les jeunes détenus de la Petite-Roquette, trouva que le mal l'emportait sur le bien, et se mit à la tête d'un comité chargé d'envoyer les enfants dans les colonies agricoles, à Mettray par • exemple, et de leur épargner ainsi les dangers de la prison. Qu'est devenu ce comité?
La société de patronage du département de la Seine est pourtant fortement constituée et rend d'importants services. Elle a été longtemps présidée par M. de Grellet-Wammy, qui avait fait ses premières armes comme sous-directeur du pénitencier de Genève. Elle place les enfants en apprentissage dans Paris et ses efforts réussissent souvent, depuis cinquante ans qu'elle existe. Les apprentis qui se conduisent mal sont ramenés à la Petite-Roquette. Les colonies agricoles, Mettray en tête, sont bonnes sans doute, et l'intention de l'ex-impératrice était excellente, mais il ne faut pas perdre de vue que des travaux purement agricoles conviennent peu à une jeune population exclusi- * vement parisienne ; il faut donc agir avec tact et me- . sure. Malheureusement en France les gouvernements durent si peu, que les essais eux-mêmes n'ont pas le temps de s'accomplir.
Dès qu'on sort d'une grande ville où la population •
154 ftùssiÉ.
est agglomérée et nécessite une éducation, des moyens d'existence spéciaux, il n'y a plus que des avantages à l'étroite union des sociétés de patronage et des colonies agricoles. C'est un devoir pour la Russie, où ces colonies existent déjà, de les maintenir, de les développer, de leur assigner le rôle important qu'elles doivent jouer dans la civilisation moderne.
L'intérêt qu'inspirent les comités de patronage devient encore plus vif, quand les patrons s'occupent spécialement des jeunes détenus. M. Léon Faucher disait en 1838: < Les comptes rendus delà justice criminelle attestent que le dixième des prévenus qui étaient en récidive, avaient commis leur premier délit avant l'âge de seize ans. Aussi les détenus qui se sont lancés de bonne heure dans cette voie fatale, y persévèrent jusqu'à la fiç ; ils ne tardent pas à former le noyau de cette redoutable génération de malfaiteurs qui va s'assimilant tout ce qu'elle touche, par la corruption de l'exemple et par celle de l'enseignement. >
L'abandon, la misère, le triste exemple donné par les parents, sont la douloureuse explication de ce fait, qui suffirait à lui seul pour démontrer l'utilité du patronage, soit pendant la détention, soit après. Sait-on à combien de dangers sont exposés, à leur entrée dans la vie sociale, ces malheureux enfants, privés des bienfaits de l'éducation, souvent hélas ! fruits de la prostitution et ne connaissant ni leur père ni leur mère? Un sixième des enfants enfermés n'ont pas 13 ans ! Que
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feront-ils s'ils sont abandonnés à eux-mêmes? Ds ren-treront dan^ une famille déjà gangrenée, sMls en ont une, et perdront tout le fruit des bons enseignements qu'ils auront reçus.
Et les orphelins? C'est leur sort qui est surtout digne de pitié. Sans soutien, jetés sur la voie publique avec bien peu d'argent, comment pourront-ils garder leurs bonnes résolutions ?
Il est rare qu'ils puissent inmiédiatement exercer le métier qu'ils ont appris en prison: l'emploi manque et personne ne se presse de le leur procurer. Un préjugé inflexible les repousse. C'est alors que le désespoir, les attraits du vice, l'entraînement des passions, vicient leur âme, la dégradent, corrompent leurs mœurs, et qu'ils retombent dans le mal plus vite qu'ils ne sont remontés ver»le bien.
De ces réflexions est venue l'idée d'une association pour le patronage, la protection morale des jeunes libérés. Déjà en 1845 la ville de Milan avait donné l'exemple, à l'instigation d'un digne prêtre, l'abbé Spagliardi. Bergame, Brescia ne sont pas restées en arrière. Lyon, Bordeaux, Marseille, Saint-Brieux, la Corse, Rouen ont pris la même route. Nous parlerons plus tard de la célèbre colonie de Mettray. Nous le répétons, les sociétés de patronage et les colonies agricoles vont toujours ensemble, sont le complément indispensable les unes des autres.
Les motifs impérieux qui ont déterminé le patro-
nage des jeunes gens, subsistent en partie pour les adultes. Seulement ceux-ci étant plus responsables, doivent mériter la protection par un repentir sincère, un amendement réel. Le patronage n'est pas fait pour les libérés qui demeurent en révolte contre la société, et à qui la punition n'a inspiré que des désirs de haine et de vengeance.
Les rechutes des libérés sont dangereuses. Une longue privation les pousse au désordre, à la dissipation, n faut les protéger contre eux-mêmes. L'opinion s'est produite qu'il ne convenait pas de créer des asiles d'adultes, qu'il était préférable de les confondre dans la masse honnête de la population, de les disséminer, de les perdre de vue. Cette manière de voir est spécieuse mais impraticable. Les antécédents d'un ancien condamné finissent toujours par être connus, et les conséquences de la découverte sont plus fâcheuses que si tout avait été su d'avance. Un libéré peut bien difficilement obtenir le bénéfice de cette espèce d'invisibilité dont on voudrait le couvrir. Mieux vaut qu'il se réhabilite franchement vis-à-vis de lui-même et des autres.
La Belgique, la Hollande, l'Allemagne ont institué, comme l'Italie, des sociétés de patronage, non seulement pour les jeunes libérés, mais pour les adultes.
Voici quelques détails sur l'organisation de la Société de patronage du grand-duché de Bade:
Son siège est à Carlsruhe; elle a des comités corres-
uussiE. 157
pondants dans chaque district. Bien que composée d'éléments particuliers, elle reçoit une sanction officielle du gouvernement qui lui facilite l'accomplissement de sa mission.
Les sections de district se constituent spontanément par l'association des personnes qui se montrent disposées à participer à l'œuvre du patronage, et qui s'engagent par suite, soit à payer une certaine rétribution annuelle, soit à remplir l'office de patrons.
Chaque section est représentée et dirigée par un comité composé au moins de cinq membres, y compris le président et le trésorier. Le comité peut s'adjoindre telles personnes qu'il juge convenables.
Lorsque la section est constituée, elle en donne connaissance à l'autorité administrative du district qui, par l'intermédiaire du ministère de la justice, la met en rapport avec les directeurs des prisons pour peines.
Le éomité se réunit à des intervalles indéterminés, sur la convocation de son président, pour s'occuper des intérêts des libérés confiés à ses soins.
Il reçoit avis de la direction de la prison, chaque fois qu'un détenu, dont le terme de libération est prochain, et qui a son domicile ou l'intention de fixer sa résidence dans les limites de sa circonscription, témoigne le désir de profiter du patronage. Le directeur de la prison transmet dans ce cas au comité l'avoir du libéré, en même temps que des renseignements aussi détaillés et aussi complets que possible sur ses antécé-
dents, son caractère, sa conduite pendant sa captivité et son aptitude à l'exercice de telle ou telle profession.
Le comité, après avoir reçu ces renseignements, se met en rapport avec le pasteur et l'autorité conmiunale du domicile ou de la résidence du libéré, avec ses parents ou avec les personnes qui peuvent s'intéresser à sa position, pour obtenir leur appui et leur concours. Si le libéré lui parait digne de protection, celle-ci est exercée, soit par le comité, soit par l'un des membres de l'association qui consent à remplir l'office de patron. Selon les cas, on avise^aux moyens de procurer au libéré de l'occupation, de le placer dans une maison de pauvres ou dans un hôpital, de le secourir momentanément au besoin, ou enfin de favoriser et de faciliter son émigration.
Les patrons sont choisis parmi les personnes connues par leur humanité et leur expérience ; le patronage des femjnes libérées est attribué de préférence à des dames. Les patrons exercent une surveillance bienveillante sur les individus confiés à leurs soins ; ils les éclairent de leurs conseils, et les avertissent ou les réprimandent au besoin.
En cas de mauvaise conduite d'un patroné, il en est donné avis au comité, qui peut lui infliger une punition ou le dénoncer à l'autorité locale qui lui applique les peines de police.
Les libérés qui n'ont pas sollicité le bénéfice du pa-
ftussiE. • 159
tronage au moment de leur sortie de prison, peuvent toujours par la suite s'adresser au comité qui statue sur leur demande.
Lorsque lepatroné change de résidence avec l'autorisation de la police locale, le comité de patronage du district qu'il quitte le recommande au comité du district qu'il va habiter.
L'action du patronage ne cesse (Jue lorsque le patroné est parvenu à se procurer une occupation régulière et que sa position future paraît assurée.
Le comité peut proposer à l'autorité supérieure l'adoucissement, la réduction ou même la remise entière de la surveillance de police, dans le cas où le patroné, par sa bonne conduite soutenue, lui paraîtrait digne de cette faveur.
L'exclusion du patronage peut avoir lieu pour cause d'indignité. Cette exclusion est prononcée par le comité de district, après mûre délibération, lorsque ses avertissements réitérés sont restés sans effet.
Avis de l'exclusion est donné à l'autorité du district où le libéré a sa résidence.
Les ressources des comités de patronage sont les suivantes :
1** Les épargnes des libérés, qui leur so^t transmises par les directeurs des prisons, à la condition toutefois de les appliquer exclusivement à l'usage de ceux qui* les ont faites ;
2" Les donations et les legs ;
160 tiùsstE.
3** Le produit d'une quête faite annuellement dans toutes les églises du district au profit de l'œuvre;
4* Les rétributions ordinaires des membres des associations.
A la fin de chaque année, les membres de l'association domiciliés dans le district sont réunis en assemblée générale pour entendre le rapport du comité sur la situation de l'œuvre et les résultats qu'elle a obtenus; prendre connaissance du résumé des rapports particuliers que les patrons doivent adresser annuellement au mois de novembre; examiner et approuver les comptes, et se prononcer sur les propositions et les améliorations soumises à leurs délibérations.
Le procès-verbal de l'assemblée est adressé au comité central de Carlsruhe, qui le transmet à son tour au ministfe de la justice dans le courant du mois de janvier.
Telle est l'organisation de la Société de patronage du grand-duché de Bade. Les États chez qui les sociétés de ce genre sont en formation peuvent se modeler sur celle-ci. Lets mêmes causes produiront les mêmes efifets.
La Belgique ne pouvait rester indifférente au mouvement de réforme qui se manifestait en Europe. Le gouvernement lui-même fut le promoteur des études qui se firent sur la science des prisons. Ce sont les écrits de M. Ducpétiaux, ancien inspecteur général des prisons, qui donnent les détails les plus exacts sur le développement de la réforme dans ce royaume.
La révolution de 1830 laissa, en Belgique, les prisons divisées en trois catégories: 1° prisons pénales; 2'' maisons d'arrêt et de justice; 3** prisons de dépôt et de passage. Quatre prisons seulement servaient à l'expiation, comme les maisons centrales de France; encore étaient-elles dans un pitoyable état, au dire de tous les rapports. Nous n'exceptons point la prison de Gand, qui fut construite, à la fin du siècle passé, par
les ordres de Timpératrice Marie-Thérèse d'Autriche, sur la base de ramendement. Les prisons d'arrêt et de justice existaient dans chaque chef-lieu de cour d'assises et de tribunal de première instance: là étaient enfermés, outre les prévenus et les accusés, les condamnés à une peine qui n'excédait pas six mois. Les maisons de dépôt et de passage étaient situées dans les communes d'une certaine importance, sur les grandes routes de conununication; on y détenait provisoirement ceux qu'on arrêtait en flagrant délit, ou les prisonniers destinés à une autre prison.
Dans toutes les prisons du royaume, la séparation des sexes était imparfaite; les communications entre hommes et femmes étaient fréquentes; le classement d'après l'âge se faisait mal; la moralisation était mise de côté. Au milieu de tout cela, nourriture saine et abondante, vêtements excellents : la vie des prisonniers était en somme dé nature à exciter l'envie de beaucoup d'honnêtes gens qui luttent tous les jours contrç la misère et la faim.
Le gouvernement porta remède, en peu d'années, à cet état de choses, du mieux qu'il put. Un plan de réforme fut^ étudié, et on l'exécuta de telle façon, que maintenant la Belgique est un des États où la réforme laisse le moins à désirer.
Après la révolution de 1830, la Belgique n'avait pas dans ses propres prisons de points de comparaison suffisants pour constater la supériorité de l'un des deux
systèmes qui se combattaieiit en Europe et en Amérique. Elle savait pourtant déjà quels étaient les inconvénients àe la réunion, et connaissait les avantages du système opposé.
Le gouvernement commença par faire subir à la prison commune toutes les modifications dont elle était susceptible, pour diminuer les funestes conséquences morales de la promiscuité. On expérimenta des dortoirs communs, Tencellulement de nuit, la classification d'après la moralité, l'âge, le sexe. Des résultats favorables furent obtenus. < Toutes ces améliorations, disait M. Ducpétiaux au congrès de Francfort, ont été contre-balancées et neutralisées par Faction incessante de la réunion et de la promiscuité. Le silence a été imposé aux condamnés. Ce nouvel essai ne fut pas plus heureux que les précédents ; il servit seulement à démontrer l'impossibilité de comprimer la nature humaine, l'absurdité d'un r^ime qui, sous prétexte de soustraire les détenus aux inconvénients de la solitude, a pour efifet de les isoler complètement au milieu, de leurs«semblables, et de les exposer à la continuelle tentation d'enfreindre le règlement: aussi les employés chargés de veiller à son maintien ne tardèrent-ils pas à considérer cet ordre comme une inhumanité, comme
une véritable barbarie Après avoir essayé de tous
les modes, de toutes les variétés de l'emprisonnement en commun, il ne restait plus que l'emprisonnement individuel : c'est celui qiie nous avons adopté. Mais,
hâtons-nous de le dire, tout en adoptant ce système nouveau, nous avons dû faire nos réserves ; nous avons entendu établir une ligne de démarcation bien tranchée entre l'emprisonnement individuel et l'isolement absolu. Nous repoussons la solitude absolue comme inefficace et barbare ; le criminel abandonné à luimême ne peut s'améliorer ; la solitude absolue doit conduire à l'exaspération ou à l'abrutissement, et de cet état à la folie il n'y a qu'un pas. >
Que fallait-il substituer à un système cruel et barbare ? Laissons parler encore M. Ducpétiaux: < Le détenu, dit cet écrivain, sera mis journellement en rapport avec les employés, le directeur, le médecin, l'aumônier; il sera autorisé, sous certaines conditions, à recevoir des visites du dehors. Le travail, l'exercice en plein air, l'instruction, la lecture, la pratique des devoirs religieux occuperont en les variant, chacune de ses journées. Envisagée de ce point de vue, la réforme pénitentiaire revêt un caractère de simplicité qui défie toutes les objections. Elle se résume en quelque sorte dans ce double problème: soustraire le prisonnier à toute influence dangereuse, le soumettre à toutes les influences favorables à sa correction et à son amendement. >
Le congrès de Francfort, nous l'avons dit, eut lieu en 1846, et ce fut alors que M. Ducpétiaux exposa, à la tribune, les raisons qui décidèrent la Belgique à appliquer la séparation individuelle.
L'application de ce système tant aux prévenus qu'aux condamnés, commença en 1839 par la conversion d'une partie du pénitencier de Gand en prison cellulaire. L'œuvre réformatrice marcha avec la plus grande persévérance, de façon que maintenant on peut dire, qu'en Belgique la moitié de la route est parcourue. Ce n'est pas peu dire, si l'on songe aux dépenses nécessitées par un pareil changement.
Les colonies agricoles de Belgique sont remarquables ; des établissements spéciaux reçoivent les jeunes détenus et les vagabonds. Il y a aussi des sociétés de patronage, m^^is autrement organisées que dans les autres États. Le patronage en Belgique n'émane pas de la charité privée ; c'est une obUgation que la loi impose aux commissions administratives des prisons: des personnes charitables, cela va sans dire, peuvent coopérer à cette œuvre.
Nous ne croyons pas exagérer, en affirmant qu'en Belgique, la réforme des prisons est due principalement à la sagesse, aux soins infatigables de M. Ducpétiaux. Cet homme de bien a abandonné, depuis quelques années, la charge d'inspecteur général des prisons e£ des institutions de bienfaisance, mais non point le champ de la science, d'où il se défend victorieusement des attaques que lui attire son système. *
Pour la réforme pénitentiaire et les institutions de bienfaisance, on peut dire que chaque État de l'Europe a eu son apôtre. La Hollande a le privilège d'en avoir possédé deux. Si le général Van der Bosch est l'instigateur zélé et intelligent des colonies agricoles, dont nous parlerons plus loin, M. Suringar a tant fait pour les prisons, qu'il mérite des louanges spéciales. Il fut le fondateur de la Société néerlandaise, dont les statuts furent approuvés par le roi le 6 octobre 1823. Aux termes de son règlement, cette société se propose le double but de contribuer, grâce à la religion et à d'autres moyens rationnels, à la régénération morale des prisonniers, pendant leur détention, et en outre d'assister les libérés qui ont donné des marques de repentir, de* leur procurer en un mot une existence d'hon-
nêteté et de travaU. Cette institution a l'honneur d'avoir recommandé la première la construction de prisons distinctes pour les jeunes, détenus ; elle se charge de l'instruction morale, religieuse et élémentaire dans toutes les prisons, donne des moyens d'occupation aux détenus, guide et protège leurs premiers pas dans la société.
Le 4 novembre 1821, le gouvernement s'occupa des prisons d'une façon directe. D régla, avec la sanction royale, la classification et la destination des prisons du royaume, le régime des prisonniers, leurs travaux, la discipline. La supérintendance des prisons dans les provinces fut confiée aux gouverneurs: une commission administrative fut établie auprès de chaque maison de détention, et les attributions en furent réglées par une circulaire du 21 octobre 1822.
Les prisons préventives furent séparées de celles qui servaient à l'expiation. Chacune eut un commcmdantj pris parmi les officiers supérieurs de l'armée, et un directeur des travaux^ chargé de la discipline et de la comptabilité. La circulaire du 29 juin 1825 détermina les attributions et régla les rapports de ces deux chefs.
Les mesures décrétées en 1821 furent exécutées. Ce fait est confirmé par un écrit de M. Moreau-Christophe sur les conditions des prisons dans les Pays-Bas en 1846. A cette époque, quoique les prisons fussent munies de tout ce qui peut soulager les misères de leurs habitants, quoiqu'on prodiguât les soins relatifis à l'in-
struction morale et religieuse, ce n'était point encore la réforme désirée, puisque les détenus vivaient en commun de nuit comme de jour. Une commission créée par le ministre de l'intérieur le 20 mai 1843, avec la mission d'indiquer toutes les modifications que la loi pouvait apporte!- au régime intérieur des prisons néerlandaises, exprimait son opinion de la manière suivante :
< L'ordre qui règne dans les prisons, les soins minutieux qui sont pris pour le maintien de la propreté et du bien-être des détenus, la judicieuse distribution des locaux, en résumé l'ensemble et l'harmonie des servi- •ces, offrent à l'œil d'un observateur superficiel une apparence .de régularité, de moralité, de discipline, qui peut justifier l'administration. Mais tout cela n'est qu'un vernis qui recouvre des défauts nombreux et profonds. La vie commune dans -les ateliers, dans les cours qui servent à la promenade, dans les dortoirs, donne lieu à une dépravation de mœurs qui s'étend et se propage toujours plus, au mépris de toute répression, et qui finira par répandre dans la société des vices dont les conséquences sont épouvantables. >
Malgré cela, on ne peut dire que les théories nouvelles sur le système pénitentiaire fussent inconnues en Hollande. Là aussi, la lutte était vive entre les écrivains qui ne partageaient pas les mêmes idées. Déjà en 1838, l'opinion des savants et du gouvernement inclinait visiblement vers la séparation individuelle. La
commission dont nous venons de parler, se prononçait pour ce système. M. Suringar, dans ses Considéra^ tions sfwr la réclusion individuelle^ se rangeait, comme M. Ducpétiaux, dans les défenseurs de cette manière de voir.
Ces discussions ne pouvaient pas laisser le gouvernement indifférent. Il prit son parti et, en juillet 1840, promulgua le premier livre du code pénal, qui distingue les peines en criminelles, correctionnelles et de simple police.
Peines criminelles: la mort, la prison de longue durée, précédée du pilori; la réclusion simple, le bannissement.
Peines correctionnelles: l'emprisonnement dans une maison de correction.
Peines de police: l'emprisonnement dans une maison d'arrêt.
Les condamnés à la réclusion devaient être assujettis à l'isolement en cellule, dilrant la moitié au plus de leur temps, quelquefois le quart, jamais moins d'une année. Ils ne pouvaient en être dispensés que pour prendre l'air ou travailler avec d'autres détenus: le silence était alors obligatoire.
C'était une demi-mesure, et ce cachet empêcha le projet de venir à bien. Les différents ministres de la justice qui se succédèrent présentèrent tous des règlements aux Chambres qui ne prirent pas de résolution décisive. Ces projets cependant avaient pour base la
séparation individuelle. L'hésitation des Chambres eut enfin un terme en 1847, et le code pénal sanctionna définitivement le nouveau principe.
Le système d'isolement progressait à vue d'oeil en Hollande. Van der Brugghen put écrire dans son ouvrage posthume, Études sur le système pénitentiaire irlcmdais:
< A l'époque de mon entrée au ministère de la justice en Hollande, en 1856, je ne me trouvais que médiocremœt diq)Osé en faveur du système de l'isolement tel qu'on avait commencé, depuis plusieurs années, à le mettre en exécution dans ce pays. Une loi de juin 1854, en correctionalisant quelques peines criminelles, avait autorisé les tribunaux à substituer à la peine de prison correctionnelle, dans tous les cas qui sembleraient s'y prêter, sans leur prescrire aucune règle à cet égard, l'emprisonnement cellulaire au maximum d'une année. Préalablement on avait élevé à cet efifet, à grands frais et selon toutes les règles de l'art, une grande maison cellulaire à Amsterdam, une autre à Utrecht. On en avait donné quelques autres, plus ou moins grandes, à quelques tribunaux d'arrondissement assez dissâninés. Pour les peines criminelles et correctionnelles excédant les limites posées par la loi de juin 1854, on avait gardé les anciennes maisons de réclusion de Leeuwarden ; à Wœrden, à Hoom, à Gronda pour les femmes
< La majeure partie des tribunaux n'ayant pas de
prisons cellulaires à leur disposition, l'exécution de la pleine d'isolement ne pouvait dans la plupart des cas avoir lieu que par le transport vers une des maisons spécialement affectées à ce service, à mesure qu'on y trouvait des cellules disponibles. >
Après avoir énuméré les inconvénients qui résultaient du manque de locaux et de l'agglomération des détenus, ainsi que ceux qu'entraînait un isolement complet pendant toute la durée de la condamnation, van der Brugghen continue ainsi:
< Cependant je crus qu'il était de mon devoir de ne rien négliger pour m'éclairer moi-môme et le pays sur une question aussi grave et qui d'ailleurs se compliquait de considérations financières de la plus haute importance. Je me rendis donc, dès les premiers jours, à Amsterdam pour me rendre compte en personne de l'application du système d'isolement dans la plus grande de nos maisons cellulaires, sous les conditions sans doute les plus favorables pour son succès...,. Décidé à ne plus prêter l'oreille à des idées préconçues qui pouvaient être trompeuses et à m'entourer de toutes les lumières dont je pouvais disposer, j'ordonnai deux enquêtes destinées l'une à constater, spécialement sous le point de vue de la moralité, l'état actuel des prisons, l'autre à recueillir les opinions des hommes qui par la nature de leurs fonctions pouvaient être censés se trouver en état de juger la question avec quelque connaissance de cause: les avis des pro-
cureurs généraux, des cours de justice et des tribunaux, surtout des conseils de régence et d'administration des prisons. >
Van der Brugghen déclare que le résultat des deux enquêtes semble favorable à la séparation individuelle. H donna comme sa conviction définitive, à la seconde Chambre des États généraux, l'utilité de substituer l'emprisonnement cellulaire à l'emprisonnement en commun.
Nous savons toutefois que cet homme d'État s'engoua plus tard du système introduit en Irlande par Crofton, et qu'il compta au nombre de ses plus vaillants défenseurs.
La Hollande n'en continua pas moins là réforme de ses prisons en suivant les prescriptions du code de 1847. Toutefois la Hollande, comme la Belgique, est encore fort loin d'avoir atteint le but désirable; sa persévérance et les encouragements universels sont le gage d'une réforme complète dans Tavenir.
DAiNEMARK, SUÈDE ET NOHWÉGE
Ces trois pays sont entrés dans la voie de la réforme presque en mêpie temps. Ds commencèrent à apporter quelques améliorations à l'ancien ordre de choses, en attendant que de nouvelles prisons fussent construites.
Le Danemark est une des nations qui se préoccupèrent le plus de mettre un frein aux récidives produites par le mauvais régime intérieur des prisons. En 1840, une conmiission fut créée avec la charge de visiter les prisons de tout le royaume, d'en examiner les conditions et de proposer le meilleur système à introduire. Cette commission remplit son mandat et proposa au gouvernement l'adoption du système d'isolement individuel, tant pour la prévention que pour la répression. Le prince qui était récemment monté sur le trône portait beaucoup d'intérêt à l'amélioration du sort des prisonniers: il accueillit avec faveur les conclusions de
la commission et rendit en 1841 un décret en vertu duquel toutes les prisons préventives devaient être construites d'après le système de la séparation individuelle. Toutes les modifications, toutes les réparations des anciennes prisons devaient s'inspirer du même principe.
Pour les maisons de répression, il est à noter que la commission dont nous venons de parler avait décidé l'adoption du régime pensylvanien, non point à l'unanimité comme lorsqu'il s'agissait des prisons préventives, mais à une faible majorité. Cette circonstance était de nature à faire réfléchir le gouvernement. En fin de compte, une seconde commission fut chargée de visiter les prisons des principales nations de l'Europe, et de prendre note des résultats obtenus par les différents règlements pénitentiaires. L'issue de cette seconde étude fut toute en faveur du système pensylvanien: aussi le roi, par un décret du 25 juin 1842, ordonna la construction d'une maison de force pour les condamnés aux travaux forcés à vie et à long terme, et de deux maisons de correction pour les condamnés aux travaux forcés à terme court. Dans toutes ces maisons devait s'appliquer le système de l'isolement individuel. Pour les condamnés à perpétuité et à une longue peine, on décida plus tard l'introduction de l'encellulement nocturne et du travail de jour en commun.
Les progrès du Danemark furent continus. Aujourd'hui peu lui manque pour rendre la réforme complète. En 1860, grâces aux soins infatigables de M. David,
chargé de Pinspection générale des prisons, grâce aussi à l'aide du gouvernement, le Danemark comptait déjà vingt prisons cellulaires, et continuait l'œuvre avec le même zèle qu'au commencement.
Le promoteur de la réforme des prisons en Suède fut le prince Oscar: on connaît ses publications (Des petites et des prisons^ par le prince Oscar de Suède; Paris, 1842;. Dès qu'il fut roi, ce prince s'occupa avec beaucoup de zèle des changements à apporter au code pénal et par suite aux prisons. H obtint que l'isolement individuel fût adopté comme base de la réforme. On peut facilement constater par les documents qui suivent de quel bon vouloir fut portée la Suède pour une œuvre de tant d'importance.
En 1841, sur la proposition du gouvernement, les États généraux votèrent la somme considérable de 1,300,000 florins pour la construction de nouvelles prisons préventives et répressives d'après le système de l'isolement individuel. Grâce à cette somme, on éleva sur-le-champ neuf bâtiments pouvant contenir environ 850 cellules, pour les détenus en prévention et les condamnés à de courtes peines.
Outre cette mesure, une commission fut chargée de l'élaboration d'un nouveau code pénal et d'une loi spéciale pour les prisons. En 1844 le résultat des travaux de la commission était soumis à l'examen des États généraux.
La loi pour les prisons, en adoptant le régime de
l'isolement, le bornait à deux années seulement, et quand il s'agissait d'une durée plus longue, elle appliquait la méthode aubmnienne.
Après une discussion approfondie du projet, les quatre ordres du royaume votèrent la loi sur les prisons de la manière suivante: l'ordre àes bourgeois a,àof ta le système de l'isolement individuel par 32 voix contre 14; l'ordre des paysans par 50 voix contre 34; l'ordre du dergé n'osa point se prononcer et voulut attendre que l'expérience fût faite dans quelque prison ; l'ordre des nobles adopta le régime proposé par 152 voix contre 59. Ainsi le projet dans son entier fut approuvé par les trois quarts de l'assemblée çt devint en conséquence une loi.
La Suède passa immédiatement à la pratique, et fit des progrès aussi rapides que ceux du Danemark. Actuellement elle n'a pas moins de dix-huit prisons régies d'après la méthode de l'isolement individuel.
La Norwége est restée en arrière pour la réforme des prisons. En 1837, le gouvernement, suivantl'exemple des autres pays, voulut connaître l'état des prisons par le moyen d'une commission créée à cet effet. M. Holst fut en même temps chargé de visiter les principales prisons d'Angleterre, d'Irlande, de Belgique, de France, de Suisse, d'Allemagne, et de Danemark. Le résultat de ces études et de ces recherches conduisit à l'adoption théorique de la séparation individuelle. Le gouvernement demanda donc, eu 1842, à
l'assemblée (Storthing) une somme de 334,000 écus pour la construction d'une prison cellulaire à Christiania. Le Storthing n'accorda que 182,970 écus, somme réputée suffisante pour le travail projeté, et l'on mit la main à la construction qui devait être terminée en 1849.
La Norwége depuis lors s'est occupée des améliorations à introduire aux anciennes prisons ; elle n'a pas mis en oubli la moralisation possible des prisonniers. Néanmoins, quant à la question pénitentiaire, elle est encore très-au-dessous de la Suède et du Danemark.
Au Cîongrès de Bruxelles, un homme courageux et intelligent, M. Ramon de la Sagra, appelé à parler des conditions de la réforme en Espagne, se leva avec douleur et prononça solennellement ces paroles :
< M. Suringar a commencé par dire : « Membre d'une petite nation, j'ai beaucoup de choses à dire : > Eh bien! Messieurs, je dois vous dire précisément le contraire: Membre d'une grande nation, je n'ai rien à vous dire >
Les bouleversements politiques qui depuis longtemps affligeaient l'Espagne, étaient la principale cause de ses lenteurs sur la voie de la réforme. Pour le même motif, M. Ramon de la Sagra pourrait aujourdhui s'exprimer encore dans les mêmes termes.
Une tentative de réforme fut pourtant faite en Espagne, puisqu'en 1839 et 1840 s'organisa une société pour l'améliomtion des prisons. Des propositions utiles furent faites, en même temps le plan d'une prison pénitentiaire fut tracé, un établissement s'éleva pour les jeunes détenus; mais au bout de peu d'années, la société n'existait plus. La construction d'une grande prison cellulaire à Madrid fut arrêtée, on ne sait pourquoi, à moitié chemin, et terminée beaucoup plus tard.
Un projet de réforme de la législation pénale fut présenté en 1848 au ministre de grâce et de justice par la commission chargée de reviser les codes. Adopté par le gouvernement, converti en loi la même année, ce projet sanctionna définitivement les pénalités suivantes : V peines afflictives^ la mort, la chaîne perpétuelle, l'exil perpétuel, le bagne, la rélégation perpétuelle; toutes les peines précédentes à temps; 2** peines correctionnelles, le bagne correctionnel, la prison, le ban ; S"* peines légères ou de police, les arrêts au second degré.
La peine de la chaîne perpétuelle se subissait dans les lieux destinés à cela, en Afrique, dans les îles Canaries ou dans les colonies; la chaîne à temps se portait dans les arsenaux de la marine royale, dans les fortifications, aux travaux de construction des routes et des canaux qui s'exécutaient dans la péninsule et les îles adjacentes. Ces deux catégories de condamnés portaient au pied la chaîne, assurée à la ceinture ou attachée à celle d'un autre détenu, comme cela existe dans
beaucoup de bagnes. Il est fait exception pour les hommes qui touchent à leur soixantièn^e année; les femmes condamnées à la chaîne subissent cette peine dans le bagne (presidio) destiné à leur sexe.
La réclusion perpétuelle s'inflige dans un établissement péninsulaire ou extérieur. Les condamnés sont astreints au travail dans l'enceinte. La réclusion à temps est soumise aux mêmes règles.
Ceux qu'on relègue à vie ou à temps sont envoyés dans les colonies d'outre-mer. C'était une peine tout à fait semblable qui existait autrefois dans les Deux- Siciles.
Les condamnés à l'exil sont expulsés du territoire espagnol pour toujours ou pour un temps déterminé.
Le bagne du premier degré est situé dans la péninsule, dans les îles Baléares et dans les Canaries, le bagne du second degré dans la circonscription du tribunal qui a prononcé la peine, le bagne correctionnel dans la limite territoriale de la province où le coupable est domicilié ou a commis le délit. Ces peines comportent l'obligation du travail dans l'enceinte de l'établissement péi;ial.
L'emprisonnement a aussi trois degrés: les règlements sont les mêmes. La rélégation au degré supérieur est pareille au domicile forcé infligé précédemment en Italie à ceux qui étaient suspects de brigandage et de camorrlsme.
Toutes ces dispositions de la loi sont observées en
Espagne, ou ne le sont pas, selon l'arbitraire des administrateurs.
Pour les jeunes délinquants, quelques prisons ont des quartiers séparés. D'après les indications fournies par M. Léon Vidal, inspecteur général des prisons françaises, dans son livre VEspagne en 1860 il semble qu'à Madrid et dans quelques autres villes il existe des établissements correctionnels pour les jeunes gens.
En Espagne, le service des prisons est réglé par la loi du 26 juillet 1849.
Dans les derniers temps, un écrit prôné par la Bévue des deux mo)ides du !•' septembre 1865, et mis au jour par M. Alfaro, proclame que bien des cœurs espagnols sont angoissés d'un état de choses blâmé par la civilisation moderne, et dont la responsabilité remonte au gouvernement. M. Alfaro propose la réforme des prisons sur la base de la séparation individuelle, tant pour les prévenus que pour les condamnés. Il admet pour ces derniers la libération conditionnelle et autorise la déportation des condamnés à de longues peines. Expérience faite de la conduite des détenus en prison cellulaire, présomption acquise de l'honnêteté de leur conduite à l'avenir, on peut accorder la liberté provisoire.
Quant au Portugal, il y a bien peu à en dire. Ce ne sont pas les publicistes qui ont manqué, ni les réclamations, ni les tentatives de réforme. De chétives
améliorations ont eu lieu; néanmoins on n'a pas pu enlever aux prisons leur caractère de < réceptacle de toute turpitude > dont parlait à Bruxelles en 1847 M. Braamcamp d'Almeida, membre du conseil de S. M. la reine de Portugal.
Toutefois le gouvernement, depuis plusieurs années, s'est mis avec décision sur la voie des réformes, dans tous les sens. Son attention s'est portée sur la législation pénale, et des travaux de la commission nommée à cet eflfet, sortit un des projets les plus parfaits qui aient jamais été élaborés. Après avoir développé, dans ses considérants, les divers systèmes sur les prisons, après avoir exprimé l'idée que l'unique moyen de prévenir la contagion était l'isolement complet, la commission déclare que, dans sa conviction, l'isolement, à lui seul, suffit à atteindre le but de la peine, l'amélioration du détenu. La commission ajoute que l'élément religieux est très-efficace et que l'influence des sociétés religieuses est excellente; elle juge indispensable l'introduction de la libération provisoire, la formation d'un fonds de réserve, la création de sociétés de patronage pour les libérés et la formation d'établissements ruraux. Elle requiert l'abolition de la mort civile et de la surveillance de la police. Voilà quelles sont les bases de la révision du code portugais.
Ce code a été modifié en 1867 par la suppression de la peine de mort.
La Suisse est une confédération de vingt-deux cantons: trois de ces cantons se dédoublent, Bâle en Bâle-Ville et Bâle-Campagne, Unterwald en Obwalden et Nidwalden, Appenzell en Rhodes-extérieures et Rhodes-intérieures, de sorte qu'il existe en Suisse 25 législations différentes. Ces variétés de lois civiles et pénales sont considérables et nous ne voulons pas même les effleurer; nous pouvons dire toutefois que les difficultés intercantonales créées par cette situation ne sont pas toujours tranchées par l'autorité fédérale, et que la conséquence inévitable est l'application de systèmes pénitentiaires disparates. On a voulu parer à ces inconvénients par le projet de constitution qui donnait au pouvoir central la mission de faire des lois uniformes pour la Suisse entière. Ce projet a été re-
jeté le 12 mai 1872 par la majorité du peuple et des cantons. Le statu quo est resté et les 25 législations subsistent.
Pendant notre pratique d'avocat, nous avons reçu vingt fois de France, la demande d'un code suisse. Il n'y a pas de code suisse, et force est d'étudier dans chaque canton les dispositions légales et le mode de répression.
Cette absence d'unité dans la législation empêche la Suisse d'avoir des consulats en Orient. Quel droit faudrait-il appliquer ? On sait qu'en vertu des traités de 1840 les Européens ne sont pas soumis à la juridiction turque, mais à celle de leurs ambassadeurs et de leurs consuls qui sont armés des lois de leurs pays respectifs. Ainsi, d'un jugement rendu par le consulat général de France à Alexandrie, on en appelle à la Cour d' Aix en Provence. Un consulat en Egypte est donc un tribunal de première instance.
L'Angleterre, la Prusse, les États-Unis, la France surtout, protègent les ressortissants suisses. D est vrai que les Suisses se conduisent généralement bien partout, et M. de la Porte, consul de France, nous disait au Caire: < Il y a dix ans que je protège les Suisses, et je n'ai pas encore reçu une plainte contre l'un d'eux. >
L'efficacité de la protection accordée aux Suisses est douteuse. Quand un consul la retire, il est rare qu'un autre prenne sa place, elle malheureux citoyen
tombe sous la juridiction turque. Or ce sont précisément les coupables qu'il importe de protéger; un honmie parfaitement franc du collier n'a guère besoin de protection.
A Alexandrie, nous avons appris qu'un nommé C*** photographe de Coire, prévenu probablement de quelque méfait, se trouvait enfermé dans la prison turque. Immédiatement, nous avons demandé l'autorisation de le voir, de lui parler. Réponse laconique du bey : La^ ce qui veut dire en arabe non. Heureusement le D' Seiler, directeur de la police européenne, nous fit ouvrir obligeamment les portes de la prison, où nous trouvâmes C*** chargé de chaînes et perdu dans une foule de vagabonds et de bandits. Nous obtînmes qu'il fût emmené le lendemain par le vapeur partant, mais notre influence s'arrêta là. On le débarqua à Gibraltar, où il ne connaissait personne et n'avait rien à faire. Si la réforme des prisons va jusqu'en Orient, elle ne fera pas fausse route.
Outre les établissements cantonaux de détention, les seuls dont nous devrons parler, il existe en Suisse des prisons d'arrondissement, de district, souvent mal tenues, mal dirigées; nous ne les mentionnerons même pas. Zurich en possède 11, Berne 30, etc. Pour les détails statistiques, nous avons été guidé par les travaux de MM. Chicherio, directeur du pénitencier cantonal du Tessin, et d'Orelli, juge d'appel et ancien professeur à l'Université de Zurich. Chacun compren-
dra que nous procédions par canton : il serait impossible de foire autrement.
Canton de Zurich.
Avant la réforme introduite par Zwingli, le pénitencier de Zurich était un couvent de dominicains. En 1637 une aile fut transformée et consacrée aux détenus et aux vagabonds. Une seconde partie de l'édifice, hospice des orphelins, devint en 1771 maison de force. Le célèbre Howard en fut satisfait, lors de son passage à Zurich.
De 1830 à 1834 deux nouvelles ailes furent ajoutées. On ouvrit des préaux pour la promenade, on organisa des séchoirs pour le linge. Plus tard, en 1867, sur les plans et devis du directeur Wegmann, toutes les réparations nécessaires pour l'application d'un système complet et rationnel furent foites au pénitencier. Une somme de 560,000 francs fut votée pour cet objet par le Grand Conseil. Néanmoins la situation de la prison ne permettra jamais l'établissement d'un chemin de ronde.
Des évasions ont eu lieu : le temps fera disparaître, nous l'espérons, les boutiques louées à des marchands, à gauche de l'édifice. Mais ni le travail ni Pargent ne détruiront les inconvénients d'une simple transformation, au point de vue panoptique.
Lés bureaux de la direction sont sur la face ; une galerie a été établie pour communiquer avec le quar-
tier des femmes, construit récemment à droite du corps de logis principal. Ce fut des fenêtres de la direction que partit la fusillade sur la foxde qui réclamait à grands cris la libération des individus arrêtés à la Tonhalle, l'année dernière.
Le système pénitentiaire employé à Zurich est une combinaison auburnienne des principes d'isolement et de travail en commun. La libération révocable sera en outre prochainement établie. Les petites cellules ont 960 pieds cubes, les grandes 1,400. Les fenêtres sont des châssis vitrés mis en mouvement par une petite corde. La plus grande propreté règne, le chlorure de chaux rend les lieux d'aisance inodores. La chaleur est toujours portée et maintenue à 12 degrés centigrades; dans les grands froids on brûle 13 quintaux métriques de bois.
Des fourneaux à vapeur fonctionnent dans les cuisines à côté desquelles est une serre où croissent en hiver des plantes potagères; toutes les ressources de la mécanique sont mises à profit, surtout dans le nouveau quartier des femmes; des appareils à roue, à engrenages, à cylindres, sont utilisés et l'un d'eux désinfecte les habits; par une trappe la viande s'élève à chaque étage.
L'usage des bains est fréquent ; des douches sont administrées aux malades ainsi qu'aux prisonniers furieux, moyen médical et répressif à la fois qui a réussi dans d'autres prisons, à Genève par exemple.
La chapelle occupe une partie de l'étage supérieur; les stalles sont séparées par une porte que le prisonnier ferme en entrant; une cloison lui vient par devant A la poitrine, par derrière au-dessus de la tête: la seconde rangée des auditeurs ne peut pas voir la première. Au centre est la chaire de l'ecclésiastique. Les femmes assistent au culte d'une galerie placée derrière les sièges des honames; à gauche de la chaire, sont les places des fonctionnaires et de leurs familles. Le service religieux est accompagné du chant qu'un maître enseigne chaque dimanche à tous les prisonniers.
Les cellules contiennent comme mobilier un lit avec paillasse, deux draps, une ou plusieurs couvertures selon la saison, une petite table, une cruche d'argile, un portennanteau, un balai, un vase pour porter les immondices, un crachoir. Une table en bois d'un demimètre de hauteur occupe le tiers de la cellule, on y monte par trois gradins ; cette élévation a sa raison d'être, le prisonnier passant par la période d'isolement voit plus clair pour le travail. Quand la nuit vient, la cellule est éclairée au gaz qui s'éteint à heure fixe.
Au centre des quartiers cellulaires il y a une salle de conversation et de lecture pour les gardiens. Cinq journaux, une bibliothèque, diminuent l'ennui de leur lourde tâche.
Depuis la fin de 1870, une nouvelle loi pénitentiaire régit le canton de Zurich : les progrès de la science
moderne s'y retrouvent. Le condamné doit passer d'abord par une période d'isolement cellulaire de trois à six mois; la commission de surveillance apprécie, d'après le caractère et la conduite du détenu signalés par le directeur, si l'isolement doit se prolonger, les médecins étant consultés d'ailleurs.
Ce premier degré de servitude pénale franchi, le prisonnier passe dans la deuxième classe : séparation de nuit seulement, travail en commun de jour. Le règlement prévoit le cas où le condamné ne peut pas supporter l'isolement nocturne, ce qui arrive aux femmes nerveuses dont les insomnies et les accès de peur sont provoqués par l'hystérie, et aux hommes portés au suicide. On donne alors au prisonnier un compagnon pris dans la classe supérieure. C'est dans cette dernière catégorie que se place le détenu sur lequel les rapports sont favorables pendant six mois. Il pourra dès lors écrire et recevoir des visites plus fréquemment, sa part dans le produit du travail sera plus considérable, et il fera des achats avec son argent les jours de fête. Quand les deux tiers de sa peine seront expirés, la direction de la justice, sur la proposition de fci commission de surveillance, pourra lui accorder la liberté conditionnelle, sous la surveillance de la police et avec la privation des droits politiques. S'il ne suit pas les conditions que lui impose son billet de congé, il sera arrêté de nouveau et finira son temps en prison.
Le système d'entreprise, qu'on expérimente encore
en France nous ne savons pourquoi, a été abandonné depuis longtemps en Suisse. C'est l'administration des prisons qui conclut les marchés pour le pain, la viande, le lait, l'avoine dont on fait d'excellente soupe, les étoffes, etc. H en résulte que les détenus sont mieux vêtus, et moins pauvres à leur sortie.
Les travailleurs sont réunis par quartier. Les tissus ont une grande importance au pénitencier de Zurich ; les femmes s'en occupent principalement. Menuisiers, tonneliers, cordonniers, tailleurs sont les ouvriers les plus nombreux. Tout le service de garde, tgute'l'administration se font par le moyen de 33 fonctionnaires et employés.
Canton de Berne.
Chaque fois que nous sonunes allé à Berne , nous avons vu sur les routes des condamnés aux travaux forcés, costumés en forçats, portant une chaîne, pt travaillant sous la surveillance d'un gardien dont le fusil est chargé. C'est là une faute grave. Quel amendement peut-on rêver pour des gens habitués à braver constamment les regards du public? Quelle moralisation attendre, quel avenir espérer d'hommes dont la condamnation est connue de la société tout entière? Les maisons de détention peuvent être bonnes, cela importe peu tant que cette étrange anomalie subistera. Mais la mesure blâmable supprimée, le pénitencier de
Berne reprendra toute son importance: c'est pourquoi nous allons l'examiner .
Le canton de Berne possède trois pénitenciers. Thorberg, ancienne résidence des barons de ce nom, dans le district de Berthoud, fut transformé en prison de force et maison de correction pour les jeunes détenus Tan 1849. Cinq cents arpents de terrain cultivable dépendent de l'établissement, administré par un économe, sous la surveillance d'une commission de trois membres. , Le pénitencier de Porreatruy est un ancien couvent. Outre l'agriculture, les travaux sont le tissage, l'ébénisterie, la fabrication des chaussures, etc. Treize employés suffisent pour la maison.
Le pénitencier de Berne est de beaucoup le plus important par le nombre de ses détenus, les conditions de l'édifice, le système qui y a été essayé et adopté. Il peut renfermer . 878 détenus. Construit de 1826 à 1830, il a coûté 500,000 liv. ancienne monnaie suisse (750,000 fr.). La conception architecturale pèche par la difficulté d'une inspection générale, la confusion des dortoirs, cellules, réfectoires, magasins, cuisine, four, etc. Les instruments d'agriculture, les chevaux, les gardiens, les condamnés eux-mêmes donnent à l'ensemble l'aspect d'une ferme plutôt que celui d'une maison d'éducation pénale.
Les dortoirs communs sont assez bien éclairés; ils fourmilleraient d'insectes, sans une scrupuleuse propreté. Quelques-unes des cellules sont séparées par une
simple cloison; les moins tristes sont habitées par des détenus qui détestent la compagnie, même de nuit, et demandent comme une faveur d'être laissés seuls. Les cellules de punition ont de petites fenêtres à barreaux; elles peuvent être chauffées, mais ne reçoivent pas un air suffisamment pur et libre. On n'y enferme que les détenus coupables de graves fautes disciplinaires. Quelquefois, contre tout bon sens et tout sentiment humain, on y ajoute le poids des chaînes. En 1870, les rébellions, la désobéissance, les évasions ont nécessité l'application de 688 punitions disciplinaires.
Le mobilier des cellules se ressent de l'époque où il fut fourni; la question pénitentiaire n'était pas encore bien avancée. Des lits, paillasses et oreillers remplis d'avoine, un balai, une espèce de caisse couverte servant à deux fins: on peut la prendre pour siège. L'encombrement de ces objets ne laisse pas assez de place dans les dortoirs communs.
La méthode usitée est celle du pénitencier de Zurich, sauf la libération conditionnelle qui n'est pas encore dans les règlements. Les évasions ne proviennent pas de vices de construction, mais de la liberté relative dont jouissent les condamnés dans leurs travaux agricoles.
La nourriture est celle de presque toutes les prisons suisses : le pain néanmoins contient trop de seigle. Les vivres, légumes, lait, viande, viennent du domaine attenant sur lequel on élève des troupeaux.
Les vêtements sont mi-laine. Les condamnés à la détention ont des habits bleus, les forçats des habits jaunâtres àjaies blanches. Les hommes en récidive se reconnaissent à leur bonnet blanc, les femmes à leur collerette rouge.
Sous l'inspection d'un gardien et d'un homme du métier, les cordonniers travaillent sur deux files parallèles. Les menuisiers sont plus nombreux que les forgerons; deux maréchaux-ferrants sont continuellement occupés par les chevaux de la campagne. Le bruit des dévidoirs conduit à l'atelier des tisserands. Les tailleurs sont 16, les relieurs 4. Les femmes rendent des services domestiques, raccommodent les linges ; les campagnardes s'utilisent comme autrefois.
Le produit du travail revient en grande partie à l'État. Ce qui reste aux condamnés forme un pécule qui ne les enrichit guère à leur sortie. Cette question va être traitée par la Société des prisons de la Suisse romande : du reste, le Grand Conseil bernois a décidé le 11 janvier 1870 que les. commissions de surveillance étudieraient les moyens d'améliorer les pénitenciers.
Quant à l'instruction, les travailleurs de la campagne ne profitent guère des leçons données dans les réfectoires, ni de la bibliothèque peu nombreuse et mal choisie.
L'infirmerie, partagée en deux chambres, l'une pour les hommes l'autre pour les femmes, est au nord de l'édifice. Entre deux est le cabinet du médecin pour les
consultations, les visites, la distribution des remèdes. La maladie dominante est la gastrite, qu'on pourrait peut-être éviter en réglant mieux les heures des repas. A cinq heures, le condamné se lève, mange une soupe, va travailler jusqu'à midi. Le mobilier de l'infirmerie est aussi vieux que celui des cellules, une propreté extrême est nécessaire; à la paillasse on ajoute un matelas, et les planchers sont fréquemment lavés. Un inconvénient facile à supprimer est la position de l'atelier des cordonniers sous l'infirmerie, c'est-à-dire trop près des malades. Le bruit continuel des marteaux incommode ceux qui souffrent de la tête. Les femmes malades n'éprouvent pas le même désagrément ; sous leur chambre sont les cuisines, les fourneaux pour médicaments et les bains.
Pour l'administration le pénitencier de Berne possède:
Un directeur, qui reçoit 2,600 francs, plus le logement, le chauffage, l'éclairage, le service, le tout évalué à 1,400 fr.
Un administrateur, avec 2,400 fr.
Un caissier, avec 2,000 fr.
Un médecin, avec 1,200 fr.
Un ecclésiastique, avec 2,200 fr. et le logement.
Un instituteur, avec 1,200 fr., le logement et la nourriture.
Un sergent-major, avec 1,000 fr.
Un sergent, avec 700 fr,
âtlssÈ. 199
Un maître enseignant pour les tissus, avec 700 fr. Un maître enseignant Pagriculture, avec 500 fr. Un infirmier, avec 500 fr.
Les gardiens et les gardiennes sont au nombre de 55 ; leur paie varie selon les classes.
Canton de Luoeme.
Lucerne a l'avantage de posséder, dans les dépendances de sa prison, 4 fermes, et 200 poses de terrain. L'agriculture se combine donc avec les travaux industriels. Le système de détention en commun existe encore. Trois fonctionnaires et vingt-neuf employés dirigent l'établissement sous la surveillance du Département de justice et police.' La maison de force de la ville de Lucerne fut construite en 1839, au lieu dit Untergrund, En 1865, la prison renfermait 385 détenus pour délits communs, plus 229 pour paiement de frais de justice.
Canton d*Uri.
Un ancien édifice fut transformé en maison de force à Altorf, en 1840. Dernièrement on a décrété l'établissement d'une nouvelle prison. L'occupation des détenus étant principalement agricole, la promiscuité était difficile à éviter. Le directeur de police surveille la prison, administrée par deux sœurs de charité.
. 200 smssË.
Canton de Schv^tz.
A un quart de lieue du bourg de Schwitz une grande ferme entourée de deux prairies constitue la prison. Menuisiers, tisseurs, bonnetiers y travaillent, mais les agriculteurs l'emportent en nombre. Un économe, un surveillant, deux religieuses suffisent à administrer rétablissement, sous l'œil du Département de police.
Canton d*Unter>vald.
Obivdden n'a qu'un bâtiment, construit en 1855 et du coût de 75,000 fr. pour l'hôpital et la prison. Les malades sont séparés des prisonniers, mais les employés sont très-souvent communs. Une religieuse aidée d'un valet pour l'intérieur, un contre-maître pour les travaux agricoles, administrent l'établissement, sous la surveillance d'une commission de cinq membres.
Nidwalden possède une petite prison patriarcale, deux maisons entourées de jardins pour chacun des deux sexes. Occupations : agriculture et tissage ; personnel: deux sœurs de charité, un chef-ouvrier, un gardien.
Canton de Claris.
Ce canton ne possède aucune prison. Les condamnés sont envoyés soit à Zurich, soit correctionnellement à
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Sakit-Gall, au pénitencier Saint-Léonard. Une aile du Palais de justice, établie de 1862 à 1864, contient 24 cellules, pour le service de la police et des prévenus.
Canton de Zoug.
Le pénitencier de Zurich reçoit les condamnés de Zoug. Les mairies, les hospices, les maisons d'orphelins, même des particuliers, ont des locaux destinés aux individus condamnés à des détentions peu longues.
Canton de Fribourg.
Préventivement et pour une courte durée, on détient les prisonniers dans l'ancien couvent des Augustins. Outre cette prison indispensable, Fribourg a une maison de force et une maison de correction.
La maison de force, construite en 1820 sur la rive droite de la Sarine, dans la ville basse, ne mérite pas le nom de pénitencier qu'on lui a souvent donné. «Elle ressemble, dit M. d'Orelli, à un pitoyable asile de mendicité. > Faite pour 60 prisonniers au plus, sans ateliers, avec des dortoirs étroits où les détenus couchent deux à deux, cette prison ne réalise aucune des conditions voulues pour l'amendement et ne sert qu'aux individus impuissants pour le travail, punis pour des fautes de discipline, condamnés pour incendie ou assassinat; ces derniers sont fortement enchaînés, les incendiaires deviennent généralement imbé-
à02 SUISSE.
ciles, et c'est une question de savoir si rimbécillité précède, accompagne ou suit leur crime.
Les condamués s'occupent de travaux publics dans le canton de Fribourg. Ils sont répartis sur les chan^ tiers où ils passent des saisons entières. La tranquillité, le travail, l'assiduité, voilà tout ce que l'administration demande, le reste lui est indifférent. Des groupes de forçats vont jusqu'à six lieues du chef-lieu, sous la garde d'un homme qui ne quitte jamais son fusil double. Les eaux, les ponts, les routes prennent les journées des condamnés, les occupations industrielles sont laissées au second plan. En 1870, les cordonniers eurent 870 journées, les fabricants de tissus 610, les menuisiers 280, les travaux publics 17,890 !
Les prisonniers n'ont pas de pécule. L'administration des routes leur donne à chacun deux francs par an. Pour leurs petites jouissances, leur tabac, etc., ils travaillent les jours de pluie ou les soirs d'hiver à faire des paniers, à tisser des nattes.
Les travailleurs des chantiers sont mieux nourris que les détenus de la prison. Ils reçoivent un supplément de 250 grammes de viande tous les jours, de trois livres de pain toutes les semaines. Soupe d'avoine, potage au riz et aux légumes, pommes de terre, voilà la base de l'alimentation. Les vivres sont fournis par un entrepreneur , à cause du transport , les condamnés étant éparpillés dans tout le canton. Ce système a été abandonné partout ailleurs en Suisse.
L'instruction est nulle. Le Directeur affirme que r instruction primaire est suffisamment répandue dans le canton de Fribourg, pour que les forçats puissent se passer de leçons.
. Les punitions consistent dans T interdiction de recevoir des visites et d'écrire des lettres, dans l'emprisonnement avec chaînes, et dans l'abominable distribution de coups de bàtoir. Les prisonniers réputés dangereux sont enchaînés, sans avoir encouru de punition.
Détournons vite les regards d'un régime. qui fait la honte de notre Suisse et que des ignorants et des fanatiques peuvent seuls encourager.
En 1820, l'année même où fut bâtie la maison de force, s'éleva aussi la maison de correction. Le nom lui-même de cette prison indique la destination. Circonstance remarquée partout, les exemples de dépravation sont plus frappants et la corruption plus ancrée dans les maisons de correction que dans dans les maisons de force. En un mot les condamnés correctionnels sont généralement plus vicieux que les criminels. Le système pénitentiaire même excellent n'a pas le temps d'agir sui* des détenus qui recouvrent promptement la liberté; à plus forte raison quand la méthode est mauvaise comme à Fribourg. Aussi rien d'étonnant à ce que ce canton fournisse, sur les sorties de sa maison de correction, 50 pour cent de récidives.
' Les détenus travaillent aux routes j la gratification de ceux dont la conduite est bonne monte à 20 centimes par
jour (outre les 2 fr. annuels) ; les services domestiques sont récompensés par un surplus de nourriture. L'habit mi-laine est brun et noir ; les femmes ne reçoivent de vêtements que lorsqu'elles en sont dépourvues.
Canton de Soleure.
La séparation des prévenus et des condamnés existe à Soleure ; les premiers ont une prison spéciale. Les locaux de la maison cantonale, ancien grenier à blé transformé en 1861, ne sont pas très-commodes pour le travail en commun, néanmoins les travaux publics ne sont qu'une exception. Un directeur et dix employés.
Bâle-viUe.
Une prison pénitentiaire fort convenable a été construite, il y a peu d'années, pour la somme de 557,650fr. L'État a donné le terrain. Il serait superflu de décrire cet établissement, modelé sur Lenzbourg dont nous parlerons en détail. Une commission spéciale présidée par un conseiller d'État, un directeur, 5 fonctionnaires, 12 employés forment le personnel de l'établissement.
Bâle-campagne.
L'ancien grenier à blé de.Liestal sert de maison de force, de prison de district et de prison préventive; aucun système n'est appliqué. Point de directeur proprement dit. Un changement complet est nécessaire.
Canton de Schaffhouse.
Onze empbyés appliquent le système d'Auburndans le pénitencier qui date del834. La réclusion n'est absolue que pour les jeunes gens, pendant un temps très-court. La direction est sous la surveillance du gouvernement.
Canton d'Appenzell.
Ehodes- Extérieures. L'absence d'un pénitencier oblige d'envoyer les condanmés à Coire, dans les Grisons, à Thorberg dans le canton de Berne. Pour la prévention et les courtes peines, Hérisau et Trogen suffisent.
Les Rhodes-Intérieures n'ont pour prison qu'un grand atelier, près du bourg d'Appenzell, sous la présidence du landammann et la surveillance d'un économe aidé d'un valet et d'un servante. L'agriculture, les broderies, l'élevage du bétail occupent les loisirs des détenus, quand il y en a.
Canton de Saint- Gall.
Les deux maisons de force de ce canton ont leur importance.
1° Saint' Jacques, dirigé pendant de longues années par M. Moser, actuellement par M. Kiihne, est un des
meilleurs pénitenciers de la Suisse. Une brochure allemande écrite en 1866 fait la description détaillée de Saint-Jacques (Coup ^d'œil sur Vutïlité et le& résultats de Vétablissement de Saint- Jacques^ près Saint-Gall). Saint-Jacques, bâti pour 200,000 francs anciens, ne sert qu'aux condamnés aux travaux forcés, par conséquent le système d'Aubum a toute la prise voulue. Le personnel consiste en 1 directeur, 2 ecclésiastiques, 1 médecin et son adjoint, 1 contre-maître, 1 chef-ouvrier, 7 surveillants, 4 agents de police.
2** Saint-Léonard, servant aussi de maison de correction. Les femmes ont été enfermées provisoirement à Saint-Léonard. Métiers industriels. Dix employés.
Canton des Grisons.
Près de Coirè est la maison de force, nommé Sennhof. Bâtie en 1817, transformée en 1851, elle a adopté un système mixte. Le directeur de police, 1 sergentmajor, 4 gendarmes, 1 chef-tisserand, 2 ecclésiastiques remplissent toutes les fonctions. Une institutrice s'occupe de l'éducation des femmes.
A Reàlta, maison de correction pour vagabonds, fainéants, ivrognes.
Canton d'Argovie.
Len^bourg est un pénitencier modèle. D'établissements supérieurs, il n'y en a pas, de comparables bien
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peu. L'utilité d'un plan est réelle sans doute, mais le lecteur peut s'en passer, la méthode panoptique étant facile à comprendre, et le dessin de l'architecte, exécuté forcément à vol d'oiseau, rendant imparfaitement un édifice à trois étages de cellules.
A un kilomètre de la petite ville de Lenzbourg, dans une campagne salubre et fertile, s'élève le pénitencier, bâti comme celui de Bâle sur les plans de M. Jean Moser de Baden (Argovie). Cette construction a coûté un million cinquante mille francs à un canton de 200,000 habitants qui n'économise pas sur le bien à faire.
Cinq ailes rayonnent autour d'un centre décagone d'où le gardien-chef peut tout voir d'un seul coup d'œil, inspecter prisonniers et gardiens sans être vu luimême dans son pavillon vitré : c'est là le système panoptique créé par Bentham. Une sonnette électrique donne les signaux, indique l'endroit où l'aide est demandée; pour mieux voir encore, s'il en est besoin, le surveillant peut monter par un escalier au-dessus du pavillon.
Une horloge règle le service ; le son d'une cloche annonce les passages, les translations. Le télégraphe électrique met en rapport la direction, le corps de garde extérieur, les ateliers de l'étage souterrain, le pavillon du gardien-chef. Ce télégraphe courait même le long du mur d'enceinte, haut de 5 à 6 mètres, avec des tourelles aux angles, afin de signaler les évasions,
ce qui a paru inutile soit à Lenzbourg, soit à Bâle.
Des balcons sont établis à chaque étage le long des cellules : la position de ces balcons pourrait favoriser les suicides, aussi un visiteur anglais a-t-il fait placer à ses frais, dans la prison de Genève, des grillages en fer qui n'interceptent ni Pair ni la lumière.
L'aspect général du pénitencier de Lenzbourg n'est pas sévère, n'a aucun rapport avec une maison de forçats.
L'œil du prisonnier se repose partout sur des plantations, -sur des jardins ; on se promène à l'aise dans les espaces ménagés entre les ailes du bâtiment. Les verrous, les grilles, les murs sont réduits à l'indispensable, l'ancienae mise en scène est supprimée : une seule clef ouvre toutes les serrures d'un quartier. Les moyens de répression sont d'un ordre purement moral, une des punitions les plus redoutées est l'interdiction du travail. Jamais un coup. Les châtiments corporels, considérés comme avilissants, font place aux conseils, à la persuasion; de la sorte, un esprit de paix et de résignation règne dans la prison, les manières des geôliers s'en ressentent, ne sont jamais dures, acerbes. Le directeur M. Millier est un ecclésiastique protestant, qui a -rapporté d'Allemagne, où son gouvernement l'avait envoyé, des documents précieux sur l'amendement par l'éducation et le travail.
Le service religieux est fait par un pasteur protestant et un prêtre catholique; les deux cultes vivent
dans la meilleure entente, s'occupent d'instruction pendant la semaine et fournissent aux détenus d'excellents livres. Ces deux ecclésiastiques sont d'utiles auxiliaires de l'instituteur.
Les détenus sont de véritables enfants: c'est pourquoi l'action des hommes d'école et des hommes d'église, éclairés par les lumières de la science moderne, est parfaitement à sa place. L'instruction est donnée à Lenzbourg avec intelligence et tact. Depuis les éléments jusqu'aux mathématiques, à la langue française (qui n'est pas celle du canton), au dessin, à la géométrie, à la mécanique, on inculque aux prisonniers des connaissances qu'ils n'auraient pas reçues ailleurs. Des examens annuels ont lieu en présence de personnes choisies et du directeur de l'instruction publique dans le canton d'Argovie. Des prix sont délivrés.
Dans chaque cellule est appendu le catalogue des livres delà bibliothèque: voyages, histoire, religion, sciences, découvertes sont à la portée de chacun. L'école, dirigée par un jeune homme consciencieux et modeste, répartit les hommes en trois classes, les femmes y sont admises séparément ; les vieillards et les faibles d'esprits sont seuls dispensés d'y assister. La salle d'école est vaste, largement éclairée par cinq fenêtres. Bancs à pupitre, chaire pour le professeur, tableau noir, grandes cartes géographiques appliquées aux murs, son mobilier est celui de toutes les institu-
tions de ce genre : il serait difficile de se croire dans une prison.
Les gardiens n'ont pas le costume de geôliers, mais celui d'hommes qui enseignent tel ou tel métier. Ds n'en sont pas moins vigilants de jour et de nuit, et dans leurs rondes, visitent toutes les places où d'ailleurs l'éclatante lumière des réverbères ne laisse rien dans l'obscurité.
La méthode suivie, interdisant tout rapport corrupteur, toute communication inutile, permet de se relâcher de la règle du silence absolu. Cette rigueur s'adoucit et se borne à la répression des abus de la parole, à l'obligation de tenir un langage réservé.
50 cellules sont destinées au travail, 170 au logement de nuit. Les cellules de travail mesurent 29 mètres cubes, dimension qui n'a été atteinte dans aucun pénitencier. (A Bruchsal, les mêmes cellules ont 28 mètres 46 centimètres, à Liège 28 mètres 40 centimètres, à Louvain 27 mètres, à Pentonville 23 mètres 50 centimètres.)
La ventilation et la désinfection s'opèrent au moyen dé l'air chaud chassé par un appareil à vapeur; ce courant, qui passe dans une espèce d'armoire contenant le baquet de chaque cellule peut être arrêté, modéré. Les cellules des femmes, malgré l'absence d'une communauté religieuse, sont surtout remarquablement tenues. La propreté à Lenzbourg s'élève jusqu'au luxe.
Cuisines, buanderie, chambres à bain, boulangerie,
magasins, appareils, cellules ténébreuses, sont dans l'étage souterrain; les professions bruyantes y sont aussi reléguées. Par la confection du pain dans la maison, le pénitencier réalise une économie de mille francs.
Le Grand Conseil argovien (pouvoir législatif) ne voulait pas s'arrêter à l'organisation d'une maison modèle, il devait mettre la législation en harmonie avec le mode de répression. La loi organique du pénitencier de Lenzbourg fut votée et promulguée le 19 mars 1868, réglant tout sous l'inspiration d'une sorte de mansuétude, de principes salutaires et modérés qui font contraste avec les règlements farouches de certaines prisons. Une révision du code pénal argovien a également eu lieu.
Au début, tout prisonnier est mis en cellule. Sa solitude n'est interrompue que par les visites de l'aumônier, de l'instituteur, du directeur, par de bonnes lectures, par les leçons d'un chef d'atelier. Le condamné se trouve ainsi, dans la première période, en face de luimême et de sa conscience. En aucun cas l'emprisonnement cellulaire ne peut se prolonger au delà de douze mois, chiffre qui est rarement atteint. La direction fait passer le détenu dans la seconde catégorie, dès que sa conduite donne des gages sérieux d'amendement. L'isolement ne pourrait excéder la limite fixée par la loi qu'en vertu d'une autorisation spéciale du Conseil d'État (pouvoir exécutif).
Passé le premier temps d'épreuve, le condamné est réuni à ses compagnons pour le travail et la promenade. C'est un moment sérieux, car il va retrouver des hommes dont la société a justement à se plaindre, quelquefois d'anciens complices. D a son avenir dans les mains. A ce moment s'établit une comptabilité morale, qui s'inscrit par chiffres sur un registre et qui correspond à peu près au système de marques anglais. Pour le prisonnier, la corde est moins tendue: il peut se promener avec un camarade, jouir de certaines faveurs compatibles avec le règlement, et si la sagacité des surveillants constate une amélioration réelle, la liberté conditionnelle l'attend, lorsque les deux tiers de sa peine seront expirés, s'il a été condamné à trois ans au moins (art. 11 de la loi).
Le jugement accepté, la discipline docilement subie, le détenu verra les portes de sa prison s'ouvrir. Dans cette troisième période d'épreuve, sa liberté étant révocable, il ne sera pas abandonné, livré à lui-même; le patronage le soutiendra, le protégera contre des difficultés inévitables, et s'il rechute c'est que les vices ne seront qu'endormis en lui et que l'hypocrisie tenait la place de l'amendement. Ici la statistique est irréfutable: les récidives ont diminué d'environ trente pour cent, grâce au système adopté à Lenzbourg.
La commission de grâce, sur le rapport des fonctionnaires supérieurs de la prison, accorde la liberté provisoire : c'est logique, car la libération révocable est le
résultat d'une extension, d'une modification du droit de grâce. Si le libéré vit dans l'oisiveté, contracte de mauvaises liaisons, mène une conduite non délictueuse mais blâmable, le Cîonseil d'État révoque la liberté. L'arbitraire exercé de cette façon-là, ne donne pas prise à la critique.
Où l'arbitraire n'est pas soutenable, c'est dans l'institution attaquée à bon droit par M. Laurent Matheron dans son intéressante étude sur les pénitenciers d'Allemagne et celui de Lenzbourg. Des adultes, fainéants, mendiants, libertins, sont mis sous les verrous, en vertu d'une loi argovienne, sans avoir commis le moindre délit. Cette loi n'est pas à la hauteur de l'intelligence qui a présidé à la création de Lenzbourg.
Les forgerons et les tisserands travaillent à l'étage souterrain du pénitencier. Les tissus méritent une mention spéciale pour leur variété et leur perfection. Tailleurs, menuisiers, cordonniers et autres industriels fonctionnent comme à Zurich. Les condamnés qui sortent pour les travaux agricoles, sous la conduite d'un seul gardien, cheminent par pelotons. Les évasions, les révoltes sont choses absolument inconnues à Lenzbourg.
Canton de Thurgovie.
La prison est bâtie dans une gorge, près du village de Tobel et se compose, outre les bureaux et les maga-
sins, de trois parties distinctes, ce qui complique la comptabilité : V maison pénitentiaire, contenant 36 cellules et 2 ateliers; 2° prison-atelier avec 51 cellules; 3° maison de réclusion avec 6 cellules. Le système d'Auburn a prévalu, cependant la séquestration absolue est appliquée à quelques condamnés dangereux. Les trois prisons communiquent ensemble; on y exerce différents métiers : l'agriculture joue aussi son rôle, une grande ferme et un moulin dépendant de l'établissement. Depuis 1850, le canton de Thurgovie a transformé un ancien couvent en maison de correction.
Canton du Tessin.
Parler de l'ancien .établissement pénitencier, fondé en 1804 au château Saint-Michel à Bellinzona, serait trq) vivre dans le passé. Aujourd'hui, grâce au don magnifique d'un citoyen tessinois, un nouveau pénitencier s'élève et rien ne manquera à son organisation. M. Chiccherio, directeur de l'établissement, a été chargé par son gouvernement de visiter les prisons de Pallanza, Alexandrie et Turin en Italie; en Suisse, de Zurich, Lenzbourg, Bâle, Berne, Neuchâtel, Fribourg, Lausanne et Genève. Le résultat de ces visites et de ces études est consigné dans un rapport instructif et consciencieux* présenté par M. Chiccherio au Conseil d'État de son canton.
Canton de Vaud.
Vaud a eu l'honneur, avec (îenève, de fonder en Suisse un des premiers établissements pénitenciers dignes de ce nom. Commencée en 1822, terminée en 1826, sa prison organisée d'après le système Auburn, avec les modifications genevoises, renferma d'abord 82 détenus. Plus tard, 104 cellules et 4 ateliers s'établirent : le tout coûta, y compris le terrain, 348,000 fr. de l'ancienne monnaie.
Lorsque MM. de Tocqueville, Beaumont,leD' Julius revinrent des États-Unis, imbus du système pratiqué à Philadelphie, Lausanne substitua la séquestration absolue au régime auburnien, mais cet essai ne fut pas de longue durée et les anciens errements furent repris.
Le pénitencier de Lausanne présente l'aspect d'un vaste rectangle. En 1871, d'importantes augmentations furent faites: l'aile consacrée aux femmes se relie à l'édifice par une galerie. Si les prisonniers se trouvaient toujours isolés, les cellules seraient trop étroites, la place manquerait pour le travail. Les procédés de lavage, de séchage sont les mêmes qu'à Zurich et à Lenzbourg: dans la buanderie sont trois bassins énormes, dont l'un est d'un seul morceau de granit taillé dans un bloc erratique.
Au point de vue panoptique, le bâtiment est critiquable. € L'auteur du projet, dit M. Chiccherio, craignant l'accusation de plagiat s'il imitait la construction du
pénitencier élevé deux ans auparavant à Genève, étudia d'autres combinaisons, mais aucune ne peut lutter avec la forme rayonnante de Bentham. >
Le silence est de rigueur dans la prison de Lausanne, l'usage du tabac défendu. Une bonne conduite et l'assiduité au travail valent au détenu la permission de recevoir des visites, de correspondre, d'employer pour ses parents une partie de son pécule. La réduction des peines, réglée par la loi et motivée par des rapports favorables, était une innovation heureuse quand Lausanne l'a adoptée, avant les autres pays de l'Europe.
Les condamnés à plus de trois mois sont incarcérés à Lausanne; au-dessous les prisonniers sont placés avec les militaires au château de Chillon, célèbre par son ancienneté, sa position pittoresque et le poème de Byron.
Les punitions sont graduées : réclusion sans livres, sans papier, sans matelas, au pain et à l'eau ; prison obscure, souterraine, avec fers. Pas de châtiments corporels.
L'éclairage est au gaz ; les cellules reçoivent, en ouvrant leurs portes, la chaleur des ateliers qui provient de calorifères. La nourriture est suffisante; la soupe alterne avec le café au lait; le jeudi et le dimanche, on ajoute aux légumes 230 grammes de viande ordinaire ou 125 de lard. Le vêtement est mi-laine, brun pour les hommes, gris pour'les femmes. Chaque condamné a 3 bonnets, 2 cravates, 6 chemises, 4 draps, 3 essuie-
snssÊ. 217
mains, 2 fourres d'oreiller, 3 paires de bas de laine, 3 paires de bas de fil, 1 paire de souliers.
Les travaux sont exécutés par des tailleurs, des menuisiers, des cordonniers, des fabricants de tissus. Le tressage des nattes de paille occupe beaucoup d'individus; les femmes font entre autres des dentelles à l'aide d'une machine qu'a fait venir l'administration.
Le service religieux, accompagné du son de l'orgue, se célèbre le dimanche et le jeudi. Dans chaque cellule, le prisonnier trouve un Nouveau Testament, un livre de psaumes et un livre de prières. L'instruction scolaire n'est pas obligatoire, ce qui se comprend, le canton de Vaud étant un pays remarquablement cultivé où les illettrés sont inconnus. Au 31 décembre 1870, il y avait au pénitencier de Lausanne 124 hommes et 23 femmes, tous vaudois; 46 suisses d'autres cantons dont 6 femmes; 10 étrangers.
A Croisette^ au nord de Lausanne, sur les flancs du Jorat, est une ferme disciplinaire destinée à la correction des jeunes détenus. Dans l'hôpital de Lausanne existe une maison de discipline pour les jeunes filles. La colonie agricole et professionnelle de Serix mérite quelques détails que nous donnerons plus loin.
Canton du Valais.
La maison de force de Sion renferme en moyenne
50 détenus des deux sexes. Un directeur, un aumônier,
H6 smssE.
un médecin, trois sœurs de charité, deux guichetiers forment le personnel ; le Département de justice et police surveille l'établissement.
Canton de Neuchâtel.
Précédemment, la situation pénitentiaire du canton était assez mauvaise, tous les genres.de condamnés, mêlés aux prévenus, étant détenus dans les prisons de Neuchâtel, Boudry, Valengin et Motiers. En 1867, une volte-face heureuse fut accomplie, et le Grand Conseil vota la construction d'un pénitencier panoptique de 120 cellules, près de la ville de Neuchâtel.
La prison qui s'élève sur une colline n'a point l'aspect lugubre et attristant des anciens édifices de ce genre. Comme à Lenzbourg, une élégance relative remplace l'intimidation produite par l'élévation des murs, le bruit des chaînes, le rassemblement des sentinelles. L'habitation du directeur, des autres fonctionnaires et de leurs familles, conduit à un point central d'où sont visibles les galeries à balcons qui longent les cellules, et d'où le gardien-chef peut tout inspecter d'un coup d'oeil. Chaque cellule a coûté près de 8,000 fr. ; elle est suffisamment spacieuse pour l'application de l'isolement absolu, que le canton de Neuchâtel admet seul .en Suisse, mais que du reste la pratique a modifié.
Le mobilier est le même qu'à Lenzbourg et à Bâle ;
quoique le règlement prescrive l'usage des hamacs, à l'imitation de Pentonville, des lits en fer plus commodes les remplacent. En hiver, la maison est toujours chauffée à 13** centigrades, température que constate un détenu à l'aide d'un thermomètre. Le pétrole sert pour l'éclairage. Toutes les parties du pénitencier communiquent télégraphiquement ; la surveillance ne laisse rien à désirer, néanmoins l'absence d'un chemin de ronde a nécessité l'emploi d'un chien de garde la nuit.
La séparation complète et systématique, avons-nous dit, a été atténuée pratiquement. La direction a bien vite reconnu qu'un changement était nécessaire, que l'expérience démontrait l'utilité d'une combinaison ; qu'il était plus logique de couronner la réclusion par le travail en commun, qu'ainsi l'éducation pénitentiaire serait mieux faite. En cela l'opinion publique a accompagné et suivi la direction. Le passage serait trop brusque de la séquestration- à la vie libre, sans une transition, une préparation à l'existence sociale par la fréquentation des autres condamnés, le travail par groupes. La troisième période, celle de la liberté conditionnelle qui existe depuis longtemps en Angleterre, passera dans peu en force de loi à Neuchâtel.
C'est dans le classement par quartiers que brille le tact du directeur. La conduite, le degré d'instruction, la nature des occupations, l'influence de tel ou tel voisinage, déterminent la place du condamné. A son entrée, il est photographié, envoyé au bain, questionné
avec bienveillance sur sa vie passée, sa famille, sa profession, les causes qui l'ont pu amener au mal.
Le pénitencier a six quartiers.
L'école est divisée en trois classes qui cortespondent à trois degrés d'instruction primaire : le chant est un des objets de l'enseignement. Quand le mauvais temps empêche la promenade dans les préaux, les détenus écoutent des lectures dans la chapelle, ce que facilite le fait que la bibliothèque comptait déjà 300 volumes à la fin de 1870. L'ecclésiastique qui fait le culte s'efforce de communiquer à tous ses sentiments élevés de large tolérance.
Avant qu'une société de patronage fût organisée à son instigation, le D' Guillaume, directeur du pénitencier, joignait ses efforts à ceux de M. le pasteur Lardy pour entourer de soins vigilants le condamné qui allait être libre et le suivre dans sa future destination. Aujourd'hui le directeur donne tous les renseignements désirables à la Société, qui se subdivise en sections, assigne un libéré à chaque patron spécial et rapporte au Comité central établi à Neuchâtel.
Ration du prisonnier : 750 grammes de pain blanc rassis; à déjeuner, trois quarts de litre de café au lait; à dîner, trois quarts de litre de soupe, dans laquelle on met par semaine et par homme une livre de viande sans os; à souper, soupe et pommes de terre.
L'habitude de faire pendre les habits en dehors des cellules a été abandonnée à Neuchâtel comme à Lenz-
bourg et à Bâle ; elle offusquait inutilement le détenu dont le désir d'évasion est bien mieux calmé par la bonté du directeur que par la rigueur des règlements.
Pour le travail, les condamnés se réunissent en petites sections. En 1870, les journées montèrent à 12,591 avec un produit de 31,713 fr., la moyenne du gain journalier est de 1 à 2 fr. Les horlogers sont les mieux rétribués. Chaque détenu a son livret, réglé à la fin du mois; une petite partie de son pécule lui est remise s'il se conduit bien. Le nombre des gardiens, dont le choix est fort délicat, varie de 4 à 15, suivant la population du pénitencier. Le gardien-chef qui parle facilement le français, l'allemand et l'italien, tient divers registres servant à constater la situation générale, à mentionner les diverses industries, les catégories de détenus. Le service de garde est contrôlé par des horloges,, des rondes, et note est prise de tout ce qui mérite l'attention. Un économe administre le pénitencier, achète le nécessaire, évite de rien affermer. L'État délivre des mandats, au fur et à mesure des demandes d'argent.
En résumé, le pénitencier de Neuchâtel est trèsbien dirigé, le système qu'on y applique est rationnel; les résultats sont déjà bons, ils seront encore meilleurs dans l'avenir.
Canton de Genève.
M. l'architecte Vaucher-Crémieux construisit en 1822, sur un bastion des anciennes fortifications de Genève,
fa SUISSE.
le premier pénitencier qui se soit élevé sur le continent. U employa le système panoptique et fit 56 cellules pour les détenus qui seraient incarcérés pendant plus de trois mois. Son devis s'éleva à 295,700 florins de Grenève, soit 136,022 fr. Depuis cinquante ans, M. Vaucher-Crémieux s'occupe des prisons, ses publications sur ce sujet sont connues et les nombreuses conversations que nous avons eues avec lui nous ont fourni de précieux documents. Le premier directeur, Aubanel, mitigea le système d'Auburn d'après ses propres idées, et bientôt la méthode genevoise fut connue dans l'Europe entière. Cette année même, nous avons eu le chagrin de perdre M. Aubanel, qui s'était acquis une réputation méritée.
Genève voulait s'agrandir: ses fortifications furent démolies et le célèbre pénitencier n'est plus qu'un souvenir. De 1864 à 1868, les condamnés de Genève furent transportés à Lenzbourg, par suite d'un accord avec le gouvernement argovien. Aujourd'hui, l'ancien hospice de Saint-Antoine^ transformé en prison, remplace l'établissement pénitentiaire. Avant la démolition de ce dernier, en 1842, la prison de VÊvêché fut construite sur l'emplacement d'une maison de détention, derrière la cathédrale de Saint-Pierre, sur les plans de M. l'architecte Schaeck-Jaquet. L'Évêché est divisé en deux ailes, dont chacune a trois étages avec balcons. On y renferme les détenus en prévention, les jeunes gens et les condamnés à des peines de peu de durée.
Ceux qui s'intéressent à la réforme des prisons ne doivent donc plus chercher un modèle à Genève. On ne peut remédier aux vices actuels que parla construction d'un nouveau pénitencier semblable à l'ancien. La mauvaise distribution des quartiers à Saint-Antoine, l'absence d'un point central d'où l'inspection puisse partir, l'étroitesse des cours, un ensemble de choses inacceptables, démontrent clairement que les transformations, comme le dit M. Lucas, sont généralement mauvaises, et que le régime pénitentiaire genevois n'est pas à la hauteur des lois pénales de notre époque.
A Saint-Antoine, les bureaux de l'administration occupent le corps de bâtiment central; l'aile droite est destinée aux hommes, l'aile gauche aux femmes. Quand le nombre des détenus dépasse celui des cellules, ce qui arrive, la séparation et le silence deviennent impossibles. Les communications se font au moyen du télégraphe et du porte-voix mis en usage par Aubanel.
L'Évêché, naturellement, vaut mieux que Saint-Antoine. Du quartier du centre, on peut inspecter les deux galeries latérales, à l'extrémité desquelles sont des lieux d'aisance et des robinets avec cuvettes.
Le parloir est placé au centre de l'édifice. La chapelle sert aux deux cultes: quand l'office catholique est terminé, l'autel fait place à la chaire du ministre protestant.
Un fourneau économique est employé pour la cuisson des aliments. De la cuisine, on passe à la chambre des bains où peuvent s'administrer, comme punition et moyen de répression, des douches fournies par la forte pression de la machine hydrauUque. Les cellules souterraines sont assombries par une lame de fer qui ne laisse pour l'air qu'un passage d'un pouce, le sol est asphalté pour prévenir l'humidité, les paillasses étant retirées aux hommes punis. La nuit deux chiens de garde suppléent au défaut d'une double enceinte.
L'eau ne manque ni pour les lavages ni pour les bains: huit litres par minute sont fournis aux deux prisons qui paient pour ce service 300 fr. par an.
Le quartier réservé aux vagabonds, aux prostituées, aux gens amenés par la police et la gendarmerie, est sale, fétide, malgré de fréquents lavages. La saleté, la fétidité sont entretenues par l'état sordide des individus qui y sont incarcéras.
Un lit en fer, avec paillasse et oreiller, une petite table, un drap, une couverture de laine en été, deux en hiver, quatre même si le médecin l'ordonne, constituent le mobilier des cellules qui sont plus grandes à Saint-Antoine qu'à l'Évêché, à cause de leur ancienne destination.
Les prévenus ne sont pas astreints au travail. Ds peuvent s'occuper comme ils l'entendent, pourvu que le règlement soit respecté, et leur gain est à eux. Quant aux condamnés, le produit de leur travail revient tout
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entier à l'État : si quelque argent leur est accordé, c'est à titre d'encouragement. La fabrication et la réparation des chaussures sont développées et productives : le triage de la gomme et du riz est un travail fastidieux qui incombe souvent aux prisonniers.
Par jour 645 grammes de pain ; le matin soupe ou . café au lait, à dîner légumes et pommes de terre bouillies, le jeudi et le dimanche, 250 grammes de viande au lieu de légumes. Sans Tordre du médecin, aucun supplément de vivres ne peut être introduit du dehors.
C'est le système auburnien qui est en vigueur. Toutefois les récidivistes sont soumis à l'isolement pour une durée qui ne peut excéder la moitié de leur peine. Dans les autres cas, la séquestration ne peut durer plUvS de trois mois pour les courtes détentions, six mois pour les longues, à moins que le détenu ne demande comme une faveur la prolongation de son isolement.
La libération conditionnelle n'est pas encore adoptée à Genève. Si la conduite du détenu est bonne, s'il travaille avec assiduité, le directeur peut lui accorder quelques adoucissements. S'il tombe malade, il est soigné en cellule, tant que la maladie n'a pas de gravité, sinon on l'envoie à l'hôpital. Il suit les règles de la religion à laquelle il a déclaré appartenir à son entrée en prison, assiste aux prières en commun, est dispensé de travailler les jours de fête.
A l'Évêché, 14 gardiens ; à Saint- Antoine 9. Dans
i26 stJissË.
cette dernière prison, 3 gardiennes et 1 gouvernante s'occupent des femmes.
Le directeur de Saint-Antoine, outre le logement pour lui et sa famille et le 6 ^fl sur les bénéfices industriels, a 2,500 fr.
Le sous-directeur (qui réside à rÉvôché) a le logement, une gratification annuelle de
250fr.,et 1,500 >
Le commis-comptable, outre le logement 1,200 >
Le portier 1,000 >
Le gardien-chef 800 >
Les gardiens et gardiennes ont 560, 400 et 300 fr. En 1870, sont entrés à Saint-Antoine et à TÉvêché, 692 hommes, 338 femmes, 16 jeunes gens.
Michelet dit qu'il a douté un instant de la Providence en examinant la tête d'une vipère. Des incertitudes pareilles nous ont assailli quand nous avons examiné de près ce qu'on appelle du nom générique de colonies agricoles, quand nous sommes descendu de la théorie à la pratique, que nous avons entrevu les difficultés innombrables qui entravent l'exécution des plans, que nous nous sommes demandé combien d'enfants avaient été redressés, combien d'adultes moralises par ce moyen. Dans les pays de centralisation excessive, comme la France, à-t-on obtenu, en fondant une trentaine de colonies pour les jeunes détenus, que la main du gouvernement fût moins visible, que la charité individuelle s'exerçât avec une initiative plus large et plus spontanée?
Le doute n'est pas le découragement. Sur la route du progrès, il n'est pas permis de faire halte; il suffit d'ailleurs de retourner la tête pour constater le chemin parcouru, et si le but n'est pas atteint, il est visible, la direction est donnée, l'impulsion reçue nous y conduit en droite ligne.
La nécessité de diviser le sujet existe: les institutions ne sont que le reflet des mœurs. Vouloir appliquer à un pays des règles, des formes qui ne sont pas l'expression de ses conditions matérielles, de son degré de culture, serait vouloir devancer la civilisation, mal comprendre les exigences de la science moderne, les droits du bon sens qui doit être à la base de toute innovation.
Théoriquement, les avantages des colonies agricoles sont indiscutables. Cette création ne peut que réjouir le cœur par la pensée que, sans tomber dans des idées malsaines, destructives de toute liberté et de toute responsabilité, sans rêver une égalité chimérique, on peut toucher du doigt le remède à côté du mal, ouvrir toutes grandes à des enfants vicieux et abandonnés les portes d'un asile qui saura les préserver de la souillure du contact, donner aux adultes accès dans un établissement où le travail est quotidien, l'instruction en honneur, le relèvement possible.
A côté des crimes et des délits, l'indigence, la mendicité héréditaire sont des faits à étudier, des problèmes à résoudre. Faiye d'un mendiant un agriculteur
a été l'idéal de bien des philanthropes. Si l'extinction du paupérisme est introuvable comme la quadrature du cercle, le mouvement perpétud, la direction des ballons, sa diminution n'est pas une difficulté insoluble et peut être atteinte, vérité, dont semblent douter MM. de Lurieu et Romand quand, dans leur livre sur les colonies agricoles, ils flétrissent certaines fondations hollandaises du nom de dépôts de mendicité.
Honneur donc à la pensée qui a fondé Mettray, Sainte-Foy, Val d'Yèvre, Ommerschans, Veenhuizen, Ruysselède, Hofwil, Carra; honneur à tous ceux qui ont légué à leurs imitateurs les progrès qu'ils avaient réalisés, les espérances qu'ils avaient légitimement conçues, les devoirs qu'ils s'étaient imposés.
Tout en rendant justice aux mobiles des hommes, éviter le parti pris, faire la part du blâme et de l'éloge, montrer le mal comme le bien, est une obligation stricte et l'unique moyen de faire avancer la question, de donner aux colonies futures le cachet de l'expérience, d'en assurer ainsi la durée. Voilà notre intention; exposer sera notre tâche, conclure celle du lecteur.
Hollande.
La réserve, la discrétion naturelles aux Hollandais rendaient délicate la visite de leurs colonies agricoles, les renseignements difficiles à obtenir. Le Hollandais,
sans vouloir discréditer ses établissements et surtout leurs fondateurs, était en garde contre cette assertion répétée un peu partout, formulée dans beaucoup d'écrits et généralement accréditée : « Le travail des colons suffit à couvrir les dépenses des colonies hollandaises. > Le feu roi Guillaume II, sachant que c'était une erreur, disait avec bon sens à M. de Lurieu: « Vous allez visiter nos colonies de bienfaisance, je tiens à honneur que le gouvernement français connaisse toute la vérité. En présence d'un monument de dévouement et de patience que vous admirerez comme moi, ne vous laissez pas séduire; allez au fond . des choses : on vous montrera des miracles de culture : sachez à quel prix... >
L'exagération , l'inexactitude des comptes rendus vient du désir de leurs auteurs qui est moins de présenter les faits dans leur simplicité, d'attendre la persuasion d'un véridique exposé, que d'obtenir un subside, se créer des adhérents utiles ou nécessaires. La statistique peut se tromper, les chiffres se grouper trop habilement, le fond des choses se dissimuler sous des apparences, la superficie apparaître seule à des voyageurs pressés et prévenus.
La Hollande s'enorgueillit à bon droit de ses colonies. Elles datent de 1818 et ont affronté l'épreuve la plus décisive de toutes, celle du temps. Si quelquesunes n'ont pas réalisé toutes les espérances, d'autres sont debout et peuvent, sinon servir de modèles, du
moins supporter un examen consciencieux. Les travaux sur les institutions de bienfaisance néerlandaises sont peu nombreux, et les publications de MM. Staring, Faye et Paul Héricart ne sont guère connues. L'œuvre pourtant est importante, non point seulement par ses résultats immédiats, mais par la propagation des idées qu'elle représente, par le signal qu'elle a donné au monde entier, par la philanthropie éclairée qui l'a inspirée.
Trois provinces, la Drenthe, la Frise, l'Over-Yssel renferment les six cent onze bâtiments qui constituent, avec les domaines, les huit colonies agricoles de la Hollande.
Trois de ces colonies sont libres :
, Fredericks'oord, Willeminas'oord, Willems'oord.
Trois autres sont destinées aux mendiants qui y sont conduits de force:
Ommerschans, Veenhuizen n"* 2, Veenhuizen n** 3.
Les orph^ns et les enfants trouvés sont recueillis à Veenhuizen n° 1.
En huitième lieu, l'école d'agriculture de Wateren présente beaucoup d'analogie avec les écoles rurales de la Suisse.
L'instigateur des colonies agricoles, le véritable
232 COLONIES AGMGOLeS.
fondateur de la Société de bienfaisance, société qu'on est certain de trouver à l'origine et au centre des créations libérales et généreuses, est le général comte Van den Bosch. Cet officier du génie, à son retour de Java, fut frappé du contraste bizarre qui existait entre une civilisation raffinée et l'état misérable d'une partie de la population. Cette situation, qui avait été l'objet de ses longues méditations, il crut possible de l'améliorer, de la transformer, de la détruire même par des procédés à la portée d'une association intelligente et bien secondée. Sous l'empire de ces réflexions, il fonda et organisa la Société néerlandaise de bienfaisance^ avec le patronage du prince Frédéric et dès la première année, 21,187 souscripteurs répondirent à son appel par un versement de plus de 166,000 fr.
La tâche de la Société est comme celle du Bureau central de bienfaisance, à Genève: substituer au désordre, à la fainéantise, à la dépravation, suites ordinaires de la mendicité, la moralisation qui résulte du travail. Question épineuse, de nature à exciter le zèle, non à provoquer le découragement, si des déceptions surviennent: une vie d'homme est peu de chose, comparée à l'existence de l'humanité. ♦
Contrôle, direction financière, administration générale, tout est réglé dans la Société de bienfaisance qui a lutté pendant plusieurs années contre la décroissance des souscripteurs et le refroidissement de l'enthousiasme du début. Les opérations de la Société ont été
basées sur cette erreur déjà indiquée, savoir que le travail des colons couvrirait leurs dépenses, pourvu qu'un abri et des instruments leur fussent fournis.
Pour les achats de terres, les constructions, l'aménagement, la mise en œuvre de son idée, la Société n'hésita pas à aller de l'avant, contracter des emprunts, fonder immédiatement trois colonies libres, deux autres en 1822, les trois dernières en 1823 et 1824. Le succès cour'onna d'abord ses efforts. Un temps d'arrêt cependant est à noter pendant l'absence du comte Van den Bosch, nommé gouverneur général des Indes néerlandaises. Sans nier l'influeuce d'un homme, de sa persévérance et de son énergie, ne tombons pas dans l'injustice de certains critiques qui attribuent tous les succès de la célèbre colonie de Mettray aux talents de MM. de Metz et de Courteilles, ses premiers directeurs, regardons Pestalozzi lui-même conduire à bien ses entreprises en Suisse et cependant échouer financièrement, et disons-nous que les bonnes intentions ne remplacent pas la circonspection quand on achète, prête, ou contracte.
Le gouvernement des Pays-Bas avait pris l'engagement de payer à la Société, pendant seize ans, la somme annelle de 468,420 fr., moyennant l'entretien dans les colonies de 9,200 individus: orphelins, mendiants, enfants trouvés, vétérans. L'État qui ne devait payer que jusqu'en 1838, payait encore en 1842, par
suite des mauvaises opérations de la Société : le prix d'admission dans les colonies fut augmenté.
Laissons un instant de côté la question financière, pour nous occuper des institutions et de leur utilité pratique.
Le Werkhms^ maison de travail, est l'antichambre des colonies forcées. C'est une prison préventive et en même temps un dépôt de mendicité, un lieu de répression pour les peines de courte durée, pour le vagabondage et autres menus délits. Anciennement, les lois laissaient plus de latitude à la municipalité. Les workhouses anglais, qui ont d'autres rapports que le nom avec l'établissement hollandais, en diffèrent essentiellement en ce sens que les plus lugubres, ceux qui, servant d'asile à Londres pour une nuit seulement, ont été mis en relief par la récente visite d'un gentleman déguisé, ne sont pas des prisons, ne renferment pas de détenus, mais, abritent les indigents moyennant leur travail et la restriction volontaire de leur liberté. Il y a vingtdeux ans, nous avons visité, près de Liverpool, un workhouse modèle où huit cents individus, hommes, femmes, enfants, se soumettaient docilement aux règlements et ne présentaient nullement l'aspect de la souffrance et du malheur. Des chambres séparées logeaient les veuves d'anciens marins, les femmes âgées qui jouissaient d'un confort relatif, buvaient leur thé chaque jour. Si tous les workhouses avaient ce cachet, on verrait moins de pauvres préférer leur indépen-
COLONIES AtiRIGOLES. 233
dance absolue, même au prix de cruelles privations, à ce qu'ils considèrent comme un asservissement.
La maison de travail d'Amsterdam reçoit :
V Tous ceux qui sont reconnus pauvres et qui ont leur domicile de secours à Amsterdam, c'est-à-dire qui y ont demeuré quatre années consécutives s'ils sont néerlandais, six années s'ils sont étrangers. Sur la présentation d'un certificat d'indigence, délivré par les maîtres de quartier, ils sont admis, quels que soient leur âge, leur état et le nombre des membres de •la famille. Au-dessous de seize fins, les enfants pauvres ne sont reçus que's'ils sont accompagnés de leur père ou de leur mère.
2° Les familles et les individus qui ont leur domicile d'assistance dans d'autres communes, lorsque ces communes ont déclaré une fois pour toutes qu'elles paieront les frais. Ce cas ne se présente que rarement.
3° Les mendiants qui, après avoir subi leur peine dans la prison, doivent être transportés aux colonies forcées. Ce sont les seuls qu'on y envoie depuis 1843.
4** Les individus qui, condamnés par jugement pour contravention aux règlements municipaux concernant la police et l'octroi, sont hors d'état de payer les amendes.
5** Les débiteurs civils contre lesquels la contrainte par corps est mise à exécution dans le ressort du tribunal d'Amsterdam; cette mesure est prise en vertu
d'un contrat très-ancien passé entre le gouvernement et la ville.
6° Les individus condamnés par jugement à la détention, pour cause d'inconduite, à la requête des parents ou tuteurs, ou pour cause de prodigalité à la requête du curateur.
7** Les indigents qui sont envoyés par le directeur de la police, pour qu'on leur donne asile pendant quelques jours. Ce sont pour la plupart des étrangers qui ne pouvant justifier de leur séjour à Amsterdam, doivent être transportés'au delà des frontières, conformément à la loi du 13 août 1849. '
Du Werkhuis, les mendiants passent aux colonies forcées, Ommerschans et Veenhuizen.
Ommerschans est situé dans la province d'Over- Yssel. Son aspect est militaire, c'est celui d'un fort et d'une caserne. Après avoir passé par des landes, des bruyères, des genêts, le visiteur entre dans un vaste quadrilatère par un canal, des' ponts-levis, des portes que gardent des soldats, et se trouve en face d'une population assez morne, égayée à demi par les communications entre hommes et enfants, facilitées par le travail des champs. Les inconvénients de l'agglomération sont visibles dans les grandes salles, contenant de 60 à 80 colons, mal aérées, servant à la fois de réfectoires, de promenoirs et de dortoirs. L'infirmerie, l'atelier, les logements du directeur et du médecin, les chambres dés vétérans, le quartier de punition, la
chapelle sont dans des dépendances en dehors du bâtiment principal.
Vingt et une grandes fermes, comprenant plus de 700 hectares déterres, avec-étable, écurie, aire à battre le blé, donnent le caractère agricole à Ommerschans, dont la population totale est d'environ 2,500 individus; les deux tiers sont d'anciens mendiants.
La liberté des cultes est poussée à ses dernières limites: catholiques, protestants, Israélites ont leurs quartiers distincts ^t même leurs cuisines séparées. Puisque le classement est tellement aisé, pourquoi d'autres catégories n'existent-elles pas, d'après l'âge,' le sexe, le degré d'instruction et de moralité ? Pourquoi, contrairement aux usages, les surveillants des femmes sont-ils des hommes?
A Ommerschans, le personnel est de soixante personnes, en moyenne un gardien pour quarante colons. Le directeur a 1,200 florins par an, le sous-directeur 500, le médecin 700. Les employés, qui jouissent tous d'un petit jardin, sont pour l'extérieur : 1 teneur de livres, 1 maître d'école, 1 sous-maître, 3 maîtres de magasins, 1 maréchal-ferrant , 1 maître sabotier, 1 boulanger, 1 surveillant en chef, 1 surveillant adjoint, 1 apothicaire, 1 blanchisseuse en chef, 7 surveillants de salles. Pour l'extérieur, sous les ordres du directeur-adjoint : 1 teneur de livres-, 4 maîtres de section, 1 laboureur à demeure, 32 surveillants dont 9 militaires.
Les colons, hommes et femmes, portent un costume. Voici le régime disciplinaire.
Ivrognerie: Emprisonnement de un à cinq jours; en cas de récidive de un à dix jours.
Injures envers les autres colons: Emprisonnement à la salle de discipline de trois à quatorze jours.
Inunoralité en paroles ou en actions: Emprisonnement à la salle de discipline, en cas de récidive au cachot de un à huit jours.
Complots : Emprisonnement de trois à huit jours au cachot.
Contrefaçon ou altération de la monnaie coloniale. (Il y a un système monétaire spécial àOmmerschans: Emprisonnement de quatorze jours dans les fers.)
Refus d'obéû": Temps de l'emprisonnement réglé d'après les circonstances plus ou moins aggravantes du délit ; en cas de récidive, en ovire, de dix à vingt coups de bâùofi.
Vol ou dilapidation d'objets appartenant à autrui : Restitution de deux fois la valeur de l'objet volé ou dilapidé; emprisonnement de trois à quatorze jours avec les fers; en cas de récidive emprisonnement de quatorze jours au cachot ; pour les cas graves, tradition devant les tribunaux.
Désertion: Emprisonnement de un à dix jours au cachot; en cas de récidive, de un à quatorze jours, et en outre de tiuinze à quarante coups de hâtons. Après trois désertio)is, le fotœt.
On le voit, le règlement n'est guère patriarcal, et la colonie d'Ommerschans, quoiqu'on ait exagéré ses mauvais côtés, ne doit pas servir de modèle. Elle néglige l'éducation, le sentiment de dignité qui sommeille chez l'homme et chez l'enfant, elle ne relève pas, ne moralise pas, aussi les récidives sont-elles nombreuses et certains vagabonds sont-ils revenus aux colonies forcées jusqu'à neuf fois. Les dépenses annuelles sont de 267,000 fr. environ.
Veenhuizen a été fondé en 1823 dans la Sibérie hollandaise, province de Drenthe. Pas un arbre, pas un arbuste, peu d'habitants. Les bâtiments, les terres cultivées des colonies semblent un oasis dans le désert. Les trois établissements, distingués seulement par leurs numéros, sont calqués sur Ommerschans. Vingtdeux fermes suffisent aux travaux agricoles. Veenhuizen n° 2 est particulièrement destiné aux vétérans, mesure inspirée par des sentiments de sympathie pour l'armée, mais dont l'efficacité peut éveiller des doutes. Assurer une retraite aux vieux soldats, loger près d'eux leur famille, est chose naturelle, mais les mêler aux mendiants et aux vagabonds, sous le spécieux prétexte de consolider l'ordre par la présence d'hommes armés, est fort critiquable. Il s'en faut que Veenhuizen soit un Hôtel des invalides.
Veenhuizen n** 1 est une colonie d'orpheUns. On y reçoit les enfants qui sont envoyés des colonies forcées après le décès de leurs parents, les enfants des familles
indigentes, les enfants trouvés et abandonnés : ces derniers ferment la grande majorité de la population.
Les orphelins sont admis généralement à six ans; toutefois ils peuvent être reçus dès l'âge de deux ans, par une décision spéciale du ministre de l'intérieur. Quant à leur majorité, la colonie les renvoie à leur commune, elle a eu le temps nécessaire pour exercer sur eux une action efficace et salutaire: s'il n'en est pas ainsi, c'est que la méthode employée s'écarte de la vérité.
Une fois hors des portes de Veenhuizen, le colon est livré à lui-même; l'influence de la Société de bienfaisance s'arrête au seuil de la colonie. Aucune protection, aucun patronage ne soutient le jeune honmie dans la carrière qu'il va entreprendre, lacune regrettable, comblée en partie dans d'autres établissements par la sollicitude du comité, qui suit d'un œil vigilant son ancien élève, qui remplace presque les patrons par la direction et les soins moraux, qui étabUt, comme à Mettray et à Serix, des rapports épistolaires intéressants avec le nouvel agriculteur ou le nouvel ouvrier.
Sur 1,500 orphelins, dirigés et surveillés par une trentaine de personnes,- Veenhuizen en emploie 150 comme sous-maîtres dans les écoles, garde-magasins, commis dans les bureaux, aides pour l'infirmerie, la lingerie, la cuisine, la boulangerie. Le personnel est à
peu près le même qu'à Ommerschans : 3 directeurs, 2 teneurs de livres, 6 maîtres d'école, 8 surveillants de salle, médecin, berger, couturière, blanchisseuse, portier.
Seize grandes salles, contenant chacune 130 lits, forment trois quartiers dont l'un est réservé aux enfants en bas âge. Cette organisation est un progrès sur le triste état de l'hospice des enfants trouvés d'Amsterdam où l'on constatait autrefois les ravages de la maladie et de la mort. C'est à juste titre que les colonies de la Hollande se glorifient de la diminution considérable du chiffre des expositions, les indigents ayant maintenant pour leurs enfants un avenir auquel ils ne pouvaient s'attendre auparavant.
L'école d'agriculture de Waief-m est pour ainsi dire une succursale de Veenhuizen n** 1, puisque ses élèves sont choisis parmi les orphelins de ce dernier établissement. Le directeur désigne les plus capables, ceux qu'il juge dignes par leurs dispositions spéciales de faire partie d'un institut agricole et de le mener à bien. L'instruction est naturellement plus fort€ à Wateren qu'à Veenhuizen: les élèves y entrent de 12 à 15 ans; ils reçoivent des leçons de géométrie, d'agriculture supérieure, etc. Une pépinière, un jardin botanique leur fournissent les occasions d'études nécessaires. Wateren néanmoins n'a pas donné les résultats qu'on en attendait. En dix ans, sur 145 jeunes gens sortis, 36 se sont placés comme domestiques
de campagne, 18 seulement sont restés au service des colonies. L'agriculture, malgré les travaux de l'institut, n'a pas visiblement progressé. La Société de Wenfaisance avait pourtant choisi comme premier directeur un élève du célèbre agronome suisse M. de Fellenberg. La culture du genêt comme engrais et les tentatives de substituer l'orge au seigle sont les seuls points qui aient attiré l'attention des agriculteurs.
Quatre cent vingt-cinq maiSbns séparées, bâties sur les bords de larges chemins, répandues sur un sol d'aspect uniforme et triste, constituent les trois colonies libres Frédériks^oord, WUlems'oord et WUleminas'oord, ainsi nommées du nom de leurs protecteurs les princes Frédéric, Guillaume et l'ancienne reine. La physionomie militaire d'Ommerschans fait place à la vue des jardins et des cultures qui entourent les habitations. Une étable, une grange, un emplacement pour faire le beurre, des bestiaux, trois hectares de terrain sont attribués à chaque çplon. Le ménage est installé dans des meubles vernis. Il est superflu de vanter la propreté hollandaise.
Une ferme produit pour sa consommation; le surplus peut être vendu aux employés et colons, le beurre transporté hors des limites de la colonie. Vingt-cinq maisons forment un quartier dirigé par un chef, pris parmi les colons, et réglant les heures de travaU et de repos. Les ateliers de tissage de coton occupent 400 métiers.
Dans sept écoles, on reçoit une instruction élémentaire: géographie, histoire, dessin, même un peu de mathématiques. Une église catholique s'est élevée en 1846. La population est de 1,260 hommes et 1,240 femmes, dont 1,800 protestants, 600 catholiques et . 100 israéUtes. ^
Quel est le sort des enfants qui naissent dans les colonies libres ? Devenus grands, ils restent où ils sont en qualité d'ouvriers. D'autres vont dépenser leurs économies dans les villes, et sont réintégrés tôt ou tard comme mendiants à Ommerschans ou à Veenhuizen. Le petit nombre fait mieux : il se marie et fonde des fermes, réaUsant ainsi le rêve des créateurs de colonies libres.
La. nature même de ces établissements et la liberté dont on y jouit permettent l'emploi d'un personnel restreint. Les quarante-quatre employés suivants suffisent à la surveillance d'une population nombreuse et espacée: 1 directeur, 1 médecin, 3 sous-directeurs, 10 chefs de quartier, 3 teneurs de livres, 6 commis, 6 préposés aux boutiques, 7 maîtres d'école et 7 sous-maîtres.
Vis-à-vis du caractère tranquille et réfléchi des Hollandais, les moyens énergiques d'organisation et de répression n'étaient pas de mise : l'opposition serait devenue d'autant plus tenace qu'elle aurait été plus lente à se former. Si des soldats, comme au début, étaient préposés au maintien de l'ordre, les idées de résistance naîtraient et deviendraient un péril.
24i COLONIES AlJttlGOLES.
Ce sont les institutions de bienfaisance qui envoient aux colonies libres les indigents honnêtes, moyennant une somme de 1,700 florins qui est le correspectif des dépenses nécessitées par la construction d'une maison, l'achat de meubles, d'instruments aratoires, de vêtements, de deux vaches, et les avances pour la première année. Cette somme est-elle suffisante? L'expérience a répondu négativement et des embarras pécuniaires sont inévitablement survenus. La Société de bienfaisance a le tort de s'imaginer que son idéal peut être atteint sans sacrifices, que la route peut être suivie sans encombre dans toutes les directions, et que l'œuvre des colonies est une opération financière aussi bien qu'une fondation morale.
Les obstacles au succès des colonies sont en outre l'imprévoyance, la paresse, la faiblesse corporelle des colons, jointes à l'injustice involontaire qui a présidé au partage des terres, trois hectares de terrain mauvais, à peine défriché, n'étant pas distingués d'un champ fertile et facilement cultivable. Ceci par suite de l'application d'une espèce de loi agraire.
Le généreux Van den Bosch a donc été battu sur presque toute la ligne, non que le zèle et les connaissances lui aient manqué, mais parce que ses erreurs étaient fondamentales. Les lois de l'économie politique, les règles de la consommation et du produit ne peuvent se révéler par des essais pratiqués à l'aide d'ouvriers valides qui seront remplacés plus tard par des mendiants
valétudinaires; la science profonde de l'agriculture, les procédés d'assolement et d'élevage ne sont pas à la portée d'une réunion d'hommes bienfaisants qui habitent à vingt kilomètres des établissements agricoles.
N'oublions pas que Van den Bosch était général. L'habitude du commandement, de la centralisation militaire s'imprime sur ses créations, qui font peu de cas des personnes, pour s'occuper avant tout de la collectivité, des chiffres à placer sur le papier. Que l'institut soit fondé, peu importe qui le peuplera! Il semble qu'à son insu le général se soit imprégné de théories socialistes. Et la famille? Nous sommes persuadé que Van den Bosch n'avait guère pensé à son influence toute puissante pour la moralisation, l'effort individuel. Ce mot de famille est pourtant tellement magique, que dans les colonies agricoles que nous allons décrire, en France et en Suisse, la division n'est pas faite par quartiers, par catégories, mais par familles.
Le germe de socialisme déposé à la base des établissements agricoles devait se développer et aboutir à des demandes incessantes adressées à l'État. Des subventions ! tel a été le cri des colonies pendant la période de découragement et de récriminations qui a suivi les déceptions de la deuxième heure. Brochures, explications, mémoires parurent alors. C'est votre faute à vous, gouvernement, qui avez imposé des conditions impossibles. Dites plutôt, répondaient les gouvernants,
que c'est votre idée qui est chimérique, irréalisable, et que vous ne pouvez pas remplir vos engagements; l'État n'a rien à se reprocher, il a payé 211 fr. par tête de colon, et s'il est économe, c'est qu'il s'agit des . deniers des contribuables. Enfin un accord fut conclu, le prince Frédéric et le général Van den Bosch reprirent leurs fonctions et les subventions annuelles furent portées à 679,420 fr. Le nouveau traité dé 1843 céda à l'État la propriété d'Ommerschans et des trois Veenhuizen: les colonies libres restèrent le gage des hospices et des communes.
L'idée mère était grandiose. Donner une existence honorable à 72,000 indigents, à 50,000 mendiants et du même coup renouveler les conditions de l'assistance, défricher des terres vagues, conquérir pacifiquementdes contrées entières, féconder le désert. Il y avait de quoi enthousiasmer le général, qui s'écriait: «Nous n'avons pas la prétention de transformer tout de suite en modèles de vertu des hommes démoralisés par la misère; mais nous ne doutons point que, secondés par le gouvernement, nous ne réussissions moyennant une discipline convenable à maintenir les colons dans la ligne du devoir, et nous nourrissons les espérances les mieux fondées sur l'amélioration de leur descendance. Nous l'offrirons un jour à la société, élevée sous la voûte des cieux qui constituera leur principal atelier; grandie au sein du travail, bien nourrie, vigoureuse, saine d'esprit et de corps et par là capable de gagner son
pain, propre au service de nos armées de terre et de mer, et enfin prête à remplacer utilement les étrangers qui actuellement viennent par milliers tous les ans, faire nos travaux champêtres et utiliser nos tourbières. >
Le programme était superbe, les promesses magnifiques, la confiance dans l'avenir naturelle. Ces lignes semblent écrites par quelque visiteur superficiel qui a tout embrassé d'un coup d'œil. La vérité force à rabattre beaucoup de ces prétentions ; au lieu de plus de cent mille hommes à entretenir, à élever, à moraliser, les colonies néerlandaises contiennent en maximum dix mille individus, et sans tomber dans une exagération pessimiste, sans dessiner avec le caricaturiste Grandville des forçats à ailes d'ange, on doit borner, limiter les bons effets de la colonisation hollandaise aux expériences et aux progi'ès agronomiques, à la diminution des mendiants, à la suppression de l'hospice des enfants trouvés d'Amsterdam.
Belgique.
Il serait injuste de classer les colonies belges en deux catégories, celles qui ont périclité comme en Hollande, celles qui prospéreront comme en France, d'enregistrer, suivant l'expression de MM. deLurieuet Romand, des extraits mortuaires et des actes de naissance. Des établissements, fondés sur l'exemple néerlandais , ne sont plus qu'un souvenir, c'est vrai; d'autres sont mieux qu'une espérance.
Nous avons dit que Texistence des colonies agricoles était intimement liée en Hollande à l'existence de l'État, qu'elle en était inséparable, et qu'il y avait là un vice radical, un germe mortel, une sorte d'aveu implicite que la colonie ne pouvait pas voler de ses propres ailes. L'exemple de la Belgique le prouve surabondamment. Les établissements de Wortd et de Merxjdiis n'ont pu vivre, l'État se retirant. Voyons d'un peu plus près les motifs de cet insuccès, examinons les travaux de la Société flamande de bienfaisance.
Cette société fut projetée en 1821 et définitivement établie en 1823 ; elle était indépendante de la fondation néerlandaise, mais constituée exactement de la même façon. Son administration siégeait à Bruxelles.
Immédiatement, 532 hectares de terre furent achetés à Wortel, province d'Anvers, cent vingt-cinq maisons construites, puis cent trente-ljuit, avec église, presbytère, école, filature. ïrois hectares et demi de terrain attenaient à chaque ferme. On voulait fonder des colonies libres. En môme temps, à Merxplas et Ryckvorsel, 540 hectares devaient être mis à profit pour une imitation d'Ommerschans. Il s'agissait d'installer là mille colons forcés, en vertu d'un contrat passé avec le gouvernement, et d'un système nouveau qui devait supprimer la mendicité.
Pour faire face aux premières dépenses, la Société emprunta successivement diverses sommes qui s'éle-
vaient en 1830 à dix-sept cent mille francs. Voici les * ressources qui étaient censées compenser les dépenses :
Prix stipulés dans les contrats passés avec les administrations communales ou hospitalières pour l'admission aux colonies libres de familles indigentes et d'orphelins ;
Emprunts faits par la Société et produits des dons et souscriptions volontaires des associés protecteurs de l'œuvre;
Produits variables du travail industriel et agricole des colonies ou bénéfices de l'exploitation.
Sans compter les emprunts, en treize ans d'exercice, les colonies belges se trouvaient en déficit de un million cinq centseize mille neuf cent quinze francs. Ce fâcheux résultat déroutait toutes les prévisions.
n pouvait cependant être prévu, si l'on ne vivait pas d'espérances lointaines, si les recettes et les dépenses étaient confrontas scrupuleusement, l'amortissement et les intérêts calculés froidement, si l'illusion n'envahissait pas les esprits relativement au produit du travail, si les subsides de l'État ne devenaient pas un oreiller.de paresse.
Du reste, à mesure que les colonies paraissaient pencher vers leur chute, l'intérêt s'affaiblissait, s'éloignait, les souscriptions baissaient d'année en année, et si depuis la séparation de la Belgique et de la Hollande, la Société de bienfaisance a pour ainsi dire suspendu ses paiements, la cause n'en est pas imputable à la réveil*
250 GOLONtES AGRiGOLEg.
lution, mais à l'état de choses que nous venons d'esquisser.
Chaque année, le déficit augmenta. Une assemblée de créanciers eut lieu qui reconnut l'impossibilité de continuer. Une nouvelle réunion, provoquée par le gouvernement et suivie d'un rapport détaillé, ne réussit pas à galvaniser les colonies. En 1842, une année après le paiement du dernier subside, la dissolution de la Société entraîna l'évacuation des colons de Merxplas sur les dépôts de mendicité. Enfin, en 1846, les colonies dont nous venons de parler furent définitivement enterrées par cette note laconique, résumant la situation : < Les immeubles de la Société de bienfaisance formant les colonies de Merxplas et de Wortel ont été vendus. La députation permanente de la province d'Anvers a nommé une conmùssion spéciale chargée du soin de veiller au sort des colons libres restés à Wortel. L'État a accordé à cette commission un subëde de trois mille francs. >
Quelque lamentable que fût cette fin, les esprits sérieux ne s'en impressionnèrent pas outre mesure; les causes de l'échec n'échappaient point à l'examen, et pour éviter des mécomptes, on savait qu'il fallait agir autrement, prendre une base plus solide, suivre de meilleurs exemples. Mettray était là, visité, étudié dans sa méthode et dans sa marche, décrit dans maints ouvrages. Les Belges eurent le bon sens de comprendre, à l'instar des Anglais, que l'amour-propre est déplacé
COLONIES AGRICOLES. 2ol
dans les questions de philanthropie, et si Ruysselède est surnommé le Mettray belge, c'est un honneur qui rejaillit à la fois sur Ifi France et sur la Belgique.
Une loi du 3 avril 1848 imposait au gouvernement l'obligation d'établir des écoles de réforme pour les indigents des deux sexes âgés de moins de dix-huit ans. L'agriculture devait être l'objet principal de l'enseignement et des travaux. Six cent mille francs étaient affectés à cette création.
Ruysselède fut fondé aux frais de l'État qui avait acheté pour 161,476 francs les bâtiments et le terrain d'une ancienne raffinerie. Le point de départ financier était bon; l'appropriation des édifices à leur destination nouvelle a été plus longue que coûteuse. Un bâtiment central reçoit cinq cents élèves, nombre total des garçons, dont les salles d'étude sont à l'une des extrémités, le réfectoire au centre, les dortoirs au premier et au second étage. Le besoin d'économiser l'espace n'a pas forcé de remplacer les lits par des hamacs. Ateliers, écuries, étables, logement du directeur entourent comme dépendances le corps de logis.
Les commencements de Ruysselède furent modestes : vingt-cinq enfants, logés au-dessus d'une étable et sortant du pénitencier de Saint-Hubert, furent les premières créatures soumises aux essais éducatifs et à l'habileté éprouvée de M. Poil, ancien directeur de la prison de Bruxelles.
On reconnut rapidement que la position était salubre, les maladies rares, le travail des champs fortifiant; les leçons de lecture, d'écriture, d'arithmétique étaient suivies assidûment, la gymnastique, la natation, le chant cultivés; les enfants manœuvraient militairement, ce qui lès récréait d'abord et en préparait un certain nombre au métier de soldat qui devait être leur lot dans la vie.
Des notes concernant chaque élève et déterminant les récompenses et les punitions sont inscrites sur son livret ; un tableau d'honneur porte les noms de ceux qui ont mérité cette distinction: -sur ce tableau est choisi le chef de chaque section de trente enfants, classés par rang d'âge. La diversité des occupations et des travaux règle les escouades.
Le défrichement, la mise en culture, désir si vif des Hollandais, a réussi aux Belges à Ruysselède. D est vrai que, si le produit des champs est satisfaisant, on s'est heurté à moins d'obstacles. Outre l'agriculture, des ateliers sont dirigés par des ouvriers contre-maîtres : un maréchal-ferrant, un menuisier, un vannier, un tresseur de paille. Le personnel ne doit pas coûter, tout compris, plus de vingt-cinq mille francs. La tâche des instituteurs est facilitée par le fait que Ruysselède est un établissement de jeunes gens et non pas de mendiants adultes, de vagabonds qui, venant de la ville comme de la campagne, ont apporté dans les colonies
des habitudes de paresse invétérées et presque impossibles à déraciner.
A deux kilomètres s'élève une maison destinée à recevoir trois cents jeunes filles de huit à dix-huit ans et une centaine d'enfants des deux sexes de deux à sept ans. Le gouvernement est-il entré en tractation avec une communauté religieuse pour la surveillance de cet établissement? !Nous l'ignorons.
Nous savons que, grâce aux encouragements du succès, des succursales de Ruysselède ont été établies.
La nourriture laisserait à désirer, si la sobriété des enfants belges ne permettait des économies impossibles dans d'autres pays. Deux fois seulement par semaine, les jeunes colons mangent de la viande de vache et de porc ; leur pain ne contenterait pas un soldat français par le mélange désagréable du son et la qualité inférieure de la farine.
Les frais d'achat et de premier établissement se montent à près de six cent mille francs; néanmoins le produit du travail et les remboursements compensent une forte partie de la dépense. Ce dernier point demande quelques explications. La loi belge prescrit aux communes de payer pour les enfants qui ont chez elles leur domicile de secours. Cette loi du 18 février 1845 mérite d'être connue ; en voici les dispositions :
Art. P^ La commune où une personne est née est son domicile de secours. Néanmoins, l'individu né fortuitement sur le territoire d'une commune d'une per-
sonne qui n'y habitait point, a pour domicile de secours, selon les distinctions établies par l'art. 11 ci-après, la commune qu'habitait son père ou sa mère au moment de la naissance.
Si le lieu d'habitation, soit du père, soit de la mère, ne peut être découvert, la commune où l'individu est né, même fortuitement, est son domicile de secours.
Art. 2. Les enfants trouvés, nés de père et mère inconnus, et ceux qui leur sont assimilés par la loi, ont Sour domicile de secours la commune sur le territoire e laquelle ils ont été exposés ou abandonnés; néanmoins, la moitié des frais a'entretien est à la charge de la province où la commune est située.
Art. 3. La commune où l'indigent a droit aux secours publics, en vertu des articles précédents, est rem- E lacée comme domicile de secours par celle où il a abité pendant huit années consécutives, et ce nonobstant des absences momentanées.
N'est point comptée comme temps d'habitation, pour acjiuérir un nouveau domicile de secours, la durée du séjour sur le territoire d'une commune des sous-officiers et soldats en service actif, des détenus, des individus admis ou placés dans les établissements de bienfaisance ou des maisons de santé ou secourus à domicile par la charité publique.
Le temps d'habitation antérieur et postérieur à celui qui ne peut compter, aux termes du paragraphe précéaent, sera réuni pour former le temps nécessaire à l'acquisition d'un nouveau domicile de secours.
S'il est reconnu qu'une administration communale, pour se soustraire a l'entretien de ses indigents, ou pour empêcher des individus d'acquérh* domicile de secours dans la commune, les a, par dons, promesses ou autres moyens, engagés à s'étaolir ailleurs, l'autorité compétente décidera, d'après les faits, si le séjour antérieur ne doit pas être censé continué malgré ce changement d'habitation.
Art. 4. Le domicile de secours, acquis par une habitation de huit années consécutives, est remplacé par le
domicile de secours acquis de la même manière dans une autre commune.
Art. 5. Celui qui rentre en Belgique, après avoir habité à l'étranger, reprend le domicile de secours qu'il avait au moment de son départ, s'il n'a point perdu ou s'il recouvre la qualité de Ôelge.
Art. 6. La femme mariée a pour domicile de secours celui de son mari.
Les enfants ont pour domicile de secours, pendant leur minorité, celui de leur père ou de leur mère, ou le dernier domicile de secours de ceux-ci, en cas de décès ou d'absence, selon les distinctions établies par l'article 11 ci-après.
La veuve conserve pour elle et ses enfants mineurs le domicile de secours qu'avait son mari; néanmoins, après le décès de celui-ci, elle acquiert par un nouveau mariage ou peut acouérir, conformément aux articles 3 et 4, un nouveau aomicile de secours, tant pour elle que pour ses enfants mineurs.
La femme divorcée ou séparée de corps et celle dont le mari est absent conservent aussi le domicile de secours qu'avait le mari ; elles peuvent, à dater du divorce, de la séparation de corps ou de l'absence, ac- Î[uérir un nouveau domicile de secours pour elles et eurs enfants mineurs.
Art. 7. Le domicile de secours du mineur émancipé ou devenu majeur est déterminé conformément à l'article !•', à moins que ses parents n'aient, pendant sa maiorité, acquis un domicile de secours, conformément à 1 article 3, au quel cas ce domicile lui sera conservé jusqu'au jour où il en aura acquis un autre par luimême.
Art. 8. L'étranger admis à établir son domicile en Belgique acquiert domicile de secours pour lui, pour sa femme et pour ses enfants mineurs, conformément aux articles 3 et 4 de la présente loi.
Art. '9. L'individu né d'un Belge à l'étranger, a pour domicile de secours, selon les distinctions éta-
blies par l'art. 11 ci-après, la commune qu'habitait son père ou sa mère au moment de leur départ.
Si le lieu d'habitation, soit du père soit de la mère, ne peut être découvert, l'individu a pour domicile de secours le lieu de naissance de son père ou de sa mère, d'après les mômes distinctions.
Art. 10. L'individu né en Belgique d'un étranger, a pour domicile de secours, jusqu^à l'époque de son option de patrie, la commune sur le territoire de laquelle habitait, au moment de la naissance, son père ou sa mère, selon les distinctions établies par l'article suivant et sauf l'application, le cas échéant, de l'article 8.
Si le père ou la mère n'habitait point la Belgique ou si le lieu de leur habitation ne peut être découvert, la commune sur le territoire de laquelle l'individu est né est son domicile de secours.
Art. 11. Dans les cas prévus par le deuxième paragraphe de l'article 1*% par le deuxième para^aphe de l'article 6, et par les articles 9 et 10, rindiviau, s'il est enfant légitime, suit la condition de son père, et après le décès ou l'absence du père, la condition de sa mère.
S'il est enfant naturel reconnu par son père, il en suit la condition • après le décès ou en cas d'absence du père, il suit la condition de la mère.
Dans tout autre cas, il suit la condition de sa mère.
Art. 12. Tout indigent, en cas de nécessité, sera secouru provisoirement par la commune où il se trouve.
Art. 13. Si la commune où des secours provisoires sont accordés n'est pas le domicile de secours de l'indiçent, le recouvrement des frais pourra être poursuivi et obtenu conformément aux articles suivants.
Le remboursement ne pourra être refusé sous le prétexte que l'individu secouru n'était pas indigent, sauf le recours que pourra exercer contre celui-ci la commune qui aura enectué le remboursement.
Art. 14. La commune où des secours provisoires seront accordés sera tenue d'en donner avis, dans la
quinzaine, à l'administration de la commune qui est, ou que l'on présume être, le domicile de secours de l'indigent.
Si l'on ne peut préciser laquelle de deux ou de plusieurs communes est le domicile de secours, l'avertissement sera donné dans le même délai aux administrations de ces différentes communes.
Il sera donné avis de ces avertissements aux gouverneurs des provinces où sont situées les communes présumées débitrices.
Si, malgré les diligences de l'administration de la commune où les secours provisoires sont accordés, le domidle de l'indigent ne peut être immédiatement découvert, le délai de quinzaine ne prendra cours qu'à dater du Jour où ce domicile sera connu ou pourra être recherche d'après les indications recueillies.
Art. 15. A défaut d'avoir donné les avertissements de la manière et dans les délais ci-dessus déterminés, la commune sera déchue du droit de réclamer le remboursement des avances faites antérieurement à l'envoi de ces avertissements.
Art. 16. L'indigent secouru provisoirement sera renvoyé dans la commune où il a son domicile de secours, Si celle-ci en fait la demande.
Art. 17. Le renvoi pourra être différé lorsque l'état de l'indigent l'exigera. Il pourra n'avoir pas lieu si l'indigent est adnns ou doit être traité dans un hospice ou institut spécial qui n'existerait pas dans la commune où il a son domicile de secours. .
Art. 18. Lorsque des secours provisoires seront accordés à un étranger qui n'a pomt de domicile de secours en Belgique, l'avertissement sera donné au gouvernement conformément à l'article 14.
Art. 19. Les administrateurs de secours publics peuvent, lorsque cette exception est basée sur des motifs de justice ou d'humanité, faire participer aux secours ceux qui n'y auraient pas un droit acquis en vertu de la loi.
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Art. 20. Les diflFérends evt matière de domicile de secours seront décidés :
1° Entre des institutions de bienfaisance existant dans une même commune, par le conseil communal, sauf recours à la députation permanente ;
2** Entre les communes d'une même province ou des institutions de bienfaisance existant dans des communes d'une même province, par la députation permanente, sauf recours au roi ;
3** Entre desconmiunesoudes institutions de bienfaisance n'appartenant pas à une même province, par le roi, sur l'avis des deputations permanentes des provinces ou les communes ou les institutions de bienfaisance sont situées.
Art. 21. Les avances faites à titre de secours provisoires seront remboursées sur la présentation d'un état de débours.
Dans les deux mois à partir de la présentation, la taxe de cet état peut être demandée ; elle sera feite selon les distinctions établies par l'article précédent.
A défaut de paiement dans les trois mois de la présentation, ou dans le mois à dater de la taxe, il sera dû un intérêt de 5 p. 100 l'an sur les sommes réclamées ou admises en taxe, à moins que la commune ou l'institution débitrice n'ait obtenu un délai de paiement, soit du créancier soit de la députation permanente à laquelle ce créancier est subordonné.
Art. 22. Dans les cas prévus par l'article 17, les dépenses seront remboursées, chacjue trimestre, d'après un tarif arrêté par la députation permanente du conseil provincial et approuvé par le roi.
Art. 23. Ceux qui, antérieurement à la promulgation de la présente loi, ont acquis le droit de participer aux secours publics dans une commune, y conservent leur domicile de secours.
Art. 24. La présente loi ne déroge pas aux statuts des fondations particulières.
Art. 25. Tout différend que feraient naître les actes d'indemnités, de garant, de décharge, réadmission,
etc., antérieurs à la loi du 18 novembre 1818, sera décidé conformément à l'article 20.
Les actes de cette nature, passés depuis cette loi ou qui le seraient à l'avenir, sont déclarés nuls et de nul effet.
Art. 26. La loi du 18 novembre 1818 est abrogée.
France. — Mettray.
Sans énumérer et décrire les cinquante colonies agricoles qui sont établies aujourd'hui en France, sans parler de Petit-Bourg, Val d' Yèvre et Sainte-Foy, nous pouvons dire que l'institution, prise dans son ensemble, a l'avantage de s'adresser, non pas à une population d'hommes faits, mais à quatre mille enfants dont la situation est douloureuse, l'éducation désirable et possible. Orphelins et enfants trouvés, jeunes détenus absous comme ayant agi sans discernement, presque tous forment maintenant des colonies agricoles proprement dites, des colonies pénitentiaires et des colonies mixtes, institutions qui sont dans leur ensemble fort préférables aux maisons de correction où étaient envoyés autrefois ces malheureux enfants. Encore si ces maisons de correction avaient existé autrement qu'en théorie ! Mais la plupart du temps, c'étaient les prisons centrales qui recevaient, au sortir de l'audience, les infortunés qu'attendait, au début de la vie, le contact d'hommes pervertis et déjà vieillis dans le crime. Les dispositions de l'article 66 du code pénal sont formelles : < Lorsque l'accusé aura moins de seize
ans, s'il est décidé qu'il a agi sans discernement, il sera acquitté; mais il sera, selon les circonstances, remis à ses parents ou conduit dans une maison de correction, pour y être élevé et détenu pendant tel nombre d'années que le jugement déterminera, et qui toutefois ne pourra excéder l'époque où U aura accompli sa vingtième année. >
La remise aux parents est illusoire: s'ils existaient ou ne donnaient pas un déplorable exemple, l'enfant ne serait pas sur les bancs du tribunal correctionnel. A moins qu'une personne charitable ne se présente, séance tenante, pour le recueillir, il subira les conséquences de la loi. C'est cette triste nécessité qu'on a cherché à combattre par la fondation des colonies agricoles.
En France, le rôle de l'Etat n'est pas clairement défini vis-à-vis de l'action des particuliers. Chacun est exclusif dans son sens. L'initiative privée revendique ses droits, affirme son utilité , prouve par des exemples que l'intervention de l'État conduit à des doctrines économiques complètement fausses et doit être écartée comme profitable seulement dans le présent, dangereuse pour l'avenir. D'un autre côté, le gouvernement dit qu'il est le centre naturel, le surveillant indispensable ; il a la tendance de se croire éternel, de n'avoir foi que dans les institutions qui ont reçu son cachet, de penser que sa principale mission est de consolider. L'union intime des gouvernants et des particu-
COLONIES AGRICOLES. 2{)i
liers n'est pourtant point une rêverie, elle existe dans les pays où la centralisation n'est pas exagérée, où le pouvoir pèse d'un poids naturel ; tous les jours nous constatons cette liaison en Suisse où la commune seule, en dehors des individus, s'occupe généralement des écoles rurales, des instituts agricoles. Faire fi du concours de l'autorité serait aussi compromettant pour la bienfaisance, que tout remettre au gouvernement, s'en rapporter à lui pour les fonctions importantes, l'inspection, le contrôle. L'État a le droit de surveiller l'emploi de ses dons.
< Prévenir c'est réprimer, > telle était la devise inscrite sur le fronton d'entrée d'une colonie française. Vérité incontestable, acceptée par tous, mais qu'il ne faut pas prendre dans un sens absolu: l'expérience a prouvé que l'éducation porte les mêmes fruits, qu'elle s'adresse à un enfant déjà fautif ou à un être qui chutera plus tard s'il est abandonné; que le mode de répression des colonies, intelligent et modéré, a aussi des effets préventifs,, et qu'on a le droit de retourner la devise, de transposer les mots sans en modifier le sens: < Réprimer c'est prévenir. >
La France peut très-bien supporter la comparaison avec l'Angleterre pour les colonies agricoles.- Cependant ce dernier pays fait de sérieux efforts souvent couronnés de succès. M. Taine raconte qu'on le conduisit à Londres à un meeting pour l'éducation et la réforme des jeunes vagabonds. < L'association entre-
tient environ cent jeunes gens de 13 à 20 ans, les uns ayant subi des condamnations, les autres présentés par des parents très-pauvres qui les font admettre pour les soustraire à la fréquentation des coquins et pour les empêcher de devenir voleurs. On les loge, on les habille, on les nourrit, on leur enseigne un métier (cordonnier, imprimeur, fabricant de jouets, de petits meubles, etc.). Ceux de la seconde catégorie ont le privilège de former un orchestre d'instruments de cuivre, qui joue dans la cour en attendant la cérémonie. Figures ternes et peu agréables; costume particulier, gris et bleu: un péniteneier, même privé, même bien tenu, n'est jamais un lien de plaisance. L'établissement a été fondé par M. Bowyer, sorte de saint Vincent de Paul laïque; il porte ce titre: Préventive and reformatory InstittUmi. On quête auprès des personnes qui entrent et on leur distribue une brochure fort instructive. J'y lis que les frais d'entretien pour chaque jeune homme de l'établissement sont en moyenne et environ de 17 livres sterl. par an, tandis que pour l'entretien de chaque criminel à la prison d'Halloway, ils égalent le traitement d'un vicaire (75 livres), et que les vols d'un filou de Londres ne sont guère évalués à moins de 300 livres sterl. par an. — Conclusion: il est plus économique de payer ici pour le jeune vagabond que de le laisser croître dehors. La charité anglaise s'autorise par des chiffres. > Quinze élèves devant partir , le jour même, pour
l'Australie, de leur plein gré, le président lut plusieurs lettres fort convenables de jeunes gens sortis de l'institution. Le travail n'est point un ennui pour eux. Un évêque tint un discours paternel, sans emphase, proportionné aux esprits de ses auditeurs. Après lui, un membre de la Chambre des communes constata l'effet salutaire de la transplantation, comme évitant le contact, et donnant aux enfants les qualités anglaises, l'énergie, l'activité, l'habitude de compter sur soi.
L'Angleterre fait donc le nécessaire. Plusieurs de ses colonies sont établies sur le modèle des colonies françaises, et si nous avons mis le nom de Mettray en tête de ces lignes, c'est qu'aucune autre institution n'a une pareille valeur sociale, une importance aussi réelle par les services rendus et par le mérite personnel des fondateurs, M. de Metz en tête.
Ancien conseiller à la Cour royale de Paris, M. de Metz fut chargé, en 1837, d'aller avec M. Blouet, architecte, étudier les pénitenciers des États-Unis. Il rapporta de son voyage, non-seulement des idées claires et précises sur la question de la réforme des prisons, mais encore l'intention arrêtée de compléter l'organisation nouvelle par l'établissement d'asiles pour les jeunes détenus. Mettray se rattache ainsi à la solution dlin des plus grands problèmes de notre époque.
M. de Metz, secondé par des hommes dont la capacité et le dévouement étaient éprouvés, M. de Bretignères de Courteilles qui fut son collaborateur à
Mettray, et plus tard M. Fernancl de Villiers, alla résolument de Tavant et fonda la Société paternelle. Cette Société, longtemps présidée par M. le comte de Gasparin, fut reconnue comme établissement d'utilité publique le 21 juillet 1853 et dès lors eut la prérogative de recevoir dons et legs. L'article 1 de ses statuts est ainsi conçu:
< La Société paternelle a pour but : P de recueillir, entretenir et élever, dans la colonie de Mettray, les jeunes détenus jugés en vertu des articles 66 et 67 du code pénal, qui lui sont confiés par l'administration, en exécution de l'instruction ministérielle du 3 décembre 1832 et de la loi du 5 août 1850 ; de donner à ces enfants l'éducation morale et religieuse, ainsi que l'instruction primaire élémentaire, de leur faire apprendre un métier, et de les accoutumer surtout aux travaux de l'agriculture; 2"* d'exercer une tutelle bienveillante sur ces enfants à leur sortie de la colonie ; de les placer le plus possible à la campagne, chez des artisans ou des cultivateurs ; de surveiller leur conduite et de les aider de son patronage officieux. >
Mettray a été fondé par M. de Metz, ancien magistrat, et M. de Courteilles, ancien officier. Cette association de l'expérience juridique et de la tendance militaire a été plus profitable qu'on ne croirait au premier abord. La loi! elle était violée, sinon dans sa lettre du moins dans son esprit, n'ayant jamais voulu qu'une maison de correction fût une maison de
corruption, qu'un enfant acquitté comme ayant agi sans discernement, fût puni. Et le sentiment de l'honneur ! on l'a éveillé, entretenu chez les enfants en les traitant militairement, en leur disant qu'une évasion dans un lieu ouvert, sans portes,'' verroux ni serrures, serait non-seulement une faute, une défaillance, mais une lâcheté. Ainsi aux avantages généraux des colonies agricoles, à la moralisation résultant du travail, s'ajoutait l'entente admirable du coôur humain. Rien d'étonnant à ce que le mérite des fondateurs ait été une des principales objections à notre colonie. Sans doute, disait-on, vous parvenez à transformer de petits scélérats en braves artisans, en vaillants cultivateurs, mais c'est grâce à vous directeurs, grâce à vos talents, à vos connaissances, à votre cœur. Supprimez MM. de Metz et de Courteilles, Mettray n'existera plus. La réponse est heureusement facile.
M. de Courteilles n'est plus de ce monde ; M. de Metz ne peut donner à son œuvre qu'un coup d'œil rapide, et Mettray subsiste toujours. Voyons de plus près les causes et les conditions de ce succès.
Les fondateurs de Mettray n'oht jamais désespéré
de la nature humaine ; ils savent quelle est l'influence
de la religion et de la famille, quelle est la puissance
de ces deux éléments de progrès.* Chefs de famille,
sous-chefs, frères aînés, sœurs de la charité, sont les
seuls surveillants de Mettray. Il est touchant de lire
le récit du voyage que firent de la maison centrale à
Mettray les neuf premiers colons, reçus le 22 janvier 1840. Leur première impression fut Tétonnement ; au sortir d'une prison, ces êtres abandonnés se sentaient libres et voulaient se rendre dignes d'un changement aussi complet. La colonie n'était pourtant pas encore ce qu'elle est aujourd'hui. On se hâta : en cinq mois, 5 maisons furent construites ; quelque temps après, 5 autres maisons, la chapelle, le quartier de punition, des granges, une ferme complète s'élevaient par les soins de M. Blouet, et 120 enfants étaient admis. Chaque maison, longue de 12 mètres sur 6 mètres 66 centimètres, se compose d'un rez-de-chaussée et de deux étages.
Dans la salle du bas, les ateliers peuvent être divisés en quatre par une cloison assez basse pour permettre la surveillance d'un seul gardien, assez haute poui* interdire les communications. Au premier et au second étage, grâce à un système ingénieux, le même local sert de dortoir, de réfectoire, de salle de récréation pendant les mauvais temps, et même de classe pour 20 élèves. Comme nous le verrons à Serix, le chef de famille couche dans une alcôve vitrée d'où il observe tout sans être vu.
En arrivant à Mettray, quand on a ouvert la clairevoie de bois qui donne accès aux logements, on se trouve à droite et à gauche, en face de petites maisons séparées, qui vont rejoindre l'église et dont chacune donne asile à une famille, soit 43 personnes. Tout compris, la maison a coûté 8,300 fr., ce qui fait par
colon 193 fr. Parmi les bâfiments attenants se trouve le quartier de punition, prison cellulaire parfaitement suffisante pour remettre les récalcitrants dans le droit chemin. Le grand châtiment, appliqué seulement aux natures incorrigibles, est la réintégration dans la prison, maison centrale ou maison de correction. Ce moyen extrême est précédé d'une sorte de dégradation militaire. Il est employé bien rarement, l'incarcération elle-même n'est pas fréquente et le mot d'un visiteur de Mettray reste juste :
< Je ne vois ici qu'une clef, la clef des champs. > La discipline est pourtant sévère à Mettray. Les punitions, trouvées justes, sont infligées dans bien des cas par des élèves eux-mêmes qui forment une espèce de tribunal, les directeurs se réservant l'adoucissement. L'infraction est-elle grave, -le coupable est envoyé dans la salle de réflexions ; la précipitation est toujours écartée. Voici l'échelle des punitions :
Retenue;
Corvée ;
Amendé;
Radiation du tableau d'honneur;.
Cellule claire ;
Cellule obscure ;
Réintégration à la maison centrale.
La mise en cellule est la punition efficace par excellence. Si les élèves étaient consultés, beaucoup préféreraient des coups, chose curieuse constatée déjà en
Angleterre par M. Taine. Mais la cellule vaut mieux, disent les anciens élèves de Mettray.
L'émulation existe non-seulement entre enfants, mais entre familles. Le dimanche, la famille dont la conduite et les travaux sont irréprochables pendant la semaine écoulée, reçoit comme prix d'honneur, le droit de porter un drapeau et de marcher en tête de la colonie. Cette distinction est fort désirée : il est arrivé quelquefois que les douze familles réunissaient les conditions exigées, et qu'il fallait choisir celle qui possédait le plus grand nombre de noms inscrits au tableau d'honneur. Trois mois passés sans punition donnent lieu à l'inscription sur ce tableau.
Lorsqu'il alla voir Mettray en 1856, M. Augustin Gochin, mort l'année dernière, préfet de Seine-et-Oise, trouva 700 jeunes détenus et cinq familles de colons habitant cinq fermes détachées de la colonie. Il reconnut que les contre-maîtres étaient bien supérieurs aux employés des maisons centrales, qu'ils étaient recrutés parmi des élèves entrés volontairement, réunis en école, appréciés et recherchés par les établissements agricoles.
La santé du corps profite-t-elle du travail des champs ? Les chififres peuvent répondre éloquemment : En France, la mortalité moyenne des soldats est de 2 pour 100, donc de 20 pour 1000 ; à Mettray elle est de 15 pour 1000. Quoique les enfants arrivent généralement mal portants, subissant les conséquences d'un
mauvais réginïe antérieur, les maladies ayant une issue fatale sont assez rares. Le tableau suivant donne une idée exacte des affections les plus communes. Dans une période de dix-sept années, 139 enfants sont morts.
L'hydropisie en a enlevé .
La fièvre cérébrale . .
La fièvre scarlatine . .
La phthisie
La péritonite
Les scrofules ....
La méningite ....
La fièvre typhoïde . . .
La congestion pulmonaire
Le colon mort a sa tombe au cimetière. < C'est une grande douleur pour le pauvre, dit Louis Blanc, que la fosse commune. > Cette triste promiscuité attend les décédés des maisons centrales. A Mettray, tous les camarades assistent à l'enterrement et recueillent les paroles graves et instructives des directeurs. Les frères aînés entretiennent la tombe avec respect.
Les frères aînés, adjoints du chef de famille, sont choisis pour trois mois par les colons eux-mêmes et parmi eux. Jamais, au dire des directeurs, le choix des enfants ne s'est égaré.
Suivons le colon de Mettray depuis sa sortie de prison. Ordinairement c'est l'un des directeurs qui va le chercher jusque dans les départements les plus éloi-
gnés, l'enlever à ses déplorables relations, lui faire subir dans le bon sens du mot une espèce de déportation. Le voyage met en relation l'enfant et le directeur qui apprend mieux que par des rapports l'histoire de son futur élève, établit avec lui des communications amicales et souvent a obtenu sa confiance dès l'arrivée.
n est possible que l'enfant ait déjà fait ou commencé un apprentissage. Le directeur de la colonie pénitentiaire de Saint-Pierre, près Marseille, recommande dans ce cas de faire continuer à l'enfant sa profession, surtout si c'est sa famille qui Ta choisie. L'idée est bonne, puisque le colon reviendra habiter le milieu qu'il a quitté. Si l'âge, les forces, les aptitudes du nouveau venu indiquent qu'un métier industriel lui conviendra, il entre dans un atelier ; dans d'autres circonstances, l'agriculture l'occupera et développera le côté physique, sans que le côté intellectuel et moral soit négligé.
Ce n'est pas donner trop d'importance à la statistique, que de croire utiles les tableaux où sont inscrits les détails qui concernent l'histoire, fréqueniment bien triste, de chaque colon. Ses antécédents sont notés, son origine, la faute qu'il a commise, l'avenir probable qui l'attend, sa conduite pendant son séjour à la colonie. En seize ans, sur environ 3000 jeunes détenus reçus à Mettray, le registre mentionne :
356 enfants naturels,
950 orphelins,
120 enfants trouvés,
340 enfants d'un second mariage,
131 enfants dont les parents vivent en concubinage,
452 enfants dont les parents sont en prison,
542 enfants dont la famille est mauvaise,
127 enfants dont la famille est médiocre.
Circonstance singulière mais compréhensible, plusieurs des nouveaux colons s'habituent difficilement à une vie régulière, disciplinée, laborieuse ; ils regrettent l'oisiveté des maisons centrales, et n'apprécient que plus tard la valeur du travail et de la liberté relative dont ils jouissent. '
M. Cochin résume ainsi la vie du colon, classé dans une famille:
< A cinq heures, lever, habillement, ablution, prière dans chaque section ; en été jusqu'à huit heures de travail: en hiver classe, une demi-heure pour le déjeuner et la récréation ; trois heures de travail ; une heure pour le dîner et la récréation. En été, classe de deux heures pendant la trop grande chaleur, puis travail de quatre heures. En hiver au contraire, travail de quatre heures et classe de deux heures à la lumière; une heure pour le souper, le chant du soir, la prière ; à neuf heures le coucher. >
La nourriture est substantielle : par jour, 750 grammes de pain, légumes, soupe, etc. Trois fois par semaine viande de porc ou de bœuf.
Au réveil, le son du clairon réunit les enfants qui
partent pour le travail par escouades, dirigées par les contre-maîtres et les frères aînés. Le régime militaire apprend aux élèves l'exactitude et l'activité si peu communes chez les agriculteurs. 270 hectares de terrain, dont 12 en vigne, réclament les soins de nos jeunes cultivateurs.
Le temps est-il mauvais, les colons cassent des pierres sous les hangars, apprennent le métier de cantonnier et de piqueur.
La culture des mûriers et de la garance occupe beaucoup les enfants. L'agriculture tient naturellement la première place ; l'horticulture, qui est une branche importante, n'est point mise de côté. Les fruits et les légumes de Mettray en sont la preuve.
Voici quelles sont les professions qu'apprennent les
habitants de la colonie. Sur 700 enfants, il y a:
Agriculteurs 410
Jardiniers 63
Charrons 28
Cordonniers 22
Cordiers et voiliers ... 52 Forgerons et maréchaux .15
Maçons 10
Mécaniciens 6
Menuisiers 12
Sabotiers ...... 24
Tameurs 44
Services divers .... 14
Le lecteur sera surpris peut-être de voir 52 de ces colons exercer la profession de cordiers et de voiliers ;
ce sont les enfants des bords de la mer qui se destinent à la marine. Rappelons-nous que la Bretagne fournit son contingent notable et que le chapeau basbreton fait partie du costume gris de la colonie. Le ministre de la marine a fait don d'une mâture et de ses agrès qui servent à l'exercice enseigné par un chef de famille, ancien marin.
Les élèves restent rarement tailleurs: l'état leur présente peu d'attrait ; ils savent néanmoins racommoder leurs habits.
L'émulation qui est entretenue avec soin aux champs et dans les ateliers, règne aussi dans la classe où l'instruction élémentaire réussit fort bien. La méthode employée est excellente, suivant ceitains auteurs; ils l'appellent simultanée mixte. Ce terme un peu prétentieux ne nous fait pas peur et ne diminue pas les résultats obtenus par les instituteurs qui sont bons. En éducation, les procédés n'ont à nos yeux qu'une valeur secondaire.
Les distributions de prix amènent à Mettray un public nombreux ; elles sont pour ainsi dire le com-onnement de l'édifice et n'excitent nullement la jalousie, ce que paraissaient craindre quelques personnes.
Le dimanche était un écueil. Observer la loi du repos, la direction le voulait sans doute, mais la difficulté consistait à préserver les colons de l'oisiveté. L'accumulation des offices et des instructions orales aurait abouti à la fatigue et à l'ennui. Voici comment
274 COLONIES AGRiCOLËâé
on s'y est pris. Les services sont courts et les paroles de l'abbé et du directeur ont trait non-seulement à la religion, mais au culte de l'honneur, à l'amour de la patrie, aux sentiments nobles qui doivent soutenir et relever le coeur de l'homme.
Lia véritable trouvaille qu'on a faite pour l'emploi du dimanche, c'est l'enseignement de la musique vocale et instrumentale. L'influence heureuse et moralisante de la musique, son action sur la discipline trouvent d'autant mieux leur application que les élèves de Mettray s'éveillent, comme nous l'avons dit, s'organisent, se mettent en marche au son du clairon. La musique n'aurait que ce côté avantageux qu'il conviendrait de l'adopter; mais elle est utile aussi pour l'avenir. Certains colons entrent dans l'armée, d'autres jouent à l'église, augmentent ainsi leur gain, sont.mis en rapport avec le curé et d'autres personnes notables. Après ces occupations, la gymnastique joue son rôle le dimanche, chassant les mauvaises pensées et procurant un sommeil salutaire. Le service des pompes à incendie est la récompense des élèves méritants ; plus d'une fois la colonie, qui a reçu en cadeau un de ces engins, est venue au secours de bâtiments qui brûlaient. Lors des inondations de Lyon, les élèves, sauf un seul, donnèrent une partie de leur masse (ils ont un pécule à la caisse d'épargne) pour soulager les malheureux.
Une fois sortis de la colonie, que deviennent ces jeu-
nés gens? C'est ici que la statistique, science délicate et quelquefois trompeuse, reprend ses droits. Il s'agit simplement de voir clair, de suivre les élèves grâce à un patronage intelligent, et d'établir véridiquement le bien et le mal. La difficulté n'est pas grande, le bien l'emportant, et le patronage de la colonie s'exerçant, non pas seulement pour trois ans, comme dans bien des cas, mais indéfiniment.
La moyenne des récidives est de 10 pour 100. Avant la fondation de Mettray, les jeunes détenus rechutaient 75 fois sur 100, au dire de M. Bérenger. Dans le Wurtemberg, la moyenne des enfants qui tournent mal, en sortant des maisons d'orphelins, est de 25 pour 100.
Sur plus de 1200 colons libérés, 400 sont devenus agriculteurs, 300 ouvriers, 400 soldats ou marins.
Parmi ces derniers, plusieurs sont décorés de la Légion d'honneur, 7 ont eu en Crimée la médaille militaire, 26 sont devenus sous-officiers, 43 caporaux, 51 sont musiciens.
109 sont tombés en récidive, 27 ont échappé au patronage de la colonie. Plus de 1000 sont restés irréprochables. Environ 80 se sont mariés et sont de bons pères de famille.
Une société de patronage spéciale surveille les anciens colons qui sont allés vivre à Paris, prévient le chômage, procure du travail, envoie les malades aux
hôpitaux, quelquefois à l'infirmerie. A Paris ou ailleurs, chaque nouveau travailleur qui s'est bien conduit reçoit de la direction, au bout de deux ans, une bague symbolique portant pour devise : < Loyauté passe tout. >
Les objections n'ont pas manqué et ne manqueront jamais. Les pessimistes nient les progrès obtenus ou du moins en contestent la durée, affirmant que le talent de la direction une fois ôté, les jeunes gens retomberont dans le vice, que la régénération du criminel est une chimère, qu'il vaut mieux s'inquiéter de braves ouvriers que de petits coquins, qu'il y aura toiyours de l'ivraie parmi le bon grain et que le naturel revient au galop, maximes générales qui deviennent fausses et banales par l'application. Les chiffres se chargent d'écraser de pareils raisonnements, et la société tout entière est intéressée à recevoir dans son sein des membres assainis qui seront une garantie plutôt qu'un danger. La société d'ailleurs a-t-elle bien droit à une immunité complète et n'est-elle pas pour quelque chose dans l'abandon de ces enfants qui viennent échouer aux maisons centrales?
Balzac a écrit un livre pour prouver qu'on ne peut réussir dans aucune profession : sa conclusion est le découragement ou la révolte. M. Chaix d'Est-Ange, ancien procureur général, distribuant des prix à de jeunes élèves, leur disait; < A votre entrée dans la vie, vous trouverez toutes les carrières encombrées. > D
concluait à l'effort individuel, et avait cent fois raison contre Balzac qui est lui-même l'éclatant démenti de sa théorie.
Les opposants disent aussi: Si Mettray réussit comme entreprise agricole, c'est qu'il est établi dans une contrée fertile. Sans doute! un sol ingrat, un pays malsain n'ont pas été choisis, et partout il faudrait agir ainsi. Un des motifs de la ruine de certaines colonies en Hollande et en Belgique, est la nature défectueuse des terres qui produisent peu et mal. Une autre critique porte sur le coût. Mettray, dit-on, est fort cher. Nous avons expliqué précédemment que les colonies agricoles ne sont pas une spéculation, que l'illustre Pestalozzi avait tort de se décourager, qu'en examinant seulement les résultats matériels, on faisait disparaître toute une face de la question, on ne tenait aucun compte des résultats moraux. Les économistes les plusprévenus, aprèsavoir visité la colonie, avouaient qu'ils s'étaient trompés. M. Emile de Girardin écrivait en 1845 : < Je croyais voir à Mettray le coûteux échec d^une philanthropie impuissante, aussi quelles ne furent pas ma suprise et ma satisfaction de voir l'ordre le plus parfait, l'économie la plus stricte et de n'apercevoir nulle part, je ne dirai pas la trace du luxe, mais seulement d'une fausse dépense, ainsi que j'ai pu m'en convaincre en lisant tous les livres de comptabilité ouverts devant moi. >
Les perfectionnements ont exigé des tâtonnements,
ne sont pas arrivés de plein saut. Pour avoir une buanderie et réaliser 5,000 fr. d'économie annuelle sur le blanchissage, il a fallu amener Teau sur le plateau et dépenser 20,000 fr. Chaque colon coûtait d'abord 1 fr. 37 centimes par jour, frais généraux compris ; aujourd'hui la dépense est descendue à 1 fr. 05 c. Le personnel est nombreux, réductible, suivant les critiques. Ce point a été examiné, comme les autres objections. <0n aurait raison, répond un rapport, s'il s'agissait d'uu simple établissement de travail, s'il ne fallait qu'enseigner une industrie. Dans une manufacture, un seul contre-maître, placé sur une estrade, peut surveiller cinquante ouvriers travaillant dans le même atelier. Mais la morale ne s'enseigne pas comme un métier ; il faut d'autres précautions, d'autres soins pour changer le cœur d'un enfant que pour exercer ses doigts. Sans parler de la difficulté de surveillance qu'entraînent les travaux des champs, les soins d'une ferme où les travailleurs sont dispersés, substituer de bons sentiments à de mauvais, c'est une œuvre qui ne saurait s'accomplir sans des efforts multipliés et l'emploi, pour ainsi dire, d'un surveillant pour chaque enfant à surveiller. > On ne peut contenter tout le monde et son père, dit La Fontaine. Quelques philosophes, pénétrés de la croyance que l'intimidation est nécessaire, trouvent Mettray trop doux, trop paternel ; d'autres penseurs voudraient un établissement plus agréable, plus attrayant. Ils oublient que Mettray est un compromis
entre la répression et le système préventif, qu'il accueille des enfants acquittés comme ayant agi sans discernement et que les moyens répressifs, pour prévenir, doivent être bénins et facilement supportables.
Sur un seul point, la méthode adoptée à Mettray ne peut pas céder : il n'est pas admissible que le redressement de l'enfant puisse s'opérer dans un laps de temps très-court. Les parents sont un obstacle en ce sens qu'au moindre signe de repentir ils croient à une régénération définitive. Le ministre de la justice a si bien senti l'avantage d'un long séjour à Mettray qu'il a fait une circulaire uniquement dans le but d'engager les magistrats à user de la latitude qui leur est donnée par l'article 65 du code pénal, de laisser l'enfant déclaré non coupable sous la tutelle de l'administration jusqu'à sa vingtième année.
Au congrès de Londres, qui vient d'être clos le 6 juillet 1872, le question d'asiles, d'ateliers pour les jeunes détenus a été sérieusement posée: l'Amérique a répondu qu'à New- York seulement 2200 enfants étaient employés à diverses industries et que le travail ne manquait jamais, était constamment demandé. Tenir compte de la vocation d'un enfant, de sa profession future est une obligation sans doute, mais c'est trop demander aux directeurs de Mettray que d'exiger qu'ils déterminent le goût d'un élève de 12 ans qui n'a pas même celui du travail.
M. Corne, rapporteur de la commission de l'assis-
28Ô COLONIES AGtaCOLES.
tance publique, chargée d'examiner la loi concernant les jeunes détenus, s'exprimait en ces termes:
< La Commission propose, pour les détenus qui ont à subir, à un titre quelconque, une détention de plus de six mois, de remplacer les quartiers de correction par des colonies pénitentiaires. A cet égard la Commission n'avait rien à inventer. Elle n'avait à prendre la responsabilité d'aucun plan nouveau qui n'aurait pas eu la garantie d'une expérience pratique. Elle avait au contraire sous les yeux des établissements expérimentés pendant dix ans, avec l'assentiment et le concours de l'administration ; elle avait seulement à vérifier si les colonies agricoles de jeunes détenus, dont Mettray est le type le plus ancien et le plus complet, reposent sur une idée juste, si leur but est utile, et si dans les conditions ordinaires il est possible de l'atteindre. Sans entrer dans tous les détails relatifs à Mettray, notre devoir seulement est de constater qu'au jugement des meilleurs observateurs, nationaux ou étrangers, qui ont visité cet établissement, jugement d'accord avec notre appréciation personnelle sur les lieux mêmes, le problème de la régénération des jeunes détenus par leur application aux travaux des champs, sous un régime de fermeté et de bienveillance tout à la fois, y semble décidément résolu. >
Ces brillants résultats obtenus, les fondateursde Mettray ne crurent pas leur œuvre terminée. Ils voulurent s'occuper aussi des enfants dont les inclinations vicieu-
ses et le caractère insoumis nécessitaient la correction paternelle, prévue par les articles 375 et 376 du code civil. Au-dessous de 16 ans, l'enfant peut être détenu pendant un mois, pendant six mois de 16 à 21 ans, par la volonté de son père, sans jugement. Le séjour dans une colonie agricole était une punition sévère sans doute, mais n'ayant pas le caractère infamant de l'emprisonnement. Le travail qui déplaisait d'abord devenait une consolation et un besoin. Lorsqu'un enfant censé incorrigible arrive à Mettray, la direction lui apprend que sa famille a l'intention formelle de le faire enfermer, que néanmoins, cédant aux sollicitations d'amis bienveillants, elle a accordé un sursis, permis l'entrée dans une colonie, mais que des mesures sévères atteindront le nouvel élève s'il ne profite pas de cette preuve . d'indulgence.
La menace ne suffit-elle pas, l'enfant perd .son nom pour prendre un numéro. L'incarcération entrevue n'a jamais été nécessaire ; du reste toutes les précautions sont prises pour ne pas compromettre l'avenir de l'élève. A sa sortie, les lettres qu'il a reçues lui sont remises, la moindre trace du passé devant être effacée autant que possible et tomber dans l'oubli.
Lord Brougham, cette intelligence d'élite pour qui les questions sociales prenaient la première place, disait à la Chambre des pairs : < Je vous parlerai surtout de l'établissement français de Mettray, parce que
le compte rendu de cette maison contient les détails
les plus minutieux. Je les regarde comme concluants pour le système suivi dans cet établissement; beaucoup d'autres se sont formés en France sur ce modèle. J'avoue que j'ignore chez nos voisins ce qu'ils ont fait pour la réforme des criminels. Je verrais avec plaisir naître entre mon pays et la France une rivalité noble et généreuse qui amènerait la fondation d'institutions comme Mettray, car si nous entrions dans cette voie, nous aurions fait pour l'amendement de la loi sur les prisons le plus grand pas qui ait été fait jusqu'à ce jour. >
Lord Gladstone s'est exprimé de la même façon énergique: < Je veux que l'Angleterre ait son Mettray, et j'y contribuerai de mon temps, de ma fortune et de mon dévouement. >
Pour contrôler les opinions sur Mettray, il fallait sans rien excepter lire les opuscules et ouvrages publiés, et le nombre en est presque effrayant, ce qui témoigne de l'intérêt qu'inspire l'institution. M. Cantagrel seul émet quelques doutes, présente quelques objections. Mettray, dit-il, n'a pas un caractère définitif, ne rentre pas dans le cadre des théories fouriéristes ; le philanthrope est satisfait, mais le socialiste souffre de ne pas voir dans la colonie < un essai de détermination des conditions de l'association des individus, des familles et des classes dans la commune, élément alvéolaire de l'État et de la Société. > Mettray n'est pas un phalanstère; ses fondateurs n'ont pas demandé
à ridée d'association plus qu'elle ne peut donner; ils se sont bornés à l'appliquer largement, à la rendre féconde, à faire simplement pour le mieux, sans rêver un avenir irréalisable. Cette sagesse, ce bon sens sont un gage de la durée de Mettray, à qui nous n'avons pas besoin de souhaiter prospérité et longue vie.
< Ici repose Henri Pestalozzi, sauveur des pauvres à Zurich; à Stanz père des orphelins ; à Yverdon précepteur de l'humanité ; homme, chrétien, citoyen, tout pour les autres, pour lui-même rien. Béni soit son nom ! >
Une pareille épitaphe est la plus belle des récompenses. Pestalozzi la méritait. Dès sa jeunesse, il se consacra tout entier au sort des enfants pauvres, et l'absence complète d'égoïsme est le trait caractéristique de sa haute nature. Comme tous les hommes d'imagination, il fut sujet aux découragements, son contentement intérieur put souvent faiblir, jamais son activité ni son courage. Une erreur aboutit inévitablement à une déception, mais les choses doivent être vues d'ensemble, et si Pestalozzi s'est trompé en croyant que le travail des colonies couvrirait leurs frais, la vérité n'en éclate pas moins à chaque pas dans son œuvre, et le succès final ne pouvait pas être douteux.
Les asiles agricoles de la Suisse doivent servir de modèles au monde entier. La famille et la propriété,
éléments inconnus aux colonies hollandaises, sont les bases morales sur lesquelles s'élèvent les institutions helvétiques : ces établissements ont tellement de points communs que la description d'un seul est suffisante. Ce n'est pas le talent seul qui a présidé à leur création, c'est le génie du dévouement et de l'éoonomie politique. Il s'agissait d'aller au fond des choses, de saisir le taureau par les cornes, de chercher à détruire la mendicité héréditaire, contagion sociale qui engendre et propage la misère, et cela non point par la fondation de vastes dépôts, par leplacement et le soulagement relatif de plusieurs milliers de vagabonds, mais par l'étude patiente et attentive de petits groupes de jeunes gens pouvant, non-seulement recevoir l'éducation élémentaire indispensable, mais encore et surtout apprendre une profession industrielle ou agricole.
Pestalozzi était le pionnier, Fellenberg et Wehrli suivirent ses traces avec entrain et sans crainte. Si la création d'Hofwil, près de Berne, suffit à la gloire de Fellenberg, Wehrli a montré ce que peuvent l'exemple, la vertu tenace, le sacrifice modeste, en se faisant pendant vingt-quatre ans l'ami et le père de ses élèves, en travaillant au milieu d'eux, piochant la terre, maniant la charrue, vêtu et nourri conmie les colons, faisant autant et mieux qu'eux, donnant enfin son nom à un système d'éducation justement célèbre aujourd'hui, la Méthode Wehrli.
Pestalozzi fut souvent découragé, au début principa-
lement. En 1799, il écrivait de Stanz : < Je me réveille encore une fois d'un songe, encore une fois je vois mon œuvre détruite et mes forces affaiblies, dépensées en vain.
< Mais quelque impuissant, quelque stérile qu'ait été mon essai, tout cœur philanthrope aura du plaisir à y arrêter son attention et à méditer sur les motifs qui me persuadent que, dans un avenir plus heureux, la postérité rattachera sûrement le fil de mes espérances au point où j'ai dû l'abandonner.
< J'ai envisagé bute la révolution dès son origine, comme unesuite del'égarementdanslequels'est plongée la nature humaine, et le mal qu'elle a produit comme une nécessité inévitable destinée à amener les hommes tombés dans le. désordre à réfléchir sur leur plus grande affaire. Je ne pensais pas que la forme extérieure du gouvernement que se donnerait une masse d'hommes de cette espèce pût présenter des garanties de durée et de sécurité, mais il me semblait que quelques-unes des idées émises par eux à l'ordre du jour et quelques intérêts revêtus d'une vie nouvelle pourraient peutêtre, ici et là, être le point de départ de quelque chose de vraiment bon pour l'humanité.
< J'ai donc fait connaître autant que possible mes anciennes vues sur l'éducation du peuple, principalement à Legrand (alors membre du Directoire suisse) à qui je les exposai dans tous leurs détails. Non-seulement il prit intérêt à la chose, mais il jugea comme
286 COLONIES AGRÏGOLES.
moi qu'il fallait absolument à la république une réorganisation complète du système d'éducation, et nous fûmes d'accord sur ce point, que le meilleur moyen d'agir sur le développement du peuple est de donner une éducation complète à un bon nombre d'individus pris parmi les enfants les plus pauvres du pays, pourvu que cette éducation ne les sortit pas de leur classe^ mais au contraire les y attachât encore plus fermement. >
Pestalozzi écrivait ces lignes le lendemain des violences sanglantes de la Révolution française ; ses idées par trop conservatrices s'expliquent donc et ne perdent rien du côté humanitaire qui les relève. Le point central de la théorie qui sera pratiquée plus tard par Pestalozzi apparaît déjà nettement dans cette lettre. L'éducation des orphelins pauvres! Cette éducation, exercée sur des groupes intentionnellement restreints, doit porter sur le physique comme sur le moral, façonner les membres et former l'âme, faire des cultivateurs et des citoyens.
Procurer l'instruction seulement sans donner une profession, c'est forger des armes aux passions mauvaises de la nature humaine, développer l'amour-propre et l'envie, faire croire aux aptitudes générales, éloigner de la simplicité d'une vie sobre, laborieuse.
Le travail des champs est essentiellement moralisateur. D enseigne aux enfants la patience, la terre ne produisant pas tout d'un coup; il développe le senti-
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ment religieux et la résignation, les pluies fécondantes, les grêles, les orages, étant la manifestation d'une puissance supérieure, qui échappe au simple bon sens.
En Suisse, les écoles rurales gardent les enfants de dix à douze ans jusqu'à dix-huit ans. Une ou deux heures en été, quatre ou cinq en hiver, sont occupées par l'enseignement de la lecture, de l'écriture, du dessin linéaire, des notions élémentaires qui se rattachent à l'agriculture, et aux phénomènes que les élèves ont chaque jour sous les yeux. Souvent les asiles agricoles sont mixtes, reçoivent des filles et des garçons. Les 15 ou 20 hectares de terrain qui entourent l'établissement ne suffisent plus alors. Il faut une directrice, la femme de l'instituteur, habile aux ouvrages de couture, aux raccommodages, à la tenue d'un ménage. Dans ces circonstances, les inconvénients du rapprochement des sexes sont nuls, et bien souvent de jeunes fermiers viennent chercher dans les asiles agricoles la compagne de leur vie.
Les plus âgés des colons servent de patrons aux cadets, les protègent fraternellement et les guident; un lien d'affection s'étabUt entre les élèves et les maîtres: l'instituteur est un père. < Je veux, disait Pestalozzi, que mes enfants puissent à chaque instant, du matin jusqu'au soir, voir sur mon front, deviner sur mes lèvres que mon cœur leur est dévoué, que leur bonheur et leurs joies sont aussi mes joies et mon bonheur. >
La distribution du travail intérieur est rationnelle. Chaque semaine, les fonctions sont réparties, transport de l'eau et du bois, lavage de la vaisselle, épluchage des légumes, assistance au cuisinier : un enfant n'est pas balayeur, gardien, portier pendant plus d'un jour; le lendemain il est relayé. Les conférences qui se tiennent dans certains pensionnats, entre professeurs et sous-maîtres, ont lieu dans les asiles entre le directeur et les élèves les plus âgés. Aucun détail n'est omis. La confiance qu'on témoigne aux colons, les directions qu'on leur demande, les questions qu'on leur adresse sur la marche d^ l'asile, les réformes à opérer, les relèvent dans leur propre estime et en font des collaborateurs dévoués.
Aux champs, les élèves sont conduits par escouades, sous la surveillance d'un de leurs camarades qui distribue la besogne et travaille lui-même comme tout autre. Quelle différence avec la position des prisonniers qui sont gardés par un militaire, fusil chargé!
Le cachot est chose inconnue, les réprimandes suffisent. Les cellules ne sont pas même employées. Quand une nature difficile résiste à un traitement doux et humain, quand l'éducation n'a pas de prise sur un élève incorrigible, on le renvoie, voilà tout. Mais si la punition est peu de chose, la récompense est beaucoup. L'émulation, l'honneur, l'amour-propre bien placé sont mis en jeu, et bien peu d'enfants restent insensibles aux éloges reçus publiquement, aux prix distribués
aux plus méritants. Outre ces procédés d'un emploi facile et naturel, la direction a dans la main un moyen d'intéresser directement l'élève à son travail, par la formation d'une masse, d'un pécule qui lui sera remis à sa sortie et qui pourra monter jusqu'à 200 fr. Le livret de chaque élève indique à Vavoir les récompenses qu'il a obtenues, au doU les amendes qu'il a encourues. L'administration va plus loin: elle ne juge pas suffisants les travaux agricoles d'ensemble. Le colon loue une parcelle de terre qu'il cultive à sa guise. Sa méthode est-elle productive, ses essais réussissentils, tan^ mieux pour lui! Dans le cas contraire, l'année suivante réparera les pertes de la précédente. De la sorte, au lieu d'êtres dégradés, la société recevra dans son sein des hommes qui auront le sentiment de la dignité et du devoir.
Les établissements fondés par Wehrli ou d'après sa méthode étaient, en 1849, au nombre de 32; le canton de Berne en comptait à lui seul 14, dont le plus célèbre est celui d'Hofwyl. Les Grisons en possédaient 4, Appenzell 3, Zurich 2, Vaud 2; chacun des cantons suivants en avait 1 : Bâle, Genève, Glaris, Saint-Gall, Schaffhouse, Soleure, Thurgovie. Circonstance digne d'être notée, les élèves des écoles rurales persévèrent généralement dans le métier d'agriculteurs. Les futurs instituteurs, ceux qui fonderont plus tard et dirigeront de nouvelles colonies, à l'instigation des communes, suivent la même voie, mais pendant deux ans de plus,
et fréquemment sous les yeux de la Société fédérale d'utilité publique. Cette société représente la bienfaisance publique, l'État si Ton veut. Il n'existe en Suisse, nous l'affirmons, aucune hostilité contre le gouvernement qui laisse la charité privée s'exercer dans les plus larges limites, sans jamais refuser son concours s'il est demandé. Les écoles rurales qui veulent voler de leurs propres ailes, s'exposent quelquefois à des chutes. C'est faute de ressources que l'asile de Carra, près de Genève, a dû cesser de vivre, ou tout au moins se transformer, s'établir ailleurs, et malgré ses heureux effets, il n'est plus utile à étudier que comme souvenir : on n'en peut dire autant des nombreuses institutions suisses qui prospèrent, celle de Serix par exemple, dont nous parlerons plus loin.
Le prix de pension que paient pour chaque élève les parents, les communes ou les sociétés de bienfaisance varie entre 30 et 150 fr. par an. De ce chiffre il faut défalquer le produit du travail qui est pour 3 ou 4 enfants ce qu'il serait pour un laboureur ordinaire. Un colon coûte de 30 à 60 centimes par jour. Dans ce prix de journée entrent:
Le loyer de la ferme quand la ferme est louée.
L'entretien, des bâtiments quand ils appartiennent à l'œuvre.
L'entretien du mobilier et ustensiles.
L'éclairage et le blanchissage.
L'habillement et le linge.
Les frais de médecin.
Les dépenses de nourriture de la colonie.
Dans l'asile agricole de Carra, l'enfant coûtait de 75 à 90 centimes.
Carra fut fondé en 1820 p^r MM. Pictet de Rochemont, Pictet et Boissier. Une trentaine d'années après, sur 64 élèves sortis, 12 s'étaient placés comme artisans, 7 comme régents primaires, 5 comme instituteurs dans d'autres écoles rurales, 40 comme agriculteurs, jardiniers, domestiques de campagne.
L'agriculture, on le voit, avait eu sa part considérable, mais n'avait pas tout envahi. Carra peut dire avec orgueil que l'instruction qu'il donnait a pu servir aux autres, et qu'il n'a point négligé les branches latérales de l'enseignement agricole, ce dont le tiers des sortants a donné la preuve.
L'idée-mère qui a présidé à la fondation de Carra a été exprimée dans un rapport, daté de 1825, d'une façon un peu banale mais dont la vérité frappe néanmoins.
< Là, où l'éducation des classes pauvres et moyennes de la société n'est pas ce qu'elle devrait être, il y a une guerre sourde et permanente des pauvres contre les riches, finesse offensive d'un côté, défiance trop légitime de l'autre; ceux qui devraient unir leurs efforts dans des vues d'utilité commune et dans des voies de raison et de vérité, se croisent, se nuisent, et s'accusent.
< Le remède à cette maladie sociale doit se trouver dans des habitudes précoces de travail, de subordination, de patience et de persévérance... On n'aurait jamais eu de spécieux prétextes pour calomnier les lumières, si leur dififusion trop soudaine sur la masse ignorante eût pu être ménagée avec prudence et accompagnée de l'enseignement pratique de cette morale qui règle le cœur de l'homme et qui dirige les passions de chacun vers le bien de tous... >
En Suisse, le protestantisme produit dans les colonies les mêmes effets que le catholicisme en France; la force d'expansion du sentiment religieux dirige les fondateurs, crée les institutions, enveloppe et guide les enfants, met en communion ceux qui croient à une justice invisible, à une puissance placée au delà de la morale.
L'argent ne ferait rien sans le cœur, le don doit être accompagné du dévouement: les élèves sentent instinctivement et rendent tôt ou tard en reconnaissance les efforts qu'on a faits, les soins qu'on a pris d'eux.
Les dépenses de Carra s'élevaient par année à près de 10,500 fr., déduction faite de 1,400 fr., produit du travail. Dans ces conditions financières, l'école rurale ne pouvait pas cheminer indéfiniment, et déjà le rapport de 1849 faisait pressentir une transformation.
Le compte rendu de 1851 mentionnait la nécessité d'avoir une ferme plus étendue, un bail à plus long
terme, Tobligation de liquider rancienne école et de la réorganiser sous une autre forme.
< Cette forme nouvelle, disait-on, est celle d'un Pensionnat agricole dans une ferme-modèle, dirigée par le même mattre qui, pendant trente années, a consacré à notre école rurale son dévouement et ses soins.
< Cette dernière institution, suivie avec persévérance par un comité, présidé par M. l'ancien syndic Vernet, a répondu à la pensée de ses fondateurs et rendu en effet, pendant trente années, d'utiles services à la partie de la société au soulagement de laquelle elle était destinée.
< Dans cet espace de temps, 115 orphelins y ont été admis ; 2 seulement y sont morts, preuve remarquable pour le dire en passant, de la salubrité du genre de travaux auxquels ils étaient employés. Quelques-uns ont été rendus à leurs protecteurs, comme incapables ou corporellement trop faibles pour les travaux des champs, et 72 ont été successivement placés, à leur sortie de l'école, comme jardiniers, maîtres-valets, domestiques de campagne ou artisans. Parmi eux, 16 des plus capables sont devenus instituteurs ou régents d'écoles rurales dans divers cantons de la Suisse, et ont ainsi rendu à d'autres enfants les bienfaits de l'éducation qu'ils avaient eux-mêmes reçue.
< Enfin, sur 20 élèves restés à l'école à l'époque de sa liquidation, 5 ont été rendus à leurs protecteurs, et
les 15 autres ont suivi leur maître, M. Eberhardt, dans son nouvel établissement.
< En continuant la même œuvre sous une autre forme, M. Eberhardt entreprend avec courage de consacrer le reste de ses forces et les fruits de sa longue expérience à un établissement analogue dans son but, et dans lequel il espère que ses fils lui succéderont. Devenu propriétaire d'une ferme à Mategnin, commune de Meyrin, il se propose d'y continuer et d'y achever l'éducation agricole des jeunes gens qu'on lui confiera comme pensionnaires.
< L'établissement actuel de Mategnin, qui existe depuis le 1" novembre dernier, est donc une entreprise particulière, destinée à former, dans la carrière agricole, principalement des fils de fermierç et de cultivateurs. Des jeunes gens de 14 à 16 ans, après avoir terminé leur première éducation, pourront venir y puiser, pendant deux ou trois années, les connaissances théoriques et pratiques nécessaires à l'agriculteur, et cela dans les conjlitions les plus favorables pour leur moralité et leur assiduité au travail. A cet âge, l'élève y prendra le sentiment de sa propre responsabilité et y apprendra que le travail persévérant est dans la carrière agricole, plus que dans toute autre, la condition du succès. C'est en cela que consiste essentiellement l'élément moralisateur de cette nature de travaux. >
Nos études portent forcément sur le passé, sur les institutions que l'expérience a consacrées, sur les
essais qui sont le gage, la sécurité de Taveiiir. A ce point de vue, Carra est intéressant. Mais les établissements qui existent encore, qui ont survécu à leurs fondateurs, qui réalisent actuellement des vœux et des espérances, méritent d'autant plus l'attention et le respect.
Hoiwyl.
M. de Fellenberg, fondateur d'Hofwyl, a laissé comme éducateur et agronome une réputation européenne, un souvenir vivant et impérissable. Le 15 juin 1871, Berne célébra le centième anniversaire de sa naissance, et le D"" Schôni, président du comité de la fête, publia une brochure en allemand sur la vie et les travaux de Fellenberg.
A Genève, M. le professeur Edouard Humbert donna à l'Athénée plusieurs séances sur Fellenberg Les simples notes qui nous ont été obligeamment remises ne peuvent rendre le charme du langage et le talent de l'exposition.
Un fait signalé par Sainte-Beuve, c'est que la Suisse produit les pédagogues les plus distingués et qu'en général ses fils se font instituteurs dans leur jeunesse. Le Vaudois Laharpe^^été précepteur d'Alexandre P'. Une foule de princes et de monarques ont reçu l'enseignement de notre pays, qui considère. comme le plus noble des arts, celui de former et d'élever des hommes. \j Emile de Rousseau prouverait au besoin notre dire.
Si nous prononçons le nom de cet écrivain, c'est qu'il a exercé une influence considérable sur les idées de Fellenberg et de Pestalozzi son prédécesseur, et que la vertu, terme inventé par lui, se trouve à la base de toutes leurs actions, a inspiré toutes les pensées de ces esprits droits et justes. Comme rapprochement, il est curieux de se rappeler qu'à la même époque, Robespierre s'est servi souvent du mot de Rousseau, sans en coII^)rendre le sens ni la portée.
Théoricien de première force, Pestalozzi émit sur le perfectionnement de l'élève et sa destination, des idées qui frappèrent Fellenberg et lui parurent réalisables, la facilité d'exécution étant un attribut de son génie essentiellement pratique. Il comprit qu'une entreprise basée sur les principes de Pestalozzi avait de l'avenir, offrait non-seulement un intérêt national mais encore des avantages sociaux pour l'humanité tout entière, et constituait un commencement de solution au problème si difficile de l'extinction du paupérisme. La pensée d'Hofwyl naissait chez Fellenberg et ne devait plus le quitter.
Philippe-Emmanuel de Fellenberg naquit à Berne le 15 juin 1771, sept ans avant la mort de Rousseau, vingt-six après la naissance de Pestalozzi.
Sa mère, femme d'esprit, était petite-fiUe et arrière petite-fille d'amiraux. L'un d'eux fut le célèbre marin hollandais Van Tromp, rival de Ruyter. Dès ses premières années, Fellenberg fut formé et modelé par une
double influence, celle de cette mère distinguée et celle de Pestalozzi. qui fonda, en 1775, pour les enfants pauvres l'asile de Neuhof, voisin du château de Wildenstein en Argovie, que M. de Fellenberg père habitait en qualité de bailli. Ce dernier était jurisconsulte, membre du Grand Conseil de Berne et prenait part à toutes les mesures de bien public où le cœur et l'intelligence peuvent être mis en œuvre.
Quand Pestalozzi vint faire visite pour la première fois au château deWildenstein,sa chevelure inculte, sa longue barbe, ses vêtements négligés, la sauvagerie de son extérieur donnèrent un instant le change. L'illustre Pestalozzi fut pris pour un mendiant. Il fallut que M. de Fellenberg père le reconnût, se jetât dans ses bras et le présentât aux dames comme l'un de ses amis les plus chers.
Le luxe, la mode, les superfluités ne plurent jamais à Fellenberg. Sans professer un rigorisme étroit, il puisa des principes arrêtés dans les conférences qu'il suivit à Olten où professèrent des hommes de mérite, son père entre autres. A 16 ans, il fut mis en pension dans le canton d' Argovie. Ses études postérieures, à l'université de Tubmgen, furent dirigées vers la jurisprudence et la philosophie, surtout celle de Kant. Plus tard, pendant dix années, il voyagea à pied, sac au dos, en Suisse, en Allemagne, en Tyrol, et la connais^ sance des hommes le convainquit de la nécessité d'une
éducation solide pour les deux sexes, dans toutes les conditions sociales.
C'est au milieu de ces préoccupations que Fellenberg vit éclater la Révolution française; il comprit bien vite que le contre-coup d'une pareille secousse serait dangereux pour l'indépendance de son pays. Par la plume et la parole, il chercha à conjurer le péril, à prévenir de redoutables complications, à mettre en garde l'opinion publique contre toute espèce de raideur, à faire accepter certaines concessions, en un mot à suivre constamment la ligne de la modération et de la loyauté. Sa voix ne fut guère écoutée. Lorsqu'il fallut s'armer contre l'invasion, Fellenberg organisa la résistance dans l'Eumienthal et l'Entlibuch, et malgré son amour du sol natal, devint rapidement suspect, comme il ariîve souvent aux époques troublées, fut menacé de mort, chargé de chaînes et emprisonné pendant vingtquatre heures. Son patriotisme se refroidit si peu, qu'après les combats de Neueneck, Fraubrunnen, Grauholz, après l'occupation de Berne, notre futur agronome fut réduit à se sauver, à se réfugier en Wiirtemberg, à la faveur de maints déguisements. Il allait passer en Amérique quand ses amis parvinrent à faire lever l'arrêt de proscription.
< Je m'appelle Rapinat^ et je rapinerai ausgi longtemps que je porterai ce nom. > Ainsi parlait, en plein directoire helvétique, le représentant français. Ces assertions trop bien fondées éveillèrent en Suisse une
légitime émotion, et Fellenberg fut envoyé à Paris pour se plaindre officiellement, pour réclamer. Plaintes et réclamations furent accueillies si froidement, que le citoyen fit place promptement au philanthrope et que Fellenberg, retrouvant ses constantes aspirations, renonça à la carrière politique pour se consacrer exclusivement au bien de ses semblables, à l'application de cette maxime : < Une bonne éducation est le plus sûr garant de la vraie civilisation. >
Se heurter aux routines était inévitable, faire passer dans la pratique ses conceptions, fruit de patientes observations, était fort difficile, aussi Fellenberg renonça-t-il à sa position de conseiller, à la prétention de modifier un système préconçu, pour fonder un établissement-modèle, basé sur sa propre expérience, sur sa manière de faire personnelle. C'est dans ce but, qu'il se retira avec sa femme, Marguerite de Tscharner, à deux lieues de Berne, sur la route de Zollikofen à Schônbuhl, au Wylhof, propriété de la famille d'Erlach. L'appellation inconnue de Wylhof devait être remplacée par le nom célèbre de Hofivyl.
L'agronomie le prit tout entier. Les améliorations qu'il introduisit dans les procédés de culture ne paraîtraient pas aujourd'hui des innovations, la science ayant fait des pas de géant, mais alors l'étude consciencieuse des terrains et des influences chimiques qu'ils subissent, les indications précises relativement aux engrais étaient autant de nouveautés qui firent
bientôt connaître Fellenberg comme V\m des meilleurs agronomes de l'Europe. Sa spécialité, ce qui le rattache étroitement à notre sujet, c'est qu'il envisageait l'agriculture à la fois comme un moyen et comme un but, qu'il voulait moraliser en enseignant et en apprenant, qu'il était en un mot le type du fondateur d'une colonie agricole.
L'intime corrélation de l'esprit et du corps, du physique et du moral, n'échappe pas à ceux qui étudient les éléments essentiels d'une école rurale. La culture des champs, en fortifiant le corps, en exerçant les forces, agit sur l'âme et crée l'équilibre si justement vanté : mens sana in corpore sano.
La vie est réglée à Hofwyl, la nourriture frugale, les habitudes matinales. La gymnastique et la propreté sont en honneur: < La vraie propreté est la meilleure parure du pauvre, car chacun peut se la donner sans faux frais, sans dépense. > Les enfants ont la tête nue, comme les élèves d'un collège que nous avons vus en Angleterre sortir par tous les temps, sans coiffures, d'après l'ordre du fondateur.
La gaieté et la bienveillance viennent de la largeur qui préside à l'enseignement moral et religieux: une excellente distraction, le chant, y contribue. La sagesse ordonne que le développement intellectuel des élèves, sans être limité le moins du monde, soit en rapport avec leur avenir, la position qui les attend. Lire, écrire, dessiner, voilà l'essentiel; ajoutez-y des élé-
ments de géométrie et de sciences naturelles, développez l'intelligence par des opérations simples et toujours utiles, définitions, comparaisons, classements, distinctions, cela suffit. Habituez en même temps les enfants à compter sur eux-mêmes, à ne point tout attendre d'un règlement prévoyant, formez ainsi leur caractère, sans aflfeiblir leur volonté.
L'issue de l'éducation, la profession du colon, ne doit jamais être perdue de vue. Quelques-uns pensent, tout en approuvant l'agriculture et les branches attenantes, que € l'instruction d'une école des pauvres doit mettre le plus grand soin à se borner aux besoins de la vocation. Plus étroit est le cercle où l'élève est appelé à se mouvoir, plus facilement il atteindra une perfection relative et trouvera confiance, satisfaction et contentement. >
Pestalozzi et Fellenberg étaient faits pour s'unir dans la noblesse des sentiments, leurs cœurs battaient à l'unisson; mais leurs esprits étaient trop entiers pour qu'une association s'effectuât entre eux, pour que Hofwyl possédât deux directeurs: aussi renoncèrentils à une idée qui leur avait souri.
Dans la première année du siècle, Fellenberg débuta seul. Selon son désir, il reçut les enfants pauvres, les nourrit, les éleva, les habitua au travail des mains et de l'esprit, le tout gratuitement, ce qui faisait le compte des parents mais n'amoindrissait pas les difficultés. L'important, c'était de trouver un bon maître,
30t£ , COLONIES AGRICOLES.
aini des enfants. En 1810, il se rencontra dans la personne de Wehrli qui se dévoua de cœur à l'œuvre et bientôt après prit son fils pour collaborateur. Le langage populaire baptisa Hofwyl, < l'école de Wehrli. >
Sans être précisément un savant, Wehrli avait l'esprit ouvert, et ce qu'il savait, il le savait à fond, pouvait immédiatement le mettre à profit. Le vrai, le beau, le bien l'attiraient. Le défaut de sa nature était un excès de bonté; il eut à lutter dans la suite contre cette disposition qui pouvait dégénérer en faiblesse et nuire à l'éducation. En concentrant les qualités de Wehrli, en cherchant le mot qui peint le mieux son caractère, on trouve que la conscience joue chez lui le premier rôle. Cet homme qui avait pour devise : < Prie et travaille, > était consciencieux par excellence, avait au plus haut degré le respect de lui-même. Sa douceur et son calme contrastaient avec sa Stature athlétique et aussi avec la bouillante vivacité de Fellenberg.
Dans l'enseignement, Wehrli brillait par la mesure et le tact, ne chargeait pas la mémoire outre mesure, donnait une grande part au chant, n'avait pas de système absolu aboutissant à des théories inapplicables, mais prenait pour point de départ l'individualité de chaque élève, au moyen d'observations attentives.
A deux lieues de Hofwyl, 11 enfants dirigés par un instituteur, reçurent une maison qu'ils achevèrent de construire, plus un terrain qui devait servir à leurs
travaux et subvenir à leurs besoins. C'était en germe la colonie de Maikirch. < Ces Robinsons, dit Fellenberg, furent livrés à leurs propres forces, on ne leur accorda que le strict nécessaire. > Après avoir traversé les difficultés inhérentes à tout nouvel établissement, nos colons réussirent, attirèrent l'intérêt, reçurent de Capo d'Istria le cadeau d'une vache, d'un autre donateur celui de deux porcs, furent en somme un encouragement pour Hofwyl, qui avait été pour eux un exemple et un modèle.
La presse, par l'organe d'écrivains en crédit. De Gerando et lord Brougham entre autres, commença à s'occuper de Hofwyl; des écoles des pauvres s'introduisirent en Angleterre sous le nom d'écoles de Wehrli. En France, le comte de Vieille-ville exprima le résultat de ses études approfondies, en trouvant < les jeunes gens de l'école Wehrli animés de bon vouloir et contents de leur sort, ayant le sentiment de ce qui est d'utilité publique et n'aspirant pourtant pas à sortir de leur état. >
On apprend à commander en obéissant, à enseigner en s'instruisant sur les bancs de l'école: c'est à Hofwyl même que devaient se former les instituteurs futurs des colonies rurales. Fellenberg le savait, et donna un cours spécialement destiné à créer des maîtres; pendant six semaines, 40 élèves suivirent ses leçons, se préparant ainsi à un enseignement adapté aux habitants de la campagne. Fellenberg espérait à
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bon droit que ce serait là simplement un essai, un commencement: en 1833 un nouveau séminaire, une sorte d'école normale s'établit à Miinchenbuchsee. L'école des pauvres devint un moyen, celle des instituteurs un but.
Le mérite respectif des deux hommes dont nous parlons, peut se résumer en un mot : Wehrli a tait l'école, mais Fellenberg a fait Wehrli.
Agrandir incessamment son œuvre, ne jamais s'arrêter en chemin, poursuivre de toute manière son but final de faire des hommes^ a été pour Fellenberg la tâche et le devoir de toute sa vie. A côté de l'institution qui rentre dans notre sujet, il créa à Hofwyl un pensionnat où furent élevés nombre d'hommes distingués et où les princes et les rois envoyèrent leurs fils des différentes parties de l'Europe.
Si Pestalozzi, comme nous l'avons dit, fut souvent découragé par le fait que les colonies ne font pas leurs frais, on n'en peut dire autant de Fellenberg. D s'ap-. pliqua toujours à écarter l'idée d'une opération commerciale, à chercher le développement de l'élève dans l'exercicjB de la vigueur corporelle unie à la force morale, dans les vertus de l'âme qui engendrent le désintéressement. Il voulait qu'on étudiât la nature dans les sciences, l'homme dans l'histoire; sans la connaissance des langues anciennes, une éducation lui paraissait incomplète : < Qu'on se demande, s'écriaitil, ce que seraient devenus Herder, Lessing, Winkel-
mann, Millier, Gothe, Schiller, Wieland, les Schlegel, si leur génie n'avait pas été éveillé par l'antiquité, nourri et fertilisé par elle dans toutes les périodes de leur vie? >
Hofwyl donna le signal de la fondation de plusieurs instituts agronomiques, d'écoles moyennes, d'écoles de petits enfants. Madame de Fellenberg dirigea pendant une douzaine d'années une école de jeunes filles. En résumé, Hofwyl, outre l'intérêt qu'il inspire comme asile rural, est le modèle d'un établissement pédagogique pour tous les rangs et pour tous les âges, depuis le berceau jusqu'à l'entrée dans la vie active.
Fellenberg est mort en 1844, à l'âge de 73 ans. On l'appela l'homme de la foi, de l'amour, de l'espérance.
Une visite à la colonie de Serix (Vaud).
Le 10 juin 1872, le Journcd de Genève contensdtVsirticle suivant :
< La colonie de Serix vient de clore son exercice, et le Conseil général de l'établissement se réunira le mercredi 12 juin, à 11 heures, pour entendre le compte rendu de la gestion du comité.
< A cette occasion, il est d'habitude d'inviter toutes les personnes qui portent intérêt à la colonie. Des cantons de Vaud, Neuchâtel et Genève l'on se dirige nombreux vers Serix (station d'Oron) pour prendre part
à cette assemblée.
< Les Conseils d'Etat des cantons de la Suisse romande se font même un devoir de s'y faire représenter.
< Le caractère tout spécial de la colonie de Serix mérite bien en effet cette preuve d'intérêt. On se rappelle que le but de l'institution est d'éviter autant que possible pour des jeunes gens vicieux le séjour de la prison en leur offrant un asile où, par un système éducatif ferme mais affectueux, par des travaux agricoles et industriels, ils puissent être relevés moralement et ne plus donner d'inquiétude pour leur avenir dans la société... >
En conséquence, le 12 juin 18.72, à six heures du matin, nous partions de Genève pour Serix, malgré les menaces de l'atmosphère. Une fois Nyon, Rolle, Morges, Lausanne rapidement dépassés, une pente insensible amène à l'entrée du tunnel de Chexbres. De cet endroit la vue est superbe. Très en bas, s'étale la nappe limpide du lac Léman, dominée en face par les montagnes pittoresques de la côte savoisienne, égayée par les gracieux promontoires vaudois, couverts de vignobles, séparés par d'opulents villages, offrant aux regards l'aspect de la paix, de la prospérité et du bonheur. Le tunnel traversé, le paysage change brusquement. La nature qu'on vient de quitter, alpestre, riante, lamartinienne, fait place à de vastes plaines fribourgeoises, presque bernoises, à de grands plateaux ondulés, seines de groupes d'arbres et bornés seulement par les profondeurs de l'horizon. Le cour
traste est saisissant. Tout Suisse qui fait la route inverse, qui arrive de la région des sapins et voit tout à coup se déployer à ses yeux le splendide panorama du lac et des montagnes, sent son cœur battre, ses yeux se mouiller. C'est la patrie, c'est la création dans tout son éclat, dans toute sa beauté.
A Oron, nous descendîmes du train, en compagnie d'amis nouveaux que le même intérêt que nous avait attirés des différentes parties de la Suisse romande et que le mauvais temps n'avait pas retenus. La pluie tombait alors à flots, mais devait heureusement cesser pour notre visite et notre assemblée générale. A pied nous gagnons en une demi-heure Serix, situé entre Oron et Palézieux, sur la frontière du canton de Fribourg. Les bâtiments de la colonie sont adossés à une colline boisée au pied de laquelle s'étend le domaine rural : 76 poses, acquises pour 50,000 fr. Une maison de maîtres avec jardin, un grand bâtiment d'école, une ferme, des étables, une écurie sont séparés du logement des élèves par une cour rectangulaire, entourée d'une simple balustrade de bois, et assez spacieuse pour servir aux récréations. Un seul détail nous a paru regrettable, l'absence d'engins de gymnastique. Mais les élèves, nous à-t-on répondu, travaillent huit heures par jour, surtout dans la campagne; ils sont trop fatigués, à leurs moments de liberté, pour grimper dqs mâts, s'exercer aux parallèles, sauter sur des chevaux de bois. Fort bien, mais les jours de pluie? ne
pourrait-on pas organiser, à peu de frais, un couvert destiné à la gymnastique?
Cinq vaches, deux bœufs, un cheval, des cochons, des poulets trouvent leur emploi et leur nourriture, grâce au domaine dont les cultures et l'entretien occupent utilement les 51 élèves qui se trouvent actuellement dans l'établissement. A dix heures, une collation nous a prouvé qu'on faisait à Serix d'excellent beurre et de bons fromages. 51 élèves! il y en a eu jusqu'à 56; c'est bien peu, direz-vous ; la réponse est facile: aucun asile agricole, en Suisse, ne renferme plus d'une quarantaine d'élèves. C'est là un principe fondamental ; les propagateurs de l'idée, Pestalozzi en tête, ont voulu éviter le ramassis, permettre au directeur d'être un père, un surveillant réel, un éducateur étudiant la nature et suivant les progrès de tous ses disciples. L'instruction dépend du petit nombre.
Les élèves ont un uniforme : blouses avec patelettes aux épaules, bandes rouges aux casquettes et aux pantalons. Lorsqu'ils marchent en rangs, précédés d'une fanfare jouée par eux-mêmes, drapeau fédéral déployé, on dirait un corps de cadets. En Suisse, dans un pays où tout citoyen doit devenir soldat, l'exercice militaire est un honneur, il stimule ces enfants, les récrée en même temps, et leur apprend qu'ils auront un jour des droits à exercer, des devoirs à s'imposer. Outre ces avantages, l'uniforme prévient les évasions, d'autant plus faciles que Serix est largement ouvert, n'a
ni Papparence ni les aménagements d'une prison. Même comme punition, des cellules ne sont pas encore construites; on en parle cependant, pour réprimer les boutades d'élèves récalcitrants.
Les statuts de Serix règlent les conditions d'admission. Pour être admis dans la colonie, les élèves doivent:
a) Être suisses (les étrangers ne pourront être admis que dans le cas où la place ne ferait pas défaut aux nationaux).
b) Être protestants, ou tout au moins être élevés, d'après le désir de leurs parents ou tuteurs, dans la religion protestante.
Voilà une dérogation aux principes que nous avons formellement désapprouvée, à première vue. Les colonies agricoles, maisons préventives ou succursales des prisons et des tribunaux, ne doivent pas avoir en vue des questions confessionnelles qui ne relèvent que de la conscience individuelle. Le magistrat applique l'article 66 sans s'occuper de la religion du prévenu. Nous reconnaissons toutefois que, pratiquement, l'introduction de plusieurs cultes dans une colonie restreinte serait fort difficile.
c) Avoir 7 ans acconiplis.
d) Avoir un développement physique et intellectuel, capable de pouvoir se soumettre au régime de l'établissement.
é) Les élèves v€;nant des cantons de la Suisse aile-
mande doivent être en état de suivre leis leçons en français.
L'article 9 des statuts est ainsi conçu: < Toute demande d'admission devra être adressée à l'un des membres du comité ou au directeur, et être accompagnée: l** d'un extrait de naissance et de baptême; 2"" d'un acte d'origine; 3** d'un certificat de bonne santé et de vaccine signé par un médecin agréé par le comité, n sera signé par le père ou tuteur de l'élève (la signature doit en être légalisée) un engagement portant:
a) Le père ou tuteur transmet au comité de la Colonie son autorité sur l'enfant pendant tout le temps qu'il y restera.
b) n adhère aux statuts et règlements de l'établissement, dont il a pris d'avance connaissance.
c) Il ne retirera pas l'enfant de l'établissement à moins que le comité n'y consente, sous peine de remboursement préalable de 10 fr. pour chaque mois de séjour dans la Colonie.
d) Il paiera par trimestre et à l'avance le prix de la pension fixé par le comité.
Serix est divisé en quatre familles^ ayant chacune son chef. Quatre corps de bâtiments, reliés entre eux par les ateliers, forges, menuiseries, etc., servent de logements. En bas, sont les réfectoires, servant de salles de récréation pour les mauvais temps; en haut les dortoirs contenant 14 lits par famille: le sous-maî-
tre couche dans un cabinet vitré. Les lits ne sont pas en fer, ce que nous avons critiqué, le bois pouvant loger des insectes pendant les chaleurs; on nous a répondu que c'était une économie, les élèves fabricant eux-mêmes les bois de lit pour les nouveaux arrivants; nous Pavons constaté un instant après, en visitant l'atelier des menuisiers. A côté de la forge est un tour : l'agriculture ne nuit donc pas aux autres apprentis-
Au point de vue de la santé, le travail a produit ses effets habituels. Croirait-on qu'en dix ans, depuis la fondation de Serix, le coût des visites et des soins du médecin, plus le prix des remèdes, s'est élevé à la somme de six francs !
Il était onze heures. La collation finie, l'assemblée générale allait commencer. La salle de l'école, ornée de guirlandes, devait servir de lieu de réunion; elle est assez grande pour loger une cinquième famille qui sera prochainement formée, une cloison étant placée au milieu du local.
Les élèves entrèrent, accompagnés du directeur et des sous-maîtres. Ils exécutèrent un chœur, de façon à prouver que, si l'art du chant ne leur avait pas livré tous ses secrets, ils faisaient du moins des progrès réels et prenaient goût à une étude qui est aussi un délassement.
Le chant terminé, M. l'ancien pasteur Germond, qui dirige lui-même un asile analogue en Suisse, adressa
aux élèves quelques paroles d'eucoui-agement, simples et parties du cœur, quelques conseils, quelques directions à leur portée : < J'aimerais mieux, mes enfants, ne pas vous voir ici, je le dis franchement, mais puisque vous y êtes, soyez persuadés que c'est pour votre bien. > Tel est au fond le résumé du discours de M. Germond, après lequel les élèves se retirèrent en bon ordre, et la séance proprement dite commença, sous la présidence de M. Adrien Le Cointe.
Depuis plusieurs années, M. Le Cointe, très-bien secondé par sa famille, s'est consacré à Serix, dont il préside le comité exécutif, avec beaucoup d'intelligence et de cœur. M. Aloys Couvreu, secrétaire, donna lecture du huitième rapport de la colonie agricole et professionnelle de la Suisse romande (1870-1871). Le gouvernement du canton de Vaud était représenté par MM. les- conseillers d'État Berney et Bonjour. Le rapport constate d'abord que les causes d'instabilité de la colonie, nombreuses demandes d'admission, nécessité d'agrandir les locaux, pénurie de fonds, changement de directeur, ont fait place à une situation régulière, à une phase normale qui permet d'étudier la marche matérielle et intellectuelle de Serix et de se rendre compte clairement des conditions qui assurent son avenir. < La division adoptée dans nos rapports, écrit M. Le Cointe, a été de traiter successivement des finances, du domaine et des ateliers, enfin de la partie éducative et morale. Nous suivrons cette même classi-
fication qui nous permet d'envisager notre entreprise dans tous ses détails. Cependant cette division ne doit pas nous faire perdre de vue la question d'ensemble, une partie s'enchevêtre aisément dans l'autre; ainsi le domaine, considéré seulement comme rendement agricole, prêterait à maintes critiques, mais il entre pour sa bonne part dans le système d'éducation, il a dès lors à souffrir de notre inexpérience, des mauvais ouvriers que nous employons (les colons), des frais occasionnés par la détérioration du matériel confié aux mains des élèves ; il en est de même de l'état-major employé dans la colonie, qui grève nos finances plus qu'il ne serait raisonnable, si nous ne tenions compte des circonstances dans lesquelles nous nous trouvons. Dans un orphelinat par exemple, un directeur et un sous-maître suffiraient à gouverner le nombre restreint de nos jeunes gens, mais la surveillance nécessaire que nous devons exercer, les caractères difficiles que nous cherchons à redresser, nous commandent la division en familles, et à la tête de chacun de ces groupes il faut un sous-directeur. Ainsi donc n'établissons pas de comparaison entre la colonie de Serix et telle autre institution, étudionsla pour elle-même ou rapprochons-la de tel établissement de même nature. Malheureusement nous voyons que la colonie est presque seule dans son genre en Suisse ; elle ne doit son existence qu'à l'initiative privée, llmmixtion de l'État est nulle, ce qui est déjà un de ses caractères essentiels; elle n'est point un établis-
sèment uniquement de charité, elle ne reçoit pas des élèves par le fait seul qu'ils sont pauvres, orphelins ou abandonnés, ce qui est, si nous ne nous trompons, le cas pour Échichens dans le canton de Yaud, B'àchtelen (Berne), Sonnenberg (Lucerne). Nous nous sommes appliqués à rechercher ce qui était perdu, totalement perdu, nous rassemblons des jeunes garçons qui, par leur mauvais instinct, par suite de leur mauvaise éducation ou par la fréquentation de mauvaises compagnies donnent des craintes sérieuses pour leur avenir. Pour être admis à Serix, il faut revêtir tous les caractères qui feraient refuser l'entrée dans toute famille ou tout autre établissement. Il n'y a qu'une seule institution à laquelle nous voulions faire concurrence^ c'est à la prison ; persuadés que nous sommes que la prison, tdle qu'elle est organisée, avec ses cellules où le détenu est seul avec lui-même, ses ateliers où il ne reçoit qu'une éducation très-incomplète, que la prison, disons-nous, est plutôt une école de démoralisation qu'une école de relèvement, nous avons voulu en éviter l'entrée aux jeunes gens dont l'âme est encore susceptible de recevoir des impressions salutaires, dont le cœur peut encore s'ouvrir aux douces influences de l'affection. A la vie cloitrée entre quatre murs, nous opposons la vie en plein air, le travail libre, la vue de la nature avec tous les bienfaisants développements qu'elle apporte à l'âme et au corps. Aux jeunes gens qui ont résisté à l'action de la famille, comme à ceux qui ont commis un délit
que les tribunaux doivent punir, nous ouvrons notre porte comme un refuge d'où ils sortiront, sinon régénérés, du moins avec Tintelligence ouverte sur ce qui est bien et moral. Depuis longtemps, on nous a fait des ouvertures pour que les autorités cantonales, qui n'ont pas à leur disposition les ressources que nous leur offrons, puissent profiter de la colonie; nous avons fait le meilleur accueil à ces propositions, espérant qu'une fois ou l'autre le législateur étudiera cette question avec soin ; jusque-là nous ne cesserons, à l'exemple de ce qui se fait dans d'autres pays, de nous occuper activement d'une maison de correction basée sur les principes religieux, seuls capables de retirer de jeunes âmes .de la perdition dans laquelle elles sont plongées. >
Le rapport ajoutait : < L'année s'ouvre avec une caisse vide. > Perspective désolante qui n'a effrayé personne, découragé aucun donataire, et qui n'a point troublé la sécurité et la bonne humeur du trésorier de Serix.
< Notre compte de dons et legs ne fait mention que des sommes perçues en argent, nous devons cependant témoigner aussi notre reconnaissance à diverses personnes qui nous ont envoyé des provisions ou d'autres choses, toujours les bienvenues dans la maison. Ainsi nous avons reçu plusieurs fois des bas (un envoi en contenait douze douzaines), des chars de pommes, deux charrues, une génisse qui s'élève avec succès. Depuis que nos comptes sont bouclés, il nous a été fait aban-
don de trois délégations hypothécaires ; ce dernier don est très-important pour nous. On se souvient que lors de la fondation nous avons émis une lettre de rente divisée en délégations de deux cents francs, ne portant pas intérêt pendant dix ans. Ce sont trois de ces obligations qui nous ont été données, c'est donc une augmentation de capital en même temps qu'une diminution dans les intérêts que nous aurons à servir dans trois ans. Enfin, qu'il nous soit permis de solliciter en faveur de la colonie le don de quelques livres déjà lus qui viendraient augmenter notre petite bibliothèque dont l'emploi est fréquent, surtout en hiver.... >
< Dans notre compte rendu précédent, nous avons fait entrevoir que la direction agricole laissait passablement à désirer par suite de l'inexpérience bien naturelle de notre nouveau directeur ; or, comme nous parlions au mois de septembre, qu'à ce moment la plupart des récoltes étaient rentrées et qu'aujourd'hui nous n'avons encore rien à dire sur les produits, nous ne pouvons qu'être très-brefs sur ce chapitre. Les comptes prouvent par leur résultat peu satisfaisant que nos prévisions n'ont pas été erronées ; il ne serait cependant pas juste d'oublier que notre domaine, comme toute la contrée, a eu rudement à souffrir de la sécheresse, du manque presque absolu de fourrage; le plantage n'a donné qu'une récolte bien minime; de tout cela il est résulté que, malgré la diminution que nous avons dû faire subir à notre écurie, il a fallu encore acheter de
la paille et du foin.... Nos cultures se présentent pour cette année avec une belle apparence, et tout nous fait espérer que le domaine nous donnera un bon résultat financier.
< Nos colons ont consacré durant ces quinze mois 30,446 heures aux travaux agricoles, ce qui, à raison de 5 centimes l'heure, fait une somme de 1522 fr. 30 c, produite par les bras de nos jeunes gens; 522 fr. 30 c. ont été portés comme amélioration du domaine et représentent la confection de coulisses, l'arrangement des chemins, le minage et l'enlèvement des pierres, etc. 1000 fr. sont affectés au domaine et représentent, avec le gage du maître-valet, les seules dépenses de maind'œuvre. Ce sont, en effet, nos colons qui fauchent, moissonnent, bêchent, sarclent, etc.
< Un mot encore sur les ateliers: nous faisions part, l'an dernier, du désarroi dans lequel ils se trouvaient par suite de l'absence d'un maître. Heureusement que, peu de temps après, nous avons pu trouver un chef qui nous présentait toutes les aptitudes désirables; moral et sachant conduire des jeunes gens, habile sur le bois comme sur le fer, homme d'expérience, il a su imprimer à cette partie de nos travaux une salutaire acti-
^ vite. H surveille en même temps les apprentis qui sont à la forge et à la menuiserie; huit élèves sont maintenant plus spécialement occupés aux ateliers et confectionnent soit les outils dont nous avons besoin, brouettes, manches, etc., soit une partie du mobilier des
nouvelles familles, armoires, tables, bancs, tabomrets, lits. Enfin nous avons en magasin une certaine quantité de seilles, seiUons, etc., que nous vendons au fur et à mesure que leur nombre suffit à un transport.
< Les élèves actuellement dans la colonie sont au
nombre de 46 (51 aujourd'hui), répartis de la manière*
suivante d'après leur origine :
Vaudois 13 Bernois 1
Neuchàtelois ... 10 Argovien . • . . 1
Genevois 18 Étrangers .... 3
Les étrangers sont 2 Français et 1 Wurtembergeois.
Les antécédents, l'avenir probable des élèves expliquent qu'ils mordent moins facilement à l'instruction qu'aux travaux industriels ou agricoles. L'écriture les lasse vite, ils n'aiment guère la lecture môme en hiver. L'examen qu'ils ont subi prouve néanmoins qu'à Serix la moyenne de l'instruction n'est pas inférieure à celle des établissements purement éducatifs ; des problèmes élémentaires d'arithmétique, nombres entiers et fractions ont été résolus ; l'intelligence ne fait pas défaut, c'est la mémoire qui demande à être exercée.
Rien ne doit être dissimulé. La fin du rapport donne connaissance d'un douloureux événement qui est venu attrister la colonie l'année dernière.
< Le samedi 13 août, un des élèves, pour une désobéissance (insignifiante en elle-même) était remis dans l'ordre par un sous-maître, lorsque, tirant son couteau,
il l'en frappa si malheureusement que quelques minutes après le pauvre sous-mattre expirait.
< Ce triste accfdent a vivement impressionné tout le personnel de la colonie, ainsi que le comité; il s'est produit alors que tout marchait bien, et que les élèves, au retour récent d'une course de trois jours, s'encourageaient au travail et à une bonne conduite. Depuis la fondation de l'établissement, le deuil ne nous avait pas atteints, nous n'avions pas même eu d'accidents graves, de maladies sérieuses.
< L'élève était d'une nature difficile et surtout trèsindépendante, rempli de moyens et d'intelligence, nous augurions bien de son séjour parmi nous. Quant au sous-maître, il était aimé de se^ élèves, pieux et dévoué à son œuvre, il se sentait heureux à la colonie, ce dont ses parents qu'il soutenait étaient joyeux.
< La justice humaine doit suivre son cours, et si de son œuvre il doit ressortir quelque enseignement, nous en profiterons. >
Une enquête minutieuse, dirigée par l'autorité vaudoise, suivit ce meurtre. Serix fut examiné, contrôlé dans tous ses détails; on vit de près ce qui pouvait servir de base à une critique, à une observation. La colonie supporta victorieusement l'examen et reçut l'approbation du Conseil d'État. Quant au coupable, condamné seulement, vu son âge, à trois ans de travaux forcés par le tribunal d'Oron, il subit sa peine au pénitencier de Lausanne.
Le rapport lu, M. Lochmann père communiqua aux assistants la position financière de Serix, d'une façon lucide et enjouée qui fit sourire plus d'une fois l'assemblée. M. Lochmann est un trésorier précieux, sachant donner de l'attrait, de la grâce même, à l'aridité des chiffres, et le résultat final, 33 francs 49 centimes en caisse pour commencer l'année, a été pour lui un élément de gaieté : < Nous sommes pauvres, tant mieux ! on nous donnera davantage. L'année précédente a-telle été plus brillante? nous avons bouclé cependant. > Inutile de dire que les vérificateurs des comptes, MM. Dubois-Dubois et de Montmollin, deNeuchâtel, se sont déclarés pleinement satisfaits du compte rendu financier et ont fait voter des remerciements à M. le trésorier. Voici cet exposé :