VI PRÉFACE
détruite pour jamais. Un abîme est creusé entre la France et l'Allemagne; des siècles ne le combleront pas. La violence faite à l'Alsace et à la Lorraine restera longtemps une plaie béante ; la prétendue garantie de paix rêvée par les journalistes et les hommes d'État de TAllemagne sera une garantie de guerres sans fin.
L'Allemagne avait été ma maîtresse ; j'avais la conscience de lui devoir ce qu'il y a de meilleur en moi. Qu'on juge de ce que j'ai souffert, quand j'ai vu la nation qui m'avait enseigné l'idéalisme railler tout idéal, quand la patrie de Kant,de Fichte, de Herder, de Gœthe s'est mise à suivre uniquement les visées d'un patriotisme exclusif, quand le peuple que j'avais toujours présenté à mes compatriotes comme le plus moral et le plus cultivé s'est montré à nous sous la forme de soldats ne différant en rien des soudards de tous les temps, méchants, voleurs, ivrognes, démoralisés, pillant comme du temps de Waldstein ; enfin, quand la
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noble révoltée de 1813, la nation qui souteva TEurope au nom de la « générosité », a hautement repoussé de la politique toute considération de générosité, a posé en principe que le devoir d'un peuple est d'être positif, égoïste, a traité de crime la touchante folie d'une pauvre nation, trahie par le sort et par ses souverains, nation superficielle, dénuée de sens politique, je l'avoue, mais dont l'unique faute est d'avoir tenté étourdiment une expérience (celle du suffrage universel) dont aucun autre peuple ne se tirera mieux qu'elle. L'Allemagne présentant au monde le devoir comme ridicule, la lutte pour la patrie comme criminelle, quelle triste désillusion pour ceux qui avaient cru voir dans la culture allemande un avenir de civilisation générale ! Ce que nous aimions dans l'Allemagne, sa largeur, sa haute conception de la raison et de l'humanité, n'existe plus. L'Allemagne n'est plus qu'une nation ; elle est à l'heure qu'il est la plus forte des nations ; mais on sait ce que durent ces
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hégémonies et ce qu'elles laissent après elles. Une nation qui se renferme dans la pure considération de son intérêt n'a plus de rôle général • Un pays n'exerce une maîtrise que par les côtés universels de son génie ; patriotisme est le contraire d'influence morale et philosophique. Nous tous qui avons passé notre vie à nous garder des erreurs du chauvinisme français, comment veut-on que nous épousions les étroites pensées d'un chauvinisme étranger, tout aussi injuste, tout aussi intolérant que le chauvinisme français? L'homme peut s'élever au-dessus des préjugés de sa nation ; mais, erreur pour erreur, il préférera toujours les préjugés patriotiques à ceux qui se présentent comme de menaçantes insultes ou d'injustes dénigrements.
Nul plus que moi n'a toujours rendu justice aux grandes qualités de la race allemande, à ce sérieux, à ce savoir, à cette application, qui suppléent presque au génie et valent mille fois mieux que le talent, à ce sentiment du devoir, que je préfère
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beaucoup au mobile de vanité et d'honneur qui fait notre force et notre faiblesse. Mais TAUemagne ne peut se charger de l'œuvre tout entière de l'humanité. L'Allemagne ne fait pas de choses désintéressées pour le reste du monde. Très-noble est le libéralisme allemand, se proposant pour objet moins l'égalité des classes que la culture et rélévation de la nature humaine en général; mais les droits de l'homme sont bien aussi quelque chose; or c'est notre philosophie du xyui^ siècle, c'est notre révolution qui les ont fondés. La réforme luthérienne n'a été- faite que pour les pays germaniques; l'Allemagne n'a jamais eu l'analogue de nos attachements chevaleresques pour la Pologne, pour l'Italie. La nature allemande, d'ailleurs, semble contenir les deux pôles opposés : l'Allemand doux , obéissant , respectueux , résigné ; l'Allemand ne connaissant que la force, le chef au commandement inexorable et dur, le vieil homme de fer enfin ; jura negat sibi naia. On peut dire